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Elle doit sa célébrité à l'excellent thé qui croît clans ses environs, et au beau marbre que fournissent les carrières des montagnes voisines.
TALtGALÉE s. f. (ta-li-ga-lé). Bot. Syn. 'I'amasonie, genre de verbénacées de la Guyane.
TALIGAN s. m. (ta-li-gan). Mar. Partie du bordage d'un navire de guerre qui sert a masquer I ouverture d'un sabord.
TALIIR-KABA s. m. (ta-li-ir-ka-ra). Bot.
Grand arbre peu connu, qui croit au Malabar.
TAL1KA s. m. (ta-li-ka). Voiture en usage en Turquie ; Un talik.a horriblement cahoté par les cailloux et les fondrières, et conduit par un cocher à pied. (Th. Gaut.)
TALIN s. m. (ta-lain). Bot. Genre de plantes, de la famille des portulacées, tribu des ealandririiées, comprenant une vingtaine d'espèces, qui croissent dans les régions chaudes des deux hémisphères.
— Encycl. Les talins sont des plantes herbacées ou sous-frutescentes, glabres, charnues, à feuilles alternes, entières; à fleurs réunies en grappes ou en corymbes terminaux. Ils croissent presque tous sur les côtes maritimes de V Amérique centrale, et quelques-uns dans les régions chaudes de l'ancien hémisphère. Leur saveur est un peu acre; on les emploie dans les cuisines en guise d'assaisonnement, ou on les mange cuits comme les épinards. En médecine, on les a recommandés comme rafraîchissants et antiscorbutiques. Leurs fleurs sont très-fugaces ; leurs corolles planches, jaunes ou rouges s'épanouissent au moment où le soleil est le plus ardent et se ferment vers le soir. Quelques espèces sont néanmoins cultivées dans les jardins, surtout à cause de leur port et de ieur feuillage. Le talin étalé sert à faire des corbeilles, à orner les rocailles non ombragées, etc.
TALION s. m. (ta-li-on — lat. talio; de talis, tel). Châtiment qu'on inflige à un coupable en le traitant de la même manière qu'il a traité ou voulu traiter les autres : La loi, la peine du talion. La peine du talion n'est pas' toujours équitable quand elle égalise, mais elle est toujours atroce quand elle excède. (J, Joubert.) La loi brutale du tauon punit le mal par le mal. (Lamenn )
L'heureuse loi du talion
Est la loi la plus équitable.
VOLTAIBB.
— Action de traiter les gens exactement comme on a été traité par eux : Entre gens d'esprit on peut admettre la jurisprudence du talion, sarcasme pour sarcasme. (T. Delord.)
Ce qu'un amant inflige à l'autre.
D'un autre il l'éprouve a son tour.
Le talion est loi d'amonr.
Sainte-Beuve.
— Encycl. La loi du talion remonte à la plus haute antiquité. Nous trouvons l'origine de la loi du talion dans les livres sacrés. Lorsque Moïse et Aaron parvinrent sur le mont Sinaï, Dieu leur remit le Décalogue et leur ordonna ensuite d'értieter pour les enfants d'Israël plusieurs lois, parmi lesquelles figurait celle du talion. Nous voyons cette pénalité légale exprimée avec une énergique précision dans l'Exode (chap. xxiv) : âme pour âme, dent pour dent, œil pour ceil, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, plaie pour plaie, meurtrissure pour meurtrissure.
Au premier abord, il semble que la peine du talion soit une vengeance naturelle et juste en même temps, puisqu'elle traite le coupable de la même manière qu'il a traité les antres. Néanmoins, la plupart des jurisconsultes ont regardé la loi du talion comme barbare. C'est ainsi que Grotius prétend qu'elle ne doit point être appliquée entre particuliers, ni par un peuple à un autre peuple. Il s'inspire, dans cette circonstance, de ces remarquables paroles d'Aristide : « N'est-il pas absurde de justifier et d'imiter ce que l'on condamne en autrui comme une mauvaise action? •
Nous lisons dans V Encyclopédie : « Il semble néanmoins que la peine du talion doive s'entendre dans une proportion géométrique plutôt qu'arithmétique, c'est-à-dire que l'objet de la loi soit moins de faire souffrir au coupable précisément le même mal qu'il a fait, que de lui faire supporter une peine égale, c'est-à-dire proportionnée à son crime ; et c'est ce que Moïse lui-même semble faire entendre dans le Ueuteronome (chap. xxv), où il dit que, si les juges voient que celui qui a péché soit digne d'être battu, ils le feront jeter par terre et battre devant eux selon son méfait, pro mensura peccati evit et plagarum modus. »
Nous trouvons encore d'autres applications de la peine du talion dans VApocalypse (chap. xxm] : i Quiconque aura emmené son semblable en captivité ira lui-même; quiconque aura occis par le glaive sera occis par le glaive. » Certains auteurs prétendent cependant que la loi du talion n'a point une origine divine et citent à l'appui cette parole de Jésus-Christ, rapportée par saint Matthieu (chap. y) : « Vous avez entendu que l'on vous a dit : œil pour oeil, dent pour dent; mais moi je vous dis de ne point résister au mal, et que si quelqu'un vous frappe sur ta joue droite de lui tendre la guuche. > Mais la plupart des
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historiens s'accordent à dire que cette doctrine avait plutôt pour but de réprimer les vengeances particulières que de réformer les peines infligées par la loi du talion.
Les législations romaine et grecque adoptèrent la loi du talion, mais !a modifièrent ensuite; les chefs du prétoire de l'ancienne Rome lui substituèrent une réparation en faveur du plaignant.
D'après les lois de Solon, celui qui avait arraché le second œil a un homme déjà privé du premier était condamné à perdre les deux yeux.
La doctrine des pythagoriciens admettait également la peine du (aaon.
Charondas de Catane introduisit la loi du talion dans la ville de Thurium. Une disposition pénale portait : Si guis cui oculum eruerit, ocuiumreo pnrïJer eruito. D'après Diodore de Sicile, cette disposition aurait été abrogée dans les circonstances suivantes : on avait crevé à un homme borgne le bon œil qui lur restait; il fit observer que le coupable auquel on ne crèverait qu'un œil serait moins à plaindre que lui, qui était totalement privé de la vue; quR, par conséquent, la loi du talion n'était pas toujours juste.
Certaines dispositions de la loi du talion furent adoptées par les décemvirs, lors de la confection de la loi des Douze Tables. Ainsi, diins le cas d'un membre rompu, ils ordonnèrent que la punition serait semblable au dommage, a moins que le coupable ne transigeât avec l'offensé : Si membrvm rupit, ni cum eo pacit, talio esto. Mais, d'après les Instituiez de Justinien, la peine était simplement pécuniaire lorsqu'il ne s'agissait que d'un os cassé.
Toutefois, les Romains n'admettaient point indistinctement la loi du talion. Nous voyons dansAulu-Gelle que, d'après Sextus Cœcilius, 25 as d'airain ne suffisent point pour réparer toutes sortes d'injures; que certaines sont punies plus sévèrement, quelquefois même par la loi du talion; mais, avant de l'appliquer, on proposait au coupable de se soustraire à la peine par un dédommagement pécuniaire. Il est donc probable que la loi du talion était rarement appliquée, car le coupable préférait payer une somme d'argent que de se laisser mutiler ou estropier.
Cette loi était tombée en désuétude longtemps avant le règne de Justinien. Cet empereur nous apprend que les préteurs permettaient à ceux qui avaient reçu une injure d'estimer le dommage, et que le juge prononçait contre le coupable une amende plus ou moins forte. La peine du talion subsistait cependant encore dans certaines lois romaines'; ainsi, celui qui était convaincu d'avoir accusé quelqu'un injustement était puni de la même peine qu'aurait subie l'accusé s'il eût été reconnu coupable du crime qu'on lui imputait.
Dès l'origine, la peine du laiton fut également appliquée en France, en matière criminelle, tën etfet, la charte de commune de la ville de Cerny, dans le Laonuois, édictée en 1184, porte: Quod si reus invenlus fuerit, Caput pro capite, membrum pro membro redliat, vel ad arbilrinm majoris et juratorum, i pro capite aul membri qualitate dignam per- | solvet redemplionem.
D'après Guillaume le Breton, Philippe-Auguste rendit, après la conquête de la Norjuandie, une ordonnance qui établissait dans ce pays la peine du talion. « 11 établît des champions afin que, dans tout combat qui se ferait pour vider les causes de sang, il y eût, suivant la loi du fanion, des peines égales; que le vaincu, soit l'accusateur ou l'accusé, fût condamné par la même loi à être mutilé ou il perdre la vie; car auparavant c'était la coutume chez les Normands que, si l'accusateur était vaincu dans une cause de san», il en était quitte pour payer une amende de 60 sols; au lieu que, si l'accusé était vaincu, il était privé de tous ses biens et subissait une mort honteuse; ce qui ayant paru injuste à Philippe-Auguste fut par lui abrogé, et il rendit a. cet égard les Normands tous semblables aux Francs; ce qui fait connaître que la peine du talion avait alors lieu en France.» {Encyclopédie.)
Il est dit dans les Etablissements faits par Saint-Louis en 1270 : « Si tu veux appeler de meurtre, tu seras oïs; mais il convient que tu te lies à souffrir telle peine comme tes adversaires souffriroient sils en estoient atteints. >
Nous trouvons dans le Coran que Mahomet avait adopté la loi du talion. Le frère ou le plus proche parent d'une personne tuée devait poursuivre le meurtrier en justice et demander sa mort, impitoyablement. « On vous ordonne, disait Mahomet, le talion pour ce qui regarde te meurtre : un homme libre pour un homme libre, un esclave pour un esclave, une femme pour une femme... Mais, ajoutait le prophète, celui qui pardonnera au meurtrier obtiendra la miséricorde de Dieu, et lorsqu'on aura pardonné, on ne pourra plus exiger le talion. »
Les représailles qui avaient lieu entre les princes en temps de guerre avaient aussi leur origine dans la loi du talion.
La peine du talion est depuis longtemps abolie en France et chez tous les peuples civilisés. Nous trouvons néanmoins un curieux vestige de cette loi dans une disposition de Dotre code civil. Lorsque deux époux sont mariés sous le régime de la communauté, celui qui, après la séparation de biens, aurait diverti
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ou recelé quelques effets de la communauté est privé de sa portion danslesdits effets. Dumoulin voulait même que la femme qui recelait fût privée de toute part dans la communauté. Mais l'usage n'avait pas poussé si loin la rigueur. On a appliqué une sorte de peine du talion. L'époux n'est privé que de ce dont il a tenté de priver son conjoint. V. Dalloz, Répertoire de législation.
TALIPOT s. m. (ta-li-po). Bot. Nom vulgaire du corypha parasol.
TALISJE s. f. (ta-lizî). Bot. Genre d'arbres et d'arbrisseaux, de la famille des sapindacées, comprenant six espèces, qui croissent dans l'Amérique tropicale.
TALISMAN s. m. (ta-li-sman. — Ce mot, qui correspond à l'italien talismano, espagnol iaîismart, vient de l'arabe telsam, iigu.'e magique, ou plutôt du pluriel telsamam, par lequel on désignait un objet placé sous un certain horoscope. Le mot arabe est lui-même tiré du grec telesma, cérémonie d'initiation, mystère, de teleâ, accomplir, proprement fixer, établir, qui répond à la racine sanscrite tal, même sens). Pierre ou pièce de métal gravée sous l'influence prétendue de certaines constellations, et à laquelle on attribue des vertus merveilleuses : Le fameux talisman de Catherine de Médicis existe encore. (Volt.) Quel talisman peut égaler la pénétration d'une femme qui a intérêt à deviner? (Mme E. de Gir.)
Combien de souverains, chrétiens ou musulmans, Ont tremblé i'oz'.e éclipse ou craint des talismans!
Voltaire.
— Fig. Objet qui opère, agit d'une façon soudaine, étonnante, merveilleuse : Un billet d'amour est un talisman gui détruit toutes les résolutions de la sagesse. (Florian.) La vérité est un talisman dont le charme est immanquable. (L, Casanova.) L'argent est le représentant de toutes les valeurs qui composent le bien-être, un talisman qui donne le bonheur. (Proudh.) La feuille imprimée a une autorité irrésistible; ta brochure est un talisman. (L. Ulbach.)
— Syn. Talisman, amulette. V. AMULETTE-
— Encycl. On confond à tort les talismans avec les amulettes; ces derniers ne servent, en général, qu'à préserver de certains maux celui qui en est porteur; les talismans accordent , en outre, certains dons, certaine puissance surnaturelle à celui qui en est possesseur. Les talismans se font sur différentes pierres et différents métaux, et leurs propriétés diffèrent suivant leur composition et les figures qui y sont gravées. Le talisman portant le sceau ou la figure du soleil devait être en or et avait la propriété d'attirer, à celui qui le portait avec respect et confiance, les faveurs et la bienveillance des princes, les honneurs, les richesses et l'estime générale. Les talismans de la lune étaient en argent pur; ils préservaient des maladies populaires et garantissaient les voyageurs de tout péril. Celui do Mars était en acier fin et rendait invulnérables ceux qui le portaient avec révérence. Il leur donnait aussi une force et une vigueur considérables. L'étain était le symbole de Jupiter et accordait l'éloquence, le bonheur dans le commerce et dans toutes les entreprises. Vénus, représentée par le cuivre, avait la puissance de rapprocher les rivaux, d'éteindre les haines, de l'aire naltie l'amour et des dispositions à, la musique. Le plomb, emblème de Saturne, avait des propriétés plus matérielles; il' faisait accoucher sans douleur, même les femmes qui avaient eu plusieurs fois de mauvaises couches. Les cavaliers portaient un talisman en plomb dans leur botte gauche, afin de préserver leur monture de tout accident. Le mercure symbolisait l'astre du même nom ; les talismans de cette espèce étaient formés avec un amalgame de ce métal et servaient à donner à sou possesseur l'esprit, la discrétion et l'éloquence. Ils donnaient encore la science et la mémoire et pouvaient guérir toutes sortes de lièvres. Si on les met sur le chevet de son lit, ils procurent des rêves agréables. A ces métaux il fallait joindre la gravure de la figure du mois pendant lequel ces astres avaient leur action, et c'était aussi pendant cette seule époque qu'il fallait la faire si l'on voulait qu ils fussent efficaces; ainsi les talismans de cuivre ou ceux de Vénus portaient la gravure de la Balance, des Poissons ou du Taureau. D'après l'arrangement des ligures, on variait leurs propriétés; ainsi, la ligure de deux poissons qui ont la tète tournée en sens inverse et celle du (soleil gravée sur or et argent avaient le pouvoir de guérir de la goutte.
Voici maintenant les vertus des pierres le plus souvent employées à faire les (aitsmans. La turquoise avait la vertu de préserver dea chutes dangereuses, soit à pied, soit à cheval; l'émeraude donnait le pouvoir de prédire l'avenir; l'esearboucle donnait la gaieté et l'esprit; le saphir préservait des morsures des serpents et des scorpions et guérissait par le simple attouchement tes anthrax. Le jaspe vert avait des propriétés astringentes et arrêtait les saignements de nez et toutes les hémorragies. La chrysolithe, d'après Cardan, réprime grandement la paillardise si elle est portée sur la peau, et calme la fièvre si l'on en touche un malade.
On a classé les talismans en trois classes : talismans astronomiques, fatonaaHsmagiquea
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et talismans mixtes. La première classe comprend ceux qui représententgravées des figures des astres; la seconde, ceux qui représentent des signes cabalistiques et des figures de fantaisie; ceux de la troisième classe réunissent les caractères des deux premières. Un des talismans magiques les plus importants est le pentacle, que nous avons décrit a son ordre alphabétique.
Les talismans sont aussi anciens que les superstitions, c'est-à-dire aussi vieux que le inonde ; il n'est pas de culte, depuis celui des Egyptiens jusqu à nos jours, qui n'ait eu ses talismans. Les Hébreux croyaient beaucoup à leur puissance et en avaient un grand nombre. Les Grecs, les Romains n'étaient pas exempts de ce préjugé. La religion catholique elle-même possède une grande quantité d'objets qui ne sont autres que des talismans; car les croix, les médailles, les scapulaires, les eaux miraculeuses, comme celles de la Salette, sont destinés aux mêmes usages que les talismans anciens et sont en réalité, pour ceux qui s'en servent, des talismans. C'est surtout chez les peuples de l'Orient que l'on rencontrait et que l'on trouve encore un trèsgrand nombre as talismans, dontles propriétés passent pour plus ou moins merveilleuses. On rencontre aussi dans les Indes des sectes de musulmans qui portent des talismans ; mais la religion mahométane interdisant la représentation des images, on ne voit gravé sur les pierres ou sur les métaux que certains signes cabalistiques et des maximes tirées du Coran. En Europe, quoique moins répandus qu'en Asie, les talismans ont joui d'un très-grand crédit; certaines villes en possédaient afin de détourner différents malheurs de leurs murs. Cette coutume remonte d'ailleurs a la plus haute antiquité, car le fameux palladium de Troie, que Diomède enleva, n'était que le talisman protecteur de la ville. L'ignorance des peuples attachait une grande valeur à ces sortes de figures, et un fait que raconte Grégoire de Tours et qui se passa sous Ohiipéric l*r nous prouve que le niveau de l'intelligence humaine n'avait guère monté depuis la guerre de Troie. On trouva, dit l'évêque historien, dans les fossés à Paris un morceau de cuir sur lequel étaient les figures d'un rat, d'une rivière et d'un flambeau; malgré les supplications de ses courtisans, le roi fit brûler ce morceau de cuir. Lorsque cette nouvelle se répandit dans la ville, la consternation fut extrême, et chacun attendait avec effroi les ravages de l'eau, du feu et des rats. Ces malheurs, ajoute l'historien, ne pouvaient manquer d'arriver, car ce morceau de cuir était le talisman qui protégeait Paris contre ces fléaux. Dans la même année, il y eut des inondations, des incendie." qui consumèrent la moitié de la ville, et les rats étaient en nombre considérable. Constantinople reçut l'épithète de ville bien gardée à cause des nombreux talismans qui, dans l'opinion populaire, l'avaient protégée. On en comptait dans l'enceinte de lu ville trois cent six, sans y comprendre ceux qui avaient rapport à la mer et qui avaient pour propriété d'éloigner les vaisseaux ennemis et de procurer de bonnes pêches. Parmi ceux de la première sorte , les plus remarquables étaient : la colonne de 150 coudées dans l'Al- Meïdan, l'obélisque de pierre rouge, le dragon à trois têtes, qui avait la vertu d'éloigner les serpents, mais qui a perdu sa puissance depuis que Sélim II l'a frappé de sa masse d'armes. A notre époque, chez les peuplades noires de l'Afrique, les talismans sont multipliés à l'infini, et leurs usages sont aussi nombreux que les désirs humains. Ils consistent en une pierre, une coquille, un morceau de bois que les indigènes suspendent à leur cou. Mais à mesure que la civilisation marchera, le progrès chassera devant lui et fera disparaître ces restes de l'ignorance et de la barbarie.
— Bibliogr. Consultez les ouvrages suivants : Des talismans, avec des observations sur les curiosités innouyes de Gaffarel, par C.-S.-S. de Lisle (Paris, 1636, in-8»); Traité des talismans ou figures astrales, dans lequel est montré que leurs effets et vertus sont naturels, enseigné la manière de les faire et de s'en servir avec un profit et avantage merveilleux, ou les Talismans justifiés, la poudre de sympathie victorieuse et l'apologie du grand œuvre ou élixir des philosophes, dit vulgairement pierre philosop/tale, par D. B. (Jean- Alb. Belin) [faris. De Bresohe, 1658, ou 3« édit,, 1674, in-12] ; la Superstition du temps reconnue aux talismans, figures astrales et statues fatales, contre le traité des talismans, avec la poudre de sympathie soupçonnée de magie, contre le même livre, par Fr. Placet (Paris, Alliot, 1668, in- 12).
Taiianmn (le), histoire du temps des croisades, par Walter Scott, 1819. Ce roman a été quelquefois édité sous le titre de Richard en Palestine. L'action se passe à la fin du xiib siècle, durant la croisade de Philippe- Auguste et de Richard Cœur de Lion, et rappelle, en certains passages, un autre roman dont les héros sont les mêmes, k peu près, Mathilde, de M""* Cottin. Dans ce dernier ouvrage, tout l'intérêt se concentre sur les amours, traversés par Richard, de su sœur Mathilde avec Mulek-Adhel, frère du sultan Saladin ; dans le l'alisman, la situation est lu même, les personnages seuls sont changés. Mathilde est remplacée parlaprki-
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cesse Edith, cousine de Richard Cœur de Lion, et Malek-Adhel par sir Kenneth d'Ecosse. Les comparses sont les mêmes : Conrad de Montferrat, le grand maître des Templiers ; Richard , Saladin, Bérangère, etc. , etc. Au début, Richard est malade et l'année chrétienne, désunie, est sur le point d'abandonner ses projets de conquête sur Jérusalem. Le chevalier Kenneth, qui revient d'une mission, amène avec lui un médecin maure, Hakim, qui sauve le roi. A peine en convalescence , Richard se prend follement de querelle, au sujet d'une bannière, avec l'archiduc d'Autriche, Léopold, et plante fièrement la sienne sur une éminence dominant le camp, en défiant qu'on y porte la main, bien qu'il n'en confie la garde qu'à un seul guerrier, à sir Kenneth. Pendant la nuit, on vient chercher ce chevalier de la part d'Edith pourquelques instants ; après avoirlongtemps hésité, il laisse son fidèle lévrier pour garder la bannière et se rend aux désirs d'Edith. Hélasl on Se jouaitdeiui ;c'étaitla reine qui, s'étant aperçue de leur amour mutuel, leur jouait ce tour à tous les deux; Edith ignorait même qu'on eût abusé de son nom pour faire manquer son chevalier à son devoir. Cette légèreté eut de tristes conséquences : tandis que Kenneth regagnait son poste, il entendit son lévrier pousser des cris de détresse; il se mit à courir et arriva trop tard; l'étendard de Richard avait disparu. C'en est fait : le chevalier est déshonoré. Dans su légitime colère, Cœur de Lion veut le faire périr ; les larmes de Sa femme et de sa cousine, les prièresd'un ermite sont impuissantes à fléchir son courroux. Enfin, Hakim arrache la grâce rie Kenneth au roi, qui le lui donne comme esclave. Quelques jours après, le coupable revient au camp déguisé en esclave et sauve Richard d«s coups d'un assassin, secrètement soudoyé par Montferrat et le grand maître des Templiers. 11 fait plus: il s'engage à découvrir la traître qui a volé l'étendard de Richard. En effet, son chien, guéri par Hakim, reconnaît dans Montferrat l'ennemi qui l'a blessé, et Cœur de Lion provoque le marquis. Mais le duel entre Richard et Montferrut est déclaré im-
Ïiossible ; c'est Kenneth qui combattra pour e roi contre celui qui lui a ravi son honneur. Le jugement de Dieu a lieu sur les domaines de Saladin, et Montferrat, vaincu, confesse son crime. A ce moment a lieu le coup de théâtre du dénoûinent. Richard proclame Kenneth vainqueur sous le nom de David, comte d'Huntingdon, prince royal d'Ecosse, et met lui-même dans sa main la main d'Edith, rougissante de plaisir et de surprise.
