SENTIMENTALEMENT
SENTIMENTALISME s. m. (san-ti-manta-li-sme — rad. sentimental). Affectation de sentiment : Si nous nous lançons dans le sentimentalisme, ma foi! je vais demander l'addition. (E. Chapus.)
— Genre sentimental : A cette époque, le sentimentalisme avait envahi notre littérature.
— Encycl. Philos, mor. Le sentimentalisme estla dégénérescence du sentiment, et le sentiment dégénère quand il n'est pas contrôlé et fécondé par la raison. Il serait donc vain de parler du sentimentalisme si on ne savait au juste ce que c'est que le sentiment et ce que c'est que l'intelligence. Mais déjà on peut dire que, si la raison et le sentiment se pondéraient facilement l'un l'autre, si la clairvoyance de la première pouvait s'appliquer sans effort à modérer les élans du second et si l'aveuglement de celui-ci s'accommodait sans révolte de la direction de celle-là, il n'y aurait pas de dégénérescence possible et par suite pas de sentimentalisme. Mais le mépris réciproqu&jque se portant les hommes de raison et les hommes de sentiment, la conjuration qui les réunit contre ceux qui tentent la conciliation, la synthèse du sentiment et de la raison, tout cela éternise l'insolubilité . du problème et encourage autant le sentimentalisme à nier la raison que l'égoïsme intellectuel à nier le sentiment. Le sentiment est l'impulsion qui nous vient de nos appétits et de nos besoins moraux, intellectuels et physiques ; c'est ce qui s'agite en nous et ce que les anciens avaient compris très-justement comme une sorte de souffle, d'esprit, de feu, de démon; c'est ce qui nous anime et nous rend vivants, c'est-à-dire distincts du milieu et en perpétuelle lutte avec lui. C'est ce qu'il y a de plus interne dans le moi. L'intelligence au contraire est la conscience que le moi a du non-moi; elle enregistre, explique et coordonne les phénomènes extérieurs, selon les méthodes qu'elle trouve à la t'ois dans sa propre constitution et dans la constitution de l'objet de ses études. Le sentiment, dit aveugle, crée les arts; l'intelligence, dite clairvoyante, crée les sciences. Le sentiment ne trouve pas au dehors ce qu'il est porté à y mettre, et l'intelligence ne trouve pas au dedans l'explication de ce qu'elle est. Ce n'est pas tout, la lutte envenime les rapports de l'un et de l'autre. Le sentiment veut imposer sa suprématie à l'intelligence, en mettant les religions au-dessus de la science, et l'intelligence, voulant et ne pouvant subordonner le sentiment, le nie, l'atrophie et se met par ce déni de justice dans l'impossibilité de créer la science, qui doit faire sa place à toute chose et surtout au sentiment, père des arts.
Les utopies d'un catholicisme égulitaire, d'une société chrétienne et vivante proviennent du sentimentalisme qui, ayant à opter entre la foi en l'humanité et la foi en l'autre monde, hésite, tergiverse et enfante le déisme deRousseau,le mormonisme, le communisme, l'icarisme, etc. On retrouve dans la pratique les mêmes tergiversations au sentimentalisme. Personne n'ignore que le bourgeois voltairien envoie ses fils aux jésuites et ses filles aux a Oiseaux. • Le senlimentalisme, aidé par l'abaissement des caractères et la faiblesse des études, a inventé de nouveaux ridicules, et l'on a eu le matérialisme religieux, le positivisme fantaisiste et le rationalisme mystique. Asservi par la religion, méconnu par la raison, le sentiment se révolte et se venge. Or, à lui seul, il ne peut rien. Mais le jour où une morale se constituera sur une analyse profonde de l'homme, de l'humanité et de leur
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influence réciproque, où l'on acceptera le passé avec ce qu'il a donné, et l'avenir avec ce qu'il promet, où l'on parlera moins de fraternité et plus de solidarité, ce jour-là le sentimentalisme religieux ne sera plus considéré que comme un cas pathologique de la conscience.
