‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 31 sur 89 · DIX -HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX -HUITIÈME LEÇON

Je pleure, liélasl sur ce pauvre Holopherne, Si inéch.ainraerLt rais à mort par Judith..

Allusion à une épigramrne mordante de Racine contre Judith, tragédie du poète Boyer :

A sa Judith, Boyer, par aventure, Était assis près d'uu riche caissier ; Bien aise était, car le bon financier

CIlAMMAlRli LIlTtUAlKt 12!)

S'attendrissait et pleurait sans mesnie.

• Bon gré vous sais, lui dit le vieux rimeur;

Le beau vous touctie, et ne seriez d'humeur

A vous saisir pour une baliverne. "

Lors le richard, en larmoyant lui dit :

Je pleure, hélas I sur ce jiauvre Ho opherne.

Si méchamment mis à mort par Judith,

Les écrivains rappellent souvent cette réponse comique du financier, qui distribue son intérêt d'une si étrange manière, et les allusions s'en font dans un sens analogue.

Je porte tout avec moi; en latin, Omnia mecum porto, réponse de Bias à ceux qui, en fuyant de la ville de Priène, assiégée par les généraux de Cyrus, emportaient leurs objets le^ plus précieux, et s'étonnaient de l'insouciance du philosophe, qui ne faisait aucun préparatif de départ. Il donnait ainsi à entendre qu'il ne regardait comme biens véritables que sa sagesse et le trésor de sa pensée.

L'application de ces mots est le plus souvent plaisante.

Je prends mon bien partout où je le trouve, réponse de notre grand comique Molière, à qui les envieux reprochaient de s'approprier tantôt une idée, tantôt un caractère, tantôt une scène tout entière appartenant aux anciens ou à nos vieux fabliaux. En etfet, Molière feuilletait avec la plus minutieuse attention les livres italiens et espagnols, romans, recueils de bons mots, facéties, etc.; puis, quand il avait trouvé un trait heureux, une idée neuve, une situation comique, il s'emparait de ces richesses, les façonnait, les pétrissait, les frappait à. l'empreinte indélébile de son originalité et de son génie, et répondait à ceux qui l'en blâmaient par la phrase que nous avons citée plus haut. Partant de cette même idée, MoUère disait encore : « 11 est permis en littérature de voler un auteur pourvu qu'on le tue, »

L'application de cette phrase proverbiale est facile.

Je suis citoyen romain; en latin, Civis sum romanus^ formule par laquelle un Romain rappelait, dans certaines circonstances, les prérogatives attachées à Rome au titre de citoyen.

Dans l'application, ces mots, qui se disent tantôt sous la forme latine, tantôt sous la forme française, sont l'appel à une inviolabilité que l'on doit à une qualité, à un privilège, dans quelque ordre d'idées que ce soit.

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130 GRAMMAIRE UTTÉRAIRE

Je suis liomme, et rien de ce qui se rapporte à l'humanité ne doit m'être étranger; en latin, Homo sum et nihil humant a me alienum puto. Beau vers du poète Térence qui a été comme un éclair précurseur du christianisme.

Un écrivain a commenté en ces termes cette sublime pensée : « Il faut descendre jusque vers le temps où parut Jésus pour trouver chez les anciens quelques accents d'humanité analogues à son Évangile. Hormis un vers de Térence, quelques mots de Cicéron, quelques phrases de Sénèque, l'antiquité tout entière n'a rien d'où l'on puisse conclure, je ne dis pas la solidarité réciproque du genre humain et l'unité de l'espèce humaine, mais la fraternité des hommes, dans l'acception la plus vulgaire. La première fois que le sentiment de l'humanité collective s'exprima à Rome, ce fut un affranchi, un enfant de Carthage, enlevé à sa famille et nourri par les Romains comme esclave, qui le formula, et cette formule était si nouvelle qu'elle frappa d'étonnement tout le monde. »

a La première fois, dit saint Augustin, qu'on entendit à Rome le beau vers de Térence, il s'éleva dans l'amphithéâtre un applaudissement universel; il ne se trouva pas un seul homme dans une assemblée si nombreuse, composée de Romains et des envoyés de toutes les nations déjà soumises ou alliées à leur empire, qui ne parût sensible à ce cri de la nature. »

Le vers suivant de Mérope peut être rapproché de celui de "Térence :

C'est un infortuné que le ciel me présente :

Il suffit qu'il soit homme et qu'il soit tnalhcureux.

