MÉDÉE
Moi, Moi, dis-je, et c'est assez
La valeur littéraire de ce moi a été contestée, et surtout la répétition qui forme l'hémistiche suivant : Moi, dis-je, et c'est assez. Voici à ce sujet le sentiment de La Harpe : « Des gens difficiles ont prétendu que ce dernier hémistiche affaiblissait la beauté du moi. C'est se tromper étrangement : bien loin de diminuer le sublime, il l'achève; car le premier moi pouvait n'être qu'un élan d'audace désespérée, mais le second est de réflexion; elle y a pensé, et elle insiste : moi, dis-je, et c'est assez. Le premier étonne, le second fait trembler quand on songe que c'est Médée qui le prononce. »
Dans l'application, le moi fameux de Médée est resté proverbial pour exprimer la confiance absolue que l'on conserve dans ses propres forces au milieu d'un grand danger.
Moïse mourant en vue de la terre promise. Moïse^ pour avoir douté de la pa,role du Seigneur au rocher d'Horeb, fut condamné à ne pas pénétrer dans la terre promise. Il mourut en effet sur le mont Nébo, du haut duquel il put apercevoir le pays de Chanaan.
Rien n'est plus frappant, plus dramatique, que cette situation d'un homme qui contemple de loin, avec douleur et ravissement
le but qui a été l'objet des aspirations de toute sa vie, et qu'il ne lui est pas donné d'atteindre. Moïse résume ici l'histoire de l'humanité tout entière, de chaque homme qui descend dans la tombe laissant denière kù une œuvre inachevée-, aussi n'est-il aucun épisode de la Bible qui se i)réte à de plus nombreuses applications que ce souvenir de Moïse expirant sur le somme iu Nébo, et embrassant la terre promise d'un dernier regard. Dans ses Feuilles d'automne, M. Victor Hugo préfère l'espérance, qui entretient l'illusion, à la possession elle-même, qui souvent la détruit, et Moïse mourant sur le Nébo lui semble plus heureux qu'au milieu de la terre de Ghanaan :
Restons où nous voyons. Pourquoi vouloir descendre. Et toucher ce qu'on rêve, et marcher dans la cendre? Que ferons-nous après? Où descendre? où courir? Pins de but à chercher! plus d'espoir qui séduise I De la terre donnée à la terre promise. Nul retour; et Moïse a Lien fait de mourir.
Dans l'application, la terre promise représente les vœux, les aspirations, les illusions, les espérances de tout homme qui poursuit un but: mourir en vue de In terre promise, c'est descendre dans la tombe au moment oïl l'on voit tous ses rêves sur le point de se réaliser.
Mon petit ruisseau de la rue du Bac, allusion à un mot de madame de Stacl, qui, au milieu des splendeurs de sa réside"ce de Coppet, répondait à ceux qui lui faisaient valoir le plaisir qu'elle devait goûter à considérer les beautés pittoresques de la Suisse : « U n'y a pas pour moi de rivière qui vaille mon petit ruisseau de la rue du Bac. »
Le petit ruisseau de la rue du Bac, comme le Simoïs tant de fois regretté par Andromaque à la cour de Pyrrhus, est resté une expression proverbiale pour exprimer poétiquement et énergiquement le regret que laisse dans le cœur la patrie absente.
Mon siège est fait, allusion à un mot de l'abbé Vertot. Le célèbre abbé, ayant été chargé de composer l'histoire de l'ordre de Malte, écrivit à un chevalier pour lui demander des renseignements précis sur le fameux siège de Rhodes. Les renseignements s'étant fait attendre, Vertot n'en continua pas moins son travail, qui était fini lorsque les docum3nts arrivèrent. La conscience de l'écrivain nesetrouva^uUementgénée
par les divergences qui pouvaient exister entre son récit et la vérité, et il répondit à son correspondant : « J'en suis fâché, mais mon siège est fait. »
Ce mot est demeuré proverbial pour faire entendre qu'on persiste dans une idée, dans une résolution, malgré des renseignements, des conseils tardifs, dont on ne peut plus ou dont on ne veut pas profiter.