En art règne depuis trois cents ans le plus déplorable sentimentalisme. Et d'où vient ce. sentimentalisme? autant de l'insuffisance de la science que de la faiblesse du sentiment. Où est la source de ce mal ? dans la Renaissance elle-même, qui n'a été qu'une demirésurrection de l'humanité mise en terre au moj'en âge avec des cathédrales pour pierres tombales ; dans la Réformation, qui n'a été qu'un rhabillage. Le sentiment de l'homme, ne trouvant pas le monde fait à son image, refait la nature à cette image. Tel est le rôle de l'art. Mais ce sentiment est en divorce avec l'intelligence. Seulement ce divorce n'a pas toujours existé; s'il existe depuis l'effort ' avorté de la Renaissance, si l'intelligence « ne trouve pas au dedans l'explication de Ce qu'elle est, » c'est que la science oscille depuis cette époque des méthodes subjectives aux méthodes objectives. L'artiste méprise le savant, qui te lui rend avec usure. Les idéalistes parlent toujours d'une beauté dont le type ou païen ou chrétien n'est plus en harmonie avec le temps. Les réalistes croient sans imagination, sans invention pouvoir rendre le réel. Celui qui a pénétré les secrets des ateliers en renom sait que le respect de la ficelle, du procédé, du chic va jusqu'à la superstition, que l'artiste s'honore de ne pas réfléchir, qu'il est incapable de donner la raison de son œuvre, qu il se "considère comme un être à part, qu'en réalité son existence dans l'ait et dans la vie est un tissu d'inconséquences, qu'il est sentimental et sec, prodigue et calculateur, ironique et susceptible, rebelle et souple. L'un s'abandonne à 1 inspiration, l'autre nie l'élan; celui-ci s'acoquine à la tradition , celui-là bafoue les maîtres. Dans l'opinion qu'ils professent du sentiment, ils errent tous. Le succès d'autrui les déroute, mais le leur les perd à jamais, parce que l'absence de réflexion les force de se répéter ou bien, la copie de leur chef-d'œuvre n'ayant pas réussi, de se contredire. Entre flatter ou blesser le sentiment des foules, ils n'admettent pas de milieu. Quant à l'informer, à le redresser, ce sentiment des foules, ils y renoncent d'avance, déclarant l'œuvre impossible. On peut faire aux artistes modernes qui manient aussi bien la plume que le pinceau ou le ciseau la question de Socrate aux artistes de son temps : Qu'est-ce que l'art ? Ils resteront sans réponse; mais il y a plus : ayant perfectionné l'ignorance de leurs aïeux, ils proclameronUinutile et dangereuse pour l'art toute recherche de son rôle et de son but. Or, une erreur est toujours doublement néfaste, d'abord par elle-même, ensuite par l'erreur opposée qu'elle suscite. Ainsi la vanité, la sécheresse , la rétrogradation sentimentaliste ont pour conséquence non-seulement le violent anachronisme de l'art moderne , mais encore cette autre erreur aussi grave : le inépris dans lequel les réformateurs de l'esprit et de la société tiennent l'art en général. L'art est légitime comme sa source, le sentiment. Sans l'art, cet éducateur sans pédanterie, irrésistible par conséquent, il ne saurait exister dans l'imagination d'un peuple ni grandeur ni beauté. C'est ainsi qu'à l'exemple de Platon, chassant les poètes de leur république, les réformateurs modernes ouvrent la porte aux substituts de la poésie : le fantasque, l'énorme, le mesquin, le transcendant, le trivial.
