‹ Grammaire raisonnée de la langue françaiseChapitre 19 sur 139 · Les lettres non prononcées ou différentes des gra · texte numérisé non relu

Les lettres non prononcées ou différentes des gra

phies normales du français ne sont pas plus respectables dans les mots d'origine anglaise, allemande, etc., que dans ceux qui viennent des langues classiques . Nous écrivons avec raison rosbif et non roastbeef. D'autres mots sont en retard, comme curaçao, qui contient encore une voyelle muette. Dès qu'un mot est vraiment entré dans la langue française, il n'y a plus de raison pour lui conserver son costume étranger (*). 14. Tandis que l'élymologissme est une tendance artificielle, l'archaïsme est une force naturelle qui conserve toujours pendant un certain temps, parfois pendant des siècles, des graphies qui ont été exactes, mais qui ont cessé de Tétre par suite des changements spontanés et progressifs de la prononciation. C'est ainsi que nous écrivons encore eu, participe passé du verbe « avoir », bien qu'on ne prononce plus ë-w, et asseoir bien qu'on ne dise plus asse-oir. On a au contraire, et avec plus de raison, supprimé Ve de veoir, cheoir et des participes passés seu (de savoir), teu (de taire), etc.

•I. Ronsard veut que nous recevions les mots étrangers dans notre famille «c quand ils ont longtemps demeuré en France j>, et que nous montrions par notre façon de les écrire « quUls sont nôtres et non plus inconnus étrangers.» Il exprime cet avis à propos du p/i qu'il voudrait remplacer par f et de Vy auquel il voudrait substituer l't français : cigne, ninfe, sibille, ciclope, jouer de la lire. On ne peut cependant reprocher à Ronsard d'être indifférent à l'étymologie grecque ! C'est ainsi qu'un de nos plus savants hellénistes, M. Tournier, professeur à l'Ecole normale supérieure, en signant la pétition à l'Académie pour la simplification de l'orthographe, y ajoutait le vœu qu'on écrivît ritme au lieu de rythme (voyez Louis Havet, la Simplification de l'Orthographe, p. is). Disons à ce propos, et une fois pour toutes, que les réformes proposées par nous s'appuient sur des raisons et non sur des autorités. S'il nous arrive de signaler dans nos bons auteurs des graphies semblables à celles que la logique réclame, c'est uniquement pour détromper et rassurer les timides qui a citent avec candeur, comme dit M. Marty-Laveaux, les éditions récentes des œuvres de Racine à l'appui de règles qu'il avait enfreintes dans ses impressions originales ».

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C'est aussi par archaïsme que Vè s'écrit ai dans beaucoup de mots (voyez § 84), que Yô se note au (*), eau (voy. § 98), et que bonne s'écrit par deux n bien qu'il n'y en ait qu'une dans le latin bona (§ 68), etc.

15. La diphtongue oi s'est successivement prononcée comme elle est écrite (par o + * en une seule syllabe), puis ou^, enfin oua, mais nous continuons à 1 écrire par archaïsme comme du temps où on la prononçait o-\- t. Il est sans doute singulier d'écrire par o et i un son où on ne fait entendre ni o, ni i, mais ou et a. Toutefois, cette graphie n'a pas d'inconvénient parce qu'il n'y a ni confusion possible ni double emploi, la véritable diphtongue oi n'existant plus en français.

16. Dans un certain nombre de mots la diphtongue oi, dès le xvi® siècle, avait abouti au son è; Anglois, avoit, roide, etc. On a continué à écrire ainsi presque jusqu'à notre temps, si bien que pendant trois siècles oi pouvait avoir une double valeur, dans notre orthographe : oua (reçoit), è (chantoit). Il y avait là une incertitude qui a heureusement disparu depuis qu'on écrit Anglais^ avait, raide; mais on peut regretter que ce ne soit pas è qui ait été substitué à oi dans ers mots, comme les esprits logiques le proposaient.

17. Les graphies des voyelles ou et eu sont archaïques ; elles remontent à l'époque où on prononçait réellement o -\'U,e -\- u; mais ces graphies n'ont pas d'inconvénient, puisque les véritables diphtongues ou et eu n'existent pas dans le français actuel ('j. J'en

1. Au est étymologique dans auriculaire (auricularium), qui s'est toujours prononcé oriculaire en français. Il est archaïque dans autre, qui s'est jadis prononcé aouire.

S. n n'est donc pas nécessare de chercher un signe simple nouveau pour le son eu, oi, comme on l'a proposé, d'adopter la valeur des lettres allemandes : u pour ou et û pour notre u actuel.

iO GRAMMAIRE RAISONNÉE

dirai autant des graphies des voyelles nasales ; par exemple a suivi d'n prononcée ne se trouve pas à la fia d'un mot ou devant une consonne, c'est-à-dire dans les situations où peut se rencontrer Y a nasal ; on ne peut donc confondre la graphie an d'à nasal avec celle d'à + n ; courtisan, courtisane, avantage, pavaner,

18. La simplicité de l'orthographe italienne et de l'orthographe espagnole, comparées à la nôtre, tient à deux causes.

1° L'étymologisme n'a pas sévi en Italie et en Espagne comme chez nous : les Italiens et les Espagnols n'hésitent pas à écrire fisionomia (physionomie), metafisica (métaphysique), fosforo (phosphore), etc., leur langue n'en vaut pas moins et leur orthographe en vaut beaucoup mieux.

2* Ces langues étant restées plus près du latin, il est arrivé moins souvent que des sons divers se soient confondus et qu'on ait été tenté de conserver néanmoins les anciennes graphies; le rôle de l'archaïsme s'est ainsi trouvé considérablement réduit. Un Italien écrit de trois manières différentes la première syllabe des mots senso (sens), mangue (sang) et cenio (cent), mais c'est parce qu'il prononce lui-même ces syllabes de trois façons.

19. Si l'on a maintenu ou introduit des lettres non prononcées dans certains mots, alors qu'on les supprimait dans d'autres tout à fait analogues, c'est parfois pour avoir une différence graphique entre les homonymes. Ainsi on n'a pas inséré de g dans froid (frigidum) ni dans roide (rigidum), mais on a introduit celui de doigt (digitum) pour obtenir une différence d'écriture entre ce substantif et la troisième personne de l'indicatif présent du \erhe devoir. 11 n'y avait cepen"

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dant aucun danger qu'on pût confondre un doit et il doit, ni le nombre vint (^) avec il vint. La clarté du langage écrit n'a jamais souffert de ce que lotœr, au sens de (k faire Téloge de », qui vient de laiulare, a exactement la même graphie que louer, au sens de o prendre en location », qui vient de locare. Les homonymes se prononcent de même et on ne les confond pas à Taudilion ; on ne les confond pas davantage à la lecture quand on les écrit de même (*).

20. Une lettre peut être muette dans un mot et prononcée dans un autre de la même famille. L'Académie indique la prononciation d'innocent par une seule n et d'innocuité par deux. 11 faut, a-t-on dit, maintenir graphiquement les deux n d'innocent puisqu'on ne peut pas simplifier celles d'innocuilé. L'argument est tout à fait insuffisant, car nous écrivons effet (et non effect comme au xvi® siècle), malgré la parenté de ce mot avec effectuer, effectif, et cette parenté n'est pas obscurcie par la variété, ici légitime, des graphies. On n'écrit pas

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