‹ Grammatica linguæ græcæ vulgarisChapitre 130 sur 196 · Juillet, t. IV, p. 254, note p · texte numérisé non relu

Juillet, t. IV, p. 254, note p

2. Sic dans le canon de Joséphe, — dans la vie carschouni de Paris, — dans la vie romaine, — dans Surius, — dans le manuscrit de Munich.

8. Voyez la Chronique de Josué le Stylite, à l'année 816 des Grecs (édition de l'abbé Martin, $ 88) : «L'empereur donna à l'évéque vingt livres,

avant qu'il devint célébre à l'étranger. D'autre part, on ne peut douter qu'il ait existé une rédaction grecque de la nouvelle lé-

: gende avant le canon de Josèphe, avant le IX? siècle. On s'en

convainc rien qu'en lisant le canon. Il saute aux yeux que ce

n'est pas là un récit de la vie de notre saint, mais seulement un

/'éloge poétique, dont l'auteur, s'inspirant d'une histoire déjà fa-

miliére à tous, s'est contenté de faire de bréves allusions aux plus marquants des événements qu'elle racontait. L'hymne de Josèphe est à la légende byzantine d'Alexis à peu prés ce que l'Adeste fideles et 1Ο filii sont aux récits de la nativité et de la résurrection du Christ. C'est par une rédaction grecque antérieure au canon que la légende d' Alexis revint en Syrie, où elle marqua dans la seconde vie syriaque les traces de son retour. Car il faut se rappeler qu'une des cinq copies que nous possédons de cette seconde vie syriaque parait remonter, par son type d'écriture, au IX" siècle, et être déjà aussi ancienne que le canon. Or la classification des manuscrits nous a appris qu'il y avait eu au moins quatre intermédiaires entre cette copie et le texte original étranger dont elle reproduit la traduction. C'est aussi de cette rédaction grecque antérieure au canon que dériva plus tard la légende romaine. En effet, la seconde vie

' syriaque et la seconde moitié de la vie romaine présentent sou-

vent, et entre des phrases entiéres, une telle similitude, qu'il est impossible de n'en pas chercher l'explication dans un auteur commun. Α qui la chercherait ailleurs, — soit qu'il voulüt voir la source de la seconde vie syriaque dans la vie romaine, soit que, prévenu par l'origine syrienne de l'archevéque Serge, qui

pour frais de réparations faites au rempart, et l'eunuque Urbicus, dix livres, pour la construction d'un martyrium en l'honneur de la bienheureuse Marie.» Un passage de la lettre de Siméon de Beit-Arsam sur les Nestoriens prouve que Josué n'a point voulu parler d'une reconstruction, mais bien d'une fondation de ce martyrium : « Defuncto autem Iba, omnes Persæ una cum reliquis Edessenis scriptoribus, qui ejusdem persuasionis erant, excedere Edessa jussi sunt : Item. schola, ubi Perse literas Edessæ edocebantur, opera ac studio beati Mar Cyri Edesseni episcopi, jussuque Zenonis Romanorum imperatoris funditus eversa est, cujus loco templum nomini S. Maric Dei genitricis excitatum» (Assemani, Bibl. Orient., t. I, p. 353 et 204). Il faut donc rejeter comme fabuleuse la donnée de la vie de Saint Ephrem (Assemani, op. laud., t. I, p. 52), d'aprés laquelle l'empereur Jovien aurait été averti, par une vision miraculeuse dans le temple de la Mére de Dieu à Edesse, de la mort do son prédécesseur Julien l'Apostat (363 de J. Chr.).

introduisit à Rome le culte de Saint Alexis, il préférát supposer de méme à la légende romaine une origine syrienne immédiate, — il a été d'avance répondu plus haut. Je crois l'avoir bien prouvé, c'est à Constantinople qu'on doit placer le point de départ de la légende nouvelle, le centre d'oà rayonna tout ce qui n'est pas dans la légende d'Alexis l'antique récit édessien. Le canon de Joséphe, les vies grecques, les vies latines, la seconde vie syriaque, tous les textes que nous possédons, proviennent à des degrés différents de la rédaction grecque antérieure au ΙΧ siècle, dont il faut admettre l'existence, et c'est par la comparaison méthodique de ces textes que nous essaierons tout à l'heure de retrouver les lignes les plus intéressantes de cette rédaction perdue. .

Mais, auparavant, il convient de parler d'un curieux remaniement de la légende, qui ne peut étre classé ni parmi les versions gréco-latines, ni avec les versions syriaques : c'est la vie carschouni du Vatican, dont la première partie οἱ la plus importante pour nous a été traduite et donnée par les Bollandistes. Cette vie dut son existence à la méme raison qui détermina la formation de la légende syriaque composite. Celle-ci était née, nous le savons, du désir de diminuer l'énorme écart qui séparait la légende byzantine de la vieille légende édessienne. Le but que se proposa, à son tour, l'auteur de la vie carschouni, fut d'atténuer les différences qui étaient demeurées entières entre la première moitié de la légende byzantine et la première vie de la légende syriaque composite, et, par suite, le désaccord qui existait souvent entre les deux vies de cette dernière. Pour cela faire, il a assez habilement amalgamé les légendes byzantine et édessienne. Il a d'ailleurs pris pour base de son travail la légende syriaque et l'a suivie pas à pas, conservant sa division en deux parties, et reproduisant la transition qui les réunit. Autant que possible, 1] a tout gardé des légendes qu'il fondait ensemble, la nuit de noces à cóté de l'épisode du paranymphe, la maladie et la mort à Edesse à cóté de la révélation miraculeuse

1. Dans le. manuscrit n? LV, à la page 53. Ce manuscrit a été exécuté par un moine nommé Abraham, du couvent de Saded, aux environs de Damas, l'année 1856 de l'ére des Grecs (1545 de J. Chr.). La vie d'Alexis y porte le titre suivant : Acta Sancti Viri Dei, qui et Mar Riscia, filii Euphemiani, ex urbe Roma.

qui tire le saint de son obscurité. En quelle langue a été d'abord écrit ce remaniement? Peut-étre en syriaque, comme l'ont pensé les Bollandistes; peut-étre directement en arabe !. La vie carschouni du Vatican n'a plus pour nous, sans doute, la méme valeur qu'elle avait autrefois, tant que les vies syriaques furent inconnues. Mais elle peut encore nous aider utilement à ressaisir les traits primitifs de la première moitié de la légende byzantine.

Présentons en méme temps au lecteur une autre vie carschouni, inédite, qui se trouve dans un manuscrit de la Bibliothéque nationale de Paris?. Nous verrons que ce texte a, pour notre étude, un prix spécial. Non qu'il soit, plus que d'autres, exempt de fautes et d'altérations; mais il est le seul représentant de la légende byzantine qui n'ait pas subi d'influence étrangére. Son auteur n'a rien connu de la vie romaine et, ce qui surprend davantage, semble n'avoir pas utilisé les vies syriaques.

