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dans Don Juan , et celui de Sémiramide, prouva qu'il y avait en elle non moins de chaleureuse inspiration que de goût et de grâce. Au mois d'avril de la même année, cette charmante cantatrice se rendit à Londres, où elle excita le plus vif enthousiasme par son talent, et l'intérêt de la haute société par l'agrément de sa personne et la décence de ses manières. Sa représentation à bénéfice ne produisit pas moins de 50,000 francs. »
Cette même année, Mme Malibran fut engagée au Théâtre-Italien de Paris. Ce fut alors que s'engagea entre les deux cantatrices une lutte de talent qui fit grand bruit et partagea en deux camps les dilettanti du théâtre (v. Malibran). Malibran, avec son âme passionnée, en vint à détester sa rivale et lut manifesta à diverses reprises sa haine par des scènes violentes, particulièrement pendant la saison de 1829, où elles furent engagées l'une et l'autre au Théâtre- Italien de Londres; mais, à cette même époque, un rapprochement eut lieu entre elles, et depuis ce moment elles restèrent amies.
En 1829, Il Matrimonio segrelo, de Ciinarosa, donné au bénéfice des pauvros à notre grand Opéra, avec le concours de Mmcs Sontag, Damoreau et Malibran, produisit une recette de 137,000 francs, la plus for;e sans contredit qu'une représentation théâtrale ait jamais produite. Cette même année, le roi de Prusse lui donna des lettres de noblesse et elle épousa le comte Rossi ; mais son mariage fut tenu secret pendant quelque temps encore, et, au commencement de 1830, il fut décidé qu'elle quitterait la scène. Le 18 janvier, elle chanta pour la dernière fois à Paris dans Sémiramide et Tancrède. Cette représentation fut pour plie un véritable triomphe.
Avant de dire adieu pour jamais a la gloire et au public, M'i" Sontag avait pris la résolution de faire un grand voyage, où elle se proposait de ne donner que des concerts; mais, arrivée à Berlin, elle céda au désir de ses amis et reparut sur la scène pour quelques représentations. Le 19 mai 1830, elle y joua pour la dernière fois, et la se termina sa carrière dramatique. Elle partit ensuite pour la Russie et revint par la Belgique. Son mariage ayant été déclaré ouvertement, elle laissa tomber la couronne de fleurs de la cantatrice et la remplaça par la couronne héraldique, préférant, de reine du monde qu'elle était, n être plus que la comtesse des grandsducs, des rois et des reines, des impératrices et des empereurs. « On raconte cependant, dit Jules Janîn, que, plus d'une fois, dans les maisons souveraines, dont elle était la fête et l'orgueil, la comtesse Rossi regretta Henriette Sontag et qu'elle eut des larmes secrètes pour les applaudissements qu'elle avait perdus, u Après avoir suivi son mari dans ses missions et avoir charmé les cercles diplomatiques de Francfort, Saint-Pétersbourg et Berlin, après vingt ans de fortune, les événements politiques de 1848, en ruinant sa famille, la forcèrent de remonter sur le théâtre. « Elle nous revint donc, s'écrie encore Jules Janin, et, comme si vingt-quatre heures à peine s'étaient passées entre son départ et son retour, elle fut reçue avec des transports d'enthousiasme. Aussitôt qu'on l'eut vue, on s'écria : «C'est elle! » et, par un miracle, il nous sembla que, nous aussi, nous n'avions plus que vingt ans en retrouvant le rossignol de nos premiers beaux jours. »
La représentation de rentrée de Henriette Sontag eut lieu le samedi 7 juillet 1850, sur le théâtre de Sa Majesté, à Londres. L'admirable cantatrice chanta devant un public trèsnombreux. La recette fut de 1,500 livres sterling, ce qui équivaut à près de 38,000 francs de notre monnaie. Elle avait alors quarante-cinq ans, et cependant sa voix n'était ni moins fraîche ni moins flexible qu'aux beaux jours de ses premiers succès. A Paris , elle retrouva ce même enthousiasme qui avait autrefois salué son apparition, alors qu'elle interprétait dans leur grâce printanière les premiers ouvrages de Rossini et qu'elle chantait le vieux Mozart. Le nouveau monde voulut à son tour lui donner des couronnes. Elle partit en 1852, traversa triomphante Boston, Philadelphie et la Nouvelle-Orléans. La mort l'arrêta brusquement à Mexico, au moment où on la comblait de toutes les admirations comme artiste et, comme femme, de toutes les sympathies. Elle fut emportée par une attaque de choléra.
Henriette Sontag, cette douce et gracieuse fille de l'Allemagne, qui fut la reine des fêtes de l'ancien Théâtre-Italien à l'époque de ses splendeurs, est une des rares cantatrices que la foule a saluées du nom de diva, et sa place est marquée à. côté des Pasta, des Malibran,* des Cinti-Damoreau. Elle a eu son originalité propre, la pureté, l'élégance, le goût, toutes les qualités gracieuses et sympathiques. Rien de plus enchanteur que sa voix, et ce fut un deuil pour ses admirateurs lorsque, croyant l'artiste perdue pour le théâtre, le Paris aristocratique vint en foule recevoir les adieux de la nouvelle comtesse dans Sémiramide.
Henriette Sontag s'est surtout fait applaudir dans : Desdemona, à'Oihello; Rosine, du Barbier; Y Italienne à Alger; Hélène, de la Donna del layo; Cenerentola ; Caroline, de II Matrimonio segreto ; la jeune fille, de la Neige; Agathe, dans le Freischùlz; Sophie, de Sargino; Linda, la Somnambule , la Fille du régiment et la donna Anna, de Don Juan. Elle avait, à la fin du trio des masques de ca dernier opéra, inventé une | h rase qu'elle
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substituait à.la phrase originale. Son exemple fut bientôt suivi. « Il était trop beau pour ne pas l'être, » écrit à ce sujet M. Hector Berlioz, et toutes les cantatrices de l'Europe adoptèrent pour le rôle de donna Anna l'invention de Mme Sontag. Aujourd'hui encore, certaines cantatrices ne craignent pas de substituer la version Sontag à. la version Mozart, liberté que nous sommes loin d'approuver, et qui, si elle était une fois admise en principe, aurait pour l'art des conséquences on ne peut plus regrettables.
SONTHONAX (Léger-Félicité), homme politique français, né à,Oyonnax (Ain) en 1763, mort dans la même ville en 1813. Il était avocat au parlement de Paris lorsque la Révolution éclata. Chaud partisan des idées nouvelles, il devint un des rédacteurs du journal les Résolutions de Paris, se fit connaître comme un zélé défenseur de la liberté des noirs, et se lia avec Condorcet, Brissot, etc., qui avaient les mêmes idées. En juin 1792, Sonthonax fut désigné, avec Polverel et Ailhaud, pour se rendre à Saint-Domingue, dans le but de rétablir l'ordre dans cette colonie, depuis un an profondément troublée. Munis de pouvoirs presque illimités, les trois commissaires arrivèrent au Cap le 19 septembre 1792. En ce moment, les nègres s'étaient soulevés dans le nord de l'Ile. Sonthonax marcha contre eux, comprima la révolte et soumit Port-au-Prince. A son retour au Cap, il enleva son commandement au général Galbaud, qui paralysait toutes ses mesures et était profondément hostile à la Révolution. Ce général s'étant emparé de la rade et de l'arsenal , Sonthonax et Polverel armèrent les noirs pour le réduire et firent paraître, le 29 août 1793, le décret qui prononçait leur affranchissement. Les colons, après s'être vainement opposés à cette mesure, appelé-rent les Anglais dans la colonie. Les deux commissaires, s'appuyant sur les noirs affranchis, désarmèrent les blancs et défendirent avec une extrême énergie l'île contre les Anglais, qui attaquèrent Port-au-Prince et finirent par s'en emparer. Pendant ce temps, les planteurs intriguaient à Paris et mettaient tout en œuvre pour perdre les commissaires; ils firent si bien, qu'ils firent décréter d'accusation par la Convention , le 16 juillet 1793, Sonthonax et Polverel, nonseulement comme ayant outre - passé leur mandat, mais encore comme attachés au parti des girondins proscrits. Cette traîne fut si bien ourdie, que Sonthonax fut arrêté en arrivant à Paris; mais il parvint à se justifier devant la Convention et à faire rapporter le décret qui le frappait. Il reçut une nouvelle mission à Saint-Domingue en 1796 et parvint à y maintenir l'ordre, tout en favorisant les noirs et les gens de couleur. Il confia à Toussaint- Louverture le commandement en chef des' troupes; mais il fut bientôt obligé de revenir en France, contrarié dans son administration par ce nègre ambitieux, et il vint siéger au conseil des Cinq-Cents comme député de cette colonie, en 1797. A diverses reprises, il dut se défendre contre de nouvelles accusations ■ au sujet do son administration à Saint-Domingue et s'en tira toujours à son honneur. La fermeté de ses convictions républicaines lui valut d'èire interné dans la Charente- Inférieure après le coup d'Etat du 18 brumaire. Arrêté a. la suite de l'explosion de la machine infernale et emprisonné à la Conciergerie, il lui fut facile de montrer qu'il. était complètement étranger à cette affaire et il recouvra la liberté; néanmoins Bonaparte ne cessa de le persécuter. Il fut successivement interné à Fontainebleau, à Orléans, expulsé de Paris lors de la conspiration Malet, et il se vit constamment empêché d'exercer sa profession d'avocat. Le grand tort de cet homme si indignement calomnié était, aux yeux du pouvoir nouveau, d'être resté fidèle h la grande cause de la liberté. Sonthonax n'était pas seulement un homme remarquablement instruit, c'était une âme fière, un patriote éprouvé, un républicain convaincu, un homme d'un désintéressement à toute épreuve.
SONTIUS, nom latin del'IsoNzo.
SON-TO s. m. (son-to — mot chinois).
Comm. Variété de thé.
SOŒMIAS, SŒMIAS, SOEMIE ou SEMIS (Julia-Varia), fille de Julia Mésa et de Julius Avitus, fe.nme de Sextus Varius Marcellus, mère d'Héliogabale , mise à mort l'an 222 de notre ère. Avant que son jeune fils parvint au trône, que Macrin ne sut pas défendre, Soœmias s était fait connaître par le dévergondage de ses mœurs et ses honteuses débauches. On raconte même que Caracalla, son cousin, était le véritable père d'Héliogabale. Ce qui est certain, c'est que cette bâtardise fut mise en avant par Soœmias et par Mésa et fut le principal titre d'Héliogabale à son élévation au trône. Devenue impératrice mère, elle ne mit aucun frein à ses honteuses passions; publiquement elle se prostituait à quiconque lui plaisait, qu'il fût «lanseur, athlète, cocher du cirque, de condition plus basse encore; elle vécut en courtisane, dit Lampride, merelricis more vixit. Pour une aussi digne mère, il n'était rien que ne dût faire Héliogabale. Il la combla d'honneurs et de dignités. En même temps que Julia Mésa, Soœmias fut, par son ordre, admise dans le sénat, où elle prit place
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auprès des consuls et signa les délibérations de ce corps tombé si bas qu'Héliogabale luimême l'appelait-un troupeau d'esclaves en toges. Bientôt l'empereur créa un sénat d'un nouveau genre, qui tint ses assises sur le Quirinal et où l'on discuta, sou3 la présidence de la mère et de la grand'mère de l'empereur, sur les choses de la mode et de l'amour. « Les matrones qui avaient l'honneur d'en faire partie, dit Noël des Vergers, d'après Lampride, y prenaient séance à des jours marqués, — on y délibérait sur les parures que les femmes devaient porter, sur leurs droits de préséance, selon la position des maris, sur les formalités de l'étiquette, etc. Des sénatus-consuttes émanés de ce nouveau pouvoir décidaient quelles étaient les dames romaines dont le carpentum serait traîné par des mules et celles qui seraient obligées de se contenter d'un attelage de bœufs; celles qui auraient le droit de faire placer sur leurs litières des ornements d'argent ou d'ivoire; celles qui pourraient prétendre à porter sur leurs chaussures de 1 or ou des pierreries, etc., etc.» Le 11 mars 222, Soœmias fut massacrée avec son fils dans les latrines du palais transformé en honteux lupanar par elle et par le digne fruit de ses amours adultères avec le sanguinaire tyran Caracalla. Sur les médailles que nous avons d'elle, elle est représentée sous la forme d'Uranie, la Vénus céleste.
SOPATElt, dit le Jeune, rhéteur grec du ive siècle. On a. de lai un traité intitulé : Tractatio causarum (publié dans la collection des lihelores grxci, Venise, 150S, in-f<>; reproduit dans les lihelores grxci, de Walz (1832- 36, gr. in-8», t. VIII, p. t-385). Photius et Eunape ont parlé de Sopater, le premier dans sa Diblioth. cod., 141, le second dans ses Vies des*sophistes.
SOPATROS, auteur comique grec, mort sous Ptolémée Philadelphe (me siècle avant J. -C). Il était né à Saphos et il a composé un grand nombre de comédies qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous. On a les titres de plusieurs d entre elles : Bacchis, l'Affranchissement de Bacchis, les Noces de Bacchis, la Porte. Il a parodié quelques tragédies attiques, entre autres Oresle et Hippotyte. Athénée, dans ses Deipnasophisles, a cité quelques vers isolés de Sopatros,
SOPE s. f. (so-pe). Ichtbyol. Nom vulgaire d'un poisson cyprinoïde, du genre able ou leucisque, du groupe des brèmes.
SOPEUR s. m. (so-peur). Pathol. Syn. de
SOPOR.
SOPHA S, ni. V. SOFA.
Sopha (lk), roman par Crébillon fils (1743), censément imprimé à Saznah, et dont voici l'analyse très-succinte. Il y a quelques siècles qu'un prince nommé Schah-Baham régnait sur les Indes; il était petit-fils de ce schah Riar, de qui l'on a lu les grandes actions dans les Mille et une nuits. Il n'avait hérité de son aïeul que de son goût pour les contes et il parait que le recueil des contes de Schèhérazade, que son grand -père avait fait écrire en lettres d'or, était son bréviaire. Un jour, le sultan demanda à son vizir si , pour bien gouverner, il avait besoin de savoir tout ce que ses prédécesseurs avaient fait? — « Non, sire, non ! dormir en repos, écouter des contes et faire de la tapisserie, voilà vos fonctions; le reste n'est que bagatelles ! » Suivant ce conseil commode, le sultan fit assembler toute sa cour et tirer au sort qui devait prendre la parole. Un jeune courtisan nommé Amanzéi fut désigné et s'exécuta de bonne grâce. U commença par déclarer ne pas reconnaître d'autre Dieu que Brahma, et croire, comme tes brahmistes à la métempsycose, puis il raconta ses aventures pendant qu'il avait été métamorphosé en sopha. « Le premier sopha, dit-il, dans lequel mon âme est enirée, était couleur de rose, brodé d'argent. Néanmoins cette métamorphose m'affligeait gravement, mais la permission que me donna Brahma de me transporter, quand je le voudrais, de sopha en sopha, calma un peu ma douleur, d Amanzéi fait connaître comment sous cette forme matérielle il a pénétré dons divers sanctuaires consacrés à Ctipidon et s'est trouvé témoin et acteur, hélas 1 passif, de mystérieux libertinages. Il raconte la perfidie des femmes, l'impudeur des filles, dont les intrigues romanesques ont presque toujours fini par un dènoùment tragique Comme toutes ses histoires ne varient que par les détails, mais se ressemblent par le fond, le sultan, ennuyé et bouillant, s'écrie lorsqu'il se tait: « Quoi! c'est là tout? Ah ma grand'mère, ce n'est pas ainsi que vous contiez! »
Le Sopha jouit pourtant & son apparition d'une certaine vogue, et il faut reconnaître que la plume de Crébillon lils est élégante, agréable et légère et qu'il a peint au naturel lès mœurs de sou siècle avec ses défauts, ses vices et son libertinage.
