V. APOLOGIE
Socrate chrétien (le), par Guez de Balzac (1652, in-4o). Cet ouvrage est un de ceux qui ont contribué h fixer la langue française; il u rendu à la prose les mêmes services que les œuvres de Malherbe à la poésie. C'est a ce point de vue seulement, au point de vue de la langue, qu'il mérite l'attention, car le •fond est de mince valeur. Le Socrate chrétien est une apologie de la religion catholique ; c'est, pour ainsi dire, le Génie du chris-
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tianisme du xvn» siècle. Plein des souvenirs de l'antiquité, l'auteur donne la parole à Socrate, mais a un Socrate moderne, et il le charge d'exposer, dans un beau style, un panégyrique du christianisme. Dans une assez longue préface, Balzac explique ce qu'il entend par une apologie et nous donne par avance une idée de son livre et du personnage près duquel il va nous introduire : « Ce nouveau Socrate a des qualités qui lui sont communes avec l'ancien; il en a qui lui sont propres et particulières. Aussi bien que l'autre, il regarde le inonde de haut en bas et méprise les choses humaines. Mais la tète ne lui tourne point pour s'être élevé au-dessus du monde, et il se compte le premier au nombre des choses qu'il méprise. Il ne parle pas toujours'tout de bon et presque jamais en termes affirmatifs. Parce qu'il se défie de son propre sens il n'assure rien de ce qu'il dit; mais, parce qu'il a soumis son esprit à l'obéissance de la foi, il ne doute de rien de ce que l'Eglise lui a dicté. Même en enseignant, il fuit profession d'ignorance; mais au «Je ne ■ sais rien » du philosophe d'Athènes, il ajoute le î Je suis Jésus-Christ crucifié » de l'Apôtre des gentils, et il croit que savoir cela, c'est savoir tout. »
Le Socrate chrétien est un livre tout religieux ; il est animé, en effet, parla foi la plus pure, mais non la plus ardente; il y manque le sentiment, la vie. Balzac était chrétien comme l'était tout honnête homme au xvno siècle, c'est-à-dire qu'il ne se permettait pas de douter en libertin des vérités d'une religion alors dominante ; mais il lui manquait 1 enthousiasme, l'ardeur du prosélytisme. Il lui sembla qu'une apologie de la doctrine chrétienne pourrait lui fournir de beaux développements; il la considéra surtout comme un exertyce de style. Nous ferons apprécier celui de l'auteur à l'aide de quelques citations. Voici, par exemple, la page où balz.au expose la venue au monde de Jésus-Christ; on y trouvera des images saisissantes, mais pas trace de sentiment : ■ Une étable, une crèche, un bœuf et un âne, quel palais, bon Dieu, et quel équipage I Cela ne s'appelle pas naître dans la pourpre, et il n'y a rien hji qui sente la graudeur de l'empire de Constaminople. Ne soyons pas honteux de l'objet de notre admiration : nous adorons un enfant, mais cet enfant est plus ancien que le temps; il se trouva à la naissance des choses; il eut part à la structure de l'univers, et rien ne fut fait sans lui, depuis le premier trait de l'ébauoliement d'un si grand dessein jusqu'à la dernière pièce de sa fabrique. Cet enfant fit taire les oracles avant qu'il commençât à parler. Il ferma la bouche aux démons encore dans les bras de sa mère. Son berceau a été fatal aux temples et aux autels, a ébranlé les fondements de l'idolâtrie, a reuversé le trône du prince du ironde. Cet homme, promis à la nature, demandé par les prophètes, attendu des nations, cet homme enfin, descendu du ciel, a chassé, a exterminé les dieux de la terre, »
Quelquefois le spectacle de la puissance du christianisme inspire véritablement Balzac, qui trouve alors de beaux accents : « Il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les Etats. Ces dispositions et ces humeurs, cette fièvre chaude d'e rébellion, cette léthargie de servitude viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le poète ot tes hommes ne sont que les acteurs ; ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel, et c'est Souvent un faquin qui en doit être l'Atrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César. Elle peut faire par"un enfant, par un nain, par un eunuque ce qu'elle a fait par les géants et les héros, par les hommes extraordinaires. Dieu luimême dit de ces gens-là qu'il les envoie en sa colère et qu'ils sont les verges de sa fureur. Mais ne prenez pas ici l'un pour