‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 37 sur 89 · VINGT -DEUXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT -DEUXIEME LEÇON

Le véritable Amphitryon

Est l'Amphitryon où l'on dîne.

Vers de V Amphitryon de Molière, comédie imitée de Plaute. Tout le tissu de cette pièce repose sur les méprises qu'occasionna

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un personnage qui paraît double. A la fin, c'est Jupiter, c'est le deus ex machina, qui éclaircit le mystère aux yeux de tous les personnages de la pièce, qu'il invite en même temps à un festin.- Le valet du roi Amphitryon, Sosie^ qui s'est abusé pendant tout le cours de la pièce sur l'identité de son maître', termine par ces mots :

Je ne me trompais pas, messieurs; ce mot termine Toute l'inésoliition :

Le véritable Amphitryon Est t'Amphilnjoii oit l'on dîne.

Ces deux vers, qui sont restés dans la mémoire de tous, ont passé en proverbe, et, dans l'application, ils servent à exprimer ce sentiment d'égoïsme et d'intérêt qui pousse à encenser la force et la puissance.

Levez-vous et marcliez; en latin, Surge et omÔM/a, paroles tirées de l'Évangile (saint Mathieu, ch. ix). On amène à Jésus-Christ un paralytique afin qu'il le guérisse, et comme quelques docteurs de la loi s'indignent intérieurement qu'il ait dit à ce perclus : «Vos péchés vous sont remis,» Jésus, pénétrant leur pensée, répond : « Lequel est le plus aisé de dire à ce paralytique : Vos péchés vous sont remis, ou de lui dire : Levezvous et marchez?

« Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : Levez-vous, dit-il alors au paralytique, emportez votre lit et allez -vous -en dans votre maison. »

Dans l'application, on rappelle ces paroles pour caractériser la force , le pouvoir capable d'arrêter la décadence d'une institution ou de faire revivre un ordre de choses qui a disparu.

Levier d'Archimède, allusion à une phrase fameuse du grand géomètre syracusain, qui, émerveillé de la puissance immense du levier, disait avec une conviction enthousiaste : « Qu'on me donne un point d'appui, et je soulèverai le monde! »

Dans l'application, le levier d'Archimède sert à caractériser le moyen qui a la puissance d'opérer de grandes choses, d'emporter tous les obstacles. C'est ainsi que l'on pourrait dire que, dans tous les temps et chez tous les peuples, à de rares exceptions près, l'or a été le levier d'Archimède.

GRAMMAIRE tITTÉKAIRE lo3

Le vivre et le couvert, que faut-il davantage?

Vers de La Fontaine dans la fable le Rat qui s'est retiré du monde, et qui, dans l'application, exprime la satisfaction qu'on doit éprouver en se voyant assuré du nécessaire.

L'homme absurde est celui qui ne cliange jamais.

Vers Lien connu du poète Barthélémy, par lequel il prétendait justifier les fluctuations de ses principes politiques. Voici le passage où il cherche à prouver que le changement est presque une loi de la nature, la, marque d'un esprit supérieur:

Quoi ! dans ce tourbillon qui dévore les âges.

Disloquant nos vertus, nos mœurs et nos usages;

Dans cet immense crible où roulent ballottés

Nos chartes, nos États, nos lois, nos libertés,

Un être à cerveau faible, à caduque poitrine,

Un atome orgueilleux fer.iit une doctrine,

Et, la fiiant du doigt à l'éternel compas.

Verrait changer le monde et ne changerait pas !

Non, le doute et l'erreiu' sont dans toute pensée ;

Nous sommes tous, sans but et sans route tracée,

Des aveugles assis sur le bord du chemin;

Le crime d'aujourd'hui sera vertu demain.

J'ai pitié de celui qui, fier de son système,

Me dit : < Depuis trente ans, ma doctrine est la mêuie

Je suis ce que je fus, j'aime ce que j'aimais. »

L'homme absurde est celui qui ne change jamais ;

Le coupable est celui qui varie à toute heure,

Et trahit, en changeant, sa voii intérieure.

On rappelle ce vers pour expliquer,pour justifier des changements du même genre.

L'iiomme s'agite, et Dieu le mène, allusion à un passage de Fénelon dans son beau sermon pour la fête de l'Epiphanie : « Dieu n'accorde aux passions humaines, lors même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi l'homme s'agite et Dieu le mène. » Ce passage, dont le dernier trait rappelle la maxime de l'Écriture sainte : « Lé cœur de l'homme dispose sa voie, et Dieu conduit ses pas » {Prov. XVI, 9), est un éloauent commentaire du proverbe L'homme propose et Dieu dispose, qui a été formulé probablement par l'auteur de l'Imitation de Jésus- Christ, dans laquelle il se trouve, liv. I, ch. xix, § 2 : Homo proponit et Deus disponit.

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Cette religieuse et profonde pensée de Fénelon, qu'on attribue quelquefois à Bossuet, mais à tort, est souvent rappelée par les écrivains, qui aiment à l'employer comme épiphonème.

L'indignation fait jaillir le vers; en latin, Fucit indignatio versu7n, hémistiche de Juvénal (Satire I, vers 79). Le poète, brûlant d'envie d'écrire contre la corruption des mœurs de son temps, débute ainsi :

« Si nalura negat, facit indi/jnalto versum,

« Si la nature ne m'a pas créé poète, l'indignation fera jaillir le vers. »

Nos satiriques ont imité le poète latin; c'est ainsi que Régnier a dit :

Et souvent la colère inspire de bons vers.

et Boileau :

La colère suffit et vaut un Apollon.

Dans l'application, le vers de Juvénal signifie qu'un sentiment profond, violent, peut devenir une source d'inspiration.