Tel est le fond de ce roman historique plein d'intérêt et de mouvement. Ce qui lui donne lu vie, c'est la manière pittoresque et animée avec laquelle l'auteur présente les scènes dramatiques, les personnages qui y jouent un rôle, leur physionomie, leur costume et les lieux ou nous transporte sa brillante imagination. La couleur locale ne laisse pas surprendre une teinte fausse, et les caractères sont admirablement dessinés, humains, vivants, tout en restant scrupuleusement lidèles à la tradition historique. Kenneth, généreux, tendre, passionné, vaillant, invincible, forçant ses ennemis mêmes à. admirer son courage, unit au plus haut degré toutes les qualités aimables et toutes les vertus chevaleresques. Edith est digne de son amour et de la fierté de sa race, les vaillants et les hautains Piantagenet, Richard représente bien ce cœur de lion, brave, emporté, magnanime, téméraire, qui, sans sagnife, le ferait prendre pour un aventurier. Saladin est un modèle de la générosité musulmane. On n'est point étonné de le voir venir exposer ses jours pour conserver ceux de sort ennemi et de son rival de gloire. La liaison des faits se trouve on ne peut plus heureusement combinée dans ce roman ; les situations y sont bien amenées et décrites avec le plus vif intérêt. On y remarque plus de vivacité que dans les autres ouvrages de l'auteur, et on n'y rencontre pas de ces interminables descriptions qui finissent par fatiguer le lecteur. Walter Scott a serré son style ; il a regagné largement en force ce qu'il a perdu en longueur.
Mais, dira-t-on, nous ne voyons pas quel rapport il existe entre ce récit et le titre, le Talisman. Ce talisman est un sachet doué de propriétés sanitaires avec lequel Hakim, ou plutôt Saladin, guérit ses malades, et composé tout bonnement de pierres constellées.
TniUinan (le), opéra-comique en un acte, paroles de Varin et Ad. Choquart, musique de JosSe, représenté à l'Opéra-Comique le 1er juillet 1850. Le canevas de cette pièce est léger et même un peu trivial. Le trompette Jéricho, revenant de la Kabylie, s'arrête dans une ferme, et là devient amoureux de la veuve Marcel, qui en est propriétaire, tandis qu'un autre soldat fait sa cour à Francine, sœur de la fermière. Le trompette voit d'abord ses vœux repoussés ; mais il se trouve, à son insu, possesseur d'un talisman. Ce talisman est la pipe du bonhomme Marcel, vieux militaire qui a ordonné, dans une lettre renfermant ses volontés suprêmes, que l'une de ses tilles épouseiait le porteur de sa pipe chérie. Le trompette Jéricho est donc accueilli par la fermière obéissante. La musique vaut mieux que le livret; elle est gra-
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cieuse et mélodique. On a remarqué Vadagio de l'ouverture, les couplets de la fermière, le rondo de la pipe en mouvement de valse, et un agréable quatuor. Ce petit ouvrage a été chanté par Ponchard, Carvalho, MU'» Leraercier et Decroix.
TALISMAMQUE adj. (ta-li-sma-ni-ke — rad. talisman). Qui appartient, qui a rapport aux talismans; qui est comparable à un talisman, à la vertu d'un talisman : Vertus, formules taLisManiqueS. Il était revêtu d'une robe courte de satin blanc, ceinte par le milieu d'une large bande de parchemin vierge, toute marquée de caractères talismaniquks. (Le Sage.) Les noms des lieux où l'on a aimé ont les vertus talismaniQueS des paroles constellées en usage dans les évocations. (Balz.) La république a été, pour la génération dont je suis, un mot talismanique d'une incroyablepuissance. {Ch. Nod.)
TALIS PATER, TALIS FILIUS {Tel père, tel pis). Sorte d'adage latin familier, d'une vérité fort contestable, témoin cet autre proverbe français : A père avare, fils prodigue.
TALITRE s. m. (ta-li-tre — du lat. talitrum, chiquenaude; par allusion à la manière de sauter de l'animal). Crust. Genre de crustacés amphipodes, de la famille des crevettines, formé aux dépens des crevettes, et comprenant cinq ou six espèces, qui presque toutes vivent sur les plages maritimes de l'Europe : LeiAUTRR sauteur est très-commun sur nos côtes du nord et de l'ouest. (H. Lucas).
— Encycl. Les talilres sont caractérisés par une tête nue, prolongée en forme de bec ; quatre antennes simples, sétaeées, articulées ; les intermédiaires supérieures plus courtes que le pédoncule des inférieures ; deux yeux sessiles ; le corps allongé, couvert de pièces crustacées, trunsverses, presque égales et appendiculées sur les côtés, termine par des appendices bifides; la queue composée de cinq articles, dont le dernier est le plus petit ; quatorze pattes, les antérieures terminées par des mains à griffes mobiles, et propres à fouir. Ces crustacés ont beaucoup d'analogie avec les crevettes, auxquelles ils ressemblent surtout parla conformation de leur bouche ; mais ils s'en distinguent par leur corps généralement plus épais et plus court, par les appendices bifides de la queue en nombre moindre ; les cuisses en général plus larges, et surtout par la proportion relative de leurs antennes.
Les talilres sont peu nombreux en espèces, et la plupart habitent les mers d'Europe; leurs mœurs se rapprochent beaucoup de celles des crevettes ; mais s'ils vivent, comme celies-ci, sur les côtes, ils .sont plus souvent hors de l'eau que dedans, du moins pendant l'été, ils sautent avec une agilité qui leur a fait donner le nom de puces de mer ; pour cela, ils replient sous leur corps les appendices de leur queue, et les débandent ensuite, comme les podures ; ils donnent, pour uinsi dire, de continuelles chiquenaudes au sol sur lequel ils se trouvent; de là le nom de talilres. Ils nagent do côté et so traînent sur le Sabb' ; réunis en troupes nombreuses, ils se nourrissent avidement de petits animaux ou des cadavres rejetés par les flots. Ils aiment la fraîcheur et l'humidité, et se cachent sous les pierres, ou sous les amas de plantes marines. Lorsqu'on soulève ces divers objets, les talilres qui s'y trouvaient abrités se sauvent par des sauts répétés ; et, pour se soustraire a l'ardeur du soleil, ils s'enfoncent dans le sol, qu'ils creusent avec leurs pattes antérieures, en même temps qu'ils rejettent derrière eux, avec les postérieures, le sable qu'ils ont détaché. Néanmoins, ils deviennent souvent la proie de nombreuses espèces de poissons et d'oiseaux.
Les taliires changent de peau en été ; cette opération se fait très-rapidement. Les femelles pondent plusieurs fois dans l'année, et portent leurs œufs sous les écailles latérales de la poitrine ; les petits restent quelque temps sous l'abdomen de leur mère , attachés aux fausses pattes dont cette partie est pourvue. Ce fardeau n'empêcha point les femelles de sauter; seulement il s'oppose à ce qu'elles sautent aussi loin. On emploie avantageusement ces crustacés comme appât pour la pêche. L'espèce type est le iatitre sauteur, commun sur nos côtes sablonneuses.
TAL1XTACA, petite ville du Mexique, province d'Oaxaca, dans une charmante vallée,, au milieu de jardins et de plantations magnifiques. Commerce de fruits.
TALLA, petite île d'Ecosse, dans le lac Monteith ; elle conserve les débris du château des Graham, comtes de Monteith.
TALLADÉGÀ, ville des Etats-Unis (Alabama), chef-lieu du comté du mémo nom, à environ 98 milles N. de Montgomery, sur le chemin de fer d'Alabama à Tennessee, Le comté de Tailadéga, dans l'Etat de l'Alabama, a unesuperlicie de 1,260 milles carrés. 11 est coupé de montagnes et de vallées, et son sol fertile produit d'excellent coton.
TALLAGE s. m. (ta-la-je — rad, talle).
Agric. Action de taller; ensemble des pousses d'une plante qui talle.
— Prov. Il n'est bon blé que de tallage, Le blé n'est productif que lorsqu'il tallô bien.
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TALLAHASSEB, ville des Etats-Unis, capitale de la Floride, dans un pays marécageux, à la source de la Tagabona ou Wacktulla, petite rivière qui se jette dans la baie d'Appalachicola, à 1,660 kilom. S.-S.-O. de Washington ; par 30O 28' latit. N. et 86» 56' longit. O. 21,023 hab.
TALLAHATCIUE, rivière des Etats-Unis (Mississipi). Elle prend sa source dans le comté de Tippoli, se dirige au S.-O., puis au S., et se jette àr Leflor, dans la rivière Valabusha. Elle est navigable sur une longueur d'environ 100 milles, et la longueur de la côte est de 250 milles. Cette rivière a donné son nom au comré de Tallahatehie (Mississipi), dont la superficie est de 033 milles carrés. Son sol fertile produit du coton, du mats, de l'avoine, des patates. Le cheflieu est Cillatoba.
TALLAND1ÉRA (Marie Dubrëuil, dite), actrice française, néovvers 1849 à Blois, ou son père était appareilleur, c'est-à-dire chef d'atelier des tailleurs de pierre ; il avait épousé une demoiselle Taillandier, ouvrière de la même ville, de là ce nom de Tallandiéra. Venue de bonne heure à Paris avec ses parents, elle travailla d'abord avec sa sœur, Mm» Lu.inier, qui tenait un magasin de vêtements d'enfants, puis alla habiter le quartier latin. Régnier, à qui elle s'adressa pour qu'il lui inculquât les premières notions de son art, l'envoya à Dumas. L'auteur du Demi-monde, qui venait d'assister aux derniers moments d'Aimée Desclée, la crut digne de recueillir en partie ta succession de la comédienne tant regrettée. 11 la recommanda à M. Montigny et lui confia, en 1874, Je rôle de Séverine de Birac dans la Princesse Georges. Son premier début au Gymnase fit sensation. On ne pouvait la comparer en aucune façon à M'ie Desclée ; mais elle avait un jeu étrange, personne] et exubérant. On la discuta vivement dans la presse. Elle créa ensuite, au mois de janvier 1875, avec les mêmes qualités et les mêmes défauts, C'Jotilde de Mademoiselle Duparc, de L. Denuyrouse; Stéphane daComte Kostia, de Victor Cherbuliez et Raymond Deslandes (15 avril) ; Téa, dans le draine de ce nom de Dion Boucicaut et Emile de Najac (16 juillet); entin elle réussit davantage dans Marguerite Gautier de la Dame aux camélias (20 septembre). Elle eut à lutter contre le souvenir de Mmes Doche , Rose Chéri et Blanche Pierson. Elle ne les a point surpassées assurément ; peut-être n'a-t-ello pas au même degré que ses devancières le don des larmes ; mais elle a prêté à lu maîtresse d'Armand Duval une physionomie plus vraie en n'en faisant jamais une grande dame.
TALLAPOOSA "ou OAKFUSK1, rivière des Etats- Unis ( Alabama). Elle se joint à laBoosa, pour former l'Alabama, à 1 kilom. du fort Jackson, après un cours de 260 kilom. Elle est sujette à une crue et il un abaissement périodique.
TALLAPOOSA (comté de), dans l'Alabama.
Il tire son nom de la rivière du même nom et a 700 milles carrés de superficie ; le cheflieu est Dudeville. Ou y récolte du coton, du maïs, des patates, de 1 avoine, et on y trouve des manufactures de coton et de lame importantes.
TALL A. R s. m. (ta-lar). Métrol. Monnaie d'argent égyptienne.
TALLARU, ch.-l. de cant, des Hautes-Alpes, urrond. et à 15 kilom. de Gap, sur la rive droite de la Durance, à 25 mètres environ au-dessus des eaux de la rivière ; pop. aggl., 854 hab. — pop. tôt. 1,036 hab, C'est l'ancienne Alaranta. Ce bourg possède les ruines d'un vieux château fort, entourées par les arbres d'une belle forêt. Ce manoir, qui s'élève sur une colline, à peu de distance de Tallard, fut jadis le boulevard de la contrée. Lesdiguières le força après un siège de plusieurs mois. La chapelle du château de Tal- Kird a été classée parmi les monuments historiques. Les environs du bourg, notamment les vallées du Baudon et de la Durance, offrent des sites pittoresques.
TALLARET s. m. (ta-la-rè). Ornith. Nom vulgaire de la petite mouette cendrée.
TALLART (Camille d'Hostun, duc de), maréchal de France, né en 1652, d'une ancienno famille du Dauphiné, mort en 1728- Il fit ses premières armes sous le grand Condé, en Hollande (1672-1078), etsous Turenne on Alsace, devint brigadier de cavalerie en 1678, maréchal de camp en 1688, so signala par sa bravoure et par son habileté dans les nombreuses affaires auxquelles il prit part, franchit lo Rhin sur la glaco en 1690, pour mettre à contribution le Rhingau,fut blessé à Edersburg (1G91), assista à la prise de Heidelberg (1693) et fut promu cette même année lieutenant général. Comme il avait un esprit plein de finesse et qu'il était « fort du grand monde, » selon l'expression de Saint-Simon, il fut envoyé en Angleterre, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, et conclut le traité de partage du 11 octobre 1698, par lequel l'Angleterre et la Hollande assuraient au dauphin les Deux- Siciles, la Toscane, le Guipusooa, pendant que le prince de Bavière prenait le surplus de la monarchie espagnole ; et le traité du 25 mars 1700, par lequel la Lorraine était donnée à la France, pendant que l'archiduc
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Charles était substitué au prince de Bavière, décédé, comme héritier de la monarchie espagnole. Mais, au grand déplaisir de l'habile négociateur, le testament de Charles II, roi d'Espagne, vint mettre à néant le résultat de ses efforts et il fut rappelé en France. Les hostilités ayant commencé en 1701, Tallart reçut le commandement d'un corps d'année sur le Rhin, fit une campagne brillante, secourut Kayserwert, chassa les Hollandais de Mulheim, prit Traerbacb, rançonna Mayence et le Pulatinat et fut promu maréchal de France en 1703. Mis alors à la tête de l'armée de la basse Alsace, Tallart seconda Villars dans ses opérations, puis il prit Vieux -Brisach, assiégea Landau, livra bataille prés de Spire aux impériaux, sous les ordres du prince de Hesse-Cassel, et les battit complètement. La reddition de Landau et la possession de l'Alsace furent le fruit de cette victoire, au sujet de laquelle Tallart écrivait à Louis XIV : • Sire, votre armée a pris plus d'étendards et de drapeaux qu'elle n'a perdu de soldats.» Après ce brillant succès, Tallart reçut le commandement de l'armée d'Allemagne, avec ordre d'opérer sa jonction avec les troupes de l'électeur de Bavière et celles de Marsin. Attaqué avec ces derniers à Hochstœrit par Marlborough et le prince Eugène, Tallart fut complètement battu par suite de ses mauvaises combinaisons et tomba entre les mains de l'ennemi le 13 août 1704. 18,000 prisonniers, 12,000 morts et lo perte de toute l'Allemagne, y compris Landau , tels furent les résultats de cette défaite véritablement désastreuse. Conduit prisonnier en Angleterre, il résida à Londres, puis à Nottingham, vit sa captivité adoucie par les bontés de la reine Anne, parvint, dit -on, grâce à son habileté diplomatique, à faire rappeler Marlborough de l'armée d'Allemagne et à amener la chute du ministère wbig (171 1) et fut alors renvoyé eu France sans rançon. Loin de lui tenir rigueur de la défaite de Hochsiaedt, Louis XIV l'avait nommé, pendant sa captivité, gouverneur de Franche-Comté et le créa à son retour duc d'Hostun (1712), puis l'institua par son testament membre du conseil de régence. Ecarté d'abord de ce conseil par le régent (1715), le maréchal de Tallart en fit ensuite partie (1717) et devint ministre d'Etat lorsque Fleury prit la direction des affaires en 1726. « C'était, dit Saint-Simon, un homme de médiocre taille, avec des yeux un peu jaloux, pleins de feu et d'esprit, mais qui ne voyaient goutte; maigre, hâve, qui représentait l'ambition, l'envie et l'avarice ; beaucoup d'esprit et de grâce dans l'esprit, mais sans cesse battu du diable par sou ambition, ses vues, ses menées, ses détours, et qui ne pensait et ne respirait autre chose. Qui que ce soit ne se fiait en lui et tout le monde se plaisait en sa compagnie. » On trouve aux archives du dépôt de la guerre des dépêches et des rapports militaires de Tallart. Dumoulin a publie les Campagnes du maréchal de Tallart en Allemagne (Amsterdam, 1762, 2 vol. in-12).
TALLE s. f. (ta-le — latin thallus, grec thallos, mot qui, selon Eichhoff, représente exactement le sanscrit dalas, rameau, de la racine dar, dal, couper, fendre). Agric. Ensemble des pousses qui, après le développement de la tige principale, sortent du collet des racines d'une plante. Il Chacune de ces pousses : Chaque talle est une plante complète,pourvue de ses feuilles et de ses racines. (M. de Dombasle.) Il Chacun des rameaux d'un pied de vigne qui pour,sent au-dessus de l'échalas, et que 1 on retranche généralement.
— Bot. Nom du châtaignier, dans le Poitou,
— Encycl. On applique ce nom, en agriculture, à l'ensemble des pousses qui sortent du collet des racines d'une plante, après le développement de la tige principale. On dit que le blé a tulle quand il porte beaucoup d'épis. Le mot talle est .souvent employé comme synonyme de touffe, cépée ou trochée.
Tous les végétaux ne sont pas également disposés à taller. Tous cependant, à l'exception des arbres résineux, tallent plus ou moins quand on a supprimé la tige principale. Certaines opérations agricoles ont pour effet de produire ce résultat; le recepage des arbres et arbrisseaux, le roulage des blés au printemps, le fauchage des plantes vivaces, etc., provoquent le tallage. Cet effet peut aussi se produire naturellement par les gelées de l'hiver, les sécheresses du printemps, le pâturage, le piétinement des hommes ou des animaux, etc.
TALLEMANT (François), littérateur français, né à La Rochelle vers 1620, mort à Paris en 1693. Il entra dans les ordres, obtint de riches bénéfices, remplit pendant vingt-quatre ans les fonctions d aumônier de Louis XIV et fut nommé, en 1651, membre de l'Académie française. Outre des lettres, des préfaces et quelques poésies insérées dans divers recueils , on lui doit : une traduction en prose des Vies de Plutarque (Paris, 1663- 1868, 8 vol. in-12), qui fut peu goûtée et qui la fit traiter par Boileau de ■ sec traducteur du français d'Amyot, » et la traduction de l'Histoire de la république de Venise de Nani (Paris, 1679-1680, 4 vol. in-12). C'était un homme d'un caractère inquiet et de mœurs peu régulières. Il était frère de Tallemant des Réaux.
TALLEMANT (Paul), littérateur français,
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cousin du précédent, né en 1642, mort à Paris en 1712. Il entra dans les ordres, s'adonna à la poésie, composa de petits vers, des idylles, des pastorales et écrivit à dixhuit ans un Voyage à Vile d'Amour, en vers et en prose, qui fut publié à Paris (1063, in- 12). Ce fut cette composition allégorique qui lui ouvrit, à vingt-quatre ans, les portes de l'Académie française en 1666. Depuis cette époque, Tallemant ne composa plus que des Eloges, des Discours, des Panégyriques, ce qui lui valut des pensions, des bénéfices, les prieurés d'Ambierle et de Saint-Alhin, etc. II reçut en outre une pension de 500 livres, remplit, de J694 à 1706, les fonctions de secrétaire de l'Académie des inscriptions, fut chargé de la description des résidences royales, de l'inrendance des devises et inscriptions des édifices royaux et composa des légendes pour les tableaux que Le Brun peignait pour les grandes galeries de Versailles; mais ces légendes furent trouvées si mauvaises qu'un donna l'ordre de les effacer. Bien que, dans ses poésies, il sacrifiât à la galanterie ei aux grâces mignardes, il se montra plein de zèle pour la religion et prononça un grand nombre de sermons devant les nouveaux convertis mis dans des couvents. Dépourvu de savoir et dégoût, écrivain médiocre, il n'a rien lii is^é qui ne soit profondément oublié. Comme homme, il était aimable et gai et il brillait dans le monde par d'heureuses saillies. Il a publié, outre des éloges et des discours, liemarques et décisions de V Académie française (Paris, 1698, in-12) ; une traduction française du Ver luisant, de Huet {Paris, 1709;, et édité l'Histoire de Louis XIV par médailles (1702, in-fol.).
