‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 14Chapitre 275 sur 1059 · V, AMBIGUÏTÉ · texte numérisé non relu

V, AMBIGUÏTÉ

— Encycl. Philos, et physiol. Nous allons successivement examiner chacun des cinq sens dont la nature nous a gratifiés, en commençant par celui du toucher. Il a pour organes toutes les surfaces du corps humain qui sont recouvertes par la peau , certains nerfs dont les dernières ramifications aboutissent à la peau et constituent même un do ses tissus, enfin le cerveau. Quand le tact est volontaire, c'est principalement des mains que nous nous servons.

Pour que le sens du toucher s'exerce, il faut que l'organe touche l'objet à connaître et même qu'il le presse ou en soit pressé. Supposons qu'un aveugle prenne dans sa main un objet solide ayant une certaine consistance, par exemple, une bille d'ivoire, qu'il la touche et qu'il la presse, il y aura des faits de trois catégories différentes : d'abord le fait physique du contact et de la pression; ensuite le fait physiologique de l'impression produite dans les nerfs et dans le cerveau; car il est nécessaire que le cerveau soit modifié ; entin , le fait psychique, qui est complexe et dont voici les éléments.

Il y a d'abord une sensation d'une nature particulière et la connaissance que l'àme en acquiert. Mais l'àme est passive dans la sensation et elle en a conscience au moment où elle est atteinte. Or, il y a une loi de la raison qui nous entraîne à rapporter tout fait k une cause; c'est pourquoi l'âme affirme l'existence d'une cause productrice de la sensation qu'elle éprouve. Cette cause étant autre que l'àme elle-même, celle-ci juge qu'il y a en dehors d'elle une cause, un objet qui a produit la sensation dont elle a eu conscience, et la nature de cette cause n'est déterminée à ses yeux que par celle de l'effet qu'elle a produit. Par là se révèle une des qualités du corps étranger, celle qu'on appelle résistance ; car cette qualité n'est conçue que comme cause d'une espèce particulière de sensation.

Ainsi, en exerçant le sens du toucher, je connais d'abord un objet qui résiste k la pression que j'exerce sur lui et, par conséquent, la résistance est la première qualité des corps que le toucher nous fasse connaître. Mais la portée de ce sens ne se borne pas à cotte seule qualité. En effet, en connaissant l'objet résistant, je m'aperçois qu'il a une certaine étendue et une certaine figure. Ces deux nouvelles propriétés n'ont pas le même caractère que la résistance. En effet, la résistance s'est révélée à moi comme une cause de sensation, et, par conséquent, l'idée do résistance se résout dans l'idée de cause ou de force ; mais il n'en est pas da même de l'étendue et de la figure. Dire qu'un objet est étendu, c'est dire qu'il occupe une portion do l'espace, qui n'est nullement une force; dira que ce même objet est'figuré, c'est dire qu'il est limité d'une certaine fnçoi dans l'espace. Ainsi, l'étendue et la figure ne sont pas des causes de sensations spéciales, et ainsi elles sont d'une autre nature que la réMstunce. De plus, elles diffèrent entra elles. En effet, deux corps peuvent avoir la même étendue, c'est-à-dire une étendue égale, sans avoir la même figure ; ils peuvent aussi avoir la même figure avec des étendues inégales. Voilà donc trois qualités du corps que le toucher noua fait connaître. Mais il faut savoir que l'objet résiste, pour s'apercevoir qu'il est dans l'espace et qu'il y est limité d'une certaine façon. Si l'objet n'était pas connu comme résistant, on ne saurait pas qu'il est étendu et figuré.

Passons maintenant à l'étude particulière du sens de ia vue. Il a pour organes les yeux , les nerfs qui font communiquer les yeux avec le cerveau et enfin le cerveau luimême. Supposons d'abord que la vue s'exerce seule; voici les faits qui auront lieu :

Il y aura d'abord l'action de la lumière. Elle part d'un corps lumineux quelconque, tombe sur l'objet, y est réfléchie et arrive ensuite jusqu'à l'œil, dans l'intérieur duquel elle pénètre.

Alors commence le fait physiologique.

L'intérieur de l'œil est constitué comme une chambre obscure, où la lumière n'arrive quo par un trou et dont l'écran est la rétine, membrane nerveuse très-sensible, qui est formée par l'épanouissement du nerf optique La lumière, après avoir traversé l'humeur vitrée, qui est transparente, produit sur la rétine de chaque œil une image renversée de l'objet qui la réfléchit; ensuite les nerfs optiques et le cerveau sont modifiés à leur tour.

Voici ensuite ce qui se passe dans l'âme.

11 y a une sensation d'une espèce particulière, autre que celle qui se produit dans le toucher. L'àme acquiert la connaissance de ce fait; ello sait qu'elle est modifiée, et, comme elle joue un rôle passif dans cette modification, elle rapporte la sensation aune cause extérieure, à un objet autre qu'ellemême et dont la nature est d'être coloré. Dira qu'il est coloré, c'est dire seulement qu'il est propre à produire la sensation dont l'âme a eu conscience. Le nombre des couleurs est très-grand, comme celui des sensations que nous éprouvons en voyant les couleurs. La plrysique nous apprend que toutes ces couleurs ne sont que de la lumière diversement modifiée. En quoi consiste cette modification ? Selon l'explication la plus accréditée, elle consiste en ce qu'une partie de la lumière reçue par l'objet est absorbée, l'autre réfléchie, et que la partie réfléchie, qui seule arrive jusqu'à l'œil, varie selon la contes ture de l'objet.

La vue nous fait connaître d'abord un objet coloré. Mais, en même temps, nous voyons que cet objet coloré a une certaine étendue et une certaine figure. Quelle est la nature de eette étendue et de cette ligure? En réalité, c'est la même, en partie, que celle que le toucher nous fait connaître. Cependant l'étendue tangible est perçue comme ayant trois dimensions, et l'étendue visible paraît n'en avoir que deux. Nous ne voyons que la partie de chaque objet qui est tournée de notre côté et nous la voyons comme si elle était plate. JLiis lorsque, suivant l'expression des philosophes écossais, l'éducation de la vue est faite, ce sens nous fait connaître la troisième dimension de l'étendue et remplace le toucher pour certaines connaissances qui auparavant ne pouvaient être acquises eue par lui. Voici à quelles conditions cela arrive.

Il fuut que les deux sens s'exercent simultanément sur les mêmes objets et que ce soit sur un très-grand nombre. Aussi voit-on les enfants à un certain âge éprouver le besoin de toucher tous les objets que leurs yeux aperçoivent. Si un objet nouveuu frappe leur vue, ils expriment par dos cris et par des gestes le désir de l'avoir entre leurs mains, et, quand ils le tiennent, ils le considèrent attentivement; mais, en même temps, ils passent leurs mains par-dessus et le tournent en tous sens. S'ils soupçonnent que l'objet est creux et qu'il y a quelque chose k voir à l'intérieur, ils n'auront pas de cesse qu'ils ne l'aient vu, et, au besoin, ils brisent l'objet

Eour contenter leur envie. Tout cela a un ut dans les desseins de la nature. En effet, à force d'observations doubles, de comparaisons et de raisonnements, ils arrivent à faire l'éducation de leur vue et k pouvoir juger de» qualités tangibles par les qualités visibles. Les personnes nées aveugles auxquelles la, vue est rendue dans l'âge de raison sont obi).

SENS

gées de faire comme les enfants. En effet, au commencement, elles ont beau voir les objets avec lesquels le toucher les a familiarisées, elles ne les reconnaissent pas ; mais après une longue pratique, les particularités que la vue leur découvre deviennent des signes naturels qui leur font connaître indirectement une multitude de choses qui, primitivement, ne pouvaient être connues que par le toucher.

Pour les objets les plus proches, il y a un signe qui nous fait connaître la position relative de leurs différentes parties plus ou moins saillantes ou rentrantes, c'est-à-dire a situation de ces parties dans le sens do la profondeur. C'est la manière dont la lumière et les ombres sont distribuées sur la partie visible des corps. Ce qui le montre bien, c'est l'illusion produite par certaines peintures qui imitent le relief et qu'on appelle des grisailles.

Pour les objets dont on est plus éloigné, il y a un moyen de connaître leur position relative dans le sens de la profondeur et la distance où ils sont du point d'où on les observe. C'est la diminution de la grandeur visible de ces objets.

