‹ Grammaire pratique de la language française en trois volumesChapitre 12 sur 23 · III. Elle répond au datif latin · texte numérisé non relu

III. Elle répond au datif latin

I. DIRECTION VERS UN BUT:i ^^Je vais à Washington. — Elle se rend à l'école. — Nous rentrons à la maison. — Vous marchez à votre but. — Ils arriveront bientôt avL^ palais. — Irezvous au bal? — Il m'a invité à diner", etc.

REMARQUE A, — Cependant les verbes partir, s'embarquer, se mettre en route, faire voile, bien qu'indiquant une direction vers un but, exigent la préposition joawr: "Je pars pour le Brésil. — Il s'est embarqué hier pour Galveston, — Nous nous mettons en route pour Chicago. — Vous faites voile pour La Havane", etc.

REMARQUE B.— Les verbes approcher ti s'approcher, qui marquent bien la direction vers un but, régissent pourtant la préposition de, au lieu de à\ "Approchez cet enfant de sa mère. Le vaisseau approche de l'île. — Approchez-vous de ce fauteuil. Elles s'approchent de leur sœur", etc. Les locutions idiomatiques comme aller d'un côté, aller de l'autre côté (=to the other side), demeurer de

1 On se sert aussi, pour marquei la direction, des prépositions en et dans. La différence qui existe entre ces trois prépositions a été expliquée précédemment.

2 A subit une contraction en se joignant aux articles le et les, avec lesquels il forme les mots au pour à le, et aux j>our à les. Au sert pour le masculin singulier, çt se place devant tous les mots commençant par une consonne; aux sert pour les deux genres, et se place devant tous les mots quels qu'ils soient:

Vautre côté{— on the other sidc), etc., sont suivies de la préposition de au lieu de à, bien que la première locution marque clairement la direction vers un but, et la seconde le lieu.

Au figuré, la direction vers un but devient:

r. L'inclination: "11 est enclin à la tristesse. — Vous êtes porté à la joie. — Nous ne sommes pas sensibles à la flatterie. — Ils sont disposés à étudier. — Êtes-vous prêt à partir?

— Cet homme est sourd à vos prières" etc.

Les principaux adjectifs employés dans ce

sens sont: porté, disposé, prêt, enclin, attentif, prompt, sensible, docile, sourd, inexorable, endurci.

C'est aussi parce qu'ils marquent l'inclina^ tion que les verbes aimer, pencher, et incliner régissent l'infinitif avec la préposition à: Ex.: J'aime à lire. — Il penche à faire ce que vous lui proposez. — Nous inclinons à prendre ce parti, etc.

2°. Le but d'une action: "Il aspire à la gloire. — Vous vous habituez à la souffrance.

— Nous nous attachons à leur sort. — Ils se soumettent à T infortune", etc.

C'est pour cette raison que les verbes suivants régissent l'infinitif avec la prépositions à: aspirer, chercher, tendre, s'étudier, s'attacher, s'appliquer, prétendre, tenir, renoncer, se mettre,

se préparer, instruire, enseigner, apprendre, aider, s'employer, s'accoutumer, s'habituer, s'exercer, parvenir, se résigner, encourager, exciter, inviter, engager, disposer, autoriser, résoudre, décider,*' déterminer,* s'attendre, consentir, s'exposer, condamner. Ex. : Je cherche à^ apprendre le français. — Il leur enseigne à parler correctement.

— Vous vous appliquez à écrire deux heures par jour. — Je pense à remplir mes devoirs.

— Il aspire à descendre. — Nous vous autorisons à encaisser l'argent. — Vous préparezvous à venir à New- York? — Ils sont parvenus à convaincre leurs juges, etc.

3°. L'utilité (par extension de l'idée de but), surtout dans les substantifs composés, comme : "Bouteille à vin. Pot à eau. Terre à blé. Moulin à farine. Tabac à fumer. Canne à sucre", ^

* Les verbes marqués d'un astérisque peuvent aussi être suivis de la préposition de, mais alors ils ne marquent pas le but; nous en parlerons plus tard.

* On peut facilement se convaincre que ces verbes expriment bien un but en faisant la question : Quel est le but? Dans le phrase: "Je cherche à apprendre le français*', quel est le but de chercher? . . . apprendre le français. Dans la phrase: "11 leur enseigne à parler correctement", quel est le but d'enseigner? . . . parler correctement: et ainsi de suite pour tous les autres verbes.

3 Pour bien se rendre compte que dans ces mots composés la préposition à marque l'utilité, il suffit d'y substituer un verbe: "Canne à sucre" signifie: «canne qui produit du sucre:" "terre à blé = terre qui donne du blé", "pot à eau ^^ pot qui sert à mettre de l'eau", etc.

etc.: dans les adjectifs^ comme: "Bon à, utile à, propre à", etc.; et enfin dans les verbes comme: "servir à, s'employer à'\ etc.