SOPHAR, roi d'Egypte, qui pratiquait l'alchimie. M. Hœfer, d'après les documents qu'il a consultés, pense que ce personnage vivait au xi° siècle. Hieronymus Crinot parle de lui dans un livre curieux et rare : Aureum Vellus oder Guldin Schalz vnd Ktinstkammer (Rorschach, 1558, in-40), et il raconte que le roi Sophar avait inventé une teinture royale propre à changer tous les
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métaux, en or. C'est le même personnage dont parle Salomon Trismosin et qui était l'inventeur du fameux arcane nommé suforethon, lequel se composait de sulfures métalliques digérés dans du vinaigre ou de l'alcool.
SOPHÈNE, région de l'Arménie ancienne, au S.-O., entre T'Euphrate à l'O., la Chorzène au N., la Gordyène à l'E., le Tigre et la Mésopotamie au S. Capitale, Arsamosate.
Elle fut conquise par les Romains au me siècle de l'ère chrétienne.
SOPHI, SOFI OU SOUPI , S. m. (so-fi. — D'après Boehart, ce mot vient de l'arabe sapha, être pur; mais il est plus probable que sophi vient de l'arabe souph, laine, à cause des vêtements de laine que portent ces philosophes). Philosophe musulman panthéiste, d'une secte particulière.
— Encycl. On donne généralement, en Orient, le nom de sophi à. tous ceux qui mènent une vie ascétique, mais plus particulièrement à une secte musulmane fondée au vme siècle par Abou-Saïd-Aboul-Cheir, et aujourd'hui très-répandue dans la Perse et dans l'Inde. La doctrine de cette secte, qui prétend à une origine des plus éloignées, a été exposée par Azeddin, sophi du xnc siècle, dans un ouvrage intitulé : Fruits et fleurs, traduit en français par l'orientaliste Garciii de Tassy (Paris, 1821). Sous le titre d'ordre Sacré des Sophisiens, il a été fondé à Paris, en lgoi, par Cuvelier de Trye, un rit maçonnique qui s'inspirait de la doctrine de ces mystiques d'Orient. V. soufisme et SOPHIS.
SOPH1A, nommée Triaditza par les Bulgares, ville de la Turquie d'Europe, dans la Bulgarie, pachalik et à 220 kilom. S.-E. de Nissa, à 570 kilom. N.-O. de Constantinople, sur le versant septentrional des Balkans, chef-lieu du sangiac de son nom, par 42° 37' de lat. N. et 20" 51' de longit. E. ; 40,000 hab., en grande partie chrétiens. Archevêché grec, évèché catholique. Fabrication de draps, soieries, luinages, cuir, tabac. Aux environs, eaux thermales et bains; commerce actif. Cette ville est grande, mais mal bâtie; ses rues sont sales et irrégulières, et ses maisons, sans caractère architectural, ressemblent plutôt à des masures qu'à des habitations de citadins. On y voit cependant plusieurs églises, vingt-trois mosquées et de beaux bazars bien approvisionnés. Cette ville fut fondée par Justinien, sur les ruines de l'ancienne Sardica, où en 347 fut tjnu un concile qui jugea la cause de saint Athanase et des ariens. Sardica fut la patrie de l'empereur Galerius, qui y rendit un édit pour mettre fin à la persécution des chrétiens.
SOPH1A (sangiac ou livah de), division administrative de la Turquie d'Europe. Il occupe la partie S.-O. de la Bulgarie, est accidenté par les ramifications des Balkans et arrosé par lTsker, le Vid et la NisSava. Le sol est fertile en céréales, vins, tabac et lin ; éducation de moutons et de bœufs; montagnes boisées. Ce livah correspond à une grande partie de l'ancienne Mésie.
SOPHI A, ville de la Russie d'Europe, dans le gouvernement et à 30 kilom. S. de Saint- Pétersbourg, près de Tzarzkoé-Sélo ; 600 hab. Elle fut fondée en 1785 par l'impératrice Catherine II, mais n'a pas prospéré.
SOPHIE s. f. (so-fl — nom de femme, qui vient du gr. sopliia, sagesse). Argot. Faire sa Sophie, Faire la prude, affecter une excessive retenue.
— Entom'. Syn. de scotioptérk, genre d'insectes diptères.
— Acal. Genre d'acalèphes, voisin des cailianires.
— Bot. Nom vulgaire du sisymbre sagesse. SOPHIE (sainte), martyre chrétienne, morte
vers 140. Elle fut la mèro de trois jeunes filles qui souffrirent également le martyre sous Adrien. Ces trois vierges célèbres portaient le nom de Foi, Espérance et Charité, Pistis, Elpis et Agupê. On sait peu de chose de sainte Sophie, que les uns disent avoir été martyrisée en même temps quo ses filles, que d'autres prétendent être morte trois jours après elles. Les anciens martyrologes séparent leurs fêtes, honorant les trois filles le l<sr août et leur mère le 30 septembre. D'après Tillemont, sainte Sophie fut célèbre dans tout l'Orient. Baronius dit qu'il y a auprès de Rome une ancienne église dédiée à la même sainte. Quant à celle de Sainte-Sophie de Constantinople, on saitque ce nomlui vient du mot grec sophia, sagesse.
SOPHIE, impératrice grecque, qui vivait au vi" siècle. Elle épousa l'empereur Justin II, sous le règne duquel (505-578) elle eut la plus grande part aux affaires. Après la mort de son époux, elle espéra un moment se remarier avec son successeur Tibère Constan-tin, qui lui devait son élévation. Déçue dans ses prétentions, elle conspira contre lut, échoua et fut reléguée dans son palais.
SOPHIE, princesse russe, sœur de Pierre le Grand, née à Moscou en 1657, morte dans un couvent près de cette ville en 1704. Elle était issue, ainsi que Fédor et Ivan, du premier mariage d'Alexis Ier, tandis que Pierre était né du second mariage du czar avec Natalie Narischkine. Lorsque son frère Fédor III mourut en 1682, les Narischkine ayant fait proclamer czar le jeune Pierre, Sophie,
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indignée qu'on eût écarté du trône son frère Ivan et cédant aux conseils de son oncle Miloslavsky, appela les strélitz à la révolte et s'empara de l'autorité, pendant que la célèbre milice massacrait les membres les plus importants de la famille Narischkine et ses partisans, Matvéief, les Dolgorouki, etc. Après avoir fait proclamer en même temps czars Ivan et Pierre et pris les titres de régente et d'autocrate, la princesse Sophie gouverna pendant sept ans sous l'inspiration de son favori Galitzin. En 1683, les strélitz s'étant de nouveau soulevés, elle quitta Moscou, où elle revint lorsque la rébellion fut comprimée. Malheureuse dans une guerre contre les Turcs, elle signala son administration en imposant aux Polonais le traité de Moscou (1686). C'était une femme énergique, intelligente, qui cultivait la poésie, aimait les lettres et les arts et fit, la première, jouer en Russie des pièces de théâtre. Dévouée au vieux parti moscovite, cette princesse se fit de nombreux partisans parmi les Russes qui voyaient d'un œil jaloux et inquiet le jeune Pierre s'entourer d étrangers et se préparer à des réformes qui leur paraissaient la ruine des institutions nationales. Lorsque le czar Pierre eut dix-sept ans, il résolut de se débarrasser de la tutelle de sa sœur. En juillet 16S9, il lui enjoignit de. ne plus paraître comme régente dans une solennité. Sophie résista, et Pierre la fit enfermer à Novo-Devitchéi, couvent qu'elle avait fondé près de Moscou et où elle prit le nom de sœur Suzanne. On croit qu'elle ne fut pas étrangère à la révolte des strélitz qui écliita pendant une absence de Pierre le Grand et que celui-ci étouffa dans le sang. A partir de ce moment, elle fut sévèrement surveillée et, d'après certains historiens, elle mourut empoisonnée.
SOPHIE -CHARLOTTE, reine de Prusse, née au château d'Ibourg en 1668, morte en 1705. Elle était fille d'Ernest-Auguste, électeur de Brunswick-Lunebourg , héritier du duché de Hanovre en 1679. Sophie-Charlotte, qu'il avait été un instant question de marier avec le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, devint la femme du prince Frédéric, électeur de Brandebourg, veuf d'Elisabeth de Hesse-Cassel. Ce mariage tout politique fut préparé avec une adresse infinie par le ministre hanovrien Otton de Grote, et il eut lieu le 28 septembre 1684, dans le château d'Herrenhausen. Sophie-Charlotte avait à peine seize ans. Pendant un séjour de deux ans à la cour de Versailles, elle avait pris le goût de la littérature et des arts. Elevée dans la communion réformée, elle fit ouvrir les portes du Brandebourg aux protestants que la révocation de l'édit de Nantes avait chassés de France. Ce fut sur son conseil que le prince électoral, son mari, accueillit avec magnificence la noblesse accourue à la suite de Schomberg. Plus tard, lorsqu'en vertu du traité d'alliance conclu entre Frédéric et l'empereur Léopold d'Autriche contre Louis XIV le duché de Prusse eut été érigé en royaume, elle appela à sa nouvelle cour et consola de leur exil et de leurs malheurs les savants illustres que la persécution avait dispersés, et elle y attira en même temps des peintres, des sculpteurs, des musiciens et des chanteurs d'Italie.
Elle avait modelé sa cour de Berlin sur celle de Versailles et avait su lui en donner le ton et l'éclat. Appliquée dès son enfance à l'étude des sciences philosophiques, aussi distinguée par l'esprit que par la beauté, cette princesse entretint des relations suivies avec les savants les plus célèbres, et surtout avec Leibniz. Elle fut sa protectrice, devint son amie et partagea avec lui l'honneur de fonder la célèbre Académie de Berlin. « Il ne faudrait , dit Erman, pour juger ce que Sophie-Charlotte était dans ces relations, que la lettre suivante écrite par Leibniz, sous la date du 10 juillet 1705, après la mort de la reine, à Guillaume Woton, savant théologien de Cambridge : « Ce qui a inter- » rompu cette année ma correspondance avec » vous et mes autres amis, c'est le trouble où » m'a jeté la mort de la reine de Prusse. Cette » prineesse me favorisa au delà de mes vœux » et de mes espérances; elle voulait que je » fusse souvent avec elle, et je jouissais fré- » quemmentde la conversation de cette grande > princesse dont personne n'égala jamais le n génie et l'humanité. Nos entretiens roulaient » sur des sujets où, en cherchant k satisfaire u sa curiosité et son ardeur à s'instruire, elle » m'ouvrait des vues et des projets qui, si sa » mort n'y eût mis obstacle, eussent pu con- » tribuer à l'avantage public. » Ce fut à son instigation qu'il écrivit sa Théodicêe. Il parait, par une lettre de la reine, qui se trouve parmi les lettres originales de cette princesse, qu'elle n'était pas toujours contente des solutions de Leibniz qui, de son côté, se plaignait des questions que la reine lui faisait sur ses solutions mêmes, en lui reprochant qu'elle exigeait te pourquoi du pourquoi. Voici ce que Sophie-Charlotte écrivait à son amie Poellnitz, dans une lettre datée de Wuslerhausen le 7 août 1702 : « Ma chère Poellnitz, voici une lettre de Leibnitz que je vous envoie. J'aime cet homme , mais j ai envie de me fâcher de ce qu'il traite tout si superficiellement avec moi. U se défie de mon génie, car rarement il me répond avec précision sur les matières que j'agite. » C'est dans cette
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même lettre que se trouve un trait qui peint le dégoût et 1 ennui que donnaient souvent à la reine les cercles où le rang efl'étiquette l'appelaient. ■ Dernièrement, dit-elle, Leibniz m'a fait une dissertation sur les infiniment petits; qui mieux que moi, ma chère, est au fait de ces êtres? »
Sophie -Charlotte mourut le 1er février 1705, en philosophe, en sage comme elle avait vécu. On voulut introduire un ministre réformé dans son appartement. « Laissez-moi mourir, lui dit-elle, sans disputer. » Une dame d'honneur qu'elle aimait beaucoup fondait en i larmes. « Ne me plaignez pas, reprit-elle, car je vais à présent satisfaire ma curiosité sur j les principes des choses que Leibniz n'a ja- 1 mais pûm'expliquer, sur l'espace, sur l'infini, sur l'être, sur le néant, et je prépare au roi, mon époux, le spectacle d'une pompe funèbre où il aura une nouvelle occasion de déployer sa magnificence.» Elle recommanda en mourant à l'électeur son frère les savants qu'elle avait attirés autour d'elle.
Ceux qui voudront pénétrer plus avant dans l'intimité de- cette reine qui fut un aimable philosophe devront consulter : M émoi- i respour servir à V histoire de Sophie-Charlotte, reine de Prusse, par Erman (i80l,in-8°).
SOPHIE-DOROTHuE, reine de Prusse, fille de George I«, roi d'Angleterre, épouse de Frédéric-Guillaume Iep, née en .1687, morte au château de Monbijou en 1757. Elle ne joua aucun rôle dans les affaires publiques et devint veuve en 1740.
SOPHIE-DOROTHÉE, électrice de Hanovre, femme de George 1er, roi d'Angleterre, née en 1667, morte en 1726. Elle était fille de George-Guillaume de Zelle, second fils du duc de Bruns'wick, et d'Eléonore d'Olbreuse, une Française douée d'une beauté rare, d'un esprit charmant, d'une haute raison et pardessus tout cela un modèle de toutes les vertus. Son père était dénué de toute ambition, k ce point qu'il s'était engagé à ne s'unir qu'à une femme d'un rang inférieur au sien, afin de ne pas avoir d'héritier en situation légale de contrarier les prétentions de son frère cadet qui avait le titre d'évêque d'Osnabrùck et qui avait épousé une Stuart, petite-fille de Jacques I". Le brillant et ambitieux évêque possédait donc à la couronne d'Angleterre des droits éventuels qu'il ne voulait point perdre. Dès sa naissance, remarque M. Chasles, Sophie- Dorothée se trouva dans une position singulière. Française par sa mère, déclarée inhabile à succéder, maîtresse d'une fortune considérable et indépendante, compensation et prix de concessions exigées par l'évêque, elle était la plus désirable héritière des principautés allemandes; et comme on pouvait après tout lutter contre l'évêque et essayer de déchirer le contrat exigé par lui, cette position dangereuse, brillante et équivoque la donnait pour but aux ambitions rivales et l'exposait à la malveillance de son oncie.
Sophie-Dorothée, élevée par sa mère, était à quinze ans une personne charmante, d'un type rare et curieux, une femme blonde aux yeux noirs, douée de beaucoup de bonté et de peu de prudence, franche jusqu'à l'impétuosité, d'une sensibilité facilement émue.
