V. PERCEPTION
— Sentiment, nvl«, opinion, etc. V. AVIS.
— Encycl. Physiol. On donne, en général, le nom de sentiments à tous les inodes, à tous les fait3 de la sensibilité autres que les sensations, les besoins, les appétits et les instincts. L'âme éprouve, dans «on contact avec les choses qui agissent sur elle, des émotions, des affections, soit agréables, soit pénibles, qui sont, les unes des sensations, les autres des sentiments ; des sensations,'quand c'est à la suite d'impressions produites sur l'organisme; des sentiments, quand c'est indépendamment de toute impression ou seulement à l'occasion d'impressions antérieures et en vertu de sa nature propre. Prenons un fait pour exemple : un messager vient m'annoncer une triste nouvelle, qui me frappe de douleur. Les sons de sa voix, passant par mon oreille, y excitent le nerf acoustique, qui les transmet au cerveau ; la cerveau entre en vibration et j'entends. Tout ce qui précède l'audition, depuis le mouvement du tympan de l'oreille jusqu à la vibration du cerveau, est l'impression; l'audition elle-même est une sensation, peut-être la sensation n'est-elle que la conscience de l'impression. Quoi qu'il en soit, elle est exactement mesurée et déterminée par l'impression, qui en est la condition nécessaire; si bien que, dans le sommeil même, dans le rêve, s'il y a des auditions, des visions, ou d'autres sensations, c'est toujours à la suite et à la condition de vibrations du cerveau, qui sont des impressions, étant des mouvements internes de l'organisme. Ainsi, l'audition de la nouvelle qui m'a été apportée est cette sorte d'affection qu'on nomme sensation ; une autre affection la suit, et c'est celle qu'on nomme sentiment, la vive douleur que j éprouve. La nouvelle m'afflige. Pourquoi? Cette seconde affection, l'affliction, qu'il ne faut pas confondre avec l'audition, tient-elle, comme l'audition, h l'impression reçue? Sans doute, en ce qu'elle tient à l'audition, qui tient à l'impression ; il est vrai que sans l'impression je n'aurais pas eu l'audition, et que sans l'audition je n'aurais pas connu la nouvelle qui m'afflige. Mais la même audition, ou une autre de même nature, eût pu me donner à connaître une agréable nouvelle; mais la nouvelle qui m'afflige eût pu venir à ma connaissance à la suite d'une autre sensation qu'une audition, à la suite de la vision de caractères écrits, par exemple, et de la lecture d'une lettre ; la sensation d'ailleurs n'a été pour moi qu'un signe que j'ai dû comprendre et n'a été ainsi que l'occasion d'une connaissance, qui n'a été à son tour que l'occasion de ma douleur; caria même connaissance, si elle m'eût trouvé dans une autre disposition d'âme, eût pu me combler de joie. L'impression a donc été la condition d une sensation, qui n'a été que l'occasion d'une connaissance, occasion d'un sentiment. Le sentiment est donc, en lui-même, indépendant de l'impression, qui n'en est tout au plus que l'occasion, et encore très-fointuine.
Le sentiment dépend de la disposition actuelle de l'âme; car la même nouvelle qu'on vient de prendre en exemple eût pu donner a l'un précisément la même joie qu'elle ôte à l'autre, et, chez le même, être un jour une cause de joie comme ce jour-là elle est une cause de douleur. Ainsi de tout ce qui excite
SENT
le sentiment. Il est vrai que la sensation qui dépend d'une impression antérieure dépend aussi de dispositions actuelles, mais de dispositions de l'organisme, d'un état du corps. Le sentiment dépend des dispositions de l'âme, lesquelles à. leur tour dépendent à la fois et de ses inclinations et d'une foule de circonstances extérieures.
■ Ces inclinations, toutes morales, sont dites aussi sentiments. Les besoins du corps, les appétits, les instincts ne portent point ce nom, réservé au côté moral de la nature humaine. Si bien que les instincts, élevés, épurés et en quelques sorte transformés par la raison, deviennent des sentiments. Il en est de même des besoins et des appétits, quand l'àme s'en empare pour en faire comme des inclinations et les frapper, pour ainsi dire , de son sceau : un besoin pousse les sexes à s'unir ; ce besoin n'est qu'un instinct chez certains êtres, un appétit chez d'autres; l'amour est un sentiment. Qu'on se rende compte de ce que l'amour ajoute a ce besoin, et l'on verra que c'est un caractère moral, que ce caractère d'ailleurs soit bon ou mauvais; l'amour est un sentiment, la passion du libertinage en est un aussi.
