VINGT -QUATRIÈME LEÇON
Manteau d'Antisthène (Le), allusion à un mot de Socrate à ce philosophe , qui affectait le mépris des convenances sociales et des choses extérieures. Il portait des vêtements troués, ce qui fournit un jour à Socrate l'occasion de lui dire : « 0 Antisthène 1 j' aperçois ton orgueil à travers les trous de ton manteau. »
Les orgueilleux qui affichent l'humilité ne sont pas rares, et le mot de Socrate trouvera toujours son application.
Marchande d'herbes d'Athènes (La).Théophraste, né dans l'île de Lesbos, mais qui habitait Athènes depuis longtemps, s'étant arrêté un jour sur une place de la ville pour acheter quelques provisions auprès d'une marchande d'herbes, celle-ci reconnut à son accent qu'il était étranger. Théophraste, qui croyait posséder parfaitement le langage attique^ fut très-étonné de cette remarque.
Cette prétention, assez naturelle cependant chez le philosophe grec, était aussi celle d'un certain Gascon, qui l'établissait péremptoirement de la manière suivante : « Je défie lou plus malin de deviner à mon assent que j'ai vu les eaux de la Garonne. »
La Marchande d'herbes d'Athènes est restée proverbiale, et l'on y fait de fréquentes allusions.
Marche ! Marche ! Allusion à l'un des plus beaux passages d'un sermon de Bossuet pour le jour de Pâques : « La vie humaine est semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier pas; mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner en arrière : Marche! Marche! un poids invincible, une force irrésistible nous entraînent; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille travers, mille peines nous fatiguentet nous inquiètent dans la route. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux ! Non, non ; il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait s'arrêter : Marche! marche! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé : fracas effroyable ! inévitable ruine I On se console
parce qu'on emporte quelques fleurs, cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir, et quelques fruits qu'on perd en les goûtant: enchantement! illusion! Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux; déjà tout commence à s'effacer-, les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se ternit, tout s'elface. L'ombre de la mort se présente : on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà l'horreur trouble les sens, la tète tourne, les yeux s'égarent. Il faut marcher; on voudrait retourner en arrière; plus de moyens : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé! » Jamais on n'avait donné une image plus frappante de la rapidité de la vie humaine. Dans l'application, ce mot s'emploie pour exprimer une rapidité d'événements, par laquelle on est entraîné, dans quelque ordre d'idées que ce soit.
Massue d'Hercule (La) ; allusion au lourd et terrible instrument au moyen duquel ce héros délivra la terre des monstres qui l'infectaient, et accomplit ses glorieux travaux.
Dans l'application, ces mots désignent un moyen irrésistible et violent d'arriver à ses fins.
Médecin Tant-pis et le médecin Tant-mieux (Le), allusion à une fable où La Fontaine met en présence deux médecins qui, suivant l'usage, sont d'un avis diamétralement opposé.
Dans l'application, on désigne par ces deux mots ce travers particulier à certaines gens qui voient les choses ou tout en blanc ou tout en noir. C'est, à u,n certain point de vue, le pessimisme et l'optimisme en présence.
Mèmequandl'oiseaumarclie onsentqu'iladesailes. w Vers de Lemierre dans son poème des Fastes, chant I" :
Si la trace des dieux fut, dit-on, roconiine Aux parfums qu'apiès eux ils bissaient dans la nue, Que dans mes vers ainsi cliaqi.ie trait apern: Se sente du trépied où je l'aurai conçu , Que le plus humble objet brille encor d'étincelles; Même quand l'oheau marche, on sent, qu'il a des ailes.
Delille, dans sa réponse au discours de réceplion de Lemierre a r.'.cadéinie française, lit une application très-lîne et très-flat-
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teuse de ce vers au poète, obligé d'être prosateur en cette circonstance, en lui disant :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
Lemierre n'est qu'un poète du second ordre; mais il en est peu, même parmi ceux du premier, qui aient des vers aussi bien frappés. Malheureusement, ils ne se comptent que par unités. L'alexandrin qui nous occupe exprime merveilleusement "cette vérité, que, chez l'homme supérieur, la plus simple pensée porte toujours le cachet de son génie, l'empreinte de sa puissante originalité.
Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître, Et pour leurs coups d'essaiveulent des coups de maître
Vers tirés de la fameuse scène de la provocation, dans le Cid, tragédie de Corneille, acte II, scène it. Rodrigue (le Cid), qui n'a pas encore porté les armes, provoque à un combat mortel le comte de Gormas, un des plus vaillants guerriers de l'Espagne, lequel a outragé don Diègue, père de Rodrigue :
RODRIGUE
A moi, comte, deux mois.
LE COMTE
Parle.