II. UOCCUPATION D'UN LIEU: "Je suis d New- York. — Vous demeurez à Paris. — Mon frère est à la campagne. — Nos cousines résident à Boston. — Nous sommes restés quinze jours à Baltimore. — Leur maison est située, avL pied de la montagne. — Votre chambre est avL rez-de-chaussée. — Nous sommes à table. — Elle est venue à cheval. — J'ai une belle maison à Lyon. — Vous avez tué un ours CL la chasse. — Il tient son chapeau à la main", etc.

C'est pour la même raison que Ton dit:

"Je me plais à la campagne", c'est-à-dire "j'éprouve du plaisir quand je suis à la campagne". On emploie dans le même sens:

s'amuser à, s'ennuyer à, etc. Ex. : Il s'amuse au théâtre. — Nous ne nous ennuyons pas à la maison, etc.

Par extension de l'idée d'occupation d'un lieu, la préposition à sert à exprimer la signification de dans, sur, Ex.: Je persiste à le

1 C'est aussi parce qu'ils marquent l'utilité que les adjectifs

accompagnés d'un iniinitif employé dans le sens passif sont

suivis de la préposition à: «beau à voir'': "facile à faire"; "curieux à entendre", etc.

faiie = je persiste dans mes efforts. — Il excelle à lire des vers = il excelle dans la lecture des vers. — Nous insistons à faire prévaloir nos idées = nous insistons sue ce point.

— Il hésite à se décider = il hésite dans sa résolution.

Naturellement plusieurs de ces verbes ne sont guère suivis d*un substantf, c'est-à-dire ils sont suivis d'un infinitif, mais l'idée de dans s'y trouve toujours.

Voici les plus usités: se plaire à, s'amuser à, trouver à, s'entendre à, se connaître à, persister à, persévérer à, insister à, s'obstiner à, exceller à, se passer à, passer (un temps) à, consister à, hésiter à, balancer à, tarder^ à, attendre à, être à. Ex.: Il se plaît à donner.

— Je m'amuse à danser. — Nous trouvons du plaisir à regarder de beaux tableaux. — Ils s'entendent à mener une intrigue. — Se connaît-il à faire ce travail? Non, il ne s'j/ connaît pas du tout. — Vous persistez à y aller.

— Nous persévérons à vous tenir ce langage.

1 Tarder (du latin tarderé) s'emploie avec à dans le sens de différer de faire quelque chose: "On a trop tardé à envoyer ce secours" (Acad.). H s'emploie aussi comme verbe impersonnel et signifie Avoir impatience de quelque chose II régit alors rf^ avec l'infinitif ou que avec le subjonctif. "Il me tarde de partir. — Il leur tarde que cet ouvrage soit terminé."

— Elles insistent à partir. — Il ne s'obstine pas à rester. — Vous excellez à lire les vers.

— Elle passe son temps à lire. — Leur temps se passe à chasser. — Mon bonheur consiste à faire le bien. — Nous sommes obligés d'hésiter à vous rendre ce service. — Vous balancez à vous décider. — Il tarde à venir. — Elles sont à faire de la musique, etc.

III. DATIF LATIN. — Le but du datif est d'exprimer qu'une personne ou une chose est affectée, d'une manière quelconque, par l'action du verbe, sans en être le régime direct En latin, le datif est indiqué par une terminaison particulière du nom, mais en français la terminaison des mots étant invariable, on indique le datif des substantifs avec le secours de la préposition à. Dans les pronoms personnels, à la première et à la deuxième personne, le datif a la même forme que le régime direct:

me^ moi, nous, te, toi, vous; à la troisième personne, il a une forme spéciale, lui leur.

Le pronom lui s'emploie pour les deux genres; toutefois cette forme spéciale est exclusivement réservée au datif. Ex.: Avez- vous vu mon frère? — Oui, je lui ai parlé hier. — J'ai rencontré votre sœur ce matin et lui ai annoncé mon départ. Mais on dira; "Vous êtes assis à côte de lui . . . , à côté d'elle*', car dans ce cas le pronom n'est pas employé comme datif mais est le complément de la préposition à côté de.

Employés comme datif [qs pronoms ne sont pas précédés de à, car leur signification renferme déjà l'idée exprimée par cette préposition. On dira donc "vous écrivez à mon frère" mais "vous lui écrivez*'; je donne des leçons à mes élèves, mais je leur donne des leçons.

On peut classifier de la manière suivante les différents cas où l'on se sert du datif:

1 °. Pour adresser quelque chose àquelqu^un (après les verbes donner, envoyer, apporter, transmettre, etc.), ainsi que pour adresser la parole à quelqu^un (après les verbes parler, écrire, demander, annoncer, etc.).

Ex. : Je donne des leçons à mes élèves. — Vous envoyez vos compliments à M. X. — Il apporte des fleurs à sa sœur. — Nous transmettons de l'argent à votre cousin. — Ils parlent adjuge. — Vous écrivez au professeur. — Nous demandons une faveur à cette personne {■= nous adressons la demande d'une faveur à cette personne). — Vous annoncerez au général que l'ennemi est en fuite, etc."^

1 H est bien entendu que si l'on veut exprimer soit la direction vers un but, soit l'occupation d'un lieu, ou maintient la préposition à devant les pronoms.