L'heure était venue de choisir un époux à Sophie-Dorothée. Il fut question de lui donner son cousiiij Auguste de Wolfenbuttel, fils du prince Antoine-Ulrich de Wolfenbuttel, un jeune homme plein d'élégance, de fierté, plein d'amour surtout pour sa gracieuse cousine, qui semblait le voir avec plaisir. Mais l'évêque d'Osnabrùck, qui voulait réunir k l'électorat de Hanovre le duché de Zelle et les biens de sa nièce, fit, sur les conseils de sa maltresse, Elisabeth de Platen, rompre l'union projetée et, grâce à l'entremise du conseiller aulique Bernstoff, George-Guillaume consentit à donner sa fille Sophie-Dorothée k son neveu, le brutal George , fils de l'évêque d'Osnabrùck. Ce mariage fut célébré le 21 novembre 1682.
Sophie-Dorothée avait appris de sa mère la leçon que doivent apprendre la plupart des femmes , la résignation au mariage sans amour, et malgré les torts, les âpretés, les caprices, les maîtresses de son mari, auquel elle donna deux enfants en peu d'années (George, qui devint George II, roi d'Angleterre, et Sophie, qui devint mère de Frédéric le Grand), les prumières années de son union avec le prince se passèrent convenablement. Elle allait souvent visiter sa mère, soignait ses jeunes enfants et fondait des asiles de charité pendant que le mari, qui aimait la poudre à canon, guerroyait contre les troupes catholiques de Louis XIV pour attester sa fidélité protestante.
La beauté, les grâces, le charme exquis, la séduction que Sophie-Dorothée répandait autour d'elle turent pour elle lacause de tous ses malheurs. La comtesse de Platen ne put voir sans douleur, sans jalousie, sans envie une étoile briller à côté d'elle ; elle ne put, elle, maîtresse adorée de l'électeur , voir près d'elle une femme qui la dominait de toute la hauteur, non-seulement de l'intelligence et de la beauté, mais aussi et surtout de la vertu. De là, haine d'un côté, mépris de l'autre; de là bientôt guerre sourde..., enfin guerre ouverte et violente entre les deux rivales.
Les choses en étaient là lorsque parut à la cour de Hanovre le jeune Philippe-Christophe, comte de Kœnigsmark. C'était un personnage
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beau, hardi, léger, ardent, brillant, aventureux et, de plus, fort riche. C'était un héros de roman, ayant eu déjà maintes aventures. La comtesse de Platen crut qu'il était de son honneur de captiver ce don Juan et n'épargna pour y arriver aucune de ses séductions, aucune de ses coquetteries; ce fut en vain. Dédaignée, méprisée, elle ne songea plus qu'à la vengeance.
Le beau Kœnigsmark avait déjà, tout jeune encore, paru à la cour de Zelle, où il avait eu des relations d'enfance avec Sophie-Dorothée. La jeune femme revit avec plaisir celui avec qui elle avait joué étant petite. Elle était spirituelle, lui charmant causeur; elle se faisait raconter par lui ses voyages, ses aventures et y prenait un plaisir extrême. Leur intimité était grande, elle était pure aussi ; mais la comtesse de Platen, qui les guettait dans l'ombre, ne voulut pas la voir telle. De là des menées basses et sourdes, des insinuations perfides ; de son côté, Bernstoff, tout dévoué à la comtesse de Platen, ne cessait de montrer à George Sophie-Dorothée comme une Française dangereuse, et cet homme sordide et brutal devint pour sa femme le plus odieux tyran. Un jour, il s'oublia jusqu'à la frapper; il tenta même de l'étrangler. C'est alors que Sophie-Dorothée songea à échapper h la fin tragique qu'elle redoutait en se réfugiant à Wolfenbuttel, chez le père de son cousin qu'elle avait dû épouser. Une fois en sûreté, à l'abri des brutalités de son mari, elle se proposait de porter sa cause devant une cour aulique et de réclamer le divorce. Elle fit part de ce projet à Kœnigsmark, qui lui promit son appui; mais en attendant, ne trouvant pas les circonstances favorables, il alla passer quelques semaines chez l'électeur de Saxe, Auguste. Là, il eut l'impardonnable imprudence de raconter ses amours avec Mmo de Platen, cette Putiphar qui n'avait pu même avoir de lui son manteau. La comtesse de Platen en fut informée et se promit d'en tirer une terrible vengeance.
L'étourdi Koenigsmark, dit Philarète Chasles, revient au palais électoral, où son titre de colonel des gardes le rappelle. U ne s'occupe pas de la terrible comtesse et ne rend visite qu'une seule fois à la princesse, dont la situation était devenue insoutenable; le plan de celle-ci était d'ailleurs arrêté pour la fuite. Koenigsmark lui promet de l'avertir dès qu'il aura fait les préparatifs qui doivent permettre de la conduire k la cour de Woltenbnttel sous la sauvegarde de sa fidèle Knesebeck et de six trabans. On convient, pour ne pas attirer l'attention, de cesser toute espèce de rapports jusqu'au moment du départ. Ces grandes aventures, cet air de protecteur de l'innocence et d'enleveur de princesses le séduisaient, et son étourderie le précipitait dans cette affaire comme dans une partie de plaisir.
Un soir, Kœnigsmark trouve sur sa table un fragment de papier blanc portant ces mots tracés au crayon d'une moin tremblante : o Ce soir, la princesse Sophie-Dorothée attendra le comte Kœnigsmark, après huit heures. » L'écriture était incertaine et l'heure du rendez-vous indue. Il ne réfléchit pas, ce n'était guère sa coutume, se rend au palais et excuse, en présentant le billet, sa présence inattendue et insolite. La princesse, que tout cela étonnait, donne l'ordre de faire entrer. Pendant que ces choses se passaient, Elisabeth de Platen, qui avait ses grandes entrées chez l'électeur, se rendait près de lui, dénonçait le rendez-vous qu'elle-même avait préparé en corrompant un domestique de Kœnigsmark, qui avait déposé le billet prétendu de la princesse sur la table du jeune homme, et obtenait l'ordre de faire fermer à l'instant toutes les issues du palais et de s'emparer de Kœnigsmark. Cette arrestation du colonel des gardes offrait quelques difficultés; la comtesse les leva; il ne s'agissait que de placer quatre trabans déterminés sous ses ordres, de leur commander une obéissance absolue à la princesse et de lui laisser le soin du reste. Cela fait, l'électeur s'enveloppa de sa robe de chambre et n'y pensa plus. Elisabeth, suivie de ses trabans, les mena dans une salle antique nommée salle des chevaliers, leur porta un vaste bol de punch qu'elle prépara do ses mains, les plaça en embuscade dans la cheminée gigantesque de la salle et leur dit ce dont il s'agissait. Elle, postée derrière lu tapisserie qui séparait cette salin d'une galerie voisine, attendit le passage de Kœnigsmark. Le comte se fit attendre longtemps. M'ie de Knesebeck et la princesse le retinrent plus de trois heures, sans s'occuper trop de la singularité de l'entrevue, du billet supposé, de l'auteur de ce billet et des conséquences possibles; on causa beaucoup de toutes choses et des préparatifs du départ. De sa vie, le jeune Kœnigsmark n'avait été plus brillant...
Cependant la porte de l'appartement de Sophie-Dorothée se ferme dans l'autre aile du bâtiment, et la jeune femme, après avoir embrassé ses enfants endormis, fait admirer ses bijoux à Mlle de Knesebeck en riant des bons contes de Kœnigsmark. Alors on entend des pas incertains a travers les longues salles ; le jeune homme a trouvé toutes les issues fermées, et la grande horloge sonne maintenant onze heures. Il s'étonne, puis se rappelle qu'une porte qui donne sur les jardins reste toujours ouverte ; de galerie en galerie, il se dirige dans l'obscurité vers ce point, où la
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flamme du punch s'annonce à lui par une lueur bleue.
Arrivé dans cette galerie, où brûlait le punch préparé par la comtesse de Platen, le comte de Kœnigsmark est assailli et égorgé par les quatre trabans apostés. Il expira en s'écriant à plusieurs reprises : «La princesse est innocente. » Puis, et toujours sous les yeux de l'implacable Elisabeth, son corps fut jeté dans la chaux vive. Cependant Sophie- Dorothée, ignorant ce qui avait eu lieu, avait passé une partie de la nuit à ranger ses bijoux et à continuer les préparatifs de ce départ si désiré pour Wolfei-buttel. 11 n'était plus temps.
D:ins les papiers de Kœnigsmark, saisis aussitôt après l'assassinat, se trouvaient de nombreuses lettres que la princesse lui avait écrites pendant son séjour à Dresde, et où sa colère et son ironie contre l'électeur, George son fils , Elisabeth de Platen, Bernstorff, et même contre l'indifférence et la faiblesse de son propre père, le duc de Zelle, éclataient en vives épigrammes et en mouvements d'indignation. Ces malheureuses lettres, montrées aux intéressés et commentées par la comtesse, enlevèrent à Sophie les derniers protecteurs sur lesquels elle pouvait compter et les restes de sympathie qui subsistaient encore en sa faveur. Si elles prouvaient l'innocence des rapports de Sophie et de Kœnigsmark, elles la montraient tière, violente, hardie, profondément blessée, prête à fuir chez les ennemis de l'électeur, et dangereuse dans sa colère; on eut peur d'elle et on l'écrasa....
Elle acheva de prêter des armes à ses adversaires en déplorant avec larmes l'absence de Kœnigsmark et en accusant hautement de la mort de ce malheureux Elisabeth de Platen. On lui envoya le comte de Platen pour l'interroger ; ce dernier lui exposa que l'on craignait de la voir mère d'un fils de Kœnigsmark. « Vous me prenez pour votre femme, » répondit-elle fièrement.
La cour consistoriale s'assembla et, le 24 décembre 1794, prononça le divorce; on n'osa pas s'occuper de l'adultère. Puis la pauvre sacrifiée fut conduite à la forteresse d'Ahlden, dans un coin écarté, perdu du territoire brunswickois. C'est là, dans une étroite prison, de la fenêtre de laquelle ■ elle apercevait, dit-elle, pour toute récréation la petite rue tortueuse du village et les habitants levés dès quatre heures du matin; » c'est là, et Sans qu'il lui ait jamais été permis de revoir ses enfants, qu'elle mourut, après avoir langui trente-deux ans dans l'ombra et la tristesse.
Sophie-Dorothée a laissé des Mémoires écrits en français et qui ont été publiés, traduits en allemand par F. Mûller (Hambourg, 1840, in-So). On a également fait paraître la Correspondance de Ph, de Kœnigsmark et de la princesse (Leipzig, 1847, in-80);
SOPHIE-CHARLOTTE, reine d'Angleterre, née princesse de Mecklembourg-Strelitz en 1744, morte en 1818. Elle épousa, le S septembre 17S1, le roi George III. Lorsque celui-ci fut devenu fou, elle s'opposa à 1 institution d'une régence et réussit avec l'aide do Pitt k faire conserver le pouvoir à son mari. Elle fit, dit-on, peu d'efforts pour empêcher la chute de Pilt lorsque celui-ci se fut déclaré partisan de l'émancipation des catholiques romains. En 1811, le roi George ayant été écarté du trône, le soin de veiller sur sa personne fut confié par le Parlement à Sophie- Charlotte.
Sophie (LETTRES à) OU Lettres oricïiinloe, écrites du donjon de Vincennes, par Mirabeau (Paris, 17Û2, 1812, 1824, 18S8). Ces lettres sont la correspondance amoureuse de Mirabeau et de Sophie de Monnier, cette jeune femme qu'il n enleva pas k son vieux mari, comme on l'a prétendu, mais qu'il rejoignit dans son exil volontaire. Quelques lecteurs ne voient et ne cherchent dans ces lettres que les épanchements passionnés d'une âme brûlante; d'autres, les esprits politiques, faisant bon marché du côté littéraire, n'aperçoivent et n'estiment en Mirabeau prisonnier que les préoccupations de la chose publique et la haine vigoureuse des abus. En réalité, il y a ces deux aspects, il y a ces deux hommes dans l'auteur de cette correspondance ; il y a l'ainant exalté et l'homme d'Etat qui se forme et se prépare. A ce double point de vue, ces lettres offrent un puissant intérêt. Familières, naïves, rapides, écrites dans la solitude, dans le désespoir, toujours dans la même situation, laquelle a duré quatre années, ce sont bien les lettres d'un prisonnier n'ayant qu'un vœu et un cri : sa liberté et sa maîtresse. Il n'a d'autres événements à raconter que l'état de son ame et son plus ou moins d'espérance; il n'a qu'une chose à dire, son amour, sans se lasser jamais et sans lasser les autres. Ici la passion est éloquente ; elle va d'un extrême k l'uutre, de l'abattement à l'espoir, du calme à la douleur, et du désespoir k l'enjouement. Le plus grand malheur pour le captif, mais celui qui lui a fait supporter tous les autres est d'être séparé de Sophie. Mirabeau menace quelquefois de se donner la mort, et il paraît être de bonne foi, mais il ne se tue point; un prisonnier amoureux se croit toujours près de revoir l'objet aimé 1 Mirabeau montre un tendre intérêt, et il le montre sans cesse, pour cet enfant qu'il eut de Sophie. L'homme là se révèle tout entier.
Mais c'est la partie politique de ces lettres,
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où le tribun commence à se manifester, qui est la plus belle et la plus intéressante. Mirabeau a tout lu et tout retenu. Sa mémoire est .prodigieuse. Il lui arrive de confondre les extraits de ses lectures avec ses propres notes. C'est un arsenal d'idées et d'arguments qu'il se prépare pour son rôle futur; il n'a pas le pressentiment de ce rôle, mais il en a 1 instinct. Ses facultés sont si naturellement tournées vers l'action oratoire que, même dans les lettres apologétiques à Sophie et pour Sophie, il semble à certains moments s'adresser à un public invisible, à un auditoire absent.
■ Ce qu'il y a de moins bon dans les Lettres écrites du donjon de Vincennes, dit Sainte- Beuve, ce sont précisément les lettres d'amour. Elles ont, pour la plupart, le faux goût, le faux ton exalté du moment, les fausses couleurs ; le Marmontel et le Fiagonard s'y mêlent, et, bien qu'exprimant un sentiment véritable, elles sont plus faites aujourd'hui pour exciter le sourire que l'émotion. Mais quand Mirabeau s'adresse à son père, a M. Lenoir, au ministre, ou quand il entretient Sophie de ces sujets qui sortent de l'élégie et du roucoulement, il se dégage, il grandit; l'écrivain se fait jour et se sent à l'aise ; l'orateur déjà se lève à demi.... Pour être juste, n'oublions jamais le point de départ et le but ; le point de départ, c'est-àdire le style abrupt, accidenté, escarpé de ses ancêtres, d'où il lui fallait descendre à tout prix pour conquérir à lui les masses et déployer ses larges sympathies ; le but, c'està-dire l'orateur définitif qui sortit de là et qui domina puissamment son époque dans la plus grande tourmente sociale qui fut jamais.... On sent partout, sous sa plume, les jets d'une nature forte et bouillante, et comme ( les éclats d'une voix 'qui ne demande qu'à gronder et à tonner. Il y a de ces mots qui emplissent la bouche si on les prononce à haute voix et qui éveillent les échos. Il arrive sans effort à l'ampleur et à la solennité des images. «
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les lettres de Mirabeau, écrites d'un cachot à une maîtresse ne pouvaient parvenir à celleci qu'après avoir été lues par le gouverneur de Vincennes et le secrétaire de M. Lenoir; elles devaient même revenir des mains de M™0 de Monnier dans les bureaux de la police. Sans le hasard de la Révolution, il est probable qu'elles n'eussent jamais vu le jour. Manuel, président de la Commune de Paris, profita de sa position pour imprimer et mettre au grand jour des lettres qui n'étaient pas faites pour la publicité; il osa même se prévaloir d'un ordre supposé de celui qui les avait signées et qui venait de mourir.
