‹ Grammaire raisonnée de la langue française. Avec préf. de Gaston ParisChapitre 90 sur 141 · EMPLOI DE EN ET Y · texte numérisé non relu

EMPLOI DE EN ET Y

laissé perdre le premier, mais c'est du second que dérive le pronom leur, qui s'emploie comme adjectif possessif (§ 270).

Ce pronom signifie proprement a d'eux, d'elles », mais on lui a donné la valeur dative {à eux, à elles)^ouY remplacer au pluriel le correspondant disparu Q du singulier/^a'=à/w^, à elle. C'est de la même façon que lui, qui était exclusivement un datif des deux genres, apris en plus la valeur d'accusatif masculin après les prépositions, pour faire le pendant, au singulier, du pluriel eux.

Emploi de « e« » et « y ».

286. Eîi et y sont proprement des pronoms de lieux qui signifient « de cet endroit, à ou en cet endroit ». Ils sont devenus par extension et par surcroît des pronoms de choses « de cette chose, à ou dans cette chose », et même des pronoms de personnes.

287. Nous avons dit que le pronom personnel sujet ne s'exprimait pas en latin, à moins qu'on ne voulût insister sur l'idée de la personne. Mais les flexions personnelles des verbes étant arrivées, dans beaucoup de cas, à se confondre, par suite de l'application des lois phonétiques, notre langue a tendu de plus en plus à marquer la personne par le pronom et à la marquer toujours. N'ayant à sa disposition qu'un seul pronom pour la 3" personne, elle l'a appliqué aussi bien aux choses qu'aux personnes. Il en a été de même pour les formes du pronom régime direct le, la, les. Mais les pronoms adverbiaux en et y ont permis d'éviter le plus souvent l'emploi de lui, elle, eux, elles, dans lescomplé-

1. Cette forme avait disparu en se confondant, par l'application des lois phonétiques, avec celle de l'accusatif pluriel.

ments indirects et circonstanciels, quand on parle de choses.

288. Quand on peut mettre lui devant le verbe, on ne remplace jamais ce pronom par y si on parle d'une personne ou d'un animal. On ne dira pas : « il y parle, il y a fait mal, il y a arraché une dent, etc.» Mais partout ailleurs, pour avoir une tournure plus brève que de lui, d'elle, à lui, à elles, etc., on emploie facultativement y et en, même en parlant des personnes : « il pense à lui ou il y pense, il parle d'elle ou il en parle, etc. » Quand on peut employer l'adjectif possessif, on évite en général en pour les personnes, voy. §§ 275 et 276.

On ne dira pas, en parlantd'un toit, « il est monté sur lui », ni « il est descendu de lui », mais : « il ?/ est monté, il en est descendu. »

On emploie cependant lui, eux, etc. en parlant des choses, lorsqu'on les personnifie plus ou moins ('), ou lorsqu'on en parle avec une certaine emphase, ontin dans certains cas oii la phrase ne se prête pas à l'emploi de en ou y. « C'est d'elle seule (de la lumière) que les bienheureux sont nourris. — Il vaut mieux périr en combattant pour la pairie, que de la vaincre et de triompher^ d'elle. » (Exemples de Fénelon, cités par M. Bas lin).

Emploi de « soi ».

289. De môme que l'adjectif possessif son s'employait en latin avec un possesseur au pluriel aussi bien qu'avec un possesseur au singulier (§ 270), le pronom réfléchi était des deux nombres, et nous disons encore; « il se lève » et « ils se lèvent ».

1 Certains verbes, tels que devoir à, demander à, impliquent une idée Je persoiniilication : « ne dites pas de mal de votre maison, vous lui devez de grandes satisfactiuus.

EMPLOI DE Soi 117

Mais de même que la langue française a remplacé son par leur {= d'euxj quand cet adjectif possessif dépendait d'un possesseur au pluriel, elle remplace soi par eux quand le réfléchi représente un nom pluriel : ;( on cède malgré soi », mais « ils cèdent malgré eux », et non « malgré 60« » comme en latin. Toutefois, soi entre dans certaines locutions qui se sont formées sur le singulier, telles que en soi, de soi, traîner après soi, se faire moquer de soi; ces locutions, surtout les deux. l)remières, peuvent se maintenir telles quelles, même lorsque le nom que représente soi est au pluriel : ces difficultés Font, en soi, peu de cho^e ; les choses vont de soi. — Les profanations que les armes traînent après soi (Massillon). — Les nouveaux enrichis se ruinent à se faire moquer de soi (La Bruyère).