Monsieur le premier président ne veut pas qu'on le joue, phrase équivoque adressée par Molière au parterre de la Comédie-Française quand, sur le point de représenter 7artufe, on reçut du premier président de Lamoignon un ordre portant défense de jouer la pièce : « Messieurs, dit Molière aux spectateurs, nous comptions vous donner le Tartufe, mais Monsieur le premier président ne veut pas qu'on le joue. » L'interprétation de cette phrase a soulevé des difficultés. Molière a-t-il voulu lancer un trait mordant contre le premier président, en s'abritant derrière une équivoque? Quelques critiques l'entendent ainsi. M. Génin est d'un avis contraire, et ses raisons semblent assez concluantes. Molière aurait-il voulu outrager publiquement le premier magistrat du royaume, l'illustre et vertueux Lamoignon, qui honorait de son intimité Boileau, ami de Molière, comme chacun le sait? Gela est peu vraisemblable. D'ailleurs, celte histoire est beaucoup plus vieille que l'auteur de Tartufe, car le même mot est attribué à Lope ou à Calderon, au sujet d'une comédie intitulée l'alcade : L'alcade ne veut pas qu'on le joue.
D'un autre côté,Mohère se sentait fort de l'appui de Louis XIV lui-même; il sollicitait depuis une année l'autorisation de faire représenter son chef-d'œuvre; le grand jour arrive enfin, et voilà que tout à coup Lamoignon oppose son veto. On comprend alors que le mot s'échappe des lèvres frémissantes de l'auteur. Nous croyons donc que le doute est permis dans cette circonstance.
Quoi qu'il en soit, l^lorian a fait de ce mot une application charmante, où le doute, cette fois, est tout à fait impossible. Un jour qu'on devait jouer le Bon Père chez le duc de Penthièvre, à l'occasion de sa lète, le prince s'y opposa par dévotion. Florian dit alors à la compagnie : « Nous espérions vous donner aujourd'hui la comédie du Bon Père, mais M. h duc de Pciiihiivie ne veut pas qu'on le joue. »
Monsieur Prud.hom.ine, type de la nullité maq-istrale et satisfaite de soi. La création en est due à Henri Monnier; la collaboration du public l'a enrichi de plus d'un trait. L'existence officielle de Monsieur Prud/iomme date de vingt-cinq ans. Auparavant il était, sans nul doute, mais seulement à l'état de chaos, attendant son créateur : le limon dont Henri Monnier forma le premier Prudhomme fut un employé de ministère qui lui tomba un jour sous la main, chez un feuilletoniste célèbre logé dans une i;:i.iir,on entre cour et jardin. L'employé arriva et dit gravement : « Vous habitez un Eden, monsieur, un véritable Éden. » — Ce mot fut le fiât lux d'Henri Monnier.
Monsieur Prudhomme se rencontre un peu partout, mais particulièrement dans la petite bourgeoisie. Son signalement git tout entier dans la solennité banale de son langage. Exemples : — L'horizon politique se rembrunit; — Un pareil fait n'a pas besoin de commentaire ; — On ne remplace pas une mère; — La plus franche cordialité n'a cessé de régner pendant le banquet; — Le plus beau fleuron de sa couronne; — Otez Vhomme de la société, vous l'isolez; — Le char de l'Etat ra sombrer surun volcan; — L'ambition perd l'homme; si Napol(!on P' avait voulu rester simple officier d'artillerie, il se serait marié, aurait eu beaucoup d'enfants, et vivrait peut-être encore tranquille; — C'est mon opinion, et je la partage; — Ce sabre est le plus beau jour de ma vie; etc.
En littérature, et surtout dans la conversation, on donne la qualification de Monsieur Prudhomme à tout individu qui se présente avec ce caractère, et l'espèce n'en est pas rare.
Montagne de Maliomet, allusion à un épisode plus ou moins authentique de la vie du fondateur de la religion musulmane. De nombreux passages de l'Alcoran prouvent qu'il ne s'attribuait point le don de faire des miracles, bien que des chapitres entiers soient consacrés au récit de ses prétendues révélations. Toutefois, voici un trait de sa vie qui montre que ce n'étaient ni la bonne volonté ni la foi qui lui manquaient; mais cette foi, c'est ici le cas de le dire, n'allait pas jusqu'à transporter les montagnes. Ayant assemblé un jour un grand concours de peuple, il se plaça en face d'une montagne. H veut la faire avancer vers lui, il l'appelle, mais elle reste immobile. « Eh bien, montagne, s'écria-t-il alors, puisque tu ne veux pas venir à Mahomet, Mahomet ira à toi. » Tout le peuple le suivit, et le
ton majestueux et inspiré dont il prononça ces paroles fit une telle impression sur ces esprits prévenus et crédules, qu'il lui tint lieu de prodige.