TALLEMANT DES REAFX (Gédéon), écrivain français, surnommé le Brantfone du xvnu siècle, né à La Rochelle veis 1619, mort en 1692. Après un voyage en Italie, qu'il fit avec l'abbé Tallemant, son. pavent, il prit ses degrés en droit civil et canonique, |iar déférence pour son père, qui le destinait à la magistrature, puis il épousa Elisabeth de Rambouillet, sa cousine, qui avait assez de fortune pour lui assurer une position indépendante. Ce mariage lui procura en outre l'avantage d'être reçu dans les salons de l'hôtel de Rambouillet, où il put observer à Son aise les mœurs de la haute société du temps, recueillir "les anecdotes des temps passés et celles du jour. Ces anecdotes, sous la plume de Tallemant des Réaux, sont devenues de uès-uviles et très-curieux documents pour l'histoire. Né dans la religion réformée, il abjura en 16S5 entre les mains du P. Rapin, jésuite. Bientôt des revers de fortune lui firent perdre presque tout ce qu'il possédait, et sa position serait devenue trèsprécaire si le roi ne lui avait accordé une pension de 2,000 livres. Il fut uni par les liens d'une étroite amitié avec Patru et Maucroix; celui-ci a dit de lui : « C'etoit un des plus hommes d'honneur, de la plus grande probité que j'aie jamais connus. Outre les grandes qualités de son esprit, il avoit la mémoire admirable, écrivoit bien en vers et en prose, et avec une merveilleuse facilité. Si la composition lui eût donné plus de peine, elle auroit été plus correcte; il se contentoit peut-être un peu trop de ses premières pen* sées, car, du reste, il avoit 1 esprit beau et fécond et peu de gens en ont autant que lui. Il parloit en bons termes et racontoit aussi bien qu'homme de France. »
La bonne intelligence'qui régna longtemps entre Tallemant des Réaux et sa femme fut troublée après la mort de leurs deux filles* Mme des Reaux quitta même quelque temps le domicile commun et se retira à l'abbaye de Bellechasse.
Tallemant était poëte, mais la plupart de ses poésies sont perdues. On ne possède de lui, en vers, que \g Madrigal sur la /leur de lis pour la Guirlande de Julie, un sonnet a Conrart, l'épitaphede Fatru, celle de Perrot d'Ablancourt et un épîtie au P. Rapin. Il travaillait à une Histoire de la Bégeuce, qui ne fut jamais terminée , et dont ses Historiettes n'étaient pour lui que les rognures. Bans ce dernier livre, sur lequel se fonde toute sa célébrité, il raconte un peu sur tout le monde une foule d'anecdotes piquantes, où la décence n'est pas toujours respectée ; mais il le fait d'un style si facétieux, si spirituel et si lin, qu'il sera toujours compté au nombre des bons prosateurs de notre vieille langue. Si quelques esprits libertins lisent les Historiettes pour y chercher des peintures graveleuses, les érudits les liront toujours comme un tableau fidèle des mœurs de l'époque et comme un des monuments de notre langue. V. Historiettes.
TALLEMENT s. m. (ta-le-man — rad. taller). Agric. Action de taller, production des talles : Le tai.lement des céréales est un des faits les plus importants qui se rapportent à la culture des plantes de cette famille, (M. de Doiubasle.)
TALLER v. n. ou intr. (ta-lé —rad. talle). Agric. Pousser des talles, des surgeons : Il est bon que les céréales semées a l'automne aient commencé à Taller avant l'hiver. (M. de I>ombasle.)Xor5</u'oH sème fort épais, les plantes ne tallent pas. (M. de Domoasle.)
— Fig. Produire, se multiplier : Celte fataille avait si bien tallé dans le duché, qu'elle y embrassait tous les arbres aénéaloaidnes, tBulz.J
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TALLE V ANE s. f. (ta-le-va-ne). Econ. domest. Pot de grès où l'on met du beurre.
TALLEYRAND, surnom pris, dès le commencement du xu« siècle, par les seigneurs de la famille des comtes souverains du Périgord. L'un des premiers qui prit ce surnom est Hélie V, qui se distingua par sa haine contre les Anglais, alors maîtres d'une partie de la France, entra dans la ligue des seigneurs français contre Richard Cœur de Lion, duc d'Aquitaine, combattit vaillamment les Anglais, fit hommage de son comté à Philippe- Auguste (1204), se rendit en Palestine et y mourut en 1205. Ses successeurs montrèrent le même attachement à la France. Parmi les plus remarquables, nous citerons les suivants -, Roger-Bernard, mort en 1369, reçut de Philippe de Valois, en récompense du zèle dont il avait fait preuve en combattant contre les Anglais, la terre de Montrevel; mais les Anglais s'étant emparés du Périgord, Roger-Bernard se vit contraint de se reconnaître leur vassal, et le prince de Galles lui rendit la ville de Périgueux. L'année qui précéda sa mort, Roger-Bernard, ainsi que les autres grands vassaux de la Guyenne, secoua le joug de l'Angleterre et revint sous l'autorité du roi de France. — Son fils, Archamdaud V, eut de vifs démêlés avec les habitants de Périgueux, qu'il traita comme des rebelles. Ceux-ci en appelèrent au roi de France (1392), qui intervint. Archambaud, après avoir pris les armes pour soutenir ses droits, se soumit au roi, à qui il livra quatre châteaux forts (1394), fit quelque temps après une nouvelle levée de boucliers, fut assiégé et pris par le maréchal Boueicaut, conduit à Paris et condamné par le parlement au bannissement (1395), puis à perdre la tête et son comté (1398). Le roi lui ayant fait grâce de la vie, il passa en Angleterre, où il mourut en 13D9. — Son fils, Archambaud VI, obtint du roi le comté de Périgord ; mais, ayant réclamé avec une extrême hauteur Périgueux et enlevé la fille d'un bourgeois de cette ville, le parlementle condamna à la peine du bannissement (1399), et, comme son père, il passa en Angleterre, où il termina sa vie en 1.35. Le comté de Périgord, donné au duc d'Orléans, passa, en 1437, à Jean de Blois, puis à Antoine de Bourbon, et fut réuni à la couronne par son fils, Henri IV, en 1589. La branche cadette des comtes de Périgord, dont les membres se sont appelés sires, puis comtes de Grignols, et enfin princes de Chalais et de Tnllejrand, s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Nous allons consacrer des notices biographiques aux membres les plus remarquables de cette famille.
TALLEYRAND-PÉRIGORD (Hélie de), cardinal, lils d Hélie VII, comte de Périgord, né à Périgueux en 1301, mort en 1364. Destiné dès l'enfance à l'état ecclésiastique, il dut à son instruction, a ses talents et surtout k sa haute naissance un avancement rapide. Archidiacre de Périgueux et abbé de Chaneelade, il fut, à vingt-trois uns, nommé évèque de Limoges, passa en 1328 au siège d'Auxerre et reçut en 1331, de Jean XX11, le chapeau de cardinal. A partir de ce moment, Talleyrand-Perigord joua un rôle considérable dans l'Eglise et exerça une grande influence dans le sacré collège. A la mort de Jean XXII (1334), il se trouva le chef des cardinaux fiançais qui l'emportèrent dans le conclave sur la faction italienne et contribua successivement à la nomination de quatre papes : Benoît XII, Clément VI, Innocent VI, Urbain V. Après l'excommunication lancée contre l'empereur Louis V (1346), il parvint encore k faire nommer à sa place Charles de Luxembourg, à la suite de violents troubles excités dans Avignon par les divisions des cardinaux, qui faillirent même en venir aux mains. Accusé avec son neveu, Charles de Duras, de complicité dans le meurtre d André, mari de Jeanne de Naples (1345), il ne se vit délivré des poursuites intentées contre lui près dusaint-siége qu'après la ri-conciliation île la reine Jeanne avec son beau-frère, Louis de Hongrie, en 1352. Quatre ans plus tard, le pape Innocent VI l'envoya en qualité de légat en France. Le cardinal de Périgord se rendit auprès du roi Jean, fit d'inutiles efforts pour l'amener à relâcher le roi de Navarre, le suivit à Poitiers (1356), s'interposa entre les armées française et anglaise sur le point d'en venir aux mains, obtint un armistice de vingt-quatre heures, mais ne put amener les deux partis à un accommodement. Après la désastreuse bataille de Poitiers, le cardinal fut envoyé à Londres pour solliciter la liberté du roi Jean, et n'obtint d'Edouard III qu'une trêve de deux ans. En 1361, il se rendait auprès de Charles le Mauvais afin de négocier la paix entre lui et le régent, lorsqu'il fut arrêté par un chef de routiers, Arnaud de Cervoles , qui demanda pour sa rançon 40,000 écus et les obtint du pape Innocent VI. Sous le pontificat d'Urbain V, que le cardinal de Périgord avait puissamment contribué à faire élire (1362), ce dernier continua à exercer une grande influence et à jouer un rôle capital. Sur les entrefaites, le roi de Chypre, Pierre 1er, s'étant rendu à Avignon pour implorer l'assistance du souverain pontife contre les musulmans, Urbain résolut de prêcher une croisade, dont le roi Jean devait être le chef et Talleyrand le légat ; mais cette croisade resta à l'état de projet, et peu après le cardinal et le monarque moururent.
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Talleyrand, qui, suivant l'expression de Pétrarque, trouvait plus beau de faire des papes que de l'être, s'était enrichi dans le commerce et acquit la réputation du politique le plus capable de son temps et de l'homme le plus instruit dans les lettres profanes; il protégea les lettres et fut l'ami de Pétrarque. Il aimait le luxe, la dépense , le plaisir et il était loin d'avoir une vive piété.
TALLEYRAND (Henri DE), comte DE Chalais, né en 1599, décapité à Nantes en 1626. Elevé avec Louis XIII, il se distingua sous ses yeux aux sièges de Montpellier et de Montauban et devint le favori de ce prince. Il paraît que, dès cette époque, il songea à s'insinuer dans la confiance de Gaston d'Orléans, frère du roi, et les mémoires du temps vont même jusqu'à le représenter comme l'espion de Richelieu auprès de ce prince. Ce qui paraît certain, c'est que son amour pour la duchesse de Chevreuse l'engagea dans toutes les intrigues contre le cardinal. Il se joignit aux jeunes seigneurs qui voulaient empêcher le mariage, désiré par Richelieu, de Gaston avec Mlle de Montpensier. Après l'arrestation du maréchal d'Ornano (1626), il entra dans un complot contre la vie du cardinal et s'engagea k porter le premier coup; niais le commandeur de Valençay, à qui il avait confié ce projet, le dissuada vivement de l'accomplir, et Henri de Talleyrand, qui était aussi léger qu'ambitieux, qui n'avait ni l'audace ni la constance nécessaire pour exécuter ses hardis desseins, alla tout révéler à Richelieu, lui promettant d'amener Gaston k épouser M'ie de Montpensier et de conduire ce prince à Nantes, où l'union devait être célébrée. Toutefois, sous l'influence de la duchesse de Chevreuse, il résolut bientôt d'empêcher ce mariage et prépara avec Gaston un plan de rébellion armée. Sur les entrefaites, un de ses anciens amis, devenu son rival auprès de Mme de Chevreuse, le comte de Louvigny, eut vent de ce complot et s'empressa de le dénoncer à Richelieu. Arrêté à Nantes, le comte de Chalais ne put désarmer ses juges, même en se soumettant à tous les aveux qu on exigeait de lui, et fut condamné k mort. Ses amis avaient fait cacher l'exécuteur, dans l'espoir que le moindre délai pourrait le sauver; maison ( trouva un malfaiteur qui consentit k remplacer le bourreau. Cet homme, n'ayant pas l'habiludede se servirdu glaive, s'arma d'une doloire, dont il frappa trente-quatre fuis l'infortuné Chalais avant de séparer la tête du tronc (1626).
TALLEYRAND (Gabriel-Marie de), comte de Pkhigord, général français, né en 1726, mort en 1795. (Joinuie son père, tué au siège de Tournai en 1745, il suivit la carrière des armes, reçut le brevet de colonel à dix-neuf ans, prit part aux batailles de Fontenoy, de Raucoux, aux sièges de Berg-op-Zoom et de Maastricht, devint menin du dauphin (1749), gouverneur du Berry (1752), brigadier de cavalerie (1756), et se distingua par sa valeur,' pendant la guerre d'Allemagne, à Hastembeck, Crevelt, Lutzelberg. Nommé gouverneur de Picardie en 1770 et commandant général du Languedoc, il reçut le grade de lieutenant général en 1780. Pendant la Terreur, il fut emprisonné, rendu à la liberté au bout d'une année, et il mourut peu après. — Son frère, Charles-Daniel, comte de Talleyrand, né en 1734, mort à Paris en 1788, fut colonel de cavalerie (1761), prit part à la guerre de Sept ans en Allemagne et devint lieutenant général en 1784. 11 eut trois fils, dont l'un fut le célèbre Talleyrand, prince de Bénévent.
TALLEYRAND-PÉRIGORD (Alexandre-Angélique Dii), constituant, cardinal, archevêque de Reims et de Paris, frère du précédent, né dans cette dernière ville en 1736, mort en 1821. Ii fit ses études k Saint-Sulpice, devint successivement aumônier du roi , abbé du Gard, coadjutenr, puis successeur de M. de La Roche-Aymon , archevêque de Reims (1777), introduisit dans son diocèse la race des mérinos d'Espagne, y créa un mont-depiété qui prêta gratuitement, fit substituer les tuiles au chaume dans les campagnes et fut élu, en 1789, aux états généraux, où il se montra l'ennemi de toutes les réformes. Emigré de bonne heure , il lança de l'étranger de vaines protestations contre la constitution civile du clergé et contre son remplacement par un évéque constitutionnel. En 1808, Louis XVIII, qui l'avait appelé auprès de lui et l'avait admis dans son conseil, le nomma son grand aumônier et l'éleva à la pairie en 1814. Ce prélat, en qui le roi avait ■ une entière confiance, exerça, à partir de co moment, une grande influence sur les affaires ecclésiastiques et fut chargé, en 1816, de l'administration générale des cultes; mais peu après le ministère lui enleva ces attributions. A la suite du concordat, signé en 1817 entre le cardinal Consalvi et le duc de Blacas, Talleyrand -Périgord reçut le chapeau de cardinal (1817) et fut élevé au siège archiépiscopal de Paris. Toutefois, comme le concordat fut repoussé par les Chambres, le cardinal ne prit possession de son archevêché que deux ans plus tard, en 1819. Il choisit alors pour coadjuteur M. de Quélen, rédigea un nouveau bréviaire, rétablit les retraites pastorales, réorganisa le chapitre de Saint- Denis, exigea des prêtres de son diocèse la signature du formulaire d'Alexandre VII relativement aux propositions de Jansénius, etc. Ennemi des jansénistes, il protégea de tout
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son pouvoir la Société de Jésus. Il détestait cordialement son neveu le diplomate.
TALLEYRAND (Elie-Charles de), prince db Chalais, duc dk Périgord, fils du général Gabriel-Marie, né à Versailles en 1754, mort à Paris en 1829. Sans avoir fait une seule fois la guerre, il était maréchal de camp en 1791. Il émigra alors, se joignit à l'armée de Condé, avec laquelle il fit la campagne de 1792, revint en France en 1800 et y vécut dans la retraite jusqu'en 1814, A cette époque, il fut appelé par Louis XVIII k siéger à la pairie et fut créé duc de Périgord en 1816. — Son fils, Augustin-Marie-Elie-Charles de Talleyrand, duc de Périgord, né k Paris en 1788, mort dans la même ville en 1862, entra en 1809, comme sous-lieutenant de hussards, dans l'armée de Napoléon, assista à la bataille de Wagiam (1809), devint aide de camp du général Nansouty, fit ensuite les campagnes de Russie (1812) et de France (1814), reçut, en 1815, de Louis XVIII le grade de colonel, puis, en 1816, celui de maréchal de camp, devint gentilhomme de la chambre et entra en 1829, k la mort de son père, k la Chambre des pairs. Depuis la révolution de Juillet jusqu'à sa mort, il a vécu dans la retraite.
TALLEYRAND-PÉRIGORD (CharleS-Maurice de), prince dk Bésévent, célèbre homme d'Etat et diplomate, né à Paris le 13 février 1754, mort dans la même ville le 17 mai IS38. Il était le fils aîné du comte Charles-Daniel. D'après les uns, il naquit pied bot; d'après d'autres, il avait un an lorsque, sa nourrice l'ayant mis par terre d"»ns un champ pour causer avec son amoureux, un porc lui entama fortement une jambe et un pied. Quoi qu'il en soit, le jeune Maurice se trouva boiteux ; sa famille dut renoncer k lui faire suivre la carrière des armes, et ce fut à l'Eglise qu'on le destina, sans se préoccuper en rien, selon les mœurs de l'ancien régime, si l'Eglise était son fait. Elevé au collège d'Hareourt, il en sortit pour entrer au séminaire Saint-Sulpice, puis il suivit les cours de la Sorbonrie et alla enfin terminer ses études théologiques k Reims, auprès de son oncle, archevêque de cette ville. Maurice de Talleyrand avait vingt ans lorsqu'il revint k Paris. Il était dans toute la fougue de ses passions, sans nul désir de les comprimer. Spirituel, aimable, ayant une parfaite éducation d'homme du monde, il mena la vie licencieuse des abbés de cour et se livra à toutes sortes de dissipations. Le dévergondage des mœurs était alors tellement passé dans les habitudes du clergé, que rien ne paraissait plus naturel. A vingt et un ans, il fut nommé abbé de Saint-Denis, dans le diocèse de Reims, et obtint plusieurs bénéfices. Peu après, l'abbé de Périgord (c'est ainsi qu'on appelait alors Talleyrand) se lia avec le duc de Lauzun, puis avec Mirabeau, avec Mmes de Flahaut et de Buffon, s'empressa d'aller rendre visite k Voltaire lorsque l'illustre philosophe se rendit k Paris (1778) et obtint, en 1780, le lucratif emploi d'agent général du clergé de France. Ces fonctions le mirent en relation avec du Calonne et lui permirent d'acquérir des connaissances étendues en matière de finances, d'apprendre le maniement des affaires et de se lancer dans des spéculations, grâce auxquelles il put subvenir sans encombre k ses prodigalités. Tout en menant de front les affaires et les plaisirs, le jeune abbé, dont l'esprit était singulièrement ouvert, ne restait pas étranger au mouvement qui entraînait les intelligences à demander, dans l'Etat, des réformes devenues absolument nécessaires. Dans une lettre qu'il écrivit le 4 avril 1787 à son ami Choiseul-Gouffier, ambassadeur k Constantinople, te futur diplomate prend la défense des projets du comte de Calonne et écrit ces lignes : ■ Des administrations provinciales et plus de privilèges, c'est la source de tons les biens. Il n'y a rien qui ne puisse être fait par les administrations provinciales et il n'y a pas de changement heureux qui puisse être fait -sans elles. Mon ami, le peuple sera enfin compté pour quelque chose. » Le 1er octobre 17SS, Talleyrand obtint de Louis XVI, sur les pressantes sollicitations de son père mourant, l'èvêché d'Autun, auquel était attaché un revenu de 80,000 livres. Dans cette situation nouvelle, il ne changea rien k son genre de vie. Membre de la réunion des notables au mois de novembre de la même année, il s'y fit remarquer comme un des plus chauds promoteurs des idées nouvelles et devint, à cette époque, l'ami de Necker.
Le clergé de sou diocèse nomma Talleyrand député aux états généraux de 1789. Il attira aussitôt sur lui l'attention publique en se rangeant du côté du parti populaire et en se prononçant pour la réunion des deux ordres privilégiés au tiers état, dont les députés se constituaient en assemblée nationale. Se faisant le promoteur de plusieurs réformes, il demanda notamment la suppression des dîmes du clergé et la constitution d'un pouvoir exécutif exercé par des ministres responsables. Devenu membre du comité de constitution, il collabora k la célèbre déclaration des droits, fit décréter l'admission de tous les citoyens aux emplois publics et demanda que les droits de citoyens actifs fussent donnés à tous les habitants du territoire, y compris les juifs. Après la prise de la Bastille, il fit partie de la commission chargée d'examiner les causes du mouvement popu-
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laire qui s'était produit a cette occasion. « Vers !a fin de la même année, dit Rabbe, il s'occupa surtout de différents projets de finance, fut quelquefois en opposition avec Neeker et proposa la création des billets d'Etat. Il insista Sur l'utilité, sur la convenance même de la confiscation et de la vi-nte des biens du clergé (10 octobre); il eut beaucoup de part à cette grande mesure. Après avoir été un des commissaires chargés de surveiller la caisse d'escompte, il devint membre du comité des impositions. Au mois de février 1790, l'Assemblée résolut de s'expliquer sur l'esprit dont elle était animée et de rappeler le but auquel elle se proposait d'atteindre. Talleyrand rédigea cette adresse, et quelques jours après on le nomma président (16 février). » Le décret du 13 du même mois, qui supprimait les ordres religieux, souleva dans lo clergé de vives protestations, auxquelles l'évéque d'Autun ne voulut pas s'associer. Au mois fie juin, il présenta le décret sur l'uniformité des poids et mesures, et ce fut lui qui se chargea de célébrer la messe sur l'autel de la. patrie, au Champ de Mars, lors de la grande fête de la Fédération, le u juillet. Le 28 décembre, il prêta serment a la constitution civile du clergé et se démit de son évêché d'Autun. A diverses reprises, il manifesta, à cette époque, pour la grande œuvre de la révolution un enthousiasme dont on ne saurait suspecter la sincérité, quelle que soit la duplicité dont il ait plus tard fait preuve. » Tout a disparu devant l'honorable qualité de citoyen, s écriait-il un jour en parlant de la constitution de7?9l; une féodalité vénatrice, si puissante ûnoore dans ses derniers débris, couvrait la France entière ; elle a disparu sans retour. Vous étiez soumis dans les provinces au régime d'une administration inquiétante, vous en êtes affranchis. Des ordres arbitraires attentaient à la liberté des citoyens, ils sont anéantis. Les droits des hommes étaient méconnus, insultés depuis des siècles; ils ont été rétablis dans cette déclaration qui sera le cri éternel de guerre contre les oppresseurs et la loi des législateurs eux-mêmes. » Au mois de janvier 1791, il fut élu membre du directoire du département de la Seine. S'étant sécularisé par le fait, il ne voulut point accepter le siège épiscopal de Paris, que le refus de serinent de M. de Joigne avait rendu vacant ; mais il n'hésita point, malgré les défenses du pape, à sacrer les évoques de l'Aisne et du Finistère, élus constitutionnellement (24 février 1791). Un bref d'excommunication ayant été lancé contre les membres du nouveau clergé, Talleyrand écrivit à son ami, le duc de l.auzun : « Vous savez la nouvelle, l'excommunication ; venez me consoler et souper avec moi. Tout le monde va me refuser le feu et l'eau; aussi nous n'aurons ce soir que des viandes glacées et nous ne boirons que du vin frappé. » Peu après, il approuva la transformation de l'église Sainte-Cieneviève en Panthéon, destine à servir de sépulture aux grands hommes. Jadis très-lié avec Mirabeau, Talleyrand s'était brouillé avec lui ; mais lorsqu'il apprit qu'il était dangereusement malade, il alla le visiter. Un rapprochement s'opéra entre eux, et le célèbre orateur le désigna pour être un de ses exécuteurs testamentaires. Ce fut lui qui lut à l'Assemblée nationale (4 avril 1791) le dernier discours préparé par Mirabeau sur les droits de succession et que la mort l'avait empêché de prononcer. Le 19 du même mois, au nom du département de la Seine, il adressa à Louis XVI une sorte d'admonestation, dans laquelle il l'exhorta à s'entourer des plus fermes appuis de la liberté. Le 10 septembre suivant, il lut à l'Assemblée nationale un rapport des plus remarquables sur l'instruction publique, dans lequel il passa en revue toutes les branches de l'enseignement. Enfin, le 5 décembre, il s'associa à une déclaration en faveur de la liberté de conscience et protesta contre les mesures de rigueur adoptées contre le clergé qui avait refusé de prêter serment.