— Mor. C'est une question, en morale, de savoir où réside le principe de la conduite humaine. Tout système de morale doit déterminer le mobile légitime des actions de l'homme, c'est-à-dire le principe inoral. Où réside ce principe? est-ce dans la sensibilité? est-ce. dans la raison? Suivant la manière, dont on répond k cette question, on institue tel système de morale à l'exclusion de tout autre. Il y a ainsi plusieurs écoles, plusieurs morales en lutte sur le terrain philosophique : la morale de l'intérêt : c'est le système qui place le principe moral dans la raison, mais dans la raison appliquée à rechercher ce qu'il y a de plus utile, de plus favorable au bonheur ; la morale de la raison pure : c'est le système qui place le principe moral dans la raison, en tant qu'elle impose à lu volonté le bien comme un absolu qui doit être voulu pour lui-même; le système enfin qui place le principe moral dans la sensibilité : c'est celui qu'on nomme la morale du sentiment. Adam Smith prenait la sympathie pour le motif suprême auquel il convient de rapporter et de subordonner tout; certains philosophes et la plupart des artistes veulent que le mobile suprême soit le sentiment même du bien, l'amour du noble, du magnanime, du beau, l'enthousiasme, l'admiration, la passion généreuse de l'idéal. Les rationalistes purs repoussent également la morale du sentiment et la morale de l'intérêt. Nous n'avons pa3 k voir ici sur quelle base ils fondent le système qu'ils préfèrent, ni par quels arguments ils réfutent la morale de l'intérêt; voici, en peu de mots, ceux dont ils se servent contre la morale du sentiment. ..
La sensibilité, disent-iis, est de soi aveugle et fatale. Devons-nous raisonnablement, librement, par système, abdiquer notre liberté pour suivre chacun de nos instincts où il nous mène, au hasard? Mais, outre que ce serait pour nous abdiquer l'humanité même, il y a un autre empêchement plus grave encore ; c'est que cette satisfaction de chacune de nos inclinations est une chose impossible. Souvent nos divers sentiments se combattent; souvent aussi nous n'atteignons une de nos fins particulières que par le sacrifice de notre fin totale; c'est ce que voient à merveille les partisans de la morale de l'intérêt, qui conseillent de sacrifier le plaisir du jour au plaisir du lendemain, à l'agrément de la vie entière. Le principe du bien, le motif souverain des actions de l'homme, ne réside donc pas dans la sensibilité en général. Réside-t-il dans une de nos inclinations? Faudra-t-il choisir une de nos tendances sensibles, un de nos sentiments pour lui subordonner les autres et mesurer leur valeur morale par leur rapport avec lui? Ici du moins intervient la raison, qui juge ce rapport, et la liberté, qui gouverne la sensibilité, subordonnant eu elle ceci a cela. Mais cette intervention, si faible qu'elle soit, place déjà hors de la sensibilité le principe moral; car de quel droit, si l'on n'en juge d'après un principe supérieur à la sensibilité, accordera-ton à un sentiment la préférence sur les autres? Tout sentiment, comme tel, en vaut un autre; et si l'on considère que l'un l'emporte sur un" autre (par son objet, par exemple), qui en juge? sinon la raison, en qui seule dès lors, et non plus dans la sensibilité, se trouve le principe moral. On parle de l'amour du bien ; mais c'est un sentiment qui ne s'éveille en nous que lorsque ie bien nous est déjà connu, et qui, même lorsque le bien est connu , ne s'élève pas toujours; chez les méchants, le bien en général inspire plutôt la haine que l'amour. Et comment s'y prendra-t-on pour changer chez eux cette haine en amour, e'est-à-tiire pour les moraliser ? 11 faudra évidemment s'appuyer sur un autre principe que sur le sentiment; celui-ci n'est donc pas le vrai principe moral.
— Littér. En littérature, 'le sentiment est l'expression vraie, brillante ou voilée, riante ou mélancolique, des émotions, des mouvements du cœur. On dit, dans cette signification, qu'un écrivain est plein de sentiment, qu'un ouvrage est empreint de sentiment. Les plus grauds obstacles à cette qualité littéraire sont la recherche et l'enflure. Il faut
SENT
surtout ici se rappeler les maximes de Joubert j • La vérité dans le style est une qualité indispensable... Dans le luxe de nos écrits ayons du moins l'amour et le regret de cette simplicité que nous n'avons plus et que peutêtre nous ne pouvons plus avoir. En buvant dans notre or, regrettons les coupes antiques. »
Il y a bien du sentiment dans la pièce de vers que Malherbe adressa à Du Perrier pour le consoler de la mort de sa fille :
Ta douleur, Du Perrier, sera donc éternelle...
Il y en a beaucoup aussi dans l'ode de Maynard intitulée ta Belle vieille .•
Chloris, que dans mon coeur j'ai si longtemps servie.
Et que ma passion montre a tout l'univers.