Le sentimentalisme fait autant de ravages en science qu'en art. C'est une remarque profonde que dans les études les plus abstraites le sentiment nous fournit incessamment le fil directeur. Du reste, la science tient dans la série des productions de l'activité humaine une place qu'elle ne saurait déranger en deçà ou au delà sans détriment pour elle. Ainsi, le mot d'Erasme, qu'il faut étudier pour vivre et non vivre pour étudier, est vrai absolument si on y ajoute ce correctif donné par l'histoire, que c'est grâce à ceux qui ont vécu pour étudier que île nos jours et surtout dans un avenir prochain les hommes étudieront seulement pour vivre. « Toutes les sciences abstraites estropient l'homme, a dit Feuerbach ; les sciences naturelles seules le rétablissent in integrum, l'absorbent tout entier, le forcent à se servir de tous ses sens et de toutes ses facultés. » Il est, en effet, difficile à un spécialiste d'être homme in integrum et le sentiment chez lui est affecté de cette atrophie ou de cette hypertrophie que nous avons appelée sentimentalisme. Le mathématicien qui vit dans le monde de l'abstraction a les plus insupportables prétentions à la vérité; il oublie volontiers la maxime de Descartes, son maître : Rien ne nous écarte plus du droit chemin qui mène à la vérité que de diriger nos études, non vers cette fin générale (la science universelle), mais vers des buts particuliers.
Le spécialisme mène à l'hifatuation, l'infatuation à l'intolérance; seul en vue ou se croyant digne d'être le seul en vue, le spécialiste a recours à l'appui de l'Etat ou de la religion pour maintenir ou conquérir sa po; sition. L'utile dans son cœur l'emporte sur le" vrai, toujours si périlleux à confesser. De là doit sortir fatalement soit une science reli-
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fieuse, soit une philosophie d'Etat, c'est-àire deux négations de la science. M. César Lefort a dressé en termes excellents l'acte d'accusation des spécialistes : « Ces marchands de science, qui passent leur vie à un détail scientifique de quinzième importance et qui reçoivent pour cela du pouvoir, c'est-à-dire de l'incompétence personnifiée, 10,000 francs par an et la croix d'honneur par-dessus le marché. » On peut, avec M. César Lefort , défier de citer l'intervention des corps savants pour un service direct au corps social. Car l'idéal de chacun de leurs membres consiste dans l'indifférence et la passivité pour tout ce qui ne concerne pas eux, leur famille et leur, renommée. La raison en est que la science purement intellectuelle ou objective creuse des hiatus entre le sentiment et l'esprit, entre les fonctions de l'être scindé en deux ou en trois et qu'elle ne peut jamais être que de nom sociale et morale.
Le sentimentalisme, que nous venons d'étudier dans l'art et dans la science, s'étend comme une épidémie sur la vie usuelle. Méry, dans Béea, fait dire à un accusé : « En vérité, messieurs les juges, ma position est fort difficile; si j'écoute mon indignation, vous direz : l'innocence a le verbe plus modeste, et si je vous prouve froidement que je ne su'i3 pas coupable, vous penserez : l'innocence outragée sait trouver de vrais cris. Or, messieurs les juges, je suis innocent. Mais vous souriez déjà..., je me tais. » Notre époque sentimentaliste demande, en effet, de la retenue à l'homme qui se plaint et qui souffre ; il doit présenter le "a serpent » qui l'a trahi et le « monstre odieux • qui l'a torturé avec des ménagements recommandés par Boileau, afin que le serpent et le monstre odieux n'offusquent pas le sentimentalisme de ceux qui écoutent et que, couverts de quelques fleurs, gazés de quelques réticences, ils puissent encore « plaire aux yeux, » Vous criez : vous avez tort; vous dites tout : vous devenez un homme dangereux; c'est vous qui êtes le monstre, le serpent véritable.
