‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 14Chapitre 851 sur 1059 · NÉES · texte numérisé non relu

NÉES

Consommation annuelle

Dépense annuelle

Consommation annuelle

Dépense annuelle

Kilogr.

Fr.

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Ainsi, à Paris, la consommation proportionnelle a augmenté de 60 pour 100, et la dépense a presque triplé depuis 1830 ; dans le reste de la Fiance, la consommation a doublé et la dépense a presque quadruplé. Il y a là l'effet collectif de deux causes différentes; les fumeurs sont plus nombreux d'une part, et, d'autre part, ils fument davantage individuellement. Ii n'est pas sans intérêt de voir comment se classent nos différents départements au point de vue de la consommation du tabac. Les plus sobres, à cet égard, étaient en 1870 : Lozère, 2Sk'1°Sr,,3 par 100 individus; Aveyroii, 30,7; Haute- Savoie, 30,51; Dordogne, 32,2; Lot, 35,5; Ariége, 39,5; Haute-Loire, 39,5; Tarn-et- Garonne, 39,6. Ce sont tous départements pauvres. A l'autre extrémité de la liste, nous trouvons : Pas-de-Calais, 24"kilogr.]9 par 100 individus; Nord, 212,4; Seine, 175,9; Bott-

ehes-du-Rhône, 153,8; Var, 134,9; Aines- Maritimes, 113,8; Moselle, 118,8; Rhône, 107,7; Seine-Inférieure, 104,6. La seule loi qui nous paraisse ressortir nettement de ces indications de la statistique, c'est que c'est dans les villes et autour des villes qu'on cultive le plus assidûment soit le tabatière, soit surtout la pipe, le cigare et la cigarette. A l'étranger, comme en France, la consommation du tabac dépend moins du climat que du rapport existant entre le prix de ce produit et l'aisance publique. Pour ne parler que de l'Europe, voici dans quel ordre se classent, k ce point de vue, les pays les plus importants : la Belgique tient la corde (250 kilogrammes par 100 individus); viennent ensuite la Hollande (200), l'Allemagne (150), l'Autriche (124,5), la Norvège (102, 5), le Danemark (100), la Hongrie (94), la Russie (83,3). La France n'arrive qu'au neuvième rang, et nous ne nous en plaignons pas. Les pays où l'on fume le moins sont l'Angleterre (62 kilogrammes), l'Italie (57), l'Espagne (49) et la Suède (64). -

— VII. Histoire. D'après les anciens chroniqueurs espagnols, le tabac était connu et employé en Amérique longtemps avant l'arrivée des Européens. Les indigènes en faisaient usage dans une foule de maladies; on le fumait pour se procurer une sorte d'ivresse ; les prêtres et les devins employaient ee moyen pour s'exciter k prophétiser, quand on venait les consulter sur les succès d'une guerre ou d'une entreprise importante. Les Espagnols le trouvèrent d'abord, suivant les uns, dans la province deTabasco (Yucatan), suivant les autres, dans l'Ile de Tabago, l'une des Petites Antilles; on a dit aussi que les naturels de l'Ile de San-Salvador fumaient la plante sous le nom de tabaco. Quoi qu'il en soit, les matelots espagnols, voyant les sauvages fumer, les imitèrent et apportèrent en Europe cet usage qui devait se propager d'une façon des plus extraordinaires. De son côté, Christophe Colomb, en 1515, envoya en Espagne des graines de ce végétal, qui fut d'abord cultivé uniquement comme une plante médicinale, à laquelle on attribua les plus grandes vertus.

