Overbeck, op. cit., p
crois que le premier fut Papebroeck. Il avait été surpris de ce que l'histoire n'offrait aucune trace du culte de Saint Alexis à Rome avant le XT* siècle, alors qu'il était depuis longtemps en honneur chez les Grecs. Il supposa donc que le saint avait vécu et était mort à Constantinople et que, si la légende le dit romain, c'est qu'il était arrivé pour lui comme pour Saint Jean Calybite et plusieurs autres saints, dont on a cru qu'ils avaient vécu à Rome, parce qu'on y avait apporté leurs reliques et qu'on leur avait consacré des églises. Papebroeck appuyait son opinion sur d'autres raisons : la forme grecque des noms d'Alexis et de ses parents; les circonstances de sa fuite et celles de son retour dans sa ville natale, vraisemblables s'il s'agit de Constantinople, située au bord de la mer et à proximité de la Syrie, difficilement admissibles s'il s'agit de Rome, à cause de son éloignement et de sa situation méditerranée |.
Papebroeck ne connaissait que la légende byzantine. Mais nous savons, nous, qu'il y a cu deux légendes distinctes; nous devons donc interroger d'abord la premiére, la légende édessienne. Seulement ensuite, nous pourrons rechercher accessoirement comment l'auteur du remaniement byzantin a com- pris les données de sa source, et s'il les a conservées ou bien modifiées.
On est trés-embarrassé pour décider dans laquelle des deux capitales la vie syriaque primitive plagait la patrie du saint. Au premier coup d'œil, le récit de sa fuite ferait songer plutôt à Constantinople. Malgré la mention que le saint et son paranymphe prirent des chevaux pour se rendre au port, il ne semble pas qu'ils soient partis pour une course aussi longue que celle de Rome à Portus Augusti, ni méme qu'ils aient eu à sortir de la ville?. Mais notre hagiographe se piquait-il de tant de précision? Et était-il bien instruit de la topographie de Rome? Papebroeck a remarqué aussi avec raison que Rome devait avoir avec l'Asie des relations commerciales bien moins fréquentes que Constantinople, et qu'il n'y avait guére que dans celle-ci . qu'on pt trouver, à toute heure du jour ou de la nuit, un vais-
1. Voyez Acta Sanctorum (première édition), mai, t. 1, p. XVIII; — et
Papebrochius, Responsiones, t. I, p. 263.
2. Remarquer pourtant ces mots, mis dans la bouche du paranymphe :
«Quoi! nous irions courir les chemins déserts!»
— LXNVII —
seau prét à se mettre en route. Cependant, cet argument n'est pas non plus sans réplique. Notre légende ne dit en aucune facon que le saint se proposát justement la Syrie pour but de sa fuite. On peut croire plutôt que c'est le hasard seul qui le conduisit dans ce pays, et qu'il ne voulait, en quittant Rome, que gagner la premiére terre venue favorable à ses projets de vie solitaire!. La rencontre fortuite, dans le port de Rome, d'un vaisseau en partance pour la Syrie n'a plus rien de surprenant. Quant au nom de fon, que l'auteur de la vie édessienne à employé par deux fois, d'abord dans le titre : «Histoire de l'Homme de Dieu, qui était de Rome», puis dans le cours
. du récit : «ses parents étaient de la ville de Rome», — sans
doute ce nom n'est pas par lui-méme absolument probant. Je ne voudrais pas nier qu'il ait pu être usité, comme le grec Ῥώμῃ, pour désigner Constantinople; au moins dans la littérature hagiographique. Mais je ne me rappelle aucun exemple d'un semblable emploi de Yon chez les historiens, et je trouverais difficile d'admettre sans autre preuve, pour ce nom, la traduction de Constantinople, dans un texte aussi ancien que le nótre et non traduit du grec.
Si je montre quelque insistance à conclure pour Rome contre Constantinople, c'est que l'auteur de la légende byzantine, un Constantinopolitain, a conclu lui-méme contre sa patrie. Ici il n'y a plus aucun doute, et je crois pouvoir ajouter une preuve
1. Les anachorétes ne manquaient point alors à l'Occident. C'est précisément au temps d'Alexis que Rutilius Namatianus, revenant de Rome en Gaule et passant devant l'ile Gorgona, écrivait ces vers connus sur un solitaire dont le portrait ressemble fort à notre saint :
Adsurgit ponti medio circumflua Gorgon Inter Pisanum Cyrnaicumque latus.