Montagne qui enfante une souris (La), allusion à uue fable de La Fontaine, qui n'est que le développement de ce vers d'Horace {Art poétique, v. 139) :
Parlurient mcn'ts, nascetur ridiculus mus.
Une montagne en mal d'enfant Jetait une clameur si baute.
Que chacun, au bruit accourant.
Crut qu'elle accoucherait sans faute D'une cité plus grosse que Paris :
Elle accoucha d'une souris.
Ces mots sont à l'adresse des personnes ou des choses dont les promesses pompeuses ou les brillantes apparences n'aboutissent qu'à un résultat ridicule.
Monter au Capitole. Dans l'ancienne Rome, les généraux vainqueurs montaient en triomphe au Capitole, sur un char splendide, au milieu des acclamations de tout le peuple, et y offraient des sacrifices aux dieux; puis tout le peuple les reconduisait à leur demeure avec des flambeaux et en poussant des cris de joie.
Dans l'application, ces mots sont presque toujours plaisants, et s'adressent ironiquement à ceux qui font sonner haut une action dans laquelle il n'y a rien que d'ordinaire.
APPLICATIONS
Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de suspension par la locution convenable.
Quand les bavards, j'entends ceux qui aiment à s'écouter parler, se prennent à raconter une nouvelle, ils ont soin de préparer la chose par un exorde pompeux et gros de promesses; mais, dès qu'ils en sont arrivés à la péi^oraison, ceux des auditeurs qiri ont du sens se regardent et semblent se dire entre eux :
GRAMMAIRE LITTÉRAIHE 179
Une réhabilitation historique est presque impossible ; les écrivains les plus habiles en sont pour leurs phrases. Insouciante ou paresseuse, l'opinion ne veut pas changer; elle préfère dire comme un historien trùs-connu : J'en suis fâchée, mais
Que votre fils ait constamment sous les yeux Homère, Démosthène, Platon, Xénophon, Gicéron, Virgile, Horace, Tacite, Pascal, Bossuet, Fénoloa; les grands philosophes, les grands poètes, les grands historiens, les grands orateurs, les grands moralistes : telle est la dont
il faut nourrir son esprit.
Combien de chercheurs ardents, d'inventeurs infatigables, meurent épuisés de travail et souvent de misère, au moment même où ils allaient enfin recevoir le prix de leurs longs efforts ! Comme Moïse, ils rendent le dernier soupir
C'était un homme à cravate blanche et empesée, à la démarche grave, presque solennelle, portant haute et droite sa tête ornée d'une paire de besicles vertes, ne s'exprimant que par aphorismes, la bouche pleine de phrases creuses et sonores. A première vue, on le reconnaissait pour un membre de la famille de
Le prospectus ne doute de rien, il promet monts et merveilles. On le croit sur parole, et la crédulité ne tarde pas à s'apercevoir que la
Voilà cinq ans que tu me promets de venir passer quelques semaines avec moi, promesse que tu me réitères régulièrement tous les deux ou trois mois, mais dont je ne veux plus me payer, car il me tarde de serrer la main à un vieil ami. Je vois bien qu'il faudra m'arracher à mes occupations, et dire comme Mahomet :
Au milieu de nos plus splendides expositions, une douloureuse réflexion se présente parfois à l'esprit; toutes ces merveilles de l'industrie font ressortir plus vive-
ment encore ce mensonge cruel du fabricant qui n'a pas fabriqué, de l'inventeur qui n'a pas inventé. Gomme on serait heureux de rencontrer derrière ces riches produciions l'ouvrier intelligent à qui elles doivent l'existence, et qui aurait souvent le droit de s'écrier :
Le monde est plein de gens qui s'exagèrent leurs moindres prouesses, et qui, lorsqu'ils viennent de raconter quoique acte qui leur est personnel, regardent tous les auditeurs d'un air radieux et semblent leur dire :
Défiez-vous des gens qui ont toujours les promesses à la bouche; ce sont généralement ceux qui tiennent le moins : la dit le sage en les écoutant.