‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 14Chapitre 309 sur 1059 · PAUME · texte numérisé non relu

PAUME

SEHHEiNT (Louise-Anastasie) , femme de lettres française, née à Grenoble en 1642, morte à Paris en 1692. Kile est connue surtout par les relations d'amitié qu'elle entretint avec Pavillon, Quinault, Corneille et avec tous les beaux esprits de son époque; quelques-uns même ne dédaignaient pas de la consulter sur leurs ouvrages. Elle a composé des poésies qui ont été insérées dans le recueil des pièces académiques publiées par Guyonnet de Vertrou sous le titre de : la JVowvelte Pandore (1698, 2 vol. in-12). Ses vers manquent généralement de chaleur, de force, mais Us ne sont pas dépourvus de grâce et de sentiment,

SERMET (Antoine-Pascal-Hyacinthe), prédicateur ordinaire du roi, évéqua constitutionnel de la Haute-Garonne, né à Toulouse en 1732, mort a Paris en 1808. Entré dans l'ordre des Carmes déchaussés, où il avait pris le nom de Père UjneimUe, il y acquit de la réputation comme prédicateur, devint provincial de son ordre et fut admis dans les Académies des sciences, inscriptions et belleslettres de Toulouse et de Momaubaii. S'étaut signalé par son patriotisme au commencement de la Révolution, il fut nommé aumônier de la légion de Saint-Génies, puis évêque métropolitain de la Haute-Garonne. Sacré à Paris le 26 avril 1791, il exerça l'épiscopat en dépit des protestations de l'archevêque de Toulouse. Jl interrompit pendant quelque temps sous la Terreur l'administration de ses ouailles, reprit ensuite possession de son évêché, adhéra à la deuxième encyclique des constitutionnels et assista au concile de 1797, dont il fut nomme l'un des vice-présidents, ainsi qu'à ceux de Carcassonne en 1800 et de Paris en 1801. Peu de temps après ce dernier concile, Sermet donna sa démission. Selon quelques aute'irs, au moment de sa mort il se convertit k l'orthodoxie; mais ce fait est nié catégoriquement par l'abbé Grégoire, auteur d'une oiaison funèbre du Père Serinet. Le Père Sertnet a publié un grand nombre d'opuscules politiques en français et eu provençal et deux dissertations historiques insérées en 1790 dans les Mémoires de 1 Académie des sciences de Toulouse.

SEBM1DE, ville du royaume d'Italie, province et à 57 kilom. S.-E. de Mantoue, ch.-l. de district et de mandement; 5,647 hab. Tanneries, teintureries.

SE1UM1N1 (Gentile), romancier italien, né à Sienne au commencement du xv« siècle. On ne sait rien sur sa vie. 11 a écrit un recueil de quarante-cinq contes dans le genre de Boecace. Onze de ces quarante-cinq contes ont été publiés en 1796 dans la collection Poggiali, a Livourne (t. 1er). L'éditeur y a joint une pièce du même Sermini sur le Jeu à coups de poing (Giuoco délie pugne), qui aujourd'hui encore, sous le nom oe boxe, fait les délices de nos voisins d'outre-Manche, et qui, à ce qu'il paraît, était déjà à la mode au xve siècle en Italie.

SËRMIONE, le Sirtnio des Romains, bourg du royaume d'Italie, province et district dt

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Brescin, mandement et à 12 kilom. N.-E. de LonatOj sur une petite presqu'île du lac de Garde; 580 hab. Le poëte Catulle serait, d'après quelques savants, né à Sermione, où l'on montre encore (1875) une maison aujourd'hui en ruines, qu'il aurait autrefois habitée.

SERMOCINATION s. f. (sèr-mo-si-na-si-on — bas lat. sermocinatio ; de sermo, discours). Ane. rhétor. Figure par laquelle on rapporte un discours que l'on attribue à quelque personne, en ayant soin de lui faire parler un langage convenable à son caractère, à son rang.

SERMOLOGE a, m. {sèr-mo-lo-je — de sermon, et du gr. logos, discours). Recueil do sermons. Il Vieux mot.

SERMON s. ni. (sèr-mon — du lat. sermo, discours). Discours prononcé en chaire sur un sujet religieux : Les sermons de l'aoent, du carême, de l'octane du Suint- Sacrement. Prononcer un sermon. Aller au sermon. Entendre un sbiîmon. Les sermons de Bossuet, de Fénelon, de Massillon, de Bourdaloue. Les femmes sont de grandes cnureuses d'indulgences et de sermons, auxquels elles ne uont que pour noir et pour être vues. (La Bruy.) C'est te plus petit inconvénient du monde çue de rester court dans un sermon ou dans une harangue. (La Bruy.) Saint Augustin écrivait ses skrmons et les apprenait par cœur. (Roilin.) Les premiers sermons de Bossuet sont pleins d'antithèses, de baltologies et d'enflure de style. (Chateaub.) Les sbumons de Savonarole, politiques autant que religieux, offrent des modèles admirables d'éloquence populaire. (Lamenn.)

Avant lui, Juvénal avait dit en latin

Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin.

BOILEAU

— Fam. Remontrance ennuyeuse, importune : Il m'a fait là-dessus un sermon, un long sermon. De quels beaux seîîmons on vous régale/ (Mol.)

Ton sermon me parait un tant soit peu brutal.

Reonard.

Le renard sort du puits, laisse son compagnon Et vous lui fait un beau sermon Pour l'exhorter à patience.

La Fontaine.

— Syn. Sermon, prédication. V. PRÉDICA- TION.

— Encycl. V. chaire (éloquence de la), prédicateur et sermonnaire.

Sermons de saint Augustin (ive siècle). Les Sermons de saint Augustin sont au nombre de trois cent quatre-vingt-quatorze; ils se divisent en quatre classes ou groupes principaux : 1» cent quatre-vingt-trois sermons sur divers endroits de l'Ancien et du Nouveau Testament; 2<> quatre-vingt-huit sermons du temps, qui roulent sur les grandes fêtes de l'année ; 3° soixante-neuf sermons sur les fêtes des saints; 4° cinquante-quatre serinons sur divers sujets. Ils sont tons écrits en latin. A ces divers sermons, qui sont tous, la plupart très-certainement, quelques-uns plus ou moins probablement, de saint Augustin, il faut ajouter trois cent dix-sept sermons qu'on lui attribue et qui ne lui appartiennent pas. Les éditeurs les rejettent dans un appendice, les divisant en quatre classes qui sont les mêmes que les précédentes. On restitue à saint Césaire d'Arles, à saint Ambroise, à saint Maxime, etc., quelques-uns de ces sermons apocryphes.

Le caractère qui distingue les sermons de saint Augustin n est pas l'éloquence classique du discours conforme aux règles de l'art, mais la spontanéité d'une parole familière en même temps qu'instructive. Saint Augustin se contente de proposer la vérité, la revêtant d'expressions agréables et l'imprimant par la vivacité de ses pensées fines et subtiles dans les esprits de ses auditeurs. Cette espèce d'éloquence est de beaucoup inférieure à celle des Pères grecs du même siècle; mais elle était adaptée au génie des Africains. Ceux-ci écoutaient ces discours avec de véritables acclamations, et souvent ils en étaient touchés jusqu'aux larmes. Saint Augustin avait d'ailleurs l'essentiel de l'éloquence, dont il connaissait parfaitement les règles; il ne voulait point que l'art se montrai dans le discours, parce qu'un discours trop travaillé fait, disait-il, que les auditeurs se tiennent sur leurs gardes : i II faut être simple et familier, qualités qui ne sont pas incompatibles avec la dignité de la religion. » On ne trouve guère chez lui que l'interrogation, l'antithèse et la cadence des mots, figures auxquelles il était porté par la vivacité de son esprit et qui plaisaient fort aux Africains de son temps. Mais son imagination, qui l'eût égaré dans le faux éclat, avait pour contre-poids salutaire la tendresse de ses sentiments; rien de plus persuasif que sa parole, si subtile d'ailleurs. Son langage montre combien l'oratour était rempli de fei et combien il possédait l'art de faire passer dans l'intelligence des autres ce qu'il sentait si profondément lui-même. Il s'exprime d'une manière affectueuse et touchante , sans cesser d'être familier, et en même temps il est souvent sublime. L'éloquence de Cicéron,si parfaite, ne produisit jamais d'effets plus surprenants que la sienne;, on peut surtout juger sa manière dans deux de ses sermons, l'un sur les agapes, l'autre

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sur la coutume barbare qui régnait dans les familles de se battre pour célébrer certaines fêtes.

« Saint Augustin, dit Fénelon, était l'écrivain du monde le plus accoutumé à se jouer des paroles. Si c'était le grnnd défaut de son temps, cela montre aussi qu'il n'était pas un orateur parfait, et, malgré ce défaut, il avait un grand talent de persuasion. C'est un homme qui raisonne avec une force singulière, qui est plein d'idées nobles, qui connaît le fond du cœur de l'homme, qui est poli et attentif à garder dans ses discours la plus étroite bienséance, qui s'exprime enfln presque toujours d'une manière tendre , affectueuse et insinuante. II corrige le jeu de l'esprit, autant qu'il est possible, par la naïveté de ses mouvements et de ses affections. Tous ses ouvrages portent le caractère de l'amour de Dieu; non-seulement il le sentait, mais il savait merveilleusement exprimer au dehors les sentiments qu'il en avait. Du reste, dans tous ses ouvrages, saint Augustin met en pratique ces paroles que vous connaissez : Qui sop/iistice loguitur odibilis est. •

La nécessité de méditer sur les lins dernières est un des thèmes favoris de ses sermons : « Que savez-vous si vous êtes éloignés ou non du jour de votre mort? « Il exhorte fortement à la pénitence. «Le péché, dit-il, doit être puni ou par le pécheur pénitent ou par Dieu vengeur du crime. Dieu, qui a promis le pardon au pécheur pénitent, ne lui a point promis de délai pour se convertir ni de lendemain pour faire pénitence. » Il a de beaux passages sur l'obligation de faire l'auinôme; il en a sur le purgatoire, sur la prière et le sacrifice pour les âmes des morts. Quand il parle des saints, il n'oublie pas de faire remarquer que c'est à Dieu seul que nous élevons des autels; mais les saints intercèdent auprès de Dieu. Lui-même, «'adressant à saint Cyprien et aux autres serviteurs (Je Dieu qui avaient versé leur sang pour la foi, implore le secours de leur intercession : » Les martyrs qui sont avec Jésus-Christ, dit-il, intercèdent pour nous, et nous ressentons l'effet de leurs prières tant que nous continuons nos soupirs. •

Il prêchait toujours en latin. Il nous a laissé dans cette langue, qui était entendue à nippons, sinon de oeaux modèles d'éloquence latine, du inoins de beaux modèles d'éloquence religieuse.

Sermons de saint Bernard (xne siècle). Les sermons qui nous restent du grand prédicateur de xnc siècle sont écrits en latin ; il est probable qu'ils ont été prêches en langue vulgaire, puis traduits par saint Bernard luimême, car leur style présente une analogie frappante avec celui de ses lettres et traités, ou peut-être appartiennent-ils seulement a la série de sermons écrits en latin pour les élèves. Ces monuments ne peuvent donc que donner une idée imparfaite de cette éloquence populaire, de cette prédication en langue vulgaire qui arrachait des larmes et des sanglots aux peuples de la Germanie et qui envoyait à la croisade cent mille hommes enthousiasmés. Le3 chroniqueurs contemporains nous apprennent que ces discours en langue usuelle étaient appropriés à l'intelligence, à la condition et aux mœurs de ses auditeurs. La grâce et la douceur, !o feu et la véhémence caractérisaient cette parole, que le geste et la voix traduisaient vivement pour les peuples étrangers, tant la force morale et la beauté extérieure de l'homme avaient de prestige 1 Nous savons que saint Bernard improvisait ses harangues, mais qu'il avait l'habitude de méditer profondément le sujet qu'il voulait traiter. C'est la méthode des grands orateurs. Ses sermons ont sans doute été prononcés de la même manière ; quelques clercs les recueillaient et le prédicateur retouchait ensuite leur travail. Us ne suffisent donc pas à qui voudrait se représenter en esprit la puissance de cette merveilleuse éloquence qui fit d'un simple religieux le véritable souverain de la chrétienté. Tous les écrits de saint Bernard, et notamment Ses sermons, témoignent d'une culture intellectuelle presque excessive. Cet orateur des cloîtres et des carrefours était un lettré, non un barbare. Ce serait plutôt à Massillon qu'a Bofsuet qu'il faudraitle comparer; l'onction, la sensibilité, une exquise douceur caractérisent son éloquence plus souvent encore que la vigueur du raisonnement et que l'énergie d'une austère indignation. Ses auditeurs étaient les cénobites de Clairvaux; ces âmes calmes et pénétrées de la foi ne demandaient pas des éclats passionnés, mais une douce persuasion au père qu'elles s'étaient choisi, et des paroles affectueuses, mystiques se répandaient sur l'auditoire déjà convaincu. Parfois le réformateur se redresse et tonne avec une véhémence et une hardiesse qui devaient faire trembler l'Eglise, les prélats hypocrites et dissolus. Luther n'a pas dénoncé avec plus d'énergie la corruption du clergé. Le sermon sur la passion, empreint d'une profonde mélancolie, a des traits, des apostrophes rappelant tantôt la manière de Bossuet, tantôt celle de Pascal. L'oraison funèbre de Gérard, frère et compagnon de saint Bernard, ce discours ouvert par une explosion involontaire de la douleur et fermé brusquement par des sanglots, atteste que dans ce cœur ardent les sentiments delà nature s'associaient intimement au zèle apostolique; une mère ne déplorerait .

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Eas autrement la mort de son enfant. Cet omnie d'une sensibilité si vive, ce tribun de la croisade a des défauts littéraires que son génie semblerait devoir exclure. « Le rhéteur paraît quelquefois à côté de l'orateur, dit M. GéruZ'jz ; mais il ne l'efface pas, parce quu la vérité du sentiment, la grandeur des idées et la vigueur logique subsistent sous la recherche de l'expres-iion. Pour le langage, saint Bernard suit l'école de Sénèque et de saint Augustin plutôt que celle de Cicéron. Il cherche ses effets non -seulement dans le contraste des idées, mais dans le rapport des sons qui redouble le choc des antithèses. Au reste, la forme antithétique est si naturelle à la pensée de saint Bernard, qu'elle semble spontanée... L'obscurité mystique dépare quelquefois les sermons de l'orateur, parce que, persuadé qu'il n'y a pas dans les saintes Écritures et dans la vie de Jésus-Christ un seul fait, un seul mot qui n'ait un sens symbolique et mystérieux, il sonde ces profondeurs cachées sans y porter toujours la lumière, au moins pour nos 3 eux profanes... La critiqua doit signaler les taches qui se mêlent aux grandes qualités oratoires de saint Bernard; mais elle doit reconnaître qu'elles n'en obscurcissent pas l'éclat, car si la puissance du génie ne prévient pas toujours les écarts du goût, du moins elle les couvre et les fait oublier. » Les serinons de saint Bernard sont au nombre de trois cent quarante ; quatre-vingt-cinq commentent le Cantique des cantiques. En général, ils ont fort peu d'étendue. Lu Bibliothèque nationale possède un manuscrit dit des Feuillants, qui renferme quarantequatre de ces sermons en langue vulgaire ; la langue est du xiie siècle et l'écriture du xttio. Ce manuscrit n'est pas un texte original, mais bien une traduction du lalin. L'imprimerie a reproduit les sermons de l'abbé de Clairvaux en 1475 et 1508. L'édition lu plus estimée est celle de 1667, dédiée par Mabillon au pape Alexandre VII, et qui a servi de type aux éditions ultérieures.

Sermons (les neuf) de Me Jehan Boucher, théologien et ligueur acharné (Paris et Douai, 1594, in-40). Ces sermons ne ressemblent en rien aux oeuvres calmes des Bosquet, des Bourdaloue; ce sont d'ardentes philippiques dirigées contre Henri IV. Prêches à Sam t- Meni du 1" au 9 août 1593, répandus rapidement par l'impression dans tout Paris, ils suffisent à donner une idée de l'exaltation du temps et de la verve féconde de leur auteur. Ue qu'il y u de remarquable, c'est que ces invectives se déroulent avec beaucoup d'ordre et qu'elles n'oJit rien du décousu ordinaire au pamphlet; l'auteur est ferré sur la scohistique et n'en perd jamais de vue les règles. « C'était un de ceux, dit la Satire àlénippée, qui excitaient le peuple à la paix par une ligure nommée antiphrase et formant tous le3 syllogismes en ferio. « Le jeu de mots ferio, ferrum est joli; mais il y a plus de syllogismes dans ces sermons que d'appels aux armes. On ne peut attendre beaucoup de calme du fougueux prédicateur qui venait de faire l'apologie de Jacques Clément et celle des assassins du président Brisson ; mais on en trouve encore plus qu'on n'en attendait. Ces neuf sermons, composes en une remanie, revus, il est vi ai, et adoucis peut-être, comme forme, dans le cabinut, forment un traité ex professa, concernant l'incapacité de Henri IV a succéder au trône de France, la fraude de sa conversion, la nullité de l'absolution donnée au nom du pape par l'archevêque. Les moyens sont déduits un à un, avec précision, avec calme; les développements se succèdent dans un ordre régulier, les preuves arrivent à l'appui, en balaillons serres, et la conclusion, qui apparaît au dernier sermon, c'est l'exclusion formelle du Béarnais, l'élection du roi vraiment catholique. On s étonne qu'un orateur ait pu si librement déduire en chaire ses preuves sur un sujet si délicat et si brûlant, au lendemain de l'entrée du roi Henri IV a Paris. Le livre fut brûlé par la main du bourreau en place de Grève, mais le prèdieateurputseittionnei àsonaise. La cause est entendue maintenant et le procès ne peut plus être revisé; mais, en relisant cette longue série de philippiques, on ne peut s'empêcher de les trouver vraies. Tout ce que Boucher dit, dans son langage coloré, trop embarrassé de citations et d'érudition théologique, sur l'hypocrisie du Béarnais, sur ia raison d'Etat mise k la place de la conscience, sur les mœurs de ses partisans, tant protestants que catholiques, se jouant de ce qui, pour uu théologien, est la religion, la chose sainte, est maintenant encore plus hor3 de doute qu'en 1593. Devant cette comédie jouée si gaiement : » Paris vaut bien une messe, ■ devant cette farce de l'abjuration, comme dit Jean Boucher, jouée sur le théâtre de Saint- Dents, on comprend l'indignation d'un fervent catholique. Mais l'esprit de parti était sans doute encore plus fort, et le ligueur était encore plus désappointé que le chrétien. D'ailleurs Henri IV, par ses actes et ses pa.oles, l'indiscrétion de ses confidents, l'embarras de son double rôle, son humeur gouailleuse de Gascon faisait la part belle à ses adversaires. Comme peinture de mœurs, les sermons de Jehan Boucher offrent des pages curieuses au milieu de tous les syllogismes et de toutes les déductions en bonne tonne. Il y a de la verve et quelquefois do l'esprit dans cette éloquence familière, coinpréheu*

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siLle, à la portée de l'auditoire. C'est la contre-partie de la Satire Ménippée.