Lorsque l'Assemblée constituante eut dê-
Eosé ses pouvoirs pour faire place à l'Assemlée législative, Talleyrand fut chargé par le gouvernement de se rendre à Londres dans le but d'obtenir la neutralité de l'Angleterre et d'essayer même d'amener le cabinet de Saint-James à faire une alliance avec la France, au moment où la plupart des puissances prenaient contre elle une attitude menaçante. Cette mission secrète, par laquelle l'ancien évêque d'Autun débutait dans la carrière diplomatique, offrait des difficultés presque insurmontables. En février 1791, il arriva à Londres pendant que Lauzun, devenu duc de Biron, se rendait en Prusse avec une mission semblable. La légèreté de ses mœurs, tes relations qu'il noua avec les chefs du parti ■wbig indisposèrent contre lui George III et surtout le premier ministre, lJitt. Les conférences qu'il eut à diverses reprises avec ce dernier furent sans résultat. Il revint donc k Paris, où le mouvement révolutionnaire s'accentuait de jour eu jour. Talleyrand, qui s'était lié avec le duc d'Orléans, devint un habitué des fêtes de nuit que ce prince donnait au Ra.ney, k Monceaux, au Palais-Royal." Il fut mêlé, dit Cupefîgue, a ces petites orgies, k l'agiotage des assignats comme aux intrigues politiques ; il n'eut pas assez soin de sa dignité; il s'habitua à voir l'excuse de tout dans le besoin et le succès. ■ Après la journée du 20 août, la tournure que prenaient les
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événements lui fit accepter avec empressement l'occasion qui s'offrait à lui de retourner en Angleterre. Dumouriez, devenu ministre, résolut de recommencer des négociations avec le gouvernement anglais. La qualité d'ancien membre de la Constituante interdisait a Talleyrand d'être investi par le pouvoir de fonctions officielles. Dumouriez nomma le jeune marquis de Chauvelin ambassadeur à Londres, mais il chargea Talleyrand de l'accompagner et de diriger en réalité les négociations (avril 1792). Le diplomate eut a lutter, comme pendant sa première mission, contre un mauvais vouloir et des préventions qui ne se dissimulaient point; néanmoins, il parvint k obtenir une déclaration de neutralité. La journée du 10 août, qui survint sur ces entrefaites, modifia complètement les dispositions du cabinet de Saint- James. Talleyrand revint à Paris, fut accusé d'avoir travaillé secrètement pour le duc d'Orléans, mais se justifia facilement de cette accusation. Danton, avec qui il était lié, l'envoya de nouveau en Angleterre le 10 septembre 1792, afin qu'il pût saisir toutes les occasions d'amener un rapprochement entre les deux gouvernements. Pendant que Talleyrand constatait qu'il n'y avait rien à espérer pour la neutralité, il était en France décrété d'accusation (5 décembre), à la suite de la découverte d'une lettre écrite par lui à de Laporte et dans laquelle il déclarait qu'il était prêt à servir LouÎ3 XVI. Vainement il protesta de son dévouement à la chose publique dans une lettre adressée au président de la Convention, il fut porté sur la liste des émigrés. Sa situation à Londres devint dès lors fort difficile. Suspect aux révolutionnaires, il s'y vit l'objet des plus violentes accusations de la part des royalistes qui avaient émigré en Angleterre. Après la mort de Louis XVI, le cabinet britannique expulsa du territoire les réfugiés français qui lui parurent suspects. Pour ne pas être enveloppé dans cette mesure, Talleyrand déclara qu'il n'était investi d'aucune fonction, qu'il n'était qu'un simple citoyen, et parvint à obtenir 1 autorisation de rester. Mais, las d'être criblé sans cesse de sarcasmes et d'épigrammes par la noblesse émigrée, il partit en février 1794 pour les Elats-Unis, avec le duc de La Rochefoucauld-Lianeourt. Lorsqu'il apprit les événements du 9 thermidor, il résolut de revenir en France, se rendit k Hambourg, puis à Amsterdam et, à la suite d'activés démarches, il obtint de la Convention, sur la proposition de Chénier, un décret qui lui permit de revenir eu France (4 septembre 1795). Après avoir rempli auprès du gouvernement prussien une mission secrète, ayant pour objet de pousser le cabinet de Berlin à se prononcer pour la neutralité, il revint h Paris en mars 1796.
Barras était alors à la tête du Directoire. Talleyrand s'empressa de se faire admettre dans sa petite cour, renoua des relations avec Mme de Staël, qui l'introduisit au cercle constitutionnel, et fréquenta les salons, où il gagnait les suffrages des femmes par son esprit et l'élégance de ses manières. t Du moment qu'il a remis les pieds à Paris, dit Sainte- Beuve, ce n'est pas pour y rester observateur passif et insignifiant. Partout où il est, il renoue ses fils, il trame, il intrigue; il faut qu'il soit du pouvoir et il en sera. A ne voir que les dehors, son entrée est la plus digne et la mieux séante. Talleyrand ne crut pouvoir mieux remplir son apparence de loisir, dans les mois qui précédèrent le 1S fructidor, et payer plus gracieusement sa bienvenue que par son assiduité k l'Institut national, dont ou l'avait nommé membre dès l'origine, et en y marquant sa présence par deux mémoires, l'un tout plein de considérations intéressantes sur les relations commerciales des Etats-Unis avec l'Angleterre , l'autre tout plein de vues, de prévisions et même de pronostics sur les avantages k retirer d'un nouveau régime de colonisation et sur l'esprit qu'il y faudrait apporter. » Ces mémoires tirent du bruit et contribuèrent à le mettre en évidence. Grâce à l'influence de Chénier et de Mme de Staël et surtout au goût trèsvif qu'avait pour lui Barras, il fut appelé, malgré la résistance de l'austère Carnot, à remplacer Charles Delacroix comme ministre des relations extérieures (15 juillet 1797).
Frappé, dès cette époque, des talents du jeune général en chef de l'armée d'Italie, Bonaparte, et ne doutant point, dans sa perspicacité habituelle, qu'il ne fût appelé a jouer un grand rôle, Talleyrand lui ht part de sa nomination (24 juillet). « Je m'empresserai, lui écrivit-il, de vous faire parvenir toutes les vues que le Directoire me chargera de transmettre, et la Renommée, qui est votre organe ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la manière dont vous les aurez remplies. ".C'était déjà parler en courtisan. Il ne prit point une part ostensible au coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 1S97), mais, dans une circulaire aux agents diplomatiques, il s'attacha à le justifier.* Vous direz, leur écrivait-il, que le Directoire, par son courage, l'étendue de ses vues et le secret impénétrable qui en a préparé le succès, a montré au plus hautdegré qu'il possédait l'art de gouverner dans les moments les plus difficiles. > Lorsque Bonaparte eut signé le traité de C'ampo-Formio (17 octobre 1797), qui n'était point conforme aux vues du Directoire, mais qui imposait k l'Autriche la reconnais-
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sance officielle de la République, Talleyrand lui écrivit (26 octobre 1797), et voici en quels termes adulateurs :« Voilà donc la paix laite, et une paix à la Bonaparte. Recevez-eo mon compliment de cœur, mon général; les expressions manquent pour vous dire tout ce qu'on voudrait en ce moment. Le Directoire est content, le public enchanté. Tout est au mieux. On aura peut-être quelques criailleries d'Italiens; mais c'est égal. Adieu, général pacificateur I adieu ; amitié, admiration, respect, reconnaissance, on ne sait où s'arfleter dans cette énumération. • Lorsque Bonaparte arriva à Paris le 5 décembre 1795, ce fut Talleyrand qui le présenta au Directoire et aux ministres et le harangua. Ce fut également lui qui, le mois suivant, fut chargé par le Directoire de décider le général à assister à la fête anniversaire du 21 janvier. Il se lia alors avec Bonaparte, qui lui Confia, dès le début, ses vues sur une expédition eu Egypte. Il fut même décidé entre eux que, pendant que le général s'embarquerait pour ce pays, le ministre se rendrait en qualité d'ambassadeur k Constantinople pour appuyer l'expédition par la diplomatie ; mais Talleyrand renonça bientôt à ce projet en ce qui le concernait, il tenait k ses fonctions de ministre, qui lui fournissaient des moyens peu honorables de s'enrichir.» Il est très-certain, dit Sainte-Beuve, pour ne s'en tenir qu'a ce qui a éclaté, que Talleyrand, ministre des relations extérieures sous le Directoire, profita de la saisie des navires américains, à la suite du traité de commerce des Etat-Unis avec l'Angleterre, pour attirer k Paris les commissaires de Cette république munis de pleins pouvoirs et tâcher de les rançonner (octobre 1797). U leur fit offrir par des entremetteurs à sa dévotion, et dont les noms sont connus, de se charger d'une réconciliation à l'amiable avec le Directoire, mais seulement à prix d'aryent, de beaucoup d'argent (1,200,000 francs). Ces honnêtes gens résistèrent et ébruitèrent la proposition. C'est aussi en cette occasion qu on voit apparaître et figurer pour la première fois, dans la vie de Talleyrand, son aide de camp habituel et le plus digne de lui, Montrond, un homme d'audace et d'esprit, un intrigant de haut vol. Ils étaient chacun un type dans son genre, et les deux se complétaient. Il ne saurait y avoir désormais de Talleyrand sans Montrond et de Montrond sans Talleyrand. Une telle affaire avérée en représente et en suppose dos milliers d'autres. Or, rien de plus avéré, de plus authentiquement acquis à l'histoire que cette tentative d'extorsion et, pour parler net, que cette tentative de chantage auprès des envoyés américains. « Les mêmes tentatives do corruption se reproduisirent vers le même temps, mais avec moins d'éclat, auprès du gouvernement de la ville libre de Hambourg. Talleyrand se fit également une large part de profits illicites dans le subside de 60 millions que l'Espagne payait à la France pendant la durée de la guerre, en vertu du traité du 22 juillet 1795. Le scandale que produisit la découverte de quelques-uns de ces honteux tripotages émut vivement l'opinion publique. Talleyrand, vivement attaqué par les républicains et par la Société du Manège, dut offrir sa démission, qui fut acceptée (20 juillet 1799), et il fut remplacé, comme ministre des affaires étrangères, par Reinbard, natif du Wurtemberg.
Tombé du pouvoir, Talleyrand aspirait ardemment à y remonter. Des qu'il apprit le retour de Bonaparte d'Egypte, il s'empressa d'aller visiter le général, rue Chantereine, et ces deux hommes s'entendirent facilement pour préparer le coup d'Etat du 18 brumaire qui devait faire peser sur la France, pendant quinze ans, le plus écrasant des despotismes. En dehors de l'action purement militaire, nui plus que Talleyrand ne contribua au succès de l'entreprise de l'ambitieux Bonaparte. Par son action et des démarches auprès des principaux personnages en jeu, auprès de Sieyès et de Barras, par son habile entremise k Puris dans la journée du 18, par ses avis et sa présence à Saint-Cloud le 19, au moment décisif, par son sang- froid qu'il ne perdit pas un instant, il rendit des services éclatants k Bonaparte qui, devenu premier consul, le nonnna ministre des affaires étrangères (22 novembre 1799).
Dans ces fonctions, Talleyrand s'attacha k donner aux relations diplomatiques de la France avec les puissances étrangères un ton de mesure, des allures et des formes rappelant le langage de la courqui avait disparu, s Dépourvu d'idées bien arrêtées, généralement ennemi du travail, dit M. Fouillée, il n'avait aucune des qualités d'un ministre dirigeant; mais la souplesse et la pénétration de son esprit, son rare talent pour les négociations en faisaient un instrument précieux sous la main d'un homme aussi résolu que !e premier consul. » Après la victoire de Marengo, Bonaparte désirait la paix. Talleyrand négocia partout avec bonheur. Par d'adroites prévenances, il obtint un traité d'alliance avec la Russie, puis il prit part successivement aux traites de Lunéville (9 février 1801), d'Amiens (25 mars), de Badajoz (ïô septembre) et k la conclusion du concordat avec Pie VU, A cette occasion, il obtint du pape un bref de sécularisation (29 juin 1S02) et peu après il contracta un manage civil avec Mmo Grand, qui v.vait avec lui depuis plusieurs années et doi ' nous parlerons plus loin. Bien que d'un
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caractère naturellement doux et n'ayant nul goût pour la violence, Talleyrand s'associa néanmoins k quelques-uns des actes les plus odieux de Bonaparte. Il approuva ce dernier lorsqu'il fit déporter sans jugement un certain nombre d'hommes hostiles k son pouvoir et opina dans un conseil secret, tenu par le premier consul, pour l'enlèvement et l'arrestation du duc d'Enghien. Il rédigea k ce dernier sujet un rapport motivé, qu'il essaya de faire disparaître au début de la Restauration, et qui échappa k la destruction faite par luimême de ses papiers compromettants et fut recueilli par le baron deMéneval. Sous l'Empire, Napoléon, ayant appris que Talleyrand avait déclaré qu'il était resté complètement étranger à la mort du duc d'Enghien, l'apostropha violemment en plein conseil (1809). » S'adressant, dit M. Thiers, à Talleyrand qui était immobile, debout, adossé à une cheminée, il lui dit en gesticulant de la manière la plus vive : « Et vous avez prétendu, monsieur, > que vous avez été étranger à la mort du » duc d'Enghien?... Mais vous oubliez donc » que vous me l'avez conseillée par écrit?»
Talleyrand applaudit en courtisan k l'établissement de l'Empire (1804). Il suggéra, dit-on, k Napoléon l'idée de rétablir les grandes charges de la couronne et reçut pour son compte la dignité de grand chambellan, tout en conservant la direction des affaires étrangères. Lors de la coalition de 1805, il parvint k faire rester la Prusse dans l'état de neutralité et à maintenir le Wurtemberg et la Bavière dans l'alliance française. Dans sa Notice sur Talleyrand, M. Mignet nous apprend qu'après fa victoire d'Ulm ce diplomate adressa de Strasbourg k Napoléon, un mémoire pour lui proposer un plan de remaniement européen, tout un nouveau système de rapports qui eût désintéressé 1 Autriche et préparé un avenir de paix. Ce projet d'arrangement, il ie renouvela le jour où il reçut k Vienne la nouvelle de la victoire d'Austerlitz. Napoléon rejeta ce plan, qu'il dut se repentir amèrement plus tard de n'avoir point adopté, car, eu se bornant à humilier et k amoindrir l'Autriche, il ne sut qu'en faire une ennemie toujours prête à se jeter dans de nouvelles coalitions contre lui. Talleyrand prit une grande part k la création de la Confédération du Rhin (l2 juin 1806), qui mettait une partie de l'Allemagne sous le protectorat de Napoléon, Il essaya, do rompre l'alliance qui existait entre l'Autriche et la Russie en offrant k la première de ces puissances de se rendre maîtresse da la Valachie et de la Moldavie, mais il ne réussit point et ne fut pas plus heureux dans les négociations de paix qu'il entama avec lo gouvernement britannique. Lie 5 juin 1806, Napoléon lui donna la principauté de Bénévent, détachée des Etats de l'Eglise. L'année suivante, après le traité de Tilsitt, auquel il avait coopéré, il dut remettre k Champagne le portefeuille des affaires étrangères (9 août 1807). Sa diplomatie tempérée ne convenait plus au tempérament de Napoléon, qui, ivre d'orgueil, rêvait alors la monarchie universelle ; mais, en échange da son ministère, il reçut la dignité de vicegrand électeur de l'empire, et fut employé par son maître dans diverses négociations. Lorsque Napoléon eut l'idée folle de s'emparer de l'Espagne, il trouva un approbateur dans Talleyrand, qu'il chargea de négocier avec le ministre IzquienJo et de préparer l'abdication du roi Charles IV, qui eut lieu à Bayonne (mai 1808). Cette même année, il fut nommé arohicbancelier d'Etat, loua à Napoléon 175,000 francs son château de Valençay, destiné k servir de demeure aux princes d'Espagne, retenus prisonniers, et il acheta, dit-on, avec le seul produit de ses Créances sur ce pays, le bel hôtel del'Infantado, situé rue Saint-Florentin, à Paris. Au mois de septembre suivant, il assista k l'entrevue qui eut lieu k Erfurt entre Napoléon et l'empereur Alexandre. Peu après, il fut chargé de faire à ce dernier des ouvertures sur un projet de mariage entre la sœuiduczar et Bonaparte, qui songeait dès celte époque k divorcer avec Joséphine. Cette proposition n'eut pas de suite; mais le diplomate prolila de sa situation auprès du czar pour lui demander et obtenir la main de la duchesse do Courlande pour son neveu, le comte de Périgord.
Bien qu'il eût été l'instrument da toutes les négociations qui avaient abouli k la guerre d'Espagne et qu'il eût conseillé au despote couronné de recommencer la politique de Louis XIV, Talleyrand blâma l'entreprise dès qu'il vit qu'elle prenait une mauvaise tournure. Napoléon 1 apprit et lui manifesta sa colère duns une scène violente, à la suite de laquelle il lui enleva sa charge do grand chambellan (20 juin 1809). A force do souplesse, le prince de Bénévent parvint k éviter une disgrâce complète. Comme archichancelier d'État, il assista au conseil dan î lequel Napoléon manifesta sa volonté de divorcer (21 janvier 1810) et émit l'opinion da chercher une impératrice dans la maison d'Autriche. Cette même année, le chef de l'Etat lui acheta pour 2,100,000 francs son hôtel de Monaco. Malgré les sommes énormes qu'il avait acquises, de fausses spéculations et son existence fastueuse avaient fait de larges brèches k sa fortune. Ayant perdu l'espoir, tant que régnerait Napoléon, de revenir aux affaires et de recouvrer un»
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créance de plusieurs millions que le gouvernement anglais avait mise sous le séquestre, il désira ardemment Ja chute de l'homme qu'il avait tant adulé, entra en relations intimes avec Fouclié, qui avait le même désir, et attendit l'heure de la catastrophe, qui ne se fit pas attendre.
En 1813, après le désastre de Russie et la bataille de Leipzig, Savary, duc de Rovigo, engagea Napoléon à appeler auprès de lui Talleyrand, dont la souplesse d'esprit ne lui serait point inutile dans les graves circonstances où il se trouvait. Appelé à Snint- Cloud, le prince de Bénévent déclara qu'il était prêt à redevenir ministre des affaires étrangères ; mais il demanda que Napoléon fit la paix, quelles que fussent les conditions qu'on exigeât de lui. Il demanda, en outre, à conserver, avec le portefeuille des affaires étrangères, le titre de vice-grand électeur. Cette entrevue n'aboutit point, etTalleyrand continua à suivre d'un œil attentif la marche des événements, vivant au miiieu d'un cercle d'intime?, l'abbé de Pradt, le baron Louis, le duc de Dalberg, Montrond, les généraux Beurnonville et Dessolles, tous hostiles à l'Empire. 11 n'en accepta pas moins, lors du second départ de Napoléon pour l'armée (janvier 1814), une place dans le conseil de régence ; niais, d'une part, il s'attacha à préparer le Sénat à accepter la chute de l'Empire; de l'autre, il chargea, avec le duc de Dalberg, le baron de Vitrolle de se rendre auprès des plénipotentiaires des souverains alliés et de préparer les voies h une restauration des Bourbons. Lorsque les alliés entrèrent à Paiis, il reçut dans son hôtel de la rue Saint-Florentin 1 empereur Alexandre et s'attacha à le circonvenir, en même temps qu'il agissait auprès de MM. de Nesselrode et de Metternich. Les primes alliés ne songeaient guère qu'à affaiblir la France et étaient fort indifférents, excepté le roi d'Angleterre, à l'endroit du gouvernement qu'il plairait au pays de se donner. Le czar personnellement penchait pour la régence de Marie-Louise au nom de Napoléon II. Talleyrand obtint de lui la déclaration « qu'il ne traiterait plus avec l'empereur Napoléon et sa famille. » A la suite de cette déclaration rendue publique, le Sénat prononça la déchéance de l'Empire (1er avril 1814), et M. de Talleyrand , qui dicta l'acte de déchéance, devint président du gouvernement provisoire. En entraînant la plus grande partie du Sénat et l'empereur Alexandre à accepter les Bourbons, il avait la conviction que Louis XVIII ne pourrait oublier un pareil service et qu'il occuperait dans le nouveau gouvernement la plus haute situation.