Ce fut en 1559 que Jean Nicot, ambassadeur de France en Portugal, fit, k son arrivée de Lisbonne,connaltrele tabac au grand prieur de France et par lui k la reine Catherine de Médicis, d'où la plante reçut alors les noms divers de nt'cotî'ane, herbe à l'ambassadeur, au grand prieur, à la reine, herbe médicée, etc. La famille Nicot, qui existe encore dans le midi de la France, porte dans Ses armes un pied de tabac. Néanmoins, Thevet passe pour avoir introduit le tabac en France, k la même époque. On a encore attribué cette introduction k Nicolas Tournabon, légat en France, et au cardinal de Sainte- Croix, nonce en Portugal, qui donnèrent chacun leur nom k la plante. Vers 1560, des échantillons de tabac furent apportés en Angleterre par sir Francis Drake. L'usage en fut mis k la mode par sir Wulter Rnleigh et d'autres qui y avaient pris goût en Virginie, où, comme k Hispaniola, il tenait une place importante dans les cérémonies indiennes. Pour fumer la plante, les indigènes employaient le plus ordinairement des roseaux évidés et des fourneaux en bots décorés de cuivre et de pierres vertes. Pour dépouiller la vapeur de son âcreté, quelques fumeurs la faisaient passer k travers des ballons pleins d'eau, dans laquelle ils avaient, au préalable, fait infuser des herbes médicinales et aromatiques. Néander attribue cette invention aux Persans ; niais Magnénus parait plus disposé k en faire honneur aux Hollandais et aux Anglais; ces derniers, d'ailleurs, passent généralement pour avoir inventé la pipe de terre des temps modernes. Quelques auteurs éminents ont affirmé que le tabac et son emploi comme narcotique sont également Indigènes dans quelques parties de l'Europe et de l'Asie. Liebaut pense que la plante était connue en Europe bien longtemps avant la découverte du nouveau monde, et qu'il en a été trouvé beaucoup de pieds dans les Ardennes; mais Magnénus soutient qu'elle est d'origine transatlantique et cherche k concilier les assertions de Liébaut en suggérant que quelques graines avaient sans doute été transportées par les vents d'un continent à l'autre. Pallas dit que, « parmi les Chinois et parmi celles des tribus mongoles qui entretenaient le plus de relations avec le Céleste-Empire,! habitude de fumer est si générale, si fréquente, que la poche k tabac, attachée k leur ceinture, constitue une partie si essentielle de leurs vêtements, que c'est sur la forme de leurs pipes que les Hollandais semblent avoir pris le modèle des leurs; enfin, que la préparation des feuilles jaunes, simplement hachées et placées ensuite dans les pipes, est si particulière, qu'il parait impossible que tout cela leur vienne d'Amérique par la voie de l'Europe, quand on songe surtout que l'Inde, où la pratique de fumer n'est pas aussi générale, sépare la Perse de la Chine. • Meyer constate aussi que ■ la consommation du tabac dans l'empire chinois est immense, et que l'usage en semble remonter k une antiquité très-reculée, puisque, sur des sculptures très-anciennes on remarque des pipes affectant exactement la même forme que celles dont on se sert aujourd'hui. En outre, on connaît la plante qui produit la faôac chi-