Il existe encore un autre signe qui peut servir, jusqu'à un certain point, à déterminer la distance. Comme l'air atmosphérique n'a presque jamais une transparence parfaite, lorsqu'un objet est loin de nous, son image visible est plus confuse que s'il était proche. Pourquoi cela? Parce que la couche imparfaitement transparente qui nous en sépare est ■ plus épaisse dans le premier cas. Si la qualité de l'air était toujours la même, la confusion de l'image serait toujours proportionnelle à la distance, et le problème à résoudre pour évaluer la distance des objets serait des plus simples. Mais les degrés de transparence ou d'opacité de l'air étant très-variables, cela complique le problème et en rend la solution plus incertaine.

L'éducation de la vue se fait spontanément, sous l'influence de l'instinct. Lorsqu'elle est achevée, lorsque les habitudes que nous venons de décrire sont bien enracinées, la vue se substitue au toucher dans la plupart des cas, et l'on y trouve des avantages de plusieurs sortes. En effet, elle a une portée bien plus étendue, et, par conséquent, il y a des cas où la vision est possible et où le toucher ne l'est pas. De plus, il y aurait souvent du danger ou des inconvénients plus ou moins •graves à toucher les objets que nous avons besoin de connaître, tandis qu'il n'y en a aucun à les regarder. Enfin, par la vue, la connaissance est presque toujours plus rapide que par le toucher.

L'exercice des trois autres .sens externes, qui sont l'ouïe, l'odorat et le goût, donne lieu à des connaissances moins variées que celui "•• des deux premiers. Cependant on y trouve aussi les trois sortes de circonstances que nous avons déjà signalées.

La première est un fait physique. Pour l'ouïe, il faut d'abord le mouvement d'un corps sonore, tel qu'une cloche ou un tambour, et ensuite l'agitation de l'air, qui vient faire vibrer la membrane appelée tympan. Pour l'odorat, c'est l'émission de particules matérielles partant de certains corps appelés odorants. Ces particules entrent par les narines et viennent modifier la membrane muqueuse qui tapisse les nombreuses lamelles d'un os qui forme la base du nez et qui, à cause des trous dont il est percé, est appelé ethmoîde ou cribleux. Pour le goût, c'est l'introduction de certaines substances dans la bouche et leur mise en rapport avec la langue et le palais. La seconde circonstance est un fait physiologique, et ce fait varie selon les sens, à cau'ie de la différence des organes et des agents qui les modifient. Pour 1 ouïe, il faut que les ondes sonores mettent en vibration le liquide qui est contenu dans le labyrinthe de l'oreille et où flottent les rameaux du nerf de l'ouïe. Pour le goût et pour l'odorat, il est nécessaire que les substances sapides et odovantes se dissolvent, les unes dans les liquides qui baignent la bouche et les autres dans ceux qui humectent les anfractuosités du nez. Dans tous les cas, il y a une impression produite sur le cerveau par le moyen des nerfs qui le font communiquer avec l'organe externe.

Voici maintenant le fait psychique. Dans l'exercice des trois sens, il y a d'abord une sensation ; mais elle diffère suivant que c'est tel ou tel organe qui l'apporte, et même suivant que chaque organe est impressionné par telle ou telle cause extérieure. Il y a ensuite la conscience de la sensation et enfin la connaissance de la cause extérieure qui l'a occasionnée. Par là , nous connaissons trois qualités nouvelles des corps : le son , l'odeur et la saveur. Elles nous apparaissent, de même que la résistance et la couleur, comme des causes extérieures de sensations et comme des causes différentes, puisque les sensations qu'elles produisent ne sont pas les mêmes.

La portée directe de ces trois sens ne s'étend pas plus loin, car aucun d'eux, s'exerçant seul, ne peut nous faire connaître ni l'étendue ni la figure des objets.

Au lieu de rapporter la connaissance des qualités des corps à cinq sens différents, c'està-dire à cinq facultés distinctes, on pourrait supposer quelles relèvent toutes d un sens unique que l'on appellerait le sens de la causalité externe. Cette supposition se justifie-

rait par la ressemblance des jugements qui succèdent immédiatement à la conscience de la sensation. En effet, ces jugements consistent, dans tous les cas, à rapporter une sensation de l'âme à une cause extérieure.

Certains physiologistes ont cru devoir admettre un sens delà douleur; mais la douleur n'est autre chose que la sensation douloureuse elle-même, et celle-ci n'a ni appareil particulier ni des caractères identiques dans toutes les circonstances. Presque tous les tissus de l'organisme peuvent devenir douloureux à un moment donné. Faut-il donc admettre que le sens de la douleur existe presque partout comme celui du toucher? La comparaison ne serait certainement pas exacte. La douleur peut affecter tous les sens et elle est inséparable de toutes les sensations trop vives ou trop prolongées. C'est ainsi qu'une lumière excessive blesse les yeux "et que des sons trop aigus agacent péniblement l'oreille, bien qu'on ne puisse dire que ces deux organes sont devenus des sens de douleur. Nous en dirons autant du se7is de la fatigue, décrit par quelques physiolpgistes trop subtils et trop disposés à confondre les sensations, qui ne sont que les impressions produites sur certains organes, avec les sens, qui sont ces organes eux-mêmes.

Dans tout ce qui précède, toutes les fois que nous avons parlé de l'âme ou de faits psychiques, c'est-à-dire se passant d'une manière spéciale dans l'âme, nous avons parlé le langage des spiritualistes les plus purs; mais, comme nous n'avons point la prétention de trancher de notre autorité privée une aussi grave question que celle de la vraie nature de l'âme, et que, d'ailleurs, eussionsnous cette prétention, ce ne serait point ici le lieu de prononcer 1 arrêt irrévocable, nous devons dire en finissant que toutes nos explications sur le jeu extérieur et intérieur des sens sont aussi vraies au point de vue matérialiste qu'au point de vue spiritualiste ; la seule différence consisterait dans le sens donné à certains mots. Les matérialistes peuvent reconnaître l'existence d'une âme chez l'homme; seulement, cette âme est matérielle eomme le corps et ne s'en distingue que parce que le corps est tout ce qui est visible ou peut le devenir par des dissections ou par d'autres moyens analogues, tandis que l'âme est l'en-, sembla vivant de certaines parties intérieures, telles que le cerveau, les nerfs, les idées matérialisées, etc. Remarquez bien qu'il s'agit ici, non pas de chacune de ces parties isolément et non pas encore de leur ensemble tel qu'un anatomiste pourrait le montrer en étalant sur une table le cerveau et les nerfs qu'il aurait tirés d'un cadavre ; non, l'âme est 1 ensemble vivant de toutes ces parties , et cet ensemble ne peut pas être observé vivant. Maintenant, il est évident que les matérialistes peuvent admettre des faits psychiques, c'est-à-dire qui s'accomplissent dans l'ensemble vivant dont nous venons de parler, et que ces faits ne peuvent être observés que par les effets qu'ils produisent dans les parties visibles du corps. Ils peuvent admettre que l'âme a connaissance des impressions reçues par tel ou tel nerf, par telle ou telle partie du cerveau, bien que ce nerf, ce cerveau soient eux-mêmes des parties essentielles de l'âme, parce que l'ensemble n'est pas identique avec chacune de ses parties, et l'impression d'une partie n'est pas non plus identique à l'impression de l'ensemble.

Beaucoup de gens penseront peut-être qu'il n'y a guère de différence entre l'âme . conçue de cette manière et l'âme des spiritualistes, et ils pourraient bien avoir raison ; car les deux systèmes qui se combattent depuis si longtemps avec tant d'acharnement ne sont peut-être séparés que par un simple malentendu. Si les spiritualistes voulaient convenir que l'âme est dans le corps et que, par conséquent, elle occupe une place déterminée dans l'espace, les matérialistes ne feraient aucune difficulté de reconnaître qu'elle n'est pas observable, de la même manière et par les mêmes moyens que ce que nous entendons ordinairement désigner sous le nom de matière; d'où il résulte qu'en un certain sens elle est différente de la matière ordinaire et peut être appelée immatérielle. Mais les hommes aiment trop ce qui les met en lutte le3 uns contre les autres pour qu'on puisse espérer de voir l'accord s^tablir sur la question de l'âme, au moins d'ici à longtemps. Quoi qu'il en soit, nous croyons cette courte explication suffisante pour montrer qu'en ce qui touche le jeu des sens les matérialistes peuvent accepter tout ce que disent les spiritualistes les plus absolus. V. sensibilité.

— Sens commun. V. raison.

— Gramm. Sens, en grammaire, veut dire signification. Les ouvrages qui traitent des matières grammaticales ont distingué plusieurs espèces de sens que nous allons passer en revue.

— Sens absolu. Le sens absolu est celui qui est complet en lui-même et ne dépend en aucune sorte de sa relation avec une autre idée. Quand on dit, par exemple : « Le ciel est sans nuages, » il y a là une phrase complète en soi, dont le sens ne dépend d'aucune comparaison, d'aucune idée relative ou accessoire.

