‹ Grammatica linguæ græcæ vulgarisChapitre 138 sur 196 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

Histoire DE L'Homme DE Dieu, DE LA vizze pk Roue,

qui acquit la gloire et la couronne des saints à Edesse, par ses œuvres de pauvreté, au temps de l'illustre et saint prêtre Mar Raboula, évêque de cette ville d' Edesse.

Nous allons dire l'histoire d'un homme admirable, si c'est encore du nom d'homme qu'il faut appeler un homme pareil, et 8i l'on ne doit pas plutót nommer un ange celui qui méprisa toutes les voluptés du monde. Voici son histoire :

Cet homme était né très-riche, mais il choisit pour sa part la haine des richesses, qu'il changea en amour de la pauvreté; non pas de la pauvreté ordinaire, mais de cette pauvreté compléte qui est une honte et un opprobre. Il terrassa l'orgueil par son humilité, et la vanité par son esprit de renoncement. Il fut l'apótre du dépouillement! et de l'humilité. Il fut un jeûneur accompli, qui sevrait sa bouche d'aliments et ne s'abaissa pas à être l'esclave de son ventre, comme Esaü. Il fut pour son

1. C'est évidemment ainsi qu'il faut traduire |Za4a—. Le sens ordinaire d'«apostolat» ne saurait convenir dans notre passage. D'ailleurs on lit dans le lexique de Jésus Bar-Ali (mss. 252, 254 et 255 de la Bibliothèque Nationale) : ... | 6,3JV 9 SES] áJL. JI . 1Ze393.aso , 12a ae,

corps un gardien si vigilant et circonspect!, qu'il s'abstint absolument du mariage et de la fornication : la virginité et la sainteté habitaient, par une régle adorable, en son corps pur. Comme Abraham, il quitta avec joie sa famille et son pays, dans son désir d’être inscrit et d’être célèbre dans la Jérusalem d'en haut, et dans sa háte d'atteindre au but de son désir. Mais qu'ajouterai-je encore à sa louange, alors que son extréme perfection est au-dessus de toute langue qui la dirait? Voici donc sur cet homme, de qui l'histoire dépasse nos forces et dont nous ne pouvons parler qu'imparfaitement, le commencement de notre récit.

Ses parents étaient de la ville de Rome; — il est juste de commencer par là. — Ils étaient riches et renommés pour leur

\ famille et leur noblesse. Mais ils étaient privés d'enfants. Et à mesure que leur fortune croissait et s'augmentait, leur tristesse

aussi croissait avec leur fortune, parce qu'ils ne voyaient pas d'héritier de leurs trésors, et ne savaient pas pour qui ils amassaient. Car si Abraham, le père de tous les croyants, disait au Seigneur avec tristesse : «Seigneur, que me donneras-tu, à moi qui suis sans enfants?? » — combien plus devaient-ils s'affliger, eux dont l'esprit était tout entier à leur richesse!

Donc, à force de larmes, de prières nombreuses et de vœux, il leur naquit un fils, qui est le sujet de notre histoire. Il fut aimé de Dieu, et de ses parents, et de qui le voyait. Ses parents furent consolés de leur chagrin. L'enfant était encore à la mamelle que déjà affluaient sur lui les honneurs de la noblesse; mais ces vanités étaient du fait de ses parents.

Lorsqu'il eut atteint l’âge de l'étude, il allait à l'école en

grande pompe avec un nombreux cortège d'esclaves. Mais 1. Payne Smith n'a pas gardé à Ἰωσ] ce sens de «circonspect, cautus », que lui avaient reconnu Castelli et Michaelis. Je crois cependant que la variante |κ-σι], donnée par deux mss., et le rapprochement dans notre phrase de Hal et de lp» suffisent pour justifier ma traduction. 2. Gen. XV, 2.