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nois; on dit même qu'elle pousse à l'état sauvage dans les Indes orientales. 1 D'autres auteurs, toutefois, nous apprennent que ie tabac jaune du Thibet oriental et de la Chine occidentale est la feuille do la nicotiana ruslica, ou tabac vert commun, tandis que celui de l'Inde centrale et méridionale est le nicotiana tabacum ou tabac de Virginie, cirronslance qui combat singulièrement la théorie de l'origine européenne. Dans tous les cas, il est certainement bien remarquable que, dans un pays aussi rétif que la Chine à l'adoption des coutumes étrangères, l'usage du tabac se soit aussi universellement répandu; car, ainsi que le fait observer Johnston, ■ la pratique est si générale que tous les fumeurs, dès l'âge de huit à neuf ans, portent comme appendice à leurs vêtements une poche de sue destinée à contenir du tabac et une pipe.i Au surplus, que le tabac soit originaire du vieux ou du nouveau monde, la culture s'en est répandue, et la consommation s'en est accrue dans toutes les punies du globe dans une proportion beaucoup pins grande que tout autre article de luxe, lit pourtant, dans le principe, le tabac eut à lutter contre des obstacles qui auraient dû en arrêter la propagation. Jacques I", roi d'Angleterre, ne se borna pas à écrire contre le tabac son Mitocapnas, il menaça de faire pendre tous les fumeurs; mais, comme il aurait ainsi décimé son royaume, il se contenta de faire pendre RaTvJegh, qui avait introduit la pipe. Abbas 1er, septième schah de Perse, faisait couper les lèvres aux fumeurs et le nez aux priseurs. Michel Federowiteh, czar de Russie, ayant vu sa capitale eu partie consumée par un incendie dû à l'imprudence d'un fumeur, défendit l'entrée et l'usage du tabac dons ses Etats, en infligeant aux délinquants d'abord la bastonnade, puis la peine capitale. Le sultan Aniuvat IV et Schah-Sophi, roi de Perse, condamnaient les primeurs à avoir le nez coupé. Le pape Urbain VIII, en 1624, fulminait contre eux l'excommunication, l.a reine Elisabeth se contenta de défendre de priser dans les églises, et autorisa les bedeaux à confisquer, à leur profit, les tabatières qu'ils verraient entre les mains des contrevenants. D'autres encore condamnèrent à l'amende et à la prison ceux qui faisaient usage du tabac. La Faculté s'en mêla, et l'on vil un jour, à Paris, un professeur de médecine soutenir une vive polémique contre cette plante, tout en s'interroinpaut fréquemment pour puiser dans une large tabatière qu'il avait devant lui. On alla, dans certains pays, jusqu'à proscrire d'une manière absolue la culture du tabac et à exproprier ceux qui s'y adonnaient. Le cardinal de Richelieu fit beaucoup mieux, il imposa le tabac; c'était un trait de génie. Tuutefois, si l'herbe de Jean Nicot eut ses détracteurs, elle eut aussi ses panégyristes. Les jésuites en firent l'apologie; Jean Néander, médecin de Brème, publia en son honneur la Tubacologia, et un célèbre médecin anglais, Raphaël Thorins, lui consacra un poeine latin, fïymnus tabaci. Un autre, Thomas Willis, présenta le tabac comme un des meilleurs narcotiques et lui attribua la vertu de produire, à volonté, les effets les plus contradictoires, comme d'échauffer et de rafraîchir, de donner ou d'ôtet l'appétit, de provoquer ou de chasser le sommeil. En résumé, après tout ce qui s'est dit et écrit pour ou contre le tabac, l'usage de cette plante est aujourd'hui général ; il constitue de nos jours une branche très-importante de culture, d'industrie et de commerce et une source de revenus considérables pour les Etats.

— VIII. Des effets do tabac. L'usage du tabac, particulièrement du tabac à. fumer, a pris depuis un siècle un développement tout a fait extraordinaire en Europe. La besoin de cet excitant ou d'excitants analogues se trouve a peu près partout dans la race humaine. On fume dans les cinq parties du monde, dans les pays chauds et dans les pays froids. Le Sauvage n'est pas en reste avec l'homme civilisé. Quand il ne fume pas, il prise, et il chique quand il ne prise pas. La tabac vient-il à manquer, il y supplée par le bétel ou par tout autre masticatoire. Les Uafres de l'Afrique australe vendraient volontiers leurs femmes pour quelques pincées de tabac en feuilles ou en poudre. Comme l'a dit un spirituel écrivain, le tabac u Ce mérite d'établir incontestablement la supériorité de l'espèce humaine. L'homme est le seul être qui fume ; le singe, malgré son talent d'imitation, n'a jamais pu réussir k suivre son exemple. Comment l'espèce humaine en est-elle arrivée, sans se donner le mot, à ce goût bizarre? A ce point d'interrogation, voici ce que répond M. Louis Figuier : • Le tabac, dit-il, est un excitant, c'est un excitant du cerveau; il ce titre, il exerce sur les hommes la séduction, l'entraînement qu'inspire tout excitant agréable. Interrogez un fumeur intelligent et demandez-lui pourquoi il fume. Il dira : mon goût et mon odorat sont très-agréablement nattés par la fumée de mon cigare. J'aime à suivre de l'œil les formes capricieuses que prend la fumée, qui se roule en anneaux ou se déroule en spirales bleuâtres. Le tabac exerce sur mon esprit une influence heureuse; il me calnw si je suis agité, me berce vaguement si je suis tranquille ; d'autres fois, il excite mon imagination, toujours il endort mes ennuis ou me distrait de mes préoccupations pénibles, i

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Voilà, sans doute, l'attraction puissante exercée par le labac sur l'homme civilisé.