— Sens relatif. C'est le contraire du précédent. Que l'on dise : • L'esprit est préféra-

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We à la beauté ; » dans cette phrase, on considère l'esprit relativement à la beauté ; il y a relation, rapport d'une chose à une autre.

— Sens abstrait. Si l'on se rappelle que le mot abstrait vient du latin abstrahere, arracher, détacher, et si l'on considère ensuite que l'on peut, en examinant un objet, séparer, détacher chacune de ses propriétés pour les voir séparément, ou n'en voir que quelques-unes, ou voir les propriétés sans l'objet, ou bien encore l'objet sans ses propriétés, i! sera facile de conclure ce qu'il faut entendre par sens abstrait. Si, en examinant un corps, je ne vois que sa longueur, je sépare cette longueur, je l'abstrais des autres propriétés du corps ; de même, si je ne vois que sa longueur et sa largeur, je sépare, j'apstrais ces deux propriétés des autres, de la profondeur, du poids, de la forme. Si je dis : « La longueur de ce pendule, ■ le sens est abstrait»

— Sens concret. C'est le contraire du précédent; c'est l'objet considéré en bloc, avec une ou plusieurs de ses propriétés. J'unis le tout dans ma pensée , par exemple , quand je dis : ■ Ce long pendule. »

— Sens détermine'. Quand la sujet auquel on attribue une manière d'être ou d'agir est exprimé nommément, est particularisé, alors le sens n'a rien de vague, rien de général ; il est déterminé. Ainsi : « Alexandre fit son entrée dans Babylone avec un éclat qui surpassait tout ce que l'univers avait jamais vu. » Le sens tombe sur un sujet bien défini, qui est Alexandre, et par là même il est déterminé complètement.

— Sens indéterminé. Quand le sujet n'est pas exprimé nommément, qu'il ne représente pas un être, un objet défini, alors la phrase n'exprime qu'une pensée générale, le sens est vague, indéfini, indéterminé. Par exemple : « On est plein d'illusions dans ta jeunesse. • Le mot on ne désigne personne en particulier ; la pensée est générale et le sens indéterminé.

— Sens littéral. C'est le sens qui résulte de la valeur naturelle des termes, pris purement et simplement tels qu'ils sont présentés.

— Sens spirituel. On donne ce nom au sens qui est caché, pour ainsi dire, sous l'écorce du sens littéral. Celui-ci résulte de la lettre

' même; mais le sens spirituel demande, pour être découvert, qu'on aille chercher l'esprit sous la lettre. Les grammairiens distinguent trois espèces de sens spirituels : l<> le sens allégorique; 20 le sens moral; 3° le sens anagogique. Dans le sens allégorique, les mots disent une chose pour en faire entendre une autre. Ainsi, Mme Deshoulières, sous le sens allégorique d'une bergère qui parle à ses brebis, rend compte' à ses enfants de ce qu'elle a fait pour eux et se plaint des cruautés du sort:

Sans ces prés fleuris

Qu'arrose la Seine,

Cherchez qui vous mène,

Mes chères brebis...

Ainsi, Voltaire présente des conseils pour la direction dans la vie sous le sens allégorique de la conduite d'un frêle esquif:

Le bonheur est le port où tendent le3 humains; Les écueils sont fréquents, les vents sont incertains ; Le ciel, pour aborder cette rive étrangère. Accorde a tout mortel une barque légère. Ainsi que les secours, les dangers sont égaux ; Qu'importe, quand l'orage a soulevé les flots, Que ta poupe soit peinte et que ton mat déploie Une voile de pourpre et des câbles de soie ! L'art du pilote est tout, et pour dompter les vents, Il faut la main du sage et non les ornements.

Le sens moral se cache sous une fable ou une parabole. Quand l'Evangile fait dire à Jésus-Christ : œ Voyez comment croissent les lis de la campagne -} ils ne travaillent ni ne fitent; cependant je vous déclare que Salomon même, avec toute sa magnificence, n'a jamais été si bien vêtu que l'est un de ces lis ; » il y a là un sens moral sous une forme parabolique. Les fables renferment aussi presque toujours un sensmoral. La Fontaine, par exemple, raconte qu'un rat dévot s'est retiré du monde dans un fromage de Hollande, où il vit comme un chanoine dans une riche prébende, et qu'un jour des ambassadeurs de la république des rats, pressés par un besoin extrême, venant lui demander quelque léger secours, le solitaire leur répond :

Les choses d'ici-bas ne me regardent plus. Ed quoi peut un pauvre reclus Vous assister? Que peut-il faire, Que de prier le ciel qu'il vous aide en ceci? J'espère qu'il aura de vous quelque souci. Ayant parlé de cette sorte.

Le nouveau saint ferma sa porte.

Evidemment, le poëte ne veut pas qu'on prenne son récit à la lettre; mais il y cache un sens moral ; les dévots et les moines retirés du monde ne sont pas toujours les plus secourables.

Le sens anagogique résulte de l'interprétation figurée d'un fait ou d'un texte des livres saints. Ainsi l'Ancien Testament parle des biens temporels promis aux observateurs de la loi ; les commentateurs trouvent là, dans le sens anagogique, l'emblème des biens éternels qui attendent les hommes vertueux dans la vie future.

— Sens propre. La première signification

d'un mot est son sens propre; quand on dit, par exemple : • La lumière brille ; Le feu s'éteint; Une pierre tombe. »

— Sens figuré. Quand on change la signification propre d'un mot pour lui en donner une qu'on emprunte à un autre ordre de faits, ou, en d'autres termes, quand on transporto un mot de la chose qu'il signifie proprement à une autre qu'il ne signifie qu'indirectement, alors le sens devient figuré. C'est un sens figuré qui termine la belle péroraison de Bossuet, dans son oraison funèbre de Condé: « Heureux si , averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint lu Le sens est figuré quand on dit une voile pour un vaisseau; quand on dit.que le fourbe a un, masque sur le visage ; quand on dit des passions qu'elles sont un feu qui brûle.

On rencontre chez certains auteurs des passages où l'emploi du sens figuré est poussé a un point excessif. Par exemple, dans cette phrase où Fléchier parle de l'instruction religieuse qui disposa le duc de Montausier à abjurer l'hérésie : « Tombez, tombez, voiles importuns qui lui couvrez la vérité de nos mystères, et vous, prêtres de Jésus-Christ, prenez le glaive de la parole et coupez sagement jusqu'aux racines de l'erreur que la naissance et l'éducation avaient fait croître dans son âme.» Ce qui veut dire dans un langage plus simple : 11 se fit instruire, les prêtres lui enseignèrent les dogmes de la religion catholique et lui découvrirentles erreurs dans lesquelles il avait été élevé.

— Sens par extension. Entre le sens propre et le sens figuré, d'Alembert en admet un autre qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre ces deux-là, et qu'il appelle sens par extension. Il s'exprime ainsiKà ce sujet, dans ses Eclaircissements sur les éléments de philosophie; • Quand o'n dit l'éclat du son, le mot éclat est transporté par .extension de la lumière au bruit, du sens de la vue auquel il est propre au sens de l'ouïe auquel il n'appartient qu'improprement; on ne doit pourtant pas dire que cette expression, l'éclat du son, soit figurée, parce que les expressions figurées sont proprement l'application qu'on fait à un objet intellectuel d'un mot destiné à exprimer un objet sensible.... Voici encore ■■ un exemple simple qui, dans trois différentes phrases, montrera d une manière bien claire ces trois différents sens : Marcher après quelqu'un ; Arriver après l'heure fixée; Courir après les honneurs. Voilà après d'abord dans son sens propre, qui est celui de suivre un corps en mouvement; ensuite dans son sens par extension, parce que, dans la phrase Arriver . après l'heure, on regarde le temps eomme marchant et fuyant, pour ainsi dire, devant nous; enfin dans le sens figuré Courir après les honneurs, parce que, dans cette phrase, on regarde aussi les honneurs, qui sont ua être abstrait, comme un être physique fuyant devant celui qui le désire et cherchant à lui échapper. Une infinité de mots de la langue, ajoute dAlembert, pris dans tontes les classes et tous les genres, peuvent fournir de pareils exemples. «

— Sens adapté. C'est une application, plus ou moins précise, d'un texte connu à une circonstance particulière. On trouve très-fréquemment, dans les discours des orateurs de" la chaire, des textes de l'Ecriture employés ainsi dans un sens adapté. Ainsi Bossuet, dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, adapte à cette princesse les paroles suivantes de Jérémie : « Voyez, Seigneur, mon affliction; mon ennemi s'est fortifié et mes enfants sont perdus ; le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cher; la royauté a été profanée et les princes sont foulés aux pieds. Laissez-moi, ja pleurerai amèrement; n'entreprenez pas de me consoler. L'épée a frappé au dehors ; mais je sens en moi-même une mort semblable. » Ainsi Fléchier a adapté à Turenne ce passage de l'Ecriture relatif à Judas Macchabée ; • Comment est mort cet homme puissant qui sauvait.le peuple d'Israël ? »

— Sens équivoque. Quand une phrase est susceptible de deux interprétations différentes et qu'il y a amphibologie, on dit que le sens est équivoque. Par exemple : ■ François 1er érigea Vendôme en duché- pairie en faveur de Charles de Bourbon, et il le mena avec lui à la conquête du duché de Milan, où il se comporta vaillamment. » Ou ne sait.lequel des deux, de François 1er ou de Charles de Bourbon, se comporta vaillamment. L'Académie française a trouvé un sens équivoque dans le vers suivant de Corneille :

L'amour n'est qu'un plaisir et l'honneur un devoir.