Sur les vieillards, il n'y a que deux opinions : qu'ils sont sages et vertueux, ou bien qu'ils sont tous de vieux coquins. Quant à la troisième opinion qui entoure le vieillard de protection quand il a bien vécu et qui le rejette comme pire que le jeune scélérat s'il abuse de ses cheveux blancs, de sa faiblesse et de la confiance générale, il faut avoir tout l'esprit de Bénassit pour oser un tel paradoxe. On disait devant ce peintre qu'il fallait respecter les vieillards; il répondit : « Oui, si les coquins ne vieillissaient pas I •
Opéré du sentimentalisme, le cœur humain serait moins compliqué. Mais notre vanité tient fort à ces complications. Chacun de nous veut être le plus méchant et le meilleur de tous les hommes, le plus exact et le plus fantastique des conteurs, le plus doux et le plus violent des maris. Qui ne se croit, jeune homme, le père de son père, et homme le fils de son fils? Nous voulons avoir, et en même temps, et dans une même personne, tous les âges, tous les sexes, tous les sentiments, surtout ceux qui sont raffinés, c'est-à-dire faux ; toutes les forces, toutes les grâces, toutes les vertus, tous les vices. Ahl si nous étions ce que nous croyons être, quand nous nous laissons aller à ce sentimentaliste amour de nousmêmes, il faudrait démolir les maisons d'aliénés, car il n'y aurait aucune différence entre l'hôte de Bedlam et l'habitant de Londres, entre le Parisien et son voisin le malade de Charenton. Mais nos actes sont heureusement plus raisonnables que nos paroles, et il faut toujours croire un homme à la fois moins bon et moins méchant qu'il ne se dit méchant et bon. Mais si, allant plus loin, on essaye de codifier les lois du cœur et de mettre quelque raison dans cette folie de notre amour-propre, on se heurte au mur de la Chine. Il faut renoncer ou à l'escalader ou à le renverser. Il faut obliquer jusqu'à la prochaine brèche qu'il s'est faite à lui-même. «Le sentiment no se raisonne pas. » — ■ La femme ne s'explique pas. ■ — « L amour ne reconnaît que sa loi. ■
— a Si cela me plaît à moi d'être battue l a
— « Si je veux être dupe, moil » On entend d'ici les criailleries de ces pauvres Chinois qui chérissent leur docte ignorance et qui adorent leurs ténèbres et leurs' falots : le falot fait valoir les ténèbres, et les ténèbres font ressortir le lumignon du falot. L'humanité veut être dupe parce qu'elle est vaniteuse. Il y a commerce entre lu vanité de la dupe et la fatigue que se donne le dupeur à la complimenter. Un fromage solde le marché dans le monde des oiseaux de La Fontaine. Cela coûte plus cher à la foire du monde réel. Quand une catastrophe, provoquée le plus souvent par le hasard ou par le dupeur lui-même, engloutit un de ces « escorcheurs • de la badauderie humaine, il s'élève de tous côtés des pleurs et des gémissements. Les moutons vantent et regrettent la légèreté de main du tondeur, sa grâce, ses caresses selon le sens du poil. Car ce n'est pas de l'amour et de la haine que nous nous portons à nous-mêmes, niais une idolâtrie qui participe de ce que ces deux sentiments ont de plus déraisonnable. Le sauvage injurie, baise, frappe, ornemente, brise , raccommode son idole. Ainsi faisons-nous de notre personnalité.
En famille, nous voulons que nos enfants soient des prolongements de nous-mêmes, et, bien loin de faire selon leur vocation, nous
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les atrophions, couchant ainsi l'avenir sur le lit de Procuste du passé. En amitié, nous répétons la niaiserie cicéronienne de 1 aller ego, comme si la société devait plus que la nature s'accommoder d'un double emploi, et comme s'il était bien nécessaire qu'il y eût un second échantillon de nous-mêmes. En morale, nous avons des maximes impraticables, comme : • Aimez- vous les uns les autres; • — « Nous sommes tous frères, • peut-être pour ne pas les pratiquer. Nous voulons l'idéal, le raffinement, l'effort en théorie ; mais notre pratique se règle par la susceptibilité , l'envie , 1 ambition , bref par toutes les formes du culte du moi. Entre temps, théoriquement, on oppose à l'égoïsme une nouvelle faculté, l'altruisme! Quelle superbe barrière théorique I
Partout règne l'illusion, car l'illusion estla compagne inséparable du sentimentalisme ; un vice de l'entendement correspond toujours à une maladie de l'âme; des sentiments faux entraînent une perception inexacte de lu réalité, et, la réciproque étant vraie, ce double courant pathologique constitue cet état moral dontTite-Live, au temps d'Auguste, a donné la synthèse en quelques mots et dont Tacite a fait plus tard l'analyse en bien des livres. Cet état moral exclut toute thérapeutique ordinaire, car les peuples ainsi mnlades ne peuvent supporter ni le mal ni le remède, neque vitia,neque remédia pâli, pour employer l'expression même de celui que ce raffiné de Pollion appelait dédaigneusement Patavinus, c'est-à-dire provincial.