l'autre : les verges ne piquent ni ne mordent d'elles-mêmes, ne frappent ni ne blessent toutes seules; c'est l'envoi, c'est la colère c'est la fureur qui rendent les verges terribles et redoutables. Cette main invisible, ce bras qui ne paraît pas donnent les coups que le monde sent. Il y a bien je ne sais quelle hardiesse qui menace de la part de l'homme mais la force qui accable est toute de Dieu. / Cette page, remarquable par l'harmonie de la phrase, le choix des mots, la force et la précision des images, nous remet en mémoire une pensée de Joubert, qui trouve ici tout naturellement sa place : > Les beaux mots ont une forme, un son, une couleur, une transparence qui en font le lieu convenable où il faut placer les belles pensées pour les rendre visibles aux hommes. Ainsi, leur existence est un grand bien et leur multitude est un trésor; or, Balzac en est plein; lisez donc Balzac. »
Socruio (mort de), poSme, par Lamartine (1823, iu-so). Ce poëme est tout entier tiré du Phédon ; ce que Lamartine n'en a pas traduit en vers, il l'a publié en prose dans les notes, et il a su revêtir d'une large couleur les dernières paroles du philosophe , telles qu'elles ont été recueillies par Platon. Lamartine a su remplir de vers admirables ce cadre historique, que l'on aurait pu craindre devoir nuire a son inspiration. Cette
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composition porte profondément gravée l'empreinte des idées religieuses, les véritables muses du poste a ses débuts. Elle n'a rien d'épique, et la sévérité du sujet se serait difficilement prêtée à de poétiques digressions ; ce qu'on doit le plus y admirer, c'est la simplicité de la composition et l'énergique élégance du style. Le poëte a triomphé d'une grande difficulté : il a su faire parler en vers pleins de grandeur, tout en restant simple et sans emphase, celui que recommandait surtout sa logique, exempte de tout ornement. Lamartine n'a eu pour cela qu'à s'inspirer de la manière de Platon ; il en reproduit merveilleusement l'élocution douce, grave et harmonieuse.
Sacrale (l,\ PHILOSOPHIE de), par M. Alfred Fouillée (1874, s vol. in-8»). Cet ouvrage a remporté le prix Victor Cousin à l'Académie des sciences morales et politiques en 1872. Le sujet en avait été indiqué par le fondateur du prix lui-même, qui considérait que cette question, judicieusement traitée, comblerait une importante lacune dans l'histoire de la philosophie ancienne. Aucun travail n'avait encore été fait sur la philosophie de Socrate, et ceux mêmes qui connaissaient le mieux les écrits de Platon et de Xénophon doutaient qu'on pût en extraire des données certaines sur cette question. Socrate y apparaît en effet plutôt comme un sage, un moraliste, un dialecticien habile, que comme un métaphysicien; d'autre part, cependant.il semblait impossible que le promoteur d'un mouvement philosophique aussi considérable que celui que provoqua Socrate, le maître de métaphysiciens tels que Platon et Aristote, eût entièrement laissé de côté la métaphysique. C'est dans le but d'éclaircir ce problème que Victor Cousin avait songé à mettre la question ou concours ; M, A. Fouillée l'a résolue d'une façon complète et désormais indiscutable.
D'après lui, l'idée principale de la philosophie dfc Socrate, c'est que ta science est tout. La science consiste à posséder les principes, les raisons, les causes des choses ; et ces principes, ces raisons, ces causes s'obtiennent en généralisant; la plus haute généralisation est l'explication dernière. Qu'est-ce qu'un pilote, un politique, un orateur, un poëte, un artiste, un homme vertueux ? Celui qui connaît les principes de la navigation, de la politique, de l'éloquence, de la poésie, du beau et du bien. Or, savoir, c'est faire ; connaître le bien, c'est faire le bien ; il est impossible qu'il en soit autrement et le méchant n'est qu'un ignorant. Un esprit philosophique demande à chaque chose ce qu'elle est, ne se laisse pas imposer par l'apparence et va au fond jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien au delà. Pour cela, il lui faut considérer les objets dans leur idée, chercher leur essence, ce en quoi ils consistent véritablement, rejetant le long de sa route ce qui n'est qu'un accident et non l'être, par un procédé qui s'appellera la logique ou la dialectique.
