‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 14Chapitre 280 sur 1059 · V, SENTIMENTALITE · texte numérisé non relu

V, SENTIMENTALITE

Sentiments (LETTRES SUR LES), traité d'eS-

thétique, par. Moïse Mendelssohn (Berlin, 1755). Cet ouvrage ayant été lu par Lessing, l'illustre philosophe le publia à l'insu de l'auteur. Mendelssohn y examine la nature du plaisir en général, et en particulier celui qui résulte de la présence du beau: il y cherche l'origine des sentiments agréables ou désagréables et analyse ce qui constitue la pertection. Le plus jeune des deux correspondants qu'il met en scène soutient que l'analyse de la beauté détruit le plaisir que cette beauté nous cause «n faisant évanouir ce vague de la perfection qu'y attache 1 imagination. < Les hommes, dit-il, seraient malheureux s'ils réduisaient leurs sentiments à des notions claires etdistinctes; le beau consiste en une idée confuse de quelque perfection, idée que la réilexion anéantirait en lu décomposant; la raison, sans doute, doit nous guider dans le choix de no3 : plaisirs, mais il faut les goûter sans trop les raisonner. »

L'autre correspondant, d'un âge plus mûr, rectifie cette manière de voir, t L'objet du plaisir, dit-il, doit pouvoir supporter l'analyse, mais à l'analyse doit se joindre la S3'nihèse, qui réunit tous les éléments en un ensemble plein d'harmonie. Tout plaisir a une triple source : l'unité dans la variété, ou le beau sensible; l'harmonie dans la variété, ou la perfection intelligible; enfin une satisfaction de notre état physique, ou le plaisir sensuel. ■ Selon lui, la perfection est une imitation particulière do la nature; mais cette nature est toujours une dans sa variété; il s'y mêle d'ailleurs dans notre imagination quelque prédilection pour le talent individuel de l'artiste et quelque préférence pour les proportions bien appropriées à leur but. Quoi de plus admirable que l'idée de l'univers, lorsqu'elle est fondée sur la connaissance des parties qui le composent, des lois qui le constituent I Mais le sentiment du beau n'admet ni des idées parfaitement claires ni des idées tout à fait obscures. Le plaisir qui résulte du beau sensible a son principe dans notre nature bornée; Dieu ne le connaît point. Le beau intellectuel ou la perfection, qui est l'harmonie dans la variété, procure une satisfaction dont la source est dans notre nature supérieure, dans la force positive de l'âme; Dieu en jouit dans un sens étninent. Le beau se transmet k la raison par les sens. La perfection, beauté supérieure et toute divine, est une intuition de la raison. Le beau possible est superficiel et relatif; la perfection est absolue et au fond même des choses. La beauté est l'imitation sensible de la perfection, l'image terrestre de la beauté divine. Tout plaisir, en définitive, se fonde sur l'idée d'une perfection, soit sensible, soit intellectuelle, et le plaisir a une triple source : l'unité dans la variété, ou le beau sensible ; l'harmonie dans la variété, ou la perfection intellectuelle; enfin une amélioration dans notre état physique, le plaisir sensuel. La musique seule réunit les trois genres de plaisir.