2''. Pour indiquer qu^on ôte quelque chose à quelqu^un: Ex.: J'achète des livres à M. X. (= from Mr. X.). — Il lui demande de l'argent. — Vous leur enlevez tout courage. — On ôte la vie aux meurtriers. — Elles leur empruntent des chapeaux. — Nous vous prenons du papier, etc.

3°. Pour indiquer qu'on procure quelque chose à quelqu'un: Ex.: Vous lui achetez un cheval (= pour lui), — Il leur a trouvé du travail {=pour eux). Nous cherchons une position à notre frère. — Ses qualités lui assurent une vie heureuse. — Ils leur ont découvert des amis. ■ — Le cordonnier lui a fait des bottes, etc.

4°. Pour exprimer ridée de plaire ou de déplaire à quelqu'un: Ex. : En étudiant bien, vous plairez à vos parents. — Ce travail me déplaît. — Sa conduite est agréable à ses maîtres. — Plaise à Dieu que vous réussissiez! — Ouvrez-moi la porte (= ouvrez la porte pour me faire plaisir). — Fermez-/^/ la fenêtre (= fermez la fenêtre pour lui déplaire), etc.

REMARQUE. — Il arrive souvent que pour indiquer l'idée qu'on éprouve du plaisir, de l'intérêt, dans une certaine action, on se sert simplement d'un pronom au datif.

1 C'est le ilativiis ethicus si fréquemment employé en latin Ad illa miln intcndat animum ! (Tite - Live) = qu'il me fasse

donc attention à cela.

Ex.: Mangez-/wo/ ces fraises; goûtez-moi ce vin ; mettezle-moi à la porte ; envoyez-/wo/ ce garçon à la campagne; si j'étais à votre place, comme je t;o«5 chasserais cetintrus! (sous-entendu, et cela me fera plaisir). C'est dans ce sens que Jules Sandeau a écrit: "Ça n'a pas encore vingthuit ans, ça vous a déjà le ruban rouge à la boutonnière". De tout ce qui précède, il résulte que le même pronom employé au datif peut avoir plusieurs sens différents. Prenez, par exemple, les deux phrases: "Je lui donne un livre''. — "Vous lui prenez un livre'* ; dans la première, lui signifie à lui (to him); dans la seconde, lui signifie de lui (from him). Dans la phrase: "Il lui a loué un appartement", lui peut signifier, 1 ** qu'il Ta loué à lui (to him), 2° qu'il l'a loué pour lui (for him), et 3° qu'il Ta loué de lui (from him). De même, dans la phrase: "Je lui ai acheté un cheval", lui peut signifier 1 ° que j'ai acheté un chtwe\ pour lui (for him), c'est-àdire pour lui en faire cadeau: 2° parce qu'il m'avait prié de l'acheter en son nom; et 3° que j'ai acheté un cheval de lui (from him). 11 faut donc, en employant le datif, faire bien attention

En allemand, ce datif est encore plus employé qu'en français; en anglais, il a presque disparu, cependant on le trouve encore dans l'expression look me in the eye. Un exemple frappant de l'emploi de ce datif se trouve dans Shakespeare: Knock me at this gâte and rap me well (Taming of the Shrevv, Act L, Scène 11). Le jeu de mots auquel se livre Shakespeare est bien plus frappant en français que dans l'anglais.

que la phrase ne soit pas équivoque et, pour cela, il faut quelquefois employer une périphrase au lieu du pronom personnel.

REMARQUE. — Il est contraire au génie de la langue française d'avoir deux régimes directs, désignant l'un une personne et l'autre une chose. Quand ce cas se présente, le régime direct qui indique la personne se change généralement en datif. Ex. : On /'a fait souffrir. On lui a fait souffrir de grands maux. — Il a vu Mlle. X. jouer. Il a vu jouer ce rôle à Mlle. X. — Je /'ai vu venir. Je lui ai vu faire telle chose, etc. Le double régime direct ne s'emploie que dans le cas où le datif pourrait rendre le sens de la phrase équivoque. Dans la phrase: "Je lui ai vu remettre l'argent", rien n'indique si c'est lui qui a remis l'argent ou si c'est une autre personne. On n'emploiera donc cette tournure que pour indiquer qu'une autre personne lui a remis l'argent. Si l'on veut marquer que c'est lui-même qui a fait l'action, on dira "Je /'ai vu remettre l'argent".

La Préposition de.

La préposition de (du latin de) s'emploie dans trois cas principaux^:

1 Pour exprimer ces différentes significations de la préposition de, qui se rendent en latin par de ou ex, ou par le génitif, la langue anglaise a deux mots from et of, de même qu'en italien il y a rfa et di, et en allemand von ou le génitif. Il est certainement regrettable que la langue française n'ait qu'un même mot pour représenter tant d'idées différentes, mais comme le mal est sans remède, nous ne pouvons que tâcher de bien faire comprendre à nos lecteurs les nombreux emplois de cette préposition, ou, pour mieux dire, de ce mot à triple fonction.

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