ARTS
Société des droite de l'bommo, association
secrète fondée au commencement de l'année 1833. V. droits de l'homme (société des).
Société doe Rotomagiens. V. ROTOMAQIENS.
Société de Sulnl-VInceut-de-Panl. V. VIN- CENT.
Société et «on but (la), par l'abbé Rosmini (1845, in-8°). Le penseur italien veut concilier la science et l'autorité, la raison et le dogme chrétien, liant et saint Thomas. 11 admet deux intelligences, l'une infaillible et l'autre capable d'erreur et de défaillance. Ce dédoublement de la raison, fondement de son système, l'entraîne dans une suite d'antithèses et de contradictions qui transforment en scepticisme inconscient son dogmatisme hybride. Le premier principe de la pensée étant, dit Rosmini, l'idée de l'existence, l'existence doit être le premier but de la société. Plus les hommes aspirent k constituer l'Etat, plus ils se fortifient; plus ils cherchent à le perfectionner, plus ils s'affaiblissent. A ce point de vue, l'histoire de tomes les nations se divise en quatre époques, suivant qu'elles s'attachent kl'existence ou qu'elles préfèrent les accidents de la puissance, de la richesse et du plaisir. La société se forme dès que les hommes séparés jusque-ià éprouvent le besoin de s'associer; l'Etat établit une sorte de fraternité ; le patriotisme, le dévouement au bien commun enfante les vertus patriotiques. C'est l'âge d'or de l'histoire; il y a complète harmonie entre l'homme et le citoyen, les mœurs et les lois, les vertus et les intérêts. Mais la société, munie d'armes et de lois, passe de la défense k l'attaque, de la résistance k la conquête. La législation devient sévère; l'égoïsme individuel se prononce-, l'ambition s'uf firme; on poursuit les grandes conquêtes (magna latrocinia); la force tendk substituer l'injustice k l'équité et des vertus apparentes aux vertus effectives. Fatiguées enfin de la guerre, les nations se livrent k l'industrie et au commerce ; l'intérêt privé remplace l'intérêt général ; le but de chacun est la richesse ; le plaisir et le luxe amènent la corruption des mœurs, et l'Etat devient une abstraction, impuissante contre les révolutions Intérieures
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et contre les invasions du dehors. Ainsi, il y a décadence successive, et l'auteur mesure cette déchéance à l'affaiblissement, graduel delà capacité d'abstraire, de généraliser, de comprendre. Quand cette capacité de l'intelligence s'éteint, les anciennes formes de gouvernement, encore debout, se réduisent à de purs simulacres. Par exemple, l'ancienne langue vit encore, mais le sens des mots se perd ; on cultive une littérature d'imitation, ou se fait une originalité d'emprunt. Tout conspire à la dissolution de la société. Or, si les nations se dégradent en passant par ces trois phases historiques, il n'en est pas de même des individus. Tandis que l'intelligence collective s'éteint, l'intelligence individuelle grandit et se développe. Les individus seuls résistent à la décadence progressive des sociétés, soit comme législateurs, soit comme fondateurs, soit comme conquérants. L'histoire de l'antiquité se développe par l'action des conquérants sur la société. La civilisation part de l'Assyrie pour arriver jusqu'à Rome de conquête en conquête ; plus tard elle continue sa route vers le nord-ouest, s'affaiblissant au midi et se renouvelant par le nord. Mais une époque devait venir où la déchéance des peuples entraînerait celle des hommes, où la corruption des vaincus se communiquerait aux vainqueurs et envahirait le monde. L'esclavage, établi parquelques-uns des conquérants, fut un arrêt de mort pour la société; impuissance de s'affranchir pour l'esclave, impuissance d'améliorer ou d'émanciper pour le maître. De là, impuissance de la conquête et des lois, lois coercitives, emportées par les mœurs. En même temps, impuissance de la philosophie, faisant de la vertu une spéculation abstraite, inaccessible à la foule ; puis, par indifférence, devenant épicurienne et précipitant la décadence du monde ancien. Alors parut le christianisme, annonçant la rénovation de toutes choses. Le christianisme a, suivant l'auteur, tenu ses promesses : il a ressuscité les sociétés, renouvelé la civilisation ; l'Eglise a réuni les hommes; la rédemption s'est accomplie. Le miracle est divin, dit Rosmini, le fait est humain; on peut l'analyser. Le christianisme condamna la terre, réclama toutes les vertus, s'adressa au cœur, ouvrit des horizons nouveaux, compléta, réhabilita la morale par la charité, vivifia la science, adopta le commerce et 1 industrie, constitua dans l'Eglise une garantie spirituelle et temporelle pour la société, releva la dignité humaine, assura le véritable gouvernement de l'humanité par les individus (les sages, les prêtres) et plaça le bonheur dans la contemplation de l'inrïni, la béatitude du ciel.
Cette philosophie de l'histoire, ingénieux agencement d'abstractions incohérentes dans la logique des idées, laisse échapper l'histoire elle-même. Cette métaphysique inventive établit deux histoires dans l'histoire, deux traditions dans la tradition : l'une pour la décadence, l'autre pour le progrès ; l'une pour les masses, l'autre pour les individus; l'une pour le paganisme, 1 autre pour le christianisme. Mais le progrès des sociétés atteste qu'il y a un mouvement unique dans l'histoire, et ce progrès nie la chute du monde ancien. Cette chute originelle étant une fiction, le christianisme n'a plus d'utilité.
Société fratif ai«« (Là) au *T«e «ièclod après le Grand Cyrus, par Victor Cousin (1858).
Les deux volumes de cet ouvrage continuent lu série d'ouvrages que V. Cousin semble avoir pris ii tâche de . omposer sur les femmes duxvue siècle. L'historiographe de Jacqueline Pascal, de M"»* de Longueville, de Mu'e de Sablé, de Mmes de Chevreuse et de Hautefort a voulu pénétrer plus avant dans les régions frivoles d'une grande époque littéraire. Armé de la patience que l'enthousiasme est seul capable de donner, il a lu et médité d'un bout à l'autre le Grand Cyrus de "M"0 de Scudery et, nouveau Chainpollion, a trouvé la clef de toutes ses allégories, a saisi les moindres détails relatifs soit aux usages, ; soit aux caractères de l'époque. Il a décou- I vert dans un roman tout un monde et croit sincèrement avoir trouvé dans ce nouveau , monde toute une histoire. Cette transformation du roman en histoire est pour lui l'occasion de passer en revue tous les personnages notables d'une époque qu'il aime. Du Grand Cyrus, il tire comme d'un musée fossile une suite de portraits auxquels il rend, en artiste habile, la vie et la jeunesse. « Peut-être, dit Vapereau, Mlle de Scudery elle-même, si elle était admise à visiter la galerie que V. Cousin a peuplée de ses héros antiques, redevenus personnages de cour, trouverait-elle qu'ils ont t'ait plus que changer de vêtements et de nom et qu'en donnant des étiquettes à ses statues on a commis, comme il arrive dans la classification d'un musée, des transpositions et des confusions curieuses. Mais il est un de ses contemporains, Boileau, qui s'étonnerait bien davantage de voir tout ce monde fantastique, qu'il croyait avoir tué pour jamais sous les coups de la satire, s'animer, se mouvoir à la voix et au souffle d'un puissant enchanteur. »
Eu effet, la vogue immense, constatée par Mme de Sévigné, dont ont joui les dix gros volumes du Cyrus vient de ce que tous les personnages de ce roman allégorique sous Louis XIII et la régence d'Anne d'Autriche occupaient la scène du monde. Aussi ne peuton lire, sans sourire, les reproches adressés
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à l'auteur par Boileau dans son Discours préliminaire sur le dialogue des héros de roman .• « Au lieu, dit-il, de représenter, comme elle le devait, dans la personne de Cyrus, un roi promis par les prophètes, tel qu'il est exprimé dans la Bible, ou, comme le peint Hérodote, le plus grand conquérant que l'on eût encore vu, ou enfin tel qu'il est figuré dans Xénophon, M'ie de Scudery en composa un Artamène plus fou que tous les Céladons et tous les Silvandres, qui n'est occupé que du seul soin de Mandane. ■ D'abord, le sévère critique oublie qu'un romancier n'est pas un historien et, en second lieu, il a tort de prendre le Cyrus de MHe de Scudery pour le petit-fils d'Astyage. Sous son nom c'est le grand Condé dans sajeunesse que l'auteur met en scène, et peut-être bien est-ce de là que Bossuet tira l'idée de sa -fameuse comparaison de Cyrus et du prince de Condé lorsqu'il prononça son oraison funèbre. Boileau y mettait delà bonne volonté pour voir un Céladon dans ce portrait : « Cyrus avait ce jour-là dans les yeux je ne sais quelle noble fierté qui semhlait être d'un heureux présage, et il eût été difficile de s'imaginer en le voyant qu'il eût pu être vaincu. Ce prince était d'une taille trèsbien faite; il avait la tête très-belle, et ses cheveux du plus beau brun du monde faisaient mille boucles agréablement négligées qui lui pendaient jusque sur les épaules. Son teint était vif, ses yeux noirs pleins d'esprit, de douceur et de majesté; il avait le nez un peu aquilin, le tour du visage admirable, l'action si noble et la mine si haute, que l'on peut dire assurément qu'il n'y eut jamais d'homme mieux fait que Cyrus. Dès qu'il avait les armes à la main, ou eût ditqu un nouvel esprit l'animait et qu'il devenait lui-même le dieu de la guerre ; son teimjen devenait plus vif, ses yeux plus brillants, sa mine plus haute et plus tière, son action plus libre, sa voix plus éclatante et toute sa personne plus majestueuse. Le -feu divin qui échauffait son cœur et qui brillait dans ses yeux se communiquait à toute son armée et lui donnait une ardeur de combattre qui n'était pas une des moindres causes de sa victoire. Il y avait une activité si pénétrante dans ses regards que, ne les pouvant soutenir, on était contraint de baisser les yeux, tatA la colère le faisait paraître redoutable. «Comment Boileau, qui avoue luimême l'impression que lui fit dans une discussion le regard du prince de Condé, n'a-t-il pas reconnu dans ce portrait" ce jeune prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux, • selon l'expression de Bossuet, qui a utilisé ce morceau? Soit I Mais dès qu'il est en présence de Mandane, le héros s'évanouit, il soupiré en la quittant. La ressemblance n'en est que plus frappante; lisez plutôt ce passage des Mémoires de Mademoiselle : • Quand le duc d'Enghien partait pour l'armée, le désir de la gloire ne l'empêchait pas de sentir la douleur de la séparation, et il ne pouvait dire adieu à Mlle du Vigean qu'il ne répandît des larmes ou même ne perdît connaissance. »
N'ayant pas reconnu Condé dans Cyrus, Boileau ne devait pas non plus retrouver Mme de Longueville. dans Mandane. Et cependant, outre le portrait physique, que de ressemblances morales devaient le guider? Mandane, sans cesse occupée de cérémonies religieuses, se retire souvent parmi les vierges voisines du temple de Diane. Qui ignore les fréquentes retraites de Mme de Longueville chez les carmélites? Les duels de Cyrus pour Mandane ne rappellent-Us pas ceux de Guise et Coligny pour Mme de Longueville? Dernier trait de ressemblance, leur empire à toutes deux s'établit sur les femmes aussi bien que sur les hommes de tout rang.
o Condé et Mme de Longueville, avec leurs amis privilégiés Chàtiilon, La Moussaye, Chabot, sont bien tes principales figures de Cyrus, dit Victor Cousin; mais, avec celles-là, combien encore d'autres figures contemporaines y brillent à des rangs divers! L'aristocratie française, ses grandes habitations, ses mœurs, ses aventures, surtout ses aventures galantes, qui occupaient et amusaient les salons, tout cela a sa place dans le Cyrus. Puis, de proche en proche, le tableau s'agrandit et comprend des personnages dé* différents ordres à qui pouvait manquer la naissance, mais que relevaient le mérite et l'esprit, car l'esprit était alors une puissance reconnue, avec laquelle toutes les autres puissances comptaient, et Mil* de Scudery s'estimait trop, elle et ses pareilles, pour hésiter à mettre des gens de lettres éininents avec les plus grands seigneurs et les plus grandes dames; en sorte qu'on peut dire avec la plus parfaite vérité que le Cyrus embrasse et exprime en ses diverses parties tous les côtés distingués de la société française du xvue siècle. >
Comment, après ces explications, s'étonner de l'immense succès du Cyrus en son temps? Les principaux personnages de cette galerie de portraits, tout le monde les devinait, et les moins importants offraient autant de problèmes dont on cherchait avec passion la solution dans les sociétés élégantes. De nos jours même, au point de vue historique, le Cyrus & une importance considérable, que M. Cousin met eu lumière. Tallemant des Réaux a dit : • Il ne faut chercher dans le Cyrus que le caractère des personnages, leurs actions n'y sont pas. » 11 a eu raison 1 • Il faut distinguer, d'après V, Cousin, les aventures et les portraits. Les aventures sont des fictions mé-
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diocres qui méritent de dormir dans l'oubli plus que séculaire où elles sont plongées; les portraits sont dignes d'être remis en lumière et pour leur valeur historique et pour leur valeur propre. Rien de général ni de vague. On voit bien que ce ne sont pas des types imaginaires inventés à plaisir; une multitude de nuances marquées et suivies avec un art souple et délicat disent assez que ces copies si naturelles ont été prises sur le vif. » Et saisi d'une belle passion, V. Cousin nous promène, flambeau en main, à travers cette galerie de miniatures historiques.