Le vers de Térence se cite pour faire comprendre la part que l'on prend aux souffrances, aux malheurs de quelqu'un quand même il n'est ni notre parent, ni notre ami, ni notre bienfaiteur; c'est la voix seule de l'humanité qui s'élève en nous.

Je suis oiseau, voyez mes ailes.

Je suis souris, vivent les ratsl

Vers de La Fontaine dans la fable de la Chauve-souris et les Deux Belettes. Une chauve-souris tombe successivement chez une qelette ennemie des rats et chez une autre, ennemie des oiseaux.

CBAMMAIRE LITTÉRAIRE 131

Grâce à sa double forme, elle s'échappe en s'écriant, dans le premier cas :

Je suis oiseau, voyez mes ailes :

Vive la gent qui fend les airs !

et dans le second ;

Je suis souris; vivent les rats t Jupiter confonde les chats !

Ces deux vers sont devenus la devise de ceux qui, sans courage et sans dignité, affichent successivement les couleurs de tous les partis, au gré des circonstances et de leurs intérêts.

Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu; en latin, Vehi, vidi, vici, paroles par lesquelles César annonça au sénat romain sa victoire sur Pharnace, fils de Mithridate. Dans, l'application, elles caractérisent la rapidité avec laquelle un succès aété obtenu.

Racine, qui, comme on le sait, maniait l'épigramme avec une malice et un esprit extraordinaires, a fait une heureuse application de ces trois mots du dictateur romain. Cette épigramme est dirigée contre Guillaume III, roi d'Angleterre, battu successivement à Senef, à Steinkerque et à Nerwinde :

Si César vint, vit et vainquit, Guillaume vint et vit de même; C'est un vrai César en peut :

Des trois îhoscs que César fit, Il ne man(|ue que la troisième.

• . . . J'étais là, telle chose m'advint.

Vers de La Fontaine dans la fable des Deux Pigeons :

Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : Tétais là, telle chose vi'advint : Vous y croirez être vous-même.

Ce vers, dans les applications qu'on en fait, sert à exprimer le plaisir que l'on ressent à raconter, au retour, ses impressions de voyage.

. . . Je vois bien quelque chose; Mais je ne sais pour quelle cause Je n© distingue pas très-bien.

Voyez Dindon de la fable.

132 GIIA.MMAIRE LlTTtRAIUK

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée.

'Vers de Corneille dans Polyeucte, acte V, scène v.

Félix, gouverneur d'Arménie pour l'empereur Dèce, a reçu l'ordre de persécuter les chrétiens. Sa fille Pauline, encore païenne, a épousé Polyeucte, l'un d'eux. Celui-ci confesse publiquement sa foi, et son beau-père, étouffant la voix du sang, l'envoie au supplice, Pauline alors, illuminée tout à coup par le sublime courage de son époux martyr, et convertie elle-même, s'écrie dans un langage inspiré :

Mou époui en mourant m'a laissé ses lumières ;

Son sang, dont tes bûiirreaiii viennent de me couvrir,

M'a dessillé les jeux et me les vient d'ouvrir.

Je vois, je sais, ;V crois, je suis désabusée,

De ce bieulieureui sang tu me vois baptisée;

Je suis cbrétieune enfin, n'esl-ce point assez dit?

Ce vers, dans l'application, exprime le soudain envahissement de l'esprit par les clartés d'une lumière nouvelle.

Jusques à quand...; en latin, Çf^ousçue ^anc/em... premier mots de l'apostrophe célèbre adressée par Cicéron à Gatilina, lorsque celui-ci se présenta dans le sénat au moment où il conspirait contre la république.

Application presque toujours plaisante.

La discorde est au camp d'Agraraant, allusion à un passage du Roland furieux, poème de l'Arioste. Agramant, un des chefs de l'armée sarrasine, assiège Paris. En voyant les dangers dont il est menacé, Gbarlemagne se rend à la cathédrale avec tous ses guerriers et adresse à Dieu de ferventes prières, que saint Miciiel, le patron de la France, porte aux pieds du trône de l'Eternel. L'archange reçoit aussitôt l'ordre de descendre sur la terre, d'aller trouver la Discorde, à laquelle il ordonne de se jeter au milieu du camp ennemi et de semer la division parmi les chefs. De là est venue cette phrase proverbiale : La discorae est au camp d' Agramant. La valeur inipeiueu.se de ce personnage est également passée en proverbe, et l'on y fait de fréquentes ahusions.

Laissez toute espérance, vous qui entrez! en italien L'.sciuie ogni speranza, voi cfCentrate; vers célèbre que Dante, dans sa Divine Comédie, place «nr les portes de l'enfer.