S'il a été nécessaire plus haut de procéder d'abord à la classification des manuscrits, avant d'établir sur cette base une édition critique du texte de la légende syriaque, ici encore nous ne saurions rechercher avec certitude les données originales de la légende byzantine, sans commencer par opérer le classement des versions qui en sont directement dérivées, vies grecques et latines, seconde vie syriaque et vies en arabe-carschouni. Certaines de ces versions sont malheureusement restées hors de ma portée. Il y aurait eu sans doute profit à consulter les vies arabes

l. Je crois devoir abandonner l'opinion que j'ai avancée plus haut (p. XXXVII, note 2). Il n'y a qu'en Syrie qu'on ait pu éprouver le besoin de corriger par des emprunts faits à la légende byzantine les discordances des deux vies syriaques. C'est donc dans ce pays, sans doute à une époque assez tardive, que notre remaniement a été composé; et l'on ne saurait soutenir dés lors qu'il a été écrit en grec. La présence dans la version carschouni du Vatican de quelques hellénismes m'avait amené à ma premiére opinion. Mais ces hellénismes peuvent étre aussi bien un legs du texte byzantin, dont l'auteur de la version carschouni s'est inspiré pour son travail.

2. Voir H. Zotenberg, Catalogues des manuscrits syriaques οἱ sabéens de

la Bibliothèque nationale (Paris, 1874), n° 197, 3°, j : D ADS NA digo

qui existent à la Bodléienne, à la Vaticane et dans quelques autres bibliothéques. Je regrette encore plus de n'avoir pu me procurer la copie d'une vie grecque attribuée à Siméon Métaphraste et faisant partie d'un manuscrit conservé autrefois dans la Bibliothéque des Missions urbaines de Génes!. Enfin j'aurais aimé pouvoir faire une étude directe de la vie en slavon ecclésiastique, que je ne connais que par les renseignements de M. Dachkof. Néanmoins, les secours que nous eussent apportés ces nouveaux éléments de comparaison ne sont pas absolument indispensables. Les versions dont nous pouvons interroger le texte, et que j'ai fait connaitre, sont déjà assez nombreuses, elles remontent à des áges et proviennent de pays assez divers, pour qu'il y ait chance de déterminer, par l'examen de leurs divergences, le rang de chacune et sa valeur relative, et d'établir l'échelle de filiation nécessaire pour arriver à leur auteur commun. Autant que j'ai pu m'en convaincre par un dépouillement minutieux de leur contenu, ces versions doivent se relier entre elles comme le montre le tableau ci-contre?.

Prenons un à un, pour les justifier, les différents énoncés de ce tableau. C'est le meilleur moyen de refaire rapidement, en compagnie du lecteur, l'analyse des variantes les plus intéressantes de nos versions.

1. Voyez Edouard de Muralt, Essai de chronographie byzantine (Saint- Pétersbourg, 1855), p. XVI. — Il n’est guère probable que cette vie soit seulement un double de celle, attribuée aussi à Métaphraste, que reproduit le manuscrit de Vienne. La date du 17 juillet, qu'elle assigne à la célébration de la féte d'Alexis, ferait présumer plutôt qu'elle s'écarte de ious les textes grecs connus et méme du texte latin de Surius, pour se rapprocher de la légende romaine. Cette date peut n'étre cependant qu'un emprunt isolé fait à cette dernière légende.

2. Je n'ai pas jugé utile de faire figurer dans ce tableau la vie latine italienne, non plus que les vies des Gesta Romanorum (1473?), de Jacobus de Voragine (Legenda aurea Sanctorum, XIII? siècle), de Petrus de Natalibus (Catalogus Sanctorum, 1493), de Boninus Mombritius (Sanctuarium, vers 1479), de Vincentius Bellovacensis (Speculum historiale, XIII* siècle). La premióre n'est, comme il a été dit, qu'un remaniement de la légende romaine; les cinq autres ne sont que des abrégés plus ou moins succincts de cette légende. De toutes, on ne tire à peu prés aucun renseignement que la vie romaine des Bollandistes ne fournisse avec plus d'autorité. Il suffira de les citer, dans les cas très-rares où elles nous auront gardé la lecon d'un manuscrit différent de celui suivi par les Bollandistes.

1? La seconde vie syriaque et la légende romaine (représentée par la vie latine des Bollandistes) proviennent toutes deux de la rédaction grecque primitive à laquelle doit étre spécialement réservé le nom de légende byzantine, et elles n'en proviennent pas l'une par l'autre. — C'est là un fait acquis déjà. Il a été établi, quand on a recherché la source dela seconde vie syriaque et démontré l'existence d'une légende byzantine originale.

Original byzantin.

M(Métaphraste). Josèphe. CM eene syriaque.

| TT M 2 Vie carschouni Vie carschouni Légendo romaine. | de Paris. du Vatican.

nn M 3 a . M 4 ^. mn” “nes eme, "Agapius. M 5 Ms. de Vienne.

à ——— ... Surius. Ms. de Munich.

Nora. Je marque par —— les rapports directs, par --- les influences

indirectes.

2^ L'hymne de Joséphe provient aussi indépendamment de Ja légende byzantine, et aucune des autres versions ne provient d'elle. — Cela a à peine besoin d'étre prouvé. Voir dans cette hymne, comme on l'a voulu, la source de toutes les vies d’Alexis, ou seulement de quelques-unes, est une erreur insoutenable. Sa date la fait sürement postérieure à deux d'entre elles, à la seconde vie syriaque et par conséquent à la légende byzantine, Et d'ailleurs, sa nature méme et sa forme devaient la rendre stérile. Elle ne peut non plus procéder d'un autre texte que la légende byzantine. Il n'y avait, en dehors de celle-ci, que la seconde légende syriaque qui existât déjà du temps de Joséphe. Or il est peu probable qu'il l'ait connue, et il serait tout à fait invraisemblable que, la connaissant, il l'eüt choisie pour s'en inspirer, de préférence à la légende byzantine ou aux copies grecques de cette légende qu'il devait avoir sous la main.

3° La vie carschouni du Vatican procède à la fois de la seconde légende syriaque οἱ de la légende byzantine ou d'une copie perdue de cette légende. — Je ne retiendrai pas longtemps le lecteur sur ce point, qui a été éclairci plus haut. Il me reste seulement à montrer que c'est bien une copie perdue de la lé-

gende byzantine, et non quelqu'une des versions qui nous en sont parvenues, que la vie carschouni du Vatican a utilisée.

