SUAS
que la puissance économique ou domestique, mais non politique ; la puissance patriarcale est essentiellement distincte de la puissance politique. L'Etat ne peut naître que du consentement naturel de plusieurs familles. Le chef de famille n'est donc pas essentiellement le chef de l'Etat, et l'on ne peut pas dire que la génération donne, par la nature même des choses, un droit royal sur toute une postérité. Pour soutenir cette doctrine, il faudrait en trouver quelques traces dans l'Ecriture ; or, nous ne voyons nulle part que Dieu ait institué Adam roi de la création ; il lui a ordonné de commander aux animaux, mais non pas aux hommes. Il en résulte que la souveraineté ne peut appartenir, en principe, a aucun individu. Mais, si la souveraineté politique est légitime et qu'elle ne puisse appartenir à aucun particulier, il est de toute nécessité qu'elle appartienne à tous les hommes. C'est là une démonstration négative. En voici une- qui prouve directement. On peut considérer, dit Suarez, la multitude de deux manières: ou elle n'est qu'un simple agrégat, sans ordre, sans lien physique et moral , et à ce point de vue ce n'est point un corps politique, et elle n'a pas besoin de gouvernement ; ou elle naît de la volonté des hommes qui, par un commun consentement, se réunissent en société politique et forment ainsi un corps mystique, qui peut être dit un moralement. Or, il est impossible qu'un tel corps se forme sans un gouvernement; car ce qui constitue précisément ce corps, c'est la subordination de toutes les volontés à une volonté commune ; et il serait contradictoire d'admettre la formation d'un corps politique sans admettre en même temps la création d'une puissance commune. La formation du corps politique et la création du gouvernement sont donc un seul et même acte; et comme on ne peut nier que la formation du corps politique ne résulte du consentement de tous, c'est aussi dans ce consentement qu'il faui chercher l'origine du pouvoir ; la souveraineté réside donc dans l'universalité des hommes. Seulement, il n'est pas nécessaire qu'elle réside individuellement dans l'humanité tout entière. Car il n'est pas nécessaire que tous les hommes forment un seul corps politique ; ils peuvent se diviser et se sont divisés à l'origine en un certain' nombre de républiques, et la souveraineté a été également divisée.
On voit que Suarez place l'origine de la souveraineté dans le peuple. Mais sur ce fondement de la 'souveraineté primordiale du peuple on peut établir deux théories : l'une favorable au despotisme, l'autre à la liberté. On peut soutenir que cette souveraineté est inaliénable ou qu'elle ne l'est pas. La queution qui se pose est celle-ci : Quelle est la nature du contrat qui lie le peuple au prince ? Selon Suarez, c'est un contrat d'aliénation, non de délégation. La souveraineté a son origine, non son siège permanent, dans le peuple. Le peuple ne donne pas le pouvoir au prince sous condition, mais il le lui transmet d'une manière absolue (simpliciter) afin qu'il en use de la manière qu'il jugera le plus convenable. C'est un don parfait de la souveraineté. Par un tel contrat, le prince devient supérieur au peuple ; l'obéissance est alors pour le peuple de droit divin, puisqu'il s'est lui-même privé de la liberté; par la même raison, le prince ne peut plus être privé du pouvoir qu'il possède à titre de propriété (donit'nium)," à moins cependant qu'il ne dégénère en tyran, auquel cas le royaume peut lui faire la guerre.» Que si l'on soutenait que la souveraineté est inaliénable et qu'elle existe immuablement dans la communauté, on peut répondre par deux exemples : 1° la liberté est de droit naturel, et cependant l'homme peut, par sa propre volonté, s'en priver, et se réduire à la servitude, ou y être réduit par une juste cause; de même, une société politique, quoique libre de sa nature, peut se priver ou être privée de sa liberté par une cause quelconque ; 20 le souverain pontife, quoique tenant sa puissance de Dieu, peut y renoncer (illam renuntiare) ; de même la république, quoique ayant reçu de Dieu la puissance législative, peut s'en dépouiller, si elle |e veut, et la transférer à une autre personne, ou à une autre communauté.
Ainsi Suarez, après avoir établi dans les termes les plus précis le principe de la souveraineté du peuple, ruine ce principe par l'assimilation qu'il fait du droit de la souveraineté au droit de propriété. Nous n'avons d'ailleurs pas besoin de dire que les arguments étranges qu'il invoque en faveur de sa thèse sur l'aliénation possible de la souveraineté n'ont aucune valeur pour la raison moderne.
Suarez s'était mêlé activement aux disputes thèologiques qui éclatèrent à, propos du système de Molina, et il imagina sur la grâce la doctrine appelée congruisme (v. ce mot), qu'il développe dans un ouvrage ayant pour titre : Defensio fidei catholics contra anglicans sectx errores. Ses Opéra omnia ont été publiés a Lyon et à Mayence (l630etsuiv,, 23 vol. in-fol.) et plusieurs fois réédités depuis, notamment k Besançon (1S56-186Z, 20 vol. iu-8°). Un Abrégé parle P, Noël, intitulé : Theoloyiœ summa seu compendium, a paru à Genève (1733, 2 vol. in-fol.) et a été réédité par l'abbé Migne (1858, 2 vol. in-4«).
