‹ Grammaire raisonnée de la langue françaiseChapitre 135 sur 139 · RENFORCEMENT DE LA NÉGATION · texte numérisé non relu

RENFORCEMENT DE LA NÉGATION

succomber, se soutient principalement par la constance et par la sagesse du Sénat. i> (Bossuet). Il est permis, après Bossuet, d'employer prêt à dans le sens de près de.

Ce qui nous choquerait, ce serait l'emploi de près à pour p7*êt à ou de prêt de pour près de. Toutefois on a employé prêt de dans les deux sens de prêt à :

Sens fort : « Il n'y avait point de services que les peuples et les rois ne fussent prêts de rendre pour obtenir le titre d'alliés de Rome. » (Montesquieu).

Sens faible :

Peut-être que Tonzième est prête d'éclater. (Ck)RNEiLLE).

Renforcement de la négation.

437. La négation est tout entière contenue dans ne ; mais, pour la renforcer, la langue ajoute à ce mot des substantifs exprimant de très petites choses :

On a dit d'abord :

If avancer pas : n'avancer l'espace d'un pas ; Ne boire goutte: ne boire la valeur d'une goutte ; Ne manger mie : ne manger la valeur d'une miette. Ne voir point : ne voir même un point.

Puis on a oublié le sens propre de pas, mie, point, et ces mots ont été employés, pour renforcer la négation, avec n'importe quel verbe. Goutte n'a pas eu la même fortune, on ne Ta guère appliqué qu'au verbe voir (par calembour : il ne boit goutte, il ne voit goutte) et, en passant de Ja vue physique à la vue .intellectuelle, à entendre.

a Ne pas » (et parfois même pas tout seul) est devenu l'équivalent de ce qu'était ne seul dans l'ancienne langue. Aussi commence-t-on à le renforcer à son tour: a Ne pas en avoir un brin, etc. ».

438. Point sert à nier plus fortement que pas, sans doute parce qu'il exprime une chose plus petite. Aussi ne Femploie-t-on pas lorsque la n^ation est accompagnée d'une restriction quelconque ou d'un autre substantif de renforcement. On ne dirait pas : « Il n'a point tout le temps qu'il a demandé ; elle ne pèse point une plume ; il ne \9L\ii point plus que vous ; il n'y a point longtemps qu'il est ici ». On dirait, au contraire: « il n'a /ws ou point le temps ; il ne pèse pas ou point ; il ne vous vaut pas ou point ; il n'y en a pas ou point ».

Négation explétive,

439. Ne s'emploie seul, avec sa pleine valeur, dans un certain nombre d'expressions et de tournures consacrées, telles que « je ne peux, je n'ose, etc. ». Mais ce mot, isolé de pas ou point, peut être aussi purement explétif.

Le rapprochement entre le français ce je crains qu'il n'arrive » et « je crains qu'il n'arrive pas », d'une part, et, d'autre part, le latin « tlmeo ne veniat » et « timeo ne non veniat », repose sur une confusion, sur un véritable jeu de mots. Je crains quil n'arnve pas n'est pas du tout l'équivalent de timeo ne non (ut) veniat. Dans ne non, il y a deux négations qui se détruisent l'une l'autre; dans ne pas, il n'y a qu'une seule négation, dont le second élément renforce le premier.

440. C'est spontanément, par voie populaire et sans aucune influence savante, que le français est arrivé à employer une négation explétive dans certaines tournures; mais le rapprochement, partiellement exact,

NÉGATION EXPLÉTIVE 229

avec le latin a contribué sans aucun doute au succès de la négation explétive.

441. Quand on craint une chose, on désire qu'elle n'arrive pas. C*est ce désir négatif qui prévaut dans ridée et qui s'exprime par la négation : je crains qu'il n'arrive, c'est-à-dire je souhaite (avec crainte, en craignant d'être déçu) qu'il ne puisse arriver (*). Ainsi s'explique une inscription recueillie sur un mur de la banlieue lyonnaise : « Défense de ne pas déposer des matériaux sur ce terrain ».

Mais on peut craindre non pas la réalisation, mais la non-réalisation d'un fait. Dans ce cas, et, pour éviter l'équivoque ('), dans ce cas seulement, on emploie la négation renforcée ; « Je crains qu'il n'arrive pa^ ». Au contraire, dans ce cas, les Latins continuaient à donner à craindre le sens de souhaiter avec crainle, et supprimaient toute négation ; ils disaient « je crains qu'il arrive » (je souhaite avec crainte qu'il arrive), dans le sens où nous disons a je crains qu'il n'arrive pas ».

442. Nous venons de voir qu'en principe la négation explétive, celle qui n'est pas nécessaire au sens, s'exprime seulement par ne, par le premier élément de

i . Le latin timeo ne veniat s'explique de même, mais les deux langues sont arrivées au même résultat indépendamment l'une de l'autre (comparez les nombreuses locutions où le latin n'avait pas la négation explétive et où le français l'emploie). Quant à la formule ne non, elle n'a, nous l'avons vu, aucun rapport avec ne pat,

s. L'équivoque ne pouvait se produire, après défense, dans l'inscription que nous venons de citer. Il n'y a pas non plus de doute possibld après autre que, plu» que, ce qui a permis à nos meilleurs auteurs d'écrire avec « ne pas » explétif :

Tu juges nos desseins autres qu'ils nesontpcu. (Corneille) On est plus curieux que je ne croyais poji. (Racine) Vous avez plus faim que vous ne pensez f>a«. (Molière)

la négation; on la trouve aussi rendue par le second élément seul (pas) dans certains emplois de pas un :

De beaux objets cet état est pourvu, Mieux que pas un qui soit en Italie.

(Molière.)

443. La négation explétive ne n'est jamais indispensable. On a toujours le droit de l'omettre. Nous allons énumérer les principaux cas où on peut l'employer aujourd'hui, en donnant pour chacun d'eux, d'après M. Bastin (^), des exemples autorisés de l'omission :

1® Après sans que (surtout après une négation), à moins que, et après les locutions comparatives plus que^ mieux que, moins que, autre que, avant que: « Je ne peux rien dire sans qu'il ne se fâche. Il vaut plus que, mieux que, moins que vous ne croyez. A moins qu'il ne parle ; avant qu'il ne vienne. »

Négation omise : On a moins d'ardeur qu'il en avait (La Bruyère) — La pudeur n'y était pas bannie avec plus de soin qu'elle l'était de certains mystères (Bossuet). — Le roi voulut voir ce chef-d'œuvre avant qu'il fut achevé (Voltaire). — A moins qu'il y eût entre eux une amitié bien étroite (Pascal). — Nous ne pouvons arrêter les yeux sur la gloire de cette princesse sans que la mort s'y mêle aussitôt (Bossuet).

Après sans que, l'omission de la négation tend à devenir la règle, et c'est lorsque sans que est précédé d'une autre négation que le ne explétif se maintient le mieux, par une sorte d'attraction.

2® Après empêcher, éviter : « Il faut empêcher qu'il n'arrive. J'évite qu'il ne me parle ».

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