TRENTE ET UNIÈME LEÇON
Prends et lis ; en latin. Toile et lege, mots qui décidèrent de la conversion de saint Augustin, ainsi qu'il le raconte luimême dans ses Confessions. Agité par les remords, lié par l'habitude, entraîné par la crainte, subjugué par la passion, il veut et ne veut pas. Un jour enfin, livré aux plus violentes agitations, il avait fui la compagnie de quelques amis fidèles pour aller chercher, sous un bosquet de son jardin, la solitude et le calme qui manquaient à son cœur; il invoquait, bien que confusément, le secours du ciel; tout à coup il croit entendre sortir, comme d'une maison voisine, une voix qui lui disait : Toile et lege. Prends et Us. Surpris, se demandant de quel endroit est partie
cette voix, et surtout quelle lecture lui était indiquée, il court retrouver Alype, son ami : un livre était placé sous ses yeux, c'étaient les Épîtres de saint Paul; Augustin l'ouvre au hasard et tombe sur ce passage de l'apôtre : Ne passez pas votre vie dans les festins et les plaisirs de la table..., mais revêtez-vous de votre Seigneur Jésus-Christ, et gardez-vous de satisfaire les désirs déréglés de la chair, Augustin n'eut pas besoin d'en lire davantage; un rayon de lumière avait dissipé les ténèbres de son intelligence, et embrasé son cœur d'une flamme toute céleste.
Prends un siège, Cinna....
Hémistiche d'un vers de Corneille dans Cinna, acte V, scène i. Auguste, instruit de tous les détails de la conspiration tramée contre lui, en fait venir le chef et lui dit :
Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose : Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours ; D'aucun mot, d'aucun cri n'eu interromps le cours, Tiens ta langue captive, et si ee grand silence A ton émotion fait quelque violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.
Dans l'application, cet hémistiche se rappelle toujours avec
une dignité et une emphase comiques.
Qu'allait-il faire dans cette galère ? un des mots les plus comiques de Molière, dans les Fourberies de Scapin. Scapin, voulant soutirer de l'argent du vieux Géronte, lui apprend que son fils Léandre est retenu dans une galère turque, d'où il ne peut sortir qu'en donnant cinq cents écus, qu'il le prie de lui envoyer. Géronte s'écrie jusqu'à six fois, avec un dépit des plus visibles : Qu' allait-il faire dans cette galère?
Cette scène, que tout le monde connaît, est imitée de celle du Pédant joué, de Cyrano de Bergerac, où le principal personnage, placé dans la même situation que Géronte, et obligé de compter cent pistoles pour le rachat de son fils, dit aussi plusieurs fois : Que diable aller faire dans la galère d'un Turc! Mais l'imitation est bien supérieure à l'original, et si l'esprit de Cyrano a trouvé le refrain auquel reviennent toujours les deux avares, " c'est le génie de Molière qui l'a rendu comique et en a fait une phrase
type qu'on n'oubliera jamais, et qui se dit au sujet de quelqu'un sottement embarqué dans une mauvaise affaire'. C'est là surtout que notre grand Molière avait le droit de dire : « Je prends mon bien partout oïl je le trouve. »
Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.
Vers de Frédéric II dans une épître à son frère :
Lorsque Auguste buvait la Pologne était ivre ; Lorsque le grand Louis brûlait d'un tendre amour, Paris devint Cytiière, et tout suivit la cour; Quand il se fit dévot, ardent à la prière, Le lâche courtisan marmotta son bréviaire.
Les écrivains ont varié sur l'interprétation qu'il fallait donner à ce vers : est-ce une maxime égoïste à la Sganarelle, ou exprime-t-il la communauté de sentiments qui existait entre Auguste et ses sujets? La citation suivante de Voltaire, où le vers de Frédéric est rappelé, ne laisse aucun doute à cet égard :
Plus votre rang vous élève en ce monde,
Plus il faut que chez vous le vrai mérite abonde. C'est lui que l'on estime, et vous devez savoir Que l'exemple est surtout votre premier devoir. L'exemple d'un grand prince impose et se fait suivre : Qua7id Auguste avait bu, la Pologne était ivre.
Ce n'est donc qu'une paraphrase du fameux vers latin :
Régis ad exemplar totus componitur orbis,
Vunivers entier 'prend exemple sur le prince, et c'est dans un sens analogue que les applications doivent être faites.