Aversor scopulos, damni monumenta recentis :
Perditus hic vivo funere civis erat.
Noster enim nuper juvenis majoribus amplis, Nec censu inferior, conjugiove minor, Impulsus furiis, homines terrasque reliquit, Et turpem latebram credulus exul adit.
Infelix putat illuvie cclestia pasci, Seque premit læsis sævior ipse deis.
De reditu suo, 1. I, v. 515.
Cf. encore v. 439 et suiv.
décisive aux arguments qui ont fait revenir Papebroeck, aprés un nouvel examen, sur sa premiére opinion. Ceux-ci sont peutêtre en effet moins convaincants que ce savant ne l'a jugé. Il a été converti, dit-il, par une lecture et une étude attentives du canon de Joséphe, qui nomme la patrie d'Alexis seulement Ῥώμη, et qui donne à l’évêque présent aux funérailles du saint le titre de πατριαρχῶν à πρόκριτος. Est-ce bien suffisant, lorsqu'on connait les efforts ambitieux et constants des patriarches de Constantinople pour s'élever au second rang dans l'Eglise et pour obtenir les mémes priviléges en Orient que les évéques de Rome possédaient en Occident? Méme, si je n'avais, pour me décider, que les paroles par lesquelles les empereurs, dans la seconde vie syriaque et dans la légende romaine, s'annoncent et annoncent l'évéque en présence du cadavre du saint : « Nous sommes les Empereurs et voilà le Pére de toute la terre habitée» !, je ne serais pas encore sür qu'ils aient entendu désigner le pape. Car on reconnait là la traduction d'une leçon grecque zatho OU πατριάρχης οἰκουμενικός, qui était le titre usurpé par les évéques de Constantinople. Mais ce qui tranche définitivement la question, c'est que le texte original de la légende byzantine devait donner à ce patriarche cecuménique le nom d'Innocent. Il n'y a pas d'autre manière d'expliquer, étant admis mon classement des versions issues de la légende byzantine, comment ce nom se retrouve à la fois dans la seconde vie syriaque, dans la légende romaine et chez Surius et Agapius. Il est vrai que c'est au moyen d'une correction que nous l'obtenons dans la vie syriaque; mais au moyen d'une correction extrémement simple, et je dirai nécessaire, puisqu'elle est la seule qui soit possible en méme temps au double point de vue de l'écriture et de l'histoire. Sans cette correction, on ne peut lire en syriaque qu'Anaclitos. Il faudrait donc ou bien supposer aussi dans l'original grec la leçon ᾿᾽Ανάχκλητος, qu'aucune considération ne justifierait, ou bien se mettre en quête d'un troisième nom, d’où auraient pu également sortir d'un côté Ἀνάχλητος, de l'autre Ἰννοκέντιος, et que j'avoue n'avoir pas trouvé. Tout considéré, je préfére admettre que l'introduction dans notre légende d'un évéque de Rome Innocent remonte au premier auteur grec et
1. La légende romaine dit : Pontifex Pater universalis; mais le mot pontifex a pu être ajouté à Rome.
non pas seulement, comme on l'a conjecturé, au rédacteur de la vie romaine. Naturellement, cet évêque n'est autre que le pape Innocent 15".
On comprendra sans doute que je n'attache nulle importance à un dernier argument présenté par Papebroeck en faveur de Constantinople, et qui est tiré des circonstances de la rentrée du saint dans sa patrie. Alexis vient de s'embarquer à Laodicée pour se rendre à Tarse; mais un grand vent s'éléve et l'emporte jusqu'à Rome. Comment croire à une tempête si longue et si violente qu'elle fait doubler à un vaisseau l'Asie Mineure, la Grèce et l'Italie, «alors que la vie du saint ne mentionne aucune navigation, méme courte»? Il suffit de répondre que nous sommes ici sur le terrain de la seconde légende, toute fabuleuse, et que le retour d'Alexis chez ses parents est présenté comme un fait miraculeux. Or il n'y a pas de degrés dans le surnaturel. Ou il faut l'écarter entièrement, ou il faut l'admettre tel qu'il nous est présenté.
En résumé, la primitive légende édessienne ne fait pas connaître avec certitude dans quelle Rome clle voyait la patrie du saint; cependant je croirais plutôt qu'elle songeait à Rome ancienne. C'est ce qu'a jugé aussi l'auteur du remaniement byzantin, puisqu'il a introduit dans sa rédaction nouvelle le pape Innocent.