290. L'emploi du pronom non réfléchi pour le pronom réfléchi s'est propagé du pluriel au singulier, et on dit aujourd'hui « il cède malgré lui » pour « il cède malgré soi ». On n'a conservé soe obligatoire que lorsqu'il serapporte à un pronom indéfini, neutre ou non exprimé ; « Cela va de soi. On parle pour soi. Il faut travailler pour soi {soi représente le sujet non exprimé de travailler) ». En effet, comme nous l'avons vu, lui et elle ne s'emploient pas en général pour un nom de chose, à plus forte raison pour un nrutre, et ces pronoms, parleur nature même, représentent une personne déterminée. Quand le pronom indéfini est accompagné d'une détermination, on peut dire lui ou elle : chacun de vous pour lui, mais chacun pour soi.

La langue littéraire réagit avec raison contre la substitution de lui à soi, et, s'il est des cas, — ceux que nous venons d'indiquer, — où on ne peut employer que soi, on doit poser en principe qu'on n'est jamais obligé

d'employer lui ou elle au lieu de soi, et qu'on peut écrire comme Fénelon : « Idoménée, revenant à soi, remercia ses amis. »

Emploi de « le » neutre.

291. Le pronom le s'emploie avec une valeur neutre dans « il le fait comme il l'a dit; elle n'est pas contente ou ils ne sont pas contents aujourd'hui, mais elle le sera ou ils le seront demain. » Le peut même représenter un membre de phrase non exprimé antérieurement : « Tu as été récompensé comme tu le méritais.» La proposition être récompensé, qui est représentée par le, n'est contenue qu'implicitement dans « as été récompensé ».

11 fut un temps où, lorsque le pronom représentait un adjectif, on le faisait accorder avec cet adjectif au lieu de le mettre au neutre. M"* de Sévigné disait à Ménago enrhumé: « je la suis aussi » ; elle aurait cru, préfcndait-elle, avoir de la barbe au menton si elle avait dit: (( je le suis aussi ». Corneille écrit :

Vous êtes satisfaite et je ne la suis pas.

Dans les cas extrêmement rares oi^i le pronom le attribut est mis à la place d'un nom précédé de l'article défini, on peut encore le faire accorder avec ce nom: « elle voulait être la reine, et elle la devint. » Mais « elle le devint » ne choquerait pas : elle devint cela, la reine.

292. Le pronom le attribut peut représenter un participe passé : « il a été regretté autant que vous l'aviez été. » Le participe passé représenté par le est contenu implicitement dans le verbe (voyez une tournure analogue § 291) si l'on dit : on le regrette

l'I.ACi; DU rUu.NuM rERSONNKL d i9

autant que vous Z'avoz été. » Les grammaires condamnent en général cette façon de dire comme négligée ; on la trouve cependant chez de bons auteurs, comme Bossuet et Voltaire. L'un écrit: « Le bœuf remplit ses premiers estomacs autant qu'ils peuvent /'être », et l'autre: « On ne peut vous estimer et vous aimer plus que vous ne l'êtes du vieux solitaire. »

Place du pronom personnel sujet ou régime d'un infinitif .

293. Le français a laissé perdre les tournures latines dans lesquelles on exprimait le sujet de l'infinitif: « J'avais appris mon frère devoir venir. » Aussi l'infinitif ne peut-il chez nous dépendre d'un autre verbe que s'il a le même sujet ou si le verbe principal est un impersonnel, autrement dit si on n'a pas besoin d'exprimer le sujet de l'infinitif : « il veut partir, elle sait coudre, il faut courir. » Si l'infinitif a un régime direct, suivant la règle générale, ce régime se place après, à moins que ce ne soit un pronom. Le pronom régime se met le plus près possible de son verbe, c'est-à-dire entre le verbe principal et l'infinitif (il veut le prendre) ; mais par un archaïsme qui remonte à l'époque où la place des mots était plus libre, et aussi par imitation de la tournure dont nous allons parler, on a dit quelquefois « il le veut prendre ».

294. Nous n'avons conservé l'usage d'exprimer le sujet de l'infinitif, et par conséquent la possibilité d'employer l'infinitif avec un verbe principal dont le sujet logique est différent, qu'après certains verbes dont la parenté saute aux yeux; voir (ou regarder), entendre (ou écouter), sentir, — laisser, faire, envoyer, mener (^).

1. Et dans quelques tournures savantes telles que « Votre frère, qu'on m'avait dit être malade».

Ex. : je regarde mon frère dessiner, j'entends parler les enfants, je sens venir l'orage, il laisse les domestiques arranger la maison, il fait courir les gendarmes,] en\o\e promener Pierre.

