Opp. citt
comme il le dit dans la préface de son livre, à une histoire compléte de la légende. M. Dachkof s'est intéressé surtout aux formes diverses qu'elle a traversées, et, par l'analyse successive de chacune des rédactions, s'est appliqué à nous montrer ici l'influence d'un temps, là l'empreinte d'une église ou d'une nationalité, là encore le cachet personnel d'un auteur. Rien qu'un exemple. Dans les vies grecques, les empereurs ont le pas sur l'archevéque de Rome et reçoivent le testament du saint; dans la vie romaine, l'archevéque de Rome est devenu le Pape et c'est à lui que le testament est remis; il est remis à la fiancée dans la vie italienne, comme dans les vies en vieil-allemand qui en sont dérivées ; il est remis au père dans les vies russes !.
M. Gaston Paris le premier, à l'aide de la traduction donnée par les Bollandistes, est arrivé à la solution du probléme. Ila résumé en une page, dans un récent article de la Romanta?, les résultats de ses recherches, et, sauf quelques points secondaires, mieux éclairés par les textes syriaques que par la version carschouni, nous ne voudrions rien changer à cet historique de la légende. M. Gaston Paris a parfaitement reconnu l'origine syrienne des actes d' Alexis et le caractère authentique d'une vie d’où le merveilleux était dans le principe totalement absent et qui se terminait naturellement par la mort du saint à Edesse. Il indique comment cette vie, portée à Constantinople, y reçut des embellissements, et comment un nouveau rédacteur, supprimant la mort à Edesse, supposa le retour du saint dans sa ville natale, chez ses parents, et toute la seconde partie de la légende, telle que la racontent les versions grecques οἱ latines.
1. M. Dachkof a raison en somme et son observation est juste. 11 se trompe seulement quand il veut voir la tradition primitive dans celle qui donne la primauté aux empereurs et leur fait remettre le papier de préférence à l'archevéque de Rome (vie dite de Mctaphraste). Ce n'est là, à mon avis, que la tradition byzantine. La tradition primitive est au contraire celle quil regarde comme une transaction entre la tradition byzantine et la tradition romaine, comme «un pont aux fines» de l'invention de Surius; "il n'y est pas distingué entre les empereurs et l'archevéque, qui s'avancent ensemble pour prier le saint de leur donner le papier : οί confestim chartam ipsis tradidit. Ce n'est pas Surius seulement qui parle ainsi. C'est aussi le ms. grec de Munich : xai εὐθέως προῦτεινεν αὐτοῖς οἵάπερ ζῶν τὴν χεῖρα ο ἅγιος * καὶ λαξόντες . . .; c'est encore, et ce point est décisif, la se-
conde vie syriaque (voy. la traduction, p. 15). 2. T. VIII (Paris, 1879), p. 163.
Ἡ montre enfin la légende revenant sous sa nouvelle forme en Syrie où l'on raccorda tant bien que mal la seconde partie au récit primitif, tandis que d'autre part elle passait de Constantinople à Rome et de là pénétrait dans tout l'Occident. Ce sont là, nous le verrons, autant de faits incontestables et dont ma tâche est à présent d'exposer les preuves.
La légende syriaque de Saint Alexis, que nous connaissons aujourd'hui par huit manuscrits, se présente à nous sous deux formes. Dans les trois plus anciens textes (VI? et peut-être V* siècles), on la croirait au premier coup d’œil l'œil incomplète ou mutilée. Il n'y est pas question du retour à Rome et de la vie dü saint dans la maison de ses parents; il meurt et est enseveli à Edesse; et même le récit des évènements qui remplissent sa vie différe en bien des détails de ce que racontent dans leur première moitié les légendes grecque et latine. C'est là pourtant la vraie et primitive légende d' Alexis. On n'aurait pour établir ce fait ni les trois précieux manuscrits dont je viens de noter la date éloquente, ni même les renseignements communiqués à Pien par Assemani, qu'on pourrait encore le déduire du plus rapide examen des cinq autres textes syriaques (du IX* siècle au XIIT*). Si ces textes, en cela plus conformes à la légende gréco-latine, complètent le récit de la vie du saint à Edesse par celui de son retour et de sa mort à Rome, ils n'en gardent pas moins entre les deux parties de l'histoire, ou, selon le titre qu'elles portent quelquefois, entre la première et la seconde histoire, une entière distinction. Elles n'ont pas été fondues ensemble, mais rapprochées seulement bout à bout, et comme soudées par quelques phrases de transition où le compilateur nous a avertis franchement de la provenance diverse des deux récits, déclarant le premier d'origine édessienne, le second d'importation romaine !. Il prenait là d'ailleurs un soin superflu. Comme, dans un louable sentiment de respect pour les textes, il a reproduit, sans y rien changer, le vieux récit syriaque aussi bien que la seconde moitié '
'de la légende gréco-latine, la simple lecture de cette composition hybride accuse un défaut complet d'unité. A l'étonnement
du lecteur, le saint meurt deux fois, à Edesse, puis à Rome, ce qui à obligé le compilateur à supposer dans sa transition que 1. Voy. la traduction, p. 10 et 11. |
