Voy. §§ 239 et
68 TxRAMMAIRE RAISONNÉE
un préfixe (préposition ou adverbe) ('), particulièrement lorsque d'autres mots commençant par le même préfixe s'écrivent sans tiait d'union. Voyez § 162 pour les mots de ce genre qu'on écrit avec une apostrophe.
Mots commençant par un verbe sous la forme
de l'indicatif présent :
« porte-monnaie, boute-en-train, etc. »
165. Un grand nombre de noms français sont composés d'un verbe sous la forme de l'indicatif présent suivi d'un régime direct : 'portefaix, 1)07' le feuille , tournevis, passeport. Mais beaucoup de ces mots sont séparés arbitrairement en deux par un trait. Il n'y a pourtant aucune raison de ne pas écrire portemonnaie, gardemanger, lirebouclion comme portemanteau, tournebroche, etc.
Tous les mots ainsi formés devraient s'écrire sans Irait : f/agncpain. couvrcchef. cotipcyorge, abajoiir (en supprimant le l comme dans vaurien pour vaut-rien et fainéant), appuimain et essiiimain (en supprimant Ve comme déjà dans appui-main (^) et dans licou =: lie-cou), (^omma le fait remarquer M. Gréard, la conséquence de cette réforme serait de laisser tomber Vs du pluriel dans les mots tels i[ue couvre-pieds, r/obe-mouches, porte-cigares, etc., qui s'écriraient au singulier couvrepied, portecigare, gobemouche, comme on écrit déjà portefeuille quoiqu'il y ait plus d'une feuille dans un portefeuille. C'est d'ailleurs la tendance de l'Académie, même avec les mots réunis par le trait ; elle écrit un tire-botte, un cure-dent.
166. Le mot peut être composé d'un verbe (sous la forme de l'indicatif présent suivi d'un complément
1. Il n'est pas cliincilc tic distinguer les prépositions ou adverbes séparables des simples préfixes. 7'rè.s est un adverbe ordinaire devant les adjectifs et les autres adverbes, parce qu'il peut se placer devant l'un quelconque de ces mots; il est préli.xe dans ^'epasser, tressai////- parce qu'il ne peut pas se préposer ainsi à tous les verbes. Bien, employé avec la pleine valeur de ses diverses significations est adverbe dans bien beau, bien (onstrail, etc.; avec sa valeur affa-blie il est préli.xe dans bienheureux, bienaimé. La distinction entre un bienheureux et il est bien heureux esl tout à fait justifiée.
2. On interprète à tort appui-main par « appui pour la main ». Le mot signifie proprement: a ce sur quoi on appuie la main».
TRAIT d'union 69
indirect, d'un adverbe ou d'une allocution adverbiale : houte-cn-train, meurt-de-faim, va-nu-pied, gagne-petit ('). Mais dans vaurien qui ofîre un cas tout semblable les deux mots (vaut rien) sont soudés.
Ii-i encore il faudrait toujours souder les différentes parties du mot. Jioiitentrain ne serait pas plus extraordinaire que jn>)taitcorps et Irottemenu, meurdefaim, vanupied, gagnepetil, seraient d'accord a\ec vaurien.
Mots composés d'un nom et d'un adjectif : « eau-forte, nu-tête, etc. »
167. Lorsqu'un mot composé est formé d'un nom et d'un adjectif, tantôt on soude les deux mots composants, tantôt on les unit par un trait, tantôt on les justapose simplement : plafond (= plat fond), bonhomme, gentilhomme, — graml-père, grand-livre, beau-fls, demiheure, nu-téte^ eau- forte, — lib?'e penseur, grand homme, bon vivant, beau parleur, eau blanche. Le dictionnaire de l'Académie a libre échange et libre-écfmnge, blanc seing et blanc-seing.