A notre époque, le tabac est devenu une puissance, une puissance avec laquelle il faut compter, et compter sérieusement. Il a d'ardents détracteurs, de même qu'il compte d'enthousiastes apologistes. Depuis un ceriain nombre d'années, il s'est élevé une grande controverse au sujet de l'action du tabac sur la santé. De ce fait que le tabac et la fumée de tabar, contiennent de la nicotine et que la nicotine est un poison, on a été amené à attribuer au tabac une foule d'affections, telles que congestion cérébrale, vertiges, altération des fonctions digestives, affaiblissement nerveux, paralysiedesextrémîtés inférieures, angine de poitrine, cancer de la bouche, etc. Il est incontestable que l'abus du tabac , comme l'abus en toute chose, porte une perturbation dans la santé ; mais on a été beaucoup trop loin en voulant rendre le tabac responsable des maladies qui se produisent parfaitement sur ceux qui n'en font point usa^re. Faut-il accuser la nicotine des insurrections d'estomac dont les collégiens sont les premières victimes? La question est loin d'être résolue. «Voici, par exemple, dit un écrivain, les tabacs de France que les fumeurs de toute catégorie affrontent impunément. Tout le monde sait que le petit bordeaux et le tonneins sont presque inoffensifs. Eh bien! le tabac de la Haute-Saône qui sert à leur fabrication contient 7 à 8 pour 100 de nicotine. Tel collégien ira jusqu'au bout d'un modeste cigare d'un sou sans éprouver le moindre vertige, et il ne tirera pas cinq bouffées d'un londrès sans avoir les meilleures raisons du monde pour maudire sa folle témérité. Or, le labac de la Havane contient à peine 1 pour 100 du redoutable poison. Bien des gens qui fument quinze à vingt pipes de caporal ne fumeraient pas deux chibouks de tabac de Turquie, et les blondes feuilles du tabac turc sont presque vierges de nicotine; elles en contiennent 1/2 pour 100 tout au plus. Je suis fort tonte de croire que ce sont les huiles essentielles, les huiles aromatiques qui agissent par leur seul parfum, à peu près comme certaines fleurs odorantes qui donnent la migraine aux cerveaux délicats. Vous voyez que le dangei n'est pas grave. Le gros mot d'empoisonnement qu'on prononce pour faire peur ne répond pas à la réalité des faits. » D'après le docteur Beau (communication à l'Institut, 9 juin IS62), l'abus du tabac produit l'angine de poitrine, avec douleurs insupportables, angoisses à la région du cœur, palpitations, attaque qui dure d'une demi-heure à une heure. Mais doit-on attribuer au tabac cette maladie? Les femmes qui ne fument pas y sont sujettes. En Orient, uù tout le monde fume, elle est inconnue. De son côté, lo docteur Bouisson, de Montpellier, attribue !a fréquence des cas de cancer aux lèvres à l'abus du tabac. Cette affection , d'ailleurs très-rare, apparaît vers quarante ans, surtout chez les individus qui fument de mauvais labac dans des pipes courtes, dits brûle-gueule. Elle parait provenir beaucoup moins de i'aetion du tabac que du contact presque immédiat de la bouche avec le fourneau de la pipe échauffée. L'action de la fumée presque brûlante produit sur la bouche une irritation qui, continuellement répétée, excite le tissu de la lèvre et produit peu à peu une altération organique. Le tabac a mâcher ou chique occasionne aussi, dit-on, des ulcères dans la bouche. L'abus du tabac a doue des conséquences nuisibles qu'il est bon de signaler. Mais l'usage modéré offre-t-il les inconvénients graves qu'on lui attribue? At-il une influence pernicieuse sur la santé? Le docteur Demeâux affirme que, depuis qu'on fume dans le département du Lot, la santé générale s'est uméliorée. Comment faire admettre que l'usage du tabac abrège l'existence, quand les statistiques , au contraire, établissent irrévocablement que la vie de l'homme s'est accrue dans ces derniers temps, par une autre cause peut être, mais justement en proportion directe de la consommation du tabac? Lu vie de l'homme était de 2g années en 1830. Depuis, et par une progression continue, nous sommes arrivés à uno moyenne de 40 années. Depuis aussi, la consommation du tabac a plus que triplé. On a imputé au tabac et la décroissance marquée dans le nombre des naissances en France, et la diminution de stature que l'on remarque aux examens de révision des conscrits. Pour nous convaincre que cette accusation n'a rien de sérieux, nous n'avons qu'à regarder du côté de l'Allemagne; il n'est pas de contrée où l'on fume autant, et pourtant il n'est pas de peuple plus prolifique ; témoins les 200,000 familles allemandes qui chaque année en moyenne s'expatrient pour aller coloniser l'Amérique. Eh bien I malgré ces incessantes exportations, la population de l'Allemagne suit une marehe'ascendante.