"Voici comment il énumère les partisans de Henri IV, qu'il représente tout entiers à la joie et. à la bombance, « buvant comme des templiers dans leurs cruels et démesurés verres, » et fréquentant plus les tavernes que les églises. « Qui sont-ils, qui donc? Les mignons apostats, les joueurs de carte3 et de dés, les jureurs et blasphémateurs, les reconnus ooticubinaires, les parjures et mensongers, les inconstants a double langue, les boursouflés de vanité, les hiérarchiques acéphales, les patrons de rébellion, les discoureurs à. double entente et qui se vantent de faire le chat qui tombe toujours sur ses pieds, les papes par fantaisie, les escloyeurs de ministres et puis qui courent après, lés écrivains brouille-papier, les vieux fondateurs d'hérésie, les preneurs pris à la pipée et les convertisseurs convertis, sectaires de Baliuim ! » On le laissait défiler en chaire de pareils chapelets 1 Voulant montrer, dnns un sermon , quelle profanation c'était pour les choses saintes de faire servir la religion de marchepied à un ambitieux, il débute ainsi solennellement : « Si c'est mal que de contrefaire le bien où il n'est pas, ce n'est moindre mal d'abuser du bien où il est, l'appliquant en mauvais et pernicieux usage, C est mal fait de brouiller le vin, mais pis encore d'employer le meilleur en crapules et ivrogneries 1 » Et it continue ainsi ses comparaisons et ses déductions.

Sermon» de saint François de Sales (1605- 1622; recueillis dans ses Œuvres complètes, 1835, 16 vol. in-8°). Ces sermons renferment de grandes beautés déparées assez souvent par des locutions et des images triviales; c'est, du reste, le caractère distinetif de l'éloquence des franciscains, qui suivirent en cela l'exemple du maître et même allèrent au delà. Les plus remarquables de ces morceaux d'éloquence familière sont : le Sermon pour la fête de saint Jean Porte-Latine, le Sermon pour le troisième dimanche de lavent, le Sermon pour la veille de Noël, le Sermon povr le jour de sainte Madeleine, deux Sermonspour le jour de la Pentecôte, etc. François de Sales, pour faire comprendre au peuple les mystères du christianisme, aimait à se servir de comparaisons qu'il croyait propres à jeter là-dessus de grandes lumières. Dans le Sermon pour la veille de Noël, il démontre de la manière suivante la Trinité : ■ Voilà une personne qu'on habille et il y en a deux autres qui lui vêtent sa robe ; mais elle ne laisse pas pour cela de s'aider. Voilà donc trois personnes qui interviennent à l'habiller et néanmoins il n'y en a qu'uue seule qui soit habillée. » Ailleurs, il a recours, pour faire saisir l'Incarnation, à cette autre similitude non moins bizarre : • Imaginez une grande éponge qui aurait été nouvellement créée dans la mer. Si vous la regardez, vous verrez qu'en toutes ses parties il y a de l'eau et qu'elle en est toute remplie.; la mer est dessus et dessous et, en un mot, elle en est environnée de toutes parts ; néanmoins, cette éponge ne perd pas sa nature ni la mer la sienne. Or l'éponge nous représente l'humanité sacrée de notre Sauveur et la mer sa divinité, laquelle a tellement imbu l'humanité qu'il n'y a pas une- petite partie au corps ni en 1 âme dé Notre- Seigneur qui n'en ait été remplie, sans que pour cela la nature humaine ait cessé d'être ce qu'elle était. •

Sermons du Père Claude de Lingendes (Paris, 1C61, 3 vol. in-4°). Rédigés en latin, ils ont été imprimés à Paris après la mort de l'auteur, sous le titre de Conciones in quadragesimam. On les a réimprimés à Paris (1664), ù Mayence (1664), à Cologne (1689), à Augsbouig (1758) et dans la collection Migne (1844, 2 vol. in-8°); en 1666, on refit en français assez maladroitement un certain nombre de ces sermons.

Si l'on ne redoute pas la difficulté de lire ces sermons en latin ec si l'on ne se laisse pas rebuter par l'aridité des divisions et des formules, la lecture au premier abord ingrate de cette œuvre change d'aspect au bout de quelques pages ; on prend de l'intérêt à ces conversations familières et élevées tout à la fois; on entend le prédicateur presser, menacer, employer des peintures saisissantes ou des apostrophes graves et terribles. En voici une qui est tirée du sermon Sur l'inégalité des conditions humaines .• « Pourquoi donc, ô ver de terre, t'enfles-tu d'orgueil? Pourquoi rebutes-tu le pauvre, comme s'il n'était pas homme aussi bien que toi? Pourquoi le méprises-tu? Pourquoi l'appelles-tu misérable? Un jour viendra, lequel vous fera tous les deux égaux. Considère par delà ce jour l'état de l'un et de l'autre et vois ce qui demeure de toutes les choses qui vous distinguaient par le dehors. Il est aussi nu celui qui est dépouillé de tout que celui qui n'a jamais été revêtu. L'un manque de tout aussi bien que l'autre. Tout ce qui faisait différence s'est évanoui, ta santé, ta force, ta beauté, tes riches habits, ta bonne chère, ion palais de marbre, tes domestiques, tes flatteurs. Allons dans un cimetière, approchons de ce charnier et montrez-moi un peu quelle différence il y a entre les os d'un pauvre et ceux d'un riche , d'uii homme qui a toujours été saoul et d'un autre toujours atfamé, etc. > Et le prédicateur continue en comparant le

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monde a un théâtre où les hommes jouent différents rôles, les uns habillés en rois , les autres eu ouvriers. Le Père de Lingendes aimait à frapper son auditoire à l'aide d'images funèbres. Dans son sermon sur le Luxe effréné des femmes, il dit à ses pénitentes : « Enfin, dans cette église, oubliez-vous que vous foulez aux pieds les cendres de beaucoup de personnes qui jadis ont été comme vous belles, délicates, adorées? Et maintenant elles gisent ici en proie à la corruption et aux vers et bien haut vous avertissent que vous-même3 un jour, cadavres hideux dont l'œil même des proches se détourne et qu'on a hâte d'ensevelir, vous viendrez ici reposer en leur compagnie. Si une telle pensée vous laisse insensibles, je ne sais pas, non, je ne sais pas ce qui peut enfin vous toucher. • (Traduction de M. Jacquinet.) On voit que le Père de Lingendes faisait une guerre franche aux vices de son siècle; sans réticences, sans insinuations, avec une familiarité brusque et véhémente, il allait droit au but; ce qui domine dans ses sermons, c'est une dialectique serrée, forte et animée; il emploie souvent la forme de l'apostrophe et du dialogue ; parfois une ironie grave anime et relève la leçon qu'il donne. Bourdaloue l'a souvent pris pour guide et l'a même imité d'assez près; par exemple, dans son beau sermon Sur la cérémonie des cendres, il lui emprunte des mouvements, des idées, des citations; de même dans les sermons Sur la mort, Sur le jugement dernier, Sur l'éternité malheureuse,Sur le pardon des injures. Voici l'effet que produisait, d'après le Père Rapin, sur les auditeurs l'éloquence du Père de Lingendes : « On voyait ses auditeurs se lever de leurs chaises, le visage pâle, les yeux baissés, et sortir tout émus et pensifs de l'église, sans dire un seul mot, surtout dans les matières touchantes et quand il avait trouvé lieu de faire le terrible, ce qu'il faisait souvent. »

Sermon* du Père Le Jeune (Toulouse, 1662 à 1669, 8 vol. in-8°). Deux autres volumes furent ajoutés après la mort de l'auteur. Ces serinons ont été réimprimés à Rouen (1667), à Mayenee (1667), à Paris (1669). Ce sont moins des sermons en trois points que de familières instructions sur tout ce qui peut intéresser un chrétien. Le Père Le Jeune prêchait comme le conseillaient Kénelon et La Bruyère, familièrement, simplement. « Il excelle, dit M- Jacquinet, à donner sur chaque point du dogme ou de la morale un précis de doctrine puisé aux meilleures sources, substantiel et solide autant que clair et facile à retenir, Il sait mettre à la portée des plus humbles esprits ce que la religion a de plus sublime ou de plus délicat, par l'ordre habile et par la simplicité lumineuse de la leçon..... Il abonde, comme saint François de Sales, eu images familières, en comparaisons sensibles qu'il applique très-heureusement à son raisonnement ou à son idée, avec un bon sens ingénu et populaire. • C'est un véritable directeur de conscience, ne sachant pas parler avec art, mais sachant toucher les cœurs. Citons, parmi ses plus beaux sermons, ceux Sur le commandement de l'aumône; Sur les devoirs des pères envers leurs enfants; Sur l'endurcissement du cœur; Des devoirs des serviteurs envers leurs maîtres; Du péché le plus ordinaire aux femmes, où la verve satirique du prédicateur s'allie habilement avec la sévérité des reproches; Des péchés gui se commettent au palais ; De l'intempérance des clercs, sermons ou il attaque franchement les mauvais prêtres et les mauvais jugea; Du soin des domestiques ; De l'affection déréglée des pères et des mères pour leurs enfants ; Du mariage ; De l'honneur dû. aux préires, etc. Comme on la voit, le recueil des Sermons du Père Le Jeune est un véritable cours de morale, s'adressant aux gens de toute condition. Aujourd'hui, peu de personnes les lisent; on ne les étudie guère que dans quelques maisons religieuses.

Sermon* de Bourdaloue. Nous avons longuement apprécié l'éloquence de ce prédicateur célèbre au mot CaRÊmb de Bourdaloue.

Sermone de BoSSUet (1772, 9 VOt. 10-12).

« L'opinion des gens du monde, dit M. de Durante, fait souvent des oraisons funèbres de Bossuet son premier, son plus glorieux titre à l'éloquence. Sans doute , le langage en est admirable; mais ce qui leur a valu ce succès classique, c'est précisément un mérite littéraire et une habileté de panégyrique qui, lorsqu'on y réfléchit sérieusement, ne sont pas en complète harmonie avec la chaire de vérité... Peut-être lui-même en jugeait-il ainsi... Son génie se trouve dans ses sermons, plus qu'eu aucune autre production. • Ces Sermons ne furent publiés que soixante-huit ans après la mort de Bossuet. C'étaient eux qui avaient fait la réputation et la fortune de leur auteur, et cependant ils sont généralement peu connus. On juge un peu trop sur la foi do Voltaire qui, dans son Siècle de Louis XI V, dit qu'à l'apparition de Bourdaloue, me passant plus pour le premier prédicateur de la nation, Bossuet prêtera être le premier dans la controverse que le second dans la chaire. ■ Grave erreur, puisqu'à cette époque Bossuet était déjà évêque et précepteur du dauphin. En réfutant cette assertion hasardée, constatons l'hommage impartial que, dans toute la maturité de son talent, Voltaire rendit au génie oratoire de Bossuet : • Ce fut le seul éloquent parmi tant d'écrivains élégants. » — « Les

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sermons, dit le cardinal Maury, ont été les véritables esquisses de Bossuet, ses premières études oratoires, et forment , pour ainsi dire, un cours domestique de ses essais et de son goût. On voit d'où est parti et par où a passé ce grand génie pour arriver à la- perfection. De même qu'un arbre vigoureux jette ses premiers rameaux avec surabondance -et, conservant toujours un égal principe dç vie, quand sa sève se règle sans s'appauvrir, ne se couvre plus ensuite de feuilles et de fleurs que pour donner de plus beaux fruits, il a fallu que le talent sublime de Bossuet, trop fécond d'abord pour avoir toute sa mesure, c'est-à-dire toute sa force, toute sa véritable richesse et une beauté continue, fût ainsi exercé et épuré jusque vers sa quarantième année pour pat venir à sa maturité et se montrer dans tout son éclat. Après ces premiers essais, Bossuet s'est toujours maintenu à la même hauteur et n'a plus écrit que des chefsd'œuvre. Les jeu nés prédicateurs doivent donc

- étudier avec soin les premières productions de ce grund homme, comme les artistes vont suivre à Rome, par des comparaisons graduées, dans la série des dessins de Raphaël ou de Michel-Ange, la route de leur génie et le développement de leur goût. Ces sermons doivent être regardés comme une excellente rhétorique des prédicateurs. En effet, le jeune orateur qui saura Se pénétrer du génie de Bossuet, sentir, penser, s'élever avec lui, n'aura pas besoin de pâlir longtemps sur les préceptes des rhéteurs pour s'élever à l'éloquence. Il n'y aurait pas plus de mérite que de difficulté à relever les incorrections et les négligences de ce grand homme; ce serait dire d'un habile général qu'il sait gagner des batailles, mais qu'il ne connaît pas l'art de i'escrime. Le goût, qui aperçoit tous les genres de mérite d'une belle composition oratoire, est beaucoup plus rare et plus précieux que le misérable métier d'aller à la découverte des fautes de langage. Celui qui aurait étudié toutes les rhétoriques, je dirai plus, celui qui les aurait toutes compilées serait beaucoup moins avancé dans la carrière de l'éloquence que le jeune orateur dont l'âine aurait senti profondément une seule page de Bossuet. Ce que les autres ont dit, Bossuet l'a fait, » Ce qui frappe le plus dans les sermons de Bossuet, c'est cette vigueur conr stunte qui caractérise son style et qui vaut mieux que l'élégance continue, si vantée, des prédicateurs de nos jours. Dès son exorde, on voit son génie en action ; on ne rencontre ni formules triviales, ni commentaires des pensées d'uutrui , ni lenteur, ni stérilité, ni redondance; il marche avec assurance vers son but et vous emmène avec lui.

On a besoin de revenir plusieurs fois sur certains morceaux sublimes, de les décomposer en quelque sorte, pour en sentir tout le prix. Il faut que le lecteur laisse refroidir son imagination et retourne ensuite sur ses pas, s'il veut respirer, quand Bossuet lui fait perdre haleine. Mais qu'il contracte par l'analyse quelque familiarité avec les élans impétueux de l'orateur, et il maniera tous les ressorts qui ont produit de si grands mouvements. Que voit-on, lorsqu'on examine de près le mécanisme de son éloquence? Il établit d'abord son sujet; il s'empare de votre attention par la nouveauté oupar l'intérêt de son plan ; c'est le moment de la raison. Il pose ensuite ses principes, il donne de l'autorité à ses preuves ; vous êtes bien convaincu. Tout à coup son génie prend l'essor, et un grand tableau, tire soit de l'histoire sainte, soit de la peinture des mœurs, soit des agitations de la conscience, accable l'admiration. Votre imagination, fécondée par la sienne, voit, devance et croit, en quelque sorte, avoir créé tout ce qu'on lui présente. L'orateur écarte tout raisonnement abstrait, toute discussion réfléchie; il n'aspire alors qu'à vous émouvoir; bientôt il s'arrête à une maxime grande et neuve, et cette sentence, gravée fortement dans son esprit, ne vous parait à vous-même que le résultat de vos propres pensées, parce qu'il a su faire passer en vous tout l'enthousiasme dont il était transporté au moment de la composition. Son expression toujours métaphorique , bien que souvent familière, réveille fortement l'attention ; c'est un levier dont se sert l'orateur pour ébranler et pour abattre tout ce qui lui résiste. Quelquefois son éloquence parait épuisée; vous vous reposez pendant quelques instants, vous admirez en liberté une idée sublime et vous savez gré h Bossuet de ne pas vous avoir distrait en appelant ailleurs vos regards. Tout à coup, son imagination s'allume, et de nouvelles beautés donnent une vive secousse à l'auditeur. C'est alors qu'après avoir développé un grand tableau des misères de l'homme il s'élève au-dessus de lui-même en s'écriant avec un air de triomphe : i Oh 1 que nous ne sommes rien l ■ C'est alors que, pour peindre les erreurs de l'ambition, il nous présente cette image si effrayante et si vraie : i Nous arrivons enfin au tombeau", traînant sans cesse après nous la longue chaîne de nos espérances trompées. » On croirait entendre la voix des vieux prophètes

' et de ces Pères de l'Eglise, parmi lesquels La Bruyère a rangé Bossuet de son vivant. Ce sont là, ainsi qu'il le dit lui-même, les • prédicateurs invisibles» qui parlent par sa bouche; Ici, c'est David , qui rappelle l'idée de la mort a ce voluptueux auditoire tout occupé de la gloire et du plaisir : 'Je l'ai dit,

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vous êtes des dieux et vous êtes les enfants du Très-Haut. Mais, ô dieux de chair et de sang, ô dieux de terre et de poussière, vous mourrez comme des hommes , et toute votra grandeur tombera par terre. • Là , c'est Tertullien décrivant «cette femme vaine et ambitieuse qui traîne en ses ornements la subsistance d'une infinité de familles et porte en un petit fi! autour de son cou des patrimoines entiers. » Mais c'est Bossuetqui ajoute que l'être qui travaille tant à accroître ses titres et ses richesses t ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste. » De pareils traits jetés avec une abondance inépuisable expliquent l'impression profonde que produisaient les sermons de Bossuet. Les Pères de l'Eglise ne partirent jamais si éloquents que sous la plume de Bossuet. Il les avait longtemps médités, et ses sermons doivent apprendre aux orateurs chrétiens l'usage admirable -qu'ils peuvent en faire. Au lieu de copier servilement des passages qui ne sont plus que des lieux communs, il s approprie tout ce qu'il adopte ; il n'est pas moins original lorsqu'il cite et même lorsqu'il traduit que lorsqu'il invente. Lorsqu'il tire de son propre fonds, il montre et fait admirer une manière grande et ferma, une familiarité noble, des élans sublimes, des tableaux fiers et imposants, des "transitions brusques et cependant toujours naturelles, un grand nombre de ces vérités intimes ^pj'on ne découvre qu'en creusant profondément dans son propre cœur, une majesté d'idées et une vigueur d'expressions qui lui appartiennent. Son imagination s'allie si naturellement aux couleurs de la plus haute poésie et s'élève même avec tant de facilité uu ton épique, qu'on est étonné surtout de la nouveauté d'un pareil langage dans la chaire évangélique.

Parmi les sermons de Bossuet, indépendamment du grand chef-d'œuvre sur V Unité de i Eglise, dans lequel il nous donne l'idée la plus solide et la plus élevée de la constitution de l'Eglise, qu'il expliqua en présence de l'assemblée mémorable du clergé en 1631, on peut citer comme particulièrement remarquables les sermons : Sur ta fête de tous les saints, Sur la Nativité de Notre- Seigneur, Sur la justice, Sur l'honneur. Sur l'ambition, Sur le respect dû â la vérité; ses Panégyriques des saints et son Discours sur les devoirs des rois.

Sermons de Massillon (Trévoux, 1706-1714, 6 vol. in-12). L'éloquence de Massillon ne fut pas, comme celle de Bossuet, puissante par la hauteur et l'énergie, par une sorte d'àpreté et de terreur qui subjuguent et terrassent les esprits. Massillon ne s'empare point de la persuasion par autorité et de vive force. La inarche de ses pensées est plus graduée; il les développe, amène par degrés 1 auditeur à les partager; s'animant peu à peu d'une sainte chaleur, il remplit les cœurs, et par une route ''"H'erente produit aussi tous Jes i.ob!es elfe; , de l'éloquence. On doit encore observer qu'il usa de la langue d'une autre manière. Bossuet transporta dans ses discoura le langage de l'Ecriture, les formes simples et audacieuses des locutions orientales, et la langue céda à la force de sa pensée. Massiilou se conforma au langage plus timide qu'avait pris son époque. On avait déjà beaucoup écrit- On était habitué à des formes de style consacrées par de grands succès; il n'ôuut plus possible de disposer aussi librement de la langue et de lui donner un caractère individuel et original.