Les portraits du Grand Cyrus ont-ils bien la valeur que leur prête V. Cousin, et cet ouvrage fait-il mieux connaître le xvite siècle, comme il semble le croire, que les documents historiques si riches que nous possédons sur cette époque? Il est permis d'en douter, mais on ne saurait méconnaître la science, l'intérêt et le charme du style qui recommandent cet ouvrageà peu près unique dansson genre. Ce que le Grand Cyrus l'ait connaître à fond, ce n'est pas la société du xvhc siècle, c'est une des sociétés de ce temps, l'hôtel de Rambouillet.
SOCIÉTÉ (archipel de la), groupe d'Iles de l'Océanie. V. Taïti.
SOCIN (Lelio Sozzini, plus connu sous le nom francisé de), célèbre hérésiarque italien du xvic siècle, qui a donné son nom à la grande secte des soeiniens, né à Sienne en 1525, mort à Zurich en 1562. Son père, Mariano Sozzini, jurisconsulte distingué, voulait lui faire étudier le droit. Lelio, studieux et intelligent, eût pu s'y distinguer, selon le vœu de sa famille, qui comptait déjà un certain nombre d'érudits et d'avocats de mérite. Mais la grand courant du siècle l'entraîna, La fièvre avec laquelle tous les esprits d'élite se lançaientalors dans les plus ardentes discussions théologiques lui fit entreprendre l'étude de l'hébreu et du grec, instruments nécessaires de l'exégèse biblique. Soupçonné d'hérésie, quoique fort avantageusement connu, tant par ses mérites que par la réputation de sa famille, il crut prudent de quitter l'Italie ; alors commence pour lui une vie toute semblable à celle 4e tant d'autres réformateurs et hérétiques du xvne siècle, vie d'aventures, d'étude, de voyages, de dangers et de persécutions. Comme la plupart de ses compatriotes et coreligionnaires, il se réfugie d'abord en Suisse ; mais il ne fait qu'y passer, voyant l'impossibilité d'y exposer tout haut sa doctrine sans s'attirer des poursuites. Il parcourut pendant quatre ou cinq ans, fugitif et inquiet, la France, l'Allemagne, les Pays-Bas et même l'Angleterre. C'est vers 1548 ou 1549 qu'il se fixa enfin à Zurich. Il ne tarda pas à inquiéter les réformateurs par ses hardiesses et par ce qu'ils nommaient ses « subtilités curieuses.» Calvin l'exhortait déjà, dans une lettre de la fin de 1551, à les éviter soigneusement, et il exprimait en même temps ses craintes à Bullinger et à d'autres sur 1 instabilité et lu témérité de ce génie italien. « C'est un fait singulier, mais bien certain, dit un savant théologien protestant, qu'en Italie les quelques hommes qui entrèrent dans le mouvement protestant furent beaucoup plus radicaux que partout ailleurs. Partant de ce principe qu'on ne peut regarder comme appartenant au christianisme que ce qui est enseigné clairement dans les Ecritures, ils attaquèrent les dogmes de la Trinité, de la consubstanlialité du Verbe, de la divinité de Jésus, de la satisfaction et de l'expiation, dogmes qu'ils rapportaient à l'influence de la philosophie païenne sur l'Eglise des premiers siècles. C'est dans cette voie, ajoute M. Michel Nicolas, que marcha Soein un des premiers. » Cependant deux causes retardèrent indéfiniment sa rupture avec les théologiens orthodoxes, et en général avec tous ceux qui l'avaient connu : d une part, son érudition, sa science véritable, ses qualités d'esprit et de caractère, ses relations avec tous les hommes les plus distingués de son temps ; d'autre part, la prudence extrême et quelquefois l'apparente docilité avec laquelle il tint presque toujours cachées, sauf a ses intimes, les hérésies hardies qui couvaient dans Sa pensée. Au début de son séjour à Zurich, il avait parlé un peu trop librement; inquiété, dénoncé, accusé, il résolu^ une fois pour toutes de se taire et de se résigner même à toutes les concessions qu'on lui imposerait pour avoir la paix. Une lettre inédite de Bullmger (10 juillet 1555), conservée aux archives de Zurich, nous montre jusqu'à quel point Lelio sut se plier aux exigences de la situation. Bullinger, seul parmi les réformateurs, et malgré les avis réitérés de Calvin et de ses collègues, croyait à l'orthodoxie de Soein. Pressé par ses amis de lui retirer sa confiance, il le fait venir, lui parle vivement des doutes qu'on a sur sa fidélité. Lelio s'étoiine, proteste. Bullinger saisit l'occasion, le prend au mot dans toutes ses déclarations d'orthodoxie, et, le sommant de consigner par écrit tout ce qu'il vient de lui dire, il lui présente une confession de foi des plus triuitaires et lui demande d'y apposer sa signature. C'est ainsi que fut écrite cette étrange confession de foi contenant presque la liste de tout ce que Socin ne croyuit pas. Elle se trouve dans les mêmes archives' de Zurich (artn. B, vol. 25). Le seul point où Lelio y défende, quoique timidement, ses opinions, c'est la question du supplice des hérétiques.
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Bullinger essaye en vain de lui faire dire qu'il l'approuve, et Lelio se tire de cet épineux débat par des phrases comme celle-ci : « 11 ne faut user que des armes chrétiennes et apostoliques contre ceux qui n'attaquent que les droits et les paroles du Christ ou des apôtres, » Si satisfaisant que dût être ce succès pour Bullinger, il ne rassura pas les autres réformateurs. Jules de Milan écrit à Bullinger : « Tant mieux si Lelio est sincère. Mais on aura bien de la peine à nous faire douter de ce que nous avons vu ; » et là il lui révèle un fait très-important et trop peu remarqué par les biographes, c'est due Lelio avait sucé te venin de l'hérésie à 1 école du célèbre et habile Sicilien Camillo Renato (v. ce nom). Toutes les doctrines attribuées à Socin et qui vont, quelques années plus tard, constituer le socinianisme (v. socinien) viennent de Camillo Renato, ont été enseignées fiar lui clandestinement à Chiaveuna, ou Leio s'est glorifié du titre de disciple de Renato et où le théologien Maynard en fit l'objet d'une vive critique Sous la forme de confession de foi. Il paraît que, tout en gardant une extrême circonspection à Zurich, Lelio faisait au sein de sa propre famille et dans un cercle intime d'amis et de compatriotes une propagande assez active pour qu'il en transpirât quelque chose, car, à chaque instant, de nouveaux avis informent Bullinger, Bèze, Calvin des hérésies de Lélio. Eu 1554, quand parut, sous le pseudonyme bizarre de Martinus-Bellius, la célèbre Farrago, en faveur de la tolérance, ou Traicté des hérétiques, les soupçons tombèrent immédiatement sur Lelio. Théod. de Bèze prétend même avoir su de source certaine qu'il était un des trois auteurs de ce terrible libelle et qu'il avait très-activement collaboré avec Curione et Castellion. Quelques-uns ont même imaginé que le nom de Bellius était choisi par contraste avec celui de Socin (Sozzino, laid) ; mais ce n'est là qu'une conjecture des plus douteuses.
Quoi qu'il en soit, Lelio Socin était bien connu, malgré toutes ses ruses, pour un dangereux hérétique quand il quitta la Suisse, après la mort de son père, pour aller chercher un refuge en Pologne (1559). Fort bien accueilli par Sigismond II, dont l;i protection le mit hors de danger, il parla plus librement aux nombreux amis et coreligionnaires qu'il trouva en Pologne et y jeta les premiers germes de ce qui fut plus tard l'Eglise des antitriiiitaires, connus sous le nom de Fratres Polûni. Ayant pu, grâce à un sauf-conduit de Sigismond, aller recueillir en Italie la succession de son père, il revint s'établir à Zurich. Sa famille fut, à cette même époque, victime de persécutions suscitées par 1 inquisition et qui la dispersèrent en Allemagne et en France. Lelio garda des relations avec quelques-uns de ses parents, principalement avec un jeune neveu alors réfugié à Lyon et qui devait être le célèbre Fauste Socin. Sauf cette correspondance et quelques écrits théologiques restés en portefeuille, Lelio sembla rester à Zurich dans le plus grand repos et chercher même à se faire oublier. Du moins parvint-il à se faire aimer pour sa science et pour son caractère bienveillant. Il mourut, âgé seulement de trente-sept ans, le 16 mai 1562. « Il est probable, dit M. Nicolas, que, s'il n'était pas mort dans la force de 1 âge, il aurait exercé une action profonde dans ie monde religieux parmi les protestants ; il aurait, dans tous les eus, imprimé une plus forte impulsion à ses doctrines théologiques. » Les seuls ouvrages que nous ayons de Lelio Socin sont deux traités théologiques, De sacramentis et De resufrecliotte corporum, qui se trouvent avec les œuvres de son neveu. On trouve, en outre, quelques opuscules indiqués dans la Bibliothèque des antitrinitaires et auxquels des contemporains semblent même faire allusion; mais ils sont ou perdus ou peu authentiques et, du reste, de peu de valeur. C'est par erreur que plusieurs bibliographes et même la Bibliographie gênérale an Didot attribuent à Socin, sous le titre ' de Dialogus inter Caluinum et Vuticanum, le : bel ouvrage plus connu sous le nom de Contra UbeUum Caloini, c'est-à-dire un des plus I énergiques plaidoyers qui aient jamais été écrits en faveur de la liberté de conscience. Ce Dialogue est de Castellion. Fauste Socin, qui l'a publié en 1612, le donne comme œuvre de Castellion, et, ce qui est péreiïiptoire, le manuscrit de ce Dialogue se trouve encore aujourd'hui à la bibliothèque de l'Antisittium de Bâle, de la main de Sêb. Castellion. V, ce mot.
SOCIN (Fauste), neveu du précédent et son disciple, né à Sienne en 1539, mort à Luclavie (Pologne) en 1604. Il réprit l'œuvre do Lelio et la poussa plus loin que n'avuit fait celui-ci, dont la tâche fut interrompue par une mort prématurée. Orphelin presque en bas âge, Fauste fut élevé dans la maison d'un de ses oncles. Il eut avec Lelio deux points de ressemblance : comme lui, il étudia pour être jurisconsulte, et, comme lui, il se passionna pour les questions théologiques. En 1559, l'inquisition menaça les Sozzini, qui se hâtèrent de partir; Fauste les suivit, et il se trouvait à Lyon quand la nouvelle de la mort de Lelio lui parvint. Aussitôt il se rendit à Zurich, où il recueillit religieusement les papiers laissés par celui dont il allait continuer la tâche. Bientôt après, il put rentrer en
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Toscane, ou le duo l'accueillit convenablement. Il passa douze années à Florence, et si, dans cette période, il s'occupa de théologie, ce fut en secret. Fauste pouvait alors avoir une existence paisible et assurée; mais il lui était difficile de renoncer a répandre les doctrines de son oncle, qu'il s'était assimilées. Aussi le voyons-nous un beau jour, en 1574, partir sans prendre congé du grand-duc, qui se fût très-probablement opposé à cette expédition aventureuse. A Bâle, où il séjourna trois ans, Socin eut des polémiques religieuses si vives qu'il dut quitter ia Suisse. Mandé en Transylvanie , il fut opposé à Davidis
3ui soutenait « qu'il n'était pas convenable e prier Jésus du moment qu'on ne le tenait pas pour égal à Dieu. » En 1579, il se rendit en Pologne, où les antitrinitaires avaient des Eglises; il s'efforça de réunir toutes ces Eglises dissidentes, mais il échoua et ne put en faire partie lui-même, parce qu'il refusa de se soumettre à un second baptême. « Renonçant dès lors à son dessein, il vécut à l'écart ; mais il se déclara l'ami de toutes les communautés, et prit leur défense contre leurs ennemis. Cette conduite lui acquit une influence considérable sur l'esprit des antitrinitaires, et ses écrits eurent auprès d'eux une grande autorité. »
Catholiques et protestants se liguèrent contre le socinianisme.