GRAMMAIHE LUTÉUAIRK i'.'.'i

Les écrivains font de fréquentes allusions à cette phrase, qui est une fidèle expi-ession du dogme de l'Église sur l'éternité des peines de l'enfer. Les applications ont lieu tantôt sous la forme italienne, tantôt sous la forme française.

Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre.

Vers de la fable de La Fontaine ia Lice et sa Compagne :

Ce qu'oa donne aux méchants, tonjours ou le regrette ; Puur tirer d'eux ce qu'où leur piête.

Il faut que l'on en vienne aux coups; Il tant plaider, il faut combattre.

Lahsez-le'ir prendre un pied chez vous.

Ha en unrout bientôt pria quatre.

Dans l'application, ces vers se disent de tous ceux qui ont un penchant à abuser des bontés qu'on a pour eux et des services qu'on leur rend.

Laitière et le pot au lait (La), titre d'une des plus jolies fables de La Fontaine.

Perrette sur sa tête ayant un pot au lait,

Bien posé sur nu coussinet.

Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Chemin faisant elle suppute le prix de son lait, fait les plus beaux rêves de fortune, achète un cent d'œufs, élève des poulets, engraisse un cochon qu'elle revend à beaux bénéfices :

Et qui m'eiupëcliera de mettre en noire étable. Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? Perrette, là-dessus, saute aussi transportée : Lh lait tombe; adieu, veau, vache, cochon, couvée.

Le Pot au lait de Perrette est devenu le synonyme de l'èves brillants aussitôt déçus.

Laitues de Dioclétien, mots qui rappellent la manière dont Dioclétien passa ses dernières années. Dégoûté du pouvoir, il abdiqua solennellement l'empire l'an 305, et se retira aussitôt après à Salone, sa patrie, où il montra autant de grandeur dans la simplicité de la vie privée, qu'il en avait déployé à la tète du gouvernement. Il ne s'occupa plus que de la culture de sor.

1S4 GRAMMAIRE LirTÉRAlRE

jardin, et comme on le sollicitait de ressaisir le pouvoir ; « Venez à Salons, répondit-il, vous y verrez si le soin que je prends de rnon jardin ne me rend pas plus heureux qu'un empire, et vous apprendrez vous-même à apprécier le bonheur que je goûte en cultivant mes laitues. »

Les allusions à cet épisode se font souvent par ces simples mots : Dioclétien à Salone.

APPLICATIONS

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de suspension par la locution convenable.

Si nous avons, par malheur, laissé prendre l'empire à des penchants funestes, à des passions funestes, est-ce à dire qu'il n'existe plus de ressources pour nous, et l'habitude, fermant la porte à tout retour, fait-elle entendre

à nos oreilles cette parole formidable : ? Non ;

il y a un remède assuré : c'est le repentir.

Si l'on voulait qualifier énergiquement notre siècle, on l'appellerait le siècle des loteries. A peine a-t-on le bienheureux billet dans sa poche que les châteaux en Espagne s'élèvent comme par enchantement. Mais combien, quand le numéro gagnant est tiré, doivent se rappeler la fable de

Nous étions alors partagés en deux camps, les uns marchant sous le drapeau classique, les autres arborant l'étendard du romantisme. Il fallait opter. M. de Saint- Priest louvoya, et si adroitement, qu'il se fît des amis dass Genève et dans Rome. Aux uns il disait :

il murmurait à l'oreille des autres :

Bref, il trouva le secret de se faire prôner partout en ne tenant à rien.

GRAMMAinE LITTÉllAlRE 135

Le parasite ne croit jamais être importun; où il dîne bien, il prend racine et se croit toujours en famille, c'est surtout de ces pique-assiette que l'on peut dire :

La mère pleurait, la fille boudait dans un coin, le père gesticulait et tempêtait; je restai cinq minutes sur le seuil de la porte : oh! oh! me dis-je à moi-même,

Il y en a qui ne désirent arriver à la fortune que pour en jouir bruyamment et éclabousser leurs égaux d'autrefois; ce ne sont pas ceux-là qui se contenteraient des

C'est folie que de vouloir restreindre l'art et la poésie à des règles fixes, à des préceptes immuables. Le poète et l'artiste demandent leurs inspirations à la nature, à l'imagination, au caprice, à la fantaisie. Tout ce qui peut les charmer ou les émouvoir est de leur domaine; ils ne craignent pas d'être appelés plagiaires ; en un mot, ils

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