Si l'on écrit grand-père avec un trait d'union, c'est pour distinguer extérieurement cette locution du substantif père précédé de l'adjectif grand dans son sens ordinaire. Mais, en réalité, « grand » joint à père (ou à « oncle »), et précédant le substantif, a toujours la même valeur. Ce n'est que par plaisanterie qu'on peut appeler grand père un père de haute taille. La confusion n'est donc pas possible, pas plus que pour petit fis, beau fils et autres semblables; elle serait plus facile avec « grand livre », mais le contexte éclaire le sens. Quant à demi-heure, nu-tête et autres composés de demi ou de mi, le trait d'union dans ces mots est la conséquence
1. Petit est ici l'adjectif employé adverbialement, comme dans l'ancienne langue, avec le sens de peu.
d'une règle de grammaire fort contestable (voyez §§ 248- 249), d'après laquelle demi et nu doivent rester invariables lorsqu'ils précèdent le nom.
Les locutions composées d'un nom et d'un adjectif, et où l'adjectif prend une valeur spéciale, sont en nombre considérable dans la langue française et ce serait une grande complication que d'introduire dans toutes le trait d'union ('). Il vaudrait mieux décider qu'on ne mettra jamais de trait entre l'adjectif et le substantif auquel il se rapporte, en supprimant les quelques exceptions ci-dessus indiquées. On maintiendrait naturellement ceux qui sont déjà soudés ; sauvegarde devrait même entraîner saufconduit.
Il faudrait logiquement étendre cette réforme aux pronoms suivis d'un adjectif: lui même, eux mêmes, etc., et non lui-même.
Deux mots réunis par une préposition : « eau-de-vie, belle de nuit, etc. »
168. Un mot composé peut être constitué par un substantif ou un adjectif dont le sens est modilié ou précisé par un complément. Les différentes parties en sont tantôt soudées (justaucorps, piédestal), tantôt reliées par des traits, tantôt simplement juxtaposées : chef-d'œuvre, arc-en-ciel, heUe-de-iiuit, char-à-hancs, gris-de-f'er, eau -de-vie ; — salle à manger, a)'c de triomphe, pomme de terre, sergent de ville, chemin de fer, bleu de ciel, eau de rose (^), fil à plomb, etc., etc.
1. On n'en mel pas dans les locutions verbales telles que: prendre pied, tirer parti, etc., où le verbe reçuil aussi une valeur toute spéciale.
2. Assurément, la préposition de n'a pas la môme valeur dans eau de vie et dans eau de rose, mais ce n'est pas le Irait d'union qui peut marquer celle différence. Pourquoi ne pas écrire aussi venl-de-moit pour établir une distinction avec vent d'automne'!
TRAIT d'union 71
Le plus grand nombre des locutions de ce genre n'a pas de traits d'union. Il faudrait uniformiser en les supprimant partout. Voyez toutefois § 171.
Mots composés de
deux substantifs ou de deux adjectifs
sans préposition ni conjonction intermédiaires :
« timbre-poste, sourd-muet, etc. »
169. Un mot composé peut être constitué par deux substantifs sans préposition interinédiaire. Dans Hôtel- Dieu, Fête-Dieu, on dit communément que le trait correspond à l'ellipse de la préposition. Dieu était ici une sorte de génitif de l'ancienne langue, et on ne voit pas pourquoi nous n'écririons pas, comme nos ancêtres, sans trait d'union. Y Hôtel Dieu, la fête Dieu. Dans timbre-poste, mandat-poste, le mot poste fait l'office d'un véritable adjectif, comme le mol perle dans « gris perle » (voyez § 170).
Lorsque les deux noms qui forment le mot composé sont en apposition, on met généralement le trait d'union : canapé-lit, ivagon-salon, poêlier- fumiste, etc.