En raisonnant ainsi à l'infini, on ne fonderait guère une théorie utile en esthétique, et l'art ne ferait pas de grands progrès. Mendelssohn, en réduisant l'objet du beau au plaisir, parle bien la langue de son siècle; mais Diderot, qui la parle tout autant, n'a pas peu contribué au rajeunissement de l'art; au lieu de le définir dans sa nature et dans son objet, il l'a étudié dans ses applications, il l'a fait sentir. Toutefois, si la principale idée de Mendelssohn n'est guère originale, le développement de sa théorie est assez remarquable. Une grande clarté d'exposition recommande sou ouvrage. 11 l'a écrit avec une précision, une finesse et un goût qui étaient inconnus en Allemagne, où régnait la méthode mathématique introduite par Wolf dans l'étude même des matières qui semblent le plus y répugner. ■ Mendelssohn, dit Loeve-Veimais, n'était p;\s un do ces hommes qui changent la face de la science, ou qui impriment une direction toute nouvelle aux idées, mais il Savait porter dans la discussion toutes les ressources d'un esprit fin et judicieux ,et embellir sa pensée de tout le charme que donne l'en thousiaime pour la droiture et la vertu. Son éclectisme le préservait des vues étro:les et partiales et d'un penchant trop exclusif pour tel système ou telle école. Meudelssohn penchait toutefois pour la philosophie de Wolf, et il lui prêta un langage qu'on ne saurait trop admirer; nul ne savait comme lui revêtir la simplicité de ses idées des formes attrayantes et pleines d'élégance du dialogue socratique. »

Les Lettres sur les sentiments ont été traduites en français (1761 et 1763).

Sentiment! moraux (thÉORIK DES), par Adam Smith. Ce remarquable ouvrage parut à Londres au commencement de l'année 1759. Voici comment l'illustre philosophe futamené à l'écrire. Pour Adam Smith, comme pour Uutcheson, son prédécesseur dans la chaire de philosophie morale à Glascow, l'enseignement de l'économie politique, auquel se joignait celui de la jurisprudence ou droit naturel, ne venait que comme complément du cours de morale. La Théorie des sentiments moraux est la reproduction des sept premières années d<! son cours à Glascow. Le ca-

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ractère du système de Smith est d'envisager la sympathie comme le fait dominant de notre sensibilité morale et de vouloir tirer de ce fait unique toutes nos idées de bien et de mal, toute la règle de nos actions. Smith est le moraliste de la sympathie transformée, comme Condillae est chez nous le métaphysicien de la sensation transformée. Par quelle série de métamorphoses la sympathie devientelle un critérium universel ? Combien de formes variées peut-elle revêtir? C'est ce qu'explique avec un grand détail la Théorie des sentiments moraux. On se fait déjà une idée de la pensée qui inspire le livre d'un bout à l'autre par cette première phrase : » Quelque degré d'amour de soi qu'on "puisse supposer à l'homme, il y a évidemment dans sa nature un principe d'intérêt pour ce qui arrive aux autres, qui lui rend leur bonheur nécessaire, lors même qu'il n'en retire que le plaisir d'en être témoin. » Il est curieux d'opposer à cette phrase la fameuse maxime de La Rochefoucauld : ■ Il y a toujours dans le malheur de nos amis quelque chose qui ne nous déplaît pas. » Smith déclare se séparer de ces philosophes qui, • regardant l'amourpropre et ses raffinements comme la cause universelle de tous nos sentiments, cherchent ii expliquer la sympathie par l'amour-propre. » Il est persuadé que, dans la formation de nos idées morales, nous allons de no3 semblables à nous-mêmes, et non pas de nousmêmes à nos semblables, et que, si d'abord nous n'avions pas jugé les actions d'autrui, nous ne pourrions jamais juger les nôtres. C'est donner un fondement en quelque sorte extérieur à la morale, car c'est finalement prendre pour juge l'opinion, tribunal trop souvent capricieux et faillible, que l'honnête homme aime sans doute à avoir pour lui, comme un secours de plus contre les défaillances, comme une sorte de sanction donnée au bon témoignage qu'il se rend, mais qui ne peut jamais tenir lieu du témoignage intérieur. Smith a reconnu ce devoir de braver l'opinion et d'affronter, s'il le faut, l'antipathie publique, et c'est même en partie pour échapper à cette conséquence de son système, qui n'arracherait la morale à l'empire de la force que pour la placer sous l'influence non moins tyrannique de la mode, qu'il a imaginé l'hypothèse d'un spectateur impartial.

