TRENTE -QUATRIÈME LEÇON
Saturne dévorant ses enfants. Titan, frère aîné de Saturne, avait cédé le trône à ce dernier, à condition qu'il n'élèverait aucun enfant mâle. Saturne, pour tenir son eng-ag-ement, dévorait tous ses enfants aussitôt après leur naissance; mais Cybèle, sa femme , parvint à en sauver trois : Jupiter, Neptune et Pluton, en leur substituant des pierres que Saturne engloutissait tout aussitôt.
Ce mythe de Saturne, qui n'est autre chose que le temps absorbant tout dans son sein, se prête aux grandes et fortes images, et s'applique surtout aux bouleversements politiques, dont sont victimes ceux-là mêmes qui les ont occasionnés. C'est ainsi que, dans un beau mouvement d'éloquence, le girondin Vergniaud a comparé la Révolulion à Satum/', qui dévorait tous ses enfants.
Saùl cherchant les ânesses de son père, allusion h. une circonstance de la vie de Saûl. Cis, de la tribu de Benjamin, possédait des ânesses, qui s'égarèrent un jour; il envoya son fils Saiil à leur recherche. Celui-ci avait parcouru vainement les chemins jusqu'à la montagne d'Ephraïm ; il se rendit alors auprès de Samuel, appelé le Voyant, pour apprendre de lui le chemin qu'il devait suivre. Or, la veille même, le Seigneur était apparu à Samuel, et lui avait ordonné d'oindre de l'huile sainte, pour le consacrer roi d'Israël, l'homme de la tribu de Benjamin qu'il lui enverrait. C'est ainsi qu'en cherchant les ânesses de son père, Saûl trouva une couronne.
L'énorme disproportion, entre la chose cherchée et l'objet trouvé, se prêtait trop à l'antithèse pour ne pas tomber dans le domaine littéraire, et y devenir l'objet d'allusions presque toujours plaisantes.
Saute, marquis! Allusion à une exclamation ridicule que répète plusieurs fois un marquis de contrebande dans le Joueur, de Regnard (acte IV, scène x), et par laquelle il exprime la satisfaction qu'il éprouve de lui-même et applaudit aux qualitéimaginaires de sa sotte personne :
Eh bien! marquis, tn vois, tout rit à ton mérite. Le rang, le cœur, le bien, tout poiu toi sollicite; Tu dois être content de toi par tout pays : On le serait à moins. Allons, saute, marquis! Quel bonheur est le tien ! Le ciel à ta naissance Répandit sur tes jours sa plus douce influence; Tu fus, je crois, pétri par les mains de l'Auiour: N'es-tu pas fait à peindre ? Est-il homme de cour Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine, Une jambe mieux faite, une taille plus fine? Et pour l'esprit, paihieu! tu l'as des plus exquis: Que te mauqup-t-il donc? Allons, i-aute, maïquisl La nature, le ciel, l'amour et la fortune De tes prospérités font leur cause comniune; Tu soutiens ta valeur avec mille hauts faits Tu chanles, danses, ris, mieux qu'on ne fit jamais
Les yeux à fleur de tète et les dents assez Lelles, Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles ? Près du sexe tu vins, tu vis et tu vainquis; Que ton sort est heureux! Allons, saule, marquis ;
Dans l'application, ces mots sont toujours employés d'une manière ironique.
Sauvage qui coupe l'arbre pour avoir le fruit, allusion à un passage de Montesquieu, dans l'Esp^nt des lois : « Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied et cueillent le fruit ; voilà le gouvernement despotique. »
Dans l'application, ces mots se disent des imprudents qui, avides de jouir, sacrifient l'aveuir au présent.
Se disputer les arnies d'Achille, allusion à la lutte qui s'établit entre Ajax et Ulysse pour la possession des armes d'Achille, après la mort du héros. Les deux rivaux firent valoir leurs droits devant tous les chefs grecs assemblés. Ajax vanta sa vaillance, qui lui assurait le premier rang après Achille ; mais Ulysse l'emporta par son éloquence persuasive. Ajax, furieux, en perdit la raison et se jierça de son épée.
En littérature, on fait allusion à ce démêlé héroïque pour caractériser l'ardeur qu'apportent deux adversaires, deux partis, à s'approprier les dépouilles, la succession d'un grand homme.