RODRIGUE
Ote-moi d'un doute.
Comiais-tu bien don Diègiio ?
LE COMTE
Oui.
RODRIGUE
Parlons bas; écoute.
Saistii que ce vieillard fut la même vertu, La vaillance et l'honneur de son temps? îe sais-tu 7
LE COMTE
Peut-être.
BODRIGDE.
Celte ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?
LE COMTE
Que m'importe?
RODRIGUE
A quatre pas d'ici je te le fais savoir,
LE COMTE
Jeune présomptueux.
RODRIGUE
Parle sans t'émonvoir.
Je suis jeune, il est vrai , mais aux âmes bien nilrs La valeur n'attend pas le nombre des années.
GRAMMAIRE LITTÉnAIUE 169
LE COMTE
Te mesurer à moi ! Qui t'a rendu si vain, Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?
RODRIGOE.
Mes parcili à deux fois ne .vf font pas connaître.
Et pour liurs coups d'essai veulent aes coups de maître.
Dans l'application, ces vers caractérisent une personne ou une chose qui se révèle subitement par un coup d'éclat.
Meunier Sans-Souci (Le). Voyez II y a des juges à Berlin.
Meunier, son Fils et l'Ane (Le), titre d'une des plus jolies fables de La Fontaine, où il montre, par une succession d'incidents aussi plaisants que pittoresques, l'impossibilité de suivre les conseils, presque toujours contradictoires, que chacun se plaît à donner. De là, comme conclusion, ces mots passés en proverbe : On ne peut contenter tout le monde et son père.
Les allusions rappellent tantôt la fable elle-même, tantôt les mots que nous venons de citer.
Midas changeant en or tout ce qu'il touche.
Bacchus étant venu en Phrygie, suivi de sa cohorte accoutumée, le vieux Silène, qui l'accompai^fnait, s'arrêta vers une fontaine où Midas avait fait verser du vin pour l'attirer. Le bonhomme en était friand; il y resta longtemps, et s'endormit auprès de la source en attendant que la soif lui revînt. Les pâtres de Phrygie, l'ayant trouvé ivre et chancelant, le couronnèrent de fleurs et le conduisirent au palais de Midas; ce prince, ravi d'avoir en sa puissance le ministre fidèle des mystères de Bacchus, lui fait un accueil magnifique, et le ramène aux champs de Lydie après dix jours de réjouissances et de festius. Le dieu, charmé de revoir son père nourricier, et reconnaissant de l'hospitalité qu'il a reçue à la cour phrygienne, permet à Midas de former un souhait qu'à l'avance il s'engage à exaucer. « Que tout ce que je touche, s'écrie Midas, ^e change en or à l'instant même. » Bacchus accomplit son souhait, et lui fait ce don funeste en regrettant qu'il n'ait pas mieux choisi. Le roi, qui se croit au comble de la félicité, se retire joyeux du pouvoir qu'il vient d'obtenir. Osant à peine croire à une faveur si singulière, il veut en faire l'essai : une branche de chêne pendait verdoyante au-dessus de sa tête; il la cueille, et c'est un rameau d'or; il coupe quel-
UVRE DE l'élève. 8
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ques épis, qui deviennent à l'instant même la plus précieuse de toutes les moissons; il détache une pomme, et l'on croirait un fruit sorti du jardin des Hespérides; il touche les portes de son palais, et l'or rayonne sur les panneaux resplendissants; il plonge sa main dans l'eau, et l'or coule sous ses doigts en filets jaunes et limpides. C'était un enchantement, et Midas pouvait à peine contenir les transports de sa joie. Cependant ses domestiques dressent devant lui une table chargée de viandes et de fruits. Mais voici bien une autre fête : le prodige continue, et tous les mets se changent en or à mesure qu'il y porte les doigts; il touche aux dons de Cérès, et c'est un lingot qu'il essaye de broyer sous sa dent; il porte une orange à ses lèvres, et le fruit délicieux n'est plus qu'un métal froid, sans saveur et sans goût; il mêle à une eau pure les doux présents de Bacchus, et c'est un or liquide qui coule dans sa bouche. Elïrayé de ce malheur étrange, rict.e et pauvre tout à la fois, il commence à maudire le souhait qu'il a formé. Alors, levant au ciel ses mains encore toutes chargées de l'or qu'elles ont touché, il supplie le dieu de le délivrer d'une faveur aussi funeste. Les dieux sont indulgents : Bacchus pardonne à Midas une faute qu'il avoue, et lui commande d'aller se laver dans le Pactole. La brillante prérogative du roi passa aux eaux du fleuve, et, maintenant encore, le Pactole est célèbre par les paillettes d'or qu'il roule.