On a prétendu que l'usage du tabac arrête le développement des facultés physiques et intellectuelles, et qu'il engourdit le moral. Les exemples abondent d'hommes éminents dans les tettres, les sciences et les arts qui sont d'intrépides fumeurs. Par contre, nous avons vu bien des gens qui, pour ne pas fumer, priser ou chiquer, n'en croyaient pas moins au spiritisme, aux tables tournantes, aux miracles, à la sainteté do Labre le pouilleux et de Gicquel l'escroc. Qui donc avait détruit chez eux le sens moral, le sens coin-

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mun? Nous devons avouer cependant avoir vu aussi beaucoup d'intelligences atrophiées, attachées dans les brasseries comme des mollusques à leurs bancs; mais ceux-là, outre peut-être une prédisposition naturelle à devenir gâteux, ceux-là n'usaient pas du tabac, ils en ai/usaient et d'ailleurs n'avaient pas que ce défaut.

Plusieurs observations, et l'aveu de maint priseur, nous ont clairement démontré que le tabac à priser employé en excès, en agissant sur le cerveau, affaiblissait la mémoire. Or, les priseurs déterminés se rencontrant plus généralement parmi les médecins, il importe essentiellement de restreindre la con» fiance que l'on peut avoir dans ces spécialistes que la loi protège trop contre leurs homicides involontaires.

On sait que Napoléon prisait à la façon du grand prieur de Vendôme , en plongeant la main droite dans la poche gauche de son gilet, mais qu'il ne fumait pas. Un ambassadeur persan, lui ayant fait cadeau d'une superbe pipe, l'empereur voulut en faire l'essai. Le feu fut appliqué sur le récipient, il ne s'agissait que de le faire communiquer au tabac, mais Sa Majesté ne savait pas trop la manière de s'y prendre. • Comment, diable, disait-il, on n'en finit pas. » Son valet lui ayant allumé sa pipe, la lui rendit, mais, à la première aspiration, l'empereur, suffoqué par la fumée, s'écria: «Otez-moi cela, quelle infection I Oh 1 les c 1 Le cœur me tourne. ■

Napoléon repoussa toujours la pipe : «dont l'habitude, disait-il, n'était bonne qu'à désennuyer les fainéauts. • Mais tout le monde n'est pas de son avis.

Ce que i'on a surtout reproché au tabac, c'est son odeur nauséabonde : ■ Mieux vaut la, derrière du diable que la bouche de nos maris,! disaient, en 1610, les femmes des marins fumeurs de Bayoïme et de ijaint-Jeande-Luz. Mais avec quelques soins de propreté, on peut en partie supprimer cet inconvénient. Du reste, cetie odeur est antiputride, antiscorbutique, a nliépidémique et antihémorrhagique. Nos pères se parfumaient avec le patchouli, avec l'ambre, le benjoin, la lavande, le musc ; qu'a-t-on perdu k délaisser ces odeurs? Il est vrai qu'on n'a pas beaucoup gagné à sentir le tabac; c'est encore préférable, toutefois, aux senteurs de l'écurie, que depuis quelques années la mode semble avoir adoptées.