En résumé, en faisant de la science le fondement de la philosophie et de la morale, Socrate arrivait logiquement à confondre la connaissance de la vertu avec la pratique de la vertu ; c'est l'erreur fondamentale de son système. M. Fouillée le lui reproche et s'attache aussi à démontrer qu'il n'était pas toujours fidèle à son précepte d'aller au fond des choses pour en atteindre la véritable essence, • car généralement il la met, cette essence, dans ce que ces choses ont de commun avec d'autres, au lieu de la mettre dans ce qui leur appartient en propre. » Quoi qu'il ensoit, M. Fouillée a réussi, en s'appuyant de textes nombreux, de citations, de rapprochements, il présenter le portrait le plus fidèle de Socrate métaphysicien, philosophe et dialecticien. « Nous ne l'avons pas plus tôt vu à l'œuvre, dit M. Vacherot {Rapport à l'Académie des sciences morales), que nous avons compris à quel esprit nous avions affaire, non moins solide que hardi, non moins profond qu'élevé, non moins rigoureux et démonstratif dans ses analyses que décidé dans ses conclusions. A mesure que nous avancions dans cette œuvre si savamment élaborée, nous éprouvions une véritable satisfaction à reconnaître que l'auteur n'affirme rien qu'il ne prouve, qu il n'imagine et ne devine rien et que toutes ses thèses reposent sur une analyse exacte et une interprétation ingénieuse, mais toujours sûre, des textes. En examinant ce travail avec l'attention la plus vigilante, la plus défiante même, pourrionsnous dire, nul de nous ne l'a trouvé en flagrant délit d'erreur ou même d'inexactitude. Ce mémoire, d'un mérite vraiment rare, nous parait destiné k prendre place parmi les livres les plus remarquables publiés depuis trente ans sur l'histoire de la philosophie ancienne. >
Socrate (Platon et les autres disciples de), par Grote. V. Platon.
Sacrale, tragédie allemande en cinq actes et en vers, de Louis Lckurd (1858, in-8°). Cet ouvrage a remporté le prix au concours de tragédie ouvert en 1858 à Munich par le roi de Bavière. C'est un drame philosophique et allégorique, d'une conception élevée, d'une lecture attachante, d'un style large et sévère, mais qui ne peut convenir au théâtre.
Dès la première scène, on voit sortir d'un souper tous les ennemis de Socrate, ou du
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moins les personnages dans lesquels le poëte a symbolisé toutes les passions ameutées contre le philosophe. Lycon a contre Socrate le grief du peuple contre Aristide, sa vertu : c'est l'envie ; Mélitus ne peut lui pardonner une épigramme lancée contre une de ses pièces : c'est la haine ; Théogène représente le sacerdoce corrompu qui met la religion sous ses pieds et déteste la philosophie ; Gorgias hait en secret son concurrent et son maître ; quant à Anytus, l'homme de ta bourgeoisie, il n'a pas encore de parti pris, il se montre même favorable au philosophe et refuse d'entrer dans le complot ourdi par ses amis. Pour le déterminer à faire cause commune avec eu*, il faut qu'il voie son fils Phédon renoncer à l'état de tanneur pour se faire philosophe et suivre Socrate, et qu'une espèce d'imbécile, sous prétexte de lui exposer une doctrine nouvelle, lui ait débité toutes sortes d'horreurs et de non-sens. Alors il donne tête baissée dans la croisade contre l'ennemi de la famille et de la religion. Ce type de bourgeois épais et crédule paraîtrait assez heureux s'il était plus nouveau. Quant aux autres conspirateurs, ils se mettent tout de suite à l'œuvre. Le démagogue Lycon essaye de corrompre et ^S'acheter Socrate, et il échoue, naturellement, au désespoir de la positive Xantippe; après quoi il se résout, de concert avec ses amis, à intenter au philosophe l'accusation capitale d'impiété ; pour ameuter le peuple, le prêtre Théogène commence par ressusciter la comédie des