PA Toutes ces versions, en effet, sauf la vie carschouni de Paris,

placent dans l'église de Saint-Boniface la cérémonie du mariage d'Alexis. C'est au contraire dans l'église de Saint-Pierre que notre vie fait couronner le saint, en langage moderne, qu'elle fait célébrer son mariage. Cette dernière leçon est évidemment la vraie et la plus ancienne; l'autre n'a pu prendre naissance qu'aprés l'introduction du culte d'Alexis à Rome et son instauration dans l'église Saint-Boniface. D'ailleurs, on songerait en vain à expliquer la leçon de notre vie carschouni par une préférence donnée ici à la leçon du texte syriaque sur la leçon de l'autre source, quelle qu'elle fát; car, dans la première vie syriaque, aucune mention n'est faite d'une célébration religieuse du mariage et aucune église n'est par conséquent indiquée !.

4? La vie carschouni de Paris tire elle aussi son origine d'une copie perdue de la légende byzantine. En effet, elle ne connait pas, non plus que la vie carschouni du Vatican, l'église de Saint-Boniface et fait célébrer le mariage du saint dans l'église de Saint-Pierre. Mais elle se sépare nettement de la vie du Vatican et de la seconde légende syriaque en ce qu'elle n'est pas divisée comme celles-ci en deux parties, qu'elle supprime la mort du saint à Edesse et ne dit absolument rien de l'évéque Raboula. Une autre curieuse lecon nous la montre encore en opposition avec ces deux textes et d'accord avec les versions grecques et latines. D’après la première vie syriaque et d’après la vie du Vatican, l'Homme de Dieu, parti de Rome, débarque à Séleucie, pour se rendre de là à Edesse. D’après toutes les autres vies, il débarque à Laodicée. Si mon classement des textes est le bon, l'accord de la vie carschouni de Paris et des versions grecques et latines nous assure la lecon de la rédaction byzantine originale, et c'est celle-ci qui a dû changer Sé-

1. La premiére vie syriaque ne parle que d'une deductio de la fiancée dans la maison de l'Homme de Dieu. Preuve de plus en faveur de son exactitude. Car il suffisait alors, selon le droit romain, pour la formation du mariage, qu'il y eût consentement des parties et que la femme fût mise à la disposition du mari. S'il pouvait suivre une cérémonie religieuse, celle-ci avait un caractère purement privé. Il en fut ainsi jusqu'à la fin du IX* siècle, où Léon le Philosophe, par la novelle 89, exigea une célébration religieuse pour la validité du mariage.

leucie en Laodicée. Ce changement s'explique parfaitement. Séleucie, dont le port fut longtemps le plus fréquenté de la Syrie septentrionale, était entièrement déchue au VI siècle de l'ère chrétienne. Un texte composé avant l'an 500, comme la primitive légende édessienne, a bien pu encore faire atterrir un vaisseau romain dans cette ville; mais il est tout naturel qu'à Constantinople, quelques centaines d'années plus tard, on ait renouvelé ce détail et remplacé Séleucie par sa rivale plus heureuse, Laodicée.

Un passage, où notre vie se range au contraire du côté de la légende syriaque et de la vie carschouni du Vatican, m'avait fait croire d'abord qu'elle avait dû avoir connaissance de l'une ou de l'autre. Elle reproduit en effet, tout en le modifiant et l'abrégeant, l'épisode du paranymphe, inconnu de nos versions grecques et latines. Au sortir de la chambre nuptiale, le saint rencontre un de ses amis et se fait accompagner par lui jusqu'au port. Il me paraît décidément plus vraisemblable de rapporter cette leçon, comme les précédentes, à l'original byzantin, qui la tenait lui-même naturellement de la primitive légende édessienne. C’est donc par un canal pur de tout affluent que la vie carschouni de Paris dérive de la légende byzantine.

5° La légende romaine, les vies grecques du manuscrit de Vienne, du manuscrit de Munich et d'Agapius, et la vie latine de Surius proviennent de la légende byzantine par un intermé- " diaire commun. — On doit admettre cela comme certain, si réellement la légende byzantine faisait une place dans le récit à la scène du paranymphe. La suppression de cette scène, également absente de nos cinq versions, remonterait alors à cet intermédiaire commun. Ce serait encore lui qui, à la seule donnée historique offerte par la légende byzantine, la mention d'Innocent comme archevéque de Rome dans le temps de la mort du saint, aurait ajouté dans l'explicit de son récit une indication nouvelle, inconnue, cela va sans dire, de la seconde vie syriaque et de nos deux vies carschouni, lesquelles sont issues par d'autres branches de la légende byzantine. Cette indication a été diversement modifiée par deux des trois versions au bas desquelles nous la retrouvons!; mais on est sans doute autorisé à

1. Surius : in eaque [arca] corpus sanctissimum posuit [imperator] XVI. Culendas Aprilis, Archadio εἰ Honorio imperatoribus, Innocentio autem primo

en rétablir comme il suit la teneur primitive : «..... et dans cette chásse on déposa le corps précieux du saint le dix-septióme jour du mois de mars, sous les règnes d' Arcadius et d'Honorius, empereurs des deux Romes, et sous l'épiscopat d'Innocent. »

Ainsi conçue, cette seconde donnée; historique n'a rien que de plausible. Tout ce que l'on savait de l'époque d'Alexis se bornait à ceci, que sa mort était arrivée au temps d'Innocent; nulle raison ne s'opposait donc à ce qu'on plaçât aussi cette mort au temps d'Honorius et d'Arcadius, ces trois personnages ayant tenu simultanément le pouvoir pendant six ans environ, de 402 à 408. Mais il n'en va pas de méme pour un troisióme renseignement que prétendent nous apporter quatre de nos versions. Elles débutent par une phrase qui trahit la plus naive inconséquence, dés qu'il est certain que la légende byzantine faisait assister Innocent aux funérailles du saint: «Il y avait à Rome, au temps des empereurs Arcadius et Honorius, un homme du nom d'Euphémianus . ....!» Remarquons que c'est Euphémianus, qui est donné commele contemporain des deux empereurs. Sa femme est d'abord stérile, et Alexis nait assez longtemps aprés leur mariage. Or il ne s'est écoulé entre l'avénement des fils de Théodose et la mort d'Innocent que vingt-deux années, laps de temps tout à fait insuffisant pour les événements de notre histoire. Évidemment ce ne doit pas être le même auteur, qui a ajouté

pontifice; — Manuscrit de Munich : Τὸ tipuov Αλεξίου σχῆνος...... τῇ σορῷ δίδοται * £v τῷ τοῦ χορυφαίου τῶν αποστόλων Πέτρου ναῷ τιµίως χατατεθὲν. "Exi Λρααδίου xai ‘Ovwplou τῶν βασιλέων Ρώμης ἑκατέρας * καὶ Μαρχιανοῦ ἐπισκόπου ' ἑπτακαιδεκάτην τηνικαῦτα τοῦ μαρτίου μηνὸς ἄγοντος. — Agapius : Ἐκοιµήθη δὲ o "Όσιος τῇ (ς΄ Mapzlou pnvos, ἔτει ἀπὸ Χριστοῦ τετραχοσιοστῷ, xai δεχάτῳ, ἐν τοῖς γρόνοις Ονωρίου βασιλέως Ῥώμης xai Μαρχιανοῦ ἀργιεπισχόπου, καθώς τινες γράφουσι, ἕτεροι δὲ Ἰννοχεντίου. Ἐν δὲ Κωνσταντινουπόλει βασιλεύοντος Θεοδοσἰου υἱοῦ ᾿Αρκαδίου.