Lion et le mouclieron (Le), allusion à une fable dans laquelle La Fontaine fait ressortir le triomphe de la faiblesse fine et adroite, personnifiée par le moucheron, sur la force furieuse et rugissante, représentée par le lion.

Ces quelques mots suffisent seuls à faire comprendre dans quel sens doivent avoir lieu les applications.

Lit de Procuste. Procuste était un fameux brigand de l'Attique, qui faisait subir à ses hôtes les plus horribles mutilations. Il les étendait sur un lit de fer et leur coupait l'extrémité des jambes lorsqu'elles dépassaient cette mesure, ou, lorsqu'elles ne l'atteignaient pas, les disloquait en les tiraillant avec des cordes jusqu'à ce qu'il les eût amenées à toucher l'extrémité du lit. Thésée délivra la terre de ce monstre en lui infligeant le même supplice.

Le lit de Procuste est resté proverbial et caractérise énergiquement les mutilations ou les changements qu'on fait subir à une institution, à un système, à un ensemble quelconque d'idées, de pensées, pour l'accommoder à certaines exigences plus ou moins tyrannioiics. Un écrivain ingénieux a su cependant em-

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ployer cette expression en bonne part : « La iiio!io:^ti'\ a-t-il dit, est un lit de Procuste,où les géants sont tenus de so laccourcir pour ne pas scandaliser la foule des nains. »

L'œil morne et la tète baissée,

Semblaient se conformer à sa triste pensée.

Vers de Racine, dans le fameux récit où Théramono raconte à Thésée la mort de son fils Hippolyte. (''Jiéu're, acte V, scène vi) :

A peine nous sortions des portes de Trczène. Il était sur son char; ses gardes affligés Imitaient son silence, autour de lui ranges. Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes, Sa main sur les chevaux laissait flotter les renés. Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois, Pleins d'une ardeur si noble, obéir à sa voix, L'œil morne, maintenant, et la têle baissée, Sembluient se conformer à sa triste pensée.

Les écrivains font souvent allusion à ces deux vO!;;. et presque toujours d'une manière plaisante.

Loi dure, mais c'est la loi; en latin, Du7-n lex, sed lux, maxime de jurisprudence trop absolue, si elle ne se tient pas dans la limite de cet autre adage : « Justice trop rigoureuse est injustice, Summum jus, summa injuria. »

S'emploie surtout sous la forme latine, pour faire entendre qu'il faut admettre des adoucissements, qu'il ne faut pas porter trop loin ses exigences.

APPLICATIONS

Dans les phrases suivantes, rélève rempUtcem Us points de suspension par la locution convenable.

Beaumarchais n'était pas habitué aux luttes judiciaires, mais la nécessité de se défendre lui inspira un chefd'œuvre d'éloquence et d'esprit. On peut dire que chez lui

On fait aujourd'hui les plus louables efforts pour amener une égalité complète entre l'homme et la femme. En

IbC f;i>.AMMAir.i; i.niÉiiAïuE

accordant à celle-ci toutes les conditions d'éducation, de développement et d'initiative possibles, il n'en restera pas moins vrai que la prépondérance est acquise au sexe fort,' ce qui veut dire que l'homme sera le maître et que la femme obéira :

On trouve toujours dans les sociétés que l'on fréquente des originaux égoïstes qui veulent que vous pensiez et que vous jugiez comme eux; ils ne comprennent pas qu'on soit d'un avis contraire, et leur opinion est un sur lequel ils prétendent placer la vôtre.

Dernièrement une femme a osé entrer en lice avec le plus redoutable dialecticien de notre siècle, et, chose presque incroyable, elle l'a vaincu avec ses propres armes. Toute la presse était attentive à cette lutte d'un nouveau genre, qui rappelle si bien

Un homme, à force d'audace et de génie, parvient à s'asseoir sur le plus beau trône du monde; il distribue des couronnes aux membres de sa famille, aspire ouvertement à la réalisation d'un empire universel, et prétend diriger à son gré les événements. Un jour, sa puissance s'écroule de toutes parts, il tombe aux mains de ses plus cruels ennemis et va mourir sur un rocher lointain. Quelle éclatante justification de cette maxime du philosophe chrétien : !

Les partisans de l'égalité absolue ne voient pas que

c'est l'égalité de , une égalité mathématique et

par conséquent oppressive, car elle est contre nature; c'est l'égalité entre NeNvton et un idiot, entre un travailleur et un débauché, entre saint Vincent de Paul et un

La foi catholique, l'éloquence et la vertu, tel est le triple avec lequel saint Bernard ......

GRAMMAIRE LliïÈUAlUb 157

Quand tout se transforme autour de nous, quand les luttes changent d'objet ou de caractère, quand les intérêts des partis se déplacent, quand les principes opposés, mais également nécessaires de l'ordre et de la liberté, sont tour à tour compromis, l'immutabilité est impossible, et c'est le cas de dire :

Sans être absolument égoïste, le parasite n'a d'affection pour personne ; ses meilleurs amis ne sont pas ceux dont le caractère sympathise le mieux avec le sien, mais bien ceux qui ont la meilleure table. Pour lui

Dès que M, Auguste Barbier eut publié ses ïambes, on reconnut en lui un homme que la colère avait fait tout à coup poète, mais poète à la façon de Juvénal, poète vraiment grand, vraiment noble, vraiment irrité. En le lisant, on sent que chez lui

Jamais vers un théâtre où Paris est foulé On ne me vit portant un manuscrit roulé, De peur qu'iui semainier, assis sur sa banquette. Ne m'imposât du lieu la rigide étiquette.

Ou qu'un froid comité, de mou plan,

N'éteignit pour toujours mon dramatique élan.

Bautuélemy.

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