Sophie Printemps, roman de mœurs, par M. Alexandre Dumas fils, publié en 1857. Sophie Printemps est un ange, mot dont on a trop abusé, mais qui seul ici peut rendre l'impression qu'elle laisse dans l'esprit. C'est la charité faite femme et incarnée dans la plus gracieuse image. Sa candeur est telle qu'elle a pris au pied de la lettre les enseignements maternels et qu'elle dit, k peine âgée de huit ans, à Ron jeune frère qui va mourir : • Je voudrais bien être à ta place ; habiter le ciel toujours, vivre au-dessus des nuages, avoir des ailes, voir de près la Vierge et l'Enfant Jésus, si bon, si aimable, si souriant. Ahl oui, tu vas être bien heureux; mais si tu allais ne pas mourir, ajoute-t-elle en riant, tu serais bien attrapé! » Quand Sophie arrive à l'âge où il faut la marier, un jeune homme qui ne lui plaît pas, Théodore, demande sa main, et Sophie, comprenant que cette union plait à sa mère, la lui accorde sans hésiter. Le matin même, le docteur de Blaru vient prévenir Mme Printemps que son futur gendre est épileptique. « Est-ce vrai ? demande Sophie. — Je vous le jure, mademoiselle. — M. Théodore a-t-il une famille pour le soigner? — Non. — Connaissez-vous un moyen de le guérir ? — Aucun. — Croyezvous qu'il m'aime? — J'en suis.sùr. — Si je partais maintenant, pensez-vous qu'il en pourrait mourir ? — Peut-être ; mais... — Je vous remercie du bon office que vous avez voulu me rendre, monsieur, mais je suis fiancée à M. Théodore depuis hier. Il n'a pas d'autre famille, pas d'autre affection que moi. C'est mon devoir de le soigner, quel que soit le mal dont il souffre. Dans deux heures, j'épouserai M. Théodore et, Dieu aidant, nous le sauverons, j'espère. »
Voilà donc Sophie Printemps transformée ' en garde-malade. Elle devint la femme de Théodore de nom, mais non de fait, regardant comme un crime de lui donner des enfants auxquels il pourrait transmettre son horrible mal, et elle sut si bien prendre empire sur lui que l'infortuné n'osa réclamer ses droits d'époux. Mais un jour, excité par cette continence forcée et par les perfides conseils d'une vieille tante, il voulut être véritablement le mari de sa femme. Heureusement qu'au début de la scène injuste qu'il lui fit, il tomba dans un de ses terribles accès. Le docteur de Blaru lui fit alors connaître l'âme angèlique de Sophie et toute l'étendue de son sacrifice. Au fond, Théodore n'était pas méchant; à son tour il ne voulut pas rester en arriére de tant de générosité et disparut, laissant sa fortune à sa femme et sa place à Max Hubert, un de ses amis, presque le commensal de sa maison. L'absence de Théo-
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dore resserra encore les liens d'amitié qui unissaient Sophie à Max et à sa sœur Catherine. Mais il n'est pas d'ange si pur que ne puisse souiller la calomnie. Le docteur de Blaru, furieux de ne pas être agréé par Sophie comme consolateur, l'accusa de ne l'avoir repoussé que parce que la place était déjà prise par Max. Ces faux bruits parvinrent jusqu'à Théodore dans sa retraite, et il accourut la nuit pour posséder sa femme par la violence et la tuer ensuite. L'excitation inséparable d'un semblable projet lui porta au cerveau , et an milieu de l'escalier il tomba dans une attaque, se blessa et en mourut. Sophie était donc libre et pouvait sans remords se livrera l'amour que Max lui avait inspiré, sans s'en douter. Ce fut une nouvelle source de douleur pour elle. Max aimait une jeune fille que ses parents lui refusaient parce qu'il n'était pas assez riche. Ce secret découvert, Sophie trouve un moyen délicat de prêter 100,000 francs à Max pour assurer son mariage sans qu'il puisse croire qu'il lui soit redevable de ce bienfait. Quant à elle, l'amour qu'elle ne pouvait avoir pour un seul, elle le reporta sur tous et se fit sœur de charité.
Quel que soit l'intérêt du roman de M. A. Dumas fils, il faut reconnaître que la vraisemblance n'y est pas toujours suffisamment respectée, et qu'il y règne un mysticisme quelquefois excessif.
SOPHIO s. m. (so-fio). Ichthyol. Nom vulgaire de la vandoise.
SOPH1S ou S0F1S, dynastie persane qui fournit treize souverains (de 1499 à 1736) et fut renversée parlecêlèbreNadir(v. Perse). Elle se prétendait issue d'un sofi ou mystique célèbre, contemporain de Tamerlan.
SOPHISlENs. m. (so-fi-zi-ain — rad. sophie). Fr.-maçonn. Membre d'un ordre maçonnique dit l'Ordre sacré des Sophisiens, qui tut fondé a Paris, en 1801, dans la loge des Frères artistes, par Cuvelier de Trye.
SOPHISME s. m. (so-fi-sme — gr. sophisma; de sophos, sage, qui est sans doute de la même famille que le latin sapiens, sage). Argument captieux, faux raisonnement qui a une apparence de vérité : C'est parce qu'où n'a pas de principes qu'on se laisse éblouir par des sophismes. (Clément XIV.) On est désolé de voir les sophismes qu'emploie la cruauté, (Montesq.) Le sophisme, c'est le charlatanisme de l'esprit. (Volt.) Entre deux hommes d'avis contraires, ce que l'un croit avoir démontré n'est souvent qu'un sophisme pour l'autre. (J.-J. Rouss.) La vérité a de la -peine à reprendre sa place quand les préjugés ou le sophisme l'en ont chassée. (DAlemb.) Le sophisme engendre l'illusion. (Chateaub.) L'homme prend les sophismes de son cœur pour des doutes réels nés dans son entendement. (J. de Maistre.) Le sophisme est un fantôme, une apparence de bon raisonnement et de raison. (J. Joubert.) Le monde ne sait pas assez l'influence que le sophisme exerce sur lui. (F. Bastiat.) Le sophismes est de tous les temps et de toutes les sectes. (B. Const.) Quand on n'est pas sans reproche, on s'abuse par des sophismes. (Lemontey.) Les routes du sophisme sont aussi nombreuses que les esprits qui les parcourent. (Lamart.) Sous les auspices de ta liberté, la vérité est mille fois plus forte que tous les sophismes. (Mich. Chev.)
Sophisme ! qu'est cela? — C'est cet art de pédant Qui d'une chose claire en fait une douteuse.
Florian.
Pour la philosophie, un jour on m'a conte Que son front se gonfla d'avoir trop médite ; Son cerveau douloureux s'ouvrit, et le sophisme En sortit tout armé d'un double syllogisme. C. Délavions.
— Syn. Sophisme, paralogisme. V. PARA- LOGISME!.
— Encycl. Philos. Qu'est-ce que le sophisme? C'est un faux raisonnement qui, sous une apparence de vérité et de rigueur, peut surprendre notre jugement. Il faut distinguer le sophisme du paralogisme. Ce dernier est un argument, un raisonnement faux, mais qui tient à la faiblesse de notre esprit ; le sophisme, au contraire, est fait a bon essuient; c'est une arme de mauvaise foi; revêtu le plus souvent d'une forme captieuse, il suppose l'intention de tromper, et voilà, pourquoi le nom de sophiste est devenu un terme de mépris.
Voici les principaux sophismes distingués par les logiciens :
îo L'ignorance du sujet {ignoratio elenchi), qui consiste à prouver autre chose que ce qui est en question. Rien de plus commun dans les discussions humaines. Ainsi, la discussion porte sur l'honnête; on prouvera que la définition qui en a été donnée n'est pas utile, qu'elle présente des inconvénients ou des dangers. Une personne est accusée d'une faute ; elle reproche la même faute ou une autre à son accusateur, comme si cela la disculpait.
2» La pétition de principe, qui suppose comme prouvé ou comme accordé ce qui est en question. C'est encore un sophisme trèscommun. Il a lieu particulièrement dans les raisonnements qui présentent la forme de l'enthyinème, où l'une des prémisses est sousentendue. Ainsi, très-souvent, quand on pro-
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pose une réforme ou une idée nouvelle, bien des gens haussent les épaules en disant : C'est une nouveauté, cela ne s'est jamais vu. Eh bien I ils sous-entendent cette proposition : Tout ce qui est nouveau est mauvais ; proposition évidemment fausse, ou plutôt proposition qui est précisément en question,
Puisqu'il s'agit de savoir si une idée nouvelle oit être accueillie. La pétition de principe prend la forme de cercle vicieux quand on prouve une proposition par sa conséquenco même. On tourne alors dans un cercle. C'est ce qui arrive, par exemple, quand on place le principe de toute certitude dans la révélation, et qu'ensuite, pour établir la vérité de la révélation, on a recours à des preuves dont la certitude repose sur l'évidence de la raison. Le cercle vicieux, dans la plupart des cas, échappe k une attention superficielle. On s'est habitué k regarder comme vraies certaines propositions, et on ne se rappelle plus de quel principe on les a tirées, de sorte que^ quand il s'agit de prouver ces principes, on s'appuie sur les conséquences mêmes.
3° Le dénombrement imparfait, o Ce sophisme, dit M. Ch. Bénard, est l'arme favorite des partis, arme dangereuse quand elle est maniée par des mains habites. » C'est ainsi que l'on attribuera k un corps entier les fautes de quelques-uns de ses membres. Souvent même, on conclut de l'exemple d'un seul , ai uno disce omnes; comme cet Anglais débarqué en France, qui, trouvant son hôtesse rousse, écrit : « Les femmes de ce pays sont rousses.» Nous ne pouvons trop nous prémunir contre un pareil sophisme, qui a pour auxiliaires toutes les mauvaises passions du cœur humain. Il se réfute de lui-même dès qu'on voit combien est faible la base de cette induction. « Un trait d'histoire ne prouve pas; un petit conte ne démontre pas, a dit Malebranche ; deux vers d'Horace et un apophthegmedeCléomèneoude Césarne doivent pas persuader des gens raisonnables. » (Précis de philosophie.)
4° Passer de ce qui est vrai à quelques égards à ce qui est vrai d'une manière absolue, ou, comme on disait dans le langage des scolastiques : A dicto secundum quid, ad dictum simpliciter. Voici un exemple de ce sophisme : on observe que, dans toutes les actions humaines, il faut faire la part des motifs ou des mobiles qui les intiueneent, et que ces motifs ou ces mobiles dépendent des caractères, des habitudes antérieurement acquises. Eh bien t on conclut que les actions humaines sont déterminées à une manière absolue par certaines causes, et par conséquent qu'elles ne sont pas libres.
.5° Abuser de l'ambiguïté des termes. On sait que la langue renferme un grand nombre de mots dont le sens n'est pus très-bien défini. Rien de plus commun que de prendre un mot en différents sens dans un même raisonnement. Le fatalisme nous offrira un exemple de ce sophisme. On prouve que les hommes ne possèdent pas, sauf dans certaines limites, la liberté matérielle; on en conclut qu'ils ne possèdent pas la liberté morale ou le libre arbitre. C'est encore un sophisme que l'on commet fréquemment dans les syllogismes, quand le moyen terme n'a pas la même signification dans les deux prémisses, ou quand les termes de la conclusion ont un autre sens dans les prémisses que dans la conclusion elle-même.
6° Passer du sens composé au sens divisé. On appelle sens composé le sens général d'un mot, et sens divisé un sens subordonné à certaines conditions particulières, comme le temps ou le lieu. Ainsi, Jésus dit dans l'Evangile : 2 Les aveugles voient, les boiteux marchent droit, les sourds entendent; « cela ne peut être vrai qu'en prenant les choses séparément et non conjointement, c'est-àdire daus le sens divisé et non composé, car les aveugles ne voyaient pas en demeurant aveugles, et les sourds n'entendaient pas tout an restant sourds ; mais ceux qui avaient étéaveugles voyaient, etdemêmedes sourds. 7° Prendre pour cause ce qui n'est pas cause. Le principe de causalité est un des grands principes qui gouvernent notre raison. Mais un grand nombre d'erreurs peuvent naîtro d'une fausse application de ce principe. Aussi, l'un des sophismes les plus fréquents consiste à prendre pour cause ce qui ne l'est pas. O» peut tomber dans ce sophisme de plusieurs manières, comme le remarque M. Ch. Bénard : l» La simple ignorance des véritables causes fait qu'on en imagine de fausses. Ainsi, les anciens expliquaient l'ascension des liquides dans les corps de pompe par la prétendue horreur de la nature pour le vide. 2» On croit aussi rendre compte d'un fait en l'exprimant d'une autre manière par un terme général qui le formule. Le pavot fait dormir. Pourquoi? parce qu'il a une vertu dormitive. Et pourquoi a-t-il une vertu dormitive ? parce qu'il fait dormir. Il y a là deux sophismes a la fois : le sophisme de non causa pro causa et un cercle vicieux. 3° On donne encore pour de véritables causes de pures chimères. C'est ainsi qu'on attribue aux astres une influence sur la vie ; de là ces mots populaires : Etre né sous une bonne ou sous une mauvaise étoile. On raconte que Charles-Quint crut voir dans l'apparition d'une comète un signe de sa fin prochaine. Leibniz lui-même donne comme une découverte importante que le Christ est né sous le signe de la Vierge. Mais, sans prendre si loin nos exemples, rien n'est
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plus fréquent que ce sophisme dans l'usage ordinaire de la vie ; ainsi, qu'un voleur se casselajambe en escaladant un mur, et beaucoup de gens verront dans ce fait une juste punition venue du ciel.
Ro Le sophisme de l'accident (fallacia accidentis). Il consiste a attribuer a une chose, d'une manière absolue, Ce qui ne lui convient qu'accidentellement. « Ainsi , dit Dugald- Stewart, un sauvage a été soulagé dans une maladie en buvant de l'eau pure qu'il a puisée à une source voisine. Il éprouve de nouveau le même mal, il a recours au même remède. Afin d'en assurer l'effet, il se détermine a copier fidèlement toutes les circonstances qui ont eu lieu dans la première expérience. Il fera usage de la même coupe, puisera a la même source, prendra la même attitude, tournera le visage du même côté. Il fait tout cela parce qu il se persuade que ce qui est arrivé une fois, d'une manière tout accidentelle, doit arriver toujours et de la même manière.
Telles sont, d'après les logiciens les plus autorisés, les formes principales du sophisme. Les Grecs aimaient assez ces sortes de subtilités. Les rhéteurs les proposaient à la façon d'énigmes. Plusieurs de ces sophisme* sont restés célèbres ; en voici quelques-uns : 10 le tas de blé: un grain de. blé ajouté à un grain de blé ne fait pas un tas ; un autre grain ajouté ne le fait pas non plus, et ainsi tle suite ; donc on ne fera jamais un tas avec des grains de blé ; î<> le chauve : en étant un cheveu à une tête garnie de cheveux, on ne rend pas un homme chauve ; en en otant deux, trois, pas davantage; donc on peut lui ôter tous les cheveux de la tête sans le rendre chauve; 30 l'Electre: Electre, fille d'Agamemnon, connaissait et en même temps ne connaissait pas Oreste; car, en présence d'Oreste encore inconnu, elle sait qu'Oreste est son frère; mais elle ignore que celui qui est là est Oreste.