Ca spectateur est la personnification parfaite et supérieure de ces divers témoins sympathiques ou antipathiques qui nous voient et qui nous jugent, et qui tous sont sujets individuellement à l'erreur. Ici se manifeste le caractère arbitraire du système de la sympathie. Ce spectateur idéal que nous portons en nous et dont nous devons préférer l'approbation à celle de la multitude prévenue, Smith eût mieux fait de lui donner tout de suite son vrai nom : la raison, au lieu de cherchai- à l'expliquer comme un produit ar- I tificiel de la seule sympathie. C'est la raison qui juge du bien et du mal, comme du vrai et du beau. Autrement, tout est arbitraire en morale; rien de plus variable, en effet, rien de plus individuel que la sensibilité. Le défaut du système moral de Smith consiste dans ce vain effort pour communiquer la précision, la généralité, la valeur absolue d'une vraie règle morale à la sympathie, qui, par elle-même, est dépourvue de ces conditions.

Quelle est, selon l'auteur, la marque de toute action qui mérite d'être appelée bonne en soi? Car il faut que cette marque existe si nous voulons nous orienter en morale et porter un jugement quelque peu sûr sur les autres et sur nous-mêmes. Cette marque essentielle d'une action bonne, c'est de tendre à l'harmonie universelle. Le philosophe économiste veut qu'on ait cette harmonie sous les yeux. Et pourquoi cette idée de l'harmonie universelle est-elle ainsi placée par Smith au-dessus de toute autre? C'est que, sans elle, la conduite dépendrait ues sympathies et des antipathies, souvent peu justifiées, du pays, du temps, des hommes avec lesquels on est en rapport. Avec l'idée de l'harmonie universelle, au contraire, nos actions trouvent un but élevé et fixe, et toutes les incertitudes s'évanouissent. La sympathie et l'harmonie universelle, voilà l'âme de la doctrine morale du sentiment. L'idée de l'harmonie, sous une autre forme, se retrouvera dans l'Économie politique de Smith. Il établira expérimentalement que les intérêts bien compris de toutes les classes de producteurs et de toutes les nations sont en harmonie et non en opposition comme on l'avait cru. Il recommandera la liberté du commerce au nom et en vue de la solidarité universelle. « Nous ne prétendons point, dit M. Baudrillart, en appeler de l'arrêt qui condamne le point de vue trop systématique de cet ouvrage. Mais le système n'a point emporté avec lui la multitude de faits bien observés dont ce grand et sagace esprit a enrichi la connaissance de la nature humaine. La sympathie, sur laquelle le philosophe écossais s'efforce de fonder toute la morale, se mêle tellement à toute notre nature que l'étude de ce seul phénomène moral entraine celle de l'homme sous une foule de faces différentes. Il était bon, d'ailleurs, que la sympathie elle-même fût l'objet d'une analyse particulière. Pour que l'histoire morale de l'homme soit écrite aussi complètement qu'elle peut l'être, il y a lieu souvent de procéder là aussi par des monographies. La sympathie a trouvé dans Adam Smith un historien systématique, il est vrai, et qui ra-

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mène tout à son point de vue, mais d'autant plus pénétrant par là, et uussi ingénieux, aussi attachant qu'on peut l'être dans un livre de pure morale. On ne surpassera pas son analyse en fidélité et en délicatesse. » En effet, les pages aimables, piquantes, les aperçus neufs et profonds abondent dans le livre d'Adam Smith. On y respire un parfum exquis d'honnêteté et de vertu qui, chez lui, s'associe très-bien k une connaissance exacte, revêtue parfois d'une expression malicieuse, des faiblesses et des misères de l'humanité. Smith n'a pas moins de clairvoyance que son sceptique aini'David Hume; mais il a déplus que lui une chaleur d'âme qui vivifie tout son livre. Son cœur le prédestinait à être le philosophe de la sympathie. On aurait peine à croire que ce livre soit du même philosophe qui a écrit les immortelles Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il est rare, en effet, que le sens intérieur, qui constitue le psychologue, su rencontre chez le même homme avec cette observation sûre et vaste des choses extérieures dont s'occupe l'économiste.