Pour le sentimentalisme en littérature, v. sentimentalité.
SENTIMENTALISTE adj. (san-ti-man-tali-ste). Qui a rapport au sentimentalisme ; qui a le caractère du sentimentalisme : Morale
SENTIMENTALISTE.
SENTIMENTALITÉ s. f. (san-ti-man-ta-Iité — rad. sentimental). Caractère de ce qui est sentimental.
— Affectation de sentiment : C'est surtout le radotage larmoyant, le tiède breuvage de la sentimentalité qui se produira dans cette occurrence. (H. Heine.)
— Littér. Abus du genre sentimental : La sentimentalité des imitateurs de Jean-Jacques.
— Encycl. Littér. La sentimentalité, en littérature, est le sentiment, pour ainsi dire à l'état de système, ou du moins prenant la place de toutes les qualités littéraires, à tel point qu'il apparaît presque seul et qu'en définitive il est poussé jusqu'à l'exagération et souvent s'impose au lecteur jusqu'à la satiété.
En France, c'est à la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau que l'on peut reporter l'origine de la sentimentalité ; mais c'est ] dans la littérature allemande qu'elle s'est déj veloppée avec le moins de modération, et c'est surtout par l'influence de cette littérature qu'elle a quelque temps dominé dans la nôtre. On la peut déjà trouver dans les poésies des minnesingers. Nous en donnerons pour exemple cette pièce de Hudloub, dont M. Sainte-Beuve a publié la traduction suivante dans un style légèrement rajeuni du xvic siècle :
Vite me quittant pour elle, Le jeune enfant qu'elle appelle Proche son sein se plaça ; Elle prit sa tète blonde, Serra sa bouchette ronde, O malheur! et l'embrassa.
Et lui, comme un ami tendre, L'enlaçait, d'un air d'entendre Ce bonheur qu'on me défend J'admirais avec envie Et j'aurais donna ma vie ' Pour être l'heureux enfant.
Puis, clic aussitôt sortie, ■Je pris l'enfant à partie Et me mis a lui posor, Aux traces qu'elle avait faites, Mes humbles lèvres sujettes; Môme lieu, même baiser.
Mais quand j'y cherchais le bàme {baume)
Et le nectar de son àme,
Une larme j'y trouvai.
Voilà donc ce que m'envoie,
Ce que nous promet de joie
Le meilleur jour achevé !
La source d'où l'on a vu sa répandre lu .sentimentalité en France au commencement du xixe siècle est le Werther de Gcotlio. La Julie de Rousseau fut oubliée pour ce candide bourgeois, « au frac bleu et à la culotte jaune; ■ on pleura et on souffrit avec lui de l'état d'un monde malade, d'une société sans croyances et sans idéal, au sein de laquelle s'énervaient les esprits et les cœurs. Le lecteur s'écriait alors avec Werther:» Ah! combien de fois j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête, voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de l'infini I... » Ce fut ensuite le cri de René : « Levez-vous, orages désirés I... > Ce fut aussi celui de Lamartine :
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore!...