•Elle a remarqué que, la conjonction liant un membre de phrase négatif avec un autre membre affirmatif, il en résulte une construction louche, et qu'il aurait fallu dire :

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

— Sens composé. C'est le sens qui résulte de tous les termes d'une proposition pris selon la liaison qu'ils ont ensemble, et de telle sorte que tous ces termes conservent leur signification propre dans toute l'étendue de la proposition.

— Sens divisé. Ici les termes de la proposition ne conservent pas à tous égards leur

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signification propre ; ils ne la conservent Ou'en un certain sens et avec restriction, La différence, assez difficile à saisir, qui distingue le sens composé du sens divisé, sera éclairi:i9 par les exemples suivants, tirés du Dictionnaire d'ëlocution. ■ Une chose qui se meut ne peut pas être en repos : » si l'on conserve à tous les égards la signification dans laquelle tous ces termes sont employés, cette proposition se trouve vraie et elle est dans un sens c omposé ; mais, si Ton considère qu'une chose qui se meut a pu être en repos auparavant et qu'elle v peut être ensuite, si l'on divise et si l'on distingue la signification des termes de cette proposition, elle se trouve dans le sens divisé, et elle est fausse. Quand saint Matthieu dit que les boiteux marchent, que les aveugles voient, si l'on prenait ces termes dans le sens composé, il y aurait de l'absurdité ; mais, si l'on divise leur signification, si l'on entend par aveugles et boiteux ceux qui l'étaient et qui ont été guéris, la proposition est vraie. Lorsque le peintre Apelle disait à un cordonnier, blâmant la jambe d'une de ses figures, qu'un cordonnier devait se mêler seulement de chaussures, il avait raison dans • le sens composé de sa proposition, en ne considérant celui à qui il parlait que comme cordonnier ; mais, dans le sens divisé, en tant que ce cordonnier pouvait avoir des connaissances au-dessus de son métier et juger sainement un tableau, Apelle avait tort.

— Iconogr. Dans le système hiéroglyphique des Egyptiens, quatre des sens étaient désignés par des animaux : l'ouïe, par le lièvre; l'odorat, par le chien; la vue, par l'épervier; le toucher, par l'hermine, symbole des choses moelleuses, et par le hérisson, emblème des choses rudes. Le cinquième sens, le goût, était désigné par des fruits. Dans un tableau de Carlo Cignani, qui est au palais Rospigliosi, à Rome, les Cinq Sens sont figurés par des enfants qui entourent une jeune femme : l'un est occupé à teter {le goût) ; un second place une fleur sous le nez de la nourrice (l'odorat) ; le troisième (la vue) regarde d'un air narquois le quatrième, qui cherche a saisir sa propre image dans un miroir (le toucher); le cinquième enfin agite une espèce de hochet ou de clochette, dont il écoute le son (l'ouïe). Dans une composition de Stella, ui a été gravée au trait par Réveil (Galerie '.es arts et de l'histoire, VIII, pi. 107), les Cinq Sens sont représentés d'une façon assez piquante : un galant caresse une jeune femme qui joue de la guitare (le toucher et l'ouïe) ; un autre groupe assis à terre, au pied d'un arbre, se compose d'une dame qui respire le parfum d'une rose et d'un gentilhomme qui boit un verre de liqueur (l'odorat et le goût) ; entre les deux couples se tient un page qui porte un plateau et qui regarde devant lui avec la candeur de l'innocence, et, au fond, un vieux barbon, dont on n'aperçoit que la tête, jette, par-dessus un mur, des regards irrités sur les amoureux du premier plan (la vue). Le musée de Bruxelles possède un tableau des Cing Sens, parTeniers, acquis pour la somme de 29,246 francs à la vente Van Saceghem : autour d'une table sont groupés un homme vêtu de noir qui se fait verser à boire par un page, une femme en robe bleue qui savoure 1 odeur d'un citron, un cavalier jouant de la guitare, un autre qui chante et une femme qui regarde ; au fond, deux amoureux échangent des caresses. Teniers s'est peint lui-même ici dans la personne du guitariste, et la dame en robe bleue est sa femme. Ce tableau est de la plus limpide et de la plus spirituelle exécution. Les Cinq Sens ont été représentés plusieurs autres fois par Teniers, notamment dans une série de tableautins qui ont été gravés par Le Bas et qui ont figuré successivement dans les collections de la comtesse de Verrue (1737), du marquis de Beringhen (1770), de La Borde (1784), Tracy (en Angleterre) ; dans cette suite, chacun des sens est représenté par une figure isolée : la vue, par un paysan occupé à lire ; l'ouïe, par un mendiant jouant de la vielle; l'odorat, par un»jardinier armé d'une bêche et sentant un œillet; le goût, par un homme portant un panier de liqueurs; le toucher, par un- artisan soulevant un emplâtre appliqué sur sa main. Une série de petits tableaux analogues, par le même maître, a figuré à la vente du comte Dubarry en 1774. Cinq compositions du même genre, par Adrien van Ostade, appartiennent au musée de l'Ermitage ; cinq autres, pur Th. Absthoven, ont paru à la vente Chappuis, à Bruxelles (1865). Abraham Bosse a consacré aux cinq sens une suite d'estampes, où il a désigné la vue par une femme occupée à se regarder dans un miroir, l'odorat par un cavalier et une dame se promenant dans un jardin rempli de fleurs, le goût par un couple attablé, l'ouïe par un concert de voix et d'instruments, le toucher par un libertin caressant une courtisane. Au musée de Dijon est une suite de cinq petits tableaux représentant les Cinq Sens et attribués a l erdiuand Bol : un d'eux porte la signature du maître et est daté de 1658. Dans quatre dessus de porte peints pour le château de Valenton, près de Paris, Raoux avait représenté la vue par deux jeunes filles se regardant dans un miroir, le toucher par une bergère passant un épi de blé sur les lèvres de son berger endormi, l'odorat et l'ouïe par une bergère tenant une corbeille de fleurs et écoutant les sons du luth dont joue son amant, le goût par

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une jeune fille prenant des fruits dans une corbeille que lui présente un jouvenceau. Dans un tableau des Cinq Sens exposé à Bruxelles en 1848, par M. Dillens, le toucher est désigné par un petit garçon qui tire les oreilles d'un épagneul. Un autre artiste contemporain, M. Schlesinger, a exposé au Salon de 1848 un tableau intitulé : les Six Sens, qui a été gravé en manière noire par M. Hippolyte Garnier.

Sem (les cinq), vaudeville représenté à Paris en 1829, sur le théâtre des Variétés. C'est une espèce de vaudeville physiologique ; mais qu'on ne se laisse pas abuser parce mot : il y a physiologie et physiologie, et celle des Cinq sens est amusante avant tout. M. Auguste, jeune étudiant en médecine, va se prêter devant nous à une expérience. Ne craignez rien : il ne traitera point les spectateurs comme un professeur de clinique traite ses élèves à l'amphithéâtre; nous aurons de la science pour rire; rien de sanglant dans la pièce ; point de dissection, point de pansement ; la maladie qu'on va nous exposer et dont nous allons suivre les phases est une maladie très-ancienne, sans être pour cela repoussante : c'est l'umour. Veut-on savoir par où l'amour s'introduit dans les pauvres cœurs humains? Par les cinq sens. Quand un de nos sens est charmé, l'amour commence, on est déjà malade ; quand deux ou trois sont pris, la maladie se complique ; quand tous le sont, on est amoureux, vraiment amoureux ; plus de remède.