On a de Massillon près de cent sermons, parmi lesquels on remarque les sermons réunis sous les noms à'Avent, de Grand Carême et de Petit Carême. Le Petit Carême, ainsi appelé parce que la station de la cour avait été réduite à cause de lu faible santé du jeune roi Louis XV, se compose de dix sermons, qui roulent sur les devoirs des grands. Le Grand Carême comprend quarante sermons, dont les plus célèbres sont : Sur la mort, Sur te petit nombre des élus et Sur l'aumône. Parmi les autres sermons de Massillon, on distingue des Sermons sur les mystères et des Panégyriques des saints. V. Ca.remk de Massillon et Cakèmk (sermons du Petit).

Le langage de Massillon, quoique noble, ne laissait pas d'être simple et à la portée de tout le monde ; l'art du débit et du geste ne servit pas peu à ses succès. Le fameux' acteur Baron étant venu l'entendre , frappé de la vérité de son accent, dit à un de ses camarades : iMon ami, voilà un orateur; et nous, nous ne sommes que des comédiens. • La première fois qu'il prêcha sou célèbre sermon sur le Petit nombre des élus , ce fut à Saint-Eustache. Sa péroraison produisit, un tel effet, que tout l'auditoire se leva transporté et saisi. On a dit avec raison de MassiUon qu'il était à Bourdaloue ce que Racine était à Corneille.

i C'est dans les Sermons, dit Laharpe (Cours de littérature), que Massillon est au-dessus de to.ut ce qui l'a précédé et de tout ce qui l'a suivi, par le nombre, la variété et l'excellence de ses productions, un' charme d'eloculion continuel, une harmonie enchanteresse, un choix de mots qui vont tous au cœur ou qui parlent à l'imagination; un assemblage de force et de douceur, de dignité et de grâce, de sévérité et d'onction ; une intarissable fécondité de moyens, se fortifiant les uns pat las autres; une surprenante richesse de développements; un art de pénétrer dans les plus

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secrets replis du cœur humain, de manière à l'étonner et à le confondre, de détailler les faiblesses les plus communes afin d'en rajeunir les peintures, de l'effrayer et de le consoler tour à tour, de tonner dans les consciences et de les rassurer; de tempérer ce que l'Evangile a d'austère par tout ce que la pratique des vertus a de plus attrayant; l'usage le plus heureux de l'Ecriture et des Pères; un pathétique entraînant et par-dessus tout un caractère de facilité qui fait que tout semble valoir davantage, parce que tout semble avoir peu coûté. »

Sermona de Saurin (Rotterdam, 1749, 2 vol. îii-8°). Ces sermons furent prononcés à La Haye, devant un auditoire de réfugiés français ; ils représentent vingt années de ministère évangélique. Jusqu alors, la prédication protestante n'avait guère été qu'une controverse théologique ou une déclamation violente contre la cour de Rome et le pouvoir persécuteur. Les malheurs attirés sur l'Eglise calviniste par la révocation de l'édit de Nantes n'appelaient pas en retour des actions de grâces. Organe d'un peuple exilé, orateur d une révolution demi-politique, demireligieuse, Saurin a laissé à Jurieu l'invective et la soif de la vengeance ; il n'ignore rien des misères de la proscription, mais il n'en a pas les implacables ressentiments. • Israël est châtié parce qu'il a péché ; quand les fautes seront expiées, le cœur, du roi (Louis XIV) s'amollira pour la clémence. La justice de Dieu pallie aux yeux du sermonnaire l'iniquité du persécuteur, et la générosité du chrétien modère les récriminations du proscrit. Apôtre des vérités universellement utiles, Saurin se préoccupe par-dessus tout de l'amendement de la vie. Tolérant en matière d'opinions religieuses, il a l'intolérance de la vertu, la haine du vice. Il faut vivre saintement, telle est sa morale; et l'expérience, «ce docteur irréprochable,» l'amène toujours à la conclusion pratique. L'orateur excelle d'ailleurs a caractériser les hommes et les esprits divers. Soldat et pasteur, philosophe et théologien, il connaît la vie. L idée seule domine sa parole substantielle et virile. Suivant son expression, ■ il presse des vérités. » Dans son impétuosité, son éloquence, toute d'action, ne songe ni aux transitions, ni au bien-dire. C'est une éloquence d'entraînement, une voix sévère, une franchise fougueuse, une libre inspiration, une élocution étrangère à toute coquetterie, mais pleine d'images saisissantes et de vivacités de langage on ne peut plus heureuses. Saurin redouble et accumule les preuves et les conseils; il a le génie de l'apostrophe ; ce qui le distingue, c'est la hardiesse et la nouveauté des figures de pensée. Son indignation railleuse, se couvrant parfois d'un faux air d'indulgence, éclate tout à coup eu invectives contre les lâchetés du cœur humain. Il se plaît à. évoquer le ("■ Home de la mort. Ses principaux sermons sont : Sur le jugement dernier, Sur L'aumône, Sur le cantique de Siméon, Sur la sagesse de Salomon, Sur le jeùiie , Sur le mépris de la vie , Sur le Désespoir de Judas, et celui qui fut prononcé à l'ouverture de la campagne de 1706. On a comparé Saurin à divers orateurs sacrés ou profanes, tantôt Bossuet, tantôt Bourdaloue et tantôt Vergniaud.En tout cas, ce n'est pas un Fléchier. Il a plutôt quelque chose du Père Bridaine ou du Père Lacordaire. Il réunit bien des contrastes. Saurin est trèsfrançais par l'aspect qu'il donne à l'idée. L'énergie de sa conviction fait la véhémence et la netteté de sa parole ; la force virtuelle de sa pensée lui donne l'élévation et enchaîne ses raisonnements. C'est un homme que l'on trouve là où l'on s'attend à voir un écrivain. Mais ce grand esprit, si assuré dans sa marche, si imposant dans sa simplicité, si pathétique, si vigoureux et si original, malgré la familiarité de son langage, a une forme trop didactique, une argumentation sèche et nue, des périodes interminables. Il abuse de l'érudition, et il fait des citations bibliques prises dans des traductions surannées. « Le protestant, dit M. Sayous, a tout ce qui est force chez le catholique (Bossuet); il manque de tout ce qui y est grâce et majesté calme; il a le regard perçant et vaste ; il embrasse les masses et démêle les résultats; sou «il n'a pas la Ane pénétration ni sa main la souplesse qui saisissent les délicatesses de la conscience; mais son imagination est puissante au milieu des terreurs et des ruines. > « Saurin, dit le cardinal Maury, n'est presque jamais un grand écrivain. Il le serait toujours sans l'impatience et la facilité abondante qui font déborder sa parole et ne lui laissent pas le temps de serrer le sens de la phrase. Il est sujet aux négligences, aux expressions surannées, enriu à la gaucherie du style. En revanche, il a des coups de burin d'un bonheur admirable; il a le mot lumineux et inattendu ; avec lui on se sent tout a coup secoué et terrassé avant d'avoir prévu l'attaque. ■

Sermona du Père Elisée (Paris, 17S5, 4 vol. in - 12). Diderot entra uu jour dans une église; il croyait entendre un sermon médiocre et, à sa grande surprise, il entendit un excellent discours. Le prêtre était un prédicateur inconnu, mais l'admiration enthousiaste du philosophe mit bientôt son éloquence en vogue. Le Père Elisée s'occupe moins du dogme que de la morale. Il peint les funestes effets que les passons produisent dans la so-

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ciétê, au lieu de scruter le cœur de l'homme et d'en exposer les sentiments secrets au grand jour. Ses principaux sermons sont ceux-ci : Sur la vie religieuse , Sur la mort et sur les afflictions, le Panégyrique de saint Louis, etc. Ces compositions, dont quelques morceaux sont dignes de Bossuet et de Massillon, offrent un singulier mélange de qualités et de défauts. Simplicité dans les plans, exposition précise, enchaînement des pensées, style pur, clair et élégant, peu d'art en somme, tels sont ses mérites. On lui reproche le vague des idées, la faiblesse des mouvements, la rareté des preuves, le peu de force et de justesse de son raisonnement ; on désirerait plus de connaissance des livres -saints, plus d'onction pénétrante, plus de majesté, plus de sentiment et plus d'éclat. Cependant, le Père Elisée rencontre dans quelques passages la vigueur, l'élévation et la profondeur qui caractérisent d'autres sermonnaires. Bien qu'il présente d'ordinaire les principes de morale d'une manière bénévole, il montre une connaissance assez développée des passions, quand il fait mesurer le vide des plaisirs et la vanité des honneurs. Il a esquissé un portrait curieux de Bayle, dans le sermon intitulé : Fausseté de ta probité sans la religion,

Sermona de l'abbé Maury (1817, 2 vol. in-8°). Ces sermons furent prêches a Versailles et à Paris de 1770 à 1785. L'homme politique s'y révèle déjà, et la morale, l'économie politique, la philosophie, l'humanité, le gouvernement et l'administration prennent la place des vérités chrétiennes, ce qui fit dire ce mot à Louis XVI : « Si l'abbé Maury nous avait parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout. > Du reste, ces sermons, à défaut d'esprit religieux renfermaient des choses utiles et souvent de véritables beautés, témoin cette péroraison adressée au roi : ■ Sire, l'amour de Votre Majesté pour le bien public invite les ministres de la religion à vous présenter cet affligeant tableau qui assiège les asiles de l'indigence; mais la charité d'un souverain doit répondre à l'étendue de son autorité ; la grande aumône des rois ou plutôt le tribut que Dieu leur impose envers les malheureux, c'est la justice, et c'est le législateur en vous que nous appelons au secours des pauvres. Nous ne saurions dissimuler à Votre Majesté que plusieurs établissements consacrés parmi nous à l'humanité portent encore le caractère barbare des siècles qui les ont vus naître; mais un seul de vos regards peut établir l'ordre dans cette partie si importante de l'administration publique. On vous dira peut-être que, dans toutes les grandes institutions, les grands abus sont inévitables ; car c'est ainsi qu'en exagérant les difficultés d'opérer le bien on décourage les meilleurs rois. Ah! ne désespérez jamais ni des hommes ni de vous-même. Non ! Sire, il n'est pas impossible de permettre à l'homme captif de respirer du moins un air salubre dans les prisons; il n'est pas impossible d'ouvrir un asile aux malheureux dans les hôpitaux saiio les y accumuler dans des lits de douleur; il n'est pas impossible d'assurer la subsistance et la conservation de ces pauvres que le ciel a mis sous la protection spéciale Ou père des peuples; il n'est pas impossible, enfin, de faire cesser les ravages de la mendicité sans y substituer les horreurs du plus effrayant esclavage. Si vous mettez la main à cette œuvre de miséricorde, vous éprouverez qu'avec un cœur sensible, un esprit juste, un caractère ferme, la bienfaisance d'un roi devient toute-puissante. Hélas t Sire, vous êtes à un âge heureux où, dans une belle âme, la volonté du bien est une passion active et brûlante. C'est dans la jeunesse des rois que doivent s'opérer les réformes salutaires et les résolutions utiles. Dans le cours d'un long règne, la sensibilité d'un monarque s'émousse, son caractère perd de sa propre énergie, son activité s'aflaiblit, son âme se fatigue et se rebute. Une triste expérience lui apprend à moins estimer les hommes. Il se voit seul et sans secours pour opérer le bien; cet abandon l'accable, et, eu cessant de croire à la vertu, il perd insensiblement le courage et la bonté. Il parvient enliu à cet âge d'inaction où les infirmités, l'approche de la mort, le soin et l'amour de soi-même rompent tous les autres liens. Séparé de son peuple, il entre dans la solitude de la caducité, s'endort d'un sommeil léthargique, et la nation elle-même, privée alors du grand ressort de l'espérance, semble vieillir avec le souverain. > Cette péroraison est d'autant plus éloquente qu'elle condamne plus vivement le règne des prédécesseurs de Louis XVI.

Les meilleurs serinons de l'abbé Maury sont : le Sermon sur la Cène, dont nous venons de citer la péroraison, et Je Sermon sur la Passion, prêché à Versailles; ces deux ouvrages appartiennent à sa jeunesse. Parmi les autres, prêches de 177g à 1785, on cite un autre Sermon sur la Passion, formant deux discours; îles Sermons sur l'aumône, Sur, l'indifférence, Sur le délai de la conversion, Sur la eharité, Sur l'enfant prodigue et Sur l'emploi du temps. Tous ces sermons renferment des qualités solides, de l'éclat, du nerf, mais l'auteur les débitait mal ; de là vient son infériorité comme seruionnaire. Cependant il les soignait beaucoup et parfois il en lisait des passages à ses visiteurs.

Sermon» de l'abbé Dupanloup, depuis évê-

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que l'Orléans {1801, 4 vol. in-S°). Ces fermons, que l'auteur a recueillis dans ses Œuvres choisies, ne représentent qu'une faible partie de ses prédications, les meilleures. Ce sont surtout les avents et les carêmes prêches a Saint-Rocb, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet et à Notre-Dame, de 1831 à 1845. Le sermonnaire, chez M. Dupanloup, est bien différent de l'orateur politique; autant ce dernier est cassant, acerbe, injuste et violent de parti pris, autant le premier recherchait la grâce et la douceur, déployait avec calme de longues périodes d'un style sonore et magnifique. Son éloquence avait autant d'émotion que d'éclat; ses sermons; tels qu'il les a recueillis et fait imprimer, sont d'une correction remarquable. Peut-être, dans certaines parties, sentent-ils un peu trop l'huile; mais l'ensemble est irréprochable. En général, ils portent la trace d'une longue méditation, d'où il résulte que l'orateur reste toujours maître de son sujet. Il n'est pas prodigue de digressions, mais il ne les repousse pas toujours. C'est avec calme qu'il pose les principes et avec une facilité admirable qu'il en déduit les conséquences. On sent l'écrivain sous l'orateur.

Pour donner une idée de M. Dupanloup orateur chrétien, si loin, heureusement pour lui, de M. Dupanloup polémiste, nous citerons un fragment d'un de ses sermons, prononcé àSaint-Ruch en 1840, le jour du vendredi saint : • Nous sommes à la troisième heure du jour. La triste nuit qui avait précédé avait couvert de ses- ombres et dérobé aux regards, pendant le repos du genre humain, des scènes étranges, une trahison infâme, un baiser, des soufflets, des crachats, une flagellation horrible, un couronnement d'épines sanglantes, des cris, des fureurs, et cependant, le lendemain matin, le soleil se leva comme à l'ordinaire sur le monde. La sixième heure du jour approchait; un magnifique soleil éclairait la terre, et la nature semblait chanter les louanges du Créateur et inviter les hommes a le bénir. C'était le plus beau moment du jour. Tout à coup, on voit paraître, au milieu des splendeurs de ce jour, au sommet d'une montagne qui dominait la terre, et s'élever peu à peu vers le ciel, un signe de douleur et de mort, le signe d'un sacrifice sanglant, une croix ; un malheureux y paraissait cloué et immobile. Mais écoutez : n'avez-vous pas entendu, n'entendez-vous pas encore le bruit terrible de mille cris furieux qui retentissent dans le lointain ? Quelle est cette foule tumultueuse qui s'agite aux portes de la ville et semble avide d'un affreux spectacle ? Quel est ce malheureux sur le penchant d'une colline, courbé sous le poids accablant d'une croix infâme? Les flots du peuple l'entourent, le renversent, chacun de ses pas est une chute ; on le relève, on le frappe; comme une victime vouée à la mort, il se tient immobile et il attend le coup mortel; il a gravi péniblement le sommet de la montagne. Là, on le décharge de sa pesante Croix, mais c'est pour l'y suspendre. On retend, on le cloue sur ce lit de souffrance ; une soldatesque effrénée enfonce des clous dans ses pieds et dans ses mains ; dans ses mains qui ne s'ouvrirent jamais que pour répandre des bienfaits l dans ses pieds, qui coururent tant de fois après les brebis égarées 1 On le fixe immobile sur ce bois cruel, puis, à force de bras, on l'élève peu à peu et bientôt il reste suspendu entre le ciel et la terre. Alors tout le poids de son corps abattu tire ses mains déchirées et repose sur ses pieds sanglants, sa tête s'abat sur ses épaules ; il n'ose lever les yeux vers le ciel, comme si les foudres vengeresses menaçaient de l'écraser ; et il y avait là un grand peuple»- qui regardait, et le peuple était là, comme partout, toujours regardant et trouvant ce spectacle intéressant. Cependant, deux scélérats avaient été crucifiés auprès de lui, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, lui seul au milieu, seul aussi couronné d'épines; à lui seul on avait encore donné un breuvage amer mêlé de fiel et de myrrhe. Cependant les soldats qui l'avaient crucifié se jouaient de ses souffrances, partageaient ses vêlements entre eux et jetaient sa robe au sort au pied de sa croix; puis, se levant, ils l'insultaient en disant : ■ Il a sauvé » les auties, il ne peut se sauver lui-même. » Et ceux qui passaient branlaient la tète et disaient aussi : > S'il est le roi d'Israël, qu'il

> descende de la croix, et alors nous croirons

• en lui. u Les pharisiens et les vieillards se moquaient aussi de ses douleurs avec la gravité la plus profonde et l'ironie la plus amère.

> Lui, disaient-ils, qui détruisait le temple de

• Dieu et pouvait le rebâtir en trois jours, » comment donc est-ce qu'il ne peut se sau- » ver lui-même? S'il est vraiment le fils de » Dieu et si Dieu l'aime, Dieu le délivrera, t Puis, les soldats assis qui le gardaient se levaient tour à tour, l'insultaient en lui présentant du fiel et du vinaigre, et disaient encore ces autres paroles : « S'il est le roi des » Juifs, qu'il le montre. » Pilate avait fait placer au sommet de la croix cette inscription : Jésus de Nazareth, roi des Juifs.

» Lui, au milieu de tout cela, du haut de sa croix, son front couronné d'épines et ses regards mourants, priait et disait : « Mon père, » pardonnez -leur, ils ne savent ce qu'Us » font! •

» Aujourd'hui, d'un bout à l'autre du monde, à cette heure, l'univers est en admiration, en silence. O Dieu) que vous êtes puissant pour

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changer les ténèbres en lumières, les afflictions en joies et faire triompher votre gloire là où le péché semble à jamais triomphant. Hélas 1 mes frères, depuis longtemps, peutêtre, la sainte parole ne retentit plus ou retentit vainement à vos oreilles; depuis longtemps vous avez opposé aux invitations du Seigneur un cœur rebelle. Mais, en ce jour où Jésus-Christ nous demande de venir nous recueillir sérieusement à ses pieds, pour comprendre enfin le fond de la religion et de nos devoirs, vous ne résisterez pas à l'invitation de Notre-Seigneur. Nous viendrons , Seigneur, mettre au pied de votre croix des cœurs plus faibles que coupables, plus dignes de votre pitié que de votre colère ; des coeurs, Cfir il faut tout dire en ce jour, des cœurs chargés peut-être des liens misérables de l'iniquité et qui s'efforcent de rompre ces liens. A quoi serviraient tous nos discours, étranges prédicateurs que nous sommes, si nouS laissions périr nos âmes jusqu'au pied de la croix de Jésus? D'ailleurs, voyez : les autels dépouillés, la croix sanglante, le tabernacle vide, les cris de douleur qui s'échappent du sanctuaire, l'heure solennelle qui s'approche, tout nous invite au recueillement le plus douloureux qui fut jamais. »

Qui reconnaîtrait dans cet apôtre de la fraternité et de l'humilité chrétiennes le fougueux prélat qui s'est fait une place à part, dans la polémique religieuse comme dans les débats politiques, par son humeur agressive et son intolérance?