Les orthodoxes, quand ils "ne peuvent pas vaincre leurs adversaires par le raisonnement, ont recours aux moyens les plus déloyaux pour les abattre; c'est ce qu'on fit à l'égard de Socin. On le dénonça comme auteur d'un écrit contre les droits dus princes, écrit qui datait de sa jeunesse. « l.a lectura de cet ouvrage aurait seule suffi pour confondre les délateurs; mais on ne le lut pas et on dirigea des poursuites contre son auteur. » Socin se vit alors réduit (1583) à se cacher dans les terres d'un seigneur polonais, Christophe Morsztyn, un de ses disciples, dont il épousa la tille. Quatre ou cinq ans après, Kauste perdit une épouse dévouée, et, par surcroît de malheur, on le dépouilla de ses domaines en Italie. Jusqu'alors il avait été couvert par la protection de François do Médicis, duc de Toscane, mais tous ses biens furent confisqués à la mort dé ce prince et il se trouva sans resssource aucune. Socin supporta avec sérénité ce revers de fortune.
En 1587, il retourna à Cracovie et, l'année suivante, il assista au synode de Brzese, où les unitaires consommèrent leur union et se constituèrent en Eglise. Cependant la rage des orthodoxes était à son comble. En 1598, ils déchaînèrent la populace de Cracovie contre Socin. On l'arracha demi-nu de son lit, où le retenait la maladie, on le traîna dans les rues et, sans un professeur qui parvint à l'arracher des mains de ces forcenés, il eût été massacré. On pilla sa maison, on brisa ses meubles et on dévasta sa bibliothèque. Il ne regretta de tout cela que ses écrits, et surtout son Traité contre les alitées, qu'il aurait voulu pouvoir « racheter au prix de son sang » et qu'il mettait' au-dessus de tous ses autres ouvrages. Voulant éviter d'autres outrages, il se retira chez un ami (Abraham Blonski),au village de Luclavie, et y mourut âgé de soixante-quatre ans. Fàusto Socin na laissa qu'une 1111e, qui devint la femme d'un seigneur polonais. Ses principaux ouvrages sont : A uctoritates sacras Scriptural (Cracovie, 1588, in-8"; Steint'urt, 1611, in-8°), avec des additions de Vorsiius; De Jesu Christo servatore (Baie, 1594, iu-4°), réfutation des opinions de Covet sur la rédemption ; Christianse retigionis brêvissima institutio (Bile, 1604, in-8u), catéchisme inachevé de ia doctrine sociuienne; Prsiecliones théologies (Bâle, 1609-1629, in-4»); De statu primi hominis ante lapsum (Bâle, 1610, in-8«5, contre Pucci, de Florence. Ces écrits théologiques et d'autres encore forment les tomes I et It de la Bibiolheca frairum polonorum (Irenopolis [Amsterdam], 1656, 8 vol. in-fol.).
SOCINIANISME s. m. (so-si-ni-a-ni-sine — rad. socinien). Hist. relig. Hérésie des parti-' sans de Socin, qui rejetaient la trinité et particulièrement la divinité de Jésus-Christ : Plusieurs pasteurs de Genève n'ont d'autre religion qu'un socinianisme pur, rejetant tout ce qu'on appelle mystères. (D'Alemb.)
— Encycl. V. SOCINIEN.
SOCINIEN, IENNE adj. (so-si-ni-ain, i-è-ne — du nom de Socin). Hist. relig. Qui a rapport au socinianisme ou h ses adhérents : Doctrines SOCINIENNES. Secte SOC1N1ENNE.
— Substantiv. Adhérent du socinianisme :
Les marcionites sont les précurseurs des SO- CINIENS. (BoSS.)
— Encycl. l.a secte des sociniens fut fondée par Lelio Socin (1562) et développée par son neveu Fausto Socin (,1603).
Le principe fondamental des sociniens est celui du protestantisme : la Bible seule base de la foi individuelle. Le seul Symbole qu'ils admettent est le Symbole desapotres, et encore Tinterprètent-ils, en ses points fondamentaux, d'une manière fort peu conforme à l'ancienne orthodoxie. Essentiellement pratiques, ils ont toujours évité les spéculations métaphysiques, ils se sont appliqués de préférence à l'interprétation de 1 Ecriture sainte, sous la direction de la saine raison, dont ils n'ont cessé do revendiquer les droits avec
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énergie. Quant à la dogmatique des sociniens, elle se résume dans cette formule : Christ est notre médiateur. C'est par lui Beul que l'homme, incapable depuis sa chute de comprendre Dieu et de connaître sa volonté, trouve le chemin de la vie éternelle, parce
Sue Jésus seul lui a révélé la volonté divine, ésus n'est, il est vrai, qu'un homme, mais destiné de toute éternité a remplir le rôle de médiateur, il porte, en vertu de ce décret de Dieu, le nom de Dieu et il est digne des honneurs divins. C'est ici un point essentiel de la doctrine des sociniens purs, comme le prouve le sort de F. Davidis, qui fut persécuté par Fauste Socin pour avoir nié qu'il fallût invoquer le Christ, et qui mourut même en prison en 1579. Mais si les sociniens, qui s'en tiennent à la théorie de Socin, adorent sans hésiter Jésus comme Dieu, il faut bien se garder de croire qu'ils le placent au même rang que le Père. Ils soutiennent qu'il n'a pas réuni en sa personne la nature divine et la nature humaine, parce que deux natures, dont chacune constitue par elle-même une personne, ne peuvent se réunir en une unité, surtout quand elles possèdent des propriétés contradictoires, quand l'une est immortelle et l'autre mortelle, l'une infinie et lautre finie. Ils ne contestent pas d'ailleurs qu'il n'ait été conçu miraculeusement dans le sein d'une vierge et qu'il n'ait reçu de Dieu une sagesse infiniment supérieure a celle des autres hommes, pour révéler à ses frères la volonté divine, et leur donner en sa personne un modèle de toutes les vertus.
Quant au Suint-Esprit, loin de le considérer comme une personne, les sociniens ne voient en lui qu'une force divine, agissant dans les fidèles et les sanctifiant. Quelquesuns, cependant, parmi ceux qu'on appelle les unitaires d'Angleterre, regardent le Saint- Esprit comme une créature de Dieu, comme un ange.
Du vivant même de Socin, un dissentiment s'était élevé parmi les sociniens au sujet du culte à rendre au Christ. Il avait enseigné que Jésus doit être un objet d'adoration en . ce sens qu'on adore Dieu en sa personne ; nous avons dit qu'il persécuta F. Davidis pour avoir soutenu le contraire. Quelques sociniens n'en persistèrent pas moins à refuser d'adorer Jésus, parce qu'ils n'admettaient pas, comme Socin et le plus grand nombre de ses disciples, la naissance surnaturelle du Sauveur. De là la division des sociniens eu i adorants » et mon adorants. »
Quelle que soit, d'ailleurs, la diversité des opinions des sociniens touchant l'origine plus ou inoins miraculeuse du christianisme, ils sont tous d'accord sur la divinité de la révélation chrétienne ; mais, loin de tirer les preuves de cette divinité des miracles et des faits surnaturels sur lesquels l'orthodoxie base sa démonstration, les sociniens basent la leur sur l'excellence de la doctrine. C'est sur le contenu même de l'Ecriture que Socin et ses disciples fondent l'autorité absolue de la Bible, autorité qu'ils prétendent, d'ailleurs, parfaitement concilier avec les exigences de la raison, au moyen d'une exégèse fort arbitraire, à la vérité. Cette preuve « interne, » que la théologie doit à F. Socin, est devenue la preuve favorite des protestants, tandis que la preuve « externe, » la preuve par les miracles, est restée la preuve préférée des théologiens catholiques. Locke lui-même, dans son Christianisme expérimental, reprend la démonstration donnée par les premiers sociniens, et s'efforce de prouver que le christianisme n'est au tond que le culte raisonnable et moral de la divinité, et que, pour so fonder, se propager et s'établir partout, ce culte a eu besoin d'une intervention de la sagesse divine.
Les sociniens admettent donc que la révélation est bien divine, et que celte révélation se trouve dans les saintes Ecritures; mais, contrairement à la tradition orthodoxe, ils se refusent à admettre que toutes les Ecritures soient cette révélation. Sans doute Sooin et ses disciples croient que les livres saints ont été écrits sous l'influence du Saint- Esprit; mais, d'un côté, nous avons vu que l'Esprit n'est pas pour eux une personne divine, et, en second lieu, ils bornent l'inspiration aux choses essentielles, et reconnaissent sans scrupule que diverses erreurs ont pu se glisser dans les récits bibliques, sans que ces erreurs nuisent en rien à la véracité des auteurs ou à la vérité des points fondamentaux.
D'une inspiration ainsi limitée à l'inspiration ■ littérale » admise par les catholiques et les calvinistes, il y a loin; et de cette différence dans la manière d'entendre 1 inspiration découle une grande différence dans la vertu attribuée aux Ecr.tnres. Pour les sociniens, la Bible n'a qu'une influence naturelle et morale. C'est la sublimité des doctrines qui provoque notre adhésion, et non pas une action spéciale de Dieu.
Une inspiration ainsi limitée amena les sociniens à proclamer la liberté d'examen. Si tout, en effet, n'est pas également inspiré de Dieu dans les Ecritures, chacun doit appliquer sa raison à chercher l'élément divin dans les paroles écrites ; et comme ce qui semble divin à un homme peut ne pas le paraître à un autre, il s'ensuit la nécessité du libre examen et de la tolérance réciproque.
Sur la question de la prescience divine, les sociniens sont franchement hérétiques.
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Ils nient résolument la prescience divine par rapport aux actes libres des êtres raisonnables, comme étant impossible, incompréhensible et inconciliable avec la liberté des êtres volontaires.
Autre difficulté théologique touchant les attributs de Dieu, et tranchée par les sociniens d'une manière assez originale, quoique moins radicale. Les Pères et les docteurs de l'Eglise ont toujours cherché, et avec un égal insuccès, à concilier la bonté ou la miséricorde infinie de Dieu avec sajustice vindicative, dont parlent fréquemment les Ecritures. Les sociniens tranchent la difficulté en refusant d'admettre que la justice de Dieu soit une justice vindicative. D'après eux, la justice n exige pas que l'Etre suprême châtie nécessairement et toujours le pécheur ; il suffit qu'il ne fasse d'injustice à" personne et qu'il n exerce pas des châtiments trop sévères et disproportionnés. S'il fallait que Dieu punit toujours le péché, il ne jouirait pas d'une liberté absolue et ne serait pas parfait.
Les sociniens sont divisés sur la question de la création. Un certain nombre d'entre eux partagent l'idée catholique et calviniste que Dieu a véritablement créé le monde, c'est-à-dire l'a formé de rien; mais la plupart admettent l'opinion formulée avant eux par Origène et défendue depuis par d'illustres
Philosophes allemands, à savoir que Dieu est architecte du inonde, l'organisateur de la matière, qu'il renouvelle et transforme incessamment à sa guise, comme le potier façonne l'argile. Ils se basent, pour soutenir cette opinion, et sur le vieil adage Ex nikilo nihil, et sur le sens du mot hébreu barnh, qui se trouve dans le premier verset du premier chapitre de la Genèse, que l'on traduit ordinairement par fit ou créa : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre, • et qui ne signifie pas tira du néant, mais plutôt prépara, parfit, produisit, dans le sens où on emploie ce mot pour désigner les productions d'un artiste.
Les sociniens n'attribuent point au péché d'Adam l'importance que lui donnent les catholiques,et même la plupart des protestants ; ils refusent de croire au péché originel. Ils ne pensent pas que la mort ait été infligée à l'homme en punition du péché d'Adam et d'Eve ; ils ne la considèrent que comme un tribut nécessaire que nous devons payer à la nature.