M. Auguste a rencontré MUe Fanny, jeune fleuriste très-intéressante. Le voilà déjà pris par la vue. Ml'< Fanny perd son mouchoir, qui sent la violette; M. Auguste le ramasse ; 1 amour de M. Auguste redouble : effet de l'odorat. MHo Fanny chante de sa belle voix, et M. Auguste a le malheur de l'entendre à travers la cloison ; le mal fait des progrès rapides : effet de l'ouïe. Le pauvre étudiant est en danger; mais il a trop bien commencé pour s'arrêter en route. Le voilà qui escalade le balcon et pénètre dans le modeste sanctuaire de la jeune fleuriste. Ce n'est rien encore ; il a l'imprudence de lui prendre la main, et dès lors sa passion devient terrible : effet du toucher. Mlle Fanny achève sa victime en lui donnant un verre d'eau sucrée ; le charme est accompli. Le goût lui-même s'en mêle et assure la victoire a l'amour. M. Auguste est au plus bas, in extremis; il n'y a plus qu'un remède à ses maux, le mariage. Il a le courage d'en essayer; espérons qu'il est en voie de guérison.

Telle est la pièce; nous lui avons donné plus d'ordre que l'auteur lui-même ne l'a fait. Nous avons voulu montrer que la conception avait quelque chose de neuf; malheureusement 1 exécution n'est pas satisfaisante ; on pouvait tirer un meilleur parti du sujet. L'esprit manque, et la mesure aussi. L'auteur n'a pas su trouver de milieu entre le genre musqué et le genre grivois; il va sans cesse de 1 un à l'autre, c'est-à-dire de mal en pis. In vitium ducit culpx fuga !

SENS, en latin Agendicum, Senones, ville de France (Yonne), ch.-l. d'arrond. et de deux cant., sur l'Yonne et le chemin de fer de Paris à Lyon, à 60 kilom, N.-O. d'Auxerre -, pop. aggl., 10,893 hab. — pop. tôt., 1 1 ,5 14 hab. L'arrond. comprend 8 cant., 91 eomm. et 65,399 hab. Siège d'archevêché; tribunaux de première instance et de commerce, deux justices de paix; grand séminaire, lycée, bibliothèque publique, musée. Distilleries, scieries, teintureries, tanneries, moulins à farine et à tan; fabriques de chandelles, rasoirs, chaussures, boutons, agrafes et boucles d'acier. Important commerce de grains, farines, vins, vinaigres, chanvre, laine, bois de charpente et de chauffage, feuillettes, cuirs, briques et tuiles.

> La ville de Sens, dit Giraud de Saint- Fargeau, est dans une belle situation, sur la rive droite de l'Yonne, un peu au-dessous de son confluent avec la Vanne. Elle est remarquable par la beauté et la variété des promenades qui l'entourent et par le grand nombre de ses jardins. C'est une ville généralement bien bâtie ; les rues en sont larges, assez bien percées, propres et rafraîchies par des ruisseaux d'eau courante dont on peut à volonté augmenter ou diminuer le volume. Sens est entouré en partie de vieilles murailles; on entre dans la ville par huit portes; les fossés ont été comblés, plantés d'arbres et transformés en promenade. >

— Monuments. En première ligne , parmi les nombreux monuments que renferme Sens, il faut placer ceux qui se rattachent à la période romaine. Cette ville est encore entourée de ses anciennes murailles, conservées, réparées et quelque peu défigurées durant les siècles féodaux; néanmoins, il n'est pas de ville en France qui offre d'aussi remarquables restes de murs antiques ; ils sont fondés sur des pierres énormes de lm,3û à 1111,60 de longueur, sur l mètre à 101,30 de hauteur et d'épaisseur (genre de construction désigné par lei Romains sous le nom de cyclopeum opus) et qui s'élèvent hors de terre a des hauteurs inégales. Le mur construit sur ces blocs est un massif de maçonnerie dont le parement est formé de petits pavés carrés, de 0m,12 à 0m,15, séparés de distance en distance par des cordons de brique, comme on le voit encore aujourd'hui. Cette ceinture de brique était, dit-on, autrefois dorée : de là le

nom A'Orbande, que certains chroniqueurs affirment avoir été porté jadis par Sens. « Il est évident, dit un Mémoire de la Société des antiquaires de France (tome IX de la collection, 1rs série), que ces murs, ainsi que les tours qui les accompagnent, ont été bâtis postérieurement à la conquête des Gaules par les Romains; car la démolition de plus de douze cents villes gauloises ayant été ordonnée par César, afin de contenir les peuples qu'il avait subjugués, on doit croire que Sens, qui lui avait tait une résistance si longue et si opiniâtre, ne fut pas épargné; mais ces murs ont dû être rebâtis peu de temps après, car Julien l'Apostat s'y défendit contre les Allemands... Il y a tout lieu de croire que les murs actuels subsistent depuis cet empereur et sont même plus anciens que lui d'un siècle; il est même constant qu ils ont été construits avec des matériaux provenant de la démolition des anciens temples païens. Ces pierres énormes portent pour la plupart, sur leur face intérieure, des débris de figures et de divinités du paganisme. Ces murs avaient donc été bâtis primitivement d'une manière uniforme, ainsi que les tourSj et l'on doit supposer que toutes les parties qui ne portent pas les trois cordons de brique et qui ne posent pas sur des assises de pierres énormes ont été élevées postérieurement et sont modernes. Ainsi que fa plupart des constructions romaines, les murs de Sens offrent une forte maçonnerie recouverte de petites pierres taillées carrément et posées avec beaucoup de régularité, des briques formant cordon de distance en distance et quelques arcades figurées. Trois arcades de ce genre se remarquent encore ici; elles sont en plein cintre et des bandes de briques dessinent les archivoltes; les claveaux sont formés d'une pierre longue et de deux briques posées alternativement. Une de ces arcades fait voir dans les archivoltes des losanges tracés avec symétrie, comme on en rencontre souvent dans les constructions romaines. > Quelques autres vestiges de constructions de la même époque se retrouvent encore aux abords de la ville; nous citerons : la motte de Ciar (César), masse de ruines sur laquelle devait exister une forteresse aux premiers temps de la conquête ; le clos des Arènes, qui, par sa forme circulaire et le nom qu'il a conservé, rappellera première destination; la naumachie de la Belle-Nave (ou de la Belle- Nappe); l'aqueduc de Saint- Philibert, qui, long de 12 kilomètres, apportait au milieu de la principale place de la ville les eaux de Pout-sur-Vanue; enfin des débris de murs antiques, des bains, des pavés en mosaïque et des médailles se rencontrent très-fréquemment sous le sol, à un demi-quart de lieue de Sens. Quant aux anciennes voies romaines qui sillonnaient le pays des Sénonais, on en trouve une de Sens à Auxerre> deux de Sens à Orléans; une trace assez considérable se remarque dans la forêt d'Orléans; elle est appelée dans le pays chemin de César (près de Beaune, en Gâtinais, pendant l'espace de 16 kilomètres, on retrouve les vestiges bien caractérisés de cette voie romaine); une de Sens à Paris, par Montereau et Melun ; une de Sens par Montereau ; une par Jaumes-lez-Bray ; une de Sens à Troyes; une de Sens à AJise, par Saint-Florentin, Tonnerre et Montbard.

La cathédrale de Sens, un des plus curieux monuments de notre architecture religieuse, occupe l'emplacement de trois chapelles isolées, Notre-Dame, Saint-Jean-Baptiste et Saint-Etienne, bâties au milieu de la ville par saint Savinien, apôtre de Sens. Ces chapelles, très-rupprochées toutes les trois, finirent par ne former bientôt qu'une seule église, la cathédrale de la cité. Celle-ci prit d'abord la dénomination de Notre-Dame et plus tard celle de Saint-Etienne. Les constructions en pierre et en bois dont elle se composait, deux t'ois relevées et rétablies par les archevêques Wenilon et Atalde (S41 et 907), puis brûlées avec leurs archives sous l'épiscopat d'Archambaud (96&), firent place à une nouvelle basilique , fondée par saint Anastase vers 972. Cet évêque dirigea le' plan du nouvel édifice jusqu'à la construction du chœur, et ce plan fut suivi après sa mort, arrivée en 997. Les transsepts seuls sont du xme siècle. Tout en conservant l'ordre qu'elles avaient antérieurement, les trois chapelles furent réunies par les bas-côtés. Ce grand ouvrage fut terminé par Sevin, successeur d'Anastase , qui en fit la dédicace en 999. Un incendie dévasta l'édifice en 1184. Philippe- Auguste le fit restaurer et éleva la tour dite depuis tour de Plomb, à cause de la toiture dont on la couvrit postérieurement. En 1267, la tour de pierre s'écroula et entraîna dans sa chute plusieurs maisons voisines. Pierre de Charny, alors archevêque, commença à la relever. L'archevêque Salazar continua l'œuvre de ses devanciers et érigea la nouvelle tour de pierre jusqu'à la lanterne qui la termine (1537). Elle possède encore deux cloches qui y furent placées vers la même époque, Savinienne et Potentienne (du nom de» deux apôtres de Sens), pesant, la première 15,585 et l'autre 13,865 kilogrammes. L'extérieur de la cathédrale de Sens est imposant; il présente plutôt l'idée de la solidité que celle de la grâce et de l'élégance. Les fenêtres sont étroites, les contre-forts lourds et les murailles massives. La façade principale , large de 47 mètres, est divisée en trois portails de di~