On pourrait, à la rigueur, maintenir le trait d'union dans ces mots, en formulant ainsi la règle : « Lorsqu'un mot composé est constitué pnr deux substantifs sans préposition intermédiaire, on les réunit par un trait. » Mais il y aurait encore des doutes possibles : dans « maître tailleur », « enfant modèle i) et telle autre expression analogue, faudrait-il voir un mot composé ou une locution formée de deux mots distincts ? Le plus sage est encore ici de supprimer le trait. Il n'y a vraiment aucun inconvénient à écrire : « un mandat poste, un wagon lit, etc. », comme Aé]À pierre ponce.
170. Lorsque deu\ adjectifs sont unis sans préposition intermédiaire, deux hypothèses se présenlent : tanlôl les deux adjectifs s'appliquent à litre égal au nom et pourraient être séparés par la conjunction et; tantôt l'un des adjectifs modifie l'autre. Ainsi
lin enfant sourd-muet est sourd et muet, il n'est pas sourdement muet. Un dictionnaire français-latin est à la fois français et latin. Tandis qu'un manteau grisbleu n'est pas gris et bleu : il est d'un gris de teinte bleue; un homme ivre-mort n'est pas ivre et mort, mais ivre au point d'être comme mort ; « un enfant nouveau-né » ne signifie pas un enfant nouveau et né, mais un enfant nouvellement né. Il y a donc une difTérence essentielle de formation entre nouveau-né et mort-né: ce dernier ne signifie pas « mortement né», mais « en même temps né et mort. »
a) Dans le premier cas, lorsque les deux adjectifs s'appliquent à titre égal au nom (exprimé ou sousentendu), on met presque toujours le trait d'union: dictionnaire français-grec, un aveugle-né ^mort-né, aigredoux, douce-amère (^). Il y a d'ailleurs peu de locutions de ce genre.
b) Dans le second cas, lorsque l'un des adjectifs modifie l'autre, l'Académie hésite. Elle ne met pas de trait dans ivre mort ; elle écrit nouveau-né, mais nouveau venu, nouveau marié. Cette dernière différence s'appuie sur une raison spécieuse: on dit « nouvelle mariée », tandis qu'on ne dit pas « nouvelle née ». On en conclut que nouveau est plus intimement lié à né qu'à marié. Mais la vérité, c'est qu'on a l'habitude de n'employer nouveau né qu'au masculin : on ne dit pas « une nouvelle née », mais on ne dit pas davantage « une nouveau née » {^). L'adjectif nouveau a exactement la même valeur adverbiale dans nouveau-né que dans nouveau
\. A plus forte raison, lorsque le premier adjectif reçoit une forme spéciale et savante : anglo-normand, franco-i-usse.
2. Uc même premier-né ne s'emploie pas au fémiain, car ou no dit ni 2»'emière-née, ni une premicr-7uie.
TRAIT d'iMON 73
marié, et nouveau né (^ nouvellement né) est exactement formé comme frais cclos ( = fraîchement éclos).
Quand, dans ces locutions, l'un des mots est un participe près duquel l'aulre joue le rôle d'adverbe, l'adjectif-adverbe s'accorde en général aussi bien que le participe : des fleurs fraîches écloses, des portes grandes ouvertes. Voyez § ^oO. Toutefois, on dit « une femme court vêtue ». Dans ce cas et dans les cas semblables, l'adjectif-adverbe est un véritable préfixe (Voyez § 164) et il serait naturel d'écrire en un seul mot : courvétu, clairsemé.
On écrit vert-pomme, rouge-cerise a.\ec traits d'union, sans doute parce que pomme et cerise sont des substantifs devant lesquels il y a ellipse de la préposition de. Mais, en réalité, ces substantifs jouent ici le rôle d'adjectifs, et d'ailleurs l'un d'eux, cerise, est devenu tout à fait, en dehors même de la locution rouge-cerise, un adjectif de couleur ('). Il n'y a donc pas lieu de traiter rouge- cerise , vert-pomme, autrement que rouge brun et autres locutions semblables.
