ADJECTIF SE RAPPORTANT A PLUSIEURS NOMS
mont général ». Ici, bien que les deux noms soient du même genre et que l'un d'eux soit au pluriel, on fait nccorder Tadjcclif avoc le dernier qui est au singulier, ("est, on etiot, l'accord avec le dernier nom, môme s'd est fcminin, (jui est dans l'esprit de la langue, du moins pour les noms abstraits, et Racine a pu dire :
Armez-vous d'un courage et d'une fol nouvelle.
« D'un courage et d'une foi nouveaux » ne serait pas français. En intervertissant l'ordre des substantifs et en plaçant le masculin le dernier, il semble, au premier abord, qu'il est tout à fait correct d'écrire : « d'une foi et d'un courage nouveaux ». Mais, en réalité, nouveau serait mieux au singulier('), car s'il se rapporte logiquement aux deux substantifs, i! ne se rapporte grammaticalement qu'au dernier, comme on peut s'en convaincre en lui substituant un adjectif qui ne se prononce pas au pluriel comme au singulier; on ne dira pas « d'une foi et d'un courage loyaux ». Au contraire : « armez-vous d'une foi et d'un courage Inyal » serait tout à fait d'accord avec : « armez-vous d'un courage et d'uue foi loyale ».
L'accord en genre et en nombre avec le dernier nom n'a qu'un inconvénient sérieux, c'est qu'il se prête parfois à l'amphibologie. Dans « son courage et sa foi parfaite » rien n'indique si logiquement l'adjectif se rapporte aux deux noms ou seulement au dernier. Lorsqu'il s'agit d'objets matériels et d'êtres vivants, on est particulièrement sensible au manque de clarté qui résulte de cet accord grammatical en contradiction avec
i. Celte remarque est purement théorique, car dans la pratique, et pour la clarté du langage écrit, comme nous allons le voir, le pluriel est préférable.
J'accord logique ; si les deux objets sont verts, on ne dira pas « elle a un chapeau et une robe verte », on tournera autrement, en disant par exemple ; « elle a un chapeau et une robe de couleur verte ». Si l'adjectif a la même forme ou seulement se prononce de même au masculin et au féminin, ou si les noms sont du même genre, ou si le dernier nom est masculin (*), on a la ressource, en écrivant, d'éclaircir l'idée par un artifice, en mettant à l'adjeclif la marque du pluriel : elle a une jupe et une ceinture vertes, elle a un ch-^peau et une robe jaunes, bleus; elle a une robe et un chapeau verts ».
Concluons. Lorsqu'un adjectif se rapporte à plusieurs noms de différents genres ou nombres, il est commode de le mettre au masculin pluriel ; mais comme on fait en cela violence à la langue (à moins que le dernier nom ne soit masculin pluriel), il faut que la violence ne soit pas apparente : 1° l'adjectif ne doit pas être un de ceux en al qui font aux au pluriel ; 2° le dernier nom doit être masculin à moins que l'adjectif ne se prononce de même au féminin et au masculin. Lorsque l'une ou l'autre de ces conditions n'est pas réalisée, on fait l'accord, conformément à la tendance do la langue, avec le dernier nom, sauf à tourner autiement sa phrase si la clarté en souffre.
Le masculin pluriel prévaut toujours avec les noms de genres différents quand il y a un repos, même léger, entre les noms et l'adjeclif, à plus forte raison quand ils sont séparés par un verbe : « son chapeau et sa robe, verts et ornés de perles » ou « son chapeau et sa robe étaient verts ».
1. Il faul ciicoro, dans ce cas, qijo l'ailjoclif n'ait pas une doiililo pioiionciaiion au singulier et au pluriel, cmiinio la piupail di's adjcrlils un ut. Voyez ce que nous venons de dire do hijul.
ACCORD DE DEMI, NU ET FEU l'23
Accord de V adjectif après « avoir iair ».
246. La locution « avoir l'air » équivaut à « paraître », et l'adjectif qui swM peut toujours être accordé avec le sujet. ^lais on comprend très bien qu'on puisse aussi le faire accorder avec le substantif air : « Elle a l'air douce, elle a l'air doux. » En employant la seconde forme, on pense plus parliculièrenjeiit à la mine de la personne, mais l'idée est la même au fond.
Il y a un cas où l'accord avec le mot air n'est pas possible, et où il faut nécessairement faire l'accord avec le sujet : c'est lorsqu'il ne s'agit en aucune façon de lamine d'une personne, lorsqu'on ne peut pas remplacer avoir l'air par avoir un air, qui met en évidence le substantif air. Ainsi, quand on parle d'une personne d'après ce qu'on a entendu raconter de ses paroles, de ses actes, on dit forcément « elle a l'air douce >>, car on ne pourrait pas tourner par « elle a un air doux », il ne s'agit pas de son air, de sa mine. On dira de même d'une table qu'elle a l'air boiteuse, et non qu'elle a l'air boiteux.
L'adjectif féminin grand. — demi, nu et feu.
247. Il n'y a aucune raison pour ne pas faire accorder en nombre l'adjectif féminin grand (§ 239) : des grands roules, des grands mères ; à moins toutefois qu'on n'unisse les deux mots par un trait (voyez § "213).