1. Sic dans Surius et Agapius. Le manuscrit de Munich dit seulement : «au temps de l'empereur Honorius ». Pour la légende romaine, le manuscrit suivi par les Bollandistes omet la phrase, mais elle existait dans d'autres manuscrits; voyez les Acta Sanctorum, juillet, t. IV, p. 250, B. Nous sommes de méme fondés à croire que, si elle manque dans le manuscrit de Vienne, c'est par suite d'un oubli ou d'une suppression. Certaines variantes, qu'on trouvera discutées en leur lieu, sont là pour nous assurer que le texte de ce manuscrit a la méme source immédiate que ceux de Surius et du manuscrit de Munich.

au texte de la légende byzantine ces données contradictoires du commencement et de la fin. La meilleure, et je suis tenté de dire la seule manière d'expliquer leur réunion dans quelquesunes de nos versions est de supposer entre celles-ci et l'original byzantin deux intermédiaires au lieu d'un seul. Au rédacteur du premier, — Siméon Métaphraste, si je ne me trompe, — remonterait l’additiôni finale, soit qu'il ait mis à profit des traditions répandues de son temps, soit qu'il ait seulement avancé des hypothéses personnelles, basées sur la fixation au 17 mars de la féte du saint et sur la coincidence partielle du pontificat d'Innocent avec les régnes d'Árcadius et d'Honorius. Ce serait l'auteur du second intermédiaire, habitué sans doute à associer au souvenir d'Alexis les noms de ces princes, qui les aurait inscrits au début méme de la légende, comme une date s'appliquant dans son esprit à l'ensemble de l'histoire du saint, plutót qu'au fait spécial de la faveur et de la puissance d'Euphémianus.

6? Ce second intermédiaire, M2, a donné naissance à deux versions au moins. D'une part à la légende romaine, marquée par les modifications suivantes : mariage et funérailles célébrés dans l'église Saint-Boniface, non plus dans l'église de Saint- Pierre; — date des funérailles reportée du 17 mars au 17 juillet!; — Innocent, jusqu'alors qualifié d'archevéque de Rome et présenté sur la méme ligne que les empereurs, prenant maintenant la préséance et décoré du titre de pontifex maximus; — Honorius et Árcadius nommés dans le cours du récit et figurant en- ‘semble, en dépit de l'histoire, à la mort du saint. Il a donné naissance, d'autre part, à une version grecque, M3, d'oü sont dérivés, à des degrés différents, nos quatre derniers textes : Surius, Agapius, les manuscrits de Vienne et de Munich. Cela nous est assuré par deux variantes. D'aprés la seconde vie syriaque et la légende romaine, dont l'accord a sa cause dans l'original byzantin lui-méme, Alexis, fuyant d'Edesse, se rend à Laodicée, où il s'embarque pour Tarse. D’après ces deux textes encore, Euphémianus, à qui les empereurs reprochent de leur

1. Pour quelles raisons la féte de Saint Alexis, célébrée d'abord le 3 novembre chez les Syriens (Acta Sanctorum, juillet, t. IV, p. 263, C et D), a-t-elle été fixée au 17 mars par l'église grecque et plus tard au 17 juillet par l'église latine? Les Bollandistes l'ignorent, et je ne suis pas plus qu'eux en mesure de l'expliquer..

avoir caché la présence du saint dans sa maison, fait venir le chef de ses esclaves pour l'interroger; et seulement après la réponse de celui-ci, qu'il ne sait rien, on décide d'aller faire des recherches dans la maison d'Euphémianus. Agapius, Surius, les manuscrits de Vienne et de Munich ne font aucune mention du chef des esclaves; ils ne nomment pas Laodicée et disent seulement que le saint se rendit au bord de la mer, où il prit place sur un vaisseau qui allait à Tarse. Omissions communes, donc auteur commun. À cet auteur je fais aussi remonter la responsabilité d'une faute plus grave, qui a persisté dans deux versions et laissé sa trace dans une troisième. Il avait, dans le cours du récit et dans les indications historiques de la fin de la vie, remplacé le nom d'Innocent par celui de Marcien : par une erreur surprenante, car un archevéque de ce nom n'a existé ni à Rome, ni à Constantinople. Le manuscrit de Vienne a retranché les indications finales, mais gardé le nom de Marcien dans le récit. Au contraire, le manuscrit de Munich a supprimé ce nom dans le récit et l’a conservé dans la formule finale: «sous les régnes d' Arcadius et d' Honorius, empereurs des deux Romes, et sous l'épiscopat de Marcien.» Agapius et Surius, qui semblent bien avoir connu la légende romaine et s'en étre inspirés parfois pour modifier le texte grec qu'ils suivaient, ont corrigé la faute en question. Le premier a rétabli le nom d'Innocent au lieu de celui de Marcien dans le cours de la légende; mais, comme il lui restait peut-être quelques scrupules, il a rédigé ainsi l'explicit : «Le saint mourut le 17 du mois de mars, l'année du Christ 410 ', au temps d'Honorius, empereur de Rome,

1. Les Μεπαα magna Grecorum nomment dans l'éloge d'Alexis l'empereur Honorius. Le ménologe slavo-russe dit que le saint vécut en l'an 400, sous les empereurs Honorius et Arcadius. Mais, hors Agapius, on ne trouve indiquée l'époque précise de la mort du saint que dans les vies qui se rattachent à la légende romaine. Jacques de Voragine et Mombrizio disent : vers 398; — Pierre des Natalles : vers 388; — les Gesta Romanorum et la vie italienne : vers 328 (sic); — Vincent de Beauvais : anno Archadi οἱ Honorii VIII, Roma Alexis vita mirabilis declarata est.

I] me paraît trés-vraisemblable qu'Agapius, qui connaissait la légende romaine, a connu aussi et utilisé l'inscription de la chapelle fondée par la famille Savelli, dans l'église de Saint-Alexis, à Rome : «Sub gradu sto in paterna domo D. Alexius, Romanorum nobilissimus, non ut filius, sed tamquam pauper advena receptus, asperam. egenamque vitam duxit annis XVII; ibique purissimam animam creatori suo feliciter reddidit anno CCCCXIV,

et de l'archevéque Marcien, selon les uns, Innocent, selon les autres; et sous le régne de Théodose, fils d'Arcadius, à Constantinople.» Surius, plus résolu, a rejeté décidément le nom de Marcien. Il a tu, dans le récit, le nom de l'archevéque et. dans l'explicit, il est revenu, par une correction qui s'imposait, aux données primitives : <Archadio et Honorio imperatoribus, Innocentio autem. primo pontifice.»