Pour réfuter les sophism.es, on peut employer des moyens aussi variés que la forme des arguments vicieux est variée elle-même. Cependant, il existe un moyen général qui peut servir à réfuter tous les sophismes, et qui consiste à rétablir l'argument de l'adversaire tel qu'il aurait dû être pour que la conséquence découlât réellement des prémisses. Une fois l'argument rétabli dans sa forme vraiment probante, il est facile de faire ressortir ce qui lui manque dans sa forme sophistique et de le réduire ainsi à néant.
SOPHISTE s. m. (so-ft-ste — grec sophistes; de sophizêsthai, abuserde la philosophie ; de sophos, sage, philosophe). Nom qu'on donnait anciennement aux philosophes et aux rhéteurs.
— Nom donné aujourd'hui à ceux qui font des sophismes, des raisonnements captieux : Ce n'est pas un philosophe, ce n'est qu'un sophiste. Il n'appartient qu'à des sophistes de prétendre que la fortune n'est pas avantageuse à gui sait en faire un bon usage, (f'oissae.) L'art des sophistes a toujours été d'opposer les devoirs les uns aux autres. (Mme de Staël.) Les constitutions écrites n'appartiennent qu'aux peuples opprimés ou livrés aux sophistes. (Valéry.) Le nom de sophiste deviendra le sobriquet des philosophes. (D Ablanc.) L'art du sophistk consiste à faire valoir le côté favorable d'un raisonnement et à en déguiser te côté faible. (Gritwn.) Les sophistes ont l'esprit tourné de telle manière qu'ils voient tout renversé. (Gratry.) Des sophistes croient que la pitié qu'on accorde aux faibles est une déclamation séditieuse. (De Baraute.) Des sophistks croient que la race humaine n'a droit de réclamer ni bonheur ni dignité. (L)e Baraute.) Les sophistes n'ont jamais manqué aux tyrans. (Lumart.)
— s. f. Femme qui fait des sophismes. Il Peu usité.
— Adjeetiv. Qui fait des sophismes, qui est porté au sophisme : Nul esprit plus sopuistu que l'esprit de parti; par lui le mai devient le bien, te faux le vrai, l'esclavage la liberté, (Ch. Nod.) La justice n'étant que la raison pratiquée, les conquérants qui ne peuvent pus être logiciens se font sophistes. (Salvandy.)
— Encycl. V. rhéteur et sophistique,
soPhiStèQue s. m. (so-fi-stè-ke). Bot.
Syn. de gomphie.
SOPHISTERIB s. f. (so-fl-sle-rî — rad. sophiste). Emploi de raisonnements sophistiques, u Vieux mot.
SOPHISTICATION s. f. (so-fl-sti-ka-si-on — rad. sophistiquer). Action de sophistiquer, de frelater, d'altérer : Le noir animal est l'objet de beaucoup de sophistications qui en ont restreint l'emploi. (M. de Dombasle.) Paris est le lieu où la sophistication s'exerce sur la plus grande échelle. (L. Oruveilhier.) Perse nous apprend que les marchands du xixe siècle n'ont pas inventé l'art honteux de la sophistication des denrées. (P. de Musset.) Les taxes de consommation poussent aux sophistications. (Proudh.)
— Substance sophistiquée : Ce prétendu vin n'est qu'une sophistication sans nom.
SOPHISTIQUE adj, (so-fi-sti-ke — grec sophistikot ; ue sophistes, sophiste). Qui tient du sophisme, qui est de la nature du sophisme: Un argument, un raisonnement sophistiqua. Un écrit sophistique. Il n'y a rien que l'on ne puisse faire passer à l'ombre de
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quelque interprétation sophistique, (Lemon-
tey.)
Farouche vertu du Portique, De ton mérite sophistique Pourrions-nous encore ôtre épris?
J.-B. Rousseau.
— Qui est porté au Sophisme : Un esprit sophistique. Un écrivain sophistique.
— s. f. Partie de la logique qui a pour but de réfuter les sophismes. il Art des sophistes : La voix grêle de la sophistique expire dans l'immense concert de la fraternité humaine. (Michelet.)
— Encycl. Philos. On p"eut opposer la sophistique à la dialectique ; la dialectique, en effet; dont l'inventeur, ou tout au moins dont le propagateur est Socrate, cherche l'universel en tout, et dans l'ordre de la science, et dans l'ordre moral ; la sophistique, au contraire, ainsi que nous le montrerons bientôt, se propose le particulier et le relatif, l'apparent et le vraisemblable. Quoi qu'en dise l'éminent historien anglais Grote, il est possible d'établir une ligne de démarcation entre le dialecticien et le sophiste.
Ce n'est pas tout. « Outre le but que se proposent les sophistes, dit M. Fouillée, le jeune et savant interprète de Platon, considérez le temps et le lieu où ils enseignent ; chose nécessaire si l'on veut se former une notion exacte du sophiste. C'est dans Athènes et pour Athènes qu'ils professent. Mais, à l'époque de Socrate, on sait ce qu'étaient devenues dans cette ville les doctrines philosophiques, morales et politiques. Lesdiverses écoles philosophiques de la Grèce avaient abouti à des résultats contradictoires, et c'est dans Athènes que se produisit, pour ainsi dire, la centralisation de toutes ces écoles opposées. La lutte scandaleuse des doctrines vint détruire toute idée de vrai absolu, et les sophistes ne purent manquer d'en conclure que tout est vrai pour qui sait le soutenir, ou que rien n'est vrai. Même décadence dans les croyances morales ou religieuses ; même contradiction dans les doctrines politiques. C'est le règne des orateurs qui tournent et retournent à leur gré les passions populaires. Le bien et le mal, l'utile et le nuisible deviennent aussi indiscernables que le vrai et le faux. L'absolu est proscrit de la politique et de la morale comme de la philosophie, et la parole prend la place de la pensée. » Nous sommes d'accord avec le savant historien de Platon pour établir une ligne de démarcation entre la sophistique et la dialectique; mais son jugement n'est-il pas excessif? et pour exalter Socrate, son héros, n'a-t-il pas trop diminué les sophistes ses adversaires? Nous déciderons cette question après avoir exposé la sophistique.
Il ne faut pas, dans cette exposition, s'en rapporterexclusivementà Platon, adversaire déclaré des sophistes, qu'il traite de chasseurs de jeunes gens riches, de fabricants de sciences, d'athlètes de paroles, de charlatans habiles dans l'art de l'imitation. Nous n'accepterons son témoignage que lorsqu'il sera confirmé par ceux d'Aristote, de Sextus Empiricus et de Diogène de Laërte. Protagoras, le chef de la sophistique, avait composé un livre sur la Vérité, où il développait sans doute sa maxime favorite : L'homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, pour la manière dont elles sont, de celles qui ne sont pas, pour la manière dont elles ne sont pas. Le sage, disait-il, est comme un médecin de l'âme; il ne peut pas sans doute faire naître dans l'âme des pensées plus vraies, puisque tout ce qui est pensé es*, vrai par cela même qu'il est pensé; mais il peut en faire naître de meilleures et de plus utiles. On peut attaquer les vérités géométriques elles-mêmes; car, dans le inonde sensible, le Seul qui existe, on ne peut trouver de ligne parfaitement droite ou parfaitement courbe. Les géomètres, comme les dialecticiens, raisonnent donc aussi sur des apparences, et .ton pas sur des réalités. On peut donc les contredire, ou mieux on peut contredire tout le monde et faire passer l'esprit des auditeurs de vraisemblance en vraisemblance, comme dans le jeu de la lanterne magique on fait passer la vue de fantasmagorie en fantasmagorie.
Ainsi, au point de vue spéculatif, la sophistique conduirait droit au scepticisme, et M, Fouillée a raison sur ce point de dire : Qu'on n'accuse pas Platon d'avoir calomnié Prolagoras; car il a, au contraire, présenté ce sophiste sous le jour le plus favorable. Protagoras, dit-il encore, semblait alors personnifier le bon sens vulgaire, l'opinion commune, qui rencontre le vrai par une chance heureuse, mais non par science.
Mais passons aux théories morales et politiques de la sophistique. Grammairiens, rhéteurs, moralistes, dialecticiens, hommes d'Etat, les sophistes avaient remplacé lespoëtes et les rapsodes, qui étaient auparavant les seuls instituteurs de la jeunesse grecque. Les Grecs s'enthousiasmèrent pour cet art si nouveau de la discussion. Platon nous a peint cet engouement général chez ses concitoyens : Le jeune homme qui se sert de cet art pour la première fois s'en réjouit d'ordinaire autant que s'il avait découvert un trésor de sagesse ; la joie le transporte jusqu'à l'enthousiasme, et il n'est point de sujets qu'il ne se plaise a remuer. Platon a attribué aux sophistes la démoralisation de la Grèce à cette époque ;
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on ne peut nier cette démoralisation, dont Thucydide nous a fait un tableau frappant. Mais Thucydide, plus juste et plus impartial que Platon, voit dans ces maux une suite nécessaire de cette guerre à outrance que sa firent Sparte et Athènes, l'aristocratie et le parti populaire. La preuve, c'est que Sparte, où la sophistique ne pénétra jamais, ne fut pas exempte de cruautés et de perfidies. « Les philosophes, dit M. Denis, ont admiré Sparte, tandis qu'ils n'ont pas assez d'invectives contre la sophistique et la démocratie ; et c'est pourtant cette ville ambitieuse et jalouse qui poussa la fureur de dominer jusqu'au crime de lèse-nationalité et oui introduisit dans les affaires de la Grèce l'or et la main des barbares. Plus on examine froidement les choses, plus on trouve que la sophistique n'a fait que donner la théorie de ce que tout le monde pratiquait; et c'est à tort qu'on lui a prêté le triste honneur d'être la cause des désordres et des calamités dont elle n'était que le résultat. 1
Placés à ce point de vue, nous pourrons comprendre l'audace avec laquelle s'étalèrent ces doctrines que l'on Ûéti-irait aujourd'hui du nom de subversives de toute morale et de toute société. Quelle était, en effet, cette théorie? C'était la théorie de la force audacieuse et brutale. La loi du plus fort, telle était la loi de \n sophistique. Mais pourquoi attribuer en propre cette théorie à la sophistique, et lui en attribuer la responsabilité tout entière? On oublie que la force était le seul droit public dés anciens. On lit dans Thucydide, dans Xénophon, dans Sophocle lui-même, que les dieux et les hommes dominent par une nécessité naturelle quand ils ont la force à leur service, que le bien des lâches et des faibles appartient naturellement aux courageux, aux ' forts, aux puissants. Et même les chansons, avec lesquelles an formait le cœur de la jeunesse et qui étaient comme le code la justice, ne disaient pas autre chose : < Ma grande richesse est ma lance, mon épée et mon solide bouclier, ce fidèle défenseur. Avec cela, je laboure ; avec cela, je moissonne ; avec cela, je pressura le doux fruit de la vigne. Ceux qui n'osent pas porter la lance, l'epée et leflcbde bouclier tombent prosternés âmes pieds, m'adorent comme leur seigneur et me saluent comme le grand roi. ■ N'est-ce pas là, sous une forme poétique, l'expression brutale, au fond, du droit du plus fort, et ce n'est pas la sophistique qui avait inventé cette chanson.
Mais la sophistique, s'il faut en croire Platon, allait beaucoup plus loin ; il ne lui suffisait pas d'affirmer que le droit public des peuples était le droit du plus fort, elle étendait ce droit aux rapports des citoyens d'un même Etat. Essayons d'expliquer cette pensée qui semble révoltante. La lutte à Athènes, comme dans la plupart des villes grecques, était entre l'aristocratie et la démocratie. Platon était aristocrate; les sophistes, au contraire, voulaient le triomphe de la démocratie. De là leur théorie de la justice. Pour eux, la loi du plus fort est la véritable loi. Qu'est-ce, en effet, que le juste? C'est ce qui est avantageux à ceux qui gouvernent, c'est-à-dire au peuple dans les démocraties ; par conséquent, la loi est et doit être l'expression des intérêts et de la volonté de ceux qui gouvernent; par conséquent encore, ce qui fonde la justice, c'est la volonté du législateur, que ce législateur soit d'ailleurs sénat, roi ou peuple. Mais les institutions ne peuvent s'appuyer que sur la force de ceux qui gouvernent; d'où cette conséquence inévitable que les institutions doivent changer quand la força se déplace. Combien cette théorie est contraire au principe même de l'aristocratie, qui signifie fixité et inertie. ■ On peut se faire maintenant, dit M. Denis dans sa remarquable Histoire des idées et des théories morales dans l'antiquité, une idée des caractères comme des effets de la sophistique. Les sophistes vantent le plaisir comme le souverain bien, et pourtant leur morale n'a rien de voluptueux. Elle est âpre, cruelle, ambitieuse, entreprenante; elle glorifie les -défauts et les vices énergiques; elle exalte la force, l'habileté, l'audace, l'orgueil et l'impétuosité violente et sans frein, et, si l'on fait abstraction du goût de l'éloquence et des arts de l'esprit, elle devait plutôt développer tout ce qui endurcit et effarouche les âmes que ce qui les amollit et les efféminé, A d'autres les voluptés obscures et tranquilles ; niais à l'homme tic coeur les joies enivrantes et l'éclat de la domination, avec les gémissements des vaincus pour accompagnement de son triompluj 1 Cette morale a je ne sais quoi de vaillant et de viril; elle conserve quelque chose de l'énergie sauvage des Grecs dans la guerre du Péloponèse, la fureur du pouvoir, l'ardeur de la lutte et le sentiment superbe de la force et de la victoire. Elle pourrait se résumer presque tout entière uans ces mots d'Euripide : • La sa- > gesse et la gloire accordées aux mortels par
■ les dieux, qu'est-ce autre chose que de tenir 1 sa main victorieuse sur la tête de ses en-
■ nenus ? •
Voilà qui nous explique en partie le succès immense ne la sophistique. Des besoins nouveaux étaient nés, et les sophistes promettaient de donner satisfaction à ces besoins. Aussi les vieillards, partisans de l'ancien ordre de choses, les regardaient avec défiance; mais c'est aussi pourquoi les jeunes gens, amoureux du progrès, pénétrés d'une Saine
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profonde contre l'aristocratie, couraient en foule a leurs leçons. Une révolution profonde s'est accomplie avec et par la sophistique; elle a beau préconiser la force, dernier reste des mœurs anciennes, c'est la parole qui doit l'emporter sur la lance, la persuasion sur la violence, l'habileté sur la brutalité. Voila pourquoi les Etats démocratiques, où régnaient les sophistes, montrèrent plus d'humanité que les cités aristocratiques du Péloponèse. Que 1 on cempare la douceur relative des jugements d'Athènes avec les sentences inflexibles et irrévocables des éphores de Sparte, et l'on sera convaincu que cette douceur de la démocratie athénienne est due en grande partie aux effets de la sophistique, qui favorisait la culture intellectuelle.