248. Mi et semî sont des préfixes et devraient être soudés aux mots devant lesquels on les place (§ 164). Mais demi est un véritable aJjectif, et il n'y a vraiment pas de raison pour ne pas le faire accorder avec le substantif aussi bien quand il le précède que lorsqu'il le suit, en supprimant le trait d'union (§ 167). La
i24 GRAMMAIRE RAISON NÉE
distinction actuelle est d'ailleurs récente. Racine écrit : « Il livra aux ennemis une demie redoute et une demie lune », et Fénelon : « Ce n'est qu'une demie raison. »
On objectera peut-être qu'on ne dit pas des demies heiires avec liaison ; mais on ne dit pas non plus des « arc-s-en-ciel » ni des « salle-s-à manger », ce qui n'empêclic pas de mettre le signe du pluriel après ces deux substantifs. Quant aux poêles, il faut espérer qu'ils prendront l'audace de compter demie pour deux syllabes seulement, comme avaient (voyez § 28).
249. Ce que nous venons de dire pour demi s'applique à nu et kfeu. Les exemples d'accord, quand nu précède le substantif, et quand feu est placé avant l'article, ne manquent pas : « Feue la princesse de Conti (Corneillf). — Feue ma sœur (Moutes(iuieu) (/). — Il était nues jambes (M"'^ de Sévigné). — Elle était nus pieds (Racine). »
M. Rastin, à qui nous empruntons ces exemples, dit excellemment :
(( Nus pieds (avec accord du mot nu), c'est la règle latine nudis pedibus (ablatif absolu). Nu pied^ ne correspond nullement au nudus pedes des Lalins ; car alors nous aurions, selon le genre et le nombre : (liomme) nu pieds, (femme) nue pieds, (liommes) nus pieds (femmes) nues pieds {nu, nues par les pieds, etc.). L'orthographe nu pieds, pieds 7ius, est l'œuvre de nos grammairiens cheichant à établir dos difTicultés là où il ne devrait pas y en avoir. »
L'Académie n'a œiiiinencé à rondre feu invariable devant l'article que dans l'édition de 1762.
1. Sans doute, on dit « plein la lèlo », mais la lociiUoii PSl dilTiTonle (voyez § 232J.
ACCORD DE l'adjectif Ho
Les adjectifs employés adverbialement.
250. Les adjectifs employés adverbialement devant un autre adjectif s'accordent en général : des Heurs fraîches écloses, des portes grandes ouvertes, une nouvelle mariée, une nouvelle venue, une grande sotte (1), etc. 11 est donc tout indiqué d'écrire ; des nouveaux nés; cette expression n'a pas de féminin (§ 170 h). A plus forte raison, peut-on écrire au pluriel morts néi'C'). Cemot composé n'a pas non plus de féminin, bien que l'Académie, par une décision singulière, tout en condamnant « une lille mort-née », autorise « une brebis mort-née ». Si le mot s'employait au féminin, on dirait morte-née, comme sourdemuette. Sur tout adverbe, voyez § 310.
Les noms de couleurs employés adjectivement,
251. Il arrive que des substantifs deviennent des adjectifs de couleur : la i^ose, et un teint rose. Le mot « rose » a conservé ces deux valeurs, et, comme adjectif, il s'accorde irès logiquement avec le nom : « des doigts roses ». Il est contradictoire de laisser invariables les adjectifs marron, paille, cerise, etc. ; il faudrait permettre au moins l'accord : « des manteaux marrons {^), des gants pailles, des étoffes cerises ».
Mais avec les adjectifs composés, il n'en va pas toujours ainsi ; on ne dirait pas « une robe verte de mer », parce que le sens n'est complet qu'à la fin
•1. 0 Grandement soUe ».
2. Touli'fois si on maintenait les traits d'union dans mort-né et nonveau-né, nous serions d'avis de supprimer l'accord intérieur. (Voyez § 213).
3. L'adjeclif « marron » avec un siiljstanlif féminin ne serait pas le seul adjectif féminin non terminé par un emuet; cf.: une femme jroi/Hon. — Il n'y a qu'une différence entre l'adjectif rone et les adjectifs marron, paille, cerise, etc., c'est que le premier est plus ancien dans la langue.
de la locution et se trouve brisé en quelque sorte par l'accord intérieur (*). Le premier adjectif, dans ces expressions, est un véritable substantif mascubn singulier ; c'est comme si on disait : « une robe d'un vert de mer, d'un vert pomme, d'un gris brun, d'un gris de fer. » Toutefois, lorsque l'accord est une pure question d'orthographe et n'implique pas une prononciation incorrecte, il devrait être toléré. L'orthographe « rubans verts de mer » ne choque pas plus la vue que « rubans pailles », et nous venons de voir que « rubans pailles » s'appuie sur l'analogie de « rubans roses ».
« Ci-joint, ci-iiiclus », etc. — « Seul à seul ».
252. Lorsqu'on emploie un adjectif ou un participe devant le nom avec une valeur prépositive, la tendance de la langue est évidemment de le rendre invariable : « plein la tête, sauf votre approbation, y compris la caisse, ci-joint ou ci-inclus la lettre de...i Nous dirons encore ici que, si l'accord est une pure question d'orthographe, il devrait être toléré; les graphies « cijoints mes papiers, il en a pleins les yeux » sont moins conformes à l'esprit de la langue que « ci-joint mes papiers, il en a plein les yeux », mais ne peuvent être condamnées au même titre que « elle en a pleine la tête », qui est une faute grave contre l'usage.
253. Lorsque ci-joint, ci-inclus sont unis à un verbe, ce sont de véritables adverbes, comme ci-après, cidedans, et en principe ils restent invariables; la présence de l'article devant le complément du verbe ne saurait leur enlever leur caractère, et il est aussi correct,
\. C'esl celle coiisiJéialion qui jiislilie l'iiivariabililé iiilrnie dos noms composés (§ 213).