.. On a noté tout à l'heure, comme une des innovations de la légende romaine, la substitution de l'église Saint-Boniface à l'église Saint-Pierre, dans les deux circonstances du mariage et des funérailles d' Alexis. Or trois de nos textes, Surius, le manuscrit de Munich et Agapius, tout en gardant Saint-Pierre pour la cérémonie des funérailles 1, placent à Saint-Boniface la célébration du mariage; et si le quatriéme, le manuscrit de Vienne, passe sous silence tout ce qui touche à cette célébration, en revanche c'est dans l'église de Saint-Boniface, au lieu de l'église de Saint-Pierre, qu'il fait déposer les restes du saint. Faut-il voir là un emprunt direct fait par chacun de ces textes à la légende romaine, et doit-on conclure que non seulement Surius et Agapius, mais encore les auteurs des textes de Munich et de Vienne ont connu cette légende? Je ne le crois pas. Ce serait un hasard trop étonnant que trois rédacteurs soient tombés séparément d'accord, sans aucune raison pressante, pour modifier une même leçon dans un passage et la garder dans un autre. Mieux vaut admettre que l'emprunt, dans le cas présent, a été fait par M 3, l'auteur commun de nos quatre textes, qui par suite doit n'avoir été rédigé que postérieurement à la formation de la légende romaine. Entre cette légende et la version du manuscrit de Munich, il n'y a pas eu le moindre rapport direct. On ne saurait être aussi affirmatif pour la version du manuscrit de Vienne. Pourtant, le désir d'effacer la contradiction qu'il y avait à faire célébrer le mariage du saint dans l'église placée sous son

Innocentio I, PP., et Honorio et Theodosio II imperantibus.» (Voyez Acta Sanctorum, juillet, t. IV, p. 242, B.) C'est sans doute à cette inscription, qui nous a été conservée par une vieille description de la ville de Rome, que le moine grec a emprunté la date de 410 pour la mort du saint, et la mention de Théodose II au lieu d'Arcadius.

1. Agapius dit : «la grande église»; mais quelle autre église qne Saint- Pierre pouvait-il entendre par ces mots?

invocation auxiliaire et ses funérailles dans une autre église, a bien pu suffire pour décider l'auteur de cette version à rattacher la seconde cérémonie au méme lieu qu'on disait déjà témoin de la première, à l'église de Saint-Boniface.

1? Les textes provenant de M3 se divisent d'abord en deux branches : l'une avec le seul Agapius, l'autre avec le manuscrit de Vienne, le manuscrit de Munich et Surius. L'origine commune de ces trois dernières versions, ou, en d'autres termes, l'existence de M 4, est assurée par les variantes qui suivent. Dans Agapius et la légende romaine, comme aussi dans les vies carschouni de Paris et du Vatican, après le mariage d' Alexis, l'ordre du récit est celui-ci : départ du saint de Rome, son arrivée à Edesse, sa vie dans cette ville; inquiétude d'Euphémianus, qui envoie des esclaves dans tous les pays pour chercher son fils, insuccès des recherches et retour des esclaves; douleur et lamentations de la mère du saint et de sa fiancée. Le manuscrit de Vienne, le manuscrit de Munich ct Surius, aprés nous avoir décrit la vie du saint à Edesse, passent de suite à la douleur de sa mère et de sa fiancée, et seulement alors nous racontent comment son père le fit chercher vainement par tous pays. J'appelle l'attention du lecteur sur l'importance d'une semblable variante : elle me paraitrait décisive à elle toute seule. Mais en voici deux encore qui vont témoigner dans le même sens. Ágapius, la légende romaine, les vies carschouni de Paris et du Vatican, disent simplement que le saint, débarqué à Laodicée, se rendit à Edesse; Surius et les manuscrits de Vienne et de Munich ajoutent qu'il se joignit à des voyageurs pour faire la route. Ailleurs, tandis que dans la légende romaine et les vies carschouni une image de la Mére de Dieu parle deux fois au portier, d'abord pour lui ordonner d'introduire le saint dans le temple, ensuite pour lui révéler où il trouvera le saint, dans Surius et le manuscrit de Munich !, il n'y a plus qu'une seule allocution de l'image.

8° La division en deux nouvelles branches des textes dérivés de M 4 et l'existence de M 5, source du manuscrit de Munich et de Surius, sont des faits non moins certains que celui que nous

1. Agapius et le manuscrit de Vienne ont supprimé toute révélation

miraculeuse. Mais ce n'est là qu'une rencontre accidentelle et, si l'on peut dire, un accord négatif.

venons d'établir. Nous en avons pour preuves différentes modifications, opérées par le rédacteur méme de M 5 dans le texte qu'il suivait. Il a, dans un passage, interverti l'ordre du récit. Jusqu'à lui, toutes les versions racontaient ainsi les événements qui accompagnent dans la légende la mort du saint: «Cependant Alexis, connaissant que sa mort approchait, demanda à l’esclave qui le servait de lui apporter du papier et de l'encre, et il écrivit toute l'histoire de sa vie..... ; — or un dimanche, comme l'archevéque de Rome célébrait l'office de la messe en présence des empereurs, une voix partie de l'autel se fit entendre par deux fois, qui ordonnait de chercher l'Homme de Dieu et annongait sa mort prochaine ...; et, tout le monde étant de nouveau réuni dans l'église, le jeudi soir, la voix se fit entendre une troisième fois et dit qu'on trouverait l'Homme de Dieu dans la maison d'Euphémianus . .... » M ὃ et, par suite, le manuscrit de Munich et Surius ont fait du second de ces paragraphes le paragraphe premier, et réciproquement. Dans toutes les versions encore, c'est à Euphémianus que le serviteur d'Alexis s'adresse pour sa déclaration : «Celui que vous cherchez ne serait-il pas ce pauvre que tu m'as chargé de servir?» Il s'adresse à la mère du saint dans le manuscrit de Munich et dans Surius. Je soupçonne enfin que c'est M 5 le premier qui a écrit partout dans le récit «l'empereur», au lieu de la leçon primitive «les empereurs». Agapius, qui se trouve ici d'accord avec Surius et le manuscrit de Munich, à bien pu faire ce changement proprio motu, en vue de la vraisemblance historique. Autrement, il en faudrait faire remonter l'origine jusqu'à M 3, et il resterait alors à expliquer comment l'ancienne legon «les empereurs» peut se retrouver dans le manuscrit de Vienne.