Quand aura-t-il tout vu?
Hémistiche d'un vers des Plaideurs, de Racine, acte III, scène m. Racine tourne en ridicule le travers des avocats de son temps, qui se plaisaient à employer de grands mots et à rappeler les plus remarquables événements de l'histoire à propos de choses vulgaires et triviales. Petit-Jean, plaidant au sujet d'un chapon, dit, en estropiant les mots qu'on lui souffle :
Messieurs, quand je regarde avec exactitude L'inconstance du monde et sa vicissitude ; Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents, Pas une étoile fixe et tant d'astres errants ; Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune;
210 GUAMMAIRE LITTÉRAIRE
Quand je vois le soleil et quand je vois la lune ; Quand je vois les États des Babyboniens (Babyloniens) Transférés des Serpents [Persans) aui Nacédoniens [Macédoniens); Quand je vois les Lorrains [Romains), de l'état dépotique [despotique) Passer au démocrite [démocratique), et puis au monarchique;
Quand je vois le Japon
l'intimé.
Quand aura-t-il tout vu?
Cette exclamation, si comique et si naturelle, s'applique aux énumérations remplies de longueurs inutiles, de détails insignifiants et fastidieux.
Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. Locution qui s'applique toujours ironiquement à celui qui se vante, qui s'attribue plus d'avantages qu'il n'en a réellement. C'est une sorte d'approbation sous laquelle se cache un grain de moquerie. On assigne généralement pour origine à ce proverbe l'habitude qu'avaient les gentilshommes de porter des galons, des nœuds de ruban, soit comme parure, soit comme signe de distinction et de noblesse. Les dames en portaient sur la robe, et les hommes à l'épaule. Il est facile de comprendre que souvent on en usait plus que de raison, et que l'abus de cette mode, en faisant la fortune du proverbe, a conduit à faire de celui-ci de fréquentes applications. Ces sortes de nœuds s'appelaient aussi galants, de l'espagnol galan, qui venait lui-même de gala, habit de fête.
Quand Jupiter veut perdre un homme, il lui ôte la raison; en latin, Quos vult perdere Jupiter dementat.
Racine a éloquemment reproduit cette pensée dans l'imprécation de Joad au premier acte d'Aihalie :
Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur.
Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler.
Vers des Femmes savantes, de Molière, acte F', scène t.
Des deux jeunes sœurs, Armande et Henriette, celle-ci ne partage point les goûts de science et de philosophie de sa mère, de sa tante et de sa sœur, à qui elle dit ironiquement :
Nous saurons toutes deux imiter notre mère : Vous, du coté de l'âme et des nobles désirs;
GRAMMAIRE LITTÉRAIRE 2i7
Moi, Au côté des sens et des grossiers plaisirs; Vous, aux productions d'esprit et de lumière; Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.
ARMANDE
Quand nir une personne on pr. tend se régler, C'est ];ar les beaux côtes qu'il lui faut r efsemhler ; Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle. Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle.
Ces vers si bien frappés reviennent souvent sous la plume des écrivains, et servent à faire entendre qu'il ne suffit pas d'imiter les petits défauts, les petits travers, les manières d'une personne remarquable, pour s'attribuer le même mérite et croire qu'on a droit à la même considération.
Quart d'heure de Rabelais, allusion à un trait de la vie de l'auteur de Pantagruel , un jour qu'il se trouvait dans une auberge de Lyon fort embarrassé pour payer sa dépense. Tout le monde connaît la tin de cette aventure, et le stratagème auquel Rabelais recourut pour se faire conduire à Paris aux frais du gouvernement. Mais on ne voit pas là clairement de quelle manière le proverbe serait sorti de ce petit événement. N'est-il pas plus probable que cette locution, si populaire dans notre langue, est une sorte de résumé de toute la vie de Rabelais? Ce qui caractérisait le célèbre curé de Meudon n'était ni l'esprit d'ordre ni l'opulence; V. manquait souvent d'argent, et il a dû se trouver plus d'une fois dans l'embarras; plus d'une fois, il a dû passer un mauvais quart d'heure. Il ne serait donc pas étonnant que cet état de gêne, qu'il eut soin de constater lui-même dans son testament : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres, » filt devenu proverbial et eût donné naissance à cette locution pittoresque.