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mensions différentes. Celui dn milieu mesure 13 mètres de largeur sur 14 de hauteur; il était autrefois richement décoré de statues et de sculptures ; mais elles ont subi en 1793 des mutilations regrettables; il en reste cependant quelques vestiges qui font vivement regretter la perte de cette admirable ornementation ; elle représentait des animaux emblématiques , des feuillages découpés et les signes du zodiaque. La statue de Saint Etienne est seule encore debout, adossée au pilier central du portail du milieu. Le portail de droite offre des débris des vingt -deux statuettes qui représentaient les prophètes. Il faut encore mentionner : les piliers, colonnes et clochetons de la tour de pierre ; le campanile, à huit pans, qui s'élève à l'angle sudouest ; le portail latéral du sud , avec sa grande verrière, représentant la Résurrection des mortels et le Jugement dernier; enfin la portail latéral du nord, un des chefs-d'œuvre de la sculpture gothique au xvie siècle. Une large fenêtre rayonnante, en guise de rosace, produit un bel effet; mais les deux tours carrées, peu élevées, qui couronnent la façade, lui donnent un aspect lourd et massif. L'intérieur de la cathédrale se recommanda plus par ses proportions vastes et par sa majesté que par la régularité de ses agencements et la richesse de son ornementation. Ce qui frappe tout d'abord en pénétrant dans la nef, c'est la disparité des styles qui ont présidé à la construction de l'édifice. « Le style roman tertiaire, dit l'auteur de la France monumentale, domine dans les nefs et dans le chœur. Les bas-côtés du sanctuaire sont du xi" siècle, les transsepts du X°, et la plus grande partie des nefs du commencement du xmo siècle; enfin les trois premières arcades de la nef du milieu, du côté droit touchent à l'époque de la Renaissance. Les chapelles sont au nombre de vingt; on en compte dix autour de la nef et pareil nombre autour du chœur. Les colonnes, les voûtes et les fenêtres de la grande nef annoncent par leur caractère l'époque de transition de l'art chrétien, c'est-àdire le passage du style romano-byzantin au style ogival, et, sous ce rapport, cet édifîco offre un sujet précieux pour les études de l'archéologue. • Les vitraux de la cathédrale peuvent figurer dignement parmi les chefsd'œuvre du genre. Indépendamment de la grande verrière, dont nous avons dit plus haut le sujet, il faut citer -celles des transsepts et des hautes fenêtres qui les «voisinent. L'une des chapelles latérales, dédiée à. saint Eutrope, possède deux vitraux attribués à Jean Cousin, et, au-dessus de l'autel, un charmant bas-relief daté de 1531 et représentant la Passion, Une autre chapelle, placée sous l'invocation de sainte Colombe et reconstruite en 1846, renferme les monuments du dauphin, fils de Louis XV, les bas-reliefs de celui du cardinal Duprat, détruit à la Révolution, et deux statues en marbre, représentant l'archevêque Jacques ûuperron et Jean Duperron, son neveu. Le trésor de la cathédrale est peut-être le plus riche de toute la France ; il est, en outre, au point de vue archéologique, d'un grand intérêt ; en voici les principaux objets : un reliquaire donné par Charlemagne et renfermant, lui aussi, un morceau de la vraie croix; un grand coffre en ivoire, à douze faces, du xiio siècle, destiné à renfermer des reliques ; il offre trois rangées de sculptures représentant l'histoire de David et de Joseph; un grand Christ en ivoire, sculpté par Girardon ; un peigne en ivoire, dit • peigne de saint Loup, » orné de pierres fines et de figures d'animaux; il servait à ce prélat, lors des ordinations, pour conférer la tonsure; il porte l'inscription :. Pecten sancti Lupi en caractères du xiie siècle; l'anneau du pape Grégoire XI ; plusieurs bas-reliefs en argent, destinés à décorer les châsses de saint Loup, de saint Savinien et de saint Potentien ; quatre contre-retables, brodés en soie et en or : le premier, du temps de Charles V, représente l'Adoration des mages; sur le second, du xuie siècle, on voit d'un côté David couronnant Bethsabée, et de l'autre Esther aux pieds d'Assuérus; au milieu est le Couronnement de la Vierge. La troisième tapisserie offre une Descente de croix et la quatrième une Gloire céleste; enfin l'objet le plus récent est le manteau du sacre deCharlesX. Une armoire spéciale contient les vêtements pontificaux de saint Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry. Enfin un magnifique ciboire en vermeil, qui fut volé en 1541 et retrouvé place Saint-Etienne, sous un monceau de pierres.

Sens possède, outre sa cathédrale, trois églises remarquables à divers titres, La plus ancienne, du moins de tradition, est l'église Saint-Savinien; elle fut construite au xi» siècle sur l'emplacement de l'ancienne église Saint-Sauveur. L'église Saint-Maurice, commencée au xmo siècle, se distingue par son pignon ogival en bois et son clocher aigu. Enfin l'église Saint-Jean, qui dépend de l'hôpital, possède une jolie abside du xvio siècle.

L'Officialité, un des plus anciens monuments de la ville, et dont le nom indique la destination primitive, est aujourd'hui, grâce à l'intelligente restauration dirigée par M. Viollet-le-Duc, un des plus remarquables de Sens. Bâti en 1231, renversé par 1 écroulement de la tour en 1267, il a été reconstruit sous saint Louis, d'un seul jet, et offre une parfaite unité de style. Cinq statues décoraient, avant la Révolution, le sommet des

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grands contre-forts de la façade; celle de Louis IX est aujourd'hui la seule authentique. Cet édifice unique tombait presque en ruine lorsque la ville en fit l'acquisition en 1841. Il fut alors classé au nombre des monuments historiques; le gouvernement affecta, peu de temps après, une somme de 450,000 fr. a sa restauration. L'Ofrieialité se compose, à l'intérieur, d'un étage souterrain, d'un rezde-chaussée qu'occupaient la salle du tribunal et les prisons, et d'un premier étage occupé en partie par la salle synodale, le plus beau modèle d'architecture de ce genre que possède la France.

L'archevêché est relié à l'Officialité par un petit bâtiment où l'on remarque : un petit portail latéral, chef-d'œuvre d'ornementation de la Renaissance; une porte d'escalier gothique et Renaissance ; de grandes fenêtres donnant sur la seconde cour et un puits. L'édifice proprement dit date de 1557.

La bibliothèque de Sens, installée dans les bâtiments de la mairie, possède 10,000 volumes environ, 150 manuscrits et 4,000 pièces d'archives. ■ La première salle renferme, dit M. Joanne, outre un certain nombre d'objets d'art antiques ou du moyen âge, une collection d'oiseaux, de coquillages et de minéraux recueillis par M.Lorne. Parmi les manuscrits, on remarque le Libellas Evangeliorum (in-4° duxme siècle) et le diptyque qui sert de couverture au fameux missel connu sous le nom d'Office de la fête des fous et de l'âne. Enfin, en 1859, la bibliothèque de Sens s'est enrichie d'une curieuse collection d'objets ayant appartenu à Napoléon 1er, de livres et d'atlas annotés de sa main. »

Sens possède encore un lycée, un séminaire et un orphelinat départemental. Les bâtiments de l'ancien hôpital servent aujourd'hui de halle au blé et de boucherie.

