‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 8 sur 89 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

Caleb, personnage de la Fiancée de Lammermoor, de Walter Scott, devenu le type du serviteur fidèle et dévoué. Tout le caractère de Caleb éclate au moment où Edgar, son maître, s'éloignant pour aller se battre en duel avec le colonel Ashton, lui dit : « Vous n'avez plus de maître, Caleb; pourquoi vous attachera un édifice qui s'écroule? — Je n'ai plus de maître! s'écrie Caleb; je n'ai plus de maître! J'en aurai un tant qu'il existera un Ravenswood. Je suis votre serviteur, j'ai été celui de votre père, celui de votre aïeul, je suis né dans la famille, j'ai vécu pour elle, et je mourrai pour elle, »

■iO CKAMMAIKK LllTÉKAlP.E

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose, devise célèbre de Basile dans le Barbie)' de Sév'lle, comédie de Beaumarchais, acte II*, scène viii. Ce proverbe avait été formulé longtemps avant Beaumarchais; on le trouve dans Bacon. Voici ce passage littéralenient traduit du latin : «Va! calomnie hardiment, et il en restera quelque chose. »

On fait à cette devise de Basile de fréquentes allusions, qui portent quelquefois aussi sur le nom seul de Basile.

Camille rasant les blés... Camille, reine des Volsques, vint au secours de Turnus et lui apporta l'appui de ses armes contre les prétentions d'Énée. A la fin du septième livre de son Enéide, Virgile fait un charmant portrait de cette jeune héroïne :

Dès l'enfance exercée aui joutes de Bellone,

Camille préférait, amante des combats,

La lance belliqueuse aiii fuseaux de Pallas,

Les travaux de la guerre à des arts plus tranquilles.

Moins prompts sont les éclairs, et les vents moins agiles;

Elle eut, des jeunes blés rasant les verts tapis.

Sans plkr leur sommet, couru sur les épis;

Ou, d'un pas suspendu sur les vagues profondes.

De la mer en glissant eût effleuré les ondes.

Et, d'un pied plus léger que l'aile des oiseaux,

Sans mouiller sa chaussure eut marché sur les eaux. (Trad. de Delille.)

Le nom de la reine des Volsques occupe dans l'histoire et la poésie une belle place parmi les héroïnes guerrières, telles que Penthésilée, Bradamante, Clorinde, etc. ; mais c'est moins à sa vail ance qu'à son incomparable légèreté à la course que les écrivains font allusion.

Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?

Vers de la fable de La Fontaine le Lièvre et les Grenouilles. Dans les applications, les mots gite et sotige varient suivant les circonstances :

Car que faire en un lit, à moins que l'on n'y dorme » Car que faire auj Rochers, « moins que l'on ne plante?

(M°* DE SÉVIG.NÉ.)

Carte de Tendre, carte d'un pa^s imaginaire où mademoiselle de Scudéri place les héros de son roman de Clélie Dans ce roman, on voit représentés tous les héros de la repu

Gl'.AMMAUtE UTTÉ1U1P.E 41

blique romaine naissante : Horatius Codés, MiitiusScœvola, Lucrèce, Brutus, tous se proposant des questions et des énigmes, et traçant des cartes géographiques sur ce fameux pays de Tetidre, si justement ridiculisé par Boileau. On y voit le fleuve d'Inclination, ayant, sur la rive droite, les villages de Jolisvers et à'Épitres-galantes; sur la gauche, ceux de Complaisance, de Petits-soins et d' Assiduités ;plns\oia, sont les hameaux de Légèreté et d'Oubli, avec le lac d'Indifférence, d'où une route conduit au district d'Abandon et de Perfidie; mais en suivant le cours naturel du fleuve, on arrive à la ville de Tendre-sur- Estime et à celle de Tendre-sur-Inclination.

En littérature, quand on rappelle la carte, le pays de Tendre, c'est toujours sur le ton de la familiarité et de la plaisanterie.

Catilina est à nos portes. Voyez Annibal est à nos portes.

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.

Vers de La Fontaine dans la fable le Chat et le vieux Rat.