Sermon* de Gavazzi, avec une préface de M. Félix Mornand (1861, in-12). Toutes les idées que nous nous faisons ordinairement sur les sermons et sur les sermonnaires sont renversées ici. Nous ne comprenons pas en France que la chaire chrétienne s'empare de certains sujets, qu'elle s'immisce dans les affaires publiques, et lorsque nous lisons tel sermon de Channing ou de Parier, où sont examinées, au point de vue chrétien , les questions qui intéressent directement le pays et font l'objet des préoccupations universelles, ces discours ne nous semblent pas à leur place dans une église. C'est qu'il y a des conventions, des habitudes qui pèsent sur nous depuis si longtemps, qu'il est difficile même aux esprits les plus émancipés de s'en affranchir. Le temple est toujours resté pour nous le sanctuaire antique sur le seuil duquel viennent expirer tous les bruits du dehors; la religion est demeurée pour nous comme une chose réservée et tout à fait à part. En Amérique, au contraire, sous l'influence d'institutions politiques différentes, le citoyen et l'homme religieux, au lieu de se juxtaposer,

fiour ainsi dire, se pénètrent mutuellement; e prédicateur, à son tour, ne se désintéresse pas de la vie publique, et la prédication n'a garde de laisser passer, san3 le relever, un seul fait où la cause de l'Evangile peut être méconnue ou compromise. Cependant les lecteurs de Channing et de Parker auront encore quelque difficulté à se mettre au ton du Père Gavazzi. Cela se conçoit : il y a peu de prédicateurs qui ressemblent à celui-ci; il y en a peu qui aient mené une vie aussi agitée; il y en a peu qui aient prêché dans des circonstances aussi émouvantes et aussi solennelles.

En 1848, le Père Gavazzi fut un des soldats de la liberté italienne ; il prit un fusil et se battit pour l'indépendance de son pays. Après la défaite du parti national, il sechappa de Rome avec Garibaldi et quelques autres patriotes, et il eut le bonheur d'atteindre la terre hospitalière de l'Angleterre. « Là, dit M. Félix Mornand, ayant obtenu du célèbre ministre et prédicateur indépendant, le révérend Hinton, l'hospitalité de la chaire et de la chapelle propres à cette Eglise spéciale, il piêcha lui-même sur la Bible avec un grand éclat et un immense succès, combattu toutefois par les protestations violentes d'une partie de son auditoire, composé de catholiques irlandais, c'est-à-dire exaltés... Il passa ensuite en Amérique, où il fit un très-long séjour, prêchant sans cesse avec le même succès incontesté, acclamé des uns, hué des autres, jamais découragé ni déconcerté. • Le Père Gavazzi rentra enfin en Italie ; il accompagna Garibaldi dans son expédition des Deux-Sieiles et fut, à Messine et à Naples, le prédicateur du nouvel ordre de choses, l'apôtre de l'unité italienne. Au cours de cette vie errante, le Père Gavazzi prêcha partout et quelquefois dans les églises, lorsque le mauvais temps l'y forçait; mais, en général, il préférait les places publiques et, comme il dit, la grande voûte du temple de Dieu. D'autres fois aussi, il a prêché au théâtre, pendant le spectacle, avec tant d'ardeur, tant d'éloquence, que nul ne songeait où il était, ni pourquoi il était venu. To .t le monde était touché, enthousiasmé, ravi. Le peuple le plus formaliste et le plus superstitieux qui se puisse voir ne trouvait pas mauvais qu'un ecclésiastique lui parlât dans un théâtre somma il aurait pu le faire dans une église.

Etrange prédicateur, dont les prédications sont encore plus étranges 1 II attaque le pouvoir temporel du pape, à peu près à la mémo époque où M. Guizot éprouvait le besoin de le défendre : » Que le pape reste à Rome s'il le veut, s'écrie- t-il, pour qu'il soit l'évêqua de Rome, personne n'y trouvera à redire ; mais roi? roi? Nous ne le voulons plus pour roi t... Du reste, et pour achever de calmer

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Tes scrupuleux, je vais, à leur adresse, toucher la question au point de vue de l'Ecriture, à un point de vue chrétien dont je soupçonne que leurs confesseurs et leur doux archevêque ont négligé de les instruire. On dit que le pape est le vicaire de Jésus-Christ, le successeur de saint Pierre, le chef de l'Eglise, le successeur des premiers évêques de Rome ; très-bien 1 très-bien! Mais, dites-moi, le Christ a-t-il été roi? le Christ a-t-il eu un pouvoir temporel? Non. Donc, si le pape est réellement le vicaire de Jésus-Christ, il ne peut pas être roi ! » Et il poursuit sa démonstration en appliquant le même raisonnement à saint Pierre, à saint Paul, aux évêques de Rome, qui, jusqu'à Hildebrand, n'ont jamais été princes.

Le clergé n'est pas non plus épargné. Il lui reproche son abaissement, son servilisme; il l'accuse d'avoir été l'agent du- pouvoir; il l'exhorte à ne reconnaître d'autre maître que le Christ, à n'enseigner que la doctrine du Christ. Pourquoi avoir tant abusé du confessionnal? Pourquoi maintenir des coutumes et des pratiqus aussi vaines que superstitieuses ? « Les prières que nos mères récitent dans un latin que ni elles ni nous ne comprenons, que servent- elles? N'est-ce pas là perdre son temps et son souffle, et l'apôtre saint Paul n'a-t-il pas dit que, quand on prie dans une langue inconnue, on perd son temps et même on n'honore pas Dieu? Il vaut mieux, cent fois mieux dire un seul Padre nostrû cite sei in cieli en bon italien que cent cinquante Ave Maria tout au long de votre rosaire, c'est-à-dire cent cinquante inutilités par jour. » D'autres fois, une anecdote qu'il raconte montre d'une façon saisissante combien les ecclésiastiques savent trouver avec le ciel des accommodements. Ainsi il nous parle « d'un curé de campagne dans la basse-cour duquel une poule est arrivée un vendredi... Voyant la poule, le cure s'est écrié immédiatement : • Elle est belle, elle est grasse et » elle va me faire un bon plat aujourd'hui... ' — Mais, père curé, c'est aujourd'hui ven- » dredi. — C'est vendredi... 1 » Alors, le bon curé compulse la théologie et se dit : i Si le » Seigneur m'a envoyé cette poule, c'est signe » qu'il veut que je la mange; s'il me l'a eno voyée aujourd'hui que j'ai grand appétit, » c'est signe qu'il veut que je la mange au- » jourd'hui ; mais c'est aujourd'hui vendredi, » donc c'est signe que Dieu entend que je la » mange un vendredi... La volonté de Dieu » soit faite 1 ■ Il ne respecte pas davantage le miracle de saint Janvier. Lorsque Garibaidi fut entré àNaples, on répandit le bruit que le miracle ne se ferait pas. Ecoutez le Père Gavazzi : o Saint Janvier le fera , parce que saiiit Janvier, qui fut bon jacobin en 1799, sera bon garibaldien en 1860... Prenez garde que, si saint Janvier ne fait pas le miracle . mercredi, Garibaidi n'imite certain général français qui contraignit saint Janvier à faire le miracle en quinze minutes, et que l'Italie et l'Europe pourraient bien induire de là que saint Janvier fait le miracle quand cela convient aux prêtres 1... Bouffons I triples bouffons I Le peuple veut la religion, et non ces impostures- de prêtres I Revenez donc, messieurs, à la sincérité et ne prétendez plus nous dire que Dieu fait des miracles à votre commandement I »

Il faut avouer que c'est là un catholique comme on n'en rencontre guère. Aussi f'accusa-t-on d'être protestant, et c'est en répouse à ces bruits qu'il lit, dans un de ses sermons, cette réponse vraiment originale dans la bouche d'un religieux : ■ Je pourrais être protestant, et pourtant me tenir pour meilleur chrétien que tant de milliers de mauvais catholiques ; mais la vérité est que je ne le suis point; on peut m'en croire, car, si je l'étais, je serais loin d'en rougir. » L'indépendance et la franchise de son langage contribuèrent sans doute beaucoup à son succès, mais ce qui n'y contribua pas moins, ce fut sa forme familière. Il voulait être compris et se baissait au niveau de son auditoire. Ses sermons étaient improvisés; si, à la force de la parole qui sort ardente du cœur, on ajoute son action véhémente, on aura le secret de l'influence qu'exerça le Père Gavazzi sur les Napolitains. Puis le pays était en effervescence, en ébullition, et tous ses discours s'en ressentent. Ce sont d'incessantes acclamations en faveur de l'Italie libre et une, de Victor-Emmanuel, de Garibaidi ; des exhortations à la concorde, au dévouement, à la paix, à la réconciliation, le tout exprimé d'une façon triviale et, ia plupart du temps, avec un mauvais goût parfait. Ses comparaisons et ses images sont quelquefois bien baroques. Ne le lui reprochons pas trop pourtant, c'est par là qu'il réussissait. On a noté les mouvements de l'auditoire, et l'on voit que les passages du style le moins élevé n'ont pas été les moins chaleureusement applaudis ; car on applaudissait, c'est encore une des particularités de cette prédication. Au milieu de répétitious, de traits de mauvais goût, on rencontre des idées heureuses et heureusement exprimées : « Tenons pour certain , dit-il quelque part, qu'une patrie ne se fait point avec les chants, les hymnes, les poésies, les tètes, les illuminations, mais qu'elle se fait et se fonde par le sacrilice et les sacrifices de tous accumulés. • Et ailleurs, faisant appel aux sentiments de fraternité, il s'écrie : • 11 est plus facile de vaincre un Bourbon par la générosité de l'oubli qu'en l'écrasant

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du poids de la vengeance populaire. Donc, soyons généreux et sachons pardonner ; souvenez-vous que le pardon est la vengeance de Dieu, la seule digne de Dieu, celle qui vous fait semblables à Dieu 1 » Il y aurait à remarquer bien d'autres passages sur la nécessité de l'instruction, sur le rôle de la femme dans la société , mais il faut se borner et nous renvoyons au volume ceux qui désireraient faire plus ample connaissance avec le Père Gavazzi. Certainement, on ne trouvera pas trace d'un pareil genre dans les traités d'homilétique; mais il est des occasions qui mettent au-dessus des règles et où il suffit de' parler avec conviction et chaleur pour entraîner les esprits.

Sermon* de l'abbé Cœur, depuis évêque deTroyes (1865, in-8°). Ces sermons ont été prêches, les uns à Lyon, les autres à Paris, de 1830 à 18«. L'auteur y déploie une magnificence de style que n'ont pas dépassée les meilleurs orateurs chrétiens de nos jours, sans en excepter Lacordaire. Lorsqu'il prêcha pour la première fois à Lyon en 1830, son succès fut complet; sa parole chaleureuse et poétique captiva l'auditoire. Les louanges enthousiastes ne lui ont pas manqué. Justesse, profondeur, logique soutenue, harmonie, précision, comparaisons admirables, toutes les forces de la pensée, toutes les richesses du langage, l'orateur les déploie comme naturellement. « L'inspiration bouillonne dans la poitrine de l'abbé Cœur, s'écrie M. Poujoulat; elle s'en échappe en flots d'harmonieux lungage, comme cette merveilleuse source d'eau vive qui abreuvait Israël dans le désert. Quand il parle de Dieu et des choses du ciel, vous croiriez entendre un archange voyageur qui se serait arrêté, un instant chez les hommes. » On rencontre, en effet, de fort belles pages dans ses sermons. On cite cette comparaison entre la parole divine et la parole humaine : ■ N'imaginez pas, dit l'orateur, que j'aie conçu la misérable pensée de flétrir la pensée humaine ; elle est belle, je me plais à le dire, et ses accents impétueux soulèvent au cœur des battements énergiques; soit que, sérieuse et savante, elle fasse le dénombrement des trésors, des beautés, des ressources qui furent enfermés pour nous dans ce palais du monde; soit qu'elle évoque les générations du sépulcre, fasse renaître et parler les morts, reconstruise le mouvement et la vie des siècles endormis. Elle est grave, attachante, sublime; soit que, venant à se recueillir dans une âme féconde, riche d'inspiration et d'enthousiasme, tout à coup elle déborde comme un torrent d'harmonie ou s'élance comme un hymne qui a rompu la barrière du cœur ; soit que, véhémente et douce, tragique et compatissante, jetant des foudres, versant des larmes, elle prenne sous sa protection le malheur et dispute avec la mort pour la vie; soit quelle s'élève dans le conseil des rois, aux assemblées des peuples, majestueuse comme le génie des nations, pesant dans sa main la fortune et les destins de l'univers. Sa gloire vous éblouit, sa fierté vous terrasse , sa chaleur vous entraîne ; elle est belle l Mais ce n'est pas la voix de l'infini ; elle ne raconte pas les merveilles de l'empire éternel, cette vie qui s'élance de la tombe, forte et puissante de son immortelle énergie, qui est le principe de toutes les vertus, la base de tous les devoirs, la clef de voûte de l'édifice universel, qui seule peut donner la paix de l'existence et en expliquer le secret; qui bannit toutes les ignorances, charme toutes les douleurs, essuie toutes les larmes; qui rétablit dans l'homme l'harmonie naturelle, le couronne de sa lumière et le consacre immobile dans sa félicité. Cette vie qui devrait être dans tous nos vœux, dans toutes nos ambitions et dans tous nos soupirs, la parole humaine ne saurait en ouvrir le sanctuaire aux hommes ; elle vous emportera de son aile jusqu'aux limites du globe, mais là, surmontée par une défaillance secrète, elle vous laissera tomber et vous brisera contre la pierre sépulcrale ! »

Nous préférons à ce morceau la peinture qu'il fait ailleurs de la défaite de l'ancien inonde : « Mais Rome, qui avait crié dans les amphithéâtres. : « Les chrétiens aux lions I » Rome, qui avait secoué sur le monde les torches du fanatisme et allumé tous les bûchers de l'univers; mais l'Italie, qui s'était réjouie à leur clarté sanglante; mais Carthage, qui avait tué les saints; mais la Grèce, où gisaient leurs reliques ; tout l'univers, de 1 orient à l'occident, qui avait osé battre des mains à la chute de ces héros, à la mort de ces vaillants, l'heure de tous ceux-là est venue, elle est venue. L'aigle de saint Jean, qui plane sur le monde, redit en un terrible cri : i Babylone, la grande Babylone va tomber ; » c'est la fin I c'est la fin ! » Le souffle de Dieu, rendant les forêts fécondes, s'en va remuer de leurs antiques solitudes des monstres plus affreux que ceux qu'on exerçait à Rome pour dévorer les chrétiens. Des barbares inconnus surgissent à grands flots; la succession de Romulus est ouverte. Voici venir les barbares comme une nuée d'oiseaux de proie qui semblent s'en disputer les lambeaux. Ils éprouvent je ne sais quel sentiment extraordinaire, impérieux, invincible, de remplir une mission qu ils iguorent. t Va, dit Genséric à son pi- » lote, va au hasard, va partout où il se trouve • un peuple contre qui le ciel est irrité : je suis » le marteau du monde et le fléau de Dieu. »

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Suivra Attila; l'herbe ne croit plus où a passé le cheval d'Attila. Voilà donc ces monstres de la vengeance de Dieu, les fidèles exécuteurs de ses éternels desseins; les voilà qui se précipitent sur le inonde comme les flots de la lave bouillante débordent par torrents d'un cratère. L'Europe, l'Afrique, l'Asie sont leur proie; Athènes, Sparte, Corinthe sont profanées ; Carthage expire une seconde fois ; les fuyards sont poursuivis jusque daDS les forêts, un tiers de la population du globe succombe au glaive. L'ancien monde n'est plus ; la terre est déblayée de la poussière du colosse romain ; sur sa tombe, à la surface du monde connu, se remuent des peuples nouveaux, mélange sauvage de labarbarie.et de la civilisation dégradée, bizarre enfantement de Rome et des forêts, mélange de toutes les superstitions, de toutes les erreurs. Les uns adorent une épée, d'autres la secrète horreur des bois; ceux-ci, ce sont les fils d'Attila, ne croient qu'à leur brutale force. Telle est la terre que Jésus-Christ a marquée pour en faire son trône et le sanctuaire de la vérité religieuse. »

Sermon* du Père Ventura (Paris, 18S8, in-8°). Ils ont été prêches à Paris de 1849 à 1857 et leur auteur jouit pendant quelque temps d'une grande vogue auprès de la partie féminine de la haute société parisienne. On l'a comparé à Bossuet; il se rapproche en effet de Bossuet par un côté ; comme lui, il est grand théologien, profond philosophe et orateur inspiré ; mais il n'en a pas toute l'éloquence. D'autres admirateurs ont voulu comparer le révérend Père Ventura au Père Lacordaire. Il y a la différence du génie à la science, de l'étude à l'inspiration. Dans le Père Ventura, le savant et le philosophe absorbent l'orateur ; dès lors l'éloquence n'est qu'accidentelle, tandis que chez le Père Lacordaire elle se rencontre à chaque pas. Le Père Ventura aurait pu être la pierre fondamentale d'une Sorbonne ; on aurait dû donner à Lacordaire une chaire d'éloquence sacrée où seraient venus se former les orateurs du monde catholique.

On jugera, par quelques passagesdu Sermon sur le ■purgatoire, de la manière du Père Ventura : « La religion, après la mort de ses enfants, se place auprès de leur tombeau, redouble de miséricorde pour eux, les enveloppe, dans la nouvelle viequ'ils commencent, de ses inquiètes bontés, monte pour eux jusqu'au trône de la clémence sur les ailes de la prière. Et vous, chrétiens, telle est votre soif des distractions et des plaisirs, que vous oubliez non-seulement le ciel, mais encore vos frères,vos proches,voS amis qui soupirent dans une région de tourments et attendent de vous le terme de leur captivité ; vous fermez l'oreille à leurs gémissements et votre cœur à leurs pressants besoins. Hélas I tous les malheureux ne sont pas prés de nous I II existe un lieu destiné aux pleurs du repentir, un royaume de feu qui dévore ses habitants, une prison affreuse, sans accès qu'à la pitié, sans lumière que le jour de l'espérance, sans adoucissement que nos vœux, sans rafraîchissement que le sang de Jésus-Christ. Cependant, chrétiens, n'ai-je pas le droit de vous demander : Quand pensez-vous au purgatoire ? Estce dans le tourbillon de vos affaires ? dans l'étourdissement de vos théâtres, dans l'ivresse de vos festins, dans la frivolité de vos cercles, dans les raffinements de votre luxe, dans la mollesse de vos goûts, dans le sommeil de votre oisiveté, dans la torpeur de votre indifférence ? Quand pensez- voua au purgatoire ? Mes frères, je viens m'en occuper avec vous , aujourd'hui surtout qu'on s'occupe trop des vivants et pas assez des morts. Je viens prêter ma faible voix et l'appui de mon ministère à une foule d'infortunés ; je viens au inoins associer a leur cause le petit nombre d'âmes détachées de la ligure éblouissante du monde. »

Nous n'avons pas à nous occuper ici, bien entendu, du dogme du purgatoire et nous ne citons ce passage que comme morceau d'éloquence.