non seulement il ne faisait nulle attention à ces choses passagères qui s'évanouissent, c'était même à l'opposé qu'allaient ses visées, en sorte qu'il s'accoutumait à l'humilité, tout en se consacrant en paix à l'étude; et bien que beaucoup d'enfants de son âge cherchassent à le faire faiblir dans sa poursuite opiniátre d'une grande science, il ne se départait pas de sa persévérance. Or les parents de l'enfant, ne comprenant pas qu'il était un instrument choisi par Dieu, se prirent à s'affliger et à se lamenter, à la pensée qu'il était simple et inhabile à la vie de ce monde. | Ils s'ingéniaient donc secrètement pour rendre l'enfant adroit et avisé, et son pére commandait aux esclaves de plaisanter avec lui, afin de l'accoutumer à la hardiesse. Mais lui, avec son habituelle humilité, les reprenait, et leur faisait des reproches, et se détournait d'eux de son air grave et modeste. Sa mére de son cóté avait rassemblé de belles esclaves, parées de toutes les plus brillantes parures du monde, par qui elle le faisait servir. L'enfant ne les chassait pas ouvertement de sa présence : mais, le regard baissé, 1] se laissait servir par elles; puis d'une parole grave il leur ordonnait de sortir d'auprés de . lui et demeurait seul. La mère de cet adorable enfant demandait alors à ses brillantes esclaves s'il leur avait parlé ou s'il avait badiné avec elles. Elles répondaient : «Non seulement il n'a pas badiné avec nous, mais nous n'avons pas méme osé le regarder, tant il y avait en lui de gravité imposante. » Longtemps il tint la méme conduite. Puis, aprés que le temps eut marché et qu'il fut arrivé à la florissante jeunesse, ses parents résolurent de lui donner une femme, selon l'usage : ce qu'ils firent en effet. Et quand vint le temps de la noce, on prépara tout ce qui peut servir à l'éclat et à la gloire, on dressa un lit somptueux, et toute la ville fut invitée à la noce. Or, le premier jour de la noce, comme la fiancée allait faire son entrée en grande | pompe, une prompte résolution s'empara de l'esprit du saint qui pria un de ses paranymphes d'aller avec lui jusqu'au port.

Le paranymphe crut qu'il parlait ainsi par plaisanterie; mais comme le saint voulait vraiment faire ce qu'il disait, il chercha à le retenir par ce discours : «Quoi! toute la ville est invitée aujourd'hui à se divertir et à se réjouir chez toi, et nous irions courir les chemins déserts! Qui nous accueillera? Qui ne se moquera de nous, si nous faisons cela, si nous quittons la joie pour la tristesse, et que l'allégresse se change 'en affliction chez tous ceux qui s'attendent à étre témoins de ton bonheur? » Mais l'adorable jeune homme, chaque fois que son ami s'efforçait de le retenir, le suppliait à son tour de partir avec lui. Or, comme le paranymphe avait pour lui de la déférence, 1 se rendit à la priére du saint : ils prirent deux chevaux et s'en allérent au port, sans que personne les accompagnát. Et le saint dit à son paranymphe : « Demeure et garde mon cheval, tandis que je me proménerai; puis nous rejoindrons ensemble la noce.» Celui-ci, qui ne soupçonnait pas quel projet il méditait, fit selon son ordre, en le priant de retourner vite et sans tarder, de peur qu'on se moquát d'eux.

Alors le bienheureux, s'écartant un peu de son. paranymphe, pria ainsi : «O toi de qui les dons dépassent nos demandes, ouvre-moi ta porte où je frappe, et accorde-moi à cette heure le désir de mon cœur.» Et comme il faisait cette prière, voilà que s'offrit à lui un vaisseau en partance pour la Syrie. Il y monta aussitót; et un grand vent s'éleva et l'amena sans retard au port de Séleucie de Syrie, sous la conduite de Dieu.

Puis le saint sortit de Séleucie, traversa le pays en mendiant et s'en vint jusqu'à la ville des Parthes!, qu'on appelle Edesse, où il demeura, dans la mendicité, jusqu'à sa mort. Or voici quelle était la vie de ce bienheureux à Edesse. Le jour, il se tenait constamment dans l'église, et dans le martyrium?,

1. Dans les Ancient Syriac Documents de Cureton et Wright, Edesse est aussi appelée ἸωούμΏ Z2 «la fille des Parthes ».

2. Je crois que dans cette phrase l4? désigne l'ensemble des bátiments de l'église, l'église avec ses dépendances; Ἰ9όλ-ο 2c est la partie spécialement destinée au culte, l'église proprement dite.