Toutefois, il ne faudrait pas , comme l'ont fait certains historiens de la Grèce, Grote entre autres, pousser jusqu'à l'extrême cette apologie de la sophistique. Nous reconnaissons qu'il n'y a pas d'interruption dans la transmission des grandes théories morales qui composent te patrimoine intellectuel de 1 humanité, que toutes les doctrines philosophiques se sont transmis, comme de main en main, le flambeau de la vérité. Mais le respect que nous professons pour la vérité ellemême nous oblige à reconnaître, à constater les effets désastreux que ta sophistique a contribué à produire. Elle a servi la cause de la démocratie , mais elle a fourni des armes à tous ceux que les préjugés ou les honneurs faisaient les ennemis de cette démocratie. Les riches et les nobles apprirent en effet des sophistes à violer des lois qui ne reposaient pas sur le fondement inébranlable de la justice et du droit, mais sur la base chancelante de la force et de la victoire. Le peuple aussi apprit à faire et à défaire lois et décrets. Que devait-il en résulter nécessairement? Le mépris des lois, l'apologie de la force, le dédain de la vertu et, en tin de compte, la langueur morale , l'indifférence politique.
Soplilsltquo contemporaine (ÉTUDE SUR LA), par le P. GraLry. Rappelons d'abord dans quelles circonstances parut ce livre, publié a 1 origine sous le titre de : Lettre à M. Vacherot. En 1851, l'abbé Gratry était aumônier de l'Ecole normale supérieure, et M. Vacherot dirigeait les études littéraires à la même école. M. Vacherot publia alors son Histoire critique de l'école d'Alexandrie, l'ouvrage réunit les suffrages du public sérieux et de l'Institut. L'auteur, dans la partie Ihéotogique de son œuvre, avait voulu montrer que le dogme chrétien s'était formé sous l'influence de la philosophie grecque. L'abbé Gratry, chrétien sincère autant que M. Vacherot était libre penseur convaincu, prit l'alarme, donna sa démission d'aumônier a l'Ecole normale et publia sa Lettre à M. Vacherot : « Je n'ai, dit-il, en écrivant ceci, qu'un seul dessein, c'est de bien faire connaître, par votre livre, la nouvelle et formidable situation intellectuelle du temps présent. Si un tel livre a pu être écrit par un esprit élevé, sincère; par un homme laborieux, sérieux, convaincu; par l'homme chargé depuis douze ans de la direction des études de l'Ecole normale; si ce livre aété couronné par l'Institut, il y a là un événement plus uue littéraire, il y a une situation intellectuelle en présence de laquelle tout homme de sens comprendra maintenant qu'il s'agit de nous sauver de la barbarie qui approche, » La même année (1851), M. Vaeherot fut destitué de ses fonctions à l'Ecole normale.
Le père Gratry distingue deux parties dans l'ouvrage de M. Vacherot : l'une théologique, qui pose la question religieuse comme l'entend la philosophie nouvelle; l'autre purement philosophique, qui expose les principes de cette philosophie elle-même. L'Etude sur la sophistique contemporaine, qui n'est qu'un examen de cet ouvrage.se divise aussi naturellement en deux parties : lu partie théologique et la partie philosophique.
1° Pour l'auteur de l'Histoire critique de l'école d'Alexandrie, le christianisme et la philosophie néo-platonicienne sont, au fond deux doctrines issues d'un même principe ■ ce sont deux émanations d'un même esprit! Et même la Judée n'est pas l'unique sanctuaire de l'esprit universel; Alexandrie est le grand foyer de cet esprit; elle éclaire, elle illumine, elle enveloppe, elle pénètre la Judée,^! c'est alors qu'a lieu t l'incarnation de la raison universelle dans la personnalité juive. » Ce qui revient à dire que le christianisme a été enfanté par la philosophie. Lu question est sérieuse et mérite examen. Pour prouver sa thèse, M. Vacherot établissait, l'histoire en main, que le dogme chrétien s'est développé successivement sous l'influence do la philosophie; que l'on voit le dogme chrétien faire des progrès dès le temps des premiers apôtres, de saint Pierre a saint Paul, de saint Paul à saint Jean, puis chez les Pères de l'Eglise ; que les lacunes du dogme, évidentes chez les apôtres et chez les pre-' miers Pères, se comblent peu à peu, grâce aux progrès parallèles de la philosophie. La thèse du P. Gratry consiste à démontrer, les textes eu main, que, dès l'origine, il n'y a pas eu lacune dans ie dogme, et qu'il n'est pas besoin de remonter jusqu'aux Pères alexandrins pour trouver affirmée d'une manière définitive la divinité de Jésus-Christ et le
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dogme de la Trinité. Aux textes cités par M. Vacherot il oppose d'autres textes ; le savant oratorien va puiser aux sources mêmes où a puisé le savant philosophe. C'est donc une lutte à armes égales , mais non pas toujours a armes courtoises ; on souhaiterait, en effet, que la conclusion de cette première partie lût un peu moins dans le ton du pamphlet.
2° Dans la seconde partie, l'auteur laisse de côté ia critique même de l'école d'Alexandrie pour ne considérer que les doctrines philosophiques émises par M. Vacherot en son propre nom. M. Vacherot semble un hégélien au Père Gratry. Quel est donc le principe de l'hégélianisme et quelles en sont les conséquences? Le principe de ce système, c'est celui de l'identité, en vertu duquel toutes les contradictions sont conciliées. On peut le formuler ainsi : Identité de l'tdeutique et du non-identique. Ainsi, en mélaphy-" sique, l'être pur, c'est !e néant pur; la nécessité, c'est la liberté; en mathématiques, le tout est ia partie, le positif est identique au négatif : -\-y — y = %y. Voilà le principe de cette doetrine dont Ai. Vacherot dit qu'elle lui semble la vraie solution du problème de la vérité.
La conséquence inévitable d'une telle doctrine, c'est l'athéisme. Cette doctrine n'affirme-t-olle pas, en effet, que la substance universelle n'est pas sans les individus, qu'elle n'a d'être et de réalité que dans et par les individus; que, prise à part, elle n'est ni cause ni principe d'être, mais une simple abstraction de l'esprit?» On ne peut, dit le Père Gratry, formuler l'athéisme plus nettement. Cela veut dire : Il y a les êtres particuliers et les individus humains, en dehors de quoi il n'y u rien, rien que des abstractions. » Veut-on se sauver par un faux-fuyant et dire : C'est le panthéisme? Mais le panthéisme n'est qu'un athéisme déguisé. Le panthéisme, en effet, nie la personnalité divine; il l'absorbe dans la personnalité humaine. Or, qu'est-ce qu'un Dieu sans personnalité, si ee n'est un monstre de l'imagination? Qui dit Dieu, dit personne; par conséquent, le panthéisme n'est rien autre chose que l'athéisme. Si Dieu n'est qu'un cristal dont no, s sommes les facettes, s'il n'est que l'ombre projetée par l'homme sur le ciel , Dieu n'est pas Dieu.
Nous venons de résumer l'opinion de l'abbé Gratry. Nous nous abstiendrons d'entrer dans la discussion de ses idées, cesquestions étant étudiées en leur lieu et place dans ce dictionnaire.
SOPHISTIQUÉ, ÉE (so-fi-sti-ké) part, passé du v. Sophistiquer. Qui est d'une subtilité sophistique : Raisonnement sophistiqué I
— Altéré par des sophistications : Vins sophistiqués. Substances sophistiquées.
— Fig. Altéré, dénaturé : La philosophie d'Aristote est une poésie sophistiquée. (Montaigne.)
SOPHISTIQUEMENT adv. (so-fi-sti-keman — rad. sophistique). D'une manière sophistique : Argumenter sophistiqukment.
SOPHISTIQUER v. a. ou tr. (so-fl-sti-ké — rad. sophistique)* Subtiliser avec excès ; faire des raisonnements sophistiques : Cet auteur sophistique tout, sophistique i ou les ses pensées. (Acad.) A force de généraliser, de disputer, de sophistiquer, nous oublions ce que nous sommes, (S. de Sacy.)
— Frelater, falsifier à l'aide de mélanges : Sophistiquer du vin. Les marchands sont sujets à sophistiquer les drogues les plus précieuses.
— Fig. Altérer, dénaturer : Les hommes ont fait de la rnison comme les parfumeurs de l'huile : ils /'ONT sophistiquée. (Montaigne.) C'est vous qui sophistiquez ta nature si ootis croyez que, quand l'homme peut légitimement tirer deux moutures d'un sac, il n'y manque jnm«is,(lJider.) N'osant préconiser lemalsousson propre nom, on le sophistique. (Chaieaub.J
SOPHISTIQUERIE s. f. (so-fi-sti-ke-rî — rad. sophistique). Excessive subtilité dans lu discours, dans le raisonnement : H y a bien de la sophistiquerie dans ces raisonnements-là. (Acad.) C'est une sophistiquerie exquise de laisser la vraie intention pour s'attacher à l'écorce et superficie des paroles. (Est. Pasquier.)
— Frelaterie, altération des substances par des mélanges : Il y a de la sophistiquerie dans ce vin, dans ces drogues. |] Peu usité; on dit sophistication.
SOPHISTIQOEUR, EUSE s. (so-fl-sti-keur, eu-ze — rad. sophistiquer). Personne qui sophistique, qui subtilise avec excès :
Venez, venez, sophistiqueurs, Gens instruits, plaisants topjqueurs.
COQU1LLART.
Ces écumeurs de dogmes arbitraires, Qu'on voit, tout (1ers de leur corruption. En arguments habiller tous leurs doutes Et convertir, subtils sophistiqueurs.
Leur ignorance en principes vainqueurs. ' J.-B. Rousseau.
— Personne qui falsifie, qui altère des substances : il est probable que les sopistiqueurs n'oni jamais pense qu'en mêlant les produits commerciaux à des produits d'une moindre valeur, ils commettaient un vol; qu'en substituant à des médicaments actifs des médicaments inertes, ils pouvaient commettre un homicide, (Chevallier.)
SOPHOCLE, illustre poète tragique grec, né à Colone, près d'Athènes, en 495 avant notre ère, mort en 405. Fils d'un riche fondeur ou maître de forges appelé SophiIcs,qui appartenait aune famille considérée, il reçut des leçons de musique et de poésie d'un maître en renom, Lampos, et se familiarisa de bonne heure avec tous les exercices de l'esprit et du corps, La bonne éducation, chez les Athéniens, comportait le développement du corps comme celui de l'intelligence. Sophocle remporta dans sa jeunesse des prix de poésie et des prix de gymnastique. Il avait quinze ans lorsque se livra la bataille de Salamine, et il fut choisi comme coryphée du chœur d'enfants qui devaient chanter le péan autour du trophée dressé dans 1 île pour célébrer la grande victoire nationale (480). Entre cette date et celle de ses débuts comme poôte tragique (468), il dut prendre part aux divers concours poétiques établis à Athènes et dans les autres villes; la haute perfection lyrique de ses chœurs ne permet pas de douter qu'il ne se soit sérieusement exercé dans ce genre; mais le souvenir de ces premiers essais n'a pas même été conservé. Quant aux concours dramatiques, ils lui étaient fermés par la supériorité écrasante d'Eschyle, et ce ne fut qu'à vingtsept ans, après une mûre préparation, qu'il osa entrer en lice contre ce vigoureux athlète. Sa trilogie, dont une des pièces avait pour titre J'riptolcme, remporta le prix aux dionysiaques du printemps (lxxviic olympiade). Les juges hésitaient, rapporte Ptutarque, à déposséder Eschyle du prix qui lui revenait annuellement, en faveur d'un nouveau venu, et ce fut Cimon, alors stratège, qui, au retour de son expédition sur l'Eurymédon, fut appelé à prononcer entre les deux rivaux. La tragédie de Triptolème est perdue ; d'après le sujet, emprunté aux vieilles fables semi-religieuses de 1 Attique, on peut conjecturer que Sophocle ne s'y écartait pas encore considérablement de la manière d'Kschyle, ainsi qu'il fit plus tard; sa supériorité dut consister dans mie plus grande élégance de style. Trente autres tragédies, également perdues et dont on n'a pas même les titres, succédèrent à ces débuts éclatants. Il n'est pas exact, comme l'ont écrit d'anciens biographes, qu'Eschyle ait laissé le champ libre à Sophocle après sa première défaito et se soit, de dépit, retiré aussitôt en Sicile ; il lutta encore pendant une dizaine d'années et produisit, concurremment avec les tragédies perdues de son jeune émule, les Sept chefs devant Thèbes et l'Orestie. La première pièce de Sophocle qui nous soit parvenue est postérieure de huit ans à la retraite d'Eschyle ; c'est Antigone (440). Son succès fut tel, que les Athéniens charmés élurent son auteur stratège. Eu cette qualité, Sophocle accompagna Périclès dans l'expédition envoyée par Athènes contre Samos révoltée; mais il paraît avoir moins brillé comme général que comme poète. Chargé de bloquer Samos, en l'absence de Périclès, avec une flotte de soixante trirèmes, il se laissa battre, raconte Suidas, par Melissus, philosophe renommé, que les Samiens lui opposèrent. La défaite de la flotte athénienne devant Samos est un fait certain ; mais il est au moins douteux que Sophocle en eût le commandement en chef. Périclès avait emmené avec lui les dix stratèges en exercice, et rien n'indique que Sophocle ait eu part au désastre plus que les neuf autres. 11 convenait, du reste, assez gaiement de son manque de talents militaires et avouait que Périclès en faisait peu de cas. C'est ce qu'on peut voir dans une page curieuse du poëte ion, qui vit Sophocie à Samos et raconta dans ses Mémoires son entrevue avec lui, à table. Athénée nous a conservé cette page. Sophocle rencontra également à Samos Hérodote, qui y vivait alors; il se lia d'amitié avec lui et composa même en son honneur un poëme qui est perdu. De retour à Athènes, il fut encore une ou deux fois élu stratège, mais sans avoir à prendre part à quelque fait d'armes. Il parait même s'être tenu systématiquement à l'écart des agitations politiques et avoir exercé de préférence des magistratures civiles, principalement celles qui tenaient à l'édilitè.
Les six tragédies qui nous restent de lui, outre Antigone, appartiennent toutes à la seconde partie de sa carrière. Elles furent représentées dans l'ordre suivant : Electre, les Truchiniennes, Œdipe roi, Ajax, Phitoctète, Œdipe à Colone; mais on n'a la date précise que de Philoclèle (409) et d'Œdipe à Colone (401). Le poëte était mort à cette dernière date, et ce fut sou petit-fils, Sophocle le Jeune, qui la fit jouer. « Elles montrent toutes, dit Ottfried Muller, l'art de Sophocle en pleine maturité, dans cette grandeur suave que le poëte n'avait acquise, d'après une expression curieuse recueillie de sa propre bouche, qu'après avoir abandonné avec ses souliers d'enfant la pompe d'Eschyle et déposé en même temps une certaine rigidité de manière née d'une science et d'un raffinement exagérés. C'est alors seulement que son art atteint le style qu'il estimait lui-même le meilleur et le plus propre à la représentation des caractères humains. Dans l'Autigoue, l'Electre et les Trachiniennes, il y a bien encore un peu de cet artifice et de cette difficulté recherchée que Sophocle blâmait en lui-même; YAjax et le Phitoctète, ainsi que les Œdipe, montrent, on ne saurait le mé-
connaître, un courant plus facile de la parole et se lisent avec moins d'effort. En toutes cependant, l'art tragique de Sophocle apparaît formé et achevé, égal à lui-même. » Nous avons rendu compte de toutes ces tragédies à leur ordre alphabétique.