— Histoire. Jules César, dans ses Commentaires, désigne les Sénonais sous le nom de peuple le plus ancien de la Gaule : Antiquissimi Gatlorum Senones. En effet, dès l'an de Rome 165, on les voit prendre part aux grandes expéditions de Sigovèse et de Bellovèse, et plus tard (ans de Rome 364 et 379) à celles qui conduisirent les Gaulois jusqu'au temple de Delphes. La ville que nous désignons aujourd'hui sous le nom de Sens est-elle bien véritablement la capitale des Sénonais, l'Agendicum de Jules César? Quelques savants le contestent; mais l'opinion de la majorité est pour l'affirmative. Les Sénonais firent au conquérant romain une longue et opiniâtre résistance. Vaincus une première fois, ils se soulevèrent contre Cavarinus, leur chef imposé. Forcés de rentrer sous l'obéissance de Rome, ils fournirent plus tardàVercingétorix un contingent de 72,000 hommes et furent enveloppés dans la défaite commune. Labienus vint alors assiéger Agendicum, et le consul l'y suivit bientôt pour achever la pacification du pays. Elle n'eut lieu qu'au prix d'exécutions sanglantes, notamment desdeux chefs, Accon et Drapés, les derniers patriotes sénonais. A l'époque de la division de la Gaule en dix-sept provinces par l'empereur Valens, Sens devint la métropole de la quatrième Lyonnaise. Vers le milieu du ier siècle de l'ère chrétienne, ou, selon d'autres historiens, vers la fin duno siècle, saint Savinien et saint Potentien apportèrent l'Evangile à Sens et y subirent le martyre. En 356, Sens, défendu par Julien, soutint contre les Alamans et les Francs un siège de trente jours et força les barbares à la retraite. Mais la défaite de Syagrius (486) livra la ville à Clovis. Soumise bientôt à Gontran, puis à Childebert, elle passa ensuite à Thierry II. Après la mort de ce dernier, Clotaire, roi de Neustrie, essaya de s'emparer de la place, mais sans succès (615). Devenu, quelques années plus tard, héritier unique de la monarchie franque, il en vit enfin les portes s'ouvrir devant lui. Un siècle plus tard, les Sarrasins s'avancèrent jusque dans les faubourgs de Sens et y portèrent l'incendie. D'abord consternés, les habitants reprirent courage, tombèrent sur l'ennemi et le dispersèrent après un carnage sanglant (731-738). Le gouvernement de la ville appartint dès cette époque à des comtes amovibles, prédécesseurs des comtes héréditaires. L'histoire a conservé les noms de cinq d'entre eux : Mancrius, Donat, Gilbert, Garnier et Richard. Le premier était un fils naturel de Louis le Débonnaire, et le comté revint à. la couronne après sa mort. Richard, duc de Bourgogne et grand-oncle de Charles le Simple, s'en empara sur Garnier vers 895 et en confia le gouvernement à un simple vicomte. Raoul, fils de Richard, en devenant roi de France (923), réunit le comté au domaine royal jusqu'à l'année de sa mort (936). A cette époque, Louis d'Outremer le concéda à Hugues le Grand au préjudice de Hugues le Noir, frère de Raoul. Sens, défendu par le vicomte Frotmond, repoussa, en 941, une agression des comtes de Reiras et de Vermaudois; surprise par le premier, quatre ans plus tard, la ville parvint a reconquérir son ancien gouvernement. La population contribua puissamment, en 965, à la défaite des Saxons. Après quelques démêlés entre les héritiers de Frotmond et l'autorité religieuse, démêlés qui firent perdre et reconquérir tour à tour la ville à Rainurd II, comte de Sens, ce dernier, grâce à l'alliance d'Eudes II, comte de Champagne, rentra définitivement en possession de sou domaine.

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La paix conclue, il fut décidé que le comte posséderait une moitié de la ville et du pays, sous la condition qu'a son décès cette part ferait retour au roi, l'archevêque devant jouir de l'autre moitié, qui demeurait acquise au domaine de Saint-Etienne. Cet état de choses ne pouvait être que provisoire. En effet, après diverses vicissitudes, l'archevêque Gelduin, successeur de Léothérie, l'antagoniste de Rainard II, céda sa part du fief de Sens au comte de Champagne, Eudes IL Quant à Rainard II, il mourut vers 1055, et à sa mort Henri 1er, déjà maître d'une moitié du comté de Sens , réunit l'autre à la couronné et en confia le gouvernement à un vicomte , comme avaient fait ses prédécesseurs.

Au xjie siècle, les différents membres de la bourgeoisie sénonaise s'unirent par une association de défense mutuelle; Louis VII donna la sanction royale à cet acte d'affranchissement politique; mais sur les vives réclamations du clergé, appuyées par le pape Eugène III, alors de passage en France, le roi céda et prononça la dissolution de la nouvelle commune. Il en résulta des troubles graves: les bourgeois de Sens, attribuant leur échec à l'abbé Herbert, se portèrent en armes contre le palais de ce prélat, l'y assiégèrent, enfoncèrent les portes et le mirent à mort. Louis VII châtia l'émeute par de sanglantes exécutions; mais ces rigueurs ne rendirent point la paix à la ville. La guerre intestine désola Sens pendant près de quarante ans et ne prit fin qu'au rétablissement de la commune par Philippe-Auguste. Les privilèges de la bourgeoisie furent maintenus a la ville par les successeurs de ce monarque, notamment par Louis XL II ne parait pas que Sens ait joué aucun rôle dans les guerres du xive et du xve siècle. La place, entourée de fortes murailles par Julien l'Apostat, était cependant d'une grande importance militaire. Pendant la captivité du roi Jean, le dauphin, depuis Charles V, ordonna aux habitants d'entourer la place de nouveaux fossés ; ces fossés, élargis encore sous le règne de Louis XIII, subsistèrent jusqu'au xvme siècle. Il y avait neuf portes, dont cinq antérieures au xive siècle ; la principale, dite porte d'Yonne, servait aux entrées solennelles des rois, des princes et des archevêques; les tourelles flanquant les murailles étaient au nombre de vingt-six. En 1539, lors de la visite de François I«r à Sens, cinquante pièces de canon étaient braquées sur les fossés du Mail. Nous mentionnerons un épisode assez curieux qui signala à Sens le règne de Louis XI. A la suite d'un jeu populaire dans la ville, dit jeu de tacquemain et qui n'est autre chose que notre main chaude., une discussion s'engagea au mois d'août 1472 entre les joueurs, s'envenima et aboutit à une petite émeute ; le secrétaire du roi, Le Goux, ayant représenté ces désordres purement accidentels comme une rébellion ouverte contre l'autorité royale, Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, marcha sur la ville à la tête d'une nombreuse armée afin de châtier cette rébellion. Les Sénonais consternés obtinrent aisément miséricorde quand l'affaire eut été éclaircie ; mais on n'en pendit pas moins quelques pauvres ouvriers comme exemple. A cette époque, Sens était une cité puissante; on en jugera quand nous aurons dit que, malgré le démembrement de son bailliage en plusieurs fiefs sous François I" (1543), son ressort n'en avait pas moins conservé une étendue exceptionnelle; le barreau sénonais comptait encore, en 1563, quatre-vingt-huit avocats et cinquante-six procureurs. En même temps, son commerce était des plus prospères. La Réforme tenta dès le début de s'installer à Sens ; elle y ouvrit un prêche, dont Charles IX et l'archevêque Louis de Lorraine ordonnèrent la suppression en 1562. Cette mesure , en indisposant les esprits, amena le massacre des protestants, qui furent égorgés avec tous les raffinements d'une atroce barbarie. En 1567, les huguenots, sous les ordres du prince de Condé, prirent leur revanche de 1562; ils pillèrent l'abbaye de Sainte-Colombe et incendièrent plusieurs édifices ; mais ils battirent bientôt en retraite. Les Sénonais embrassèrent le parti de la Ligue. Après la mort de Henri III, dont l'assassin Jacques Clément avait été élevé au couvent des dominicains de Sens, les Sénonais résistèrent vigoureusement au roi de Navarre, qui mit le siège devant la ville le 14 mars 1590 et finit par le lever pour marcher sur Paris. Sens n'ouvrit ses portes au roi qu'au mois d'avril 1594., et Henri IV dépouilla la commune de tous ses privilèges. Depuis cette époque jusqu'à la Révolution, l'histoire de Sens se borne à quelques faits purement locaux : l'arrivée de l'ambassadeur ottoman Méhémet-Effendi (1621), les deux passages de Louis XIV (25 octobre 1658 et 29 mars 1683), le supplice de deux individus brûlés vifs eu 1737, pour avoir dérobé les vases sacrés de l'église paroissiale de Saint- Maurice ; les prédications du célèbre Père Biidaine (1741), etc. La Révolution trouva le cardinal Loménie de Brienne archevêque de Sens; en 1791, après la promulgation de la loi qui réglait la circonscription nouvelle des diocèses, il remplaça ce titre par celui d'évêque du département de l'Yonne et prêta serment à la constitution civije du clergé. En 1793, les mausolées du cardinal Duprat, de l'archevêque Sallazar et des deux Duporron furent rasés.