Mais chez Gœthe, ceux qui savent le lire ne voient pas le désespoir dans la conception
firemière de son Werther; ils y reconnaissent e génie de la force et de la jeunesse, l'aspiration ardente, quoique douloureuse, vers
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l'inconnu et vers l'infini. La plupart des lecteurs, trouvant dans le livre leurs sentiments, jusqu'alors confus, exprimés au vif, se sont extasiés sur la partie fausse, commune, exaltée, le désespoir final, le coup de pistolet, le suicide, c'est-à-dire tout ce que l'écrivain ajoutait pour le roman et pour la circonstance. Werther avait été publié en 1774, et, dès 1777, Ramond l'imjtait dans les Aventures du jeune d'Olban. Une" foule d'imitateurs le suivirent, jusqu'à Charles Nodier qui donna, en 1803, le Peintre de Salsbourg. En général, les imitateurs ne prirent du modèle que les défauts, les dehors, le costume, le suicide et l'explosion finale.
Toutefois, parmi les écrivains qui ont puisé la sentimentalité à cette source et aussi dans la Nouvelle Héloïse, il en est que le talent ou le goût ont garantis des excès et dont les oeuvres ont gardé une réputation méritée. Au premier rang se place le René de Chateaubriand, publié d'ubord comme un épisode du Génie du christianisme, en 1802, et où une mélancolie attendrissante s'unit à l'expression poétique des sentiments les plus intimes, mais chez lequel la recherche du sentiment dépare les beautés. 11 faut citer ensuite la Delphine de Mmc de Staël, qui parut également eu 1802. Benjamin Constant a dit que c'est le livre où RJnw de Staël se montre le plus elle-même, et Mme Necker de Saussure, qu'il est la réalité de l'auteur durant sa jeunesse, comme Corinne en est l'idéal. Delphine fut, en effet, pour Mme de Staël une personnification de ses années de pur sentiment et de tendresse, et elle a voulu en faire un roman tout naturel d'analyse, d'observation morale et de passion. Pourtant, il n'est pas aussi naturel, aussi réel qu'on pourrait te désirer ; la forme par lettres contribue à y trop inarquer le convenu, l'arrangement littéraire, et la préoccupation continuelle du sentiment y introduit, avec la sentimentalité, un autitt genre de convenu. On peut citer ensuite Valérie de Mmc de Krudner, publiée en 1803, et surtout ï'Obermann de Sénancour, où les soupirs, les larmes, les imprécations à l'adresse du destin, la sentimentalité enfin, sont poussés à l'excès.
Quoique notre époque , reconnaissant le vicie et les effets énervants de la sentimentalité sans mesure, l'ait rejelée pour des choses plus, fortifiantes, il y a cependant encore des livres-exquis et rares où elle peut légitimement trouver sa place. «Parfois, dit Sainte- Beuve, on retrouve dans un tiroir, après une mort, des lettres qui ne devaient jamais voir le jour. Parfois, 1 amant qui survit (car c'est d'amour que se composent nécessairement ces trésors cachés), l'amant qui survit se consacre à un souvenir fidèle et s'essaye dans les pleurs, par un retour circonstancié, ou en s'aidant de l'harmonie de l'art, à transmettre ce souvenir, à l'éterniser. 11 livre alors aux lecteurs avides de ces sortes d'émotions quelque histoire altérée, mais que, sous le déguisement des apparences, une vérité profonde anime; ou bien il garde pour lui et prépare, pour des temps où il ne sera plus, une confidence, une confession, qu'il intitulerait volontiers, comme Pétrarque a fait d'un de ses livres, Mon secret. D'autres fois, enfin, c'est un témoin, un dépositaire de la confidence qui la révèle quand les objets sont morts et tièdes à peine ou déjà glacés. Il y a des exemples de toutes ces formes diverses parmi les productions nées du cœur. • Ces formes sont assez insignifiantes , pourvu qu'elles n'étouffent pas le fond et qu'elles laissent l'œil y pénétrer sous leur transparence. V.