Le 12 aviil, le comte d'Artois, lieutenant général du royaume, fit son entrée à Paris. « Le bonheur que nous éprouvons sera à son comble, lui dit Talleyrand, si Monseigneur reçoit, avec la bonté divine qui distingue son auguste maison, l'hommage de notre tendresse religieuse. » Charmé de ce langage bassement adulateur, le comte d'Artois laissa Talleyrand diriger les négociations avec les alliés et débattre les conditions de l'armistice du 23 avril. Le 12 mai, il fut nommé par Louis XVIII ministre des affaires étrangères. Au début des négociations qui s'ouvrirent pour le traité de paris, Talleyrand déclara qu'il renonçait au titre de prince de Bénévent, par déférence pour le saint-siége possesseur de ce fief, et il signa ses actes publics du nom de Charles-Maurice Talleyrand. Grâce il la bienveillance de l'empereur Alexandre, il obtint pour la France, dans le traité du 31 mai, des conditions de paix relativement assez douces. Il se rendit ensuite, en qualité de ministre plénipotentiaire, au congrès de Vienne (22 septembre 1814), où, bien qu'il y eut peu d'influence, il obtint que la Saxe ne fût point absorbée parla Prusse et fit restaurer les Bourbons sur le trône de Naples. Le roi Ferdinand lui donna alors le titre de duc de Dino, qu'il transmit à son neveu. Le 3 janvier 1815, il signa, avec les représentants de l'Angleterre et de l'Autriche , un traité secret ayant pour objet de s'opposer aux prétentions de la Russie, et il indisposa vivement contre lui l'empereur Alexandre. Lorsque Napoléon revint de l'Ile d'Elbe, Talleyrand proposa aux puissances de le mettre au ban de l'empire. Il résista aux tentatives qui furent faites par Bonaparte pour le rattacher à sa cause, car il avait la parfaite conviction que l'empire restauré n'aurait qu'une éphémère durée. S'étant rendu auprès de Louis XVIII à Garni, il combattit l'influence de M. de Blacas et, après Waterloo, il engagea ce prince à signer la proclamation de Cambrai et k apporter quelques modifications libérales dans la charte de 1814. Le 9 juillet, il prit le portefeuille des affaires étrangères dans le cabinet dont faisait partie le duc d'Otrante. Il essaya, sans succès, de combattre les exigences draconiennes des alliés. « La situation lui paraissait si grave , dit Capeligue, qu'il se montrait indifférent à tous. les détails, à tous les épisodes violents de l'occupation de Paris, sans penser à autre chose qu'à un traité de paix définitif, se contentant de dire : « Laissez les alliés se désho- > norer. » On lui a reproché de ne pas avoir protesté contre le pillage des musées et des dépôts publics. Quand des plaintes venaient à lui, le prince se bornait à dire: «Ce n'est t pas une affaire. ■ Le 28 septembre 1815, il dut remettre au duc de Richelieu le porte-
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feuille des affaires étrangères. Il reçut en compensation les fonctions de grand chambellan avec un traitement de 100,000 francs.
Vainement Talleyrand pensait revenir bientôt aux affaires. Il comprit vite que sa disgrâce était réelle. Bien qu'il eût grand soin de ne pas se compromettre , quelques mots piquants, dans lesquels il exhalait son dépit, lurent répétés à Louis XVIII, qui, dans un moment d'irritation, lui interdit l'entrée de la cour, mais revint bientôt sur cette détermination d'après le conseil du duc de Richelieu. Toutefois, Talleyrand ne désespérait pas de revenir au pouvoir et suivait d'un œil attentif les fluctuations de la politique afin d'essayer d'en profiter, se préparant k toutes les combinaisons, offrant k la droite de gouverner avec un coup d'Etat, proposant à. la gauche une solution libérale avec le baron Louis, Dalberg, etc. Il en fut pour ses intrigues et dut confiner son action politique effective à la Chambre des pairs, dont il faisait partie depuis 1814, et ou il prononça, à diverses reprises, des discours, notamment sur la presse et contre l'expédition d'Espagne. Lorsqu'il vit la direction que prenait la politique de Charles X, il entrevit Sans peine la chute de ce prince, entretint des relations avec le Palais-Royal, particulièrement avec la princesse Adélaïde, sœur du duc d'Orléans, et laissa soupçonner qu'il entrevoyait comme prochaine en France une révolution analogue à celle de 1688 en Angleterre.
Lorsque éclata la révolution de Juillet 1830, le duc d'Orient, s, devenu lieutenant général, consulta Talleyrand pour savoir s'il devait accepter le litre de roi, s'il serait reconnu comme tel par les puissances. Le diplomate s'adressa aussitôt à ■Wellington, qui dirigeait le cabinet britannique, obtint une réponse satisfaisante et, convaincu que la Russie ne s'opposerait pus à la marche des événements, il engagea Louis-Philippe éprendre la couronne. Le mois suivant, il partit pour Londres en qualité d'ambassadeur. 11 y reçut l'accueil le plus empressé du cabinet de Saint-James et jeta les bases de l'alliance anglo-française, si connue sous le nom d'entettte Cùrdiule et qui procuva à la France une longue série d'années de paix. Pour consolider cette alliance, il engagea Louis-Philippe à refuser le trône de Belgique pour le duc de Nemours. Au mois de novembre 1834, il demanda au roi d'être déchargé de ses fonctions et revint à Paris, A partir de ce moment, il cessa de prendre part aux affaires publiques. Jusqu'à la lin de sa vie, il conserva l'intégrité de ses facultés intellectuelles, sa (inesse d'espritetl'exquise affabilité de ses manières. Le 3 mars 1838, il prononça devant l'Académie des sciences morales l'éloge de l'ancien ministre des affaires étrangères Reinhard ; il y traça un portrait des qualités du diplomate, dans lequel il se prit lui-même pour modèle. Dans les derniers temps de sa vie, Uoyer-Collard et le jeune abbé Dupanloup lui conseillèrent de se rapprocher de l'Eglise. A la suite d'une crise qui faillit l'emporter, il consentit à écrire, an mois de mars 1838, une pièce destinée au pape et qu'il désigna sous le nom de rétractation. Dans cette pièce, il disait notamment : « Je suis arrivé, au terme d'un grand âge et après une longue expérience, k blâmer les excès du siècle auquel j'ai appartenu, à condamner franchement les graves erreuis qui, dans cette longue suite d'années, ont troublé et affligé l'Eglise catholique, apostolique et romaine et auxquelles j'ai eu le malheur de participer.» Toutefois, ce ne fut que le matin même Se sa mort, le 17 mai 1838, qu'il se décida à signer ce dernier acte de diplomatie cauteleuse. Quelques heures avant sa moi-t, Louis-Philippe étant allé le voir, le moribond, qui souffrait cruellement d'un anthrax au dos, se Souleva péniblement et lui (lit : « Sire, c'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison.» Il devait être couctisan jusqu'au bout.
Nous avons dit que Talleyrand avait épousé Mme Gland. Cette Mme Grand était la fille d'un nommé Worley, capitaine du port de Pondiehéry ; elle n'avait que seize ans lorsque son père la maria à un Suisse, M. Grand, qui résida successivement à Ghandenraiçor et à Calcutta. Ce fut dans cette dernière ville qu'elle fut courtisée par Philip Francis, qui cherchait dans les intrigues amoureuses une distraction à ses querelles avec Hastings, le gouverneur de l'Inde, et qui a passé pour auteur des célèbres Lettres de Jumus. Il affirma qu'il n'avait éprouvé pour la belle Indienne qu'un sentiment purement platonique, jusqu'au jour où il fut surpris chez elle et tomba dans un guet-apens imaginé par le mari, qui lui intenta un procès en conversation criminelle et le fit condamner à E0,000 roupies de dommages-intérêts. C'était payer un peu cher une innocente admiration. Aussi, Francis voulut en avoir pour son argent, et il vécut une année avec Mme Grand, jusqu'au jour où elle se laissa enlever par un autre amant qui l'emmena en Europe. Ses aventures ne furent pas moins nombreuses que celles de la fiancée du roi de Gurbe, jusqu'au jour où le hasard la mit en présence du prince de Talleyrand. Voici comment la chose se fit. C'était sous le Directoire, peu de jours après la nomii ation de Talleyrand au ministère des relations extérieures. Mme Grand arrivait de Londres presque sans ressource et chargée par d«s émigrés de négociations peu importantes;
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elle était descendue dan3 un très- modeste logement garni, dans cette partie de la rue Snint-Nicaise où plus tard eut lieu l'explosion de la machine infernale. L'arrivée de Mme Grand suffit pour alarmer l'ombrageuse police, et elle était suivie partout, lorsque, ayant été faire une visite à la marquise de Sainte-Croix, sœur de l'avocat frènéral Talon, et par conséquent tante de Mme de Cayla, Mme de Sainte-Croix lui conseilla d'aller surle-champ trouver M. de Talleyrand et de dire au citoyen ministre tout ce qu'elle pouvait savoir sur l'Angleterre. Mme Grand monte dans un fiacre et se fait conduire tremblante rue du Bac, à l'ancien hôtel Galifet, où était alors le ministère des relations extérieures. Il était dix heures du soir quand elle y arriva, et ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés que le suisse Joris consentit à la laisser pénétrer jusqu'aux appartements du ministre. Elle y parvint pourtant et se fit annoncer comme une dame émigrée ayant les plus importantes révélations à faire au ministre. Mmc Grand est reçue dans un salon particulier; elle ne cache point les poursuites dont elle est l'objet et demande un asile. Le ministre craint d'abord de se compromettre et refuse. Cependant la vue d'une femme.en larmes, l'aspect de la plus belle chevelure blonde qui ait peut-être jamais existé, tout cela amollit le cœur du ministre ;
Car, pour être mintsire, on n'en est pas moins homme.
On donne donc des ordres pour faire préparer dans le haut de l'hôtel une simple chambre pour la belle réfugiée, et le citoyen ministre, après l'avoir fait conduire d'ans son appartement, rentre dans le salon le sourire aux lèvres. Cette gaieté n'échappa point aux regards de M. de Sa.nte-Foix et du duc de Laval. Le ministre ne leur cacha point quel genre d'hospitalité il venait d'accorder; on prétend même que la conversation des trois amis aurait rappelé celle des vieillards de l'Ecriture sainte, silabelle émigrée eût mieux ressemblé à Suzanne. Le lendemain, la politesse exigeait que le maître du lieu s'informât comment sa pensionnaire avait passé la nuit; elle parut plus belle encore à son réveil et fut tout naturellement invitée à déjeuner, puis à dïnerj puis enfin Mme Grand ne sortit plus de l'hôtel. Mmo Grand avait ce genre de Deauté qui est le plus rare et le plus admiré en France. Elle était d'une taille élancée, avec cette Umgueur dans ladémurche particulière aux créoles, de beaux yeux noirs bien ouverts et caressants, des traits délicats, des cheveux blonds dont les nombreuses boucles encadraient merveilleusement un front d'une blancheur de lis, pur et calme comme celui d'un enfant. Elle avait d'ailleurs conservé une grâce enfantine dans sa physionomie et dans toute sa personne ; c'était ce qui la distinguait des femmes de Paris qui pouvaient rivaliser avec elle pour la beauté, ressemblant plutôt sous ce rapport à M"1» Kécamier qu'à M">e Tallien ou à Mme de Beauharnais. Mmc Grand vécut publiquement avec le ministre des affaires étrangères : les mœurs du temps autorisaient Ces liaisons. Quand Napoléon se fut emparé du pouvoir, il fut atteint d'un accès de matrimoniomanie qui s'étendit à tout ce qui l'entourait, et il signifia à Talleyrand qu il eût à se marier s'il voulait conserver ses bonnes grâces. L'ancien évèque d'Autun, ayant reçu de la cour de Rome un bref qui le déliait de tous ses vœux, contracta en grand secret une union civile avec la belle réfugiée qui était venue chercher asile chez lui. Mais une autre difficulté restait : M. Grand vivait encore, il était même alors à Paris et faisait semblant de vouloir réclamer sa femme. Afin de le faire consentir a renoncer à elle pour toujours par un divorce, il fallut non-seulement lui payer une grosse somme, mais encore lui donner une place. Par un acte de haute diplomatie et d'économie nationale , Talleyrand obtint cette place de la république batave, qui n'avait rien à refuser au gouvernement de la république française. L'ancien mari de Mme Grand fut nommé conseiller de régence au Cap de Bonne-Espérance, et Talleyrand en fut débarrassé pour toujours. Tous les contemporains de Mme Grand sont unanimes en un point, c'tst que sa bêtise égalait sa beauté; on en cite des traits nombreux. Ainsi, Moore, l'ami de lord Byron, lui ayant demandé de quelle partie du monde elle était, elle répondit : ■ Je suis d'Inde, > L'histoire la plus connue est celle qui lui arriva lorsqu'elle prit Denon pour Robinson Crusoë. Talleyrand lui avait dit de parcourir les œuvres du célèbre voyageur afin de pouvoir lui parler de ses aventures. Grand fut l'étonnement de tous les convives lorsqu'on l'entendit demander au savant des nouvelles de son chapeau pointu et de son serviteur Vendredi, Elle avait lu Robinson Crusoë, croyant lire les voyages de Denon. D'ailleurs il n'y avait pas beaucoup de quoi s'étonner, et souvent on en entendait de fortes à la table de Talleyrand comme dans les saloos des Tuileries. Un jour, la maréchale Lefèvre, assistant à un magnifique dîner chez le diplomate, lui dit : ■ Mon Dieu! vous nous nvez donné un fier fricot, cela a dû vous coûter gros. — Ah 1 madame, vous êtes bien bonne ; ça n'est pas le Héron I » répondit le prince. Talleyrand ne se faisait pas illusion sur la sottise de sa femme, mais il faisait contre fortune bon cœur; il disait bien haut qu'il
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l'avait Choisie la plus béte possible, attendu qu'une femme d'esprit peut compromettre son mari, tendis qu'une bête ne compromet jamais qu'elle-même. Mme de Tnlleyrand ne parut qu'une fois à la cour impériale, et il a été dit que'ce fut par suite d'une convention entre Son mari et Napoléon, qui lui avait reconnu le droit d'y venir, à condition qu'elle n'y viendrait plus après avoir constaté son droit. Napoléon a prétendu qu'il avait cessé de l'inviter parce qu'il avait découvert qu'elle avait reçu 400,000 francs de marchands génois qui espéraient obtenir certains avantages commerciaux par le moyen de son mari ; mais la chronique secrète donne une autre cause a cette défaveur. On raconte que lo premier consul ayant témoigné à la nouvelle mariée l'espoir que la bonne conduite de la citoyenne Talleyrand ferait oublier les légèretés de Mffle Grand, elle lui répondit naïvement, ou peut-être même malicieusement, caria femme la plus bête a toujours de l'esprit pour se défendre, qu'elle ne pourrait mieux faire que de suivre à cet égard l'exemple de la citoyenne Bonaparte. L'Empire avait forcé Talleyrand à se marier avec Mme Grand, la Restauration l'obligea à s'en séparer. Malgré le bref du pape, qui était fort explicite, l'ancien évèque d'Autun passait aux yeux de tous pour un prêtre marié, et scandalisait ces consciences si délicates. Talleyrand fut forcé de quitter sa femme, Chateaubriand de reprendre la sienne, et l'on fit à ce propos les quatre vers suivants :
Au diable soient les mœurs! disait Chateaubriand, Il faut auprès de moi que ma femme revienne. — Je rends grâces aux moaurs. répliquait Talleyrand, Je puis enfin répudier lu mienne.
Le diplomate fît à sa femme une pension de 60,000 livres, à la condition qu'elle resterait en Angleterre et n'en reviendrait pas sans sa permission. Sous le ministère Decazes, il apprit que Mtoo Grand était revenue à Paris et que ce retour était le fruit d'une malice royale. Le lendemain, le monarque lui parla avec intérêt de sa femme et lui demanda s'il était vrai que sa femme fût de retour k Paris : ■ Rien de plus vrai, sire, il fallait bien que moi aussi j'eusse mon vingt mars, » répondit le malin diplomate. Mme Grand passa les dernières années de sa vie à la villa Beansrtjour, à Auteuil, où elle avait loué un appartement en garni. Elle s'était attaché comme dame de compagnie une comtesse de l'ancien régime, qui la suivait à distance respectueuse quand elle sortait k pied. Si la comtesse s'approchait un peu trop de sa maltresse, celle-ci se retournait et lui disait : « Comtesse, vous perdez le respect. • Mme Grand est morte dans ce séjour quelques années avant Talleyrand.
Nous avons ailleurs (v. diplomatie) tracé le portrait du duo de Bénévent ; nous le compléterons ici par quelques citations :
• Talleyrand parlait peu, dit Capefigue, avec un sens exquis, disant à propos tout ce qu'il fallait, avec précision et politesse; il définissait une situation par un mot; il terminait un débat par une phrase; il avait vu tant d'événements, tant d'hommes et tant de passions qu'il ne pouvait s'émouvoir de peu; il s'était accoutumé k opposer une figure impassible aux emportements, aux colères qui éclataient autour de lui; il savait répondre un mot charmant quand on semblait lui faire un reproche, et il en avait besoin avec Napoléon, le plus emporté et souvent le plus mordant des interlocuteurs. Un jour, Napoléon lui adressa brusquement ce reproche :
• On dit, monsieur de Talleyrami, que vous êtes
• fort riche : vous avez joué à la Bourse avec » bonheur. — Oui, sire, répondit-il, j'ai acheté
• des fonds consolidés la veille du 18 bru- » maire.» La Bourse avait toujours été la passion de Talleyrand ; depuis de Calonne, il avait des dépôts d'argent à Amsterdam, à Hambourg, à Londres même. Nous avons dit plus haut par quels procédés encore moins avouables il avait su accroître sa fortune et subvenir aux dépenses excessives que lui causaient son goût pour les plaisirs et ses prodigalités.
Voici comment Lamartine a jugé M. de Talleyrand : «Courtisan du destin, M. de Talleyrand accompagnait le bonheur. Il servait les forts, il méprisait les maladroits, il abandonnait les malheureux. Cette théorie l'a soutenu cinquante ans à la surface des choses humaines, précurseur de tous les succès, surnageant après tous les naufrages, survivant k toutes les ruines. Ce système a une apparence d'indifférence surnaturelle, qui place l'homme d'Etat au-dessus de l'inconstance des événements et qui lui donne l'attitude de dominer ce qui le soulève. Ce n'est au fond que le sophisme de la véritable grandeur d'esprit. Cette apparente dérision des événements doit commencer par l'abdication de soi-même ; car pour affecter et pour soutenir ce rôle d'impartialité avec toutes les fortunes, il faut que l'homme écarte les deux choses qui font la dignité du caractère et la sainteté de l'intelligence : la fidélité à ses attachements et la sincérité de ses convictions, c'est-à-dire la meilleure part de son coeur et la meilleure part de son esprit. Servir toutes les idées, c'est attester qu'on ne croit à aucune. Que sert-on alors sous le nom d'idée ? Sa propre ambition. On paraît être à la tête des choses et on est à leur suite. Ces hommes sont les adulateurs, et non les
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auxiliaires de la Providence. » Terminons pâtes remarquable jugement de Sainte-Beuve :
i Le flair merveilleux des événements, ditil, l'art de l'à-propos, la justesse et au besoin la résolution dans le conseil, M. da Talleyrand les possédait à un degré éminênt; mais cela dit et reconnu, il ne songeait après tout qu'à réussir personnellement, a tirer son profit des circonstances : l'amour du bien public, la grandeur de l'Etat et son bon renom dans le monde ne le préoccupaient que médiocrement durant ses veilles. Il n'avait point la haute et noble ambition de ces âmes immodérées à la Richelieu, comme les appelait Saint-Evremond. Son excellent esprit, qui avait horreur des sottises, n'était pour lui qu'un moyen. Le but atteint, il arrangait sa contenance et ne songeait qu'à attraper son monde, à imposer et à en imposer. Rien de grand, je le répète, même dans l'ordre politique, ne p«ut sortir d'un tel fonds. On n'est tout au plus alors, et sauf le suprême bon ton, sauf 1 esprit de société, où ii n'avait point son pareil, qu'un diminutif de Mazarin, moins l'étendue et la toute- puissance ; on n'est guère qu'une meilleure édition, plus élégante et reliée avec goût de l'abbé Dubois.»
On a prêté à Talleyrand un grand nombre de mots spirituels et piquants, dont beaucoup sont apocryphes; nous nous bornerons à en citer quelques-uns. C'est lui qui prononça, dit-on, ce mot qui, du reste, caractérise admirablement le célèbre diplomate : « La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée. »
Un jour qu'il dînait, à Londres, chez lord , un domestique maladroit renversa la saucière sur la tête de Tailevrand juste à l'endroit où ses longs cheveux blancs se séparaient en deux. ïalleyrand ne se plaignit point, il était trop bien élevé pour cela; seulement, en sortant, il dit : «Je n'ai jamais rien vu d'aussi bourgeois que cette maison.»
On parlait devant lui de la Chambre des pairs, dont il discutait volontiers l'utilité. «Mais enfin, lui dit-on, vous y trouverez des consciences. — Ahl oui, beaucoup, beaucoup de consciences, répliqua-t-il ; Sémonviile, par exemple, en a au moins deux.»
Un solliciteur se présente chez M. de Talleyrand et lui rappelle qu'il lui a promis une place : «C'est juste, dit celui-ci, mais indiquez-moi quelque chose qui vous convienne et qui soit à. donner. Vous conviendrez que je n'ai pas le temps de chercher pour vous.»
Au bout de quelques jours arrive le solliciteur, radieux d'espérance : » Monseigneur, telle place est vacante. — Vacante I... Eh bien! que voulez- vous que j'y fasse?... Sachez, monsieur, que quand une place est vacante, elle est déjà donnée. >
Quelqu'un disait un jour de M. Thiers devant Tulleyrand : «C'est un parvenu. — Dites qu'il est arrivé,» reprit Talleyrand.