Voilà, j'espére, démontrées toutes les propositions qu'énoncait notre tableau, sauf une, qui n'est pas la moins intéressante. Il est certain que Siméon, surnommé Métaphraste, a composé une vie de notre saint. Mais quelles sont les raisons qui confirment à cette vie la place marquante que je lui ai assignée parmi les autres? Et d'abord, pourquoi rejeter le témoignage autorisé d'Allacci!, qui attribue positivement à Métaphraste la vie

1. Leo Allatius, De Symeonum scriptis diatriba (Parisiis, 1664), p. 125. e

grecque du manuscrit de Vienne? Il semble que Lambeck eût déjà congu quelques doutes sur le bien-fondé de cette attribution, quand il a noté que cette vie différait beaucoup de la narration latine de Surius (lisez : Lipomanus), narration annoncée par son auteur méme comme une traduction de Métaphraste!. On peut ajouter qu'elle ne différe pas moins de la narration du moine Agapius, qui lui aussi, d’après son dire, a tiré du recueil de Métaphraste ses Vies des saints. Ces simples remarques, jointes à la certitude que les versions de Surius et d'Agapius ne proviennent pas de la vie du manuserit de Vienne, nous amènent à deux conclusions. La première, que la vie du manuscrit de Vienne n'est point, à parler strictement, la rédaction de Métaphraste, qu'elle procéde seulement de cette rédaction, comme en procèdent aussi Agapius et Surius; la seconde, que nous ne pouvons placer la rédaction de Métaphraste plus bas que M 3, le dernier auteur commun du manuscrit de Vienne, de Surius et d'Agapius. Mais on a vu plus haut que M 3 était postérieur à la légende romaine, à laquelle il avait emprunté la mention de l'église Saint-Boniface. L'auteur de cet inter- . médiaire ne peut avoir vécu avant le XT" siècle, car la légende | d'Alexis ne fut apportée à Rome que dans les dernières années du X°. Au contraire, Siméon Métaphraste a sans doute vécu avant la formation de la légende romaine, sous les empereurs Léon le Philosophe et Constantin Porphyrogénète, dans la première moitié du X° siècle. C'est là du moins l'opinion généralement admise? et, à mon sens, la plus solidement étayée. Le trés-ingénieux Casimir Oudin, qui a voulu rapprocher jusqu'au XIT siècle, sous Manuel Comnéne, l'existence de l'hagiographe grec, n'a fourni en faveur de sa thése que des arguments spécieux et point décisifs?. Pour qui ne se rallie pas à l'opinion isolée de ce critique, il est donc clair que la rédaction de Méta. phraste, antérieure à la légende romaine, est antérieure aussi à

1. Petrus Lambecius, Commentarii de Bibliotheca Cesarea Vindobonensi (Vindobonæ, 1665— 1690), t. IV, p. 137, sous le n? CLIII.

2. Voyez Baronius, Annales ecclesiastici, t. XV, année 902 et suiv.; — Leo Allatius, op. cit.; — Acta Sanctorum Boll., janvier, t. I, p. XVI et suiv.

8. Voir Dissertatio de etate et scriptis Symeonis Metaphrastæ, dans l'ouvrage d'Oudin: Commentarius de Scriptoribus Ecclesie antiquis (Lipsiæ, 1722), t. II, col. 1300.

M 3, et l'on n'a plus le choix dis lors, pour identifier cette rédaction, qu'entre les intermédiaires M et M 2.

Disons-le tout de suite, on ne peut méme plus songer qu'à M. Le lecteur n'a pas oublié sans doute comment j'ai été amené à supposer ces deux intermédiaires, M et M 2, au lieu d'un seul, entre la primitive rédaction byzantine d'une part, la légende

' romaine et M 3 de l'autre part. J'ai raisonné ainsi. La seule donnée historique offerte par la légende byzantine était, à en juger d'aprés la seconde vie syriaque et les vies en carschouni, la mention d'Innocent comme archevêque de Rome, c'est-à-dire comme pape, dans le temps de la mort d'Alexis. Dans la légende romaine et dans M 3, ou, pour parler plus exactement, dans les vies sorties de M 3, nous relevons cóte à cóte deux nouvelles informations, contradictoires entre elles. L'une, qui est vraisemblable historiquement, nous confirme que le saint mourut sous l'épiscopat d'Innocent et ajoute : sous les règnes d'Árcadius et d'Honorius, empereurs des deux Romes. L'autre, qui est tout à fait insoutenable, voudrait que, déjà avant la naissance du saint, son père Euphémianus eût été puissant à la cour des mémes princes. J'ai montré comment la coexistence de ces données inconciliables s'expliquerait encore, si la premiére remontait à un intermédiaire M, et si la seconde provenait seulement d'un intermédiaire M 2; mais qu'il était difficile de supposer, sans preuve aucune, qu'elles fussent toutes deux le fait d'un méme auteur, ignorant ou irréfléchi. Quand cet auteur a nom Siméon Métaphraste, une telle supposition devient impossible. Quelques jugements dédaigneux qu'on ait portés, à tort ou à raison, sur l’œuvre de ce célèbre hagiographe, il était à coup sûr un écrivain habile et érudit. Il n'a pu tomber dans cette inconséquence de faire naître et mourir un saint qui, d'aprés la légende grecque, aurait vécu au moins 48 ans!, sous deux empereurs montés au tróne le méme jour, pour compter seulement l'un 13 et l'autre 28 années de règne. Et s'il eût trouvé cette faute déjà commise dans les documents qu'il suivait, il n'eüt pas manqué de la corriger. Je ne saurais donc placer ailleurs qu'en M la vie composée par Métaphraste. En

1. Alexis n’a pu se marier avant 14 ans, âge de la puberté en droit romain, et la légende grecque le fait vivre 17 ans à Edesse et 17 ans

à Rome.

perdant cette vie, je crois que nous avons perdu un des meilleurs et des plus anciens intermédiaires entre le texte primitif de la légende byzantine et les vies grecques et latines que nous possédons. Celles-ci sans aucun doute la représentent utilement, mais elles ne sont toutes, en réalité, que des reproductions plus ou moins altérées. L'évéque Lipomanus, réédité par Surius, et le moine Agapius ont beau s'annoncer, dans les titres ou les préfaces de leurs recueils, comme des traducteurs de Métaphraste, le scribe du manuscrit de Vienne a beau inscrire ce nom en téte de la vie d'Alexis, leurs versions n'ont pas plus de droits à être reconnues pour l'oeuvre elle-même de l'hagiographe grec, que celles des Bollandistes et du manuscrit de Munich, qui se taisent sur leurs auteurs !.