Il faut remarquer (et c'est l'explication de la particularité signalée) que la signification de ces verbes est telle que l'action exprimée par l'infinitif qui suit est généralement faite par un autre que le sujet du verbe principal ; ordinairement c'est un autre que soi qu'on voit faire quelque chose. En réalité, ces verbes forment locution avec l'infinitif, et le sujet et les compléments logiques de l'infinilif sont, suivantla tournure adoptée, compléments directs ou indirects do la locution tout entière :

d" Sujet logique de l'infinitif = complément direct de la locution: entendre paiier quelqu'un, Y entendre parler;

2" Complément du'ect logique de l'infinitif = complément direct de la locution : entendre blâmer quelqu'un, Y entendre blâmer;

S'' Sujet logique de l'infinitif = complément indirect de la locution : entendre dire à quelqu'un ou par quelqu'un, lui entendre dire.

Quand on dit entendre quelqu'un parler ou entendezle parler, on fait un mélange des deux tournures « entendre quelqu'un, entendez-le » et « entendre parler. » La langue considère alurs le sujet logique de l'infinitif comme le complément direct du verbe principal: entendez-le... parler, et ce qui le prouve, c'est qu'on n'élide pas l'e de le devant un infinitif commençant par une voyelle: « enteudez-/e épeler. »

On dit aussi, par extension analogique, « entendez-le blâmer, entendez-le accuser », en considérant toujours

PLACE nil PRONOM PI-RSONNEL 151

le comme le complément du verbe principal, bien qu'il soit le complément logique de l'infinitif et qu'en réalité on ne /'entende pas (on entend celui qui blâme et non celui qui est blâmé).

Dans l'exposition qui va suivre, quand nous parlerons du sujet ou du complément de l'infinitif, nous entendrons toujours le sujet et le complément logiques.

a. Avec les verbes voir, entendre, etc., si le sujet seul de l'infinitif est exprimé, on peut le mettre soit avant, soit après l'infinitif: j'entends les enfants parler, ou j'entends parler les enfants (*). Le régime de l'infinitif se met toujours à la fin : « j'entends accuser Pierre » et « j'entends Jacques accuser Pierre. »

b. Quand le sujet et le régime direct de l'infinitif sont exprimés, le sujet logique de l'infinitif peut rester tel ou être tourné en complément indirect de la locution: /ai entendu votre ami chanter cette rornance, ou j'ai entendu chanter cette romance par votre ami, ou j'ai entendu chanter cette romance à votre ami. L'infinitif chanter est toujours le même ; mais dans le second et le troisième cas on rattache son sujet à la locution tout entière sous forme de complément indirect : « j'ai entendu chanter à... ou par... »

Il y a entre ces différentes tournures des nuances de sens, sur lesquelles nous ne pouvons insister ici. Avec le verbe /mVe, pour la raison indiquée dans la note 1 du § 294 a, on ne peut employer la première tournure.

1. Avec /aù'fi comme verbe principal, on ne peut mettre le nom sujet de l'infinitif qu'à la fin, parce que faire prend dans ces locutions un sens tout spécial. Pour placer le sujet de l'infinitif entre les deux verbes, il faut qu'il puisse être considéré comme le régime direct du verbe principal.

c. Quaûd ce sont des pronoms qui se trouvent être sujet ou régime de l'inllnitif, il faut examiner deux cas: celui où le sujet seul ou le régime direct seul est exprimé, celui où on exprime à la fois sujet et régime.

295. Dans le premier cas, le pronom, sujet ou régime direct, se place avant la location tout entière (il /'a vu venir, il l'a. vu emmener ; comparez : il a voulu /'emmener). Toutefois, il en est autrement lorsque le verbe principal est à l'impératif sans négation, parce que l'impératif positif rejette toujours le pronom après le verbe. Mais alors le pronom, sujet ou régime direct de l'infinitif, placé entre les deux verbes, prend sa forme pleine quand il en a une : moi au lieu de me, toi au lieu de te ; le, la, les n'ont pas de forme pleine comme régimes directs (*), mais dans le cas dont nous parlons on n'élide pas la voyelle de le et la et on ne fait pas la liaison de Vs de les.

Exemples : regarde-moi marcher, laisse-toi aller (toi sujet de l'infinitif), laisse-toi accuser (toi régime direct de l'infinitif), entendez-/e épeler, fais-/a accompagner, faites-/e5 (sans liaison) introduire.

Au contraire, avec les verbes après lesquels on ne peut pas employer d'infinitif ayant un sujet exprimé, c'est-à-dire avec tous les verbes autres que voir, entendre, etc., le pronom régime de l'infinitif qui suit est me, te, V (devant les voyelles) et les avec liaison : sache te conduire, cours ^'accuser (comparez : laisse-foi conduire, accuser), veuillez /'accompagner (comparez : faisla accompagner), va les (avec liaison) introduire.

Celte différence tient à ce que, avec les premiers

1. On emploie cependant lai, elle, eux, avec la valeur de régime direct, dans les réponses ou en apposition: a Qui appelez-vous, lui, elle ou eux? — Je n'aime que lui ( =:je n'aime autre que lui).

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