, Le dogme de l'expiation, delarémissîon des péchés des hommes par le sang de J ésus-Chrjst est également rejeté par les sociniens; ce dogme a trouvé parmi eux d'habiles et éloquents adversaires. Fauste Socin, le premier, avait protesté contre une doctrine qui lui semblait reposer sur une contradiction évidente et renverser toutes nos notions du juste et de l'injuste. « Satisfaction et rémission des péchés s'excluent, dit- il; celui qui a reçu satisfaction complète ne pardonna pas; celui qui a reçu un équivalent ne remet pas la dette. » lin créancier payé n'est pas, en effet, bien généreux en ne réclamant pas ce qu'on ne lui doit plus. Les sociniens affirment quo la rédemption consiste uniquement en ce que Jésus, par ses enseignements et son exemple, a montré aux hommes le chemin de la vertu, qu'il leur a promis le pardon des péchés et la vie éternelle, sous la condition qu'ils s'amenderaient et qu'il a confirmé cette promesse par sa mort et par sa résurrection. Ainsi, les sociniens attachent une importance capitale aux oeuvres, qu'ils placent avec saint Jacques, et contrairement à ce qu'enseigne saint Paul, bien au-dessus de la foi. Avec de pareils principes, il est impossible qu'ils attachent autant d'importance que les Eglises luthérienne et catholique à la repentance tardive; aussi soutiennent- ils qu'à moins d'un miracle l'homme ne saurait se convertir k l'article de la mort.
Contrairement à la théorie calviniste de la grâce particulière et delà prédestination, les sociniens enseignent, comme les quakers, les arminiens et une foule d'autres sectes , la grâce universelle et accessible à tous; ils croient que les forces naturelles de l'homme sont suffisantes pour sa régénération, moyennant les secours que Dieu lui accorde; ils admettent donc une vocation générale et absolue, n'attribuant d'ailleurs à la grâce qu'une force morale que la volonté est libre de subir ou non.
Le baptême et la communion, seuls sacrements qu'ait conservés le protestantisme, ne sont, pour les sociniens, que de simples cérémonies extérieures au moyen desquelles les chrétiens manifestent leur foi et se distinguent des sectateurs des autres religions. Ils n'attachent aucune vertu régénératrice au baptême, parce qu'ils n'admettent point le péché originel; ce qui, pour Calvin, est une condition sine gua non de salut n'est conservé par eux que comme un rite innocent; la cène est une commémoration pure et simple du dernier repas de Jésus.
La théorie des sociniens sur la vie future est assez vaguement développée dans les écrits de leurs premiers théologiens. Il est permis de croire que ce point leur a paru être du domaine de 1 appréciation individuelle et l'un de ceux sur lesquels on ne peut faire que des hypothèses. Nous devons mentionner cependant la théorie émisé au xviii* siècle par J. Heyn, pasteur à Werder, et par plusieurs sociniens, touchant l'état de l'àme après la mort. Ces théologiens adoptèrent la
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théorie connue sous le nom de psychopannychie ou sommeil des âmes après la mor{. D'après cette théorie, professée dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, reproduite àlaRéformation par les anabaptistes, partagée en dernier lieu par le Genevois Bonnet et par l'Anglais Cudworth, les âmes meurent ou sommeillent après la mort et ressusciteront avec le corps au jugement dernier. Mais les corps ressuscites différeront essentiellement de ceux de la vie présente; l'âme réveillée arrivera au jugement dernier avec un corps tout neuf. Quel sera son sort? Les sociniens sont d'avis, comme les autres chrétiens, que les bons seront récompensés et les méchants punis. Les bons verront leur âme s'épurer et s'embellir pendant l'éternité, et les méchants, châtiés par la vue et la honte de leurs péchés, éprouveront des souffrances horribles. Mais, avec Origène, Clément d'Alexandrie, Grégoire de Nysse et plusieurs autres illustres Pères, ils pensentque,iechâtimentayant pour but unique l'amendement du coupable, il cessera dès que ce but sera atteint; les damnés finiront par s'amender; les démons et Satan même ne sont point exclus de l'espérance du salut.
Les sociniens ont encore aujourd'hui de nombreuses Eglises en Transylvanie. Les sociniens d'Angleterre et d'Amérique sont plus spécialement appelés unitaires. La plupart sont arrivés au point où tend évidemment le socinianisme, au théisme chrétien , qui est aussi la croyance des libéraux de l'Eglise protestante française. Les célèbres théologiens américains Th. Parker et W. Channing furent les chefs des unitaires ou sociniens des Etats-Unis.
SOCIOLOGIE s. f. (so-si-o-lo-jî — de société, et du gr. logos, discours). Science des questions politiques et sociales : La socioloqib est la philosophie de l'histoire mise à l'état de science. (L. de Ronchaud.)
— Encycl. Le mot sociologie est nouveau et a été introduit par l'école positiviste; mais la chose n'est pas nouvelle. En effet, la sociologie est la science de la société ; or, la société c'est l'homme, et il y a longtemps que l'homme a commencé à s'occuper ce luimême.
La sociologie s'identifie, au moins pour une part, avec la science que certains écrivains ont appelée la philosophie de l'histoire et d'autres l'histoire générale et philosophique. L'histoire proprement dite raconte simfilement les faits, avec leurs circonstances, eurs causes et leurs résultats; mais elle s'attache surtout à ceux qui intéressent, non pas des individus seulement, mais des sociétés. Tant qu'il n'y a que des sociétés trèspetites, elles sont nécessairement très-nombreuses. Alors l'histoire, même ordinaire, n'est guère possible. D'abord un tel état de l'humanité est incompatible avec la richesse, les lumières et le loisir. Il suppose aussi des moyens d'expression et de transmission trèsgrossiers et très-imparfaits. Par conséquent, les historiens manquent. Ainsi, ce fait mému qu'il y a des historiens suppose l'existence do quelque société plus étendue qu'une famillo et même qu'une tribu ou un clan, et possédant déjà quelque richesse et quelque civilisation. Après l'histoire particulière, qui fut d'autant plus compliquée que les diverses sociétés furent plus nombreuses, on vit apparaître l'histoire générale et philosophique. Celle-ci, au lieu de raconter seulement les faits propres à tel ou tel groupe, s'occupa des états et des changements qui sont possibles dans tout groupe, duns toute société. Telle est, par exemple, la théocratie, considérée dans sa nature, ses causes et sou influence bonne ou mauvaise; telles sont les différentes formes du gouvernement laïque, la guerre et la paix, la division du travail poussée plus ou moins loin, la liberté plus ou moins grande laissée à 1 exercice des différentes professions, ainsi qu'au commerce tant intérieur qu'extérieur; les différentes manières de former le revenu de l'Etat, co qui comprend les questions d'impôts et d'autres questions financières; tels sont enfin les différents modes d'assistance publique. L'histoire philosophique fait connaître, non-seulement la nature de ces faits, mais encore leurs lois, c'est-à-dire les causes qui les produisent et les résultats qui s'ensuivent d'une manière constante. Or, comme ces faits intéressent des sociétés entières, et non pas des personnes isolées, comme les lois en vertu desquelles ils se passent sont communes it toutes les sociétés, quelsque soientle temps et le lieu, la science qui s'en occupe n'est pas autre chose que la sociologie.
Ce que nous venons de dire de la philosophie de l'histoire est pareillement applicable à l'économie politique, qui n'est évidemment qu'une branche de la sociologie. Cependant Auguste Comte affichait un profond dédain pour les travaux des économistes, à qui il reprochait de considérer trop exclusivement lo seul point de vue de l'activité matérielle.
Selon Auguste Comte, l'histoire de la société se ramené à celle de l'esprit humain, et celle-ci se résume dans cette grande loi, quo, dans un genre quelconque de spéculation, l'intelligence passe successivement par les trois étais théologique, métaphysique et positif.
Dans l'état théologique, un phénomène est regardé comme expliqué quand il est attribué
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h la volonté d'un dieu, c est-à-dire d'un être personnel assez puissant pour le produire. Dans l'état métaphysique, l'homme s'explique les phénomènes par des abstractions personnifiées, par des principes généraux auxquels il se persuade que tous les êtres de la nature sont soumis. Ainsi, par exemple, les mouvements des astres, circulaires en apparence, étaient tels, parce que les mouvements circulaires étant les plus parfaits de tous se trouvaient convenir aux astres mieux que tous autres mouvements. Dans l'état positif enfin, l'homme regarde un phénomène comme suffisamment expliqué quand il est renfermé dans un fait général, ou plutôt quand il peut se déduire d'une loi, qui n'est
?[ue la généralisation d'un grand nombre de aits particuliers.
Le fétichisme a été la première forme religieuse des sociétés naissantes; peu à peu il s'est transformé en astrolâtrie, et dès lors on vit apparaître les castes sacerdotales; jusque-là, il n'y avait pas eu d'autres prêtres que des magiciens ou des sorciers. Après le culte des astres, on vit naître le polythéisme, puis enfin le monothéisme, qui est aujourd'hui la religion dominante chez presque tous les peuples civilisés. A chacune de-ces formes qu'a successivement adoptées l'esprit religieux des masses correspondent des évolutions spéciales, des progrès de natures diverses dans les sciences, dans les arts et dans les mœurs.
Les premières associations ont été organisées pour la guerre, jamais pour le travail ni pour la production, et la conquête fut longtemps le but principal que se proposaient d atteindre ceux qui dirigeaient ces associations. Far la conquête les sociétés s'étendent et deviennent de grands empires, où les vaincus se livrent au travail et contractent des habitudes industrielles qui ne peuvent naître que de cette manière, car tout travail régulier inspire à l'homme primitif une aversion naturelle qui ne peut être vaincue que par une nécessité impérieuse et continue. La guerre se transforme ensuite et devient surtout défensive, bien que l'esprit de conquête se réveille de temps en temps par l'ambition des princes ou des chefs militaires. Butin tout fait prévoir que, dans un avenir qui ne peut être très-éloigné, l'activité militaire disparaîtra et sera remplacée par l'activité scientifique et industrielle. "
C'est au sein du polythéisme romain que se réalisa complètement la notion de patrie ; jusque-là les affections humaines ne s'étendaient guère au delà de la famille , et la patrie ne fut qu'une famille agrandie. Quand Rome eut conquis le monde, la patrie devint en quelque sorte l'humanité tout entière, et les philosophes, c'est-à-dire ceux qui ont pour mission de chercher dans l'étude des faits passés et présents les moyens de préparer les progrès futurs , ont pu rêver une religion de l'humanité fondée sur la solidarité universelle.
Le catholicisme, dont le véritable fondateur, selon Auguste Comte, fut saint Paul, se distingua surtout du polythéisme en ce qu'il s'efforça de systématiser la morale et d'instituer une discipline rationnelle. Toutes les religions antérieures s'occupaient fort peu de inorale; elles n'enseignaient d'autres devoirs que ceux qui constituaient le culte qu'il fallait rendre aux dieux pour détourner leur colère ou pour en obtenir des faveurs ; les prêtres chrétiens, tout en prescrivant aussi des devoirs purement religieux, donnaient une grande place à l'enseignement des devoirs qu'on pourrait appeler humains et qui se résumaient en cette formule admirable : « Aimez-vous les uns les autres comme des frères, car vous êtes tous les enfants du même Dieu. « Ce principe de l'amour mutuel ou de la charité, dans le langage des théologiens, n'était pas nouveau sans doute; plusieurs philosophes de l'antiquité l'avaient déjà formulé; mais ce qui était nouveau, c'était de voir les prêtres l'enseigner à tous, aux riches comme aux pauvres, aux puissants comme aux faibles, du haut de la chaire chrétienne. On n'avait jamais vu non plus les prêtres des anciennes religions discuter l'existence de leurs dieux, l'appuyer sur des raisonnements, sur des preuves, dire aux peuples qu'avant de croire ils devaient savoir pourquoi ils croyaient. Il est vrai que les docteurs chrétiens, après cet appel fait à la raison des fidèles, rabaissèrent ensuite la raison en disant qu'elle devait se soumettre à la foi en ce qui regarde les mystères ; mais il faut pourtant reconnaître qu'en soumettant à la raison l'examen des preuves fondamentales de la religion ils jetèrent peut-être les semences de tous les progrès futurs que devait accomplir l'humanité, même lorsqu'elle viendrait à se séparer d'eux et à. rejeter leurs dogmes.