La Théorie des sentiments moraux a été traduite plusieurs fois en français, une première fois en 1764, sans nom d'auteur, sous le titre de Métaphysique de l'âme, en 2 vol. in-12, une seconde fois par Blanet, et une troisième fois par la veuve de Condorcet en 1798. Cette dernière traduction, la meilleure assurément, a été réimpriméa en 18<Î0 dans la Bibliothèque des sciences morales et politiques.

Sentiment de la nature, avant le christianisme (du), par M. Victor de Laprade (18S6, in-8°). L'auteur, qui est bien loin de croire à la loi du progrès, essaye d'établir dans ce livre : lo que le sentiment de la nature est le symptôme caractéristique de l'art et de la science dans tous les temps; 2« que ce sentiment, très-vif aux époques primitives, a été depuis s'affaiblissant de siècle en siècle et que le christianisme seul lui a redonné de la vigueur. La conclusion de ces prémisses, c'est que, en dehors du christianisme, l'art et la science ne peuvent que décliner, en même temps que le sentiment de la nature. L'esprit du livre peut se résumer par ce passage : « En face du monde extérieur, au seul aspect des formes, des couleurs, des mouvements, de tous les phénomènes visibles, à la seule impressiondelalumière, des bruits, des parfums et de l'air vivifiant, des harmonies de toutes sortes, percevoir les rapports essentiels et généraux qui unisssent l'âme et le corps humain à la nature et celle-ci à son auteur, tel fut le don accordé aux hommes du premier âge et comme une suite de la révélation édénique. Dans ce livre infaillible de la création, où s'écrit la pensée de Dieu, ils savaient lire à première vue ce qu'il est indispensable à l'homme de connaître du monde invisible; ils savaient discerner ce qu'il y a de vie propre dans les objets et leur signification comme témoignages d'une vie supérieure. Les rapports des choses avec les besoins et les sentiments de l'homme, avec les idées et les volontés divines apparaissaient à leurs yeux plus perçants avec une clarté qui s'est obscurcie pour nous à mesure que l'homme, se repliant sur lui-même, a cessé de contempler la nature avec cette première ferveur. «Les premiers hommes nous étaient donc bien supérieurs au point de vue du sentiment de la nature, et Ce sentiment s'est exprimé moins simplement k mesure qu'il a perdu de son activité : dans les temps primitifs la parole suffisait; dans la période orientale, l'architecture s'y adjoignit, puis la statuaire dans la période hellénique, la peintura dans la période chrétienne, et de nos jours la musique. Telle est, dépouillée de ses formes solennelles, la thèse de M. de Laprade, qui conclut que la poésie a précédé les arts et leur survivra, et, tout en raisonnant, essaye toujours de nous rabaisser au profit du monde ancien. « Si fière que soit, dit-il, l'humanité d'aujourd'hui des travaux qu'elle exécute, après trois mille ans de vie historique, elle n'a pas le droit de se trouver bien supérieure en force et même en science aux auteurs de ces gigantesques constructions qui datent d'un âge antérieur aux monuments écrits. Les pyramides, le lac Mœris, les obélisques, le labyrinthe d'Egypte, les temples d'Ellora, tous les hypogées de l'Inde, des montagnes entières sculptées à jour, témoignent des ressources merveilleuses que possédèrent ces vieilles races. N'y a-t-il pas là une science, une industrie d une autre nature et plus merveilleuses que les nôtres, la preuve d'une puissance et d'une fécondité prodigieuses, dans cette première synthèse, dans ce premier savoir, ou plutôt dans cette divination d'où émanaient k la fois la loi civile et religieuse et la technique des arts? • L'argument est net et la civilisation, au lieu d'être un progrès, aurait reculé 1 Supposons que la pyramide massive puisse entrer en comparaison avec l'élégant et rapide bâtiment à vapeur qui franchit la traversée de New- York à Brest en neuf jours; le labyrinthe avec le moindre de nos chemins de fer; l'obélisque et ses hiéroglyphes avec la presse mécanique , multiplicateur infatigable de la pensée; ces montagnes inutilement sculptées uvec notre tunnel du mont Cenis; le lac Mœris avec les docks de Londres; le colosse de Uhodes avec les phares électriques de nos