Lus esprits chagrins auront beau comparer lu bouche d'un fumeur à une cheminée d'usine, le nez d'un priseur à un cloaque infect, les lèvres d'un chiqueuraux rives d'un égout collecteur, on fumera, on prisera, on chiquera; car fumer, priser, chiquer ne sont pas des modes, ce sont maintenant des besoins. l.a chique elle-même, la chique immonde, n'est pas sans utilité pour les mitrins qui en font surtout usage, elle passe, en effet, pour un préservatif contre le scorbut. Chez le fumeur, tous les sens sont en jeu : le toucher, le goût, l'odorat, la vue surtout. Il serait surabondant de détailler et d'expliquer la part que chaque sens apporte dans la sensation qu'éprouve le fumeur; cependant nous devons faire observer que l'on ne fume pus dans une obscurité complète ; que les aveugles de naissance ne fument jamais; que ceux qui, par accident de la vue, abandonnent la pipe ou le cigare se rejettent sur la prise ou la chique. Entin, à fumer on n'éprouve de plaisir qu autant que l'on peut voir la fumée.

On fume ou par désœuvrement, ou par ennui, ou par lassitude morale, ou par entraînement, ou par amour-propra, ou par ton, ou par genre, ou par nécessité.

Fumer, c'est obtenir une trêve à la tristesse, aux préoccupations irritantes, aux petites misères de la vie, aux chagrins domestiques, aux tracasseries d'un ménage mal assorti; c'est aussi, en matière de travaux intellectuels et artistiques, se procurer, au moyen d'une surexcitation légère, un développement, une clairvoyance d'idées qui souvent vous fuient; c'est un rel'uge contre ca qui besse ou choque, contre le mécontentement de soi-même ou des autres; c'est, dans les professions manuelles, une diminution des sensations de fatigue, d'ennui, de découragement; c'est aussi une annihilation du mal que cause une atmosphère froide, humide, malsaine ; c'est enfin une jouissance émanant d'une faible congestion au cerveau, un étourdissement passager, une sorte d'ivresse légère qui caresse les nerfs et les empêche de vagabonder.

Ce que nous venons de dire, concernant les sensations produites par le tabac à fumer, peut s'appliquer au tabac employé sous les deux autres espèces, poudre et chique. Un dit, et c'est passé en proverbe : i Le tabac est l'ami de l'homme, il console de la femme. >

Qu'ajouterons-nous? que pour le fumeur le tabac est Le meilleur baromètre de la santé ; enfin qu'il n'y a pas d'exemple, dans les fastes de l'humanité, d'un seul crime perpétré une pipe ou un cigare à la bouche.

Eu résumé, l'action nuisible du tabac a été exagérée. A dose modérée, il n'est pas chez l'adulte malfaisant pour la santé. Il trouve, du reste, son correctif dans le café qui, comme iui, pendant longtemps, a passé pour un poison et qui est aujourd'hui d'un usage presque universel. Comme tous les excitants, il ne devient dangereux que par l'abus ou par des prédispositions individuelles. Toutefois, l'enfance et la jeunesse doivent s'en abstenir avec le plus grand soin; car, à cette

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période de la vie, il exerce sur Jes organes cérébraux une action positivement malfaisante.

Les articles que nous avons consacrés aux cigares et aux pipes (v. ciqare et pipe) nous dispensent d'en parler ici. Nous nous bornerons à dire quelques mots d'un singulier appareil dont se servent les Indiens du Venezuela pour priser le tabac et diverses autres plantes aromatiques. Cet appareil consiste en une palette à manche, formant sébile n sa partie la plus large, un pilon, un ou plusieurs pinceaux composés d'une petite touffe de plumes, provenant de l'aigrette d'un oiseau; enfin, un chalumeau d'aspiration, fabriqué «u moyen de deux os d'oiseau réunis au moyen d'une espèce de résine, de manière à former un tube qui se bifurque vers le tiers inférieur de sa longueur. Les deux branches supérieures n'ont pas plus d'écartement que les narines mêmes de l'individu qui doit s en servir, et elles sont munies de deux petites noix de coco percées et polies, destinées à obturer les narines. Lorsqu'un Indien veut priser, il prend une feuille de la plante aromatique, la broie dans la palette avec le pilon, amasse la poudre au centre au moyen des pinceaux en plumes et pose l'extrémité inférieure du chalumeau sur le petit amas de poudre ; il s'adapte ensuite au nez les obturateurs des branches supérieures et détermine l'absorption au moyen d'une forte aspiration.

