‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 55 sur 89 · BÉLISE · texte numérisé non relu

BÉLISE

Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux.

Le quoi qu'on die est resté dans la langue comme l'expression d'un enthousiasme ridicule^ quand on a dans l'esprit la scène des Femmes savantes; car le plus souvent ce n'est qu'une variante familière de quoi qu'on dise.

Qu'on me ramène aux: carrières ! réponse du poète Philoxène à Den^s le tyran. Roi et poète, Denys, on le comprend, ne devait pas aimer la critique. Parmi les poètes qu'il hébergeait à sa cour, Philoxène tenait le premier rang. Parasite spirituel, celui-ci ne sacrifiait cependant pas aux intérêts de son estomac ceux de la littérature et de la saine critique; il était poète encore plus que parasite. Un jour Denys lut, à souper, un mauvais poème de sa façon, et il demanda l'avis de Philoxène. Quoique à table, Philoxène répondit avec une courageuse liberté que les vers ne valaient rien; et le tyran, furieux, l'envoya aux carrières, nom que l'on donnait aux Latomies, prison souterraine située aux environs de Syracuse. Quelques jours après, Philoxène reçut, avec sa liberté, une nouvelle invitation à souper. A la fin du repas, autre lecture, et le goût du poète est de nouveau consulté. Comme les vers ne lui paraissaient pas meilleurs que les précédents, il se contenta de se retourner vers les officiers de Denys, en leur disant : « Qu'on me ramène aux Carrières. » Le tyran ne put s'empêcher de rire d'une critique si adroite, et, cette fois du moins, il pardonna.

Ces mots se rappellent lorsque, après avoir trouvé une chose mauvaise, on est mis en demeure d'exprimer une seconde fois son opinion et d'essuyer de nouveaux désagréments.

Qu'un seul VOUS apprenne à les connaître tous;en latin, Ab uno disce 077ine?. (Virgile, Enéide, livre II, vers 65.) ÉnéQ, réfugié à la cour de Didon, commence le long récit des perfidies des Grecs; il va parler de Sinon, dont les mensonges décidèrent les Troyens k faire entrer dans leurs murs le fameux cheval de bois; le héros dit à la reine :

Enlondez de ces Grecs les perfides mensonges, Et qu'un seul roaa apprenne « les connaître tous.

Ce passage est souvent cité à propos d'un de ces traits de perfidie ou de méchanceté qui suffisent pour faire juger un homme tout entier. Dans un sens plus étendu, il se dit de tout trait distinctif qui sert à caractériser une classe d'individus, etc.

Il s'emploie généralement dans un sens défavorable.

Bace d'Agamemnon, qui ne flnit jamais....

Allusion à un vers de Berchoux, qui sert de pendant à celui que nous venons d'étudier :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?

On connaît trop la sanglante célébrité des Atrides et l'abus qu'en ont fait les tragiques pour qu'il soit besoin de commenter ce vers.

Dans l'application, il désigne une suite d'hommes appartenant à la même famille, et qui se distinguent par des succès du même genre. C'est en ce sens qu'un ancien proviseur de Louis-le-Grand, voyant depuis cinq ou six ans les premiers prix du concours général invariablement remportés par les frères Taillandier du lycée Charlemagne, s'écria un jour plaisamment :

Rac« de Taillandier, qui ne flnit jamais!...

Race irritable des poètes (La); en latin, Genus irntabile vatum (Horace, livre III, épître ir, vers 102). Ce seul mot suffit à Horace pour peindre la nature irritable des poètes, et, en général, des auteurs, qui s'emportent au premier mot de critique qu'on se permet sur leurs ouvrages.

Les applications que l'on fait de cette phrase sont toujours en rapport avec le sens qu'elle exprime.