SUASIF, ive adj. (su-a-ziff, i-ve— rad.
SUAV
tuader ). Propre à suader, à persuader. Il Vieux mot.
SUASION s. f. (su-a-zi-on — lat. suasio; de suadere, persuader). Persuasion, conseil, invitation : Si ce n'est à une grande suasion de la nécessité ou de la volupté, je ne communique guère aux yeux de personne les membres et les actions que notre coutume ordonne être couvertes. (Montaigne.) Admirant en leur cœur de grande affection, Et ta grave parole et ta ruasùm.
Ronsard.
H Vieux mot.
SUASOIREadj. (su-a-zoi-re — rad. suader).
Persuasif; qui a pour but de persuader. Cette harangue suasoire Fui d'abord difficile â croire
Scarron.
Il Vieux mot.
— s. f. Discours propre à persuader, qui a pour but de persuader.
SUAVE adj. (su-a-ve — latin suavis, mot dont la vieille langue avait fait suef, soef et qui représente le sanscrit svadus, doux, grec êdus, gothique sutis, allemand sùss, anglais sweet, lithuanien saldus, russe stadok, de la racine sanscrite svad, goûter, savourer, à laquelle correspondent le grec ado, édâ, latin suotiio, allemand sUssen, anglais to sweeten, Vahaanieit saldinu, rasse stadieiu. A la même famille appartiennent le sanscrit svadas, svadanan, douceur, grec édos, édonê, douceur, plaisir). Qui est d'une douceur délicieuse : Une odeur, un parfum suave. Une mélodie suave. Coloris suave. (Acad.) La violette, fleur suave, née des plus purs arômes de la terre, la violette était ta fleur favorite de l'Athénien. (Toussenel.) les tilleuls répandent dans l'air une odeur délicate et suave. (H. Taine.) v
Quelque chose de saint, de grand, de magnifique, Comme un suave encens s'élève des guérets.
A. Barbier.
— Harmonieux, délicat, élégant: La courbe de son encolure et celle de sa croupe rivalisaient de pureté et de délicatesse avec les plus suaves des courbes féminines. (Toussenel.)
— Eig. Qui fait éprouver un sentiment doux et délicat : La piété filiale et la bienfaisance sont les plus suaves des vertus. (Beauchêne.) Un bonheur répand un suave parfum sur notre vie. (A. Karr.)
J'aurai toujours pour vous, 0 suave merveille, Une dévotion à nulle autre pareille.
Moliè&e.
SUAVE, MARI MAGNO... {Il est doux, quand la mer est agitée...) Lucrèce poème de la Nature, livre II vers 1 :
Suave, mari magno, turbanlibus xquora ventis, E terra magnum altcrius spectare laborcm. Non quia vexari qitemquam estjucunda voluptas, Sed quibus ipse malts careas quia certiere suave est. Quand l'Océan s'irrite, agité par l'orage, 11 est dou&, sans péril, d'observer du rivage Les efforts douloureux des tremblants matelots Luttant contre la mort sur le gouffre des flots; Et quoique à la pitié leur destin nous invite, On jouit en secret des malheurs qu'on évite.
Traduction de M. de Ponoerville.
Ce début donne lieu d'ebserver combien le poète sait fouiller au fond du cœur humain. Rien n'est plus naturel, même chez l'être le plus sensible, que de contempler avec avidité les grandes catastrophes; non pas, comme le dit judicieusement Lucrèce, que les douleurs d'autrui fassent éprouver de la satisfaction, mais parce que
On jouit en secret des malheurs qu'on évite.
Pendant les tristes journées de juin 1848, quand Paris retentissait du bruit de la fusillade et ressemblait k une ville prise d'assaut, un des hommes politiques d alors était allé se placer à l'une des fenêtres les plus élevées qui dominent la rue et le faubourg Saint-Antoine : « J'étais allé là, dit-il depuis, pour jouir de la sublime horreur de la canonnade. •
t J'aime à voir s'amasser les nuages précurseurs d'une tempête, et, pour emprunter votre langage, monsieur Oldbuck, suave mari magno, etc. Mais voici le chemin qui conduit à Fairport, et il faut que je vous quitte. ■
Walter Scott,
De ses forêts d'orangers, l'Ile de Cuba a vu, sans en être ébranlée, la tempête éclater près d'elle, h Saint-Domingue, à la Nouvelle-Gre-: nade, au Mexique, etc. Et si elle connaît les poètes latins, ce qui, en vérité, ne me semble nullement nécessaire à son bonheur, elle a pu, dans sa riante placidité, au milieu de l'agitation universelle, chanter avec joie le suave mari magno de Lucrèce.