Un chat, dont les ruses avaient rendu très-prudent le peuple souriquois, imagine un dernier stratagème.

Blanchit sa robe et s'enfarine ;

Et, de la sorte déguisé, Se niche et se blottit dans une huche ouverte.

Ce fut à lui bien avisé :

La geut trotte-menu s'en vient cherclier sa perte. Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour: C'était un vieui routier, il savait plus d'un tour; Même il avait perdu sa queue à la batailla. Cl' bloc enfariné ne me dit rieii qui raille, S'écria-t-il de loin au général des chats : Je soupçonne dessous encor quelque machine.

Rien ne te sert d'être farine.

Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas.

Se dit, dans l'application, de tout piège que l'on soupçonne.

Celui-ci est aussi Alexandre. Après la sanglante bataille d'Issus, Alexandre, accompagné de soa ami Éphestion, étant allé rendre visite à la mère, à la femme et aux filles de Darius, qui étaient tombées en son pouvoir, Sysigambis adressa le salut àÉp'nestion, qu'elle prenait pour le roi, à la supérioiité de sa taille et à l'éclat de son costume. Avertie de son erreur, elle se jeta en tremblant aux pieds du héros, qui la releva avec bonté

en lui disant : « Vous ne vous êtes pas trorapée, ma mère, cslui-ci est aussi Alexandre. »

Depuis, cette généreuse réponse est devenue en quelque sorte la légende de l'amitié.

Ce monsieur-la, sire, c'était moi-même.

Vers de l'épitre de Clément Marot à François l", l'un des morceaux les plus spirituels du seizième siècle. Le poète, qui veut obtenir de l'argent de la munificence du prince, lui raccnte qu'il a été dépouillé par son valet :

pavois un jour un va)et de Gascogne,

Gourmand, ivrogne et assuré menteur,

Pipeur, larron^ jureiir, blasphémateur.

Sentant la hart de cent pas à la ronde;

Au demeurant, le meilleur pis du inondeK

fie vénérable ilôt fut averti

De quelque argent que m'aviez départi,

Et que ma bourse avoit grosse apostume :

Si se leva plus tôt q'ie de coutnme.

Et me va prendre en tapinois icelle,

Puis vous la mit très-bien sous son aisselle.

Argent et tout, cela se doit entendre ;

Et ne crois poiut que ce fût pour la rendre»

Car oncques puis n'en ai ouï parler.

Bref, le vilain ne s'en voulut aller

Pour si petit, mais encore il me happe

Saye et bounets, chausses, pourpoint et cape.

De mes habits en effet il pilla

Tous les plus beaui, et puis s'en habilla

Si justement, qu'à le voir ainsi être.

Vous l'eussiez pris en plein jour pour son maître.

Finalement, de ma chambre il s'en va

Droit à retable, où deux chevaux trouva,

Laisse le pire, et sur le meilleur monte,

Pique et s'en va. Pour abréger mon conte ,

Soyez certain qu'au partir dudit lien

N'oublia rien, fors à me dire adieu.

Ainsi s'en va, chatouilleux de la gorge,

Ledit valet, monté comme un saint George,

Et vous laissa monsieur dormir son saoul.

Qui au réveil n'eût su finer d'un sou.

Ce morisieur-lii, sire, c'était moi-même.

Dans l'application, ce vers est une sorte d'épiphonème au moyen duquel on se met en scène, après avoir laissé quel-

1. Ce vers, si plaisant après l'énumération des belles qualités de ce valet, st devenu proverbe, et se répète encore tous les jours dans le même sens.

GRAMMAIRE LITTÉHAinE -Vi

que temps le lecteur ou l'auditeur en suspens. C'était une des locutions favorites de madame de Sévigné,et l'application qu'elle en fait dans la phrase suivante, en écrivant à madame de Grignan le jour anniversaire de sa naissance, est aussi spirituelle que touchante ; « Il y a aujourd'hui bien des années, ma fille, qu'il vint au monde une créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses : je prie votre imagination de n'aller ni à droite ni à gauche : ce monsieur-là, sire, c'était moi-même, n

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.