Sermon sur la montagne (LE), Carton de

Chenavard. Cette composition, une des plus considérables que M. Chenavard ait dessinées pour la décoration du Panthéon, devait être placée au fond du temple, au sommet précis de la croix grecque et en face de la porte d'entrée. Th! Gautier, qui a consacré une longue et superbe étude au poème philosophique et humanitaire que l'artiste se proposait de dérouler dans le temple dédié aux grands hommes, a fait du Sermon sur lamontagne une description dont on nous saura gré de reproduire ici les principaux passages. « La foule que M. Chenavard a représentée groupée autour du divin prédicateur n'est pas du tout biblique et n'est guère orthodoxe. 11 ne s'agit pas ici du Christ dogmatique et théocratique, tel que le catholicisme l'a arrangé pour ses besoins, de ce Christ herculéen qui, dans la fresque de Michel-Ange, lève avec un geste violent son bras d'athlète pour écraser tous ceux qui n'ont pas suivi le chemin tracé; mais du Jésus tendre et bon, de l'ami des petits enfants et des femmes. Le peintre a composé l'auditoire du sermon sur la montagne de tous ceux qui ont aimé ce doux Jésus pour luimême et l'ont cherché avidement, fût-ce en dehors du dogme, fût-ce à travers l'hérésie. On y remarque Apollonius de Tyane , Arnaud de Brescia, Jean Hus, Wiclef. Luther,

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Campanella, Savonarole, Fénelon, Swedenborg, Saint-Martin et d'autres personnages plus modernes qui, d'après l'inspiration plus ou moins directe de Jésus, ont travaillé avec lui ou comme lui à la réalisation des grands préceptes de l'Evangile. Saint Jean, Madeleine, sainte Thérèse, M°" Guyon représentent parmi ces groupes le dévouement passionné, l'amour poussé jusqu'à l'abnégation de soi-même, le sacrifice complet de l'individualisme. Pour symboliser la fraternité, l'artiste a entouré son Christ d'enfants et déjeunes mères : l'une d'elles cueille des fruits à un arbre pour les donner à ses chers petits qui lui tendent leurs bras potelés. Une autre presse ses deux fils, qui s'embrassent et traduisent ainsi en action le sujet du sermon. A gauche, des guerriers à cheval laissent tomber leurs armes et se prennent amicalement la main. Un marchand donne son argent à des pauvres qu'il étreint d'une accolade fraternelle. Adroite, Jean-Jacques Rousseau, isolé, le dos appuyé contre un arbre, verse des larmes d'émotion en écoutant le Christ. Derrière lui coule un ruisseau où s'abreuvent des moutons; le berger porte dans ses bras une petite brebis malade et se retourne en marchant pour regarder Jésus. «Le peintre a rappelé habilement, par ces figures du plus heureux effet, les paraboles familières de l'Evangile ; i mais, ajoute Th. Gautier, ce qui fait l'originalité de cette immense et magnifique composition, c'est que le Christ y paraît entouré d'utopistes. En effet, qu'estce qu'un utopiste ? Un homme qui rêve une pureté plus parfaite, un avenir plus heureux, pour ses frères et cherche à faire régner sur la terre le bonheur qu'annonce la bonne nouvelle, c'est-à-dire la Liberté, l'Egalité et la Fraternité. Tous ceux qui, aux dépens de leur repos, se sont occupés de la félicité universelle n'ont-ils pas, fussent-ils rejetés par l'Église, suivi le Christ sur la montagne et ne sont-ils pas vraiment ses fils?» Le carton de AI. Chenavard a figuré à l'Exposition universelle de 1855.

SERMOiNETTA, l'ancienne Sulmo, bourg des Etats de l'Eglise, dans la délégation et à 30 kilom. S.-E. de Frosinone, sur un rocher élevé ; S,000 tfab. Ce bourg est exposé aux exhalaisons pestilentielles des marais Pontins quand soufflent les vents du S.-O.

SERMONETTA (Jérôme Liciolante de), peintre italien , ainsi nommé du lieu de sa 1 naissance, mort à Rome sous le pontificat de Grégoire XIII. Il florissait en 1562. Elève de Raphaël, il imita avec talent dans ses fresques et dans ses tableaux la manière de son illustre maître. Les plus renommés des tableaux de Sermonetta sont : celui du maltreautèldeSaint-Barthélemijà Florence, et ceux qu'il peignit à Rome, notamment le Martyre de sainte Lucie, à Sainte -Marie-Majeure; la 2'ransfiguration, dans l'église d'Ara-Cœii, et la Nativité de Jésus-Christ, à Sainte-Marie de la Paix, qu'il répéta dans une église d'Osima. On doit, en outre, à Sermonetta un tableau qui représente Pépin donnant l'exarchat de Ravenne à l'Eglise après avoir fait prisonnier te roi des Lombards; ce tableau se trouve dans la salle royale du Vatican.

SËRMONNAIRE adj. (sèr-rao-nè-re — radsermon). Qui appartient, qui convient aux ser" mons : Le genre sermonnairk. L'éloquence SERMONNaire. Il Peu usité.

— s. m. Auteur de sermons : Massillon et Bourdaloue sont les deux premiers de nos SER- MONNAIRES. (DUSSault.)

— Recueil de sermons : Sermonnaire pour l'avent, pour le carême,

— Encycl. Dans nos articels chairb (éloquence de la) et prédicateur, auxquels nous renvoyons, nous avons traité de l'éloquence de la chaire et de la prédication à un point de vue général, de façon à en offrir un exposé complet. Nous traiterons ici quelques questions spéciales, relatives à une catégorie à part, celle des sermonnaires du moyen âge, dont l'étude a de l'intérêt et que nous avions dû forcément négliger aux articles précités. Nous donnerons ensuite quelques détails sur les recueils de sermons, auxquels on donne aussi le nom de sermonnaires.

Nos historiens littéraires ont généralement traité avec négligence ces humbles prédécesseurs des Bossuet, des Massillon et des Bourdaloue. Ellies Dupin , du haut de sa chaire de Sorbonne, les condamne en bloc; au xvnifl siècle, Joly, dans son Histoire de la prédication, ne cesse de se récrier contre le • mauvais goût, contre les allégories, contre la sécheresse de ces barbares ; » enfin, dans notre xixe siècle, Daunou qualifie leurs discours de « monuments d'une scolastique barbare et d'une crédulité grossière, aussi inconciliables l'une que l'autre avec la véritable éloquence. ■ Tous ces jugements sont inexacts et doivent être réformés. Sans doute, les sermons des prédicateurs du moyen âge pèchent beaucoup sous le rapport littéraire. Ils ont les défauts de toutes les œuvres de cette époque ; ils sont incomplets, inégaux et ont cet air vieillot qui est te trait distinctif do tout ce qui, ne pouvant acquérir son entier développement, sa trouve atteint d'une décrépitude prématurée. Mais il n'est pas moins vrai qu'on y rencontre souvent une véritable éloquence. La foi, l'enthousiasme et l'inspiration y suppléent à l'insuffisance de la forme, et sou3 la subtilité et la sécheresse d'une scolastique rebutante on sent circuler la

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sève. D'ailleurs, les sermonnaires du moyen âge ont exercé une action puissante sur leur époque; ils se sont emparés desâmes, ont régné sur les esprits et remué les cœurs plus fortement encore que ne le firent jamais les Bossuet et les Massillon. Parfois des foules enthousiastes suivaient l'orateur sacré , comme cela arriva pour Jean de Nivelle, doyen de Liège , Philippe Berruyer , archevêque de Bourges, Foulques, simple curé de Neuilly. Robert d'Arbrissel, les improvisations passionnées d'un Pierre l'Ermite ou d'un saint Bernard ont jeté sur l'Orient des populations entières en faisant taire chez elles tous les sentiments égoïstes. Citons, parmi ces prédicateurs illustres du moyen âge, Elinand, le moine de CIteaux ; Etienne de Bourbon, le dominicain ; Jacques de Yitry, le patriarche de Jérusalem, qui, tout en prêchant sans relâche, trouva le temps d'écrire une histoire des croisades; Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis, le créateur de la Sorbonne, et Maurice de Sully, l'évêque de Paris et le fondateur de Notre-Dame. Ce sont les sermons de ces orateurs dont nous allons chercher à donner une idée. Ils constituent une mine inépuisable de documents pleins d'intérêt non-seulement pour l'histoire de l'art oratoire en France, mais encore pour l'histoire de notre langue et pour celle de la société tout entière.

Ce n'est pas au xrno siècle, comme on le dit habituellement, que se place la phase brillante de la chaire au moyen âge. lin réalité, c'est au xne que le moyen âge apparaît dans toute sa vigueur et c'est au xm», au contraire, que son élan s'arrête, qu'il s'étiole et comnience à se paralyser. C'est au xiic siècle que ressuscite l'étude de l'antiquité, que naît l'architecture gothique, que reparaît la philosophie, se fonde la langue, se créent les grandes chansons de geste. Au xme, la langue perd sa pureté, la philosophie dégénère en subtilité, la veine épique se tarit ; les troubadours au Midi, comme les trouvères au Nord, cessent de faire entendre leurs accents. Les mêmes phases se constatent pour l'éloquence sacrée. La phase brillante commence vers le milieu du xue siècle avec Foulques de Neuilly, Jean de Nivelle et Maurice de Sully. Elle jette son plus vif éclat au début du xme siècle, lorsque saint Dominique et saint François d'Assise, par l'influence qu'ils exercent, impriment un puissant essor à la prédication populaire et font naître ainsi un grand nombre d'orateurs sacrés. Mais cette période brillante fut de courte durée et la décadence ne tarda pas à venir.

Comment s'opéra cette décadence ? L'engouement toujours croissant pour la dialectique et pour la philosophie d'Aristote, l'abus de la méthode et de la classification en furent une des causes. La subtilité et l'affectation envahissent la chaire. Le xme siècle commence à peine sa seconde moitié que déjà la décadence oratoire se fait sentir. On avait réagi contre la tendance rhétoricienne et on s'était dégagé de la forme enflée et emphatique, mais pour tomber dans l'excès contraire, dans la trivialité. De la deux sortes de sermons, les sermons aux fidèles où la familiarité tourne au trivial, et les serinons aux clercs, où la subtilité a atteint un tel développement, qu'elle y étouffe le sens.

Ce qui activa encore la décadence, ce fut l'invention des procédés mécaniques, la vogue des répertoires où l'on trouvait des sermons tout faits et des arguments pour toutes les thèses. Ces sermonnaires commencèrent à être à la mode au xme siècle. Grâce à eux, il n'y eut plus d'éloquence de la chaire, mais une pure et simple routine.

Nous venons d'esquisser sommairement l'histoire de l'art oratoire au moyen âge. Voyons maintenant les produits de cet art. Dans nos sociétés modernes , où l'auditeur n'est plus un croyant naïf, mais dont l'esprit est plus ou moins atteint par le doute, la prédication est un combat philosophique. Avant tout, il faut convaincre. Il n'en était pas de même au moyen âge. Le prédicateur avait en face de lui un auditoire absolument convaincu des vérités de la religion ; il ne lui restait qu'à les développer. Il prêchait donc d'autorité et son unique souci était d'instruire et de moraliser, d'enseigner le domine et de réfor,îner les moeurs. Les sermons se classaient donc en deux genres principaux , les serinons moraux et les serinons didactiques. Du reste, ils se. subdivisaient en sermons du matin et en sermons du soir, en sermons sacrés et en collations. Les sermons sacrés étaient les sermons débités au prône et relatifs à 1 évangile ou à la fête du jour. Les collations étaient les sermons prononcés soit aux vêpres, soit aux autres offices do la lin de la journée. On les appelait aussi sermons post prandium, par opposition aux sermons in mane ou sermons proprement dits, prêches le matin pendant la messe. Quant aux serinons euxmêmes, les uns, comme cela a été dit, avaient pour objet d'expliquer et de faire pénétrer dans les âmes les mystères de la religion. Une phrase de l'Ancien ou du Nouveau Testament, un des commandements de Dieu ou de l'Eglise, parfois même un texte profane, quelques vers d'une chanson fournissant une allégorie facile et frappante, étaient habituellement le fond des sermons. A côté des sermons didactiques ou dogmatiques se placent les sermons moraux consacrés à la critique de la société. C'est à ce genre de sermons que se

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rapportent ces sermons ad status, c'est-à-dire s'adiessant aux différents états des personnes. Chacun d'eux s'adresse, en effet, aux fidèles d'un certain état, d'une certaine classe , l'un aux riches, l'autre aux pauvres, celui-ci aux bouchers, etc. Il y a un peu plus de cent vingt catégories d'auditeurs, et comme on ne peut admettre qu'un auditoire se compose exclusivement de bouchers, par exemple, on peut douter que beaucoup d'entre ceux qui s'adressent à une catégorie toute spéciale d'individus aient été prononcés comme ils sont écrits. Quoi qu'il en soit, on comprend quelle mine inépuisable de peintures, d'observations de mœurs ils constituent. On possède des recueils entiers de ces sortes de compositions ; plusieurs sermonnaires, Alain de L'Isle, Jacques de Vitry, Humbert de Romans, Guibert de Tournai en ont laissé des collections complètes. 11 est incontestable que dans tous ces sermons et notamment dans ceux de Jacques de Vitry, d'Elinand, d'Etienne de Bourbon, de Maurice de Sully, d'Humbert de Romans, se rencontre une verve remarquable d'observateur et de moraliste. Toutes ces prédications sont remplies d'apologues ingénieux, d'anecdotes spirituelles, de louchantes légendes. Tous les vieux fabliaux, les vieux apologues venus de l'antiquité et transmis par la tradition y sont narrés avec une finesse pleine de bonhomie, semblable à celle que l'on rencontre dans La Fontaine. En résumé,, notre génie national apparaît très-bien dans toutes ces prédications du moyen âge. Et cependant cet innombrable amas de sermons latins et français dont les bibliothèques sont encombrées ne peut encore nous donner qu'une idée imparfaite de la prédication de cette époque. En réalité; l'œuvre du sermonnaire du moyen âge ne nous est parvenue que mutilée. Rien ne nous a été conservé de ces grandes prédications populaires, de ces brûlants appels à la croisade qui sortaient du genre des serinons ordinaires. De la parole de Pierre. l'Ermite, de Robert d'Arbrissel , de Fuulques de Neuilly, de Jean.de Nivelle, aucun écho n'a retenti jusqu'à nous. Bien plus, parmi les textes qui nous restent, il y en a beaucoup qui ne peuvent être considérés que comme un reflet des discours originaux. Beaucoup, nous parlons de ceux auxquels l'auteur a mis la main, ne sont qu'une première ébauche, un brouillon informe, le premier jet d'une pensée qui n'est pas encore fixée dans sa forme définitive. Bien plus, très-souvent les textes qui nous sont parvenus ne sont que des reporlationes, des reproductions rédigées de mémoire ou des notes prises à la hâte par un auditeur qui a griffonné pendant le sermon. Cet auditeur est le plus souvent un clerc qui travaille pour son propre compte, en ce sens qu'il vient chercher des matériaux pour ses propres sermons. Il recueille les passages qu'il croit pouvoir lui être utiles, reproduisant tout au long ceux dont il pense se servir, et des autres n indiquant que l'idée en substance, souvent par un simple mot. Toutefois, telle qu'elle nous a été conservée, l'œuvre des sermonnaires du moyen âge constitue une page pleine d'intérêt de notre histoire littéraire.

Mais les sermons des prédicateurs du moyen âge n'ont pas exclusivement de l'importance pour notre histoire littéraire ; les jettent aussi, comme cela a été dit en commençant, le plus grand jour sur l'histoire de notre langue nationale et, en outre, sur la société elle-même. Voyons d'abord ce qui est relatif au développement de notre langue.

Un fait certain, c'est que l'Eglise a été sinon l'initiatrice, du moins la zélée propagatrice du français naissant. C était une nécessité de sa position. S'adressant au peuple, il fallait pour qu'elle fût comprise , non-seulement qu'elle parlât la langue populaire, niais qu'elle contribuât aux progrès du nouveau langage que le peuple commençait à balbutier. 11 nous suffira, à cet égard, de citer quelques textes. Au vtie siècle, en G60, saint Mummolin est éluévêquede Noyon

Farce qu'il était familier non-seulement avec allemand , mai3 aussi avec la langue romane. Ce qui montre que ce n'était pas un fait exceptionnel, c'est que dès cette époque, un siècle avant Charleniagne, dans les provinces de l'est de la France et sur les bords du Rhin, c'était en langue vulgaire et dans leurs putois respectifs que les clercs expliquaient l'Evangile aux populations ignorantes. Un peu plus tard, vers le milieu du vmo siècle, saint Adalhard , abbé de Corbie , prêchait eu langue vulgaire et avec une abondance pleine de douceur. Cette langue vulgaire, comme nous l'apprend le biographe <te ce saint, se distinguait du latin et de l'allemand. Au îxe siècle , au xe siècle surtout, les témoignages relatifs à cette langue vulgaire deviennent de plus en plus nombreux. Ainsi Gerbert, au concile de Bâle, s'excuse des imperfections de son discours sur ce qu'il répète l'œuvre d'un autre orateur en la traduisant de l'idiome vulgaire. Ce qu'il y a de plus caractéristique encore c'est qu'Aymar, de Verdun, bien qu'il s'adressât non à une foule ignorante, mais à des clercs, prononce une harangue tout entière en langue rom-ine. On voit ainsi que l'Eglise, loin de s'inféoder exclusivement au latin expirant, fait tous ses efforts pour contribuer au développement de la langue nouvelle.

Non-seulement elle permet à ses prêtres et à fies prédicateurs l'usage de la langue vulgaire, mais elle finit par l'imposer à une ma-

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nière formelle. Dès 813, le concile de Tours enjoint aux clercs d'expliquer les saintes Ecritures et de prêcher en langue française. Cette injonction se retrouve continuellement dans les canons des conciles, notamment de ceux de Reims en 813, de Strasbourg en 842, d'Arles en 851. A l'appui de ces décisions des conciles, on peut encore citer, en remontant jusqu'au vmo siècle, une preuve irrécusable du développement qu'avait déjà pris à cette époque notre langue nationale et de l'importance qu'y attachait l'Eglise ; ce sont les Gloses de Zeicfoiau, sorte ue glossaire à l'usage des ignorants qui voulaient lire la Bible, et où les mots latins les plus difficiles sont traduits en langue vulgaire.

Une question fort controversée par les érudits est celle qui a été soulevée relativement aux sermons qui nous sont parvenus sous le nom de Maurice de Sully et dont on possède des rédactions françaises et des rédactions latines. Pareille question a aussi été soulevée relativement aux sermons de saint Bernard. Ce qui semble certain, c'est que ces sermons, et particulièrement ceux de Maurice de Sully, ont d'abord été prononcés en français et que l'original français a été traduit ensuite en latin. A priori, on coinprendqu'il en a dû être ainsi , puisque ces sermons étaient adressés au peuple, dont le langage était le français. Il paraît probable que les sermons adressés aux fidèles, inêine ceux qui sont écrits en latin, étaient prêches en français; jSeuls, les sermons adressés aux clercs étaient ordinairement prêches en latin ; pour quelques-uns, le fait est hors de doute. On ne possède, il est vrai, que le texte latin des serinons d'Alain de L'Isle, d'Elinand, de saint Bonaventure; mais souvent une note indique qu'ils ont été prêches en français : Hic sevmo lotus gailice pronuntiatus est. Saint Bonaventure ne peut avoir dit en latin à ses auditeurs : « Bien que je sache mal le françois, la parole de Dieu que je vous apporte n'en a pas moins de valeur, il suffit que vous me compreniez. • Gilles d'Orléans s'écrie : « Laissons là le lutin et commençons notre sermon. » Le texte du sermon qui nous est transmis se continue cependant en latin. Enfin, bien que le prédicateur annonce la traduction d'une citation latine de l'Eciiture, le texte du sermon nous donne cette traduction en latin. Ces exemples suffisent; ils sont parfaitement concluants pour montrer que les sermons de l'époque étaient prononcés en langue vulgaire, c'està-dire en français.