sans doute il était ressuscité la première fois. On n'est pas moins surpris lorsqu'on voit la seconde vie syriaque faire allusion à des faits entièrement inconnus de la première vie, mais racontés v. .dans la première partie de la légende gréco-latine. Tel est le passage où le saint rappelle dans son testament toute la scène de la chambre nuptiale, son entretien avec sa fiancée, le don qu'il lui fit avant son départ de son anneau et de son pallium, passage inexplicable pour un lecteur qüi ne connaîtrait la lé- -gende d' Alexis que par les textes syriaques, puisque la première vie ne fait mention de rien de semblable; le saint au contraire quitte la maison paternelle au moment de la deductio, au moment oü va entrer la fiancée, et il s'enfuit sans l'avoir vue. Nulle part dans la première vie ne se lit le nom d'Euphémianus, donné par la seconde au pére d'Alexis. La plus choquante contradiction éclate aussi entre les données historiques de chacune des vies. La premiére place la mort du saint à Edesse sous — l'épiscopat de Mar Raboula, c'est-à-dire entre 412 et 435. Dans . la seconde vie, l'empereur ou les empereurs, car il y a le pluriel, ne sont pas nommés, et le nom du Pape est altéré; mais s'il faut restituer, comme cela est probable et comme j'ai pu le faire par le plus simple changement, le nom d'Innocent, lequel occupa le siège pontifical de 402 à 417, on s'étonnera qu' Alexis, füt-il mort à Edesse en la premiére année du sacerdoce de Mar Raboula, ait pu aprés sa résurrection vivre dix-sept ans à Rome et y mouriràtemps pour étre enseveli par Innocent. Que signaler de plus aprés une pareille incohérence? Il y a intérét pourtant à remarquer que leur style encore différencie les deux vies syriaques. La premiére est un bon texte araméen; les seuls hellénismes qu'on y reléve sont ceux qui, naturalisés par l'autorité de la Peschito, figurent dans les meilleurs écrits de la bonne époque. Au contraire, l'influence d'une source grecque est souvent sensible dans la seconde; et, pour noter en passant un fait curieux que je me garderais bien d'ailleurs de présenter comme concluant à lui seul, dans un passage où elle avait à reproduire une idée exprimée déjà par la première vie, elle a, de préférence au mot sémitique qu'employait celle-ci, gardé l'expression grecque offerte par le texte qu'elle traduisait |.
1. Cf. p. a, 1. 5 : Fous) ca dus, et p. NS, |. 16 : —2252 Eam malo,
Ainsi, des deux vies syriaques, la seconde n'est qu'un complément postérieur, la première seule est la véritable légende : BYriaque d'Alexis. Elle est plus encore, elle est la légende originale du saint. C'est dans cette vie, telle que la donnent seule les trois plus anciens manuscrits et telle qu'on peut la lire dans la premiére moitió de ma traduction, c'est dans ce récit sans apprét d'événements naturels, qui va de la naissance du saint à Rome jusqu'à sa mort à Edesse, dont les données historiques sont vraies ou vraisemblables, et qui se présente à nous signé
L4 d'un témoin oculaire et méme d'un ami du saint !, c'est là sans aucun doute qu'il faut voir la forme primordiale de toute la légende d'Alexis.
Les manuscrits qui nous ont conservé cette vie syriaque sont du VI^ siècle; un d'entre eux parait méme remonter jusqu'à la fin du V*. Or nous savons que le plus ancien des textes grecs et latins de notre légende, ]e canon de Josèphe, ne peut être en
" aucun cas antérieur au IX? siècle. Mais la preuve qui ressort du rapprochement de ces dates n'est pas absolue, et de ce qu'on ne connait pas de texte grec antérieur aux manuscrits syriaques, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'un semblable texte n'ait pu exister. I] nous faut chercher d'autres preuves qui heureusement ne font pas défaut. Etant donné que toutes les versions sont d'accord pour placer à Edesse la partie incontestée de l'histoire, il y a déjà en faveur de la priorité de la légende édessienne une présomption, que viennent fortement accroître le style tout araméen et, par endroits, la couleur orientale du récit. La comparaison de cette légende édessienne avec la légende gréco-latine changera notre présomption en certitude. Que le fond d'une légende soit ou non authentique, la marche réguliére de son dévelop-
pement n'est jamais du merveilleux au naturel, de la recherche à lasimplicité;elletend às'amplifier plutótqu'àse restreindre. Cette loi va nous fournir un sûr criterium. D’après les versions grecques et latines Alexisquitte Edesse fuyantla célébrité etrevient à Rome,
1. Non pas que j'admette que le paramonarius soit réellement l'auteur ‘de notre légende. Elle est l’œuvre d'un écrivain plus habile et plus instruit Á que pouvait l'étre un frère portier. Mais elle a dû, je le montrerai, être rédigée peu de temps aprés les événements qu'elle raconte, et je crois trés-possible qu'elle l'ait été en effet sur les indications et le témoignage
du paramonarius; toutefois, aprés sa mort.
