‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 30 sur 89 · MAD'.ME PERNELLE · texte numérisé non relu

MAD'.ME PERNELLE

Les langues ont toujours du venin à répandre, Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse détendre.

ORGON

C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. Je Viii vu, dis-je, vu, de met propres yeux vu, Ce iju'on appelle tu.

Celte répétition énergique se rappelle pour faire entendre qu'on est tout à fait certain d'une chose, et qu'on n'en parle qu'après s'en être assuré par soi-même, par ses propres yeux.

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer.

Vers de Racine dans Britonnicus, acte IV, scène iii. Néron a feint une réconciliation avec son frère Britannicus, aimé de Junie, pour laquelle il brtîle lui-même d'une vive passion, et comme Burrhus le félicite de ces nouveaux sentiments, le tyran révèle tout à coup sa cruauté et sa profonde hypocrisie dans ce vers énergique resté proverbial :

J'embrasse moi rirai, mais c'est pour l'étouffer.

GRAMMAIUE LITTÉRAIRE i25

Ce beau vers sert à faire entendre qu'on ne feint de se réconcilier avec quelqu'un que pour mieux assurer sa propre vengeance.

, Je n'ai mérité

Ni cet excès d'iaonneur ni cette indignité.

Vers de Racine dans sa tragédie de Britannicus, acte II, scène m. Néron, épris de Junie^ aimée de BritannicuSj lui déclare son intention de Tépouser en répudiant Octavie. Junie, surprise et affligée d'une résolution qui, brisant ses espérances, alarme sa délicatesse en la forçant à usurper la place d'une femme qu'elle estime et qu'elle chérit, répond au tyran :

Seigneur, avec laisoii je demeure étonnée :

Je me vois, dans le cours d'une même jourLéa,

Comme une criminelle amenée eu ces lieux;

Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux,

Que sur mon innocence à peine je me fie,

Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie!

J'ose dire ponriant que je n'ai mérité

Ni cet excès tTlioiineur ni cette indignité.

Et pouvez-vons, seigneur, souliaiter qu'une fille

Qui vit presque en naissant éteindre sa faiiiille,

Qui, dans l'obscurité, nourrissant sa douleur,

S'est fait une vertu conforme à son mallieur.

Fasse subitement de cette nuit profonde

Dans un rang qui l'exiiose aux yeux de tout le monde,

Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté,

Et dont une auire enfin remplit la majesté?

Dans l'application, ces deux vers de Racine caractériseni admirablement les personnes ou les choses que l'on déprécie avec exagération, après les avoir exaltées outre mesure, et réciproquement. On les eiBploie le plus souvent par plaisanterie.

J'en appelle à Philippe à jevin, mot d'une femme macédonienne au roi Philippe, qui l'avait condamnée au sortir d'un festin où il s'était enivré. On varie quelquefois sur ce mot: J'en appelle à P/iilippe mieux informé, ou à César mieux informé. Quelle que soit la formule qu'on adopte, ces mots signifient qu'on n'accepte pas un arrêt, une sentence, et qu'on en appelle soit à une autre juridiction, soit à celui même qui a pris une résolution nuisible à nos intérêts, dans l'espoir que nous saurons mieux établir nos droits en les soumettant à une seconde discussion.

Je ne dis pas cela.

Dénégation comique d'Alceste dans le Misanthrope, acte 1", scène ji. ^onte lui lit un sonnet sur lequel il veut avoir son sentiment. Il est difficile, dans un cas semblable, de dire crûment à un poète que ses vers sont mauvais; d'un autre côté, Alceste se pique d'une franchise intraitable; il abhorre les ménagements et la dissimulation, de sorte qu'il se trouve presque forcé de faire violence à son caractère. Mais c'est de mauvaise grâce; les détours qu'il emploie pour atténuer sa pensée ne trompent pas Oronte, qui ne cesse de lui dire : Est-ce que mes vers vous semblent mauvais?