Ce qui vient d'être dit suffit pour montrer combien est peu fondée l'opinion qui, s'appuyant sur les textes des sermons du moyen âge, textes composés de français et de lutin, a voulu y voir l'origine de ces prédications qualifiées de farcies oumacaroniques, que l'on donne comme ayant été surtout en usage au xve et au xvi« siècle. Voltaire s'exprime ainsi à cet égard : • Les sermons de Menot et de Maillard étaient prononcés moitié en mauvais latin, moitié en mauvais français; de ce mélange monstrueux naquit le style macaronique. C'est le chef-d'œuvre de la barbarie. Cette espèce d'éloquence, digne des Hurons et des Iroquois , s'est maintenue jusqu'à Louis XIII. ■ Selon M. Daunou , ce style apparaît vers l'an 1500; c'est du moins ce qu'il dit dans le tome XIII de l'Histoire littéraire : « Ce n'est que vers l'an 1500 que, par condescendance pour la populace ignorante, on s'est avisé d'introduire dans la prédication un mélange assez bizarre de phrases latines et françaises. « Comment admettre que jusqu'à cette époque les prédications aient été faites au peuple en latin, c'est-à-dire en langue qu'il ne connaissait pas? Aussi le docte auteur modifie-t-il sa première opinion, et il reconnaît, au tome XVI du même ouvrage, que l'on doit placer au xme siècle l'inauguration de ce singulier langage : «Le mélange du français et du latin se fait voir dès l'année 1262. Les prédications raacaroniques deviendront de plus en plus fréquentes dans les âges suivants , jusqu'à ce que les langues vulgaires soient assez formées pour s'emparer des chaires chrétiennes et n'y plus admettre que des citations latines. » M. Victor Le Clerc, au tome XXI du même ouvrage, accentue plus nettement encore cette opinion. Selon lui, les sermons farcis du xme siècle, ceux de Nicolas de Biard, par exemple, tout émaillés de proverbes lutins, sont « comme uti acheminement vers ce singulier mélange, presque inévitable dans ce genre où l'on voulait, sans renoncer encore au latin, être compris de la multitude. Ainsi ces auteurs partent de l'idée que les sermons de cette époque ont été prononcés conformément aux textes qui nous les ont transmis. Dr, c'est ce qui n'est pas, comme on l'a montré plus haut. Quant aux textes de ces sermons, ils rentrent tous dans l'une ou l'autre des deux catégories suivantes : ou ce sont des fragments latins plus ou moins considérables, empruntés d'ordinairo à un livre saint, qui sont suivis de leur commentaire fiançais; ou ce sont des phrases ou de simples mots français intercalés, enehevêlrés dans un texte latin. Dans le.premier cas, l'orateur, chaque fuis qu'il cite un texte, le traduit, le développe, le commente. Dans l'autre cas, ces textes bigarrés qui nous surprennentnesont que des brouillons ou des notes prises de souvenir; c'est un clerc qui, écrivant de mémoire, au sortir du sermon, reproduit dans lu langue ecclésiastique les mots et les phrases dont la forme vulgaire

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lui échappe, ou qui, prenant les notes en latin, laisse en français les citations, si fréquentes alors, de vers ou de proverbes. D'où cette conclusion, que ces prétendues prédications du xme siècle en style macaronique n'ont jamais existé et qu'elles ne sontque di'S illusions de textes. Ce qui vient d'être dit de ces prédications du xme siècle s'applique, du reste, très bien aux sermons du xve et du xvie siècle. L'analogie est complète, et les mêmes méthodes produisent les mêmes résultats. La preuve se trouve dans un des sermons d'Olivier Maillard, le prédicateur de Louis XI, et cette preuve suffit. Après avoir cité une phrase latine, l'orateur s'écrie : « Vous dites, mesdames, que vous n'entendez pas le latin, et que vous ne savez ce que signifient mes paroles? » Et il dit cela en latin, selon le texte; ce qui prouve évidemment que le texte ne reproduit pas la langue dans laquelle le discours a été prononcé.

Nous avons dit aussi que les sermons du moyen âge répandaient le plus grand jour sur la société tout entière de cette époque. Elle se montre à nos yaux dans un cortège de ligures vivantes et agissantes que nous ont particulièrement conservée» les sermons dits ad status, dont il a été parlé plus haut. Ces serinons s'adressent chacun , comme nous l'avons dit, à une catégorie spéciale d'auditeurs. Il y en a pour près de cent vingt catégories : pour les clercs séculiers, pour les clercs réguliers, pour les prêtres, pour les nobles, pour les bourgeois, pour les étudiants, pour les ouvriers, pour les marchands, pour Ie3 paysans, pour les moines, pour les soldats, pour les juges, pour les femmes, etc. Toute la société du moyen âge y passe, et elle est peinte sur le vif avec une verve qui n'ajamais été dépassée. Quoi de nouveau sous le soleil? a-t-on dit ; et il est eortain que les vices et les travers sont les mêmes à toutes les époques ; mais avec quelle vivacité nous les peignent les sermonnaires du moyen âge I Donnons quelques exemples. Voici le portrait qu'ils nous font d'une petite maltresse du xmo siècle, d'une < de ces femmes parées qui sont l'instrument du diable. En l'apercevant, on la prendrait pour un chevalier se rendant à la Table ronde, tant elle est bien équipée de la tête aux pieds. Sa chaussure est des plus étroites ; pour sa taille, c'est pis encore ; elle serre ses entrailles avec une ceinture de soie, d'or et d'argent, telle que Jésus-Christ ni sa bienheureuse mère, qui était pourtant du sang royal, n'en ont jamais porté. Sur sa tête sont les insignes de l'enfer : ce sont des cornes, ce sont des cheveux morts, ce sont des figures de diables. Elle ne craint pas de se mettre sur la tête les cheveux d'une personne qui est peut-être dans l'enfer ou dan3 le purgatoire, et dont elle ne voudrait pas, pour tout l'or du monde, partager la couche. » Voici maintenant pour les commerçants :

• Toi, dit le prédicateur au cabaretier, tu mets de l'eau dans ton vin: toi, marchande de lait, maudite vieille, tu frelates tes marchandises; si tu veux vendre ta vache, tu cesses de la traire plusieurs jours d'avance ; si tu dois vendre air poids ton chanvre ou ta filasse, tu les laisses exposés à la rosée nocturne pour qu'ils se chargent d'humidité ; toi, maréchal ferrant, en ferrant les chevaux tu les blesses afin de les rendre boiteux et de les faire vendre à vil prix à un confrère ; toi, orfèvre ou changeur du Grand -Pont, tu te ligues avec tes confrères pour avilir la monnaie et dépouiller ainsi le passant ou le voya geur ; toi, boucher, tu souffles, tes viandes, tandis que la poissarde introduit du sang de porc dans ses poissons pourris ; toi, marchand de grains, tu accapares les denrées et tu les recèles dans tes greniers pour faire venir la cherté , mais Dieu te punit en envoyant le beau temps, et tu finiras par te pendre sur tes monceaux de grains ; loi, marchand d'étoffes, tu as une aune pour acheter et une autre pour vendre, mais le diable en a une troisième avec laquelle il t'aunera les côtes. • Le clerc mondain : « Quel prêtre, de paraître en public bien peigné, de marcher avec une allure molle, indigne de son sexe, en un mot d'être femme I Regardez : ceux qui devraient donner aux autres l'exemple de la modestie, de la gravité, de la mortification , les voyezvous parés avec un soin minutieux, les cheveux crêpés, la raie bien dessinée, la face rasée de frais, la peau polie à la pierre ponce, la tête découverte, les épaules nues, les bras traînants ou portant des signes gravés, les mains chaussées et les pieds gantés'/ Toute la journée ils sont en quête d'un miroir, ils se promènent l'habit immaculé , l'unie toute souillée ; leurs doigts resplendissent de l'éclat des anneaux, leurs yeux de celui du sourire. Ils portent la tonsure si petite qu'elle semble moins la marque d'un homme d'Eglise que celle d'un cap vénal. «Toutes les catégories sociales sont passées en revue de cette manière par les sermonnaires ; chacun a Sa part, aucun u'est ménagé. «Qu'est-ce que ces luttes de savants, dit un chancelier, de l'Université de Paris, sinon de vraiscombats de coqs qui nous couvrent de ridicule aux yeux des laïques? Un coq se redresse contre un autre et se hérisse; il en est de même de nos professeurs ; les coqs se battent à coups de bec et de griffes; l'amour-propre, a dit quelqu un, est armé d'un redoutable ergot. » Après les professeurs, les écoliers. L'écolier amateur : ■ qui parait aux cours pour la forme, n'écoutant guère, apprenant encore moins ; cependant ces pares-

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seux ne laissent point de se faire gravement précéder d'un valet qui plie sous le poids de volumes énormes. Vienne l'été, ils se hâtent de fuir l'Université pour s'aller reposer chez eux des durs travaux de l'hiver. • L'écolier tapageur et débraillé : « il court la nuit, tout armé, dans les rues de la capitale; il brise les portes des maisons, y fait invasion et violente les gens paisibles. Les tribunaux sont remplis du bruit de ses esclandres ; tout le jour des courtisanes viennent déposer contre lui, se plaignent d'avoir été frappées, d'avoir eu leurs vêtements mis en pièces ou leurs cheveux coupés. ■ Les prédicateurs n'épargnent personne, pas même les membres de 1 Eglise qui manquent à leurs devoirs ; ils ne cessent de leur reprocher leur avarice, leur rapacité, leur ambition, leur gourmandise, leur paresse. Ils s'élèvent aussi avec force contre le concubinage des prêtres. Malheur au prêtre qui est atteint de cette souillure 1 II sera damné sans rémission et déjà sur cette terre son châtiment commence. Il est pauvre, misérable. On la reconnaît à l'état délabré de se.s vêtements, à ses manches percées au coudé ; il se voit, lui et sa complice, l'objet de la réprobation universelle; personne ne veut donner le baiser de paix à la prétresse; on lui chante au visage ce refrain populaire :

Je vos cpnjur, sorrii et ras, Qe vous n'aies part en ces tas Ne plus que n'a part en la messe Cil qui prend pais & la prestresse.

Ce qui frappe dans les sermonnaires du moyen âge, c est un vif sentiment de la justice, qu'ils ne craignent pas d'affirmer devant les puissants. Aussi prennent-ils le parti des faibles contre les forts avec la plus grande énergie. Us s'acharnent après les officiers seigneuriaux ou royaux, légistes, prévôts, bedeaux, baillis. Pour eux, ce sont des «corbeaux d'enfer,» qui s'abattent à la curée sur le pauvre peuple, des sangsues insatiables qui épuisent jusqu'à la dernière goutte de sang leurs malheureuses victimes. Les légistes remplissent les villes, les bourgs et jusqu'aux villages, sèment partout la dis- - corde, aiguisent les haines, suscitent les procès, puis, vendant leur conscience et leur honneur., ils font citer les parties en cinq ou six endroits à la fois pour profiter de leur absence forcée; ils subornent de faux témoins ; en un mot, ils consument la fortune des fkmilles. Pour extorquer, ce sont des harpies ; pour parler avec les autres, des statues; pour comprendre, des rochers; pour dévorer, des minotaures. Prévôts, bedeaux, baillis inventent chaque jour des moyens diaboliques de pressurer le pauvre peuple.

> Seigneur, dit à un comte l'un de ses baillis, si vous voulez m'écouter, je- vous ferai gagner chaque année une fortune. Permettezmoi seulement de vendre le soleil sur vos terres. — Gomment cela? fait le comte surpris. — Sur toute l'étendue de vos domaines, il y a des gens qui font sécher et blanchir des toiles au soleil. En prenant douze deniers par toile, vous aurez une somme énorme I « Tous ces prédicateurs le prennent de fort haut avec les nobles. » Ce baron qui fait un appel aux armes dans toutes ses terres pour que chacun s'en aille en ost avec lui, vous croyez que c'est pour châtier quelque chevalier félon? Non, ce n'est qu'un pillard de grande route qui réunit sa bande pour détrousser les passmts; ce n'est qu'un guerrier de craie (on dirait maintenant de carton), i Ce hardi prédicateur conservait une attitude pleine de force vis-k-vis de la royauté, qui ne paraît pas lui en imposer beaucoup. ■ La vraie noblesse, dit Jacques de Vitry, c'est la noblesse de l'âme et c'est la seule dont un roi doive se targuer. • • Le roi, dit Etienne de Bourbon après le pape Zacharie, c'est celui qui gouverne bien. • Quant à Elinand, il proclame qu'un « roi il-, lettré n'est qu'un âne couronné. ■ Ailleurs, Humbert de Romans déclare que la condition essentielle de la royauté est moins dans l'origine que dans 1 équitable exercice de la puissance souveraine. Enfin, en plein xme siècle, au moment où les légistes s'efforcent de faire prévaloir la règle byzantine du bon plaisir royal, les prédicateurs opposent, en général, à, cette théorie du pouvoir absolu la négation la plus formelle, la réprobation la plus énergique. Selon Elinand, c'est une insigne fausseté « ce qui est dans le code : que toutes les volontés du prince ont force de loi.» Entin, Jacques de Viiry proclame cette maxime aussi profonde que hardie : < Il n'y a point de sûreté pour un monarque du moment que personne n'est en sûreté contre lui.» On n'a jamais rien dit de plus fort contre le despotisme. Enfin, les idées que les sermonnaires du moyen âge ont relativement à la société dépassent bien souvent celles de leur époque et semblent être de la nôtre. C'est ainsi que Jacques de Vitry exalte le travail et s'efforce de relever à ses propres yeux la classe ouvrière, et delà faire concourir selon son pouvoir au bien général de la grande communauté chrétienne. » Enfin, selon Humbert de Romans, « Dieu a voulu que nulle contrée ne pût se suffire complètement à ellemême et que chacune eût besoin de recourir à d'autres, afin qu'elles fussent unies par des rapports d'amitié. »

— Recueils de sermons. On appelle aussi sermonnairesûvux. sortes de recueils : les uns, espèces de répertoires à l'usage des prédica-

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' teurs, qui trouvent dans ces recueils des sermons tout faits pour toutes les fêtes de l'année, des panégyriques de saints, des amplifications morales, des dissertations, des lieux communs ; ce sont à proprement parler des guide-ânes, chers aux paresseux. Les autres, d'un ordre plus élevé, sont des recueils de sermons choisis, la fleur de l'éloquence sacrée; ils offrent des sujets d'étude et des modèles aux prédicateurs consciencieux.

Les premiers de ces sermonnaires sont comparativement anciens, et, plus ils sont anciens, plus ils sont curieux. On a commencé à faire des compilations de ce genre dès la fin du xiie siècle. Il n'est pas donné à tout le monde d'improviser avec verve, et des moines érudits entreprirent de tirer d'embarras les prédicateurs stériles en composant à leur usage des manuels , des collections de thèmes , d'exemples, de définitions (c'était le mot en usage à. cette époque) destinés à être le magasin où pourraient facilement se fournir tous ceux qui auraient un sermon à faire. On y trouvait soit le sermon tout fait, soit les éléments pour en fabriquer un, sur n'importe quel sujet. Aussi les clercs, qui connaissaient parfaitement ces répertoires, dès les premiers mots devinaient le reste ; ils disaient : c'est le sermon Suspendium ou le sermon Qbjiciamus, comme on dit la bulle Sua nobis et la bulle Ausculta, fili. Ils auraient pu le réciter aussi bien que le prédicateur.

Avant l'année 1315, un frère prêcheur dont les sermons réussissaient fort en Italie, Jean de Saint-Géininien, avait rassemblé dans un sermonnaire tout ce qu'il est possible de tirer de leçons morales des corps célestes, des minéraux, des végétaux, du règne animal et de l'homme lui-même ; sans oublier d'y joindre, et en autant de livres distincts, les visions et les songes, les canons et les Sois, les artisans et leurs ouvrages. A la tête de cette encyclopédie d'un genre si singulier, i] avait mis ce titre magnifique : Universum pnedicabile. Pour fournir des comparaisons et des moralités aux prédicateurs, il avait mis à contribution la nature entière, l'histoire sacrée comme la profane. Ovide lui-même avait été réduit à leur usage et moralisé, pour se servir de l'expression employée alors. Si l'on est curieux de voir comment la mythologie d'Ovide s'adaptait à l'Evangile, on saura tout ce qu'il y a de théologie dans la transformation de Galanthis en belette, dans celle de lajeune Iphis en garçon, dans l'inceste de Myrrha. Myrrha, par exemple, c'est l'âme pécheresse; Cinyras, c'est le diable dont elle est fille. « Vous pouvez dire encore, ajoute-t-il dans ses conseils aux prédicateurs, que Dieu pour punir l'âme pécheresse la change en myrrhe, c'est-à-dire en amertume, ou bien que c'est la sainte Vierge qui a conçu de Dieu le Père et qui exhale, changée en myrrhe, le parfum le plus suave. » Il ne faut plus s'étonner après cela de voir dans les peintures qui décorent les églises aux xiv«,xve, xvi« siècles les dieux de l'Olympe mêlés à ceux des paradis chrétiens ; c'était la subtilité théologiqtie des prédicateurs qui avait habitué les esprits à cette confusion.

Un carme, Richard Maidstone, publia dans le courant du xvie siècle un recueil de sermons pour toutes les fêtes de l'année. Cette compilation fut longtemps fameuse sous le titre naïf de Dormi secure, qui disait clairement à tous ceux qui devaient monter en chaire: «Dors tranquille, ton sermon est fait. » Outre le Dormi secure, il y avait encore le Grand répertoire des deux Testaments, où le bénédictin Pierre Bercheure, mort en 1362, avait accumulé sous forme d'homélies latines, comme dans une encyclopédie théologique, toutes les interprétations morales qu'on peut tirer bien ou mal du texte sacré. Le passage suivant, tiré de ce manuel du prédicateur, fournit la preuve de la liberté d'expression qui régnait alors dans la chaire ; quand on parlait de la bête de l'Apocalypse, voici l'explication qu'on en donnait : « Dis que cette bête représente un clerc bestial, qui venant de la mer, c'est-à-dire d'un humble village ou d'une pauvre condition, a bientôt à lui seul plusieurs têtes, c'est-à-dire plusieurs dignités, plusieurs prébendes, et y joint même des cornes, c'est-à-dire la mitre, lorsqu'il devient évèqtie ou abbé; tout cela, non par son propre mérite, mais à l'aide du dragon, c'est-à-dire d'un protecteur, d'un ami évéque ou cardinal. » Il faut aussi citer un traité anonyme ayant pour titre: Ars faciendi sermones, et portant la date de 1390, qui commence ainsi : H&c est ars brevis et clara faciendi sermones secundum formam syllogisticam, ad quant omîtes alii modi su?it reducendi. Bientôt les comparaisons et les moralités ne suffirent plus ; il fallut quelque chose de plus intéressant pour stimuler l'attention des auditeurs, et alors les contes, les légendes, les fabliaux furent intercalés dans les sentions. Un dominicain d'alors , Jean Gobi, composa sous le titre de Scala ccsli un répertoire à l'usage des prédicateurs. Un docteur d'Oxford, Jean Bromyard, recueillit également toutes les histoires qu'il jugea instructives, les rangea alphabétiquement sous des titres généraux et intitula son livre: Summa prssdicantium. Enfin, le dominicain Jean Hérolt composa le Promptuarium exemptorum, ouvrage, comme le dit l'auteur, très-utile aux simples qui ont charge d'âmes et qui contenait un choix des meilleurs fabliaux. Parmi les autres manuels si commodes pour l'igno-

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rance et la paresse, il faut mettre des extraits des Pères : Manipulus florum; un choix de saint Augustin, Milleloquium beati Augustini; le Dictionariua Bertholdi et enfin le Catkolicon.