Il semble naturel, au premier aljord , de supprimer le trait d'uniou entre deux adjectifs ou mots assimilés, toutes les fdis que l'un des adjeetifs moditie le sens de l'autre, et de maintenir le Irait lorsque les deux adjectifs s'appliquent à titre égal au nom. Mais cette distinction n'est pas toujours aussi simple qu'elle le paraît. Nous faisions remarquer la dilTérencc de formation entre mort-né et nouveau-né, d'après laquel'e mort-né rentrerait dans la seconde catégorie d'adjectifs composés (inort et né à la fois); mais on pourrait interpiéter la locution autrement et considérer que le second adjectif, sinon le premier, équivaut à une locution adverbiale : mort-né = mort de naissance (de même aveugle-ne, président-né),
In\ersement ivre-mort pourrait être interprété comme « à la fois vre et mort'), ce dernier adjectif emjj'oyé par exagération. On
I. c'est ainsi que le substantif rose est en n'unie lenips u^ijoclif.
peut hésiter, pour rintcn-prétatiou de aigre-doux entre «. aigrement doux » et « aigre et doux n. La règle indiquée ci- dessus ne serait donc pas siifïîsannnent claire, et mieux vaut encore supprimer partout le trait d'union entre deux adjectifs comme entre deux substantifs. Un simple trait est un signe tout à fait insuffisant pour marquer de pareilles nuances. On n'cs-a,ve pas de ditlereneier par la graphie les diverses acceptions d'un même mot ; il est tout auss vain de chercher à noter la double ou triple valeur de la juxtaposition de deux adjectifs. Concluons qu'il faudrait écrire sans trait aussi bien « un vent aigre doux, un sourd muet, un enfant mort né j>, que « un manteau gris bleu, un homme ivre mort, etc. »
Il en est tout autrement lorsque le premier adjectif n'existe pas en dehors du mot composé, ou y prend une terminaison spéciale : Gatlo-Romains, Franco-Russe, Anglo-Normand, Austro-Hongrois, etc.
Noms composés avec ellipse de l'idée substantive ; ' un tête-à-tête, un bas bleu, etc. »
171. Uii iioin composé peut commencer par un impératif ou par un substantif ou un adjectif n'exprimant pas l'idée principale : un laissez-passcr, un rendez-vous, le pot au feu (ce n'est pas le pot, mais une espèce déterminée d'aliment qu'on y fait cuire), un téleù-tête, un bas-bleu, un pied-à-terre, un coq-à-Vâne, un terre-plein, une reine-claude, un haut-le-corps , un chevau-léger, etc. Ces locutions, fortement elliptiques, s'écrivent toujours avec des traits d'union entre les mots composants. Elles sont destinées à se souder complètement plus tard.
Il n'y apas de confusion possible entre ces locutionset celles dont nous avons parlé §§ 167-169. Un chef-d'œuvre est un chef au sens ancien du mot. un arc-en-ciel est un arc ; mais un coq-à-l'ànc n'est pas un coq, un tèleà-léte n'est pas une tête.
172. Trait d'union avec ci et la. — On met le trait d'union devant c/" et /à dans les déinonslratil's celui-ci, celle-là, cet homme-ci, etc., mais non dans ceci, cela (— ce-ci, ce-lt\).
IRAI T I) " U N I 0 .\ 7d
On écvil par-ci , par-là, mais deçà, delà (Voyez § 17-4).
Ci, lorsqu'il précède ud autre mot, en est aussi séparé par un trait : ci-après, ci-contre, ci-git.
La différence entre ceci et celui-ci s'explique par les variations de forme du pronom celui (celui, celle, ceux). Il ne serait pourtant pas plus extraordinaire d'écrire ccluici, celleci, en taisant varier la partie variable du mot, que d'écrire gentilhomme et gentilshommes.
Le trait d'union pourrait du moins être supprimé sans inconvénient. On écrirait celui ci, cet homme ci, etc. Lorsque ci précède un autre mot, c'est un véritable préfixe (i^ 164).