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Par une série d'opérations convenables à sa nature. Dans la plante, par la nutrition et la reproduction; dans l'animal, par ces deux fonctions auxquelles s'ajoutent la sensation et la locomotion ; dans l'homme, par les fonctions animales, auxquelles s'ajoutent l'acquisition de la science, la tempérance, le courage et la justice.
Au-dessus des fonctions de l'homme se placent l'ordre, l'harmonie, la beauté de ces fonctions; le vrai bien, c'est la beauté résultant de la symétrie des parties; la beauté dans l'âme, c'est l'accord et la fermeté des opinions, Mais c'est précisément par l'accord avec soi-même, par la conséquence, que se manifeste la raison; donc, c'est de la raison que vient toute beauté. L'homme seul conçoit etsent la beauté et l'ordre. Or, nulle cause n'est au-dessus de la raison; donc, rien non plus n'est meilleur que le beau, et c'est dans la beauté que consiste le parfait bien. Le beau est l'unique bien ; le bien n'est pas placé au-dessus de l'homme. Suivant les stoïciens, l'homme possède dans sa raison, dans l'ordre et dans la conséquence ce qui en est le caractère , le pariait bien avec la parfaite beauté. Il y a deux choses dans notre nature : les fonctions naturelles, puis l'ordre et l'harmonie de ces fonctions entre elles. Les fonctions sont par elles-mêmes indifférentes; or, elles composent toute notre vie; donc notre vie en elle-même n'a rien ni de bon ni de mauvais; le bien consiste dans la manière de vivre et non dans le vivre : le souverain bien procède de l'harmonie de la raison et de la volonté avec elle-même. Donc 2a sagesse consiste à avoir toujours le même vouloir : Semper idem velle et idem nolle.
Au delà de la nature humaine est une nature supérieure ; l'univers et l'homme même le démontrent. D'abord le monde forme un ensemble où tous les phénomènes sont liés les uns aux autres d'une manière nécessaire. Tout, même la libre résolution de la volonté, est l'effet d'événements antérieurs. Il faut donc admettre le destin. Mais le destiu consiste dans l'enchaînement des causes et des effets naturels ; bien que ces effets soient déterminés les uns par les autres, c'est une volonté directrice, une raison qui a marqué le but où tend toute la suite des faits, et, par conséquent, a réglé cette suite même. Dans chaque être, l'enchaînement régulier des phénomènes divers manifeste l'unité de la cause ; cette cause, c'est la raison séminale dont les parties de l'être ne sont que le développement. V. SÉMINAL.
Il existe une connexion et un accord intime entre tous les êtres de l'univers. Les contraires s'entr'aident; le mal même sert au bien. Le tout est un. Le monde est un tout sympathique à lui-même, comme l'est tout corps vivant, et c'est la preuve qu'il vit et a une âme. L'accord est tel que la fin est la beauté, preuve que le fond de l'âme qui l'anime est la raison, dont l'essence est l'harmonie avec soi, harmonie dans laquelle consiste la beauté. Les destinées de l'univers sont ordonnées à l'avance dans la raison séminale universelle, qui doit, par conséquent, s'appeler l'universelle providence. Cette âme de 1 univers, cette cause de toutes les causes, ce destin invisible et cette providence, c'est Dieu.
Comme il n'y a pas d'être supérieur au monde, il n'y a pas d'âme supérieure à l'âme du monde. La cause, chez les êtres les plus parfaits, est un feu subtil, plein d'art. Dieu, cause du monde entier, est donc 1 ether le plus subtil et le plus rare, le feu céleste au degré le plus élevé de teusion, le feu artiste par excellence. Il est uni a sa matière, au monde; il circule dans le monde comme le miel dans les cellules d'un rayon ; il l'occupe par le dedans et le dehors ; luira et extra teitet. Bien plus, Dieu peut être appelé le inonde même et la nature, car de même que chaque être n'est que le développement de sa raison séminale, de même le monde est le développement de Dieu. On trouve quatre éléments dans tous les êtres : le feu, l'air, l'eau et la terre ; ces éléments diffèrent les uns des autres par la tension et la rareté ; car la chaleur ou le froid, augmentant ou diminuant la tension, changent la terre en eau, l'eau en air, ou réciproquement. Donc, les cléments ne sont que les degrés divers de tension d'une seule et même substance. Pour que le monde naisse, il suffit que l'élément divin se relâche en partie de sa tension essentielle. Au commencement, rien n'existait que l'éther pur; il se détenj et devient l'air; l'air se détend à son tour et devient l'eau; la nature est alors une masse liquide au sein d'une sphère de feu ; l'eau se détend à son tour et donne naissance k la terre. Voilà la genèse des quatre éléments. Du mélange de ces éléments et de leurs actions réciproques résultent, sous l'activité du principe dirigeant, tous ies différents êtres, l'homme luimême.