SENS

L'invasion de 1814 est le dernier épisode de l'histoire de Sens. La ville se trouvait alors défendue par le général Allix, quand elle apprit l'arrivée des Cosaques. Le général lit murer toutes les issues et, quand l'ennemi parut, le reçut à coups de canon. Le prince de Wurtemberg arriva bientôt à son tour et tenta l'assaut; il fut repoussé et se préparait à battre en retraite, quand un traître 1 introduisit dans la ville. En 1870, Sens fut envahi par les Allemands et ne fit aucune résistance.

— Célébrités. Sens a vu naître : le moine Odoran, auteur d'une Chronique sénonaise; Nicolas Coeffeteau, controversiste religieux ; Martin Porée, évèque d'Arras ; Chajles-Henri Fenel, historien sénonais, et son neveu, Fenel de Darguy, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; l'historien Pierre Berthault; le généalogiste Nicolas d'Hozier; l'orientaliste François Sevin; le jurisconsulte Loiseau ; l'antiquaire Michel Pinart ; le ministre de la guerre Leblanc; Antoine Fauvelet Du Toc, auteur de YHistoire des secrétaires d'Etat; enfin Louis- Antoine Fauvelet de Bourrienne, secrétaire de Bonaparte, Jean Cousin , le peintre célèbre , est né à Saicy, près de Sens,

— Conciles. Des conciles ont été tenus à Sens en 601, 670, 845, 846, 852, 853, 862, 978, 1048, 1140, 1198, 1216, 1239, 1252, 1256, 1269, 1280, 1320, 1460, 1485, 1612. Nou3 allons mentionner ci-dessous ceux qui ont eu quelque importance. Au concile de 1140, convoqué par l'archevêque de Sens, Sanglier, Abailard e.t saint Bernard se trouvèrent en présence. Attaqué par ce dernier comme ayant émis une série de propositions hérétiques, Abailard refusa de se défendre, déclara qu'il en appelait au pape et fut condamné par le concile, qui déclara ses doctrines fausses et hérétiques. Le concile de 1198 condamna une secte de manichéens, connus sous le nom de poplicains ; celui de 1239 promulgua quatorze canons con-

. cernant particulièrement les couvents de femmes. Le concile de 1460, présidé par l'archevêque Louis de Melun, fit un règlement très-développé, en quatre parties, dont chacune était subdivisée en canons, et qui traitait particulièrement des mœurs et des biens du clergé.

Sens (hôtel de). Situé à Paris, rue du Figuier, n<> 1, cet hôtel, un des plus anciens de la capitale, est encore aujourd'hui, malgré les dégradations et peut-être plus encore en dépit des maladroites réparations qu'il a subies, un des plus curieux monuments de l'architecture civile du moyen âge. Placé à l'angle de la rue des Barres-Saint-Paul, son aspect est des plus pittoresques. Il tire son nom des archevêques de Sens, dont il fut longtemps la résidence. L'ancien hôtel, siège dés archevêques de Sens, était situé quai des Célestins, à peu de distance de l'hôtel actuel, et on en trouve encore q uelques vestiges dans l'établissement dit des Eaux filtrées de la Seine, qui en occupe l'emplacement. Le roi Charles V ayant désiré 1 acquérir, afin d'agrandir son hôtel Saint-Paul, l'archevêque Guillaume de Melun le lui vendit au commencement du xv» siècle, moyennant 11,500 livres, dont 1,500 pour l'achat de l'hôtel d'Estoménil et le surplus pour les réparations, meubles, etc. (1305). Le nouvel hôtel de Sens, construit de 1475 à 1519 par Tristan de Sallazar, archevêque, fut continué par le cardinal Duprat, qui, vers ce dernier temps (sous François 1er), l'habita. C'est un monument flanqué de deux tourelles à ses extrémités, avec porte à ogive, poterne, croisées à croix de pierre, porche voûté. A l'intérieur, de grandes salles hautes, des cheminées de brique. Au fond de la cour, affectant la forme d'un, trapèze, un donjon carré. En 1593, l'hôtel de Sens fut le lieu de rendez-vous des principaux ligueurs, sous la présidence du cardinal de Pellevé, archevêque, qui l'habitait alors. Comme si ce ligueur intraitable n'eût pas voulu voir l'avènement du roi huguenot, il mourut dans son hôtel le 22 mars 1594, le jour même de l'entrée de Henri. IV dans Paris et à l'heure où se chantait à Notre-Dame le Te Dcum d'actions de grâces. Entre autres souvenirs, l'hôtel de Sens fut habité encore par la reine Marguerite, dite la reins Margot, première femme du Béarnais, a son retour d'Auvergne. Dès avant le xvine siècle, il fut abandonné à l'industrie, et, en 17S0, on le voit servir de bureau et d'hôtel à la fameuse diligence de Lyon, dont les voyageurs, vu le peu de sûreté des routes à cette époque, faisaient régulièrement leur testament avant de partir. Plus tard, une administration de roulage s'y • installa, et aujourd'hui encore une industrie analogue l'occupe. Moins heureux que l'hôtel Cluny (v. ce mot), avec le style duquel il a de grandes ressemblances, l'hôtel de Sens, dans la succession des fortunes variées qu'il a subies, a perdu peu à peu les délicats détails d'architecture qui en faisaient un des monuments les plus gracieux du genre gothique. Le triple écusson des archevêques de Sens, aux couleurs d'or éclatantes, qui surmontait la porte principale, a depuis longtemps disparu sous le grattoir d'un maçon correct, ainsi que les fines dentelures des clochetons des tourelles et des croisées. Tel qu'il subsiste, il n'est plus guère que le squelette du passé, et d'autant plus étrange, que, maladroitement gratté et mis à neuf, il semble,

SENS

aux yeux du passant vulgaire, presque une contrefaçon.

SENSAL s. m. (san-sal). Autre orthographe

du mot SANSAL.

SENSAR1C (Jean-Bernard), prédicateur et écrivain français, né à La Réole en 1710, mort à Paris en 1756. Il entra dans la congrégation des bénédictins de Saint-Maur, et il obtint de tels succès comme 'prédicateur à Toulouse et à Bordeaux, que ses supérieurs l'envoyèrent à Paris en 1739. Jusqu'à la fin de sa vie, il prêcha dans les principales églises de Paris et reçut de Louis XV, qui l'avait entendu à Versailles, le titre de prédicateur du roi. Sensaric était doué d'une éloquence plus agréable que vigoureuse. Outre un recueil de Sermons (Paris, 1771, 4 vol. in-12), on lui doit l'Arf de peindre à l'esprit (1758, 3 vol. in-8°), dans lequel il donne des préceptes appuyés par des exemples tirés des meilleurs prosateurs et poètes français.

SENSATION s. f. (san-sa-si-on. — Ce mot, répandu dans toutes les rangues romanes, répond à un type latin sensalio, qui fait présumer un verbe sensare, frapper les sens, de sensus, sens. Le dérivé sensé, pourvu de sens, accuse également un verbe sensare, "qui cependant n'existe pas). Impression reçue par l'intermédiaire des sens : Sensation externe. Sensation interne. Sensation agréable. Sensation pénible, douloureuse. Sensation de froid,'de chaud. Après qu'elles sont passées, les sensations se conservent et se renouvellent par leur image. (Boss.) Les sensations fortes et vives sont celles qui étonnent l'esprit et qui le réveillent avec quelque force. (Malebr.) Dans les rêves, les sensations se succèdent sans que l'âme les compare ni les réunisse. (Buff.) La douleur et le plaisir sont de pures sensations. (Buff.) L'homme nait avec la faculté de recevoir des sensations. (Condillac.) Les sensations peuvent être douteuses, mais le prisme à travers lequel nous les recevons est immuable. (LMme de Staël.) Sans signes, il n'existe ni pensée ni sensation nettement aperçue et distinguée de toute autre. (Cabanis.) L'homme jamais ne peut devenir le maitre de ses sensations proprement dites. (B. Const.) Pour connaître tes sensations, il faut nécessairement les éprouver. (Lamenn.) La sensation n'existe psychologiquement que lorsqu'elle tombe sur la conscience. (Géruzez.) L amour donne tes sensations les plus fortes possibles. (H. Beyle.) Les sensations sont les matériaux des idées sensibles. (Laromiguifere.) Si les sensatipns sont la règle des jugements, un coup de vent, un nuage, une vapeur changent la règle. (J. Joubert.)

— Sensibilité, faculté de sentir : Pour être réputé animal, il faut être doué de sensation. (Volt.)

— Impression morale: Cette nouvelle a produit une vive sensation. Oh! cette pièce fait sensation 1 (Dider.)

— Syn. Sensation, perception, sentiment.

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