Louis XVIII lui demandait un jour comment il s'était arrangé peur renverser le Directoire, puis Bonaparte. Talleyrand, dont la faveur commençait à chanceler, répondit en regardant fixement le roi : «Mon Dieu, sire, je n'ai rien fait pour cela. C'est quelque chose d'inexplicable que j'ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent, »
On a de Talleyrand : Mémoire sur tes relations commerciales des Etats- Unis et Mémoire sur l'utilité de fonder des colonies françaises sur les côtes d'Afrique, qu'il lut à l'Institut en 1797 ; VEloge de Reinhard (1838), des discours et plusieurs rapports fort remarquables. 11 s'aida, dans la préparation de ces divers écrits, de la collaboration de Panchaud pour les finances, de Des Renaudes pour l'instruction publique, de d'Hauterive et de La Besnardière pour ce qui concernait la politique. Enfin, il a écrit des Mémoires qui, d'après sa dernière volonté, ne devaient paraître que trente ans après sa mort, c'est-àdire en 1868; mais la publication en a été reculée jusqu'en 189G. Voici pourquoi. En 1866, Napoléon III ayant désiré savoir ce que contenaient ces Mémoires, ii lui eu fut communiqué quelques cahiers et il constata que, sur divers points, ils étaient en contradiction flagrante avec le Mémorial de Sainte- Hélène, ce qui le contraria vivement. La famille de Valençay, héritière du prince de Talleyrand, se oisposant, suivant le vœu du diplomate, à commencer la publication des Mémoires aussitôt que le délai serait expiré, l'empereur lit appeler à Paris le baron Charles de Talleyrand, petit-fils du prince, et le pria d'intervenir. Du ia. une convention par laquelle la publication des Mémoires fut, d'un commun accord, reculée de trente ans. C'est pour reconnaître cette complaisance de la famille de Vulençay que Napoléon III fit, en faveur du second fils du duc, revivre le litre de duc de Montmorency, l'alné étant prince de Sagan.
Parmi les ouvrages que l'on peut consulter avec fruit sur Talleyrand, outre les Histoires de la Dévolution, de l'Empire, de la Heslauration,&il'Histoire de Dix uns ,de Louis Blanc, cous citerons les Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etal; Napoléon et Marie- Louise, par Menai al I: Notice sur Talleyrand, par Mignet; M. de Talleyrand, par Villemurest (1834); Vie politique du prince de Talleyrand, par Salle (1834); Histoire de la vie et de la mort du prince de Tulleyrand, par Dufour deLaThuilerie (1838) ; Essai sur Talleyrand, par sir Henri Lyttoit Bulwer, traduit par M. G. Perrot (1868); \' Etude sur Talleyrand, de Sainte-Beuve (1869); Souvenirs in-
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ttmes de M. de Talleyrand, par Amédée Pichot (1870), etc.
TALLEYRAND (Auguste-Louis, comte de), diplomate français, fils du maréchal de camp, baron Louis-Marie-Anne de Talleyrand-Périgord, mort en 1799, et neveu du cardinal, né à Paris en 1770, mort à Milan en 1832. Son père ayant été nommé, en 1788, ambassadeur de France à Naples, il le suivit dans cette ville et ne rentra en France que sous le consulat. Grâce à la protection de son cousin, le prince de Bénévent, il devint chambellan de Napoléon, ministre plénipotentiaire à Bade (180S), passa au même titre en Suisse cette même année, continua à occuper ce poste sous Louis XVIII jusqu'en 1823 et entra, en 1825, à la Chambre des pairs. En 1830, il refusa de prêter serinent à Louis-Philippe et rentra dans la vie privée. Ce fut lui qui prépara et signa les capitulations pour les régiments suisses à la solde de la France. Il a publié : Hé fierions sur 1er enouvellemenl intégral et septennal de la Chambre des députés (Paris, 1824, in-8«).
TALLEYRAND (Alexandre, baron de), administrateur et diplomate français, frère du précédent, né à Paris en 1776, mort à Ternand (Rhône) en 1839. Il suivit son père k Naples, s'y fit naturaliser pendant la Révolution et devint major dans l'armée napolitaine. De retour en France en 1802, il se borna, sous l'Empire, à remplir les fonctions de maire de La Eerté-Saint-Aubin (Loiret) et devint, à la première Restauration, préfet du Loiret, Pendant les Cent-Jours, il suivit Louis XVIII à Gand, remplit une mission diplomatique à Vienne et, après la bataille de Waterloo, il revint prendre possession de sa préfecture. Les Prussiens, qui étaient en ce moment maîtres d'Orléans, ayant exigé une contribution de guerre de 4,000.000 de francs, il refusa de la leur donner, fut arrêté et conduit à Saint-Cloud. Pour le récompenser de sa fermeté, le roi lui donna le titre de conseiller d'Etat, et le département du Loiret, qu'il continua d'administrer, l'envoya siéger à la Chambre des députés. En 1820, il passa à la préfecture de l'Aisne, puis fut successivement appelé à celles de l'Allier (1822), de la Nièvre (1828), de la Di'ôme (1830), du Pasde-Calais (1831). 11 s'était entièrement rallié au gouvernement de Louis-Philippe, qui le nomma ministre plénipotentiaire à Florence (1833), ambassadeur à Copenhague et lui donna, en 1838, un siège à la Chambre des pairs.
TALLEYRAND - PÉRIGORD ( Alexandre- Edmond, duc de Dino, puis duc dk), prince de Sagan, général français, neveu du prince de Bénévent, né à Paris en 1787. Devenu aide de camp du prince de Neufchâtel, il se signala par sa bravoure à la bataille d'Essiing, obtint en 1812 le grade de colonel, tomba entre les mains de l'ennemi à Borak (1813), recouvra peu après la liberté et fit la campagne de France. A son arrivée en France, Louis XVIII le nomma maréchal de camp (1814) et, après les Cent-Jours, lui donna le commandement d'une brigade de la garde. Pour reconnaître les services que le prince de Bénévent lui avait rendus au congrès de Vienne, le roi de Naples, Ferdinand I", conféra, en 1817, à ce dernier le titre de duc de Dino, qui, sur la demande du célèbre diplomate, fut transféré à son neveu A. -Edmond de Tulleyrnnd-Pèrigord. Ce dernier reçut, en 1821, la croix de grand officier de la Légion d'honneur, prit part, en 1823, à l'expédition d'Espagne, se fit remarquer en combattant près de Vit'h contre le général Palencia et fut promu, cette même année, lieutenant général. En 1829, le roi érigea en duché sa terre de Valençay, qu'il transmit à son fils aîné. Le duc de Dino, devenu duc de Talleyrand à la mort de son père, avait épousé, en 1809, Dorothée, fille de Pierre, duc de Courlande, née en 1793, morte en 1862, et qui avait reçu, par investiture royale en 1845, le titre de duchesse de Sagan. — De cette union naquirent deux fils : Napoléon-Louis, duc de Valençay, né en 1811 et pair de France en 1S45; Alexandhe-Edmond, duc de Dino, et une fille, Joséphinb-Paumne, née en 1820 et devenue femme du marquis Henri de Castellane. Napoléon-Louis, duc de Valençay, a eu de son mariage avec Anne-Louise-Alix de Montmorency, morte en 1858, deux fils ; Boson, prince de Sagan, né en 1832, et. Nicolas- Raoui.-Adai.bert de Talleyrand-Périgord, né en 1837. Ce dernier a obtenu de Napoléon III, en 1864, un décret qui l'investissait du titre de duc de Montmorency, éteint en la personne de son oncle maternel (1862). La famille de Montmorency ne se borna point à protester; elle intenta devant le tribunal de la Seine une demande en annulation du décret impérial, mais elle fut déboutée de sa demande. En 1866, le nouveau duc de Montmorency a épousé la fille du marquis de Las Marismas.
TALLEYRAND-PÉR1GORD (Charles-Angélique, baron de) diplomate français, né en 1813, Il est fils du baron Alexandre, mort pair de France en 1838. Après avoir été secrétaire d'ambassade à Lisbonne, k Madrid, a Saint-Pèiersbourg, à Londres, il remplit les fonctions de ministre à Weimar, à Bade, à Turin, à Bruxelles, succéda en 1861 au comte de Montessuy comme ministre plénipotentiaire près du roi des Belges et tut nommé,
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en 1862, ambassadeur k Berlin. Il remplit ce poste difficile pendant deux ans. reçut du roi de Prusse les insignes de l'Aigle-Noir, et passa, en remplacement du duc de Montebello, à Saint-Pétersbourg, où il a résidé de novembre 1864 à novembre 1869. A cette époque, il fut remplacé dans son poste par le général Fleury et revint en France occuper au Sénat un siège qui venait de lui être donné en octobre de la même année.
TALLIEN (Jean-Lambert), conventionnel, célèbre thermidorien , né à Paris en 1769, mort en 1820. Il reçut une éducation assez soignée, aux frais du marquis de Bercy, chez qui son père était maître d'hôtel. D'abord clerc de notaire, employé dans les bureaux ministériels du commerce et des finances, il embrassa la cause de la Révolution avec toute la fougue de la jeunesse, s'attacha au constituant Broustaret en qualité de secrétaire, entra, comme prote, à l'imprimerie du Moniteur, fonda, au Palais-Royal, un club des deux sexes, sous le nom de Société fraternelle, et acquit une certaine notoriété en rédigeant l'Ami des citoyens (1791), journal-affiche où il prêcha de bonne heure les principes répulilieains. Après l'arrestation de Louis XVI à Varennes, il fut un de ceux qui demandèrent sa déchéance avec le plus de vigueur, et il figura dans la plupart des mouvements qui amenèrent la chute du trône. Membre et secrétaire-greffier de la Commune insurrectionnelle du 10 août 1792, il attacha son nom à toutes les mesures révolutionnaires prises par ce corps. On l'accuse même, mais sans
Ereuve, d'être le principal ordonnateur des orribles massacres de septembre. Le département de Seine-et-Oise le nomma député à la Convention. Dès les premières séances, il eut a défendre la Commune de Paris contre les attaques passionnées de la Gironde. Au commencement du procès du roi, il demanda qu'il fût séparé de sa famille, et vota ensuite pour la mort sans appel ni sursis. Il prit la défense de Marat mis en accusation par les girondins, se montra l'implacable adversaire de ceux-ci au 31 mai 1793, remplit une mission dans la Vendée, repoussa, à son retour, les calomnies dirigées contre Rossignol, et fut chargé, au fort de la Terreur, d'ailer organiser le gouvernement révolutionnaire à Bordeaux. Après avoir montré dans cette ville une rigueur inouïe, il changea tout à coup de conduite. Mme de Fontenay, trèsbelle personne qu'il venait de tirer d'une prison où elle était détenue comme suspecte, avait opéré cette métamorphose. Pour obtenir sa main, il lit un retour tellement brusque vers la modération, que le comité de Salut public dut le rappeler. A peine était-il revenu à Paris qu'il se vit entouré des espions de Robespierre, et que Robespierre luimême le fit exclure des Jucobins. C'était sa sentence de mort. Il fallait ou qu'il se résignât à mourir, ou qu'il devançât son redoutable adversaire. L'arrestation de sa maîtresse, prélude significatif, ne lui permit plus d'hésiter. 11 s'entend avec d'autres députés aussi menacés que lui, et, le 9 thermidor, au moment où Saint-Just commence un discours où la plupart des membres des comités sont nominalement voués à la proscription, il l'arrête court, en faisant remarquer que cette harangue n'est que la suite de celle de Robespierre, qui, la veille, avait déjà soulevé un violent orage : « Je demande, dit-il, que le rideau soit entièrement déchiré. » Alors, les récriminations contre Robespierre partent de tous les côtés de la salle-, mais, comme il s'aperçoit que l'on se perd dans des faits particuliers, il s'écrie : «Je demandais tout à l'heure qu'on déchirât le voile. Je viens d'apercevoir avec plaisir qu'il l'est entièrement... Tout annonce que l'ennemi de la représentation nationale va tomber sous ses coups... Je me suis imposé jusqu'ici le silence, parce que je savais d'un homme qui approchait le tyran de la France qu'il avait formé une liste de proscription. Je n'ai pas voulu récriminer; mais j ai vu se former l'armée du nouveau UrotnwelJ, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein, si la Convention nationale n'avait pas le courage de le décréter d'accusation. » En même temps, il fit briller son poignard aux yeux de l'Assemblée, qui, électrisée par cette mise en scène, décrète l'arrestation de Robespierre et de ses amis, sans vouloir les entendre. Entré, trois jours après, au comité de Sulut public, il se mit h la tête de la réaction, fit supprimer le tribunal révolutionnaire, fermer le club des Jacobins, mettre en jugement Fouquier- Tinville, Carrier et Lebon, rapporter la loi du maximum et abolir les comités révolutionnaires. Il contribua puissamment à la répression du mouvement populaire du 2 prairial an III ; mais, envoyé comme commissaire à l'armée da Hoche, il déploya une égala énergie contre les royalistes de Quiberon; et défendit avec beaucoup de vigueur, au 13 vendémiaire, la Convention attaquée par les ennemis de la république. Avec la session conventionnelle finit son influence. Devenu membre du conseil des Cinq-Cents, il se tiouva en butte aux partis extrêmes ; pendant que les royalistes lui reprochaient sa conduite révolutionnaire, l'accusaient hautement des massacres de Septembre, les républicains le repoussaient comme un renégat. A la fin de son mandat, il ne fut pas réélu ; sa iumme elle-même l'abandonna. C'est au
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milieu de ce délaissement général que Bonaparte, en reconnaissance de la protection qu'il en avait reçue naguère, l'emmena avec lui en Egypte, en qualité de savant. Tallien rédigea la Décade égyptienne, devint successii'ement membre de l'Institut du Caire, administrateur de l'enregistrement et des domaines, s'embarqua pourla France sur l'ordre de Menou, fut fait prisonnier pendant la traversée et conduit à Londres, où les whigs lui firent une réception enthousiaste (1801). Tout ce qu'il put obtenir à son retour en France fut le poste de consul à Alicante. Atteint de la fièvre jaune dans cette ville, il y perdit un œil, et revint à Paris, où son traitement lui fut continué jusqu'à la fin de l'Empire. A l'époque de la Restauration, il dut vendre sa bibliothèque pour subsister. Ayant été compris dans la loi contre les régicides, en 1S16, il pria Eugène Beauharnais de lui faire obtenir l'autorisation de résider en Bavière, sous le nom de Lambert, avocat; mais il continua de résider secrètement à Paris.
TALLIEN ( Thérésia Cabarrus , M«ne ) , femme du précédent, une dus héroïnes de la Révolution française et du Directoire, née à Saragosse vers 1770, morte au château de Chimay (Belgique) le 15 janvier 1835. Elle était fille du comte de Cabarrus, qui fut depuis ministre des finances en Espagne, sous Ferdinand VII et Joseph Bonaparte. Venue à Paris, avec son père, à l'âgo de quatorze ou quinze ans, elle fut aussitôt présentée dans les salons, qui, quelques mois après, allaient se fermer à la voix formidable de Mirabeau. Sa beauté éblouissante, quoique à peine épanouie encore, non moins que la fortune et le crédit de M. Cabarrus, qui avait été ambassadeur d'Espagne à la cour de France, lui firent bientôt une cour nombreuse d'adorateurs. Lu jeuno Espagnole en choisit un parmi euit : c'était un conseiller au parlement de Paris, le marquis Davin de Fontenay. En dépit de sa robe et de son rabat, le marquis était un de cesjeunesfousquicontinuaientlascaudaleuse existence des épicuriens de la Régence et qui se laissaient glisser sans souci vers l'abîme. Bientôt la fortune qu'avait apportée en mariage la fille du riche financier espagnol fut dissipée. Presque eu même teuipi la Révolution éclata. Le marquis de Fontenay émigra lors des massacres de septembre, et sa femme profita d'un des derniers décrets de l'Assemblée législative pour obtenir son divorce. Elle s'occupait beaucoup plus de galanterie que de politique ; cependant elle adopta avec une certaine ferveur les principes révolutionnaires. « Une légende anglaise , dit Miclielet, circulait, qui avait donné à nos Françaises une grande émulation. Mutress Macaulay, l'émincnt historien des Stuarts, avilit inspiré au vieux iiiiiii-tre Wilson tant d'admiration pour son génie et sa vertu, que dans son église même il avait consacré sa statue de marbre connue déesse de la Liberté. Peu de femmes de lettres alors qui ne rêvent, d'être la Macaulay de France. La déesse inspiratrice se retiouve dans chaque salon, a Dans le salon de la marquise de Fontenay il y en eut une, et ce fut la maîtresse de la maison. Elle ne se borna pas à saluer la Révolution ; dans son enthousiasme, elle voulut, comme M»'» Roland, aider à la grande œuvre de rénovation et elle adressa à la Convention une remarquable pétition sur les droits politiques des femmes. Ce morceau d'éloquence débutait ainsi :
« Citoyens représentants, lorsque la morale est plus que jamais à l'ordre du jour de vos grandes délibérations; lorsque chacune des factions que vous terrassez vous ramène, avec une force nouvelle, à cette Vérité si féconde, que la vertu est la vie des républiques et que les bonnes mœurs doivent maintenir ce que les institutions populaires ont créé, n'a-l-on pas raison de croire que votre attention va se porter avec nu pressant intéièt vers la portion du genre humain qui exerce une si grande influence? Malheur, sans doute, aux femmes qui, méconnaissant la belle destination a laquelle elles sont appelées, affecteraient, pour s'affranchir de leurs devoirs, l'absurde ambition de s'approprier ceux des hommes et perdraient ainsi les venus de leur sexe sans acquérir celles du vôtre 1 Mais ne serait-ce pas aussi un malheur si, privées, au nom de la nature, de l'exercice de ces droits politiques d'où naissent et les résolutions fortes et les combinaisons sociales, elles se croyaient fondées à sa regarder comme étrangères à ce qui en doit assurer le maintien, et même à ce qui peut en préparer l'existence , etc. »
Malgré ses idées républicaines, M'no de Fontenay quitta Paris lorsqu'elle vit la Terreur s'accentuer et résolut d'ailer retrouver son père à Madrid. Elle fut arrêtée à Bordeaux, où Tallien venait d'être envoyé en mission pour faire monter à l'échafaud les -derniers débris de laGironde. Il avait installé un tribunal révolutionnaire, et la guilJotine était en permanence. Mme de Fontenay échappa, grâce à sa beauté, au sort inévitable des suspects; le proconsul n'eut qu'à la vuir pour en tomber éperdument amoureux. Elle lui céda, avec répugnance peutêtre, mais il y allait de sa vie, et, devenue sa maîtresse, elle prit sur lui un grand ascendant. Le proconsul , jusqu'alors implacable, devint débonnaire, et, dans la seconde
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partie de sa mission, qui se prolongea jusqu'au milieu de l'année 1794, il parut à son tour suspect de modérantisme. Rappelé à Paris, pour y expliquer cet étrange revirement de conduite, il parvint à recouvrer son crédit et même à être nommé secrétaire, puis président de la Convention, mais il ne put empêcher que Mme de Fontenay, qui l'avait accompagné, ne fût décrétée d'accusation et incarcérée à. la Force. ELle allait être livrée au tribunal révolutionnaire , et peut-être à l'échafaud. Robespierre, qui venait de faire tomber la tête de Danton et qui comptait bien faire aussi tomber celle de Tallien , voulait d'abord frapper son ennemi a l'endroit sensible. Mal lui en prit; car ce fut précisément le danger que courait M™e de Fontenay qui donna à son amant l'audace nécessaire pour porter la main sur l'homme qui dominait alors fa Convention, les Jacobins et la commune. Le 7 thermidor, elle lit passer à Tallien ce billet : « L'administrateur de la police sort d'ici ; il est venu m'annoncer que demain je monterai au tribunal , c'est-à-dire sur l'échafaud; cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait cette nuit : Robespierre n'existait plus et les prisons étaient ouvertes... Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de réaliser mon rêve. » Tallien lui répondit : « Soyez, madame, aussi prudente que j'aurai de courage et calmez votre tête. »
Mm» de Fontenay fut naturellement une des premières délivrées le lendemain du 9 thermidor, et elle devint quelque temps après M"1» Tallien (26 décembre 1794).
Mme Tallien fut l'âme de la réaction thermidorienne. Les femmes étaient comme annulées sous le régime républicain. « La détente, dit Michelet, se lâcha le 9 thermidor. Une furieuse bacchanale commença dès le jour même. Dans la promenade qu'on fit faire à Robespierre pour le mener à l'échafaud, le plus horrible, ce fut l'aspect des fenêtres, louées à tout prix. Des figures inconnues, qui depuis longtemps se cachaient, étaient sorties au soleil. Un monde de riches, de filles paradait à ces balcons. A la faveur de cette réaction violente de sensibilité publique, leur fureur osait se montrer. Les femmes surtout offraient un spectacle intolérable. Impudentes, demi-nues, sous prétexte de juillet, la gorge chargée de fleurs, accoudées sur le velours, penchées à mi-corps sur la rue Saint-Honoré, avec les hommes derrière, elles criaient d'une voix aigre : A mortl à la guillotine! Elles reprirent ce jourla hardiment les grandes toilettes, et, le soir, elles soupèrent. Personne ne se contraignit plus. Paris redevint très-gai. Il y eut famine, il est vrai. Dans tout l'Ouest et le Midi , on assassinait librement. Le Palais-Royal regorgeait de joueurs et de filles, et les daines, demi-nues, faisaient honte aux filles publiques, puis ouvrirent ces «bals des victimes,» où la luxure impudente roulait dans l'orgie son faux deuil. » La plus ardente de toutes ces femmes qui. longtemps sevrées de fêtes, se laissaient maintenant aller à tous les entraînements du plaisir, c'était la belle Mn>e Tallien. On la vit, la première, adopter le costume grec, le costume des hétaircs, se promener au Palais-Royal, comme Laïs ou Phryné dans les jardins de l'Académie, à peine vêtu» d'une tunique de gaze qui dessinait sa taille, mettait à découvert sa gorge , ses bras , ses jambes et laissait effrontément voir le reste sous les transparences de l'étoffe.