Mais, sous l'influence incessante de l'éther, la terre redevient eau, l'eau se convertit de plus en plus en air, l'air se raréfie et le feu est la fin du monde. Cependant l'éther, qui a tout consumé, se détend, et alors recommence une nouvelle période génésique. Il y a un retour de semblables périodes qui se terminent toutes par une conflagration générale ; c'est comme lo phénix qui renaît de ses cendres. Ce double mouvement qui l'ait la vie du monde, c'est la tension et la rémission aiter-
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natives de la nature divine. Ainsi, tout vient de Dieu par une simple métamorphose de sa substance; par le relâchement de sa tension il devient tous les êtres.
De là tous les dieux différents de la religion populaire ; ce ne sont que des dénominations différentes d'une même divinité, selon les différentes régions qu'elle occupe et les différentes puissances qu'elle déploie ; ainsi Dieu, cause de la vie, c'est Zeus; Dieu dans l'éther, Athênê ; dans le feu, Héphestus ; dans l'air, Héra; dans l'eau, Poséidon; dans la terre, Déméter; dans chaque lieu, dans chaque homme, le génie et le démon. Quand Dieu revient à lui, en reprenant sa tension originelle, tous les dieux disparaissent, tout rentre dans le sein de l'unité. Mais, réduite à elle-même, cette unité n'est pas l'unité indivisible de l'intelligence pure d'Aristote. Pour les stoïciens, l'intelligence divine a, comme toute qualité, sa matière, dont elle n'est pas séparante ; l'étendue lui est essentielle ; aussi elle ne consiste pas dans un acte immobile, mais dans le mouvement et la tension successives. « L'intelligence divine n'est donc, comme la raison de l'homme, que la raison qui raisonne et discourt. • (Ravaisson, Mémoire sur le stoïcisme.) Seulement, la raison humaine ne parcourt qu'une sphère limitée ; la raison divine parcourt l'immense chaîne de la destinée humaine. Dieu sait tout; mais le sage, possédant le principe même et la mesure de tout savoir, possède toute science ; Dieu fait tout; mais le sage, en voulant ce que Dieu veut, devient l'auteur de tout. Tout cède au destin ; il dépend de nous seulement de résister ou de consentir. En consentant, le sage s'identifie avec la loi divine; rien alors n'arrive qu'il ne le veuille comme Dieu même. Ne faisant qu'un par sa volonté réfléchie avec la volonté qui fait tout, il partage avec elle l'empire de l'univers; dès lors, il n'est rien par où le sage le cède à la divinité. Le sage marche donc l'égal de Dieu, parce qu'il possède comme Dieu la raison en sa perfection, et que la raison c'est tout.
Le stoïcien, à la hauteur où il se plaçait, voyait disparaître à ses pieds les accidents de la vie, l'inégalité des conditions, la diversité des fortunes humaines. Supérieur à toutes les circonstances, il put envisager l'être humain indépendamment de son rang et de sa condition sociale et retrouver l'homme sous l'esclave. Le stoïcisme, en effet, rendit à l'esclave le rang d'homme , que les cyniques avaient déjà réclamé pour lui, et qu'après eux le christianisme naissant et pauvre revendiquait du fond des catacombes pour y renoncer plus tard, quand il serait devenu le maître d'une partie du monde.
Sénèque, entre autres, a plaidé éloquemment la cause de l'esclave.