Sophocle avait composé cent treize pièces, tragédiesou drames satiriques; ellesexistaient encore au temps d'Aristophane de Byzance (nie siècle), plus dix-sept qui lui étaient attribuées et que ce critique considérait comme apocryphes. La dernière de celles qui nous sont parvenues, V Œdipe à Colone, œuvre de son extrême vieillesse, car il avait plus de quatrevingts ans quand il la composa, a donné aux scoliastes l'occasion de raconterquelques circonstances de sa vie privée. Sophocle s'était marié deux fois : avec une Athénienne, nommée Nicostrata, dont il eut un fils, Iophon, qui cultiva aussi la tragédie, et avec une étrangère, Théoris de Sicyone, qui lui donna également un fils, Ariston. Aux yeux de la loi athénienne, qui proscrivait tout mariageavee les étrangers, ce fils était illégitime. Ce fut sur lui, ainsi que sur le fils d'ArUton, Sophocle le Jeune, que le vieux poète reporta touie son affection. Peut-être voulut-il l'avantager aux dépens de la famille légitime; de là un procès que les scoliastes ont raconté en le travestissant bizarrement , puisqu'ils .le donnent comme une accusation de démence portée contre Sophocle par ses fils. Le poëte aurait répondu victorieusement à cette accusation en lisant aux juges quelques admirables passages de l'Œdipe a Colone; on ne pouvait, en effet, condamner et interdire comme fou-un homme capable d'écrire, dans un âge si avancé, un tel chef-d'œuvre. A cette époque, Sophocle n'avait plus qu'un fils, Iophon; Ariston était mort, et le fils de celui-ci, Sophocle le Jeune, qui entoura da soins pieux la mémoire de son aïeul, qui fit représenter sa dernière tragédie, n'avait pas de procès à lui intenter. Le tribunal de la phratrie, devant lequel ce procès fut porté, en indique la nature. A Athènes, en effet, les légitimations, dans les cas semblables k celui de Sophocle vis-à-vis d'Ariston et de son fils, s'opéraient par l'inscription sur le registre de la phratrie. Que Sophocle ait demandé cette inscription, que son fils légitima s'y soit opposé en attribuant l'amour du vieillard pour sou petit-fils à une faiblesse sénile, il n'y aurait là rien d'extraordinaire; l'hypothèse, en tout cas, est plus acceptable que cette accusation de démence portée, on ne sait pourquoi , par > les fils ■ du poëte, ainsi que le racontent Piutarciue et Cicéron,
« Sophocle, dit Ottfried Muller, fit faire un grand progrès a la tragédie grecque ; ce fut. lui qui, à proprement parler, la constitua ce qu'elle est restée. Avec Eschyle, grand poëte tragique pourtant, elle se ressent encore beaucoup de son origine primitive; ce n'est qu'un drame lyrique ; les chœurs et les longs récits y tiennent la première place, le dialogue n'est qu'accessoire et toujours réduit à deux personnages. L'introduction par Sophocle d'un troisième personnage fut toute une révolution ; cette adjonction donnait au dialogue une importance capitale, et les chœurs ne furent plus que des sortes de hors-d'œuvre poétiques. Des rôles comme celui de Chrysothémis à côté d'Electre dans la tragédie de ce nom, comme celui d'Ismène près d'Antigone, font ressortir davantage l'énergie du personnage principal par l'opposition d'une douceur plus féminine, et ce sont ces nuances qui donnent à la tragédie de Sophocle son caractère; l'art tragique d'Eschyle, réduit à quelques personnages typiques, no permettait guère que des contrastes. Les tragédies de Sophocle, continue Ottfried Muller, sont des peintures psychologiques, des développements poétiques de la nature de l'esprit humain et des lois qu'il doit reconnaître pour rester fidèle à sa nature. Parmi tous les poètes de l'antiquité, Sophocle est celui qui est descendu le plus avant dans le cœur do l'homme. Les fuits matériels sont ce qui importe le moins chez lui ; ils ne sont presque que des moyens pour développer poétiquement des situations inorales. Pour la peinture de ce monde moral, Sophocle s'est créé une langue particulière. Si la langue poétique se distingue en général de la prose par !a vivacité plastique et saillante qu'elle donne à toutes les idées et par la vigueur et la chaleur qu'elle prête aux sensations, la langua de Sophocle ne pouvait être poétique au même degré que celle d'Eschyle, parce qu'il ne vise pas à cette énergique vivacité les apparitions tangibles; son art consiste plutôt dans la variété et la délicate dégradation des sentiments que dans leur énergie et leur puissance. Dans les parties lyriques, l'empreinte nette et claire et l'élucida tien complète des pensées s'unissent à une grâce et a une suavité merveilleuses. Quelques uns des chants du chœur sont déjà, pris en euxmêmes, des chefs-d'œuvre de lyrisme qui rivalisent avec ceux de Sapho par la beauté des descriptions et la grâce des sentiments. ■
La première édition de Sophocle est celle d'Aide l'ancien (Venise, 1502, in-8°) ; Henri Esuenne, Canterus et Turnebe en ont donné au xvie siècle des éditions estimées. L'édition de Brunck (Strasbourg, 1786, 2 vol. in-4°) u servi de modèle à toutes les réimpressions modernes. Les meilleures sont celles de Musgrave (Oxford, 1800, 2 vol. in-8") , de Bothe (Leipzig, 1806, 2 vol. in-8<>) , de Schneider,
avec d'énormes commentaires ("Wcimar, 1823- 1830, 10 vol. in-S") , de Dindorf, dans ses Poetse scenici grsci (Leipzig, 1830, in-8°), et d'Ahrens, avec traduction latine de L. Benlœw, dans la Bibliolheca scriplorum gnecorum de F.-A. Didot. Les scolies dues à Aristarque, Praxiphane, Didyme, Hérodien, Korapollon, Androtion et Aristophane de Byznnco ont été reproduites dans les éditions de Musgrave, de Dindorf et d'Erfurdt (Leipzig, 1802-1825, 7 vol. in-8°). Parmi les traductions françaises, nous nous bornerons à citer celles de Dacier (1693), du P. Brunoy (1762), de Rochefort (1788) et en dernier lieu d'Artaud {\%W, 3 vol. iu-32). Guiard a traduit en vers le Théâtre de Sophocle (1S52, in-8«).
SOPHOMANE s, m. (so-fo-ma-ne. — V.
sophomanie). Philos. Celui qui est atteint de sophomanie. Il Peu usité.
SOPHOMANIE s. f. (so-fo-ma-nî — du gr.
sophos, sage, et de munie'). Manie, affectation de philosophie. Il Peu usité.
SOPHON1E, le neuvième des petits prophètes juifs, qui vivait en 624 av. J.-C. Ses prophéties, qui renferment trois chapitres, peuvent se rapporter à la ruine de Jérusalem par Nabuchodonosor et aux malheurs de la captivité.
SOPHONISBE, reine de Numidie, née à Carthage vers 235 av. J.-C, morte en 203. Elevée par son père Asdrubal dans la haine des Romains, elle fut d'abord fiancée à Masinissa, puis mariée à Syphux, qu'elle entraîna dans l'alliance de Carthage. Lorsque Lelius et Masinissa, l'allié de Kome, s'emparèrent de Cirla, ello tomba au pouvoir du prince numide qu'elle avait si cruellement offensé en épousant son rival ; cependant elle sut le fléchir et s'en iitépouser sur-le-champ. Mais Scipion, qui voulait la traîner derrière son char de triomphe, exigea que son allié la lui livrât. Masinissa, retenu par son ambition dans l'alliance des Romains, mais voulant soustraire l'objet de sa passion à la honte de l'esclavage, envoya une coupe de poison à Sophoni.ibe, qui la vida d'un trait en disant avec amertume : «J'accepte ce présent nuptial. » La destinée de cette princesse, qui passa ainsi en un seul jour du trône à l'esclavage, de l'esclavage au trône et du tronc à la mort, a inspiré des œuvres tragiques au Trissin, à Mairet, ù Corneille, à Lagrange- Chancel, à Voltaire, etc.
SophonUbe , tragédie du Trissin ou Trissino, qui parut en 1515 et qu'on regarde, a, juste titre , comme la première tragédie régulière écrite depuis le renouvellement de l'art, qu'on pourrait aussi regarder comme la dernièredes tragédies de l'antiquité, tellement elle est calquée sur les tragédies d'Euripide. A une imitation scrupuleuse de l'antique, le Trissin a su joindre une vraie sensibilité, et il réussit à faire répandre des larmes. Voici comment un critique éminent, Sismondi, analyse cette pièce: « Sophonisbe, fille d'Asdrubal et épouse de Syphax, roi des Numides, après avoir été promise à son rival Masinissa, apprend, dans Cirta où elle est enfermée, la défaite et la captivité de son mari. Bientôt après, Masinissa entre lui-même dans la ville à la tête de son armée; il trouve la reine entourée d'un chœur de femmes de Cirta. Sophonisbe, secondée par le chœur, supplie Masinissa de lui épargner l'opprobre d'être captive des Romains. Masinissa, après avoir laissé voir à quel point il est dépendant d'eux, à quel point ceite grâce est difficile, donne cependant sa parole à la reine de ne la livrer jamais vivante. Mais bientôt, en même temps que son ancien amour se réveille, il voit s'accroître la difficulté de soustraire Sophonisbe aux Romains, qui entrent en force dans la ville; aussi se résout-il à envoyer un messager pour annoncer à Lelius qu'il a" épousé Sophonisbe afin qu'elle ne fût plus considérée comme ennemie. Lelius reproche vivement à Masinissa ce mariage qui le rendra l'allié des plus grands ennemis de Rome; d'autre part, Syphax, prisonnier, accuse Sophonisbe de sa disgrâce et se réjouit de voir que son ennemi l'a épousée, parce qu'elle ne manquera pas de l'entraîner dans l'abîme où lui-même a été précip:té par elle. Masinissa résiste avec fermeté à Lelius et à Catou, qui lui redemandent dans son épouse l'esclave de Rome; mais quand Scipion le resse vivement, employant alternativement 'autorité, la persuasion et la tendresse, Masinissa ne suit plus se défendre; il cède et ne demande plus, pour unique grâce, que de maintenir à Sophonisbe sa promesse de ne point la livrer vivante aux Romains. Il lui envoie par un messager un vase d'argent rempli de poison et lui fait dire que, puisqu'il n'a pu observer la première de ses deux promesses, il lui garde au moins la seconde et l'avertit, si le besoin devient pressant, de se conduire comme il convient à son noble sang. Sophonisbe, en effet, après avoir sacrifié à Proserpine, prend le poison et revient mourir sur le théâtre entre les bras de sa sœur et des femmes de Cirta qui composent le choeur. Masinissa, qui n'avait point renoncé à l'espoir de lu sauver et qui comptait la faire enlever de nuit pour la transporter à Carthage, revient trop tard pour exécuter son projet; mais il met du moins en sûreté son fils et sa sœur. La pièce n'est point divisée en actes et en scènes, parce
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que cette division n'existait pas dans les pièces grecques ; mais le chœur, qui occupe constamment le théâtre et qui se mêle au dialogue, chante, quand il demeure seul, des odes ou des morceaux lyriques qui partagent l'action par autant de repos.
Cette pièce, écrite dans l'enfance de l'art et l'ignorance du théâtre, est susceptible de bien des critiques. On peut blâmer la trop longue exposition de Sophonisbe, les invraisemblances du chœur, le peu d'intérêt de certains caractères, la faiblesse de Sophonisbe, le rôle méprisable de Masinissa, les longs récits faits par des messagers-, mais, a côté de ces critiques trop aisées , il faut louer, dans la Sophonisbe du Trissin, un vrai modèle de tragédie grecque : son chœur, qui est absolument dans l'esprit et le caractère antiques; sa poésie, digne d'éloge. Le Trissin seul , parmi les imitateurs modernes des Grecs, a conservé la variété de leur poésie tragique. Le langage habituel de ses héros est en vers sciolti (non rimes); mais, selon les passions qu'il veut exprimer, il s'élève aux formes les plus variées de J'ode ou de la canzone. Enfin le Trissin a traité une grande révolution d'Etat, la chute d'un ancien royaume et les malheurs d'une héroïne; il a nus cette action sous les yeux : on voit Sophonisbe attendre et recevoir la nouvelle de la défaite de Syphax ; on la voit rencontrer et supplier Masinissa, etc.; enfin, on voit Sophonisbe mourir sur le théâtre. C'est de cette scène que Sismonrti a traduit tout un fragment pour montrer quel était le talent- d'émouvoir du Trissin.
= C'est, dit Voltaire, la première tragédie raisonnable et purement écrite que l'Europe ait vue après tant de siècles de barbarie. » Elle parut en 1515. Ginguené en a donné une analyse exacte dtins son Histoire littéraire de l'Italie, et s'il y mêle quelques observations critiques, s'il regrette que la style n'ait pas toujours assez de noblesse et de gravité, il trouve que la fable est heureusement conduite , que les caractères, tous dramatiques, contrastent naturellement entre eux ; que le chœur se montre tel que le veut Horace, et que le dénoûment, tout à fait digne d'être qualifié tragique, réunit tout ce qui peut émouvoir la pitié.
SophonUbe, tragédie de Mairet; représentée en 1629. C'est la première pièce méritant le nom de tragédie qui ait été donnée sur la scène française. La règle des unités y est observée pour la première fois ; elle renferme d'ailleurs des beautés que la Sophonisbe de Corneille n'a point éclipsées. Voltaire s'imposa, dit-il, la tâche de la réparer à neuf, pour faire connaître cette œuvre remarquable aux spectateurs de son temps.
« La tragédie de Sophonisbe de Mairet, dit Palissot, eut un brillant succès, et elle le méritait ponr le temps; mais il devint jaloux de Corneille dès que ce grand homme eut fait le Cid. »
On a prétendu que le véritable auteur de lu pièce est le célèbre Théophile de Viau ; mais cette assertion n'a pas de portée. Mairet, dans sa Sophonisbe, semble avoir tiré meilleur parti que Corneille du rôle de Masinissa. Il s'écarte de l'histoire en ce qu'il fait tuer ce prince à la fin de la pièce, sur le corps de Sophonisbe, et périr Syphax au milieu de la bataille qui se livre au second acte. C'était, comme il le dit lui-même, pour éviter la concurrence de deux maris vivants, et, à l'égard de Masinissa., c'était lui faire faire ce qu'il devait avoir fait. Au surplus, les reproches de lubricité que Syphax adresse u Sophonisbe, les précautions secrètes qu'elle prend pour le tromper, son mariage impromptu avec Masinissa sont autant de fautes contre la décence et la vraisemblance du sujet. Ce sont les deux derniers actes de celte tragédie qui en forment tout le mérite et qui, sans doute, en avaient assuré tout le succès. Il y a beaucoup de vers faibles ou qui seraient mieux placés dans une comédie. Tels sont les suivants :
Croyei que Massinisse est un vivant rocher, Si vos perfections ne le peuvent toucher. Et qu'il est plus cruel qu'un tigre d'Hyrcanie S'il exerce envers vous la moindre tyrannie.
Sophonisbe dit, dans la première scène : J'ai voulu m'assurer de l'assistance d'un A qui le nom libyque avec nous fût commun. SopbonîBlie, tragédie en cinq actes et en vers, par P. Corneille (1663). Voltaire, dans tes Commentaires sur Pierre Corneille, a ainsi résumé son jugement sur Sophonisbe : « La pièce est très-froide, très-mal conçue et trèsmal écrite. » Nous avons dit qu'il devait ui-uième traiter ce sujet, et cependant il 'avait qualifié d'impraticable et en avait lomié de si excellentes raisons que son prouve génie et celui d'Aitieri n'en ont pu triompher.
