‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 9 sur 89 · SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIÈME LEÇON

Ce sont là jeux de prince.

Hémistiche tiré de la fable de La Fontaine le Jardinier et son Seigneur. Le seigneur, sons prétexte de forcer un lièvre qui cause de légers dégâts dans le jardin du pauvre hommej y pénètre avec un attirail complet de chasse et y met tout en piteux état :

. . , . Adieu, planches, carreaux;

Adieu, chicorée et poireaux;

Adieu, de quoi mettre au potage!

Le bonhomme disait : Ce siml là jeux de prince! Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens Firent plus de dégâts en une heure de temps

Que n'en auraient fait eu cent ans

Tous les lièvres de la province.

Andrieux a reproduit cet hémistiche dans son conte du Mcuhicr Smis-Souci :

Ce même Frédéric, juste envers un meunier, Se permit maintes fois telle autre fautaisie: Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie ;

Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers, Épris du valu renom qui séduit les guerriers, n mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince : On respecte un moulin, on vole une province.

Ces mots. Jeux de prince, se disent des fantaisies que se permettent les grands aux dépens des petits , les gouvernants aux dépens des gouvernés, les forts aux dépens des faibles, etc. Ils nous rappellent une particularité curieuse du passage de Christine de Suède en France. Cette reine assistait à une séance de lAcadémie française. Le président, pour lui faire honneur, offrit de lui lire un article du fameux dictionnaire, alors en élaboration. On en était au mot Jeu. La lecture commença, et la savante Christine ajiprouvait par un signe de tête gracieux la plupart des acceptions. On en vint à cette locution : Jeux de prince. Le drame sanglant de Fontainebleau, l'assassinat de Monaldeschi, datait à peine de quelques mois. Christine, malgré son sang-froid et l'empire qu'elle savait conserver sur elle-même dans les circonstances les plus critiques, parut visiblement embarrassée et ne tarda pas à lever la séance.

C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.

Vers dun opéra de Quinault [Thésée, acte V, scène vi). Egée, roi d'Athènes, aime Églé, jeune princesse élevée à sa cour, et veut l'épouser au mépris de la promesse qui l'engage lui-même à la magicienne Médée. Thésée, fils inconnu du roi, à qui il rend le plus éclatant service en faisant rentrer dans le devoir des sujets révoltés, aime aussi Églé et en est payé de retour; mais la magicienne a conçu elle-même la passion la plus vive pour le jeune héros, et, par les menaces les plus effroyables, par les enchantements de son art infernal, elle veut contraindre sa rivale à déclarer à Thésée, de sa propre bouche, qu'elle est devenue insensible pour lui, sinon le héros va expirer. Églé consent à commettre ce mensonge; mais, en présence de Thésée, l'affection l'emporte sur la prudence, et la jeune princesse laisse échapper son secret. Médée, irrilée, conçoit alors l'horrible projet de se venger de tous, en faisant empoisonner le fils par le père. Mais au moment où Thésée reçoit la coupe fatale, Egée reconnaît son fils à lépée qu'il porte au côté, et l'empêche de prendre le poison; de plus il lui accorde la main de la belle Églé. En ce moment,' la magicienne, déçue dans toutes ses espérances, apparaît sur un char traîné par des dragons volants :

GRAMMAIRE LIITERAIRE 47

Vous n'êtes pas encor délivrés de ma rage; Je u'ai poiut préparé la pompe de ces lieux Pour servir au bonheur d'un amour qui m'outrage ; Je veux que les enfers détruisent mon ouvrage; C'cit ainsi qu'en pariant je vom fais ?»(,'« adieux.

Au même instant, le palais s'obscurcit, et les Athéniens s'imaginent être poursuivis par des fantômes. Mais Minerve entre alors sur la scène, et détruit tout l'effet dos enchantements de Médôe.

Ce vers est devenu proverbial pour caractériser la dernière vengeance, mais aussi la plus terrible, que l'on tire en séloignant d"une personne, d'une société, d'un pays, etc.; c'est, en quelque sorte, le trait du Parthe de la poésie.

Le jour même où mourut Louis XV, on avait publié à Versailles un dernier édit pour l'augmentation des impôts; le lendemain, on trouva ce vers au-dessous des affiches :

C'est ainsi qu'en parlant je vous fais mes adieux.

C'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres ; en latin, Sicitur ad astra. (Virgile, Enéide, liv. IX, v. 641.) C'est en ces termes qu'Apollon encourage le jeune Ascagne, fils d'Énée.

Dans l'application, ces mots .sont une formule par laquelle on applaudit aux efforts de la jeunesse. C'est dans le même vers de Virgile que se trouve cette exclamation d'encouragement, que l'on adresse souvent à la jeunesse laborieuse ; Macte,puer! courage, enfant !

C'est devons qu'il s'agit; enla-tin, Tuares agitur, mois d'Horace qui, dans l'application, signifient que nous ne devons pas rester indifférents à un événement où, sans que nous nous en soyons rendu compte, souvent nos intérêts sont en jeu.