On l'avait appelée à Bordeaux Notre-Dame de Bon-Secours, lorsqu'elle commençait à modérer les fureurs révolutionnaires de Tallien ; les royalistes l'appelèrent Notre-Dame de Septembre, en souvenir du rôle joué, disait-on, par Tallien lors des massacres ; le nom qui lui est resté et sous lequel un historien fantaisiste, M. Arsène Houssaye, a fait sa biographie (I865,in-8°), est celui de Notre- Dame de ThermiUor. Voici comment les journaux parlaient d'elle sous le Directoire :
• Thérésia Cabarrus prétend n'avoir que vingt-trois ans; ses ennemis lui en prêtent vingt-huit ou vingt-neuf. Quoique je ne sois pas des amis de Thérésia, je serai tenté, pour cette fois, d'être de son avis. C'est une belle femme que cette Thérésia ; et quelle preuve [dus sûre que l'obstination de nos dames de la rue Feydeau à dire qu'elle est laide, et que celle de nos plus aimables chouans à la trouver charmante, même depuis le 13 vendémiaire, en dépit de toutes les mauvaises plaisanteries de la haine et de l'envie sur son nez, qui, dans le fait, n'est pas très-beau? Mais, à cela près de ce vilain nez, sa figure ne mérite que des éloges, et l'on doit admirer la richesse de sa taille et la beauté de son bras, qui n'a d'autre tort que de se faire voir trop souvent. Ici doivent s'arrêter mes pinceaux; ceux qui voudront eu savoir davantage peuvent s'adresser en Allemagne, à M. de Fontenay, ci-devant conseiller au parlement de Paris; en Suisse, à MM. Lameth; en Angleterre, a M. d'Aiguillon, et, en France, à M. Félix Lepelletier de Saint-Fargeau, dit Blondinet, frère du panthéonisé. Quant au caractère de Thérésia, il n'est pas te! que bien des gens l'ont cru et le croient encore. Sa coexistence avec Tallien est une monstruosité qui rappelle l'amitié du lion et du chien de la ménagerie. Le principal mobile de sa conduite est une envie démesurée de paraître et de faire parler d'elle ; elle a de la reconnaissance pour ceux qui la louent
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en public. Si elle osait, elle remercierait également ceux qui, en la dénigrant, lui donnent de la célébrité ; et Duhem n'a peut-être pas de meilleur ami qu'elle depuis qu'à la tribune de la Convention il s'est avisé de l'honorer de ses injures." C'est à cette manie de briller qu'il faut s'en prendre de la médiocrité en tout genre qui est le partage de Mme Tallien. Elle sait tout et ne sait rien. Si vous voulez, elle va vous parler anglais, italien, espagnol; mais fussiez-vous natif de Londres ou de Naples, je vous défie de rien comprendre à ce baragouin qu'elle appelle langue anglaise, langue italienne. Dans un concert, elle est bonne à tout : elle chante, touche du piano, pince de la harpe, et l'on est tout étonné à la fin de ce qu'une femme, avec tant de talents, ait trouvé le secret d'ennuyer tout le monde.» (Michelet, Révolution française.)
En dépit de toutes ces railleries, l'influence de Mme Tallien reste incontestable. Après avoir fait le 9 thermidor, c'est elle qui pendant quelque temps gouverna la France; son influence est évidente dans toutes les mesures qui suivirent la réaction ; c'est dans son salon que les thermidoriens se réunissaient pour prendre le mot d'ordre; un jour elle ne craignit pas de forcer Tallien à imiter Cromv/ell; elle lui fit fermer la porte des Jacobins et mettre la clef de ce club dans sa poche.
Au fond, elle exécrait son nouveau mari et ne le subissait qu'avec dégoût. Tant qu'il fut un des puissants du jour et qu'il satisfit cette envie démesurée de paraître, qui était son principal mobile, elle feignit de le supporter ; lorsqu'il déclina, elle l'accabla de tant de mépris qu'il résolut de s'expatrier et demanda à être attaché, comme savant, à l'expédition d'Egypte. Elle n'avait eu qu'un seul enfant avant leur séparation , Rose-Thermidor-Thérésia, devenue comtesse de Narbonne-Pelet; elle en eut, de 1800 a, 1802, trois autres, qui ne furent enregistrés à l'état civil que sous le nom de leur mère; l'un d'eux fut le docteur Cabarrus, mort en 1S70. En 1803, elle obtint des tribunaux un arrêt de divorce et épousa peu de temps après le comte de Caraman, depuis prince de Chimay. Son rôle comme femme à la mode était terminé ; elle n'eut plus qu'un souci, ne plus faire parler d'elle.
En 1829, on annonça, sous le titre de Mémoire de Mm Tallien, une publication qui promettait force scandales et qui n'a point paru. La princesse de Chimay écrivit alors à son fils, le docteur Cabarrus, la lettre suivante :
« Je te remercie du fond du cœur, mon ami, de vouloir empêcher la publication des Mémoires dont je suis menacée. Quand on est assez lâche et assez vil pour spéculer sur le scandale et attaquer une femme, une mère de famille, on n'est accessible à aucun sentiment, a aucune crainte, et il faut que la victime se résigne. Ne crois donc pas, mon ami, que tu puisses obtenir le sacrifice de ce que de pareils êtres appellent une spéculation. Non-seulement je n'ai point écrit de mémoires, mais je n'en écrirai même pas. Je ne voudrais faire à personne le mal que l'on m'a fait, et des lettres, adressées dans un temps qui n'est plus, publiées maintenant, me vengeraient trop cruellement. J'ai vécu jusqu'à ce jour sans avoir fait répandre une larme, sans avoir éprouvé un sentiment de haine ou le désir de me venger. Je veux mourir telle que j'ai vécu. Je méprise les gens qui calomnient pour vivre, et je plains ceux qui s'amusent d'un genre d'ouvrage destiné à porterie désespoir et souvent la désunion dans une famille qui, sans la calomnie, aurait vécu heureuse. Je n'ai point lu FragoLetta et je ne lis des mémoires que lorsqu'on m'assure que les contemporains y sont bien traités. Quant aux mémoires dont on me menace, personne ne croira qu'aimée et estimée dans ce paysci, y jouissant d'une position honorable, je veuille troubler la tranquillité de mon intérieur pour faire parler de moi. Je dois à M. de Chimay de me laisser calomnier sans me plaindre, et, quelles que soient les attaques, on n'obtiendra que mon mépris et celui des gens de bien. »
Quelque temps après la mort de la princesse de Chimay, un procès vint encore rappeler son nom et les égarements de la première moitié de sa vie. Les trois en fan ts qu'elle avait fait inscrire sous le nom de Cabarrus demandèrent la rectification de leur acte de naissance ; leurs frères utérins, les princes de Chimay, s'y opposèrent; ils ne voulaient pas avoir des Tallien pour parents ; mais le ministère public flétrit avec énergie la conduite de ces hobereaux qui voulaient ainsi accentuer le déshonneur de leur mère.
Le tribunal, considérant que Tallien était mort sans désavouer ses enfants, s'appuyant en outre sur le Moniteur, qui constatait qu'il était plusieurs fois venu en Europe pendant l'expédition d'Egypte et que, par conséquent, le rapprochement des époux avait pu avoir lieu, ordonna la rectification. Le docteur Cabarrus continua néanmoins à porter le nom sous lequel il était connu.
Tallien (Mme), Notre-Dame de Thermidor , par M.Arsène Houssaye (1866). Nous empruntons à M. Imbert de Saint-Amand les principaux éléments du compte rendu de cet ouvrage. II y a peu de destinées aussi pleines de contrastes et de péripéties que celle do
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Mmtt Tallien. Fille d'un négociant de Bayonne établi en Espagne, qui devint à Madrid banquier, comte et ministre, mariée trois fois, à un marquis de la cour de France, à un conventionnel, à un grand seigneur belge, elle a traversé les conditions les plus différentes, comme les succès et les fragilités de la femme brillante et adulée, ressenti les angoisses et participé aux égarements d'une -société en révolution avant de se réfugier dans le recueillement d'une retraite précoce. Jeune fille, elle charmait les salons parisiens pendant les derniers jours de la royauté; marquise de Fontenay, on la vit réunir autour d elle ce que la société française avait de plus élégant; devenue la maîtresse d'un régicide, elle parlait dans les clubs et apparaissait à Bordeaux comme une sorte de déesse de la Liberté. Après la chute de Robespierre, elle donnais signal delà renaissance des plaisirs et du luxe ; sous le Directoire, elle fut l'idole des merveilleux et des incroyables; puis, après l'éclat aventureux de la jeunesse, après les jours d'orage, de lutte, de triomphe , une transformation complète s'accomplit en elle, et, sous les traits de Mme la princesse de Chimay, on ne vit plus, au lieu de la citoyenne Tallien, quune personne sérieuse qu'inquiétait le souvenir de son éclat passé. Peu de femmes furent aussi célèbres et pourtant il n^est permis de lui accorder dans l'histoire qu'une place secondaire et tout à fait épisodique. Elle n'avait ni assez d'esprit de suite ni assez de gravité dans le caractère pour exercer une véritable influence ; mais on peut observer en elle un des types les plus intéressants d'une époque tourmentée, d'un temps où l'anarchie de la société produisait l'anarchie de la famille. D'autre part, si on ne peut lui refuser le charme irrésistible qui gagne souvent les plus rebelles, la beauté victorieuse qui subjugue jusqu'aux prescripteurs, on ne saurait en faire une figure idéale ni un personnage épique , et ce serait se méprendre étrangement que de lui élever un autel, de débiter en son honneur une sorte de litanies de la Vierge, de la nommer dévotement Notre-Dame de Thermidor, Notre-Dame de Chimay. Tel est .cependant l'incroyable langage d'un apologiste malencontreux, qui a voulu faire le récit de cette existence agitée. Nous étions habitués aux hardiesses de M. Arsène Houssaye ; mais celle-là nous a surpris , il faut 1 avouer, quand nous l'avons vu essayer, à propos de Mme Tallien, d'enfler jusqu'au lyrisme le son de ses pipeaux enrubannés. Cet admirateur de la beauté plastique, familier avec tous les détours de la carte du Tendre, cet historiographe des grandes dames et de la haute galanterie, qui confond volontiers le boudoiret la chapelle, a entrepris de chanter, en l'honneur de Notre-Dame do Thermidor, un hymne qui est à la fois un madrigal et un cantique. Il a cru avoir saisi du même coup le prétexte d'écrire ce qu'il appelle « son histoire de la Révolution, • On devine ce que devient cette grande œuvre soiis la plume de l'auteur des Déesses de comédie et princesses d'opéra. Tantôt ce sont des invocations épiques, des phrases qui courent après la majesté de \ Apocalypse; tantôt ce sont de jolies choses toutes parfumées d'ambre, des détails de toilette qui, par leur précision, mériteraient de figurer dans un journal de modes. Préoccupé avant tout de passer pour un coloriste, 1 auieur de MU« Cléopâtre veut « une palette ardente pour les images michelangesques du bien et du mal, un pinceau de feu pour tous cea horizons changeants du désespoir et de la terre promise. » Eu veine de dithyrambe, il essaye de poétiser même les plus sinistres. Il prétend saluer dans Saintjust « un véritable apôtre, beau comme un marbre antique, éloquent comme le tonnerre et comme l'Evangile, pur comme un symbole, marchant le front libre, haut, fier de porter comme un saint sacrement la foi républicaine, i La vérité historique est la moindre des préoccupations de M. A. Houssaye.
Quand il ne sait pas, il invente; lorsqu'il est à court de renseignements, il compose sans se gêner une scène de mélodrame ou de comédie. Citons , à titre d'exemple , l'entrevue de Tallien et de Térésia Cabarrus datis la prison de Bordeaux. C'est un modèle du genre. Si. on s'avise de faire observer qu'il n'y avait pas de sténographe pour noter ces dialogues interminables , l'auteur vous répondra que < le roman, la passion du cœur traverse la passion de l'idée et que ces pages romanesques seront plus vraies peut-être que les pages de l'histoire. « C'est une singulière théorie, et M. Arsène Houssaye la pousse jusqu'à ses dernières conséquences. Si de temps en temps il cite des lettres inédites, des informations nouvelles et authentiques, il s'empresse d'y ajouter une foule d'ornements parasites, de broderies et d'arabesques , de paradoxes et de digressions, comme s'il avait à cœur d'enlever aux documents tout cachet de vérité. Donner des dates précises , des détails d'une exactitude scrupuleuse, ne serait-ce pas gâter ce beau langage à la fois mystique et voluptueux dont M. Arsène Houssaye a le monopole?
D'une femme gracieuse, mais qui n'a pas droit à un culte, il veut faire un être providentiel , une envoyée de la justice céleste, une sainte du calendrier républicain; il brûle une énorme quantité de cierges et de parfums devant l'autel de eette idole. Certes,
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nous admirons dans Mme Tallien la grâce, la bonté , l'attrait irrésistible ; mais nous ne pouvons accepter une adoration perpétuelle, et le sentiment que nous inspire sa mémoire n'est pas de la dévotion. Devant cette H-
fure, si agréable qu'elle puisse être, nous emandons la permission de ne pas nous agenouiller. A force de coups d'encensoir, ne s'exposerait-on pas à renverser le piédestal de cette jolie statue? L'auréole ne va pas à la tête de Mme Tallien. Placée sous son jour véritable, l'héroïne du 9 thermidor est encore séduisante, et, pour bien faire comprendre le charme qu'elle exerça sur ses contemporains, il n'était nécessaire ni de lui attribuer une importance historique qu'elle n'a pas, ni de la transformer en déesse, elle qui fut essentiellement femme. On sent trop
?ue M. A. Houssaye a écrit son livre en réutation de ce mot injuste d'un homme du peuple sur M0" Tallien : i Voilà Notre-Dame de Septembre I » Mais il a mal compris son héroïne; Auber, le célèbre auteur de la Muette, l'a bien mieux définie en disant : • Quand elle entrait dans un salon, elle faisait le jour et la nuit, le jour pour elle, la nuit pour les autres. »
TALWPOT s. m. (ta-li-po). Bot. V. tali-
l'OT.
TALUS (Thomas), le plus ancien compositeur de musique religieuse en Angleterre, né vers 1530, mort en 1585. Sa vie est fort peu connue; il est du moins certain qu'il fit partie de la chapelle d'Edouard VI et de Marie et que plus tard Elisabeth lui donna le titre d'organiste de la cour. Le Recueil du docteur Boyce renferme son Service tout entier, qui se compose de prières, de répons, de litanies, etc., ainsi qu'une antienne qui a longtemps excité l'admiration des amateurs de contre-point. En l575,Tallis publia, en collaboration avec son élève Bird ou Byrde, les Continues sacras, qui furent regardées comme le chef-d'œuvre de leur genre à cette époque. L'une de ces compositions, O sacrum coitoivium, a été adaptée par le doyen Aldrich aux paroles 1 Call and cry (j appelle et je crie) et est encore usitée de nus jours dans la plupart des cathédrales de l'Angleterre.
TALLO s. m. (ta-lo). Bot. Nom vulgaire de la oolocase comestible.
TALLOIRES, village de la Haute-Savoie, cant. de Fuverges; 1,327 hab. Patrie de Berthnllet. On y a découvert beaucoup d'antiquités romaines et on y remarque encore les restes d'une abbaye fondée au xie siècle par Ermergarde , femme de Rodolphe 111 , roi de Bouigogne. Aux environs du village jaillit une source sulfureuse, alcaline et thermale qui débite 30,000 litres d'eau par vingt-quatre heures. On a découvert près de la source des restes de constructions balnéaires gallo-romaines.
TALLON (Eugène), avocat et homme politique fiançais, né dans le Puy-de-Dôme vers 1837. Keçu licencié en droit, il exerça la profession u'avocat avec succès à Riom. Lors des élections générales de 1869, il se porta candidat au Corps législatif contre M. Du Mirai, à qui il ftt une rude guerre, et, pour qu'il ne planât aucun doute sur son attitude indépendante, son père donna avant Ips élections sa démission de maire de Riom. M. Talion ne fut point élu; mais, lors des élections du 8 février 1871, les électeurs du Puy-de- Dôme 1'eu.voyèreiit à l'Assemblée nationale, le sixième sur onze, par 17,185 voix. 11 alla siéger au centre droit parmi les orléanistes, vota les préliminaires de paix, l'abrogation des lois d'exil, la loi départementale, les propositions Rivet et Feray contre le retour de l'Assemblée à Paris, etc., et se fit inscrire à la fois aux réunions Feray et Saint-Marc Girard in. M. Talion soutint ta politique de M. Thiers jusqu'au 24 mai 1873. Ce jour-là, il signa la déclaration fameuse apportée à la tribune par M. Target, et dans laquelle les quinze signataires déclaraient que, « résolus à accepter la solution républicaine telle qu'elle résulte de l'ensemble des lois constitutionnelles présentées par le gouvernement et à mettre tin à un proiisoire qui compromet les intérêts du pays, « ils voteraient contre M. Thiers, qui présentait cette solution, et prolongeraient indéfiniment par là le provisoire et l'inquiétude du pays. La défection de M. Talion et de ses anus entraîna la chute du président de la république (24 mai 1873). Le député du Puy-de Dôuie soutint, à partir de ce moment, la politique de compression dirigée par M. de Broglie, vota le septennat et se prononça contre les propositions Périer et de Malleville, demandant la mise u l'ordre du jour des lois constitutionnelles et la dissolution de l'Assemblée (juillet 1874 ). Membre de la première commission des Trente, il a proposé d'apporier des modifications à la loi sur le suffrage universel, a élaboré uu projet pour la nomination des deux Chambres, demandé que le Sénat fût nommé par le président de la République, etc. En outre, M. Talion a pris une part active aux travaux de l'Assemblée. Il a fait des rapports sur la loi relative aux enfants employés dans les manufactures et aux enfants employés dans les professions ambulantes, sur l'exercice du droit de pétition, sur l'assistance dans les campagnes, etc. Il a prononcé des discours sur ces divers sujets,
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sur la loi municipale, sur les nouveaux impôts, sur l'enregistrement, sur la loi électorale municipale, a proposé et fait adopter la suppression de la vérification des élections aux conseils généraux par ces conseils, etc. En 1875, il a voté la loi organique du Sénat, la constitution du 25 février, la loi sur l'enseignement supérieur (13 juillet) et soutenu la politique réactionnaire du ministère Buffet.
TALLOU, ville de l'Ile de Célèbes, dans l'ancien royaume de Macassar. On y fabrique beaucoup de cotonnades, qui sont exportées aux Moluques, aux Philippines et dans /Indoustan.
TALLYA, bourg de Hongrie, comitat de /emplin, au pied du mont Sator; 3,700 hab. Un y remarque un vieux château et on y trouve un vignoble qui produit des vins renommés.
TALLYRON s. m. (ta-li ron). Bot. Syn. de
TAL1CTKON.
TALMA s. m. (tal-nia — de l'acteur Talma). Sorte de petit manteau qui couvre les épaules et la poitrine : J'ai trouvé celui-là dans la poche de monsieur, en brossant son talma. (Cormon.) Il y a un mot qui m'a impatienté tout l'hiver : IL fait froid, je vais mettre mon Talma; voire talma est bien joli; avez-vous votre talma ? Qu'est-ce qu'un talma? C'est un petit manteau court. (A. Karr.)
TALMA (François-Joseph), illustre acteur tragique français, né à Paris le 15 janvier 1703, mort la 19 octobre 1826. Son père, originaire du Drubant, et peut-être de souche espagnole, était chirurgien dentiste et demeurait rue Mauconseiï, en face da la rue française, que l'édilité a fait disparaître. Il quitta bientôt Paris et s'établit à Londres, où il prospéra. Le jeune Talma, âgé alors de neuf ans, suivit son père et reçut dans la capitale du Royaume-Uni une éducation assez distinguée ; il apprit un peu de latin et, tout naturellement, i anglais, qui lui devint aussi familier que sa langue maternelle; peu s'en fallut même qu'il ne devint un acteur anglais. « A cette époque, dit un des auteurs lus mieux informés des particularités de la vie de Talma, on avait tenté d'établir à Londres un théâtre français, projet qui n'eut pas de suites, k cause de l'opposition violente que le peuple lit éclater à ce sujet. Cependant la noblesse anglaise, qui ne partageait pas cette répugnance , suivait assidûment les représentations données dans des salons particuliers par plusieurs jeunes Français. Obéissant à son instinct, Talma, presque adolescent encore, se réunit à ses jeunes compatriotes et se fit tellement remarquer par les dispositions brillantes et la supériorité qu'il déploya dans son jeu, que plusieurs lords, désirant conserver à leur pays un sujet qui donnait tant d'espérances, engagèrent instamment le père du jeune Talma à destiner son tils à la scène anglaise, puisque la facilité avec laquelle il s'exprimait dans leur langue levait d'avance toute objection contraire à l'accomplissement de leur vœu. » Mais le père, qui avait trouvé la fortune dans l'exercice de sa profession, engagea fortement son tils k faire comme lui, et Talma vint à Paris ébaucher les études chirurgicales nécessaires. Bientôt après, il se fit recevoir dentiste, et ouvrit un salon , où il exerça environ pendant dix-huit mois; mais son goût pour le théâtre l'entraînait; la lecture, la fréquentation des cours publics le détournaient sans cesse. Il avait eu occasion de voir Mole, à qui il avait remis des lettres de quelques lords relatives à la tentative du théâtre français de Londres. Talma lui parla de l'art théâtral d'une manière qui frappa l'acteur renommé ; il se lia de plus" avec d autres artistes, joua divers rôles aveu succès chez Doyen, et enfin fut reçu a l'essai dans la troupe des o comédiens ordinaires du roi. ■ Les débuts eurent lieu au Théâtre-Français (alors situé rue de l'Ancienne-Comédie), le ïl novembre 1787, dans le rôle de Séide, de Mahomet. Les suffrages qu'il obtint l'encouragèrent k s'en montrer de plus en plus digne par une étude sérieuse de son art, et une reforme dont il conçut aussitôt le dessein acheva d'attirer sur lui l'attention publique. On jouait toujours, depuis Baron, en costume de ville, et telle est la force de l'habitude, que personne n'en paraissait choqué. 11 y avait là de quoi donner à réfléchir à un esprict exact et consciencieux comme celui de Talma; aussi le nouveau débutant entrepriti) de ramener le costume à la vérité historique. Pour atteindre ce résultat, il se rit confectionner des costumes d'après les statues et les médailles antiques et parut bientôt sur le théâtre avec une véritable toge romaine. C'est dans le petit rôle de Proculus, du Brutus de Voltaire, rôle qui n'a pas quinze lignes, qu'il hasarda cette nouveauté; nonseulement sa toge était romaine, mais la coupe de sa chevelure, ses brodequins lacés, autres innovations, étaient copiés d'après l'antique. Le public fut surpris; quelques personnes approuvèrent, d'autres rirent aux éclats, surtout parmi les artistes; Mlle Contât s'écria qu'il avait vraiment l'air d'une statue; Mme Vestris demanda s'il n'avait pas mis, par mègarde, les draps de son lit sur ses épaules. Mais bientôt la réforme prévalut et fut définitive. Talma, qui attacha toute sa vie une importance extrême à l'exactitude, a exposé en d'excellents termes, dans
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sa préface des Mémoires de Lekain, tes raisons judicieuses qui l'avaient déterminé.