Vers de Boileau dans le premier chant de son Art poétique.

Le législateur du Parnasse s'élève contre l'abus que les auteurs de son temps faisaient des descriptions inutiles :

Un auteur, qnelqucfMis, trop plein de son objet, J;imais sans l'épuiser n'abandonne un sujet. S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face : Il me promène après de terrasse en terrasse; Ici s'offre un perron; là règne un corridor; Là ce balcon s'enferme en nn balastre d'or. Il compte des plafonds les ronds et les o%'ales : Ce ne sont que festons, ee ne sont qu'astragales.

Ces derniers vers sont la critique de la longue et fastidieuse description d'un palais que fait Scudéri dans le troisième chant de son Alaric.

En littérature, on fait allusion au vers de Boileau pour dési gner l'abus des décors, des ornements dans quelque genre que ce soit, mais principalement en parlant d'un style pompeux et trop chargé d'images.

Cercle de Popilius. Le roi de Syrie, Antiochus Épiphane, profitant de la minorité de Ptolémée Phiiométor, avait conquis déjà une partie de l'Egypte; Rome, j<ilouse de ces envahissements, envoya, comme ambassadeur, le consul Popilius Lsenas (170 av. J.'C), pour intimer au roi de Syrie l'ordre d'abandonner ses conquêtes. Le roi demandait à délibérer avec ses conseillers; mais le Romain, d'un geste impérieux, traça autour d'.Antiochus un cercle sur le sable : « Avant de sortir de ce cercle, dit-il, rends-moi la réponse que je dois porter au sénat. » Le roi, stupéfait de cette injonction hautaine, et craignant d'ailleurs les armes de la puissante et ambitieuse république, se soumit humblement à tout ce qu'on exigeait de lui, et abandonna l'Egypte.

44 CnAMMAIRE LITTÉnAIliE

Depuis, le cerc 'e de Popilius est resté une expression proverbiale que l'on emploie à propos de quelqu'un mis en demeure de prendre un parti et de se prononcer immédiatement.

APPLICATIONS

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de suspension par la locution convenafde.

Certaines imputations malveillantes, si fausses qu'elles soient, sont presque impossibles à détruire entièrement ; comme ces taches de graisse qui reparaissent plus ou moins quand on croit les avoir enlevées, elles ressemblent à la :

La pluie tombait à flots ; impossible de hasarder seulement un pied dans la rue. Ne sachant à quel expédient recourir, pour me sauver de l'ennui, je me mis à lire, car

J'essayais de me fortifier au milieu d'un amas de preuves, de raisonnements ; je déterminais la limite jusqu'à laquelle je pourrais aller, mais, en deçà de laquelle je devrais rester; en un mot, je traçais autour de moi un , que je m'interdisais de dépasser.

Aujourd'hui Paris est devenu une ville inhabitable pour l'ouvrier et l'employé ; les moindres logements sont ornementés, décorés, sculptés :

Mais les prétentions de messieurs les propriétaires croissent proportionnellement à ce luxe apparent. On demande deux mille francs de loyer à celui qui n'a que quinze cents francs d'appointements. Aussi, le soir, la plupart émigrent-ils vers les hauteurs de Montmartre, de la Chapelle ou de Belleville.

G«.\MMA:P.F. LITTÉRAIRE 4b

Lo mot domestique a pour radical domus, maison ; c'est qu'autrefois le serviteur, le domestique était considéré comme faisant partie intégrante de la maison. A cet âge d'or, cette périphrase si connue aujourd'hui : « Faire danser l'anse du panier, » aurait été pour tous du sanscrit ou du chinois. De nos jours, messieurs les domestiques ont changé tout cela, et chez eux un est

aussi introuvable que le rara avis du poète latin.

Ses mains n'étaient point d'albâtre ; elles étaient de chair fraîche et vivante, d'une blancheur nuancée par un réseau de petites veines, où l'on sentait courir un sang

vif et fluide. Je n'affirmerais point qu'elle ,

comme la du poète; mais, à coup sûr, l'empreinte de ses pieds n'eût point effrayé Robinson dans sou île.

Page 1