Est-ce qu'à mon sonuet vous trouvez à redire ?

et autres questions semblables, auxquelles Alceste répond trois fois : Je ne dis pas cela, hémistiche invariablement suivi d'un mais qui donne à comprendre que c'est précisément cela qu'il veut dire. J.-J. Rousseau, qui a dirigé une critique assez vive contre le Misanthrope, « lui reproche de tergiverser d'abord avec Oronte, et de ne pas lui dire crûment, du premier mot. que son sonnet ne vaut rien ; et il ne s'aperçoit pas que le détour que prend Alceste pour le dire sans trop manquer aux égards que se doivent les gens bien élevés est plus piquant cent fois que la vérité toute nue. Chaque fois qu'il répète: Je ne dis pas cela, il dit en effet tout ce qu'on peut dire déplus dur; en sorte que, malgré ce qu'il croit devoir aux formes, il s'abandonne à son caractère dans le temps même où il croit en faire le sacrifice. » (La Harpe.)

Dans l'application, ces mots expriment toujours un sens analogup.

J'en passe, et des meilleurs.

Allusion à un hémistiche fameux d'Hemani, drame de M. Victor Hugo.

Le roi don Carlos propose une trahison à Ruy Gomez; celui-ci montre successivement les portraits de ses ancêtres, qui tous ont été des gentilshommes remplis de bravoure et d'honneur; sur un geste d'impatience du roi, Ruy Gomez termine par cet hémistiche devenu proverbial :

J'en passe,lel des meilleurs.

Dans l'application, ces mots sont devenus une sorte de formule au moyen de laquelle on abrège une énumération, une nomenclature.

Je ne me sens point blessé, belles paroles de celui qui, le premier, devait faire monter la religion chrétienne sur le trône des Césars. Dans les premières années de son règne, Constantin flottait entre le catholicisme et les sectateurs d'Arius. Un jour, cet empereur apprit qife les Ariens, mécontents de ses hésitations, venaient de briser ses statues, et comme ses courtisans lui conseillaient la vengeance, il répondit en portant la main à son visage : a Je ne me sens point blessé. »

Dans l'application, cette parole signifie qu'on méprise une insulte et qu'on dédaigne la vengeance.

APPLICATIONS

Dans les phrases suivantes, rélève remplacera les points de

Nos trois aigrefins se concertèrent un instant sur le boulevard, et ils venaient sans doute d'imaginer un moyen de faire bombance sans payer la carte, car ils entrèrent bruyamment au restaurant, où ils débutèrent par une truite saumonée, arrosée de Champagne frappé.

Ceux qui nous servent ont quelquefois besoin d'être réprimandés. « Les domestiques, disait Montesquieu, ressemblent à des horloges ■ il faut les remonter de temps en temps pour qu'ils aillent. » Mais on doit s'appliquer à ce que les reproches soient toujours mérités, et il serait fâcheux qu'un serviteur pût dire à son maître •

Rien n'est plus mobile, plus changeant, plus capricieux que les préférences de la foule ; demain elle traînera aux gémonies celui qu'elle avait mis hier sur un piédestal,

\iS CRAMMAIKE LlTTÉIlAlllE

malheureuse victime de son incùustaucc, qui pourrait lui rt-pondre bien souvent :

On trouve parfois dans le nom et la profession des individus des associations de mots singulières; exemples: Cassemiclie, boulanger; Gàtechair, maître d'escrime; Boudin, charcutier; Vincent Raisin, marchand de vin; Coqueluche, médecin des enfants...

Les duels de cygnes sont terribles : la tactique principale des deux combattants consiste à enrouler le cou de l'adversaire, et à le tenir enfoncé dans l'eau jusqu'à ce que la victime expire par aspliyxie.

disent les cygnes, en parodiant sans s'en douter le fameux vers du tyran romain.

Le préjugé a tant d'empire sur les esprits faibles, que si vous cherchez à désabuser par le raisonnement celui qui prétend avoir aperçu un fantôme, un revenant, il vous répondra assurément :

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