«Songe un peu, écrit-il à Lueilius, que cet homme que tu appelles ton esclave est né de la même semence que toi, qu'il jouit du même ciel, respire le même air et, comme toi, vit et meurt. II peut te voir esclave comme tu peux le voir libre. A la défaite deVarus.que de Romains splendidement nés, que le service militaire menait droit au sénat, ont été abaissés par la fortune I De l'un d'eux elle a fait un berger, de l'autre un gardien de chaumière. Méprisez donc un homme pour sa condition, laquelle, pendant que vous la méprisez, peut devenir la vôtre I Je ne veux point entreprendre une tâche immense, disputer de l'emploi des esclaves envers qui nous sommes très -orgueilleux, très -cruels, très-méprisants.Voici l'abrégé de ma règle de conduite :
■ Vis avec ton inférieur comme tu voudrais
■ que ton supérieur vécût avec toi. Chaque "fois que tu songes à ton pouvoir sur ton es- «clave, songe à celui qu'un maître aurait sur «toi. — Mais moi je n'ai point de maître, «dis-tu. — C'est ton bon temps, peut-être en » auras-tu un. Ne sais-tu donc pas k quel âge «ont commencé de servir et Héeube, et Cré- »sus, et la mère de Darius, et Platon, et Dio- »gène?r.. — Quoi donc 1 je recevrai tous mes » esclaves à ma table ? — Pas plus que tous les » hommes libres. Erreur de croire que j'en rejetterai quelques-uns pour la bassesse de «leurs fonctions. Je mesure l'homme à ses «mœurs, non k son ministère. >
Ces idées de l'égalité des hommes dans l'inégalité des conditions, cette prédilection pour la retraite, pour la pauvreté; cette tendance à la méditation, au retour de soi-même, à l'examen de la conscience , sont curieuses à constater chez un homme qui, comme Sénèque, prêcha peu d'exemple, et se lit, au besoin, le zélé serviteur d'un tyran.
La gloire singulière du stoïcisme est d'avoir produit un empereur honnête homme. Avec Marc-Aurèle , pour la première fois peutêtre dans l'histoire du monde, la vertu monta sur le trône. On sait ce qu'il lit : il fut empereur et sa vie est digne du premier magistrat d'une république ; on sait ce qu'il pensa, car ses tablettes de voyage nous ont gardé ses réflexions les plus intimes. Elles sont d'un sage. La morale stoïcienne y prend le caractère le plus élevé et le plus profondément honnête. Jamais l'idée du devoir n'apparut plus forte, plus puissante et plus belle que dans les pensées de Marc-Aurèle.
L'empereur philosophe avait cette idée sublime, confirmée et non dépassée par la pensée moderne, qne toutes choses se tiennent dans l'ordre universel et que par conséquent le mal fait par un individu, troublant 1 harmonie du monde, a des conséquences in ri-
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nies, i Toutes choses, dit-il, sont liées entre elles par un enchaînement sacré, et il n'y en a peut-être aucune qui soit étrangère à l'autre ; car tous les êtres ont été combinés pour former un ensemble d'où dépend la beauté de l'univers. Il n'y a qu'un seul monde qui comprend tout: un seul Dieu qui est dans tout; une seule matière élémentaire ; une seule loi qui est la raison commune à tous les êtres intelligents, et une seule vérité, comme aussi un seul état de perfection pour les choses de même genre et pour les êtres qui participent à la même raison. »
L'œil fixé sur cette chaîne immense, toute la préoccupation de Marc-Aurèle est d'en respecter le paisible déroulement. Le monde est un concert dans lequel le mal est une discordance qu'il se garde avant tout d'introduire.
• Tout ce qui arrive dans le monde y arrive justement, comme tu le reconnaîtras si tu es bon observateur, et cela nonseulement par rapport à l'ordre arrêté des événements, mais je dis selon les règles de la justice, et comme étant envoyé par quelqu'un qui distribue les choses selon le mérite. Continue donc d'y prendre garde, et tout ce que tu feras, fais-le dans cette pensée, pour te rendre homme de bien ; je dis homme de bien, dans le vrai sens du mot. Que ce soit la règle de toutes les actions de ta vie.