Jusqu'ici, la société est restée dans l'état theolo^ique. C'est au xiv° siècle qu'elle entra dans l'état métaphysique. Les preuves alléguées par les thèologieus pour soutenir leurs dogmes particuliers sontde nouveau soumises à un examen sévère; on les trouve insuffi- . santés et l'on proclame hautement le droit absolu de libre examen; on proteste contre l'obligation imposée à la raison de se soumettre a la foi sur les dogmes particuliers. L'affranchissement de la Hollande et la révolution anglaise conduisirent bientôt à compléter le droit de libre examen par les principes de la
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souveraineté populaire et de l'égalité sociale, que Rousseau formula avec une grande force logique dans son Contrat social et que la grande Révolution française essaya de mettre en pratique.
Qe- l'état métaphysique, qui ne permet de fonder rien de définitif, parce qu il est luimême basé sur l'idéal, et non sur le réel, la société doit passer enfin à l'état positif, dont Auguste Comte s'est posé comme le grand révélateur, V. POSITIVISME.
SOCIOLOGIQUE adj. (so-si-o-lo-ji-ke — rad. sociologie). Qui a rapport à la sociologie.
SOCKMAT n. m. Sorte de verroterie de traite que l'on vend aux indigènes de la Sénégambie, et en général à tous les peuples sauvages.
— Encycl. Dans la Sénégambie, le sockmat a un usage particulier : comme c'est une des verroteries les moins coûteuses, les femmes s'en font des ceintures d'une pesanteur énorme, qui atteint quelquefois 10 à 12 kilogrammes. Les riches entremêlent le sockmat de morceaux de faux ambre. Cette ceinture est une des parties indispensables du vêtement des Sênégambiennes. Un mépris, dont la cause est assez bizarre, s'attache aux femmes qui n'en portent point.
SOCLE s. m. (so-kle — du lat. socculus, soulier, d'où l'acception de base, piédestal. Comparez seuil, du latin solea, soulier. Le latin socculus est lui-même un diminutif de soccus, soulier, chaussure, lequel appartient peut-être à la même famille que le sanscrit koçi, kôshi, soulier, sandale; persan kaws h, arménien goshig ; ossète kochugi, soulier d'écorce; gothique skohs, soulier; anglo-saxon scoh, Scandinave skâr , ancien allemand scuoh, etc. Ce nom est important, parce que le sanscrit kàçî désigne proprement, comme kôça, une graine, une enveloppe, un fourreau, etc. Cela prouve que l'ancienne chaussure ne consistait pas seulement en une semelle attachée sous le pied, et qu'elle devait ressembler, pour la forme, à notre soulier ou à notre botte). Archit. Partie ordinairement cariée sur laquelle repose un édifice ou une colonne: Les colonnes de chêne qui soutiennent toute la charpente sont placées à des distances égales sur des socles de roche. (Volt.)
— Par anal. Sorte de petit piédestal sur lequel on pose des bustes, des vases, des pendules, etc. : Socle de palissandre. Socle de marbre.
— Encycl. Archit. Le socle présente un empâtement plus ou moins prononcé, suivant que le monument qu'il supporte doit avoir un certain air de majesté ; c'est lui qui reporte sur les fondations la pression produite par la charge supérieure ; il doit donc être établi avec les matériaux les plus résistants et avoir, en outre, une surface de base suffisante. Le socle se dessine toujours par une saillie ; dans l'architecture grecque et romaine, son profil est toujours horizontal; dans l'architecture romane, il est taillé à 45 ou à 60 degrés; dans l'architecture gothique, le profil du socle est souvent une moulure tracée de manière à ne pas laisser d'angles saillants pouvant blesser les passants; pendant cette période, l'assise du socle accuse le niveau du sol extérieur. Dans les ordres d'architecture, les dimensions des socles des piédestaux et des colonnes sont les suivantes, en prenant les saillies sur le nu du dé pour les premiers et sur le nu de la partie inférieure du fût pour les seconds.
îo Pour le dorique grec, où la base du piédestal comporte deux socles : premier socle, hauteur 3,9 parties et saillie 3,5 parties; deuxième socle placé sur le sol, 7,8 parties pour la hauteur et 4,33 parties pour la saillie.
2» Pour le toscan: socle du dé, 3,12 modules de hauteur ; socle de la base du piédestal, hauteur 10 parties, saillie 8 parties.
3° Pour le dorique romain : socle de la base de la colonne, hauteur 12 parties, saillie 10 parties; socle du dé, 3,21 modules de hauteur; premier socle du piédestal, 8 parties de hauteur et 10 de' saillie; deuxième socle, 5 parties de hauteur et 8 de saillie.
4» Pour l'ionique : socle de la base de la colonne, 12 parties de hauteur et 14 parties de saillie; socle du dé, 4,255 modules de hauteur; socle de la base du piédestal, hauteur S parties et saillie 16 parties.
5° Pour le corinthien : socle de la base de la colonne, 12 parties de hauteur et 14 parties de saillie; socle du dé, 1,34 modules de hauteur; socle de la base du piédestal, g parties de hauteur et 16 parties de saillie.
go Pour le composite : socle de la base de la colonne, 12 parties de hauteur et 14 parties de saillie ; socle du dé, 4,355 modules de hauteur; socle de la bise du piédestal, hauteur 8 parties, saillie 16 parties.
Nous rappellerons que le module est l'unité de mesure et qu'il est égal à un demi-diamètre de la colonne. Ce module se divise en 24 parties pour le dorique grec, le toscan et le dorique romain, et en 36 parties pour l'ionique, le corinthien et le composite.
SOCLETIÈRE s. f. (so-kle-tiè-re). Pêche.
Filet de fil pour prendre les sardines.
SOCO s. m. (so-ko). Ornith. Echassier du genre héron, qui habite le Brésil et la Guyane : Le soco est plus gros que notre héron. (V. de Bomare.)
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SOCO, rivière de l'Amérique centrale, dans file de Saint-Domingue. Elle prend sa source au N. de Seybe, coule au S.-S. et se jette dans la mer' des Antilles, à 87 kilom. E. de San-Domingo, après un cours de 50 kilom.
SOCOLETTE s. f. (so-ko-lè-te). Jeune fille élève du conservatoire de Rome.
SOCOIIRO, ville de l'Amérique du Sud, dans la république de la Nouvelle-Grenade, chef-lieu de la province de son nom, à 260 kilom. N.-O. de Bogota, sur le Suarez, sous un climat chaud et malsain; 12,000 hab. Fabrication d'étoffes de coton, chapeaux de paille, teintureries. Ville mal bâtie et mal pavée.
SOCORRO (province de), division administrative de la république grenadine. Elle occupe la partie centrale de l'ancien département de Boyaca, entre les provinces de Pamplona au N., de Tunja et de Casanare au S. Le sol est fertile et riche en mines d'or, de fer et de cuivre. La population de cette province est évaluée à 140,000 hab.
SOCOTORA, la Dioscoridis insula des anciens, lie de l'océan Indien, à 371 kilom. E. du cap Guardafui, point le plus oriental de l'Afrique, par 12» lo' de latit. N. et par 52<> 14' de longit. E. Elle mesure 112 kilom. de l'E. à l'O., et 24 kilom. du N. au S, dans sa largeur moyenne. Superficie, environ 1,600 kilom. carrés; 4,000 hab,, dont le plus grand nombre est d'origine- arabe et professe l'islamisme. Chef-lieu, Tamarida, bourg peu important, avec un port de commerce sur la côte N.-E. Vue de la mer, cette Ile présente un aspect abrupt et désolé ; ses côtes offrent plusieurs havres sûrs même aux navires d'un fort tonnage ; mais on relâche très-peu dans tous ces ports, où l'on n'aperçoit que des pirogues arabes, de légères embarcations et surtout des bateaux de pêche. L'Ile forme un plateau élevé de 400 à 500 mètres au-dessus du niveau de l'Océan, sillonné de montagnes granitiques élevées, dont la plupart offrent tous les caractères de la plus complète stérilité. Entre ces montagnes s'étendent quelques vallées susceptibles de culture; mais le manque d'eau, sous cette latitude brûlante, rend stériles ou peu productifs des terrains que la moindre irrigation fertiliserait. Les productions les plus importantes de l'île consistent en aloès très-estimé, sang-de-dragon et dattes : les maigres pâturages qu'on trouve au pied de ses montagnes nourrissent quelques bestiaux et surtout des troupeaux de chèvres, qui, avec le poisson et lé corail qu'on pêche sur les côtes, forment les principaux articles d'exportation.
L'Ile de Socotora, mentionnée par Ptolémée et Arrlen sous le nom de Dioscoridis, fut visitée par le Portugais Fernandez .Perurà en 1504. Albuqueique en prit possession en 1507. Les Portugais 1 abandonnèrent vers le milieu du xvi« siècle. Les Anglais, à leur tour, essayèrent d'y établir une station navale ; mais ils l'abandonnèrent bientôt pour Aden, dont la situation sur la côte méridionale de l'Arabie présente des avantages supérieurs à tous les points de vue. Socotora fait aujourd'hui partie de l'imanat de Mascate.
SOCQUE s. m. (so-ke — du lat. socctis, chaussure. V. socle). Chaussure de bois, haute de trois à quatre pouces, que portaient certains religieux.
— Par anal. Chaussure de bois et de cuir, qui s'adapte à ta chaussure ordinaire, et qui sert à garantir les pieds de l'humidité : Une paire de socques. Porter des socques. Socques articulés. (Acad.) Vous devez abandonner les mansardes, les parapluies, les socques articulés. (Balz.) Malvina aimait la galette du Gymnase, le flan et les socques plus ou moins articulés. (L. Reybaud.)
— Antiq. rom. Chaussure basse dont les acteurs de l'antiquité se servaient dans les pièces comiques, à la différence du cothurne, chaussure haute dont ils se servaient dans la tragédie.
— Fig. Se dit pour opposer la comédie à la tragédie : Il a quitté le socque pour le cothurne, il Dans de sens, on dit plus ordinairement BRODEQUIN.
— Encycl. Antiq. rom. Le socque des acteurs comiques, à Rome (soccus), était une chaussure a semelle mince, très-découverte sur le pied, auquel aucun lien ne l'attachait, en sorte qu'elle y tenait très-peu. On opposait le socque au cothurne pour opposer la comédie à la tragédie, et le mot socque devenait ainsi, par une figure, synonyme de comédie. Horace a dit, par exemple, dans son Art poétique : « La fureur arma Archiloque de son ïambe; le socque et le cothurne élevé choisirent ce pied. «
Arehilockum proprio rabies armavit tambo. Hune socci cepere pedem jnmdfisirue cplhumi.
Plus loin, le même poëte dit encore : t Un argument de comédie ne veut pas être exposé en vers tragiques ; le repas de Thyeste s'indigne de même d'être raconté en vers familiers et presque dignes du socque. »
Versibm exponi tragicis res comica non oui*, lndignatur item privatis ac prope sooeo Dignis carminibus narrari cœna Thyestss.
Le. socque était aussi l'une des chaussures des femmes. La principale différence entre le socque des acteurs et le socque des femmes [soccus mutiebris), c'est que ce dernier était lié au pied par des bandelettes ; il était en
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outre moins découvert, quelquefois même il montait aussi haut qu'une bottine. Pour les matrones, il était en peau blanche ; pour les nouvelles mariées, en peau couleur de safran. Dans YEpithalame de Julie et de Mallius, Catulle donne un socque de cette dernière nuance au dieu Hymen, qu'il invoque : • Ceins tes tempes, lui dit-il, des fleurs de l'odorante marjolaine; prends ton voile couleur de feu, accours plein de joie, accours, ton pied de neige chaussé du socque jaune. »
Cinge tempora floribvê Suaveolentis amaraci ; Flammeum cape; Imtus ftue, Hue veni, nioeo gèrent Luteutn pede eoccum.
Les hommes portaient quelquefois aussi le socque avec le pallium, jamais avec la toge. De même, en Grèce, les hommes portaient le pallium et la crépis; mais, chez les Romains, cette mode ne fut à aucune époque aussi répandue que chez les Grecs.
SOCQUEMENT s. m. (so-ke-Tiian). Techn.
Action de retirer les poêles de dessus les fourneaux, dans une saline.
SOCQUER v. n. ou intr. (so-ké). Techn.