Sophonisbe, tragédie, par Thomson ; représentée à Londres en 1729, avec un prologue de Po| e. Divers auteurs, leTrissino, Mairet, Corneide, Voltaire, ont traité le même sujet, sur lequel il serait oiseux de reveuir. Thomson n'a rien inventé, rien ajouté. Le drame lui sert seulement de cadre pour exprimer des sentiments élevés, nobles, et surtout patriotiques. Le sujet est d'ailleurs peu favorable ; on ne peut en tirer qu'une situation intéressante, mais sans progrès dans l'action. Quelques beaux vers, une froide régularité,
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une imagination stérile, des opinions de whig assez mal venues dans une tragédie, indiquent suffisamment le fort et le faible de la pièce de Thomson , qui a copié sans scrupule sa préface dans celle d'Jphigénie.
Sopboni»i>e, tragédie en cinq actes, de Voltaire -, imprimée dés 1770 et représentée, pour la première fois, seulement le 15 janvier 1774. Le sujet n'était pas neuf. Voltaire, qui fit paraître sa pièce sous le speudonyme de Lan tin, annonce dans une préface qu'il n'a fait que rajeunir la tragédie fort remarquable de Mairet, et que, s'il n'en a pas conservé un seul vers, il en a du moins suivi fidèlement la marche. En effet le fond est le même, comme une succincte analyse le prouvera. Massinisse et Sophonisbe s'aimaient autrefois ; mais la princesse a sacrifié son amour àson ambition pour monter sur le trône de Numidie en épousant Syphax, qui l'en punit cruellement par ses soupçons injurieux. En guerre avec Rome, que soutient Massinisse, il périt dans un combat, et, libres désormais tous les deux, nos amants vont s'unir. Mais ils ont compté sans Rome, habituée à ne voir dans ses alliés que des esclaves de ses volontés. Syphax est mort ; ils veulent se venger sur sa veuve des terreurs qu'il leur a causées. ■ Mais je l'aime, n répond Massinisse k Scipion. — a Qu'importe, réplique le Romain, si le sénat ne J'aime pas. » Iudigné, le héros veut tourner contre Rome ses armes victorieuses qui viennent de lui gagner un empire; mais
Lorsque Rome a parlé, les rois n'ont plus d'amis!
et ses troupes n'écouteront plus sa voix. Quelle résolution prendra-t-il? Sophonisbe, digne de lui, va l'inspirer : plutôt la mort que le déshonneur. Massinisse la livre aux Romains, mais un poignard planté dans le cœur et en tombant lui-même sur son cadavre. Il s'est empoisonné. Rome au moins n'aura pas le pouvoir de les séparer dans la tombe. • Ils sont morts en Romains ! •
s'écriera Scipion ; ce sera toute leur oraison funèbre. Ils méritaient mieux.
La pièce deMairet, ainsi rajeunie par Voltaire, ne manque ni d'intérêt ni de vigueur. Les caractères sont bien tracés ; celui de Scipion, que nous avons un peu sacrifié dans l'analyse, exprimo à. merveille un singulier mélange de sensibilité naturelle, comprimée par le sentiment de l'obéissance qu il doit aux ordres de Rome, et de la dureté dont le sénat faisait un devoir à ses serviteurs. On remarque dans Sophonisbe, comme dans toutes les pièces de Voltaire, du mouvement, de la chaleur, un peu trop de sentences philosophiques et des vers heureux. Il est fâcheux Su'il n'ait pas conservé, malgré son peu 'exactitude au point de vue historique, le vers si expressif de Mairet :
Massinisse, en un jour, voit, aime et se marie,
et plusieurs autres qui rendront toujours la pièce de Mairet très-remarquable pour le temps où elle fut écrite,
Sophonisbe, tragédie en cinq actes, d'Alflari. On sait que le sentiment qui inspira à Alfieri la plupart de ses pièces fut la haine de l'autorité gouvernementale ; dès Jors, ii n'est point étonnant qu'il ait tenté de traiter ce sujet que P. Corneille et Voltaire avaient abordé sans succès ; l'auteur du Traité de la tyrannie semblait destiné à comprendre la haine de la fille d'Asdrubal pour les Romains, t ces despotes de l'univers. » Le sujet est simple comme celui des tragédies grecques qu'Alfieri semble avoir souvent prises pour modèles; c'est le récit de la mort de Sophonisbe qui, plutôt que de servir au triomphe des Romains, oblige Masinissa, qui l'aime, a lui verser le poison qui lui conservera l'honneur en la délivrant de la vie. Ce n'est a proprement parler qu'un chapitre de l'histoire romaine, mais l'un des plus émouvants et des plus tragiques, et dont Alfieri, avec une admirable simplicité de moyens, a su tirer le plus grand parti. Cependant, » je ne suis pas satisfait de ce drame, disait-il plus tard, mais je n'ai pu mieux faire. »
Fidèle à son principe de se rapprocher toujours de la simplicité des Grecs, Alfieri n'a introduit que quatre personnages ; son action n'est entravée ni par des coniidents inutiles ni par des incidents invraisemblables. Il a su trouver un moyen neuf dans la fausse nouvelle de la mort de Syphax, et ce moyen nonseulement lui fournit une belle situation au troisième acte, mais il rend Sophonisbe plus malheureuse, et sa mort devient plus nécessaire. Le caractère de Masinissa est tracé fortement ; on y voit toute la fierté, toute l'ardeur d'un Numide. Scipion est tel que nous le peint Tite-Live, grand, noble, magnanime, dévoué à sa patrie. Sophonisbe est hère, implacable dans sa colère contre Rome et les Romains. On reconnaît en elle la fille d'Asdrubal; son caractère est même un peu forcé. L'idée du dénoûment de Sophonisbe est neuve. En effet, il est très-commun de voir sur le théâtre tragique deux amants réduits au désespoir se donner la mort, mais c'était une entreprise hardie de présenter une femme forçant son amant a. lui offrir lui-même le poison et à lui survivre. On peut reprocher a Alfieri d'avoir trop sacrifié le rôle de Masinissa, dans toute la dernière scène de la pièce, au rôle de Sophonisbe.
SOPHORA s. m. (so-fo-ra — de. l'arabe
SOPH
sopkera, nom d'une espèce du genre). Bot. Genre de végétaux, de la famille des légumineuses, type de la tribu des sophorées, comprenant plusieurs espèces, qui croissent dans les régions chaudes et tempérées de l'Asie et de l'Amérique. On dit quelquefois sophore. Il Syn. de kdwarbsie, podalyre, styphnolobk et thbrmopsis, autres genres de légumineuses.
— Encycl. Parmi les dis ou douze espèces qui constituent ce genre, il en est une qui vit depuis 1717 dans nos jardins et plantations. Elle provient de graines semées alors en France ; jusqu'en 1779 cependant, on ne la multipliait que par boutures, par fragments de racines couchées. A la première époque, elle n'avait encore d'autre nom que
I celui de l'arbre inconnu de la Chine. Ce fut | Linné qui le premier l'appela sophora japo- I nica, comme appartenant plus particuliere- ; ment au Japon, d'où les Chinois l'ont introduit dans leurs cultures à cause de sa forme élégante, de sa tète arrondie, offrant réellement une masse imposante; à cause de son feuillage vert foncé, de ses six à sept paires de folioles ovales et oblongues, et de ses grappes rameuses de fleurs blanches ou jaune pâle, faiblement odorantes et très-nombreuses, auxquelles succèdent des gousses charnues, pendantes, renfermant une grande
Quantité de semences du volume et de la orme d'un petit haricot. C'est un arbre s'élevant à une grande hauteur, de 12 à 20 mètres, dont le tronc acquiert une grosseur remarquable, surtout quand il est isolé. L'écorce est lisse et grise sur le tronc et demeure vert foncé sur les branches et les rameaux. Il croît très-vite dans son jeune âge et attire les yeux par son beau port ; son bois est très-dur, beau, compacte, jaune, d'un grain serré, uni, se travaillant aisément et propre à l'ébénisterie. De ses corolles on obtient une belle et solide teinture jaune; ses feuilles sont purgatives. Considéré comme arbre forestier, le sophora prospère dans tous les terrains ; il se plaît surtout dans ceux qui sont pierreux, il s'y montre très-vigoureux ; il est propre à peupler les taillis et les grands bois, à former de superbes avenues et des lisières de routes ou de pièces de terre. Son feuillage est fort rarement entamé par les insectes, et on le voit résister à la violence des plus grands vents sans perdre un seul de ses rameaux, comme aussi supporter, d'une part, sans rien perdre de sa fraîcheur, de longues sécheresses, et, de l'autre, les hivers les plus froids de nos climats. Maintenant, on le multiplie très-facilement de ses graines.
SOPHORÉ, ÉB adj. (so-fo-ré — rad. sophora). Bot. Qui ressemble ou qui se rapporte au sophora.
— s. f. pi. Tribu de la famille des légumineuses, ayant pour type le genre sophora.
SOPHRON, poète comique, qui vivait à Syracuse vers le temps des Denys. Ce qui le distingue des autres, c'est que ses compositions dramatiques n'étaient pas écrites en vers. Il intitulait ses pièces mimes, « Sophron, dit M. Pierron, avait imaginé de rédiger en prose dorienne des scènes dialoguées où il faisait parler des hommes et des femmes du peuple avec la naïveté spirituelle et la pittoresque énergie de leur langage. Platon, qui avait peut-être connu Sophron a Syracuse, admirait ces tableaux et s'en inspirait, dit-on, pour donner aux personnages de ses dialogues le naturel et la vie. Les mimes de Sophron étaient des imitations fidèles de la réalité , comme l'indique leur nom même et comme nous pouvons en juger encore en lisant tel poème où Théocrite a pris Sophron pour modèle. Mais ces mimes n'étaient point, a proprement dire, des comédies. Il n'y avait pas d'intrigue, pas d'action; c'étaient des scènes qui se suivaient au hasard, sans lien, sans préparation; elles n'étaient pas susceptibles d'être mises au théâtre et n'étaient faites que pour la lecture ou la récitation. » Sophron fut le précurseur de Ménandre ; ses dialogues inspirèrent beaucoup de poètes de la comédie nouvelle.
SOPHRONANTHE s. kl (so-fro-nan-te — du gr. sophron, modéré; anthos, fleur). Bot. Section des gratioles, genre de personnées.
SÛPHBONIE s. f. (so-fro-nl — du gr. sûphronia, prudence). Entom. Genre d'insectes lépidoptères nocturnes, de la tribu des pyralides, comprenant deux espèces, qui habitent l'Allemagne.
— Bot. Syn. de -witsénie, genre d'iridées. Il Syn. de phallus, genre de champignons.
SOPHBON1QUE s. f. (so-fro-ni-ke — du gr, sôphronikos , prudent). Entoin. Genre mille des longicornes, tribu des lamîaires, dont l'espèce type vit au Cap de Bonne-Espérance.
SOPHROHISTE s. m. (so-fro-ni-ste — gr.
sôphronistês ; de sàphrôn, sage). Antiq. gr. Professeur de morale attaché à un gymnase grec : Le sophronistb était chargé d'inspirer aux jeunes gens l'amour de la vertu, de les soustraire aux mauvaises influences, d'tissister à leurs exercices, de tes surveiller et de les corriger partout où besoin était, tant dans l'intérieur des gymnases qu'à l'extérieur ; il était aidé par des hyposophronistes ou soussôphronistês. (W. Smith.)
SOPR
— Encycl. Les sôphronistês exerçaient une fonction très-importante au point de vue de l'éducation de la jeunesse et de l'avenir de l'Etat. Us assistaient aux exercices du gymnase , et c'est là surtout qu'ils devaient prendre garde qu'aucune pernicieuse influence ne vînt gâter ceux dont le soin leur était confié ; mais leur surveillance ne se renfermait pas dans l'intérieur du gymnase. La conduite des jeunes gens était en tous lieux l'objet de leur sollicitude, et ils faisaient leurs efforts pour que partout elle fût correcte, conforme à la décence et aux bonnes mœurs. Tout d'abord, les sôphronistês furent au nombre de dix, un par chaque tribu, et ils reçurent pour salaire une drachme par jour. Du temps de l'empereur Marc-Aurèle, il n'y en eut plus que six, assistés par autant d'officiers subalternes, nommés hyposophronistes.
C'est par erreur qu'on a assimilé les sôphronistês grecs aux censeurs romains. Les censeurs n'avaient pas exclusivement sous leur surveillance les mœurs de la jeunesse, mais les mœurs en général. Faisant le cens, changeant les citoyens de classe, dégradant les chevaliers et les sénateurs, soit pour un changement dans les fortunes, soit pour la conduite morale, remaniant la distribution du peuple dans les tribus et par là influant sur les comices, ils avaient en réalité, sous un titre modeste, un pouvoir très-important. Il n'en fut jamais de même pour les sophro~ nistes; leurs fonctions ne s'élevèrent en aucune circonstance au-dessus de ce qu'indiquait leur titre de > précepteur • et de 'moniteur. >
SOPHRONISTÈRE s. m. (so-fro-ni-stè-re
— gr. séphronistérion ; de sôphronistês, sophroniste). Antiq. gr. Maison de correction, a Athènes, où les jeunes gens de mœurs dissolues étaient enfermés par ordre des sôphronistês.
SOPHRONITE s. f. (so-fro-ni-te — du gr. sôphronisis, modération). Bot. Genre de plantes épiphytes, de la famille des orchidées, tribu des épidendrées.
SOPING s. m. (so-pingh). Linguist. Dialecte bougghi. V. Célebus.
SOPOH s. m. (so-por — mot lat. qui signifie sommeil). Pathol. Sommeil lourd et pesant, dont le réveil est difficile.
SOPORATir, IVE adj. (so-po-ra-tiff, i-ve
— du lat. soporare, endormir, dérivé do sopor, sommeil, qui représente le sanscrit soapas et le gothique sleps, même sens. Ces trois formes appartiennent à la racine sanscrite svap, dormir, reposer, grec uppo, latin sopio, gothique slepan, allemand sehlafen, anglais to sleep, lithuanien sapnoiu, russe spliu, d'où aussi le sanscrit suapiuts, sommeil, grec tipnos pour Fupnos, latin somnus pour sopnus, lithuanien sapnas, russe spanie, même sens). Qui u la force, la propriété d'endormir : Drogues , substances soporatives. L'opium est
(rèS-SOVORATIF.
— Fig. Kndormant, ennuyeux : Une lecture SOPORATIVE.
— s. m. Substance soporative : Le laudanum est un puissant SOPORATIF.
— Fig. Chose endormante, ennuyeuse :
Ce discours est un véritable soporatip.
— Syn. Soporatif, toporcux, soporifère soporifique. Quand on dit qu'une substance est soporative, on a surtout en vue d'exprimer la puissance qui est en elle ; c'est, au contraire, l'effet produit qu'on met en évidence par les mots soporifère et soporifique ; mais le premier est purement scientifique, tandis que le second appartient à la fois au
' langage de la science et au langage commun.
Quant à soporeux, il marque un effet plus in- . tense, un sommeil plus lourd, plus Complet,
et il n'est employé que rarement.
! SOPOREUX, EUSE adj. (so-po-reu, eu-ze
i — du lat. sopor, sommeil), Méd. Qui est ca-
' ractérisé par une tendance à l'assoupisse-
1 ment : Maladies soporeuses. Affection so-