Aujourd'hui, les prédicateurs ne se servent plus de ces vieux sermonnaires, mais ils en ont d'autres qui sont aussi pour eux le Dormi ' secure. Tels sont : la Science universelle de la chaire ou Dictionnaire moral dans lequel on trouve par ordre alphabétique ce que les Pères grecs et latins, les interprètes de l'Ecriture sainte et les théologiens, les prédicateurs français, italiens, allemands ont dit de plus curieux et de plus solide sur différents sujets de morale (Paris, 1700-1708, 5 vol. in-8°) ; la Bibliothèque des prédicateurs, parle Père Vincent Houdry (Lyon, 1713-1733, 23 vol. in-4»), contenant des sujets de morale chrétienne (8 vol.), les mystères de Jésus-Christ et de la Vierge (3 vol.), des panégyriques des saints (4 vol.), des dissertations sur les principales cérémonies de l'Eglise, sur les sacrements, sur les retraites (6 vol.), etc. Tels sont encore : l'Atlas des prédicateurs ou Plans de sermons mis en tableaux synoptiques, à l'usage des prédicateurs qui veulent se livrer à l'improvisation, par l'abbé Thariu (1849, in-4»); les Sermons de paraisse pour les différents temps de l'année, par Fortin (2 vol. in-12); les Sermons choisis sur les mystères, ta vérité de la religion et différents sujets de morale chrétienne (13 vol. in-12); le Hecueil de textes sacrés sur toutes sortes de sujets, classés par ordre alphabétique, par Guy de Cressé (Gaume, 1826, in-12).

Quant aux sermonnaires, recueils de sermons choisis ou collections complètes des sermons des Pères de l'Eglise ou des principaux orateurs sacrés, nous citerons les collections suivantes : Orateurs chrétiens ou Choix des meilleurs discours prononcés dans les églises de France depuis Louis XIV jusqu'à nos jours (1808, 22 vol. in-8°) ; Bibliothèque des orateurs chrétiens (1830, 32 vol. in-18) ; Collection intégrale et universelle des orateurs sacrés du premier et du second ordre, par l'abbé Migne (1845-1863, 87 vol. in-8<>) ; Sermons de suint Augustin (1 vol. in-fol.) ; Sermons de saint Léon, pape, de saint Pierre Ckrysologue, de saint Fulgence, de saint Prosper, etc. (1 vol. in-fol.); Sermons de saint Bernard (1 vol. in-fol.); Sermons de saint Denis l'Aréopagite (1 vol. in-8°) ; Sermons de saint François de Sales (2 vol. in-8°) ; Sermons de de Lingendes (1 vol. in-4«); Sermons de Bossuet (9 vol. in-S°) ; Sermons de Fénelon (1 vol. in-4", édit. Migne); Sermons de Bourdaloue (18 vol. in-lï); Sermons de Massillon (12 vol. in-12); Sermons de Fléchier (4 vol. in-12); Sermons du Père de La Rue (4 vol. in-12) ; Sermons de Cheminais (3 vol. in-12); Sermons du Père Soanen (4 vol. in-12); Sermons du Père Déjeune (12 vol. in-8°) ; Sermons deSéguy (2 vol, in-12) ; Sermonsdu Père Baturel(3 vol. in-12) ; Sermons du Père Ségaud (6 vol. in-12) ; Sermons du Père Terrasson (4 vol. in-12); Sermons de dom Sensaric (8 vol. in-12); Sermons du Père Elisée (4 vol. in-12); Sermons du Père Frey de Neuville (8 vol. in-12) ; Sermons du Père Griffel (3 vol. in-12); Sermons de M. de Boulogne (4 vol. ic-8°);S«rmoiis de l'abbé Poulie (2 vol. in-12); Sermons du Père de Ligny (2 vol. in-8») ; Sermons de Fetler (2 vol. in-8") ; Sermons de M. de Bonnevie U vol. m-S°); Sermons des plus célèbres prédicateurs de ce temps (3 vol. in-12).

SERMONNER v. a. ou tr. (sèr-mo-né — rad. sermon). Faire des serinons, des remontrances à : Il avait beau me sermonner, je ne lui cédais en rien.

11 vient nous sermonner avec des yeux farouches.

Molière,

■ — v. n. ou intr. Fam. Faire un sermon, une harangue ;

Le jour où l'Hélicon m'entendra sermonner. Mon premier point sera qu'il faut déraisonner, A. de Musset.

SERMONNEUR, EUSE s. (sèr-mo-neur, eu-ze — rad. sermonner). Personne qui sermonne, qui aime à sermonner, à faire des remontrances : C'est un sermonneur éternel, une sermonneuse fatigante.

— s. m. Faiseur de sermons, prédicateur : Le sermonneur est plutdt évéque que te plus solide écrivain ti'est revêtu d'un prieuré simple. (La Bruy.) Il Peu usité.

SERMONTAIN s. m. (sèr-mon-tain). Bot.

Nom vulgaire de diverses om'oellifères des genres séséli, laser, siler, etc. U Ou dit aussi

SBRMONTAISË S. f.

SERNAGLIA, bourg du royaume d'Italie, province de Trévise, district et mandement de Valdobbiadene ; 2,192 hab.

S EH N liS (le), en latin Sarnensis Pagus , petit pays de l'ancienne France, dans le Bordelais. Il est aujourd'hui compris dans le département de la Gironde et se trouve réparti entre les arrondissements de Bordeaux et de Bazas.

SEUN1N (SAINT-), bourg de France (Aveyron), chef-lieu de cant., arroud. et à. 32 kilom S.-O. de Saint-Affrique, sur une colline baignée par la Rance ; pop. aggl., 945 hab. — pop. tôt., 1,676 hab. Fabrication de grosses draperies et de chapeaui. Près d a bourg, ancien couvent de franciscains, habité aujourd'hui par des bénédictines; ruines d'un château du moyen âge.

SERO

SÉRO-DERMEUX, EUSE adj. (sé-rO-dèrmeu, eu-ze). Anat, Qui tient à la fois du tissu Séreux et du tissu dermeux.

SÉROKA s. in. (sé-ro-ka). Bot. Syn. de

SKNÉQA. OU SÉNÉKA.

SÉROLE s. f. (sé-ro-le). Crust. Genre de crustacés isopodes, de la famille des cymothoés, comprenant quatre espèces, dont le type vit sur les côtes de l'Ile de Java : : La sérolk de Fabricius a été trouvée au Séné' gai. (H. Lucas.)

SERON, bourg d'Espagne, province et à 52 kilom. N. d'Almem, sur la rive droite de l'Almanzor; 6,300 hab. Aux environs, exploitation d'une mine de fer et d'une carrière de plâtre.

SERON, général du roi de Syrie Antiocnus Epiphane, qui, l'an 166 av. J.-C-, se rit battre complètement par Judas Macchabée. Josèphe, dans ses Antiquités judaïques (XII, vu, i), dit que Séron avait été gouverneur de la Cœlésyrie.

SÉRO-SANGUIN, INE adj. (sé-ro-san-gain, i-ne). Méd. Qui est formé d'un mélange de sérosité et de sang : Liquide séro-sanguin.

SÉROSITÉ s, f, (sé-ro-zi-té — rad. séreux). Physiol. Nom donné à divers liquides de l'organisme dont le caractère commun est une limpidité plus ou moins parfaite.

— Encycl. Les sérosités sont des humeurs sécrétées, récrémentitielles et permanentes dont la quantité est toujours minime dans l'état normal, mais qui, dans certaines conditions pathologiques, peuvent se produire avec excès et donner naissance alors à des collections liquides considérables. Les sérosités ne sont pas de simples transsudations du plasma sanguin au travers des séreuses, ni une exhalation de ces membranes; ce sont des liquides émanés des capillaires, mais avec choix et sécrétion. En effet, leur composition diffère suivant la région où ils sont produits, et aucun d'eux n'a la même composition que les plasmas sanguins ou lymphatiques. A aucune période ils ne sont lactescents, tandis que les plasmas le sont au moment de la digestion. Quelques-unes même des sérosités contiennent des principes qui n'existent point dans le sang, tels que l'hydropisine.

Les principales sérosités sont : la sérosité sous-uraehuoïdienne, dont l'hypersécrétion produit l'œdème du cerveau; la sérosité pleurale, dont l'hypersécrétion constitue lesépanchements pleurétiques ; la sérosité péricardique; les sérosités péritonéales, dont l'hypersécrétion engendre l'ascite, l'hydropisie ordinaire, etc.; la sérosité du tissu lamineux, dont l'hypersécrétion forme l'oedème ; les sérosités de l'hydrocèle, etc.

Ces sérosités sont incolores, généralement citrines, d'une saveur salée, quelquefois colorées par des globules sanguins, filantes ou non filantes et coagulables par la chaleur.

SÉROT1N, ine adj. (sé-ro-tain, i-ne — du lat. serotinus, tardif). Hist. nat. Se dit des plantes qui fleurissent tard et des animaux qui sortent tard de leur sommeil d'hiver.

— s, f. Mamra. Genre de mammifères chéii roptères, formé aux dépens des vespertilions.

— Anat. Membrane sérotine ou substantiv. Sérotine, Membrane qui sépare le placenta de l'utérus, et qui ne se détache pas au moment de la chute du placenta.

— Encycl. Mamm. La sérotine a le museau long, dénudé jusqu'au chanfrein, garni seulement de poils rares; les oreilles écartées, médiocres, velues à la base extérieure, un peu étendues en avant; l'oreillon en feuille arquée, à pointe ronde; la membrane interféinorale non échancrée; la queue dépassant de om,004 à om,005 cette membrane; le pelage de moyenne longueur, lin, soyeux, lisse et très-lustré. Le mâle est brun châtain en dessus et brun cendré terne en dessous; la femelle, brun roussâtre en dessus, gris jaunâtre en dessous; le museau, les oreilles et les membranes des deux sexes noirs; les jeunes ont un pelage plus sombre et moins lustre. L'envergure est de 0">,36. Par sa taille et su. physionomie, elle se rapproche de la noctule ; mais elle s'en distingue facilement, nonseulement parce qu'elle a deux fausses molaires de moins, mais encore parce que son pelage est plus long et plus brunâtre. La sérotine n'est pas rare en France; on la rencontre en Allemagne, en Italie, en Crimée et dans l'Asie occidentale. Elle habite le creux des arbres des forêts et de la campagne, et elle ne sort qu'au printemps, beaucoup plus tard que les auires espèces. Elle vit isolée ou par paire; elle ne voie que lorsque la nuit est close et fréquente le voisinage des eaux. Son odeur est fade et désagréable et non musquée comme celle de la nodule; sa voix est un sifflement aigu. Elle ne fait qu'un petit par portée, et ordinairement le met au jour vers la tin du mois de mai.

SEB.OUX (Jean-Nicolas nu), général d'artillerie français et inspecteur do cette arme, né en 1742, mort il Compiègne en 1822. Entré au service en qualité de cadet gentilhomme dès l'âge de douze ans, il se distingua dans la guerre de Sept ans. Au moment où éclata la Révolution, il était parvenu au

SERP

grade de lieutenant-cotortel d'artillerie. Destitué et arrêté en 1793, il fut, après une courte détention, réintégré dans son grade, fit les campagnes de la République et de l'Empire et se signala surtout à Friedland. Devenu général et décoré de plusieurs ordres, il prit sa retraite en 1814 et fut nommé par Louis XVIII lieutenant général honoraire.

SEROUX D'AlilNCOUKT ( Jean -Baptiste- Louis-Georges), historien et antiquaire français, né à Beauvais en 1730, mort à Rome en 1814. Sa famille était originaire du comté de Namur. 11 suivit d'abord la carrière des armes, servit dans la cavalerie, puis donna sa démission pour s'occuper de diriger l'éducation de ses deux jeunes frères et de sept jeunes parents orphelins. Séreux d'Agineourt devint ensuite fermier général et acquit une belle fortune. Poussé par un goût très- vif pour les arts, il quitta la finance et se mit à voyager en 1777. Après avoir visité l'Angleterre, la Hollande et l'Allemagne, il passa en 1778 en Italie pour y recueillir des antiquités, se fixa à Rome en 1779, visita en 1781 Naples, Pestutn, Herculanuin, Pmnpéi, etc., et s'occupa pendant le reste de sa vie d'un ;,rrand travail ayant pour objet de reprendre l'histoire de l'art au point ou l'avait laissée Winckelmann. Les recherches auxquelles il se livra et celles qu'il fit faire à ses frais sont immenses. Ce ne fut qu'en 1809 qu'il put commencer- sa bulle publication, sous le titre d'Histoire de l'art par les monuments, . depuis sa décadence au v« siècle jusqu'à son renouvellement au xve siècle (18081823, 6 vol. in-fol., avec 325 p!.). Elle offre les vicissitudes de l'architecture, de la sculpture et de la peinture sous le Bas-Empire pendant les siècles de barbarie, puis à leur renaissance, le tout écluirci par l'histoire. On doit au même savant : Recueil de fragments de sculpture antique en terre cuite (I8U, in-4», avec fig. color.).

SERPA, ville forte du Portugal, dans la province d'Alentejo, à 3? kilom. S.-E. de lieja, près de la rive gauche de la Guadiana ; 5,000 hab. Commerce considérable de contrebande avec l'Espagne.

SERPÀ-PIMENTEL (Antonio dis), homme d'Etat portugais. V. Pimentel.

SERPE s. t. (sèr-pe — du latin sarpere, émonder, qui appartient à la même famille que le grec arpê, faux, pour sarpé, et que 1 ancien slave srupu, faux, russe serpu, illyrien sarp, polonais sièrp, bohémien sarp, etc., Pott conjecture, pour le grec, un composé du préfixe a, représentant le sanscrit sa, avec, et de lu racine rap, prendre, qui se montre dans le latin rapio, et ailleurs. D'après cela, le s des termes slaves ne serait également qu'un préfixe, et on pourrait comparer l'anglo-saxon rifter, faux, de ripait, moissonner, rip, moisson, etc., ainsi que le latin irpex, sorte de hoyau. Kuhn s'appuie de quelques exemples d'une substitution de s à un sk primitif, comme l'ancien allemand sût/, acéré, pour scarf, le latin sirpus pour scirpus, etc., pour ramener les noms de la faux a une racine skarp, couper, trancher. Cela le conduit il rapprocher du grec arpê, macédonien gorpê, pour skorpè, le sanscrit nalpa, qui ne désigne, il est vrai, qu'une arme de jet, une espèce de flèche, mais qui joue dans un mythe indien le même rôle que la arpê dans celui de l'émasculiuion d'Uranus par Kronus. Grimm rattache le grec arpê et le slave srupu au grec erpô, latin serpo, sanscrit sarp, ramper comme un serpent). Arboric. Instrument à lame de fer tranchante et recourbée, avec lequel on coupe les menues branches d'arbres:

Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin ; Le Scythe l'y trouva qui, la serjic à la main, De ses arbres à fruits retranchait l'inutile.

La Fontaine.

— Loc. fa m. Fait à la serpe, Grossièrement fait ou conformé : Un habit fait à. la. serpe. Une femme faite A la serpe.

— Ichthyol. Serpe stemicle, Syn. de gastéropléque, genre de poissons, de la famille des sahnones. u Serpe liumboldt, Syn. de scopèle. u Serpe micros t orne , Syn. de microstome.

— Teehn. Chacun des segments hélicoïdes rampants qui poussent alternativement le hérisson, dans les métiers à dévider la soie.

— Encycl. Agrie. La serpe se compose d'un 1er plat et tranchant qui a le bout recourbé en bec ou en forme de croissant et qui est emmanché dans une poignée de bois. C'est un instrument presque aussi employé que la cognée, soit dans 1 exploitation des forêts, hoit pour émonder les arbres dos grandes routes.

Depuis quelques années, la serpe semble perdre de son utilité, par suite de l'invention des sécateurs et des perfectionnements que l'on apporte tous les jours à cet utile instrument; cependant quelques agriculteurs la préfèrent encore aux sécateurs, parce que, «lisent-ils, elle coupe le bois très-nettement et sans le presser, l'écraser. « Dans la Côted'Or, la. serpe est encore exclusivement employée, dit M. de Vergnette-Lamotte; nos vignerons la manient avec une grande adresse. Avec cet instrument, ils coupent net des branches qu'ils auraient de la peine à enlever au moyen du sécateur. Ils parent mieux le cep. Malgré cela, nous croyons o.ue la

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serpe ne devrait pas exclure le sécateur et qu'en adoptant le sécateur pour la taille proprement dite on pourrait conserver la serpe pour opérer les rapprochements et couper le gros bois qui résisterait au sécateur. On a cru reconnaître, il est vrai, que cet instrument froisse toujours un peu les tissus; mais il suffirait d'éloigner la coupe de l'œil, et la meurtrissure des tissus serait sans inconvénient. •

■ La serpe du Médoc, dit M. Aiibert, est un instrument long de 0m,15 et large de 0m,13 de la pointe au dos. Il est léger à la main et pèse 3G5 grammes. Il est tranchant dans toute la partie concave et dans les deux tiers supérieurs du dos. Cette serpe, ainsi faite, remplit les fonctions de sécateur, de petite hache et même de scie. S'agit-il de tailler une branche, le vigneron se sert de préférence de la partie concave. S'agit-il, au contraire, d'abattre la tige ou un de ses gros bras, le vigneron appuie son sabot contre la partie a retrancher, afin de donner à celle-ci de la fixité, et frappe sur elle au point voulu avec le dos tranchant de l'instrument, jusqu'à ce que la section soit opérée. Alors, s'il y a lieu, il en régularise les bords ou la surface avec la partie concave. Notre vigneron n'a donc entre les mains qu'un seul instrument pour pratiquer la taille. Le travail y gagne en célérité ; mais, en dépit de l'habileté que donne à nos vignerons l'habitude du maniement de cet instrument, il ne saurait suppléer en certains cas le sécateur, qui, d'ailleurs, commence à être employé même dans le Médoc. »

Le goyard est une serpe longuement emmanchée; il sert à couper les branches élevées des arbres et tend à être remplacé par le sécateur.

La serpe parisienne se compose d'une lame longue et large.

La serpe suisse est aussi longue, mais beaucoup plus fine que la serpe parisienne.

La serpe angoumoisine est à peu près semblable à la médocaine ; seulement son dos forme davantage la hache.

Dans le Midi, et principalement dans l'Hérault, on a abandonné l'usage de la serpe ou pandadouïre pour adopter le sécateur, qui est plus expéditif, plus commode, moins dangereux.

La serpe italienne , employée principalement aux environs de Rome, se compose d'une lame excessivement longue, terminée en crochet.

La serpe espagnole est tranchante des deux côtés; elle est particulièrement employée à la taille des mûriers. Quand il s'agit de tailler les vignes, la serpe le plus généralement employée a de très-grands rapports avec la serpe employée dans l'Hérault.

La serpe d'élagueur est un instrument monté sur un long manche et qui convient à la sylviculture.

SERPENT s. m. (sèr-pan. — V. l'étym. à la partie encycl.) Erpét. Reptile dépourvu de pieds : La peau, ta dépouille d'un serpent. Le venin d'un serpent. La morsure d'un serpent. Le sifflement d'un serpent. Les serpents mordent, et les écureuils aussi, mais seulement quand on leur fait du mal. (Volt.) Les yeux des despotes -attirent tes esclaves comme le regard du serpent fascine les oiseaux dont il fait sa proie. (Chateaub.) Les serpknts paraissent privés de tout moyen de se mouvoir et uniquement destinés o vivre sur la place où le hasard les a fuit naître. (Lacépède.) Les serpents jeûnent parfois six mois de suite. (L. Cruveilhier.) Le serpent fascine la grenouille et la saisit sans qu'elle ait la force de fuir. (A. Fée.) lln'est pas rare de voir un serpent engloutir des animaux bien plus gros que lui. (J. Macé.)