Opérer le socquement:
SOCQCET {Joseph-Marie), chimiste, né a Mégève (Savoie) en 1771, mort à Turin en 1839. Il servit en qualité de médecin dans l'armée sarde jusqu'en 1797, et un peu plus tard dans l'armée française. Il donna des cours publics de chimie à Chieri, à Vérone, ainsi qu'à Venise, où il occupa pendant deux années la chaire de chimie expérimentale du collège de pharmacie. Il obtint ensuite la chaire de physique et de chimie à l'Ecole centrale du Puy-de-Dôme, puis a celle du Mont-Blanc. En 1809, il professa la chimie industrielle à Lyon. En 1818, il obtint sa pension de retraite universitaire. Il passa les dernières années de sa vie à Turin. Socquet a publié un grand nombre d'opuscules sur la chimie industrielle.
SOCQOEUR s. m. (so-keur — rad. socquer). Techn. Ouvrier qui fait le socquement dans les salines.
SOCRATE, illustre philosophe grec, né au dème d'Alopèce, dans le voisinage immédiat de la ville d'Athènes, en 468 avant notre ère, mort empoisonné judiciairement par ses concitoyens en 400, ou 399 suivant quelques autorités. Il était fils d'un sculpteur du nom de Sophronisque, et sa mère, Phénarète, était sage-femme. On sait peu de chose de sa jeunesse. Suivant quelques-uns, il aurait appris la sculpture; au dire de Diogène Laêrce, On montrait encore de son temps dans la citadelle d'Athènes un groupe représentant les Grâces voilées, qui serait dû au ciseau de Socrate. Les ennemis du philosophe, qui restèrent nombreux longtemps après sa mort, et plus tard quelques Pères de l'Eglise, en haine de l'empereur Julien , l'accusent d'avoir exercé des fonctions serviles, puis d'avoir eu des moeurs fort dissolues. L'assertion n'est peut-être pas entièrement fausse. On rapporte, en effet, qu'un physionomiste nommé Zopyre rencontra un jour Socrate au milieu de ses disciples et, après l'avoir examiné avec soin, déclara quil était né avec des penchants vicieux. Les disciples s'étant mis à rire, le maître les arrêta en avouant que réellement il était né avec des penchants trèsmauvais, mais qu'il les avait vaincus par l'énergie de sa volonté.
Quoi qu'il en soit de cette anecdote, il est certain qu'il parvint de bonne heure à régler sa vie. La tradition lui donne pour premiers précepteurs les physiologistes Anaxagore et Archélaiis. Ni Platon ai Xénophon ne mentionnent le fait, et en réalité Socrate n'eut de précepteur que lui-même. Cependant il étudia profondément la plupart des sciences cultivées de son temps. Ses connaissances en mathématiques étaient fort étendues. Il dut aussi l'acquisition d'un savoir fort varie à Prodicus, Counus, Diotime et d'autres. Bien qu'il n'estimât point la vie politique et qu'il regardât lu vie morale comme la seule indépendante, son patriotisme était à la hauteur des plus rudes fatigues de la vie militaire. Il combattit à Potidée, à Délium et à Amphipolis. Dans deux de ces combats, il sauva la vie à Alcibiade, puis à Xénophon, qu'il emporta sur ses épaules du champ de bataille où on l'avait abandonné.
A Athènes, il n'exerça qu'une seule magistrature, celle de prytana, à laquelle il avait été élevé par la voie du sort. Il en profita pour défendre contre le peuple en fureur les dix généraux vaincus aux Argîuuses. Dans une autre circonstance, il refusa de livrer à la colère des trente tyrans qui s'étaient emparés du gouvernement de la ville la personne de Léon le Sulaminien, dont ils voulaient se défaire.
Contrairement à ce que faisaient les autres philosophes qui, sous prétexte d'étudier sur place les hommes et les mœurs de chaque pays, passaient une moitié de leur existence a voyager, Socrate n'aimait pas à quitter Athènes. On cite comme un phénomène une excursion qu'il fit à l'isthme de Corinthe. Il était même rare qu'on le vit sortir de la banlieue pour visiter les belles campagnes d© l'Attique; la nature entière lui étâitindifférente; il s'était consacré & l'étude de lui-même
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et n'en sortait point. Il ne vivait pourtant pas dan3 la solitude, comme les poëtes et les penseurs moroses qui recherchent a huis clos les secrets cachés dans leur entende^ ment. Socrate vécut pour ainsi dire dans la rue. Il n'avait pas d'école;" ses disciples ne se réunissaient point à jour fixe dans un lieu déterminé d'avance. Il ne professait pas non plus et n'écrivit aucun livre. Son unique enseignement était la conversation, qu il maniait supérieurement, On le rencontrait partout où se portait la fouie, sur l'Agora, dans les assemblées du peuple, dans les fêtes publiques, dans les gymnases, sous le3 portiques et jusque dans les festins de l'aristocratie athénienne. Tout lui servait de prétexte k faire de la morale. Il parlait à chacun de ses affaires ou de celles de l'Etat; il pénétrait dans les familles, calmait les haines, réconciliait les intérêts divisés. En un mot, ses travaux de chaque jour constituaient une sorte d'apostolat, il instruisait aussi en particulier ceux qui le demandaient. Les moeurs grecques prêtaient à de singulières leçons : ainsi! >' apprenait la rhétorique à Aspasie et il faisait à la courtisane Thèodote un cours sur les moyens de plaire. Il ne faudrait pas croire que ses relations avec des femmes légères troublassent l'harmonie de sa doctrine ; l'art et la beauté physique formaient une part considérable de celte philosophie, qui ne consiste point à creuser àes idées ou k construire des systèmes, mais k faire l'éducation de chacun des instincts de l'homme, en les prenant tels qu'ils sont sans penser a réformer l'œuvre de la nature.
C'est à cet amour, incompréhensible chez nous, du beau physique considéré réellement en Grèce comme la splendeur du vrai, qu'il faut rapporter le goût de Socrate pour les jeunes gens, et surtout pour ceux que distinguait un extérieur gracieux. Celte conduite a valu au chef de l'école socratique les plus sanglantes invectives ; ces invectives l'ont poursuivi jusqu'à nos jouis, et il n'y a pas trèslongtemps qu'on a vu paraître en Allemagne une dissertation ayant pour titre : Socrates sanctus pxderasta. Sans entrer clans l'examen des faits invoqués contre l'amour du beau physique dans l'enseignement de Socrate et de Platon, on peut remarquer cependant que l'esthétique, qui forme tout un côté de cet enseignement, était en Grèce l'objet d'une prédilection universelle, une des branches principales de la philosophie, et que les mœurs du teints, œuvre du climat autant que des institutions, n'auraient pas toléré qu on en médît. S'il y a un procès à faire, c'est donc à la race grecque elle-même qu'il faut l'intenter. Au surplus, l'amour de Socrate pour la jeunesse avait un but moral fort élevé : il lui parlait de la beauté physique parce qu'il était artiste d'abord, puis par manière de précaution oratoire, pour arriver à entretenir ses auditeurs de la beauté morale, objet de toutes ses pensées. Son talent merveilleux à exploiter les sentiments de chacun au profit des siens propres, joint k l'éclat de sa parole et sans doute à la sympathie que ses qualités inspiraient naturellement, avait fait de lui l'idole des Athéniens de distinction, qui s'empressaient pour l'entendre. « En l'écoutant, dit Alcibiade dans le Banquet de Platon, les hommes, les femmes, les jeunes gens étaient saisis et transportés. Pour moi, je sens palpiter mon cœur plus fortement que si j'étais agité de la manie dansante des corybantes; ses paroles font couler mes larmes. >
Socrate n'est pas peint avec le même enthousiasme dans les écrits de Xénophon que dans ceux de Platon, ce qui tient sans doute au tempérament différent des deux disciples. Il est presque froid dans Xénophon ; il n'a pas non plus cette ironie polie, mais tranchante, que Platon lui prête et qui fut une des causes de sa condamnation. Il ne ménageait point assez les personnes ni les institutions. La liberté de ses censures, l'amertume de ses critiques contre la constitution athénienne , ses traits satiriques contre la démocratie et les élections populaires, ses liaisons bien connues avec les chefs du parti de l'aristocratie, l'orgueil avec lequel il s'isolait dans son impassibilité de sage , un mépris mal dissimulé peut-être pour les croyances nationales, ses éternelles railleries, avaient amassé autour de lui bien des haines et des préventions. Le parti populaire reprochait au philosophe ses idées antidémocratiques , ses sympathies pour l'oligarchie, ses longues liaisons aveu des hommes qui avaient joué un rôle odieux, tels que C'ritias, l'un des trente tyrans, Theramène, tous deux ses anciens disciples, Alcibiade, entiu tous les chefs du parti aristocratique. Socrate laissait voir à tout venant jusqu'au fond de sa conscience, et si l'on trouve dans Platon, qui la lui attribue, une théorie de la prudence qui ferait honneur à Machiavel, il ne s'y conformait guère dans sa conduite et affichait la plus extrême liberté de penser. Platon lui fait dire, dans son Apoloyie : « Si vous me disiez : Socrate, nous rejetons l'avis d'Anytus et nous te renvoyons absous, mais à la condition que tu cesseras tes recherches accoutumées. . . je vous répondrais sans balancer : Athéniens, je vous aime et je vous honore, mais j'obéirai plutôt au Dieu qu'à vous... Faites ce que vous demande Anytus ou ne le faites pas ; renvoyez-moi ou ne me renvoyez pas, je ne
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lerai jamais autre chose, quand je devrais mourir mille fois. >
Le progrès moral avaitdans les dispositions de l'esprit grec plus d'un obstacle k vaincre. Xe plus insurmontable était le goût de la dispute et du beau langage, qui n'est pas mauvais en soi, mais dont l'abus peut entraîner k une dépravation d'esprit funeste k la pensée comme k l'éloquence. Deux classes de gens, les rhéteurs et les sophistes, exploitaient cette tendance à Athènes, devenue le sanctuaire des lettres et des idées. La guerre acharnée que Socrate leur déclara est un des côtés caractéristiques de son enseignement. Ses deux moyens d'action contre eux furent l'ironie dont il a déjà été question et l'induction dite socratique. Cette induction consistait k savoir amener un adversaire à confesser lui-même la fausseté de ses principes et k égayer à ses dépens un nombreux auditoire. Socrate commençait par feindre une modestie exagérée ; il ne savait pas, désirait s'instruire et questionnait naïvement celui qu'il voulait mettre en défaut. L'art suprême consistait k persuader le sophiste de sa supériorité et de la bonne foi de son interlocuteur.Cet air de naïveté n'en imposait pas toujours aux adversaires de Socrate, qui se tenaient prudemment sur la défensive. Afin de tourner la difficulté de leur inspirer de la confiance, il avait recours k des stratagèmes qui révèlent chez lui une incroyable flexibilité de talent, mais qui, en même temps, devaient lui faire beaucoup d'ennemis. « La mission de Socrate, il faut l'avouer, dit Grote, devait être nécessairement impopulaire et périlleuse au plus haut degré. Convaincre un homme que dans les matières qu'il croit le mieux connaître et qu'il n'a jamais prétendu soumettre à la discussion ou à l'examen il est en réalité si profondément ignorant qu'il se trouve hors d'état de répondre k quelques questions précises sans tomber en des contradictions flagrantes est sans doute une opération qui peut être éminemment salutaire et qui peut souvent favoriser l'amélioration ultérieure; mais c'est une opération douloureuse qui exige la souffrance aiguë du patient comme une des conditions indispensables du succès. Peu de malades sont capables d'endurer, même temporairement, cette souffrance sans haïr le médecin , bien que leur haine doive faire place k l'estime, k l'admiration même, s'ils persévèrent assez longtemps pour atteindre le complet résultat de la cure. Xénophon nous apprend que plusieurs de ceux qui avaient d'abord subi la dialectique de son maître ne voulurent jamais s'exposer une seuonde fois k ses traits acérés. Il dédaigna leur retraite, mais leurs voix né furent pas les moins bruyantes dans le concert d'accusations dirigées plus tard contre lui. Ce qui rendit surtout formidable cette coalition, ce furent les talents et la distinction de ses chefs. Socrate, en effet, nous a confié que l'épreuve de sa critique recherchait, particulièrement et sans relâche, les hommes de célébrité, politiques, poëtes, rhéteurs ou artistes, ceux, en un mot, qui devaient ressentir le plus vivement l'humiliation qu'on leur infligeait et qui pouvaient la mieux s'en venger. »
L'argument principal de ses ennemis pour le perdre fut le mépris qu'il affichait pour les dieux. A en croire Xénophon, il les respectait, s'il n'y croyait pas, et leur offrait même des sacrihees dans sa maison et dans les temples. On sait qu'avant de mourir il ordonna d'immoler un coq k Esculape. Néanmoins, Xénophon ne cite pas une parole de Socrate impliquant une foi quelconque dans les croyances polythéistes. Il n'y en a pas non plus dans Platon. Il se borne k croire les dieux de l'Etat bons k conserver dans un intérêt politique et considère volontiers les croyances religieuses comme des propriétés auxquelles il est défendu de toucher. Au besoin, il parle des dieux populaires avecéloge, mais toujours dans des termes empreints d'une légère ironie. Dans le Phèdre de Platon, il refuse d'insister sur les détails mythologiques qui auraient pu donner une idée de ses opinions k cet égard. 11 croit que la chose n'en vaut pas la peine et qu'il est bon de laisser au vulgaire le soin de s'occuper de ces objets indifférents; pour lui, l'étude de lui-même lui suffit. Sa manière d'agir k propos du culte, du sacerdoce et des sacrifices est la même. On découvre constamment le même dédain derrière la correction de la pensée. Dans VMutyphron, il présente même la morale comme le contraire de la mythologie. Les termes dans lesquels Platon le défend dans l'Apologie prouvent que Socrate ne croyait pas aux dieux, par conséquent que l'accusation intentée contre lui k cet égard était fondée. 11 croyait en Dieu, à ce liieu auquel, sous le nom de Dieu inconnu, tes disciples de Socrate élevèrent un autel k Athènes.