Cette ingénieuse allégorie de Midas changeant en or tout ce qu'il touche devrait être exclusivement celle du travail; mais elle s'applique aussi à ces hommes pour qui tout est matière à succès, qui semblent apporter avec eux la prospérité dans toutes les entreprises auxquelles ils prennent part.
Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter. Selon la Fable, le maître des dieux, éprouvant un grand mal de tête, fit venir Vulcain, qui la lui fendit d'un coup de hache; Minerve en sortit aussitôt, la lance à la main, couverte de son casque et de son bouclier. Les poètes ont voulu faire ainsi de Minerve l'emblème de la sagesse, de la raison et du génie. J.-B. Rousseau fait allusion à cette naissance de Minerve dans ces vers qu'il adresse à sa muse ;
Viens à ma timide verve.
Que le froid repos énerve, Kedcnuer iia feu nouveau; Et délivre ma Minerve Des prisonsde mon cerveau.
GRAMMAIRE LITTÉRATRE 171
Dans l'application, cette figure ne s'emploie guère que d'une manière négative, pour montrer que le progrès est lent à se former, que la civilisation, la science, les arts, etc., ne sont que le produit d'un long enfantement. Souvent aussi cette 'ocution désigne un produit spontané, une chose née de toutes pièces.
Dans les phi'ases suivantes, l'élève remplacera les points de
Lorsque M"® Ém. de Girardin se cacha modestement sous le nom de vicomte de Launay dans ses charmantes causeries hebdomadaires de la Presse, tous ceux qui connaissaient son esprit fin et délicat eurent bientôt soulevé le voile dont la dixième muse cherchait à s'envelopper.
Même quand une femme écrit, elle a beau vouloir cacher son sexe, on sent facilement son cœur, qui se trahit presque à chaque ligne, et, malgré tous les soins qu'elle prend pour donner à son style la vigueur nécessaire, le lecteur ne s'y laisse pas prendre; car
La passion des trésors est nuisible à la société; elle gêne la circulation. L'avare est pauvre sur ses monceaux
d'or; semblable à , il et meurt de faim
au milieu de ses richesses.
Le chemin de fer est inflexible comme le destin; il va tout droit devant lui sans jamais reculer. 11 franchit les vallées, il perce les montagnes; ou dirait qu'il obéit à
cette voix toute-puissante de l'orateur chrétien : 1
Lorsqu'on se lance dans une entreprise importante, les conseils éclairés sont toujours nécessaires. Mais que faire quand ces conseils se contredisent réciproquement'' N'est-ce pas ici une application de la fable ?
172 Gn.AViMAinF. LiTirnAinE
Rien n'est plus amusant que la lecture des journaux d'opinions opposées; ce qu'un nouvelliste voit en noir,
l'autre le voit en rose ; là c'est le nouvelliste , ici
le nouvelliste
Combien Bérangern'a-t-il pas perdu de plaisirs secrets et d'inspirations, s'il n'a pu lire en leur langue Virgile, Horace et Homère! Dans ses plus belles chansons (nous réservons la licence, bien entendu), il y a le goût, il y a la vie; mais il y manque je ne sais quel accent du pays
grec ou du pays latin. La lui aurait dit : « Tu es
un Gaulois venu avec Brennus. »
La volonté, le travail, mais un travail assidu et sans relâche, telle est la qui brise tous les obstacles.
Personne mieux que Bossuet n'a possédé ce don de profonde et intime union entre sa pensée et sa parole, cette faculté merveilleuse qui fait de la diction et du style une partie intégrante, essentielle de l'idée même. En le lisant avec attention, on reconnaît partout que sa phrase a jailli en un seul bloc de sa pensée, comme
Rien de plus plaisant que les discours de réception à l'Académie ; le nouvel élu, après avoir sonné à toutes les portes, com.me on sait, après avoir fait à huis clos l'étalage de ses titres au fauteuil, se reconnaît ensuite publiquement indigne de l'honneur qu'on lui fait: !
est-on tenté de lui crier, avec Socrate,
L'enjouement s'étend à toutes sortes de sujets; il embellit la morale, il adoucit le reproche, il rend la louange plus flatteuse, il sait égayer jusqu'à la tristesse : c'est le de la fable, qui
Victor Hugo avait à peine dix-huit ans lorsqu'il composa cette magnifique ode, Moise sur le Nil, qui fut cou-
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ronnée par l'Académie des Jeux floraux de Toulouse. Si la modestie ne le lui eût interdit, il aurait pu prendre pour épigraphe ces deux vers du grand poète tragique :
Quoi que fasse un chef d'administration, il ne parviendra jamais, fût-il cent fois plus juste qu'Aristide, à éviter la critique des uns et les récriminations des autres. La Fontaine l'a dit en grand moraliste :