TRENTE -TROISIÈME LEÇON
Rarement à courir le monde On devient plus tiomme de bien.
Vers tirés de Régnier-Desmarets dans son Voyage à Munich. Le poète, parlant du Danube, qui voit autant de religions qu'il parcourt de contrées, s'exprime ainsi :
Déjà nous avons vu le Danube inconstant, Qui, tantôt catholique et tantôt protestant.
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui, comptant après pour rien
Le romain, le luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n'être pas même chrétien.
Rarement à courir le monde
On devievt un homme de bien.
Le poète Gresset faisait évidemment allusion à ces vers quand, avant de raconter le fameux voyage du perroquet Vert- Vert sur la Loire, il a dit :
Dans maint auteur de science profonde.
J'ai lu qu'on perd à trop courir le inonde.
Reine, vous m'ordonnez de rouvrir cette cruelle blessure; en latin, Infandum, regina, jubés renovare dulorem (Virgile, Enéide, livre II, vers 3). C'est par ces mots qu'Énée commence le récit qu'il va faire de ses malheurs et de la ruine de Troie. Le père Arnould, jésuite, en fit im jour à Notre-Dame une application très-heureuse : le sermon qu'il prêchait sur la Passion était déjà commencé, quand tout à coup la reine, Marie de Médicis, entra dans la basilique. Obligé, selon l'usage, de recommencer son sermon, il adressa à la reine le vers célèbre de Virgile.
S'emploie, mais surtout sous forme de plaisanterie, pour faire comprendre à une personne qu'elle nous rappelle le souvenir d'un malheur, d'un désappointement, d'une déconvenue.
Renard qui a la queue coupée (Le), titre d'une fable de La Fontaine, où un vieux renard des plus fins, ayant laissé sa queue dans un pi6Q:e, saisit l'occasion d'un grand conseil tenu par tous ceux de sa race pour les inviter à se couper la queue, sous prétexte qu'elle n'est pour eux qu'un embarras, un poids
inutile.
Qui s'en v,i h^hyrint tous les sentiers fangeux;
mais chacun devine la cause de cette proposition saugrenue:
Vritri^ avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe; ÎHais toiirnez-voiis, de grâce, et l'on vous répondra. A o«s uiuls, il se fit une telle huée \)\>* le pauvre écourlé ne put être entendu.
les allusions à ce conseil intéressé sont fréquentes : elles caractérisent la jalousie qui ne peut supporter chez autrui un avantage, une satisfaction, un plaisir dont elle est elle-même privée.
Revenir à ses moutons, expression tirée d'une des plus charmantes farces de tréteaux du moyen âge, l'Avocat Pathelin, rajeunie plusieurs fois sur notre scène, et qui amusera probablement encore pendant longtemps nos petits-fils. M. Guillaume, plaidant contre son berger, qu'il accuse de lui avoir volé des moutons, reconnaît dans l'avocat de l'accusé maître Pathelin, qui lui a emporté six aunes de drap sans les payer. La stupéfaction trouble ses idées; il embrouille les deux affaires et mêle à sa plaidoirie sur les moutons le drap, l'avocat et toutes les circonstances de l'achat. Le bailli, qui ne comprend rien à cet amphigouri, interrompt à chaque instant le plaideur pour lui crier avec impatience : « Mais, monsieur Guillaume, revenez donc à vos moutons! »
Dans l'application, cette phrase, l'une des plus fréquemment employées dans notre langue, signifie reprendre un discours interrompu, revenir k son sujet.
Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Premier vers de la fable de La Fontaine, le Lièvre et la Tortue :
« Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point Sitôt que moi ce but. — Sitôt! êtes- vous sage?
Repartit l'animal léger :
Ma cûuimère, il faut vous purger
GRAMMAIRE LITTKRAIRE 2211
Avec quatre grains d'ellébore.
— Sage ou non, je parie encore. »
Ainsi fut fait; et de tous denx On mit près du but les enjeux.
Notre lièvre n'avait que quatre pas à faiie.
, il laisse la tortne
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s'évertue, Elle se hâte avec lenteur.