Dans l'application, on appelle quart d' heure de Rabelais le moment quelquefois désagréable où il faut payer son écot, délier les cordons de la bourse, et en général tout moment fâcheux. Le quart d'heure de Rabelais est connu de tout le monde, même des personnes les moins lettrées. Voici cependant une exception. Un banquier avait invité plusieurs personnes à dîner. L'une d'elles, qui arrivait en retard, s'excusait de son mieux : « Bah! bah! s'écria l'amphitryon, plus aimable qu'érudit, est-ce qu'il n'y a pas le quart d'heure de Rabelais? n Notre financier confondait avec le quart d'heure de grâce accordé à tout retardataire.
LIVItE DE L'ÉL£V£a 10
Que j'en ai vu raourir, de jeunes filles!
Premier vers des Fantômes, un des morceaux les plus touchants des Orientales, de M. Victor Hugo :
Hélas l que j'en ni ru mourir, déjeunes filles ! C'est le destiu. Il faut une proie an trépas, Il faut que rbeibe tombe au tranchant des faucilles; Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles Fouleut des roses sous leurs pas.
Que fan ai vu mourir ! — L'une était rose et bbnche ; L'autre semblait ouïr de célestes accords; L'autre, faible, appuyait d'un bras son front qui penche, Et, comme en s'envolant l'oiseau courbe la branche. Son âme avait brisé son corps.
Dans l'application, ce vers se dit de toute personne ou de toute chose dont on déplore la fin prématurée.
Que les armes le cèdent à la toge; en latin, Cédant arma togœ. Ces mots de Cicéron, faisant lui-même l'apologie de son consulat, signifient que le pouvoir militaire, représenté par l'épée, doit faire place au pouvoir civil, représenté par la toge. A Rome, la toge était l'habit du citoyen, et la phrase émise par Cicéron signifierait chez nous : Que l'épée le cède à l'habit bourgeois.
Quelquefois le divinHomère lui-même sommeille;
en latin, Quandoque bonus dormitat Homerus (Horace, Art poétique, V. 359); c'est-à-dire que le plus grand poète de l'antiquité offre lui-même des passages où son style est moins brillant, moins vigoureux, moins élevé, moins poétique : Homère semble alors se reposer.
S'emploie pour faire entendre que l'homme de génie n'est pas toujours égal à lui-même, que des parties faibles se font remarquer dans un ouvrage, à côté de beautés sublimes, enfin que l'aigle ne soutient pas toujours la hauteur de son vol, et que parfois il abandonne les cimes pour raser la terre.
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GRAMMAIISE LITTÉRAIRE 219
APPLICATIONS
Dans les phrases suivantes, Vélève remplacera les points de
suspension par la locution convenable.
De nos jours encore, le moindre rapin se croit obligé de porter une barbe inculte, une chevelure désordonnée et un long chapeau pointu à larges bords. C'est ainsi, en effet, que s'habillaient les romantiques en 1830; mais, en copiant les excentricités de cette école sans en avoir le talent, le rapin se met dans le cas de s'entendre dire :
Un homme désœuvré et fatigué de tout se plaignait à un de ses amis de trouver le temps très-long. «Je connais un remède, répondit l'ami : tu trouves que les aiguilles du cadran ne marchent pas assez vite ; eh bien, fais un billet à ordre, et, tu peux m'en croire, tu ne trouveras pas que ce sera trop long à venir.
Racine est toujours égal à lui-même, il sait cacher la faiblesse d'une situation sous la magie du style; jamais on ne peut dire de lui : .... .
La plus grande faute de Charles le Téméraire et celle qui précipita sa per':; fut son expédition contre les Suisses, nation pauvre, mais héroïque. Son orgueil l'avait seul poussé à entreprendre cette guerre insensée :.....
Terme à payer! voilà trois mots qui résonnent toujours désagréablement à l'oreille du locataire nécessiteux; ces mots sont synonymes de .... .
Hélas ! ! Et pourtant ils étaient riches de santé
et de force, en pleine possession de tous les dons que le ciel leur avait départis, et paraissaient avoir encore devant eux de longues années.
Un homme, par ambition ou étourclcrie, se lance dans une aventure dangereuse, se jette follement à travers un monde qu'il ne connaît pas, et oîi il court le risque de perdre son crédit, sa fortune ou sa vie. .r Tant pis pour lui, se contentera-t-on de dire : ?