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?

On conte qu'un serpent, voisin d'un horloger (C'était pour l'horloger un mauvais voisinage), Entra dans la boutique et, cherchant à nianger,

N'y rencontra pour tout potage Qu'un* lime d'acier qu'il se mit & ronger.

La Fontaine.

Il Serpent à collier, Nom vulgaire de la couleuvre commune, il Serpent à deux têtes, Nom vulgaire des amphisbenes. il Serpent à sonnettes, Serpent danseur, Noms vulgaires des crotales. Il Serpent à lunettes, Nom vulgaire de la couleuvre naja, Il Serpent aveugle, Serpent cassant,, Serpent de verre, Noms vulgaires de l'orvet. Il Serpent blanchet , Nom vulgaire d'une espèce d'amphisbéne. Il Serpent cornu, Nom vulgaire des cérastes, u Serpent d'eau,

I Nom vulgaire de la couleuvre à collier, il Serpent étouffeur, Serpent fétiche, Noms vulgaires du boa devin.

I — Par anal. Objet qui serpente, qui fait des replis comme le serpent : De longs serpents de feu.

— Fig. Personne perfide et méchante :

I C'est un serpent, un diable, un enrage,

Que rien n'apaise, et qui, dans ses blasphèmes, Déchire tout, jusque ses amis mêmes.

J.-B. Rousseau.

— Loc. poéfiq. Serpents de l'envie, de la calomnie, Fureurs de l'envie, de la calomnie.

Il Serpent caché sous des fleurs, Danger voilé sous des dehors séduisants. Il Réchauffer un serpent dans son sein, Donner asile, prêter aide à un ingrat, à une personne qui retourne ce bienfait contre son bienfaiteur :

SERP

Ah! coquine, en venir à octte perfidie ! Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein t

Molière.

— I.oc. fam. Langue de serpent, Mauvaise langue, personne méchante qui se plaît à médire, à calomnier :

Ah! langue de serpent, fertile en impostures!

Molière.

— Hist. juive. Serpent d'airain, Figure de serpent que Moïse éleva dans le désert et dont la vue guérissait, d'après le récit de la Genèse, ceux qui avaient été mordus par des reptiles.

— Relig. Nom donné au démon, dans le langage ecclésiastique, parce que le démon se changea en serpent pour séduire Eve, d'après le récit de la Bible : N'écoutez pas le serpent, résistez à la tentation.

— Jeux. Sorte de jeu de billes dans lequel chaque joueur doit faire passer sa bille par tous les replis d'un grand serpent dessiné sur le sol, jusqu'à, ce qu il atteigne le pot qui occupe l'œil du serpent. Il Serpent de pharaon, Nom donné à une sorte de jouet consistant en un cône de sulfocyanure de mercure auquel on met le feu, et qui, en se boursouflant, forme une sorte d'expansion serpentiforme.

— Mus. Instrument à vent dont on se servait surtout pour accompagner les chants d'église, et qui a été remplacé par l'ophicléide. Il Celui qui jouait de cet instrument : Les grandes paroisses de Paris avaient ordinairement deux SERPENTS.

— Chorégr. Figure de cotillon dans laquelle plusieurs cavaliers forment une chaîne qui passe et repasse dans les anneaux d'une autre chaîne formée par des dames.

— Comm. Œil de serpent, Petite pierre de peu de valeur, dont on fait des bagues.

— Astron. Constellation de l'hémisphère boréal.

— Alchira. Nom donné au mercure.

— Ichthyol. Serpent marin, Nom vulgaire de quelques murènes, il Serpent poisson, Nom vulgaire d'une espèce de syngnathe, il Serpent rouge de mer, Nom vulgaire d'une espèce de cépole.

— Bot. Langue de serpent, Nom vulgaire de l'ophioglosse. Il Bois de serpent. Nom vulgaire de l'ophioxylon.

— Encycl. Linguist. L'histoire de ce mot est une des plus intéressantes que la linguistique comparée puisse nous offrir. Cela se comprend facilement quand on se rappelle l'étrangeté de la forme et des moyens de locomotion du serpent, des mille variétés qu'il offre, de son existence dans la plupart des contrées, du rôle considérable qu'il joue dans les légendes et les traditions de tous les peuples. « De tous les êtres de la création, dit M. Pictet, aucun n'a frappé dès le principe l'imagination autant que le serpent. Ses formes si divergentes du type animal, ses mouvements de reptile, ses qualités malfaisantes, l'espèce d'horreur que sa vue seule inspire aux autres créatures et que l'homme partage pleinement, expliquent assez comment il est devenu partout le symbole du mal et pourquoi il tient tant de place dans les traditions mythiques des peuples. »

L'ensembU des noms du serpent, tels qu'ils existent dans nos langues indo-européennes, forme un tout considérable dont il est trèsintéressant d'étudier les différents groupes. Constatons d'abord que les différents groupes étymologiques ont tous pour point rie départ une appellation partielle, caractérisant un des côtés saillants par lesquels le serpent frappe notre attention. Nous verrons, en effet, que la presque totalité de ces termes dérive de mots rappelant soit son mode de locomotion , soit sa puissance musculaire énorme, qu'on ne saurait mieux désigner que par le mot de conslriction, Soit sa couleur bigarrée, soit la fixité et l'acuité si redoutable de son regard, soit quelqu'une de ses habitudes.

Le sanscrit nous offre presque toujours le prototype de la plupart de ces noms. « La synonymie sanscrite Au serpent, dit M. Pictet, comprend plus de cent noms, presque tous clairement descriptifs et significatifs, ce qui ne doit pas étonner, vu la profusion avec laquelle il est répandu dans l'Inde. «

Commençons d'abord par rechercher l'origine du luiiu serpens, qui a donné naissance à notre terme français serpent. A première vue, personne ne contestera le rapprochement qu'on a fait depuis longtemps de serpens et du verbe latin serpere, ramper; serpens est tout simplement le participe présent de ce verbe et veut dire le rampant. Serpere correspond lettre pour lettre au grec erpô, qui a le même sens, et dans lequel l'esprit rude tient la place du s initial. De erpô dérive erpeton, reptile, comme de serpo serpens. Remarquons, en passant, que ce mot même de reptile dérive d'un verbe repo, ramper, qui n'est probablement qu'une forme parallèle et légèrement modifiée de serpo. Tous ces verbes ont pour racine commune le thème que le sanscrit nous offre sous la forme srip, sarp, ramper, et qui est passé avec cette signification dans la plupart des idiomes néosanscrits : pâli, mahratti, indoustani, cingalais, etc. En kymrique^ dit M. Pictet, on trouve sarff, serpent, à coté de sarf, étendu à terre, et de serfu, vaciller, avoir le vertige. Par suite d'une bizarre anomalie, l'islandais

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possède le mot searpan, complètement identique au serpens latin pour la forme extérieure et aussi pour la dérivation, mais désignant non pas le serpent, mais le cygne, soit parce qu'il glisse sur les eaux, soit à cause de la forme de son cou. La racine srip a donné, dans les idiomes germaniques, beaucoup de dérivés avec le sens propre de ramper, mais aucune avec le sens de serpent ou de reptile.

M. Pictet constate même une analogie inattendue, tout à, fait en dehors du domaine indo-européen, c'est celle de l'hébreu saraph, serpent venimeux, de l'arabe serfal ou surjat, chenille, du persan surfah, chenille, ver. o Gésénius, dit M. Pictet, doute un peu de l'origine sémitique de ce nom, tout en indiquant sâraph, il a avalé, il a dévoré, comme une racine possible. La question de savoir si les sraphims ou séraphins étaient des serpents ailés ou des anges ardents, ou des princes du ciel, est encore débattue. «

Passons maintenant aux autres groupes étymologiques qui, du reste, nous forceront de toucher, chemin faisant, à différents mots qui, par une voie ou par une autre, ont pénétré dans notre langue.

Un groupe très-intéressant est celui dont l'existence nous est révélée par le grec ophis, serpent, passé en français dans les mots techniques, tels que ophidien , ophieléide , etc. Celui-là n'est pas indo-européen ; il semble qu'on doive, avec Benfey, le rattacher au domaine égyptien et sémitique ; nous trouvons, en effet, dans le sens de serpent ou vipère, le copte hôf, hab, hfo, l'ancien égyptien hefi, hefu, l'hébreu eph'ah, l'arabe af'a, afay, etc.

Un autre groupe bien plus important, à. cause du nombre des éléments qui le constituent, est celui auquel appartient le latin anguis, d'où nous avons fait notre mot anguille, mais qui en latin signifie serpent. Anguis est intimement lié à ango, serrer, étouffer, étrangler, correspondant au grec agehô et à une foule de dérivés collatéraux des autres langues sœurs. Anguis et ango contiennent une racine primitive ag, devenue ang par suite de l'insertion d'une nasale si fréquente en latin devant une consonne gutturale. Ag, à son tour, peut être ramené'k une forme plus primitive ah, car nous savons qu'anciennement les gutturales étaient remplacées par des aspirées. Cette dernière forme nous révèle immédiatement la véritable étymologia de anguis, car nous trouvons le sanscrit ahi, serpent, ahlna, espèce de grand serpent; le pâli et le mahratti ahi, le bengali ohi, etc. Tous ces mots viennent de la racine védique ah, embrasser, enserrer, d'où régulièrement ahi, celui qui embrasse, qui enserre, qui étouffe , le serpent constrictor, comme l'a si ônergiqueinent surnommé la science. De la aussi, dit M. Pictet, avec une nasale intercalée, les dérivés anhu, ■ serré, étroit, anhas, anxiété, malheur, péché, ayant pour équivalent anghas. Comparez le latin angor. Il est curieux, remarque M. Pictet, de voir ainsi la langue primitive rattacher à la même racine les noms du mal, du péché et du serpent, et nous ajouterons que cette coïncidence donne d'autant plus à réfléchir lorsqu'on se rappelle le mythe hébraïque de l'arbre du bien et du mal et du serpent.

Mais revenons à notre mot sanscrit ahi, serpent. Ahi devient en zend azi ou aji, en arménien y et ôdz ; dans l'Avesta, le serpent, destructeur de la pureté des mondes, est appelé agi dafiâka, le serpent destructeur, devenu, dans la mythologie altérée des Persans, le démon ou tyran zôhak, dévoré par deux serpents. C'est à ahi que doit être immédiatement rattaché le mot grec echis, vipère, le kh étant toujours en grec le représentant naturel du h sanscrit. Les langues slaves ont également tiré grand parti de ce mot; le rus^e a uju, couleuvre, le polonuis waz, serpent; le lithuanien a, comme le latin anguis, inséré une nasale inorganique; il dit angis , il a réservé la forme simple ezys au hérisson. Comparez le grec echinos, hérisson, à côté de echis, vipère. En germanique, nous retrouvons ahi dans le aom du lézard, eyidehsa en ancien allemand, et dans celui du serpent et de la grenouille, une et unke.

Un autre groupe étymologique nous est indiqué par le français dragon venant du latin draco, grec drakân; mais nous avons examiné cette étymologie en son lieu.

Rappelons enfin, en terminant, fa séduisante et ingénieuse hypothèse de M. Pictet relativement à coluber, devenu en français couleuvre. Après avoir constaté l'analogie de coluber et de columba et rapproché du mot latin l'anglo-saxon culufre, pigeon, littéralement qui aime la vache, M. Pictet pense que coluber, décomposé en co ou en go et luber, lubens, lubido, a exactement le mémo sens que le mot saxon. On sait, dit-il, à quel point est répandue la croyance, fondée ou non, que la couleuvre aime à s'approcher des vaches pour les teter pendant leur repos. Cette curieuse coïncidence ne peut être due au hasard.

— Erpét. Nous avons consacré ailleurs un article à cet ordre de reptiles (v. ophidien) et parlé à fascination de l'étrange pouvoir qu'on attribue à certaines espèces. En ce qui concerne les accidents, souvent mortels, causés par la morsure des serpents venimeux et les moyens de les conjurer, nous renvoyons le lecteur aux mots ophidien et vipère; enfiu

SERP

nous avons rappelé à l'article ophiolàtrie le culte particulier dont le serpent a été l'objet spécialement dans l'antiquité. Il ne nous reste que quelques mots à dire sur le fantastique serpent de mer dont il a été question à diverses reprises dans les journaux. Ce fut le Constitutionnel qui, le premier, annonça la découverte d'un serpent de mer, dont il donna la terrifiante description et qui n'avait jamais existé que dans l'imagination d'un de ses rédacteurs , désireux d'attirer l'attention publique sur ce journal par un fait divers étourdissant. Le serpent de mer du Constitutionnel, un des canards les plus célèbres que la presse ait mis en circulation, a reparu depuis lors, avec de légères variantes, dans les journaux, et quelques voyageurs ont contribué à faire croire à son existence. C'est ainsi que, vers 1821, le voyageur russe Krinkoff prétendit en avoir aperçu un en se rendant à l'île de Behring. Il distingua, dit-il, dans l'eau un serpent rouge d'une longueur démesurée, dont la tête ressemblait à celle d'un lion de mer ; deux énormes yeux disproportionnés avec le reste du corps lui donnaient un aspect effroyable. « Fort heureusement pour moi, ajoute-t-il, nous étions à> peu de distance du rivage lorsque nous l'aperçûmes. Il éleva sa tête gigantesque au-dessus de l'eau, comme pour chercher sa proie, et disparut à l'in stant; mais nous le vîmes reparaître bientôt, beaucoup plus près de nous. Nous nous mîmes à ramer de toutes nos forces et nous gagnâmes le rivage sans avoir revu le monstre. A sa seconde apparition, plusieurs lions de mer qui étaient étendus sur la côte se plongèrent dans l'eau et d'autres se cachèrent derrière les rochers. » Tout porte à croire que le voyageur russe avait l'imagination quelque peu troublée lorsqu'il crut voir cet épbuvantabje monstre dont l'existence n'a jamais été scientifiquement démontrée.

— Mus. Autrefois on employait particulièrement les serpent dans les églises pour donner le ton aux chantres et les accompagner, et aussi dans la musique militaire, où il formait la basse avec le trombone et l'ophicléide. L'embouchure du serpent, fixée au bout d'un bocal, est pareille à celle de ce dernier instrument, et son doigté se rapproche beaucoup de celui du basson; longtemps extrêmement imparfait, cet instrument, qui n'avait d'abord que des trous où l'on posait les doigts pour obtenir les notes voulues, avait été quelque peu amélioré, au point de vue du mécanisme, par l'adjonction de plusieurs clefs. Mais ces améliorations toutes pratiques n'avaient aucun, effet sur sa constitution même et ne modifiaient en rien ses sons durs, sauvages et retentissants. Aussi les vrais musiciens ont-ils souvent déploré l'usage du serpent qui, du reste, tend à se perdre de jour en jour et qui se voit détrôner par l'orgue d'accompagnement. M. F. Danjou l'a qualifié de désastreux engin; Adrien de La Fage l'a traité de grossier, abominable et barbare instrument, et M. Charles Soullier, dans son Dictionnaire de musique, l'a condamné en ces termes : « Ce sombre instrument n'est digne du lieu saint, auquel il est exclusivement consacré, que dans certaiues cérémonies lugubres qui, pour le deuil et l'affliction des familles, ne se renouvellent que trop souvent. Quoi qu'il en soit, le jour ou il sera pour jamais proscrit de la maison du Seigneur sera mémorable dans l'histoire du plain-cbant et marquera, pour la musique sacrée, un pas de plus fait dans la route du bon goût. •

Ce qui est certain, c'est que le serpent, aux sons rauques et criards, chassé depuis longtemps déjà de nos musiques militaires, surtout depuis l'invasion des instruments Sax, proscrit peu à peu de l'immense majorité des temples catholiques, n'a plus guère aujourd'hui de refuge que dans quelques rares et pauvres églises de campagne, et qu'il tend à disparaître complètement et a passer bientôt à l'état de souvenir. Au point de vue de l'art, cette exclusion définitive sera certainement loin d'être un mal et constituera, au contraire, un progrès véritable et marqué, désiré par tous les musiciens.

D'où vient cet instrument barbare et quelle est son origine? Tout ee qu'on sait à ce sujet se réduit à ces quelques mots de l'abbé Lebeuf, dans un article du Mercure de France (juillet 1725, page 1602) ; « Si l'on pouvoit juger des siècles passés par ce qui se voit aujourd'hui, on pourroit dire que du tems de saint Germain on jouoit du serpent dans l'église de Notre-Dame : Inde senex largam ructat ab ore tubam. Y a-t-il un instrument de l'église qui mérite mieux le nom de larga tuba que le serpent ? Néanmoins, on ne peut pas traduire ainsi la pensée de saint Fortunat, parce qu'il est certain qu'il n'y a guère que six-vingts ans que cet instrument a été inventé en France, ainsi qu'il est marqué dans un des Mereures. »

Si le serpent a été effectivement inventé en France, nous n'eu faisons pas notre compliment à celui de nos compatriotes auquel est due cette invention. Quant à l'indication donnée par l'abbé Lebeuf, elle est tellement vague et la collection du Mercure tellement volumineuse que personne jusqu'ici n'a été tenté de remonter aux sources, ce qui lie présentait pas d'ailleurs uu caractère exceptionnel d'utilité.

Mais ce que beaucoup de gens ignorent assurément, c'est qu'un professeur de serpent

de Paris, nommé Imbert de Sens, a publié en 1780, chez la veuve Ballard, un livre formant un volume in-12 de 268 pages, et dont le titre, que nous transcrivons dans son entier, est toute une révélation : Nouvelle méthode ou Principes raisonnes du plaîn-chant dans sa perfection, tirés des éléments de la musique, contenant aussi une méthode de serpent pour ceux gui en ueulent jouer avec goût, où l'on trouve des cartes pour apprendre à connaître le doigté , etc. On y trouvera aussi des pièces de basse, des variations et des accompagnements pour ledit instrument. Sans avoir recours à d'autres livres, les maîtres trouveront dans ladite méthode toutes sortes de pièces de chant choisies, comme duos, trios, quatuors, messes, proses, hymnes, antiennes, répons et autres pièces de composition en parties, pour enseigner à leurs élèves.

Constatons, en terminant, que la musique composée pour le serpent était toujours écrite sur la clef de fa quatrième ligne.

— Astron. Le Serpent est une constellation boréale qui contient soixante-quatre étoiles, suivant le catalogue britannique; elle s'étend de la Couronne vers l'Aigle, en entourant Ophiuchus. Les anciens avaient apparemment du goût pour les serpents, car ils en ont placé, quatre dans le ciel : le Dragon, l'Hydre, Ophiuchus et le Serpent, qui est celui dont nous nous occupons. On le représente ordinairement dans les mains d'Esculape, dont il est l'attribut. Ce Serpent, dont le lever héliaque ramenait l'hiver, était, dit Lalunde, le symbole de l'introduction du mal dans le monde,, comme celui qui tenta l'Eve de la Bible occasionna le péché originel.

La tête du Serpent est figurée par trois étoiles de troisième grandeur, une de quatrième et une de cinquième grandeur, à peu près disposées comme le V des Hyades ; audessous, une belle étoile de troisième grandeur o, qui est double, indique le cœur. La queue est représentée par une série de petites étoiles.

— Moeurs et coût. Charmeurs de serpents.

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