VI. — Difficultés spéciales aux verbes réfléchis
433. Les règles d'accord relatives aux verbes réfléchis reposent en grande partie sur la distinction entre les verbes essentiellement réfléchis et les verbes accidentellement réfléchis. Or, cette distinction est bien superficielle ; car elle aboutit a mettre dans deux catégories
différentes des verbes tels que s'emparer de et se saisir de, dont l'histoire est toute semblable, qui se sont tous les deux formés sur les verbes actifs emparet^ et saisir. Comment établir une différence fondamentale entre deux verbes sur ce fait purement fortuit que l'un a disparu de l'usage en dehors de la forme réfléchie, tandis que l'autre s'est conservé sous la double forme? Encore les deux verbes sont-ils traités de même pour l'accord du participe, mais ils font l'objet de règles distinctes. Quelle complication ! D'autre part, on sépare pour laccord des verbes de même nature : on doit écrire a ils se sont plu à » sans accord, et « ils se sont doutés de d avec accord. Il n'est pas sérieux de prétendre que dans a ils se sont doutés de », se est le complément direct de douter. On ne doute pas soi-même. Il n'est pas plus exact de considérer le pronom ^e comme complément direct dans les verbes dits a essentiellement réfléchis. » L'histoire de la langue nous apprend que, dans la plupart de ces verbes, se est une sorte de complément circonstanciel, équivalant à « en soi » ou « par soi» et renforçant le sujet. Presque tous sont d'anciens verbes neutres; jadis on «écriait», aujourd'hui «on s'écrie », mais on n'a jamais écrié soi-même.
Dans l'ancienne langue, le participe des verbes réfléchis s'accordait avec le sujet. On a conservé partiellement cet accord, tout en l'interprétant autrement pour le faire rentrer dans la loi d'accord avec le complément direct, et il en est résulté le beau désordre que l'on sait. Il est étrange que l'on considère se comme complément direct dans s'apercevoir de, se taire, etc. On n'aperçoit pas soi-même, on ne tait pas soi-même. Lorsqu'on écrit « ils se sont aperçus de, elle s'est tue, » on fait accorder, qu'on le reconnaisse ou non, le participe avec le sujet.
Ce n'est pas non plus avec le complément qu'on fait l'accord quand on écrit « cette pièce s'est jouée trois fois », la pièce n'a pas joué elle-même.
434. Pour remettre quelque logique dans la matière sans modifier l'usage actuel, le plus simple est de revenir franchement à l'accord avec le sujet, excepté lorsqu'il y a ou lorsqu'il pourrait y avoir un véritable complément direct, auquel cas on appliquera la règle d'accord avec le complément.
Toutefois, on n'accordera pas avec le sujet les participes neutres qui s'emploient normalement avec l'auxiliaire avoir quand on supprime la forme réfléchie, cat on est porté à considérer ces participes comme invariables par essence.
Autrement dit, lorsque, en conservant le même sujet, on peut tourner le verbe réfléchi en un verbe conjugué avec avoir ^ le participe est traité comme s'il se conjuguait avec avoir: « Us se sont nui » = ils ont nui à eux, nui est invariable comme participe d'un verbe neutre conjugué avec « avoir. » — « Ils se sont rencontrés » = ils ont rencontré eux, remontré s'accorde avec son régime direct se^ placé avant. — a Elle s'est imaginé de... » = elle a imaginé en elle de... Imaginé est invariable parce qu'il n'a pas de régime direct.
Lorsque, en conservant le même sujet, on ne peut pas tourner le verbe réfléchi en un verbe conjugué avec avoir, le participe s'accorde avec le sujet : « Elles se sont souvenues », on ne peut pas dire « elles ont souvenu. » — Ils se sont aperçus de... », on ne peut pas dire « ils ont aperçu de. » — Ces maisons se sont bâties rapidement », on ne peut pas dire a ces maisons ont b&ti. »
Ces principes étant posés, on devrait admettre une large tolérance pour Taccord avec le sujet toutes les fois que le participe n*est pas neutre et n'est pas accompagné d'un complément direct. Il serait temps de réhabiliter Montesquieu et de ne plus lui compter une faute pour avoir écrit: «Les femmes se sont imaginées que ton départ leur laissait une impunité entière.»