Voulons-nous interroger sur la primitive légende byzantine les textes que nous venons de classer et dont nous pouvons maintenant peser justement les témoignages? Ils nous révèlent qu'en somme elle a peu varié à travers ses remaniements successifs et qu'elle était au fond, à peu de chose prés, telle que je l'ai résumée à priori plus haut (p. XXXIII et suiv.), d’après l'ensemble des vies grecques et latines. Pour en avoir une restitution aussi exacte que possible, il n'y aurait qu'un tout petit

1. Ce que M. Dachkof nous apprend de la vie en slavon ecclésiastique me paraît cadrer absolument avec l'exposition qui précède. Le titre de cette vie la dit abrégée de Métaphraste et du Ménologe grec. Cependant, elle est une traduction presque interlinéaire de la rédaction de Surius. (A cela rien d'étonnant, puisque Surius dérive de Métaphraste.) A la vérité, elle offre quelques additions tirées de la rédaction du manuscrit de Munich, et une autre, sans grande valeur, tirée de la rédaction du manuscrit de Vienne. (Ces additions sont tirées tout simplement de Métaphraste, d'oà dérivent également les manuscrits de Munich et de Vienne.) Des additions beaucoup plus importantes proviennent de la vie latine des Bollandistes, en d'autres termes, de la légende romaine, ainsi que de la vie italienne et des poésies allemandes. (Non; elles proviennent directement de Métaphraste, d'où dérivent encore la légende romaine et, par elle, la vie italienne et les poésies allemandes.) M. Dachkof termine ainsi : «Tout cela et aussi la mention du pape, au lieu de l'archevéque romain, (mais j'ai montré que le pape Innocent devait figurer dans la primitive légende byzantine,) atteste que l'auteur de la vie en slavon ecclésiastique a eu beaucoup plus de relations avec la littérature occidentale qu'avec la littérature orientale de la légende, et diminue l'importance de cette vie pour nos recherches.» Je ne crois pas qu'on puisse admettre une semblable conclusion.

nombre de changements à faire dans le résumé auquel je renvoie. Il faudrait y introduire l'épisode du paranymphe, dans la forme oü il est raconté par la seconde vie syriaque; — remplacer partout l'église de Saint-Boniface par l'église de Saint- Pierre; — garder au pontife, comme je l'ai fait, le titre d'archevéque de Rome, mais lui donner aussi son nom d'Innocent. Je passe sur d'autres modifications sans importance, pour arriver à cette remarque, que les représentants de deux branches indépendantes de nos textes, la seconde vie syriaque et la vie car- . Schouni de Paris, ne connaissent pas le nom d'Alexis; mais que cela ne prouve rien contre la présence de ce nom dans la légende byzantine primitive. Je crois que c'est celle-ci, au contraire, qui la première a appelé le saint Alexis, pour des raisons qu'il est malaisé de déterminer. Les vies en syriaque et en carschouni ont supprimé ce nom, parceque le saint n'était connu des Chrétiens de Syrie (les Melkites peut-étre exceptés) que sous celui d'Homme de Dieu ou de Mar Rîchä. D'ailleurs, les deux autres branches de la légende, celles de Joséphe et de Métaphraste, ont un droit égal de représentation et m'autorisefit à maintenir dans le résumé ci-dessus le nom d'Alexis.

L'étude des formes successives de la légende de Saint Alexis ne serait pas encore complète, si je ne proposais de l'origine de sa seconde partie une explication qui a au moins pour elle quelque vraisemblance. On sait que certains auteurs! ont voulu voir dans Alexis et Jean Calybite un seul et même saint. Leurs vies, en effet, telles que les racontent la légende de Saint Jean Calybite? et la légende byzantine d' Alexis, présentent une assez grande analogie. Tous deux sont dits romains?, de noble et riche maison; tous deux quittent leur famille et passent en Asie; tous deux rentrent plus tard dans leur patrie et vivent inconnus et humiliés à la porte du palais de leurs parents. Méme la mort de Saint Jean Calybite, qui diffère dans la généralité des textes

1. Adrien Baillet, Vies des Saints (Paris, 1701), t. II, au 17 juillet; — Le ; Nain de Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six | premiers siècles de l'Eglise (Paris, 1705), t. X, p. 666 et 834.

2. Acta Sanctorum (premiére édition), janvier, t. I, p. 1029 et suiv.

3. Mais Jean était certainement de la nouvelle Rome et non de l'an-

cienne.

. de la mort de Saint Alexis en ce qu'il se fait reconnaitre de sa

mére et de son pére avant de mourir, est racontée par un manuscrit syriaque de Paris! tout à fait de la même manière que celle d'Alexis : Jean n'est reconnu qu'aprés sa mort, et par un papier qu'on trouve dans sa main. Mais les deux légendes se séparent dans les détails, surtout pour les événements de la premiére partie de la vie et les circonstances du retour des saints. Jean Calybite n'est pas fils unique; il n'est pas marié; ce qui détermine sa vocation est la rencontre d'un moine de l'ordre des Acémètes, qui a reçu chez son père l'hospitalité. Jean, par ses supplications, décide ce moine à l'emmener avec lui dans son couvent. Il y reste six ans, dans la priére et les mortifications de toutes sortes, sans sortir de sa cellule et sans voir personne que le prieur. Il revient à Rome, averti en songe par une voix qui lui ordonne d'aller retrouver ses parents et de recevoir leurs priéres avant de mourir. Il part, muni de la bénédiction des moines et du prieur, et fait le voyage dans la compagnie d'un pauvre en guenilles, avec qui il échange par charité ses vétements. De retour à Rome, il s'assied à la porte de ses parents, en est plusieurs fois chassé, mais finit par obtenir la permission de s'y construire une cabane et d'y demeurer; là, il méne encore pendant trois ans une vie misérable et toute méritoire, jusqu'à ce qu'un jour Jésus-Christ lui apparait dans une grande lumiére et l'avertit que 88 mort est proche. Il fait demander sa mère, qui vient enfin, et il lui remet un évangile richement incrusté d'or, écrit autrefois pour lui de la main de son pére, et qu'il avait toujours gardé précieusement. La mére montre cet évangile à son mari, et tous deux accourent aussitót pour interroger le saint. Jean, d’après la version commune, ? se

1. C'est le manuscrit décrit par M. Zotenberg, Catalogues des manuscrits syriaques οἱ sabéens de la Bibliothèque nationale (Paris, 1874), sous le n? 234.

2. D'aprés la version isolée du manuscrit de Paris, Jean refuse de répondre immédiatement aux questions de ses parents. «Demain, leur dit-il, je vous ferai connaítre oü est votre fils.» Laissé seul, il prend un papier et met par écrit tous les événements de sa vie. Puis, gardant ce papier à la main, il se couche sur la terre et s'endort dans la paix du Seigneur. Le lendemain, ses parents reviennent dés le point du jour, voient qu'il est mort, mais ne peuvent obtenir le papier. Le patriarche vient aussi, accompagné de tous les prétres et les diacres; il prend le papier et le lit à haute voix. On reconnait Jean, et son père, sa mère, ses frères, les

fait alors reconnaitre de ses parents et meurt, en emportant leurs priéres et leur promesse de le faire enterrer avec ses haillons et dans la cabane méme où il a vécu. Sa mère, folle de douleur, oublie sa promesse et veut l'ensevelir dans les plus beaux habits; mais le pére l'en empéche et fait selon la volonté du saint. Plus tard seulement, il fait élever au dessus de son tombeau un temple magnifique, qui devint un lieu de guérisons et de miracles.