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers?
Nous pourrions montrer le sentiment dans un grand nombre d'autres pièces de poésie ; mais on le verra peut-être mieux dans toute sa vérité là ou on n'aurait guère la pensée de le chercher, dans des lettres du roi Henri IV. Il écrivait à la belle Corisandre, du pays de ■Marans, sur la Sèvre Niortaise : • C'est un lieu de grand trafic et tout par bateaux. La terre très-pleine de blés et très-beaux. L'on y peut être plaisamment en paix, et sûrement en guerre. L'on a'y peut réjouir avec ce que l'on aime, et plaindre une absence. Ha 1 qu'il y fait bon chanter 1 Je pars jeudi pour aller & Pons, où je serai plus prcs de vous; mais je n'y ferai guère de Béjour... Mon âme, tenez-moi en bonne grâce ; croyez ma fidélité être blanche etjiors de tache; il n'en fut jamais sa pareille. Si cela vous apporte du contentement, vivez heureuse. Votre esclave vous adore violemment. Je te baise, mon cœur, un million.de fois les mains. • N'est-on pas frappé ici de la franchise et de la vivacité du sentiment 1
S'il est un siècle dans lequel il ne faut pas aller chercher en France le sentiment chez les poètes, c'est le xviuo siècle. Mais' il y eut dans la prose, à la même époque, une évolution contraire ; les émotions du cœur humain se traduisirent avec une ardeur inconnue jusque-là chez nous dans la Nouvelle Héloïse, et avec une grâce unie d'une manière exquise à la vérité dans Paul et Virginie. Ce qui distingue à jamais ce dernier ouvrage, comme l'a si bien remarqué Sainte- Beuve, c'est qu'il est d'une réalité humaine et sensible. 'Dès le moment où Virginie s'est sentie agitée d'un mal inconnu, ajoute le critique, et où ses beaux yeux bleus se sont marbrés de noir, nous sommes dans la passion, et ce charmant petit livre que Fontanes mettait un peu trop banalement. entre Télémaque et la Mort a'Abet,}el& classerai, moi, entre Daphnis et Chloé et cet immortel quatrième livre de Y Enéide en l'honneur de Didon. • Après Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, on vit le sentiment déborder dans la littérature française jusqu'à devenir une mode, jusqu'à tomber dans l'exagération et dans la manière. Chateaubriand, qui leur succède bientôt, poursuit dans toutes ses œuvres la recherche du sentiment. Bon Génie du christianisme est surtout une étude des sentiments ; il y choisit les sentiments principaux du cœur humain, les caractères de père, de mère, d'époux et d'épouse, et il en suit l'expression chez les anciens et chez les modernes, en s'attachant à démontrer la qualité morale supérieure que le christianisme y a introduite et qui doit profiter, selon lui, à la poésie. Le même écrivain a tenté à plusieurs reprises la peinture et la mise en ceuvre du sentiment, et il l'a" fuit quelquefois avec un talent du premier ordre; mais quelquefois aussi il a remplacé dans ces choses du cœur la vérité par l'affectation. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à relire Atala après Paul et Virginie. Les prosateurs du xixe siècle, à la suite de Chateaubriand, ont visé fréquemment aux mêmes qualités et sont tombés fréquemment aussi dans les mêmes défauts sans les faire oublier par un talent semblable. Toutefois, Si les romanciers contemporains, en particulier, ont abusé du sentiment, ils en ont su faire aussi le principal élément de leurs succès. Mais, pour trouver le sentiment dans toute sa beauté littéraire et dans toute sa profondeur, il faut l'aller chercher dans les œuvres de nos podtes lyriques, chez Lamartine, Victor Hugo et Alfred de Musset.
Avons-nous besoin de faire remarquer combien le sentiment se manifeste dans la littérature dramatique de tous les pays et de tous les siècles? C'est une conséquence évidente de ce qui fait l'essence même du théâtre : le tableau des passions du coeur humain aux prises dans les diverses conditions sociales. On peut étudier ce tableau dans ses détails, aux diverses époques, avec les deux volumes du Cours de littérature dramatique de M. Saint-Marc Girardin qui traitent de l'Usage des passions dans le drame. L'auteur y prend un à un les différents sentiments, les différentes passions qui servent de ressorts au drame ; il en fait 1 histoire chez les Grecs, chez les Latins, chez les modernes, avant et après le christianisme. • Chaque sentiment, dit-il, a sou histoire, et cette histoire est curieuse, parce qu'elle ost, pour ainsi dire, un abrégé de l'histoire de l'humanité. •
Pour les défauts qui consistent à pousser le sentiment 'usqu'à 1 affectation, ou h ie (util
SENT
tomber dans les mièvreries et les puérilités.