Il y a un autre dieu nouveau dont ses ennemis lui reprochaient l'introduction : c'était son démon familier.
Les commentateurs ont écrit des volumes sur le démon familier de Socrate. Les uns ont prétendu que c'était un esprit, un agent surhumain ; d'autres ont donné ce nom à un sens moral délicat, k uu tact naturel, exquis, rapide dans les aperçus et cultivé par une longue expérience. Suivant eux, le démon de Socrate n'etaitautre chose que les révélations intérieures et instantanées de sa conscience
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et de sa raison sur les matières les plus hau tes de la philosophie. Consulter son démon familier, c'était, pour Socrate, consulter sa divinité intérieure, son jugement, sa raison, qu'il regardait non-seulement comme un don, mais comme une émanation et une portion de la divinité. Enfin, quelques-uns n y ont vu qu'un artifice au moyen duquel Socrate espérait réaliser une grande réforme politique.
Mais il parait évident que Socrate l'a pris lui-même pour un guide réel, distinct de son sens intime et organe d'une divinité tutélaire. Son langage, lorsqu'il en parlait, sa véracité, qui ne s est jamais démentie, le prix dont il a payé cette croyance, puisqu'elle fut un des principaux motifs de sa condamnation , la conviction et la bonne foi de ses disciples, ne permettent guère de douta k cet égard.
a Qu'était-ce enfin, dit M. Paul Janet, que ce démon familier dont on a tant parlé ? Socrate, qui avait, selon Plutarque, délivré la fihilosophie de toutes les fables et de toutes es visions dont Pythagore et Empédocle l'avaient chargée, est- il tombé k son tour dans une superstition nouvelle? Socrate a-t-il cru k un dieu particulier chargé de veiller sur lui seul, et admettait-il sérieusement l'existence des demi-dieux ou démons dont il s'autorise pour se défendre dans Y Apologie.? Socrate était-il uu mystique, comme le pensent les uns, un monomane comme on a osé l'écrire? Etait-ce enfin un imposteur qui jouait l'illuminisme pour tromper ses adeptes ? Socrate était un personnage très-complexe , chez lequel mille nuances s'unissaient sans se confondre. Ainsi il fut certainement l'adversaire du polythéisme, mais pas assez pour qu'on puisse affirmer sans réserve qu'il admettait une puissance unique intermédiaire entre Dieu et l'homme. Sans doute la raison dominait en lui, mais non sans que l'inspiration y eût aussi son rôle, et une inspiration tellement mesurée, qu'elle était rarementsans un certain mélange de douce ironie. Cette inspiration paraît n'être chez Socrate, pour la plupart du temps, que la voix vive et pressante de la conscience; mais quelquefois elle était quelque chose de plus : elle prenait un caractère prophétique, et enfin il était des moments ou elle était presque de l'extase. Platon nous rapporte, dans le Banquet, que l'on vit Socrate se tenir vingt-quatre heures debout dans la même situation, livré k une méditation profonde. 11 y avait donc sans aucun doute quelque chose de mystique dans l'âme de Socrate. ■
Au dire de Plutarque, il se moquait de l'arrogance de ceux qui avaient eu des visions divines, mais interrogeait avec bonté ceux qui avaient entendu des voix.
En réalité, toutes ces accusations, qu'elles portassent sur le démon familier de Socrate, sur son mépris des dieux officiels ou sur son indifférence pour la politique, n'étaient que de pure forme. Socrate avait de longue date indisposé presque tous ses concitoyens par ses moqueries et ses sarcasmes ironiques. Ce fut le parti populaire qui obtint sa condamnation, mais le parti aristocratique, vers lequel pourtant il penchait, lui avait porté le premier coup, vingt-deux ans auparavant, par la bouche d'Aristophane, qui l'avait ridiculisé dans les Nuées. Les magistrats populaires lui en voulaient de ce qu'il se moquait sans cesse du mode d'élection auquel ils devaient leurs sièges. » Quelle sottise, disaitil, qu'une fève décide du choix d'un magistrat, quand on ne tire pas au sort celui auquel on confie le gouvernail d'un vaisseau! » Les démocraties sont naturellementombrageuses, surtout dans les temps de troubles comme ceux où vivait Socrate, et celle d'Athènes tenait particulièrement a ce mode d'élection, qu'elle considérait comme essentiellement démocratique. Il avait, en outre, le tort immense, dans une civilisation où le bien-de l'Etat était considéré comme le seul important, de s'occuper exclusivement de la vérité et de l'amélioration de la personne humaine. Celleci ne comptait pas, et Socrate n'a da préoccupation que pour elle et pour sa conscience individuelle , elle a le privilège de l'absorber entièrement. « Cela m'occupe si fort, dit-il, que je n'ai pas eu le temps d'être un peu utile k la république. > Il y a bien 1k un peu d'ironie, surtout si l'on rapproche cette
fihrase de ses plaisanteries continuelles sur es tumultes inutiles de l'Agora. C'est pourquoi Aristophane représenta le philosophe juché dans un panier, au-dessus de la terre et au milieu des nuages, invoquant les déesses tutéiaires de la sophistique et provoquant la coière du ciel contre les institutions et les mœurs de sa patrie. Néanmoins, il n'y avait pas 1k de quoi condamner un homme a mort, et les plaisanteries d'Aristophane étaient bien oubliées quand Socrate raviva toutes les anciennes rancunes par la part qu'il prit aux événements dans lesquels sombra momentanément la liberté d'Athènes. Son idéal, comme celui de Pythagore et de tous les grands législateurs de l'Orient, était une aristocratie fondée sur une inégalité des conditions formulée par des lois. Quand Lysandre, représentant de l'aristocratie de Sparte, voulut implanter ce régime k Athènes, il chargea de ce soin trente citoyens (les trente tyrans), dont plusieurs étaient disciples ou amis de Socrate. On ne l'oublia pas, et lorsque Thrasybule eut restauré l'ancien gouvernement démocratique, Socrate paya pour Lysandre et les trente tyrans. Un. chef de la démocra-
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tie, Anytus, homme riche et dévoué au peuple, pour satisfaire les rancunes d'un parti et mériter sa faveur, entreprit d'immoler Socrate aux passions du moment. Une amnistie avait été accordée. On ne pouvait, par conséquent, accuser Socrate d'avoir trempe, par lui ou par ses disciples Critias et Théramène, dans le gouvernement des Trente. Anytus mit donc en avant un jeune poète sans talent, nommé Mélitus, qui dénonça le philosophe comme ayant mal pensé de la religion de l'Etat et corrompu la jeunese athénienne (400 ou 399 avant notre ère). L'accusation devait être soutenue par Anytus lui-même et par Lycon, orateur éloquent et jouissant d'une grande popularité. Le peuple tenait k ses dieux historiques; le fait d'avoir corrompu la jeunesse pouvait être démontré faux, mais on pouvait rappeler au souvenir des juges les événements couverts par l'amnistie. Socrate n'eut pas d'illusion sur l'habileté des manœuvres ourdies contre sa vie. L'orateur Lysias lui avait composé une défense éloquente. Il refusa de s'en servir. Hermogène le conjurait de songer k se défendre : « Je m'en suis occupé toute ma vie, » dit-il; et comme Hermogène insistait : » J'ai vécu, répondit Socrate, jusqu'ici le plus heureux des hommes ; les dieux me préparent une mort paisible, la seule que j eusse pu désirer. La postérité prononcera entre mes juges et moi ; elle me rendra cette justice que, loin de songer k corrompre mes compatriotes, je n'ai travaillé qu'à les rendre meilleurs. »
Le martyre lut plaisait donc comme le couronnement d'une vie extraordinaire qui devait finir aussi d'une manière extraordinaire. Il se défendit néanmoins, mais de manière k exaspérer ses juges. Ainsi, il compara devant eux l'éloge que l'oracle de Delphes avait fait de lui avec l'éloge que le même oracle avait fait de Lycurgue. Il savait que Lycurgue, comme tout ce qui tenait k I aristocratique Sparte, était en horreur k leurs yeux. Sur le chef d'accusation qui lui reprochait son empire sur la jeunesse, il répondit : ■ Je n'ai jamais été le maître de personne; je me prête au riche, au pauvre, k quiconque prend plaisir k m'interroger; et si, parmi ceux qui me fréquentent, il s'en trouve qui deviennent gens de bien ou malhonnêtes gens, il ne faut ni m'en louer ni m'en blâmer; ce n'est pas moi qui en suis cause ; je n'ai jamais promis un enseignement et je n'ai jamais rien enseigné. »
Deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent soixante-quinze (le tribunal des héliastes avait cinq cent cinquante-six membres présents) le déclarèrent coupable.