où il vit et meurt inconnu dans la maison de ses parents. « Meri- » tum te sancta conversatione laudes Christus, vir gloriose, iterum » reddit patria tametsi nolles ac temporalem honorem fugeres. Tu » nulli prorsus cognitus, vir sancte, perseverasti ad, portas tuorum » parentum sedens . . .» (Josèphe, odes 6 et 7 du Canon). Si c’eût été là la tradition primitive, croit-on qu'il en füt jamais sorti une histoire du saint le faisant mourir à Edesse et sacrifiant ainsi sans motif toute une méritoire moitié de sa vie? Quand la légende gréco-latine raconte que c'est une voix partie de l'image méme de la Mère de Dieu, qui révéla au gardien du temple d'Edesse l'existence du saint et lui ordonna de l'amener devant elle (« Te latentem. . . . Virgo nuptias non experta, Christique » (abernaculum , manifestat. οἱ gloriosum reddit latere volentem » Joséphe, ode 6), est-il possible qu'on voie là le trait primitif? Et le passage correspondant de la légende syriaque, oü le saint qui passait toutes ses nuits sous le vestibule du temple, «de- « bout prés d'une colonne, les bras en croix et priant», est accidentellement découvert par le gardien, sorti à unc heure inaccoutumée de la nuit.pour voir si c'était le temps de l'office, — expliquera-t-on ce passage comme une correction de quelque auteur fanatique de la vraisemblance? Je ne parlerai pas des faits miraculeux où semble se complaire la seconde moitié de la viegréco-latine, puisqu'elle était inconnue de la vraielégende syriaque. Il suffira de parcourir rapidement la première partie, de montrer comme elle vise à l'effet dans chacun de ses détails, ^ et de lui opposer la simplicité, je dirais presque la vulgarité du récit édessien. Chez le biographe syrien, qui ne connait méme pas le nom du saint, l'Homme de Dieu! est tout bonnement le fils unique et longtemps désiré de nobles et riches Romains.
1. Telle est la plus ancienne et d'abord l'unique appellation d'Alexis.
e nom de Æiscia, qu'on trouve dans de trés-anciens calendriers syriens, ne fut adopté que plus tard. Celui d'Alexis est encore plus récent et date seulement de l'introduction de la légende en Europe. L'appellation d'/Jomme de Dieu ne cessa d'ailleurs jamais d'étre en usage. Nos vies syriaques, méme les derniéres, n'en connaissent pas d'autre, et dans les vies européennes elle accompagne habituellement le nom du saint : Alexis, l'Homme de Dieu. — Que l'expression là ou ]o-3* Ἰλλ]ςο pàt occasionnellement s'appliquer à n'importe quel saint, j'ai à peine besoin de dire que de nombreux exemples l'attestent. Mais prise absolument, dans la littérature hagiographique et surtout dans le titre d'une légende, elle désigne toujours Saint Alexis.
-” Le légendaire grec sait le nom d'Alexis, celui de son père et celui de sa mére, et le contraste ne lui semblerait pas suffisant entre la vocation du fils et la condition des parents, si le pére n'était sénateur et le premier à la cour du prince, s'il n'avait trois mille esclaves en vétements de soie avec des ceintures dorées. Il fait d'Alexis un jeune homme d'une prompte et haute intelligence, instruit en toutes sciences; pour l'auteur syriaque c'est un bon élève, tranquille, appliqué et si modeste que ses parents le croient simple et s'ingénient pour le dégourdir. Ils le marient enfin; mais le jour des noces, au moment où la fiancée va venir, Alexis prie un de ses paranymphes de l'accompagner jusqu'au port pour une promenade. Celui-ci s'étonne et d'abord résiste à ce qui lui paraît une étrange fantaisie. Il cède pourtant et Alexis s'embarque. Reprenons dans la légende gréco-latine le récit des derniers faits. C'est une fille de roi que les parents d'Alexis lui donnent en mariage aprés une longue insistance. Et il ne la quitte pas avant la cérémonie : où serait alors le merveilleux et le touchant du sacrifice? Il faut que le mariage soit célébré, que la nuit de noces soit venue, et qu'Alexis, conduit par son père à la chambre nuptiale, entretienne sa jeune femme de l'époux céleste et lui fasse partager le mérite de la séparation. Je m'arréte dans ces rapprochements, que le lecteur pourra poursuivre aisément lui-même. Plus on comparera les deux légendes, plus on remarquera l'allure égale et franche du récit syriaque, le caractére naif et vrai des relations du saint avec le portier, le cours et l'issue logiques de sa vie, de sa maladie et de sa mort. L'intervention de l'évéque Raboula n'a rien que de vraisemblable, et les traits sous lesquels il est présenté semblent bien d'accord avec ce que l'histoire savait déjà de lui. C'était, d’après la vie d'Alexis, un grand bátisseur. Or le goût des monuments paraît avoir été commun à presque tous les évêques ses prédécesseurs et ses successeurs, à en croire la Chronique d'Edesse qui nous apprend de Raboula lui-même «qu'il édifia le temple de Mar Stephanos, qui était auparavant »la synagogue des Juifs!». On pourra se refuser à croire que la cause de sa remarquable charité ait été réellement la mort de notre saint; mais cette charité du moins devra rester hors de