« La lumière du soleil est une, quoiqu'on la voie dispersée sur des murailles, sur des montagnes, sur mille autres objets. Il n'y a qu'une matière commune, quoiqu'elle soit divisée en des millions de corps particuliers. Il n'y a qu'une âme, quoiqu'elle se distribue en une infinité de corps organisés qui ont des limites propres. Il n'y a qu'une âme intelligente, quoiqu'elle semble elle-même se partager.
» Les hommes ont beau se fuir, la nature plus forte se saisit d'eux et ies arrête... Tu trouveras plutôt un corps terrestre séparé de la terre que tu ne trouveras un homme ayant brisé tout lien avec ses semblables.
> Si quelquefois tu as vu une main, un pied, une tête coupés et entièrement séparés du reste du corps, c'est l'image de celui qui se refuse, autant qu'il est en lui, aux accidents de la vie, qui se détache du grand tout, ou qui fait quelque chose au préjudice de la société. Tu viens de te jeter hors du sein de la nature; car, en venant au monde, tu en as fait partie et maintenant tu t'en es retranché; mais tu as la ressource de pouvoir t'y réunir, ce que Dieu n'a pas accordé à ces parties qui, après avoir été une fois coupées ou séparées, ne peuvent plus.se rejoindre au tout. Vois quelle est sa bonté suprême, d'avoir donné à l'homme une si excellente prérogative 1 Elle t'a d'abord accordé le pouvoir de ne te point séparer de la société des êtres, et ensuite de te rejoindre au tronc, d'y repousser, d'y reprendre place.
■ Sois comme un cap, recommande l'empereur philosophe, sois comme un cap contre lequel tous les flots de la mer se brisent. Il reste immobile ; autour de lui les,vagues de la mer sont sans force.
• Suis-je malheureux parce que telle chose m'est arrivée? Non, certainement; je suis même heureux si, malgré cet accident, je demeure calme et si je ne suis ni abattu sur le moment ni effrayé pour l'avenir. Car il pouvait en arriver autant à tel qui aurait suc- •combé. Pourquoi donc le regarder comme une infortune, et non comme un bonheur? Donneras-tu le nom d'infortune à ce qui ne saurait empêcher l'homme d'atteindre au but de sa nature? Et l'homme peut-il être mis hors d'état d'y atteindre par un événement qui n'altère point la constitution naturelle deson être? On t'a dit quelle était cette constitution. Ce qui vient d'arriver t'empèche-t-il d'être juste, magnanime, tempérant, sage, modeste, libre, d avoir les autres vertus dont l'exercice constitue essentiellement un être raisonnable? Souviens-toi donc, toutes les fois qu'un événement t'inspirera de la tristesse, de faire usage de cette maxime, que ce n'est point un malheur d'éprouver des accidents, mais un bonheur de les supporter avec fermeté.
» Supprime l'opinion, tu supprimes : > J'ai « été blessé; » supprime : ■ J'ai été blessé, « tu supprimes la blessure. »
Jamais, certes , la morale n'a transporté l'honnête homme dans des régions plus élevées. Du point de vue où le sage stoïcien se plaçait pour contempler la marche du monde , les idées vulgaires de famille et de patrie lui apparurent singulièrement étroites, et il sentit le besoin de les agrandir; il étendit l'idée de famille sur toute "humanité, l'idée de patrie sur tous les peuples et ne connut que la patrie humaine et la famille humaine. Ainsi le stoïcisme fonda ou du moins affirma la morale éternelle, celle qui ne connaît de limites ni dans le temps ni dans l'espace et qui, proclamant la confraternité universelle, n'a, comme arme de prosélytisme, ni torches ni bûchers, mais la force invincible de l'exemple.
STOÏC1TÉ s. f. (sto-i-si-té — rad. stoïque). Fermeté, constance, égalité d'âme de stoïcien, digne d'un stoïcien :
On levain de stoicitè Mêle àmoD sang tardif quelques humeurs chagrines.
Bermjs.