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côtes; peut-on, même alors, se demander sérieusement de quel côté est la supériorité de la science? Et quant à la puissance matérielle dont témoignent les œuvres antiques, si nous ne la surpassons pas, ce qu'il faudrait prouver, quelle en était la source? L'esclavage, l'abrutissement du travailleur traité en bête de somme , la patience et le temps, qui sont une force incontestable, la force des faibles. Notre puissance, à nous modernes, est multipliée par la rapidité; elle vient moins des bras que de l'intelligence; elle a substitué la machine de bois, de pierre ou de fer à la machine de chair. Elle a relevé la dignité de l'homme,.

M, de Laprade, de même que M. de Maistie et M. de Bonald, attribue aux anciens une égale supériorité dans l'ordre religieux et moral : « Les plus anciens livres qui nous soient parvenus, ceux de Moïse, les Védas de l'Inde et les lois de Manou, le Zend-Avestade Zoroastre,le Chou-king des Chinois, attestent tous chez les premiers législateurs, héritiers otrcprésentantsde l'âge patriarcal, cette union dans une seule science, la science religieuse, de toutes les connaissances divines et humaines, physiques et morales. La notion de Dieu renfermait alors tout k la fois ce qui était nécessaire à la vie de l'âme, k la vie sociale et jusqu'aux moindres notions de l'hygiène et de l'industrie ; tout cela est écrit de la même main dans chaque législation primitive. ■ Kepler, qui croyait en Dieu tout autant que M. de La prade, disait au contraire que Dieu et la nature avaient attendu plusieurs milliers d'années avant de trouver on nous, hommes des temps modernes, des contemplateurs dignes de les comprendre.

Qui faut-il croire? C'est bien plutôt Kepler, puisqu'il est évident que la nature apparaît plus admirable et plus majestueuso à mesure qu'on lui arrache quelques-uns de ses secrets, que l'on surprend et que l'on coordonne ses lois. En résumé, plus de formules que de faits, plus d'affirmations que de preuves, plus de pompe oratoire que de raisons; des phrases ingénieuses, des rapprochements inattendus, des souvenirs poétiques de la Grèce, de Rome, de la Judée, de la Perse, de l'Inde ou de la Chine; des aperçus brillants et personnels sur les différents, arts qui expriment chacun à sa façon les sentiments humains : voilà ce dont l'auteur essaye de composer une théorie esthétique appuyée sur un christianisme rétrograde. Dans le lointain de l'antiquité et de l'espace, on voit tout ce qu'on veut; l'histoire des peuples primitifs et la littérature de l'extrême Orient se prêtent à toutes les illusions.

Sentiment de la naliirc dans l'antiquité roinuine (DU), par M. Eugène Secrétan (Lausanne et Paris, 1866,in-8°). Cette dissertation est écrite en français , mais elle a été composée à la manière allemande. L'auteur a dépouillé scrupuleusement les auteurs latins l'un après l'autre, notant au passage les phrases pittoresques, les vers descriptifs, sans s'inquiéter de savoir si la minutie des remarques n'obscurcirait pas la vue do l'ensemble. Cette méthode en effet donne plutôt' la quantité que la qualité, car les auteurs qui parlent le plus de la nature ne sont pas toujours ceux qui l'ont le mieux sentie. Les spectacles auxquels on est habitué frappent moins vivement l'imagination ; il faut beaucoup de temps pour qu'on comprenne leur grandeur. Aussi les premiers hommes comprenaient et aimaient la nature, puisqu'ils l avaient divinisée, mais ils l'aimaient d'une façon obscure et inconsciente, sans le dire et s'en doutant à peine. Voilà pourquoi chez les anciens poètes ce sentiment tout intérieur ut irréfléchi ne s'exprime pas en belles phrases; il ne se manifeste pas par des effusions lyriques ou des tirades descriptives. Il échappe par une courte image, il se révèle dans un seul mot; mais cette image et ce mot en disent souvent plus qu'une description tout entière. Aussi, lorsque M. Secrétan trouve que de Lucrèce à Ovide le sentiment de la nature est en progrès, il n'est peut-être pas très-exact.