sans accepter rien de personne. Il voulait même se passer de nourriture pendant le jour et s'astreignait à garder le jeüne jusqu'au soir. Alors, le soir venu, il se plaçait debout à la porte de l'église, la main tendue, et recevait l'aumóne de ceux qui entraient dans l'église. Et dés qu'il avait reçu ce qui suffisait à son besoin, il fermait la main pour ne plus rien prendre. Sa ration pour $a nourriture était de dix menîn! de pain et de deux de légumes; et si par hasard 1] avait regu davantage, à l'instant il donnait à un autre le surplus et de l'aumóne faisait laumóne. À cet égard, beaucoup tentérent et éprouvèrent l'Homme de Dieu. Il ne séparait pas non plus sa demeure de celle des pauvres; mais quand la nuit était venue, sitót que dormaient tous les pauvres prés desquels il était, il se levait, se plagait les bras en croix contre un mur ou une colonne et priait. Et avec les premiers qui venaient pour la prière?, il entrait à l'église jusqu'au matin. Telle était sa vie de tous les jours.

De sa condition première et de sa grandeur il ne fit rien savoir à personne. Il ne voulut méme pas révéler son nom, pour qu'on ne püt connaître ou découvrir par là sa condition.

Or son paranymphe, ayant attendu longtemps et ne le voyant pas revenir, parcourut tout le port et interrogeait les gens à son sujet. Et quand on lui eut appris qu'il avait pris passage sur un vaisseau, il retourna à la maison du bienheureux annoncer ce qui venait d'arriver. La langue ne peut rendre le chagrin et la douleur qui saisirent les parents du saint. Autant que le permettaient leur richesse et leur puissance, ils le firent cher-

"cher dans tous les ports et dans tous les pays.

Or il y avait un des esclaves chrétiens de sa maison, un de ceux

qui étaient partis à la recherche du saint; comme ils parcou-

1. D’après Marc, XII, 42, la menue monnaie appelée 14156 pouvait valoir environ une once et demie. Au lieu de celo, les mss. D et F donnent «3005, quadrans, d'après Payne Smith. Pourtant, Bar-Ali explique encore oc par Has «une once et demie».

2. Il s'agit ici de l'Officium nocturnum, | 12-3242, Cf. la page suivante, Ἱ. 17.

raient les villes et qu'ils étaient venus aussi à Edesse, où se trouvait leur maitre qui mendiait, cet esclave, l'un des serviteurs du saint, alla instruire le glorieux évéque de cette ville d'Edesse, Raboula!, de l'histoire de l'Homme de Dieu. Et non seulement il ne trouva pas le saint, mais on ne le crut même pas, à cause de l'étrangeté de l'histoire. Enfin, n'ayant pu le découvrir, il partit, s'en alla le chercher en d'autres pays. Le saint, lui, reconnut bien les gens de sa maison, lorsqu'ils entrérent à l'église et qu'ils en sortirent : mais eux, à l'aspect de ce mendiant, ne pensérent point à leur maitre, móme un seul instant, à cause de son indigence profonde, et parce qu'il n'y avait pas trace de splendeur en lui. Comment en effet pouvaient-ils le reconnaitre dans cet homme vêtu de haillons infámes et qui mendiait? Il est même vraisemblable qu'il reçut d'eux l'aumóne.

Longtemps aprés, un vertueux portier?, digne d'un tel spectacle, sortit une nuit pour voir si l'heure de l'office était venue; et, quand il fut sorti, il trouva l'humble saint debout, les bras en croix et priant, tandis que tout le monde dormait. Et cela, il ne le vit pas une ou deux fois, mais quantité de fois, pendant de longues nuits.

Or une nuit ce portier alla à lui et l'interrogea : «D'oà estu,» demanda-t-il, «et que fais-tu?» Le bienheureux d'abord ne répondit pas un mot aux demandes du portier. Α la fin, contraint par ses priéres, il lui répondit ainsi : « Pourquoi m'adresses-tu ces questions, toi? Interroge ceux qui sont devant toi, et tu apprendras d'eux qui je suis et d'oü je suis. Car je suis un d'entre eux.» Le portier ne put se résoudre

Page 1