Lui, cependant, méprise une telle victoire.
Il broute, il se repose;
Il s'amusa à toute autre chose Qu'à la gageure. A la fin, quand il vit Que l'autre touchait presque au bout de la carrière, Il partit comme un trait; mais les élans qu'il fit Furent vains: lalortne arriva la première. <i Eh bien! lui cria-t-elle, avais-je pas raison?
De quoi vous sert votre vitesse?
Moi l'emporter 1 et que serait-ce
Si vous portiez une maison ? »
C'est le cas de répéter :
Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Application facile.
Rien n'est changé en France, il n'y a qu'un
Français de plus, mot plus ou moins authentique qui marqua la rentrée en France du comte d'Artois, depuis Charles X. Ce mot, devenu fameux, et sur lequel la Restauration a politiquement vécu durant d'assez longs mois, a été prêté au comte d'Artois par MM. de Talleyrand et Bougnot. Le Moniteur devait publier le récit officiel de l'entrée à Paris du comte d'Artois, qui précédait son frère Louis XVIII de quelques jours. Le comte d'Artois s'adressait aux membres du gouvernement provisoire : « Messieurs, je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour notre patrie. J'éprouve une émotion qui m'empêche d'exprimer tout ce que je ressens. Plus de divisions : la paix et la France; je la revois, et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus. »
Ces derniers mots eurent un immense succès, surtout dans le monde officiel : tous y voyaient le maintien de leurs titres et de louis honneurs, de leurs places et de leurs traitements.
Ce mot heureux est resté dans la langue, et on l'entiploie souvent en en modifiant la seconde partie selon les circonstances, et généralement sous une forme plaisante, comme le prouvent les deux citations qui suivent.
- Quand la première girafe vint en France, on fit circuler, à propos de ce curieux quadrupède, une médaille portant cette légende : « H n'y a rien do changé en France, il n'y a qu'une béte de plus. »
7 Sous la Restauration, on venait d'élever au grade de vice- I amiral un contre-amiral qui avait donné plusieurs preuves de son incapacité. Le lendem;iin, on Usait dans un journal : « Il n'y a rien de changé en Fiance, il n'y a qu'un vice de plus. »
Rocher de Sisyphe. Sisyphe, fils d'Éole et frère de Salrnonée, était roi de Gorinthe. 11 se rendit redoutable par ses brigandages et ses cruautés, et, après sa mort, il fut condamné à rouler dans les enfers une grosse pierre au sommet d'une montagne, d'où elle retoinbait sans cesse.
Dans l'application, le rocher de Sisyphe sert à caractériser un labeur pénible et sans cesse renaissant, les préoccupations douloureuses qui se succèdent constamment, une tâche ardue, un but qu'on poursuit, qu'on croit atteindre, et qui exige chaque jour de nouveaux efforts. Quelquefois il est l'emblème d'un prince ambitieux qui roule longtemps dans sa tête des projets qu'il ne met jamais à exécution.
Rodrigue, as-tu du cœur?
Hémistiche de Corneille, dans le Cid, acte l", scène v. Le vieux don Diègue, insulté par le comte de Gormas, veut charger son fils du soin de sa vengeance, et ces mots sont les premiers qu'il lui adresse.
Les allusions à cet hémistiche se font presque toujours sous une forme plaisante ou familière.
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.
Vers de Corneille dans sa tragédie de Sertorius, acte III, scène ii. Sertorius, révolté contre Rome, occupe l'Espagne à la tète d'une armée aguerrie. Pompée, envoyé pour le combattre, lui demande une entrevue. Dans cette scène, qui est à la hauteur des plus belles de Cinna et des Horaces, Pompée s'efforce de ramener Sertorius à la soumission, et lui dit :
Une seconde fois : n'est-il tncnne voie
Par où je puisse à Rome emporter quelque joie?
Elle serait estrème à Irouver les moyens
De rendre un si grand homme à ses concitoyens.
Il est doux de revoir les murs de la patrie....
C'est elle par ma vois, seigneur, qui vous en prie;
C'est Rome...