Le jugement ne déterminait pas la peine. En ce cas, le coupable était consulté, puis les juges prononçaient sur sa réponse une peine définitive. 11 n'eût tenu qu'k Socrate de sauver sa vie en se condamnant lui-même au bannissement; mais il ne voulut pas perdre cette dernière occasion de se moquer de ses juges, des formes judiciaires et des usages chers aux Athéniens : » Quelle peine afflictive ou quelle amende mérité-je, dit-il, moi qui me suis fait un principe de ne connaître aucun repos pendant toute ma vie, négligeant ce que les autres recherchent avec tant d'empressement, les richesses, le soin de leurs affaires domestiques, les emplois militaires, les fonctions d'orateur et toutes les autres dignités; moi qui ne suis jamais entré dans aucune des conjurations et des cabales si fréquentes dans la république, trouvant que j'aurais réellement perdu mon temps en prenant part à tout cela; moi qui, laissant de côté toutes les choses où je ne pouvais être utile ni k vous ni k moi, n'ai voulu d'autre occupation que celle de vous rendre k chacun en particulier le plus grand de tous les services en vous exhortant tous individuellement k ne songer qu'à ce qui peut vous rendre vertueux et sages ? Athéniens, telle a été ma conduite. Que mérite-t-elle? Une récompense, si vous voulez être justes, et même une récompense qui puisse me convenir. Or, qu'est-ce qui peut convenir k un homme pauvre, votre bienfaiteur, qui a besoin de son loisir pour ne s'occuper qu'k vous donner des conseils utiles? Il n'y a rien qui lui convienne plus que d'être nourri dans le Prytanée ; et il le mérite bien plus que celui qui, aux courses olympiques, a remporté le prix de la course k cheval. Si donc il me faut déclarer ce que je mérite, en bonne justice, je le déclare , c'est d'être nourri au Prytanée. •
Cette bravade eut lo résultat que Socrate avait peut-être prévu. Lorsqu'une accusation était reconnue fondée, les juges avaient k opter, pour l'application de la peine, entre celle que réclamait l'accusateur et celle que désignait l'accusé. Dans le cas de Socrate, les juges n'eurent pas de choix k faire. Condamne k mort, Socrate termina ainsi sa dernière réplique : ■ Il n'y a aucun mal pour l'homme de bien, ni pendant sa vie ni a^res sa mort; les dieux ne l'abandonnent jamais ; car ce qui lui arrive n'est point l'effet du hasard. Mourir dès k présent et être délivre des soucis de la vie était ce qui me convenait le mieux ; aussi la voix céleste (son démon familier) s'est tue aujourd'hui et je n'ai aucun ressentiment contre mes compatriotes, ni contre ceux qui
m'ont condamné Je ne leur ferai qu'une
seule prière : lorsque mes enfants seront grands, si vous les voyez rechercher les richesses ou toute autre chose plus que la vertu,
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punissez-les en les tourmentant comme je vous ai tourmentés; et s'ils se croient quelque chose, quoiqu'ils ne soient rien, punissezles de leur présomption; c'est ainsi que. je me suis conduit avec vous. Si vous faites cela, moi et mes enfants nous n'aurons qu'à
nous louer de votre justice Mais il est
temps que nous nous quittions, moi pour mourir et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage ? Dieu seul le sait. » On rapporte qu'un Athénien, du nom d'Apollodore, vint lui témoigner son affliction de le voir mourir innocent : « Voudrais tu, lui dit Socrate, me voir mourir coupable? »
On n'avait pas le droit d'exécuter un-condamné pendant le voyage qu'une galère faisait à Délos pour aller offrir au temple d'Apollon, chaque année, les offrandes des Athéniens. La galère était partie le lendemain du jour de la condamnation de Socrate et fut un mois a revenir. 11 eut ainsi trente jours pour se préparer à mourir. San caractère ne se démentit pas. 11 passa ces trente jours à converser avec ses amis aussi tranquillement que si un arrêt de mort n'eût pus pesé sur sa tète. La veille du retour de la gulère, Criton, l'un de ses amis, vint lui proposer un moyen de s'évader : • Connais-tu, lui dit Socrate, un lieu où l'on ne meure pas ? • Il ajouta : a Je n'avais après la première sentence qu'à me condamner au bannissement; j'ai voulu en subir une seconde et j'ai dit tout haut que je préférais la mort à l'exil. Irai-je, infidèle à ma parole, montrer aux étrangers Socrate proscrit, humilié, devenu le corrupteur des lois et l'ennemi de l'autorité, pour conserver quelques jours languissants et flétris? »
Dans la dernière conversation qu'il eut avec ses amis, et qui est rapportée dans le Phédon, ils lui dirent : « N'aurais-tu rien à nous prescrire en faveur de tes enfants, de tes affaires?» Socrate répondit: • Je vous réitère le conseil que je vous ai toujours donné : celui de vous enrichir de vertus. Si vous le suivez, je n'ai pas besoin de vos promesses; si vous le négligez, elles seraient inutiles a ma famille. » Il dit adieu à Xantippe, sa femme, à ses trois fils, Sophronisque, Ménéxène et Lamproclès ; puis, prenant la coupe où l'on avait préparé la ciguë , il la porta tranquillement à ses lèvres, et mourut avec une simplicité vraiment stoïqne.
Ses disciples se partagèrent la direction des idées grecques, chacun dans une sphère déterminée ; mais Platon les personnifie d'une manière beaucoup plus élevée et plus générale. Avec Socrate commence une nouvelle phase de ta philosophie grecque ; le premier, il rompit la tradition et commença la réaction contre les systèmes cosmogoniqueset les subtilités de la dialectique, contre 1 école naturaliste et la sophistique.il renonça à l'étude des causes premières, rejeta les théories abstraites, s'attacha à soumettre les prétentions scientifiques de son temps au contrôle d'un imperturbable bon sens , enfin , comme le dit Cieéron, fit descendre la philosophie du ciel sur la terre et conclut que la seule connaissance nécessaire aux hommes était celle de leurs devoirs, rejetant comme vaines et inutiles toutes les études qui ne peuvent avoir d'utilité pour la vie pratique. C'est ce qui a fait dire de lui, avec un peu d'exagération, qu'il avait été le fondateur de la philosophie morale chez les Grecs. En résumé, les doctrines de Socrate, telles qu'elles apparaissent dans les Mémoires de Xénophon et dans les Dialogues de Platon, avaient exclusivement pour objet les idées de l'ordre moral et religieux, la destination et la perfection de l'homme considéré comme un être raisonnable, enfin ses devoirs, qu'il exposait d'une manière aussi simple qu'élevée, invoquant à l'appui le témoignage du sens moral de l'humanité. Reconnaître et faire le bien, cultiver la vertu et la perfection morale , pratiquer la piété envers les dieux, adorer un Dieu suprême, regarder l'âme comme divine et immortelle, ne voir dans les sciences que le côté pratique, tels en étaient les points principaux.
Avec la forte imagination dont la nature avait doué Socrate, imagination d'ailleurs contenue par une raison ferme et puissante, il avait conçu l'univers comme formé d'une double substance, l'une matérielle, dont les êtres organisés sont des formes partielles ; l'autre spirituelle, dans le sein de laquelle les génies joueraient le même rôle que les êtres organisés dans la substance matérielle. 11 voyait dans ses instincts moraux, interrogés à 1 aide de la conscience, une communication faible de la nature divine ou spirituelle à la nature matérielle dont son corps était une parcelle. Voilà pourquoi l'inscription du temple de Delphes : Connais-toi toi-même, lui parut avoir un sens si profond qu'il résolut de consacrer sa vie entière à rechercher la connaissance de lui-même. Voilà aussi pourquoi il ne prit les leçons de personne, persuadé que la parole d'un maître ne supplée point à la réflexion.
Cependant, Socrate paraît devoir à Anaxagore l'idée de mettre à la source de l'être, et comme cause de l'origine et de la conservation du monde, une intelligence souveraine, gouvernant son Ceuvre avec sagesse. Mais il donna des attributs inoraux à cette intelligence souveraine, comme la bonté, la justice, la sagesse , la prudence , etc. C'était créer une théologie, et de fait la théologie a conservé les attributs créés par Socrate et
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inconnus avant lui en Occident. La résignation morale n'était guère dans les habitudes de l'antiquité grecque. Il la créa de concert avec le stoïcisme et prépara ainsi d'avance la révolution religieuse qui devait s'accomplir seulement quatre siècles plus tard.
Son dédain pour n'importe quelle science ou art qui ne menait pas directement au progrès moral a été qualifié sévèrement, dans l'antiquité comme dans les temps modernes.' On lui reprochait de mépriser ce qu'il ne connaissait pas et de cacher son ignorance sous des formes superbes. Xénophon nous fait connaître cependant que, dans ces matières, Socrate en savait autant qu'homme de son siècle. Il énumère ses connaissances en physique , en astronomie , eD mathématiques, même en musique. Son précepteur de mathématiques avait été Théodore de Cyrène, le géomètre le plus remarquable de cette époque; mais, à force d'étudier les phénomènes extérieurs de la nature, il avait remarqué que plus on enfonçait dans cette direction, plus l'obscurité se faisait noire autour des choses comme dans l'entendement, et il en avait conclu judicieusement que nos facultés avaient une portée restreinte et qu'il était parfaitement inutile de vouloir sortir du cercle que la nature a tracé antour de nous.
On peut lire, dans le Banquet de Platon, des détails émouvants sur ses habitudes de réflexion interne. C'est presque de l'extase. Au siège de Potidée, il resta un jour entier immobile et plongé dans la contemplation de lui-même. Ses compagnons d'armes l'observèrent avec stupéfaction. Ses habitudes privées étaient conformes à l'idée qu'on peut se faire de son caractère public. Il s'appliquait à pratiquer tontes lei vertus. Celle de la patience lui fut inculquée par sa femme Xantippe , dont l'humeur acariâtre soumettait souvent son égalité d'âme à des épreuves difficiles. Il fut également pauvre par goût autant que par mépris des moyens d'acquérir des richesses. Contrairement à ce que faisaient les sophistes, il ne voulut accepter aucun salaire de ses disciples ; il savait être frugal au milieu d'un repas somptueux, mais la malpropreté, devenue bientôt un attribut des cyniques, lui répugnait d'instinct. Les cyniques l'affichaient systématiquement. 11 dit un jour à Antisthène, leur chef, que la « vanité perçait à travers les trous de son manteau. ■
Telles furent la vie et les doctrines de cet homme vraiment extraordinaire pour le temps où il parut. Son. influence fut considérable sur la direction prise par la philosophie grecque, mais elle ne commença d'être incontestée que longtemps après qu'il eut. cessé de vivre. Les Athéniens, quoi qu'on ait dit, ne se repentirent aucunement de l'avoir mis à mort, sinon peut-être plusieurs siècles après sa condamnation, quand le nom de Socrate, devenu un symbole, rappelait pour eux une flétrissure nationale. Dwdore de Sicile, Plutarque, Thémistius, Libanius, Tertullien , Origène, saint Augustin et d'autres prétendent le contraire. Us disent qu'on lit mourir Métitus, qu'on bannit ses accusateurs, qu'on méprisa ses juges, qu'on fit élever à Socrate une statue de bronze, qu'on lui éleva un temple, etc. Aucun témoignage contemporain n'existe en faveur de ces assertions. Près de cent ans plus tard, Eschine, l'adversaire de Déniosthène , félicitait les Athéniens de la mort de Socrate : • Vous qui avez mis à mort le sophiste Socrate, « leur dit-il ; et on ne voit point qu'ils aient protesté.
Parmi les travaux sans nombre dont Socrate a été l'objet chez les anciens et les modernes, et, outre les écrits de Platon, d'Aristote, de Xénophon et de Plutarque, qui sont les sources principales, on peut consulter : Charpentier, Vie de Socrate (Amsterdam, 1699); J.-A. Eberhard, Nouvelle apologie de Socrate (1785); Sig.-Fr. Dresig, De Socrate juste damnato (Leipzig, 1738); Ziinmermann, Doctrines et opinions de l'école de Sociale sur l'immortalité' (Iéna, 1791, in-8°); J.-M. Gesner , Socrates sanctus pssderasta (Utrecht, 1769, in-8°) ; P. Janet, au mot Socrate du Dict. des sciences philosophiques ; Stapfer, au mot Socrate de la Biographie universelle (Miehaud). Voltaire a écrit, en 1759, une pièce ou, sous le couvert de Socrate, il se moque de ses adversaires Nonotte, Chaumeix et Berthier (le jésuite). M. Raynouaid a publié : Socrate dans le temple d' Aglaure (Paris, 18(M, iu-S°); Lamartine, la Mort de Socrate, poBme (Paris, 1823, in-8°) ; L. Eckard , Sacrale , tragédie allemande (1858); M. Alfred Fouillée, la Pkilosophie de Socrate (1874, 2 vol. in-s»). A consulter également sur Socrate : Histoire de la Grèce depuis les temps les plus reculés, par G. Grote, traduit de l'anglais par A.-L. de Sadous, ouvrage très - remarquable et plein d'aperçus nouveaux (Paris, 1872, 15 vol. in-8°).
— Allua. hlSt. La mai*oo de Socrate. Socrate faisait bâtir une. maison. Comme on lui représentait qu'elle était trop petite : i Plût aux dieux, répondit le philosophe, qu'elle fût pleine de vrais amis 1 »
Cette belle parole a été mise en vers par notre La Fontaine :
Socrate un jour faisant bâtir, Chacun censurait sou ouvrege :
L'uo trouvait les dedans, pour ne lui point mentir, Indignes d'un tel personnage;
SOCR
L'autre blâmait la face, et tous étaient d'avis Que les appartements en étaient trop petits. Quelle maison pour lui ! l'on y tournait à peine.
• Plût au ciel que de vrais amis, Telle qu'elle est, dit-il, elle pût être pleine! »
Le bon Socrate avait raison De trouver pour ceux-là trop grande 6a maison. Chacun se dit ami; mais fou qui s'y repose. ' Rien n'est plus commun que ce nom.
Rien n'est plus rare que la chose.
Ce trait de la vie de Socrate nous remet en mémoire une réponse remarquable du chancelier Nicolas Bacon, père du fameux François Bacon. La reine Elisabeth étant allée le visiter h Redgrave lui dit que sa maison était trop petite pour lui : « Non, madame , répondit le chancelier ; c'est Votre Majesté qui m'a fuit trop grand pour ma maison. »
n Cette délicieuse demeure de M"e Rachel fut reconstruite par M. Gh. Duval, et il en résulta une petite merveille de richesse et de goût. Sans être absolument la maison de Socrate, ce ravissant hôtel est de peu d'étendue. Quatre fenêtres de façade, et c'est tout. »