Selon l'usage antique et solennel.
Second vers de la F" scène du l*"' acte de VAthulie de Racine ;
Oui, je viens dans son temijlo adorer l'Éternel; Je viens, selon l'usage anlique et solennel, Célébrer avec vous la fameuse journée Où, sur le mont Siua, la loi nous fut donnée.
Dans l'application, ce vers se prend dans un sens analogue, mais toujours sur le ton de la plaisanterie.
Se retirer dans un fromage de Hollande, allusion à une particularité de la fable de La Fontaine, h Rat qui s'etit relire du monde.
Les Levantins, eu leur léf^ende, Disent qu'un certain rat, las des soins d'ici Las, Vans im fromage de llolla"de Se retira loin du tracas.
Dans l'application, ces mots se disent de ceux qui se confinent dans un lieu écarté, où ils s'entourent de toutes les jouissances de la vie.
Se retirer sous sa tente, allusion à la colère d'Achille, qui, offensé par l'orgueilleux Agamemnon , abandonna la cause des Grecs et se retira sous sa tente, d'où ne purent l'arracher, pendant dix ans, les prières de tous les chefs de l'armée grecque. Il ne se décida enfin à en sortir que pour venger la mort de son ami Patrocle, tué par Hector.
Dans l'application, ^e retirer sous sa tente signifie se mettre à l'écart, abandonner un parti, une cause, surtout par un motif de dépit.
Serment d'Annibal, allusion au serment qu'Amilcar Barca, père d'Annibal, lui fit prêter au pied des autels, à l'âge de neuf ans, serment par lequel le jeune Annibal jurait une haine éternelle aux Romains.
Dans l'application, le serment d'Annibal, désigne une résolution fortement arrêtée.
Serpent caclié sous l'herbe; en latin, Anguis in herba, c'est-à-dire défiez-vous des apparences les plus séduisantes; elles ne recouvrent le plus souvent que chagrins et déceptions ; le chemin du plaisir est attrayant et fleuri, mais « le serpent se cache sous Vherbe. »
Serpent et la lime (Le), titre d'une fable de La Fontaine. Un serpent pénètre dans la boutique d'un horloger, où il essaye de ronger une lime. Celle-ci, sans se mettre en colère, lui fait remarquer l'impuissance de ses morsures. Le fabuliste ajoute :
Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre, Qui, n'étant bons à rien, chercliez surtout à mordre.
Vous vous tourmentez vainement.
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
Sur tant de beaux ouvrages ?
Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.
Ce dernier vers rappelle l'Mre perennius d'Horace.
Les écrivains font de fréquentes allusions à la vaine tentative du serpent, et ces allusions sont presque toujours à l'adresse des envieux, et particulièrement des zoïles qui s'attaquent aux œuvres du génie.
Serpents de Laocoon (Les). Laocoon était fils de Priam etd'Hécube, et prêtre de Neptune, selon les uns, d'Apollon, suivant les autres. La veille de la ruine de Troie , il s'opposa de toutes ses forces à ce que le fameux cheval de bois fût introduit dans la ville, et il le frappa même de sa javeline. Le cheval était consacré à Minerve, et la déesse irritée ne fit pas attendre sa vengeance. Comme Laocoon offrait un sacrifice à Neptune, deux énormes serpents, sortis de Ténédos, abordèrent à la côte, et étouflèrent dans leui's replis Laocoon et ses deux fils.