La meilleure partie de l'élude de M. Secrétan est celle qui traite des écrivains de l'Empire. La matière était riche. Ces écrivains aiment beaucoup plus à décrire la nature que ceux de la République. Cette mine était nouvelle; la poésie épuisée essaya de se rajeunir en l'exploitant; aussi, depuis les Amours u'Ovide jusqu'à la Moselle d'Ausone, les descriptions abondent dans les poëtes latins. Puis, c'est l'époque où l'on se mit à voyager par curiosité, à l'exemple de . l'empereur Adrien, qui Voulut qu'on retrouvât en miniature dans sa fastueuse villa de Tibur les sites et les monuments qui l'avaient le plus frappé. Un autre excitant de l'amour de la nature à cette époque, ce sont les raffinements de la vie mondaine, et l'amour de la campagne était plutôt le dégoût de la ville. On l'aimait par caprice et par lassitude, et l'on sent bien qu'il entrait dans cette passion imposée par la mode un peu de factice et d'artificiel. La poésie descriptive de cette époque, aussi bien que la construction des villas, s'en est ressentie. Ces beaux jardins tant vantés étaient froids et contournés, comme les vers des poëtes qui les chantaient, Les Romains visaient toujours au grand, et, en toute chose, ce qu'ils préféraient, c'était la pompe et la représentation ; ce que Cicéroti

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loue le plus dans la maison de campngne de son frère, c'est la dignité. En un mot, on croyait admirer la nature en la dénaturant. Martial rapporte un véritable chef-d'œuvre en ce genre de nature artificielle : un artiste était parvenu à donner à des arbres la forme d'animaux sauvages, et d'une forêt avait fait une ménagerie. Il se rencontra, il est vrai, des écrivains qui protestèrent contre ces excès de pittoresque et essayèrent de ramener à un goût plus sain, entre autres Juvénal, qui s'éleva avec force contre ces coquetteries de la mode gâtant la nature sous prétexte de l'embellir. Comme dit Martial, « quand je vais à la campagne, je veux voir véritablement la campagne et non simplement une maison hors des murs. > Voilà le point sur lequel l'auteur aurait dû insister.

SENTIMENTAL, ALE adj. fsan-ti-mantal, a-le — rad. sentiment). Où il y a du sentiment, où l'on met du sentiment vrai ou affecté : Ton SENTIMENTAL. Air SENTIMENTAL. Pièce SENTIMENTALE. Roman SENTIMENTAL.

Vers sentimentaux. Les mémoires de la savante Marguerite de Valois jargonnent une métaphysique sentimentale gui couvre asses mal des sensations très-physiques. (Chateaub.)

— Qui affecte la sensibilité : Homme sentimental. Jeune fille sentimentale. Oh! que c'est ennuyeux une femme sentimentale et triste qui grasseyé! ça fait une voix de polichinelle mourant qui vous agace les nerfs. (Mme E. de Gir.)

— Philos. Ecole sentimentale , Ecole de moralistes qui basent la morale sur le sentiment.

SENTIMENTALEMENT adv. (san-ti-manta-le-man — rad. sentimental). D'une manière sentimentale : Parler, écrire, déclamer

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