Je ne crois point qu'Alexis et Jean Calybite soient le méme saint. Et comment le croire, en effet, quand il a été établi plus haut que la légende byzantine n'est qu'une composition de seconde main, et que l'originale et seule vraie légende d' Alexis se terminait à sa mort à Edesse? L'opinion contraire avait pourtant sa raison d'étre, lorsqu'on ne connaissait que la légende byzantine de Saint Alexis. De fait, celle-ci n'est peut-étre pour une partie que l'histoire de Saint Jean Calybite, et il me semble qu'on la décomposerait sans peine en ces deux éléments : la première vie édessienne, plus la fin de l'histoire de Saint Jean. Représentons-nous la vie primitive de l'Homme de Dieu apportée à Constantinople par un moine grec ou syrien, et répandue par des copies ou simplement d'abord par la tradition orale. Qu'un auditeur ou qu'un lecteur, peut-étre l'introducteur luiméme de la vie édessienne, familier déjà avec la légende de Jean Calybite, ait été plus particulièrement frappé des ressemblances que présentaient les vies des deux saints; qu'il les ait comparées dans son esprit : sans aucun doute, il a dû trouver l'histoire de Jean bien plus merveilleuse et bien plus édifiante que la simple histoire de l'Homme de Dieu. Il a donc pu être tenté de donner à celle-ci le lustre qui lui manquait; et, dans ce but, il aura supprimé la mort de l'Homme de Dieu à Edesse et l'aura fait revenir, comme Jean, chez sés parents. Qui sait méme si, en agissant ainsi, il n'a pas cru corriger une erreur ou esclaves de sa maison, tombent À ses pieds et pleurent amérement. Toute la ville accourt au bruit de leurs cris. Lamentations de la mére. Ensuite,

le patriarche et les prétres portent le saint à l'église; mais la foule se presse autour du corps, et l'on est obligé de jeter par les rues de l'or

et de l'argent, sans réussir pourtant à la détourner. On arrive enfin à l'église. Là, la mère oublie la promesse qu'elle a faite à son fils de l'ensevelir dans ses haillons et le revét de ses riches vétements de noce;

mais son pére..... Suit la fin comme dans la version commune.

réparer une mutilation; s'il n'a pas confondu les deux saints? Quoi qu'il en soit, une nouvelle légende était dés lors formée, et c'était la légende byzantine d' Alexis.

Certes, je ne présente cette explication que comme une hypothése. Αναπί de pouvoir décider si les choses se sont réellement passées ainsi, il faudrait au moins étudier la légende de Saint Jean Calybite plus complétement que je ne l'ai fait. Il m'a semblé cependant que cette hypothése était assez séduisante pour n'étre pas passée sous silence. Gráce à elle, en effet, le développement surprenant de la légende de l'Homme de Dieu n'a plus rien de mystérieux; on connaît la source dont il provient, et l'on voit comment 1] s'est fait, par la confusion volontaire ou inconsciente des vies des deux saints. J'ai montré qu'une confusion analogue s'est certainement produite une autre fois : le récit de la mort de Jean Calybite, telle que la raconte un des manuscrits syriaques de Paris, a été évidemmeut calqué sur celui de la mort d'Alexis dans la légende byzantine. Ainsi, il y aurait eu influence réciproque des deux légendes, qui, sans ja- - mais s'identifier entièrement, se seraient emprunté tour à tour des développements plus édifiants, des traits plus marquants et des détails plus pittoresques.

Appréciée au point de vue de la créance qu'elle mérite, la légende édessienne de l'Homme de Dieu me parait plus véridique, au fond et dans la majeure partie des détails, qu'on ne l'attendrait peut-être d'une légende. Il est vrai qu'il faut rejeter le miracle de la disparition du corps du tombeau, dont le récit rappelle, jusqu'en quelques-uns de ses termes, la visite de l'apótre Pierre au sépulcre du Christ. Je ne saurais non plus admettre que ce soit le paramonarius de l'église d'Edesse qui ait écrit notre légende, au moins dans sa forme actuelle, comme il est dit dans l'explicit. Enfin, on peut penser qu'il y a une part d'invention ou d'exagération, si minime qu'elle soit, dans l'épisode de la rencontre du saint avec ses esclaves, dans les détails touchant son enfance, son éducation, sa fuite et peut-étre encore ses œuvres d'austérité à Edesse. Mais tout le reste parait entièrement acceptable. Même, pour ce qui est des œuvres du saint, je me fierais sans aucune difficulté à l'auteur de la légende, car c'est dans la narration des faits qui se sont passés à

Edesse que sa véracité est surtout évidente. La raison en est simple, puisqu'il a écrit très-probablement dans cette ville, où avait vécu l'Homme de Dieu, à la source des informations, et peu de temps aprés les événements qu'il s'est chargé de nous raconter. Mais notre légende est d'ailleurs fort pauvre en données historiques. Sur Edesse, sur l'évéque Raboula, elle ne fournit que des indications trés-vagues, ou n'apprend rien que nous ne sachions déjà par d'autres documents plus autorisés ou plus précis.

En ce qui concerne l’évêque, elle insiste tout particulièrement, dans ses derniers paragraphes, sur la protection qu'il accordait aux orphelins et aux veuves, sur sa charité envers les pauvres et les étrangers. Une très-ancienne vie syriaque de Mar Raboula!, que je n'hésite pas à croire sur ce point, loue plusieurs fois son héros des mêmes vertus. Nous y lisons, par exemple, que sa vigilance et son autorité étaient si grande et si respectée, que «tous les orphelins et les veuves de son diocèse demeuraient, pleins de confiance en lui, comme dans un port tranquille, à l'abri duquel ils n'étaient pas exposés à souffrir des assauts du flot exécrable des pillards?». Le méme auteur anonyme dit plus loin : «Ce n'est pas seulement en cela qu'il ressembla à Saint Paul. Il s'appliqua encore à remplir la grande mission qui lui avait été confiée par les apótres ses prédécesseurs, de prendre soin des pauvres. Comme il convenait à qui avait recu des apôtres, avec Saint Paul, cet ordre de prendre soin des pauvres, il l'observa avec zéle. Qui pourrait dire toute la sollieitude qu'il apportait à pourvoir aux besoins des pauvres, et surtout l'amour exalté qu'il avait pour les pauvres saints? 3»

1. Elle a été publiée par Overbeck, Sancti Ephremi Syri aliorumque opera selecta (Oxford, 1865), p. 159 et suiv., d'aprés un manuscrit du Musée Britannique, pouvant dater du VI* ou du VII* siécle. — Il ne faudrait pas accepter également et sans discernement tous les dires de cette vie. Par exemple, elle fait prier Mar Raboula (p. 163, 1. 25) dans le martyrium des Saints Cosme et Damien, qui ne fut construit, selon la Chronique d'Edesse, que par son second successeur, l'évêque Nonnos. S'il fallait admettre des relations entre elle et notre légende édessienne, je pencherais à croire que c'est la vie de l'évéque qui est la moins ancienne et qui a pu s'inspirer de celle du saint.

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