Laocoon est resté l'emblème de la douleur paternelle de l'homme qui voit ses enfants périr sous ses yeux sans pouvoir leur porter secours, et qui partage lui-même leur sort. Mais les écrivains font plus souvent allusion à l'expression de douleur si profondément empreinte sur la figure d'une statue célèbre, connue sous le nom de Laocoon, qui est aujourd'hui au Vatican, et dont on voit une copie au jardin des Tuileries, à Paris. Ce fameux groupe, découvert en 1506 dans les bains de Titus, est dû au ciseau des trois sculpteurs rhodiens Agésandre, Polydore et Athénodore. M. Eméric David a décrit ce chef-d'œuvre de la statuaire antique avec autant de vérité que d'éloquence :
« Saisi par d'énormes serpents qui l'enchaînent, qui l'oppressent, qui sont prêts à l'étouffer ; plein d'une vigueur que la force des serpents surmonte, et qui doit bientôt défaillir, Laocoon, dans cette lutte mortelle, fait voir, par des mouvements énergiques, mais décents et retenus, la grandeur de son âme et son respect pour les dieux. Les nœuds que forment les serpents autour de ses fils les soulèvent et les attachent contre lui ; il ressent leurs souffrances. Ses yeux cherchent le ciel, sa douleur est profonde; elle est noble. Il se plaint, il ne crie pas. Dans le soulèvement et la contraction de tous ses muscles, la vérité, la beauté des formes n'ont été altérées en rien. La vie et la douleur circulent dans tous ses membres, et tous présentent l'image de la beauté. Les sentiments différents qui agitent les enfants et le père produisent des mouvements variés, qui développent partout des beautés nouvelles. L'artiste est arrivé, par conséquent, au sommet de l'art, puisqu'il a excité la pitié, l'amour et l'admiration par la représentation fidèle de la vie, de la beauté, de la douleur et de la vertu. »
Sésame, ouvre-toi, formule magique tirée d'un des contes les plus populaires des Mille et une Nuits, et qui est passée en proverbe.
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Ali-Baba, pauvre artisan d'une ville de Perse, était un jour occupé à ramasser du bois dans une forêt, lorsque quarante voleurs s'arrêtèrent à q.uelques pas de l'arbre qui le dérobait à leurs regards. Le cheî, s'étant avancé vers la porte d'une caverne située en cet endroit même, prononça ces paroles : Sésame, -ouvre-toi, et aussitôt la porte s'ouvrit, livrant passage aux quarante voleurs. Dès qu'ils furent sortis, Ali-Baba, qui avait entendu la formule cabalistique, s'avança à son tour et répéta : Sésame, ouvre-toi. La porte s'ouvrit de nouveau, et Ali-Baba, pénétrant dans l'intérieur, se trouva en présence d'un immense amas de richesses, accumulées depuis de longues années en ce lieu par les voleurs. 11 en prit ce qu'il put emporter et se retira, se promettant de faire de fréquentes visites à la caverne.
Ali-Baba et la caverne des quarante voleurs sont demeurés célèbres, et l'on y fait souvent allusion ; mais ce sont principalement les mots cabalistiques : Sésame, ouvre-toi, qui sont devenus l'objet de fréquentes applications en littérature; on désigne par là le moyen prompt, rapide, devant lequel cèdent, comme par magie, toutes les difficultés, la clef qui ouvre toutes les situations et fait pénétrer tous les mystères.
APPLICATIONS
Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de suspension par la locution convenable.
Les ennemis les plus dangereux sont ceux qui dissimulent leur rancune sous des dehors d'indifTérence, et souvent même de bon vouloir :
Il y a toujours dans les proverbes quelque trait particulier qui en indique le sens, et ce sens n'est jamais impénétrable pour qui sait l'étudier. En cherchaut bien on finit par trouver, et quelquefois mieux que ce qu'on
espérait, comme ce jeune Hébreu qui , et qui
trouva une couronne.
Dans chaque siècle, il se trouve un banquier de fortune colossale, qui ne laisse ni fortune ni successeur. Les
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frères Paris, qui contribuèrent à abattre Law, et La\Y lui-même, auprès de qui tous ceux qui inventent des sociétés par actions sont des pygmécs, Bourct, Beaujon, tous ont disparu sans se faire représenter par une famille. Comme , la banque
Dès ses plus jeunes années, un de nos meilleurs écrivains (M. de Montalembert) est entré en lice avec une idée absolue : guerre à l'Université.
C'est contre Rome.
Les animaux, et même les plus petits, ont leurs passions et leurs convoitises. Je me rappelle avoir observé un jour une fourmi disputant un fétu h. un insecte trois fois plus gros qu'elle; tous deux, le tirant en sens contraire, cherchaient à se l'approprier avec un acharnement qui me rappela Ajax et Ulysse
Les jeunes gens qui dissipent follement le patrimoine de leur père et qui, insoucieux de l'avenir, mangent leur blé en herbe, peuvent être comparés au