C'estd.uNord aujourd'hui que nous vient lalumière.

Vers de Voltaire dans son épître à Catherine II :

Élève d'Apollon, de Tliémis et de Mars,

Qui sur ton trône auguste as placé les beani-arts ;

Qui penses en grand homme, et qui permets qu'on pense,

Toi qu'on voit triompher du tyran de Byz.mce

Et des sots préjugés, tyrans plus odieui :

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Prête à ma faible voix des sons mélodieux !

A mon feu qui s'éteint rends sa clarié première :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.

Ce vers, plus juste sans doute au temps de Voltaire qu'il ne l'est à notre époque, est demeuré célèbre, et l'on y fait encore quelquefois allusion.

C'est plus qu'un crirae, c'est une faute. La politique, telle du moins que l'ont comprise le sénat romain en ditTérentes circonstances, Louis XI, Machiavel, Catherine de Médicis, et, de notre temps, le prince de Talleyrand, s'écarte tellement des notions les plus élémentaires de la morale, elle a introduit un tel bouleversement dans le sens général des mots, qu'un dictionnaire particulier, à côté de celui de l'Académie, ne serait pas chose superflue pour l'intelligence de ses maximes. La morale s'écrie : « Chacun pour tous et tous pour chacun; » la diplomatie retourne cet adage de toutes pièces : « Chacun chez soi, chacun pour soi. » La grammaire dit : 't Les mots sont les signes de nos idées; » la diplomatie répond : « La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. » Tous les traités de synonymes établissent une gradation marquée entre une faute et un crime, donnant l'un comme superlatif de l'autre; la diplomatie a renversé cette gradation; à ses yeux, un crime n'est qu'une peccadille en politi(iue, mais une faute :

Quel crirae abominable \

C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger tout ce qu'il y a de fine politique, mais aussi de profonde immoralité dans cette phrase prononcée, dif-on, par le prince de Talleyrand après la sanglante exécution des fossés de Vincennes.

Ces mots se rappellent pour caractériser une action, une démarche qui joint l'odieux à la maladresse.

C'est un Dieu qui nous a fait ces loisirs; en latin, heus nobis hœc otia fecit (Virgile, Eglogue I, vers 6), mots que le poète met dans la bouche du berger Tityre, sous le nom duquel il raconte à un autre berger comment il a obtenu d'Auguste la restitution de son patrimoine.

Dans l'application, ces mots servent à exprimer la reconnaissar.ce qu'on éprouve d'un service rendu.

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C'est VOUS et non pour vous, adage qui se rendait eu latin par les mots Sic vos non vobis. Voici l'origine de cette locution :

Auguste faisait célébrer à Rome des fêtes publiques qui furent interrompues par un orage; mais, dès le lendemain, le ciel s'éclaircit, les jeux recommencèrent, et Virgile traça le distique suivant sur la porte du palais :

îiocle pluit Iota, redeunt speclacula mane . Divisum ifuperium cum Jove Cœsar habet.

« Il a plu toute la nuit, le matin recommencent les spectacles publics : César partage avec Jupiter l'empire du monde. »

Auguste ayant voulu connaître celui à qui il devait ces vers flatteurs, Virgile ne se présenta pas, et un poète obscur, du nom de Balhylle, finit par s'en déclarer l'auteur. Il fut comblé d'éloges et largement récompensé. Piqué de voir un autre recevoir des honneurs qui lui étaient dus, bien qu'il ne les eût pas désirés, Virgile écrivit de nouveau les deux vers sur les murs du palais, et traça au-dessous celui-ci :

Hos ego versicitlos feci, tulit aller hoiiorei.

De ces deux petits vers, Romains, je suis l'auteur, Et cependaut un autre en reçoit tout l'iionneur.

11 y ajouta le commencement de quatre autres vers, dont les premiers mots étaient, pour chacun : Sic vos non noèw. Auguste exprima le désir de les voir achevés; Bathylle essaya vainement, et Virgile les compléta de la manière suivante ;

Sic vos non vohis niiUficati», ave!; ; Sic vos non lobis vellera ferlis, oves; Sic vos non vohii mellifwaiis, apcs ; Sic vos non v.'bis ferlis aralia, boves.

Ainsi, mais non pour hii, l'agneau porte sa laine; Ainsi, mais non pour hii, le bœuf creuse la plaine; L'oiseau bâtit son nid pour d'autres que pour lui; Et le miel de l'abeille est formé pour autrui.

Autre traduction citée par Victor Hugo dans Marion De-

lorme :

Ainsi, pour vous, oiseauï, au bois vous ne nichez; Ainsi, mouches, pour vous aux champs vous ne ruchez ; Ainsi, pour vous, moutons, vuus ne portez la laiue; Ainsi, pour vous, taureaui, vous n'écorchez la plaine.

Enfin Gastil-Blaze, qui maniait la rime provençale avec au-

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