Nuées, d'Aristophane, dont il fait des lectures publiques dans les rues. Socrate, dûment averti des menées de ses ennemis, ne fait rien pour y échapper, non-seulement parce qu'il a le sentiment de son innocence, mais aussi parce qu'il est convaincu que la vérité ne peut triomper que par le martyre. « Ne voyez-vous pas, dit-il, que les temps nouveaux sont venus et que leur aurore doit se marquer dans le ciel par le sang des martyrs? C'est pour cela que je cherche la mort, cette mort, couronnement de ma vie. » Les derniers moments de Socrate sont empreints d'un mysticisme assez éloigné de la vérité historique. Dans un ravissement extatique, il voit et annonce Jésus-Christ. « Dieu est la bonté...., il rachète l'humanité.,.. Prométhée ne reste pas éternellement cloué au rocher... Voici venir Hercule, le demi-dieu, qui tue l'aigle et délivre l'homme accablé, pour s'élever ensuite, luttant, souffrant et se purifiant dans les flammes, type de ce qui doit arriver.... Gloire k vous, barbares, vous donnez au monde son rédempteur 1 Nous autres, Grecs, nous avons décerné la couronne au beau ; le barbare la donne k la vertu ; le monde de la vertu succède au monde de la beauté. Le inur élevé parles Grecs s'affaisse, et toute l'humanité se réunit pour construire un nouvel édifice ; mais que de sang il faut pour cimenter les pierres, et combien mourront comme je meurs à présent 1... Mais, entre tous, il en est un qui meurt du trépas le plus beau, le plus glorieux : il meurt pour tous.... Voyez les doux traits de son visage divin I Exulte, ô mon âme, de ce que, mourant, j'ai pu voir encore le rédempteur.... Je l'aperçois, le vainqueur de la mort, le maître nouveau de l'humanité ! Il réunit en un tout sublime les pressentiments épars de ma pensée. Je le vois.,.., sur la croix I... ■ Le type de Prométhée est ici exposé comme l'a compris M. Edgar Quinet dans son drame symbolique ; il est assez ridicule de transformer Socrate en prophète. Aristophane représente dans ce drame la vieille Athènes de Marathon et de Salamine ; c'est Aristide posthume ou un précurseur de Phocloti ; il poursuit en Socrate le novateur qui veut changer les lois de la société; mais, malgré ses prétentions politiques, il le poursuit sans le connaître. Dès qu'il le connaît, il devient le défenseur généreux, mais impuissant, du philosophe.
Pour donner un peu de vie dramatique à son sujet, qui n'en comportait guère, l'auteur a eu recours à toutes sortes d'incidents mélodramatiques; il y a une Hélène, fille du démagogue l.ycon, fiancée à Mélitus, poursuivie par Théogène, le prêtre débauché, et qui, a première vue, s'éprend d'une passion à la Juliette pour Platon-Roméo, qu'elle a vu en rêve. Elle s'empoisonne sur le théâtre, le jour de son mariage, et force Théogène k partager le poison avec elle. Elle reparaît ensuite comme spectre pour tourmenter son père, Lycon ; quant à. Théogène, il ne meurt pas, il devient fou pour animer le dernier acte par sa démence, à côté du Socrate chrétien et de l'Aristophane homme d'Etat ; cette Hélène représente dans la pièce la femme moderne, quelque peu émancipée ; elle aussi aspire à imprimer à ses convictions le sceau du martyre. Il y a encore une esclave qui, touchée soudain par la grâce, refuse de danser devant Socrate, et qui, par ila plus étonnante des reconnaissauces, se trouve être la fille même du philosophe. Elle a été enlevée à quatre ans par ce même Théogène, .qui est décidément un grand scélérat, et livrée à des pirates. Au cinquième acte, au moment de boire la ciguë, Socrate la fiance a. Phédon, et Xantippe, tout en se désolant sur le sort de son mari, se félicite de voir sa fille si bien établie.
11 n'y a pas, dans tout cela, les éléments d'une tragédie, et le mérite littéraire de cette" œuvre peut seul lui assigner une place distinguée dans la littérature contemporaine.