Terminons par quelques conseils que nous désirons faire prendra très au sérieux dans l'intérêt rie la santé publique et individuelle. Choisissez le tabac le moins acre, ayant le moins de nicotine; fumez modérément; n'allumez jamais votre cigarette, votre cigare ou votre pipe, avant qu'un quart d'heure se soit écoulé depuis votre déjeuner ou votre dîner; jetez le cigare lorsque vous arrivez vers le bout chauffé; ne rallumez jamais, au grand jamais, un cigare éteint; après vos repas, fumez au grand air; fuyez l'atmosphère empestée des tabagies et des lieux où se réunissent beaucoup de fumeurs; gardez-vous avec soin du tabac humide; entre la pipe, le cigare et la cigarette, rejetez le cigare, et entre la pipe et Ta cigarette, choisissez plutôt la pipe; fumez dans des pipes à longs tuyaux et à bout peu conducteur du calorique, comme l'ambre; ne laissez pas constamment peser le tuyau de la pipe sur le même endroit; nettoyez -vous la bouche et les lèvres après avoir fumé ; cessez de fumer lorsqu'il y a gonflement avec épaississement blanchâtre de l'epithélimn, surtout lorsque la bouche présente de légères excroissances verruqueuses ou des gerçures opiniâtres; surtout ne fumez jamais dans la pipe d'autrui 1 On n'imagine pas le nombre de maladies plus ou moins graves et quelquefois même incurables qui ont pris naissance dans ce fait de s'être servi de la pipe d'un autre. Entin, les personnes au tempérament bilieux et nerveux ont tout k redouter de l'usage abusif du tabac. Seuls, les tempéraments lymphatiques peuvent impunément braver la nicotine.

— IX. Curiosités poétiques sua i,e tabac. Le tabac a souvent inspiré les poëtes; nous allons le prouver par quelques citations empruntées au Parnasse français. Voioi d'abord un couplet, jadis populaire, de l'opéra du Diable à quatre, paroles de Sedaine : Je n'aimais pas le tabac beaucoup; J'en prenais peu, souvent point du tout. Mou mari me défend cela; Depuis ce moment-là, Je le trouve piquant,

Quand J'en peux prendre à l'écart,

Car Tout plaisir vaut son prix,

Pris En dépit des maris.

Un vieux recueil a attribué ce couplet à Vadé ;. c'est une erreur.

Dans les Adieux de La Tulipe à Câlin, chanson grivoise par l'abbé Mangenot, on trouve le couplet suivant :

Tiens, serre ma pipe, Garde mou briquet, Et si La Tulipe Fait le noir trajet.

Que tu sois la seule, Dans le régiment.

Qu'ait ie brûle-gueul De son cher amant !

Colletet a fait deux épigramraes sur e tabac (qu'il appelle tobac) :

Du tobac tes effets sont traîstres Et diversement départis ; Lorsqu'il désenivre les maistres, U enivre les apprentis.

La deuxième est une réponse à un sonnet: Autant vaut prendre du tobac Dans une pipe parfumée Que d'aller chercher dans un sas Le parfum de la renommée.

On attribue généralement k Lombard, qui, dans le xviit siècle, était ministre protestant français à Middelbourg (Hollande), ce sonnet devenu célèbre, qu on a dit aussi de Charlevai :

Doux charme de ma solitude,

Charmante pipe, ardent fourneau.

Qui purges d'humeur mon cerveau

Et mou esprit d'inquiétude;

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Tabac dont mon âme est ravie, lorsque je te vois perdra en l'air Aussi promptement qu'un éclair, Je vois l'image de ma vie.

Tu remets dans mon souvenir Ce qu'un jour je dois devenir.