Racine passera coname le café, mots faussement attribués cl iTiadame de Sévigné. En 16GÎJ elle écrivait: « Racine

fait des com<^(lies pour la Champmeslé, ce n'est pas pour les siècles à venir; vive notre vieil ami Corneille! » Quatre ans plus tard, elle écrivait à sa fille : « Vous voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Méry l'a aussi chassé. Après de telles disçrràces, peut-on compter sur la fortune? » C'est La Harpe qui, rapprochant ces deux opinions de madame de Sévigné, a jugé à propos de leur donner cette forme brève et incisive qui est devenue sacramentelle : « Racine passera comme le café. » Cette phrase s'emploie aujourd'hui ironiquement pour exprimer la croyance à la vitalité d'une chose, d'une invention nouvelle dont la valeur est injustement contestée.

Rameau d'or d'Énée, allusion à une particularité du sixième livre de V Enéide. Énée veut descendre aux enfers pour interroger son père sur ses futures destinées. Consultée par lui, la sibylle de Cumes,qui doit l'accompagner sur les rives du Styx, lui conseille d'aller cueillir un rameau d'or consacré à Junon, rameau qu'il trouvera dans une sombre forêt, sur un arbre touffu. 11 part, et deux colombes, messagères de Vénus, sa mère, prennent leur vol devant lui et vont se poser sur l'arbre possesseur du précieux rameau. Énée s'en empare; puis, muni de ce talisman, le héros troyen, accompagaé de la sibylle, se présente à Caron. Le vieux nocher s'irrite à la vue d'un vivant qui ose renouveler l'audacieuse tentative du grand Alcide et de Thésée; mais alors la sibylle l'apaise en lui montrant le rameau enchanté.

Dans l'application, le Rameau d'or cVÉnée exprime la puissance secrète, le talisman devant lequel cèdent tous les obstacles, toutes les volontés contraires.

APPLICATIOiNS

Dans les p/irases suivantes, Vélève remplacera les points de suspension par la locution convenable.

Au siècle dernier, la famille des Baptiste formait en quelque sorte une dynastie d'acteurs au théâtre de la rue Richelieu. Un étranger, qui assistait à une représentation, demanda à son voisin le nom de l'acteur qui remplissait le premier rôlo. — « C'est Baptiste aîné. — Et la jeune

première? — C'est mademoiselle Baptiste. — Et cet acteur qui se grime si bien? — C'est Baptiste cadet. — Et l'actrice qui représente la mère? — C'est madame Baptiste. — Mais, dit le curieux impatienté, c'est donc une pièce de batiste qu'on nous donne là! » Si ce curieux eût été un professeur de rhétorique, au lieu de commettre un jeu de mots, il n'eût pas manqué de s'écrier ;

Les hommes célèbres aiment à tenir sans cesse en haleine la renommée ; ils ne craignent rien tant que son indifférence, et, pour qu'on s'occupe d'eux, ils ne redoutent ni le ridicule, ni la moquerie, ni même le scandale; en un mot, ils sont de la famille de ce jeune étourdi qui , un jour,

L'orgueilleux, qui se croit infaillible, méprise ou hait tout ce qui ne pense pas comme lui ; tout homme qui émet un avis opposé au sien est un ennemi de l'ordre, de l'État et de Dieu. Il dirait volontiers, dans sa sottise glorieuse :

« Encore une tragédie ! » se sont écriés les romantiques à l'apparition de la Lucrèce de M. Ponsard.

Nous pensons, nous, qu'on écrira toujours des tragédies, parce que le beau et le merveilleux seront toujours une source de jouissances morales et intellectuelles.

J'étais fier, parce que je me sentais pénétrer, moi aussi, dans ce monde impénétrable; parce que je sentais que ce mur d'airain allait s'ouvrir pour moi, parce que j'étais sûr que tous les vices, toutes les ambitions, toutes les folies au-dessus de ma portée, allaient se courber d'ellesmêmes jusqu'à moi, comme le

Ils étaient cinq enfants, tous singulièrement disgraciés de la nature ; le plus beau louchait des deux yeux :

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