N'étant qu'une cendre animée,

Et, tout confus, je m'aperçois Que, courant après ta fumée.

Je passe aussi vite que toi.

Pigault-Lebrun a placé ces couplets dans son opéra du Petit matelot, musique de Gaveaux. On Jes chantait besiueoup autrefois :

Contre les chagrins de la via

On crie et fit hoc el ab bac.

Moi, je me crois digne d'envie

Quand j'ai ma pipe de tabac, (ils).

Aujourd'hui, changeant de folie

Et de boussole et dalmanach,

Je préfère flUe jolie

Même à la pipe de tabac (bis).

Le soldat baille sous la tente.

Le matelot sur le tillac;

Bientôt ils ont l'ame contente

Avec la pipe de tabac [bis).

Si pourtant survient une belle,

A l'instant le cœur fait tic tac.

Et l'amant oublie auprès d'elle

Jusqu'à la pipe de tabac [bis).

Je tiens cette maxime utile

De ce fameux monsieur de Crac '.

En campagne comme a la ville,

Fêtons l'amour et te tabac (bis).

Quand ce grand homme allait en guerre,

Il portait dans son petit sac

Le doux portrait de sa bergère

Avec la pipe de tabac (bis).

On sait.,,, ou plutôt on ne sait pas généralement que la fumeuse chanson : J'ai du bon tabac dans ma tabatière est, sauf le premier couplet, de l'abbé île Lattaignant. La voici avec tous ses couplets .-

J'ai du bon tabac dans ma tabatière.

J'ai du bon tabac, tu n'en auras Pas.

J'en ai du fin et du râpé; Ce n'est pas pour ton fichu né.

J'ai du bon tabac, etc.

Ce refrain connu que chantait mon père, A ce seul couplet il était borné;

Moi, je me suis déterminé

A le grossir comme mon né.

J'ai du bon laine, etc.

Un noble héritier de gentilhommière Recueille tout seul un fief blasonné;

11 dit à son frère puîné :

Sois abbé, je suis ton aîné.

J'ai du bon tabac, etc.

Un vieil usurier, expert en affaire.

Auquel, par besoin, l'on est amené,

A l'emprunteur infortuné

Dit, après l'avoir ruiné :

J'ai du bon tabac, etc.

Juges, avocats, entr'ouvrant leur serre, Au pauvre plaideur par eux rançonné, . Après avoir pateline, Disent, le procès terminé :

J'ai du bon tabac, etc.

D'un gros financier la coquette flaire Le beau bijeu d'or, de diamants orné,

Le grigou, d'un air renfrogné,

Lui dit : Malgré ton joli né..., J'ai du bon tabac, etc.

Neuperg se croyant un foudre de guerre Est par Frédéric assez malmené;

Le vainqueur qui l'a talonné

Dit à ce Hongrois étonné :

J'ai du bon tabac, etc.

Tel qui veut nier l'esprit de Voltaire Est pour le sentir trop enchifrené;

Cet esprit est trop raffiné

El lui passe devant le né.

Voltaire a l'esprit dans sa tabatière, Et du bon tabac, tu n'en auras Pas.

Par ce bon monsieur de Cîermont-Tonnerre, Qui fut mécontent d'être chansonné,

Menacé d'être bâtonné,

On lui dit, te coup détourné :

J'ai du bon tabac, etc.

Voila dix couplets, cela ne fait guère Pour un tel sujet 'bien assaisonné;

Mais j'ai peur qu'un priseur mal né Ne chante en me riant au né :

J'ai du bon tabac dans ma tabatière, J'ai du bon tabac, tu n'en auras Pas.

La Râpe à tabac est un couplet anonyme : Que la râpe au tabac s'accorde, Sans avoir ni tuyau ni corde; Mieux que l'orgue et le violon.

Cet instrument surpasse la musique; 11 ne cherche jamais son ton ; Et quand il cherche, c'est du bon Du bon tabac de Martinique.

Cette boutade date de 1105. A cette époque, les priseurs râpaient eux-mêmes leur tabac. Enfin, nous citerons encore les vers suivants :

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