■ Lekain avait sans doute, dit-il, regardé la fidélité du costume comme une chose fort importante. On le voit par les efforts qu'il fit pour le rendre moins ridicule qu'il ne l'était alors. En effet, la vérité dans les habits comme dans les décorations augmente l'illusion théâtrale, transporte le spectateur au siècle et au pays où vivaient les personnages représentés. Cette fidélité fournit même à l'acteur les moyens de donner une physionomie particulière à chacun de ses rôles; mais une raison bien plus grave encore me fait regarder comme véritablement coupables les acteurs qui négligent cette partie de leur art. Le théâtre doit offrir à la jeunesse, en quelque sorte, un cours d'histoire vivante, et cette négligence ne la dénature-t-elle pas à ses yeux? N'est-ce pas lui donner des notions tout à fait fausses sur les habitudes des peuples et sur les personnages que la tragédie fait revivre? Je me rappelle trèsbien que, dans mes jeunes années, en lisant l'histoire, mon imagination ne se représentait jamais les princes et les héros que comme je les avais vus au théâtre. Je me figurais Bayard élégamment vêtu d'un habit couleur de chamois, sans barbe, poudré, frise comme un petit-maltre du xvme siècle. Je croyais César serré dans tin bel habit de satin blanc, la chevelure flottante et réunie sous des nœuds de rubans. Si parfois l'acteur rapprochait son costume du vêtement antique , il en faisait disparaître la simplicité sous une profusion de broderies ridicules, et je croyais les tissus de velours et de soie aussi communs à Athènes et k Rome qu'à Paris ou à Londres. Lekain ne parvint à faire disparaître qu'en paitie le ridicule des vêtements que l'on portait alors au théâtre, sans pouvoir établir ceux qu'on y devait porter. A cette époque, cette sorte de science était tout à fait ignorée, même des peintres. Les statues, les manuscrits anciens ornés de miniatures, les monuments existaient comme aujourd'hui ; mais on ne les consultait pas. C'était le temps des Boucher et des Vanloo, qui se gardaient bien de suivre l'exemple de Raphaël et du Poussin dans l'agencement de leurs draperies. Ce n'est que lorsque notre célèbre David parut que, inspirés par lui, les peintres et les sculpteurs, et surtout les jeunes gens parmi eux, s'occupèrent de ces recherches.
• • Lié avec la plupart d'entre eux, sentant toute l'utilité dont cette étude pouvait être au théâtre, j'y mis une ardeur peu commune. Je devins peintre à ma manière. J'eus beaucoup d'obstacles et de préjugés à vaincre, moins de la part du public que de la paît des acteurs; mais enfin le succès couronna mes efforts, et, sans craindre que l'on m'accuse de présomption, je puis dire que mon exemple a eu une grande influence sur tous les théâtres de l'Europe. Lekain n'aurait pu surmonter tant de difficultés. Le moment n'était pas venu. Aurait-il hasardé les bras nus, la chaussure antique, les cheveux sans poudre, les longues draperies, les habits de laine? Eût-il osé choquer à ce point les convenances du temps? Cette mise légère eût alors été regardée comme une toilette fort malpropre et surtout fort peu décente. Lekain a donc fait tout ce qu'il pouvait faire, et le théâtre lui doit de la reconnaissance. Il a fait le premier pas, et ce qu'il a osé nous a fait oser davantage. » V. théâtral [Réflexions sur l'art), par Talma
Talma étendit la même réforme à la déclamation. Il supprima l'exagération, l'enflure; il ramena la diction à des proportions modérées, sut donner à chaque aspect d'un rôle son expression propre, à chaque phrase, à chaque vers son juste accent. Ce ne fut qu'à force de travail qu'il obtint ces grands résultats, et les comédiens, qui plus tard devaient lui être si hostiles, s inclinèrent d'abord devant sa supériorité et facilitèrent ses succès. Reçu pensionnaire de la Comédie aussitôt après ses débuts, il eut, dès le mois d'avril 1780, le titre de sociétaire. La politique divisa bientôt les artistes. Talma, élevé en Angleterre pat un père libre penseur, avait, dès le commencement de la Révolution, adopté les idées nouvelles, et il fit tout naturellement cause commune avec Joseph Chénier, dont la tragédie de Charles IX, dans laquelle il avait un beau rôle, rencontrait k la cour et dans le théâtre même des obstacles insurmontables. A la représentation de la Vestale, qu'on donna, par ordre, à la place de la tragédie de Chénier, il y eut du tumulte, et un anonyme, dit Grimm, demanda d'une voix de stentor pourquoi on ne jouait pas Chartes IX; cet anonyme était Danton. Enfin, après bien des délais, la tragédie de Chénier fut jouée le 4 novembre 1789 ; ce fut le premier et l'un des plus beaux triomphes de Talma. Mirabeau donnait ostensiblement de sa loge le signal des applaudissements; quand on entendit cette prophétie sur la Bastille :
Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses S'écrouleront un jour sous de3 mains généreuses,
toute la salle se leva avec enthousiasme et fit répéter le passage, comme s'il se fût agi d'un morceau d'opéra. Talma, peu connu encore, montra tout d'un coup ce qu'il valait et quel successeur il donnait k Baron et à Lekain. Sa figure, jeune et p4le, ressemblait
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à S y méprendre aux portraits connus de Charles IX, et il rendait l'égarement du monarque avec une telle énergie, que l'impression du public fut profonde et terrible. Il eut à la fin de la soirée une véritable ovation et fut reconduit chez lui en triomphe.
C'était sur les instances de Mme Suin, excellente comédienne reléguée aux rôles de confidentes, que Talma s'était hasardé, malgré ses répugnances, à jouer ce rôle de Charles IX qui décida de son avenir. Femme d'es- Erit et de goût, elle avait remarqué ce jeune oinme , doué d'aptitudes si remarquables, d'un esprit novateur, d'une physionomie mobile et expressive. Au sortir d'une séance du comité, dans laquelle les principaux chefs d'emploi avaient refusé de prendre le rôle du monarque assassin, elle résolut d'encourager Talma, de le décider k faire une création vigoureuse qui mettrait en relief sa valeur et le ferait sortir du second rang obscur où il végétait,
Charles IX eut trente-quatre représentations consécutives et fut un immense succès. Le ministre ne songea pas, pour le moment, à s'opposer à cette explosion; mais lorsque, après une interruption, on voulut reprendre la tragédie en 1790, il suscita habilement une scission entre les sociétaires, et, faute des principaux acteurs, la pièce ne put être jouée. Nouvelles intrigues des partis, nouveaux tumultes au théâtre; Mirabeau pro-testa publiquement, des députés rédigèrent une adresse, Danton lit encore entendre sa voix puissante et il y eut, jusque sur la scène même, une altercation violente entre Talma et un autre acteur « du contraire parti, » Naudet, ancien garde- française. Des soufflets furent échangés dans la coulisse, et un duel au pistolet, qui ne tua ni ne blessa personne, vida la querelle le lendemain. A la suite de ces hostilités, la Comédie-Française fut partagée en deux camps et la plupart des sociétaires signèrent une sorte de mise en interdit de Talma; ils s'engageaient à ne jamais jouer avec lui.
Talma se résigna à cet ostracisme et joua dans de petites pièces, en attendant que l'agitation se fût calmée; il aborda même quelques rôles comiques et donna une nouvelle preuve de son extrême facilité à reproduire la physionomie réelle des personnages. Dans le rôle de J.-J. Rousseau, d'une petite pièce intitulée le Journaliste des ombres, jouée lors de l'anniversaire de la prise de la Bastille (1790), il était parvenu a une réalité surprenante. « Talma, qui, dans la fameuse tragédie de M. Chénier, dit Grimm, avait si bien su composer son visage sur les portraits que nous avons de Charles IX, semble avoir porté cet art eucore plus loin dans le rôle de Jean-Jacques; vous auriez cru voirie sage de Genève en personne : cette copie vivante était si vraie, qu'on eût presque été tenté de la prendre pour l'original de toutes les autres. »
A cette même époque, Taltna contracta un mariage avantageux. Une femme d'un esprit exalté, M'ic Julie Carreau, admiratrice enthousiaste du grand acteur tragique, s'éprit violemment de lui et, Talma ayant répondu à sa passion, ils résolurent de sceller cette union par le mariage. Le clergé, obéissant k un intérêt de parti ma! entendu, refusa son ministère et allégua les vieilles jurisprudences canoniques concernant les comédiens.
Talma, que tout ceci posait en personnage, réclama, par une lettre au président de l'Assemblée, les effets de la loi constitutionnelle; sa pétition fut disculée au comité de législation et il put se marier civilement. Julie Carreau était riche; elle possédait 40,000 livres de rente et, rue Chantereine, un joli hôtel qu'elle céda plus tard au général Bonaparte. C'était une femme distinguée, d'un esprit indépendant, une sorte de Ninon, moins l'inconstance. « Connue dans le monde sous le nom de Julie, dit un homme qui l'a beaucoup fréquentée (Afnault, Souvenirs d'un sextigénaire), la femme que Talma épousait, plus remarquable encore par le charme de son caractère et de son esprit que pur celui de sa figure, tout agréable qu'elle fût, alliait à un physique presque grêle une âme des plus énergiques. Egalement passionnée pour les arts, les lettres, la philosophie et la politique, après avoir réuni chez elle, sous l'ancien "régime, ce que la cour et la ville avaient de plus aimable, elle y réunissait, depuis la Révolution, aux littérateurs et aux artistes les plus célèbres, les plus célèbres membres de la législature. »
Dans le salon de Julie, Talma connut tous les grands orateurs de la Gironde, Vergniaud, Guadet, Gensonué; il avait fréquente précédemment Barnave et Mirabeau, qui, comme on l'a vu plus haut, s'était intéressé à lui dans la question du Charles IX. > C'est au milieu d'eux, disait-il k M. Audihert, que j'ai puisé une lumière nouvelle, que j'ai entrevu la régénération de mon art. Je travaillai à montrer sur la scène, non plus un mannequin monté sur des échasses, mais un Romain réel, un César homme, s'entretenant de sa ville avec ce naturel qu'on met à parler de ses propres affaires; car, k tout prendre, les affaires de Rome étaient un peu celles do César. » Il reçut même chez lui Dumouriez, alors tout-puissant, et que déjà pourtant Marat poursuivait de ses accusations, dont le bien fondé fut si pleinement justifié plus tard. C'est chez Mme Talma qu'eut Heu cette
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scène singulière, racontée par les historiens de la Résolution : Marat, qui savait y trouver Dumouriez, pénètre dans les salons, sans être le moins du monde invité, et s'attaque au général, qui le regarde à peine et l'écrase d'un haussement d'épaules méprisant ; Marat le suit imperturbablement à travers les invités, et Dugazon , avec une extravagance et une audace sans pareilles, suit k son tour Marat en jetant des parfums sur une pelle rougie au feu, « afin de purifier, disait-ii, l'air que ce monstre infectait par sa pré' sence. i Le lendemain, Talma et ses amis étaient portés sur les listes de proscription de Marat, et il ne dut la vie, sans doute, qu'à son immense talent.
Les dissensions intestines de la Comédie- Française n'ayant pas pris fin, loin de là, Talma, Dugazon, Mme» Vestris, Desgareins et Lange s'étaient séparés de la troupe du faubourg Saint- Germain, et la résultat avait été l'établissement du théâtre de la Nation, au Palais -Royal (notre Théâtre-Français actuel), que Chénier inaugura le 27 avril 1791 par son Henri y /II. C'est là que Talma passa toute la période de la Terreur, en jouant d'une façon incomparable les tragédies de Chénier, de Ducis, d'Arnauit et de Lemercier ; loin que son feu fût affaibli par la préoccupation des dangers qui menaçaient sa vie, ses contemporains remarquèrent qu'au contraire les angoisses de son esprit lui donnaient une énergie nouvelle. Après le 9 thermidor, il semble qu'il aurait pu respirer à l'aise ; il n'en fut rien. On l'accusa d'avoir trempé dans les crimes de ceux-là même qui l'avaient dénoncé et proscrit; c'était la vieille haine des comédiens du faubourg Saint-Germain qui se faisait jour k l'heure favorable et profitait d'une période de réaction. Dans la soirée du 21 mars 1795, comme il jouait dans Epicharis et Néron, de Legouvé, il fut accueilli par des murmures et même interpellé directement par un pamphlétaire. Sortant alors do son rôle et s'avançant vers la rampe : * Citoyens, s'écria-t-il, j'avoue que j'ai aimé et que j'aime encore la liberté, mais j'ai toujours détesté le crime et les assassins. Le régne de la Terreur m'a coûté bien des larmes, la plupart de mes amis sont morts sur l'échafaud. Je demande pardon au public de cette courte interruption ; je vais m'efforcer de la lui faire oublier par mon zèle. > Le public applaudit et fit taire les dénonciateurs; M"e Contât se sépara publiquement, quelques jours après, sur la question de Talma, des sociétaires de la Comédie, avec lesquels elle avait fait jusque-là cause commune, et rendit pleine justice, dans une lettre qui fut imprimée, k ses sentiments honnêtes et modérés.
Vers la même époque, Talma se lia avec le général Bonaparte, alors disgracié à cause de ses relations intimes avec Te frère de Robespierre, Augustin-Joseph ; il lui ouvrit même sa bourse dans un moment où l'homme qu'attendaient de si hautes destinées se trouvait aux prises avecle besoin ; quand la fortune eut bien changé, il resta l'ami du premier consul et de l'empereur. « Napoléon, disait-il à Népomucène Lemercier, m'a toujours témoigné une gronde bienveillance, parce que j'ai toujours su régler ma conduite sur les progrès de sa fortune. Je ne pouvais pas traiter d égal à égal avec le premier magistrat de la République ou avec l'empereur, ainsi que j'avais fait jadis a vec l'officier d'artillerie.. .On a répandu, ajoutait-il, une fable ridicule, d'après laquelle je lui aurais donné des leçons pour apprendre son rôle d'empereur. Il le jouait assez bien sans moi 1 Certes, il n'avait pas besoin de maître. • Ce qu'il y a de vrai, c'est que Talma voyait souvent l'empereur aux Tuileries ; il y allait déjeuner toutes les fois que cela lui plaisait. Napoléon ne lui en voulut même pas, après sa première chute, de n'avoir pas repoussé, en tragédien farouche, le bon accueil que lui fit Louis XVIII, à peine assis sur le trône. Louis XVIII, en effet, après une représentation, voulut voir Talma et le combla d'éloges. A son retour de l'Ile d'Elbe, l'empereur, qui Savait tout ce qui se disait dans les journaux, reçut Talma comme autrefois et lui parla en riant de ces leçons de dignité et de pose théâtrale qu'il était suppose avoir reçues do lui. ■ Si l'on me donne Talma pour maître, dit-il pour conclure, c'est une preuve que j'ai bien joué mon rôle. • Puis, changeant de conversation : ■ Eh bien I ajouta-t-il, Louis XVI/I vous a bien reçu ; il vous a bien jugé ; vous devez avoir été flatté de son suffrage ; c'est un homme d'esprit qui doit s'y connaître, il a vu Lekain. » En 180S, Napoléon avait emmené Talma à Erfurt, à la fameuse entrevue avec le czar. « Je vous donnerai un parterre de rois, » avait-il dit au grand tragédien, et il tint parole ; mais quelle fut la stupeur de Talma quand l'empereur, qui devait désigner le spectacle , choisit la Mort de César! Cette plaisanterie, qui consistait a faire réciter des tirades républicaines et crier : « Mort aux tyrans 1 • devant des souverains, était assez originale ; mais elle sembla médiocre à toutes ces têtes couronnées, qui se tournèrent les unes vers les autres avec un embarras visible, au grand contentement de Napoléon. Pas un, paraît-il, n'osait regarder son voisin, dans la crainte de paraître faire une application. • Jamais, disait Talma, représentation ne fut plus extraordinaire ; les acteurs eux-mêmes étaient gênés sur la scène, nos gestes étaient rétré-
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cis, doqs n'osions nous abandonner à aucun mouvement. MM Talma, qui était au nombre des spectateurs, partageant notre inquiétude, se trouva mal à la fin du spectacle. »
Mme Talma, dont i! est question ici, n'était plus Julie Carreau; les deux époux, si vivement épris au commencement de leur union, avaient usé, en 1801, des facilités de la loi du divorce, et Talma avait épousé, l'année suivante (16 juin 1802), Charlotte Vanhove, artiste distinguée de* la Comédie-Française. Jamais artiste n'a joui au même degré que Talma d'une gloire incontestée. Mme de Staël, Ducis,Chénier, tous les écrivains célèbres du commencement de ce siècle ont parlé des rôlesqu'il acréés, de laréforme qu'il a introduite dans le costume et dans la diction, de la puissance étonnante de son jeu, de sa voix, de son accent. Quelques-uns de nos contemporains ont pu le voir dans les dernières années de sa vie, toujours aussi puissant, aussi complet. C'était plus qu'un acteur, c'était un grand poète, peut-être le seul vraiment tragique de .son temps; il créait véritablement ses rôles, par l'interprétation qu'il en faisait; il donnait du relief aux plus plates conceptions de la pâle école dramatique de l'Empire, si vide et si boursouflée; il illuminait les grandes scènes et les types principaux d'un rayonnement d'exaltation et d'idéal qui manquait complètement k l'œuvre du poëte et que nous y cherchons en vain aujourd'hui.
La page suivante du'livre De l'Allemagne marque bien le caractère de ce talent unique, d'une nature toute particulière, réunissant à l'audace, qui fait sortir de la route commune, le tactet le bon goût,qui empêchent l'originalité de dégénérer en bizarrerie. « Il me semble que Talma, dit Aime de Staël, peut être cité comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignité. Il possède tous les secrets des arts divers; ses attitudes rappellent les belles statues de l'antiquité; son vêtement, sans qu'il y pense, est .drapé dans tous ses mouvements comme s'il avait eu le temps de l'arranger dans le plus parfait repos. L'expression de son visage et de son regard doivent être l'étude de tous les peintres. Quelquefois, il arrive les yeux à demi ouverts et tout à coup le sentiment en fait jaillir des rayons de lumière qui semblent éclairer toute la scène. Le son de sa voix ébranle quand il parle, avant que le sens même des paroles qu'il prononce ait excité l'éinotion. Lorsque, dans les tragédies, il s'est trouvé par hasard quelques vers descriptifs, il a fuit sentir les beautés de ce genre de poésie, comme si Pindaie avait récité lui-même ses chants. D'autres ont besoin de temps pour émouvoir et font bien d'en prendre ; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais quelle magie qui, dès les premiers uccents, réveille toute la sympathie du cœur. Le charme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la poésie, et par-dessus tout du langage de l'âme, voilà ses moyens pour développer dans celui qui l'écoute toute la puissance des passions généreuses ou terribles... Cet artiste donne autant qu'il est possible à la tragédie française ce qu'à tort ou k raison les Allemands lui reprochent de n'avoir pas, l'originalité et le naturel. If sait caractériser les mœurs étrangères dans les différents personnages qu'il représente, et nui acteur ne hasarde davantage de grands effets par des moyens simples. Il y a, dans sa manière de déclamer, Shukspeate et Racine artistement combinés. Pourquoi les écrivains dramatiques n'essayeraient-ils pas aussi de réunir dans leurs compositions ce que l'acteur a su si bien amalgamer par sou jeu ? •
Un seul homme protestait contre l'admiration enthousiaste que soulevait le jeu de Talma; c'était Geoffroy. Il avait entrepris dans le Journal des Débats, devenu le Journal de l'Empire, une guerre à outrance contre la philosophie et la littérature du xvme siècle, et c'était surtout Voltaire qu'il voulait atteindre à travers son brillant interprète ; il se mit à harceler Talma d'épigramines et de calomnies ridicules, dont celui-ci eut le tort de s'irriter, au point de provoquer, au théâtre même et dans la loge du journalisie, une scène violente, qu'il regretta beaucoup.
Geoffroy a raconté en ces termes cet incident regrettable, mais qu'il s'était bien justement attiré. « Mercredi dernier, rapporte- t-il dans son numéro du 15 décembre 1809, j'étais dans une petite loge du rez-de-chaussée, lorsque tout à coup ta porte s'ouvre ; un homme entre brusquement, l'air furieux, l'œil égaré...» C'est vousqueje cherche,» me dit-il en me serrant la main bien plus fort que ne fait un ami, sortez I • Il s'est fait un grand mouvement dans la salle; tout le inonde s'est levé. Talma a continué à nous battre avec la grosse artillerie des menaces et des injures, jusqu'au moment où les gens sages se sont emparés de sa personne et ont soustrait son délire aux regards des curieux, auxquels il donnait une scène de fureur sur un théâtre qui ne devait pas être le sien... ■ Ce petit récit, où perce l'embarras de la victime elle-même, est certainement un peu en dehors de la vérité; l'incident n'en est pas moins fâcheux ; mais l'exaspération de Talma s'explique par ce qu'il y avait d'acrimonieux, de personnel et d'injuste dans la critique du journaliste. L'illustre tragédien fut, au reste, dédommagé amplement de cette unique opposition par la sympathie et ''admiration universelles.
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Talma mourut en 1826, honoré de tous et au moment où son talent, loin de décliner, semblait prendre plus d'ampleur et de maturité. Son dernier triomphe fut le rôle, de Charles VI,. dans la tragédie de Delaville (mars 1826). La physionomie qu'il avait su donner à ce personnage, a peine ébauché, selon les régies de la tragédie classique, par un auteur de troisième ordre, est restée dans la mémoire des contemporains comme l'expression la plus énergique de la dégradation humaine. Un incident pénible marqua sa dernière représentation. Talma, étant allé à Rouen donner quelques représentations, y perdit sa fille, l'enfant qu'il affectionnait le plus. De retour à Paris, il continua de jouer, mais secrètement atteint dans sa fibre la plus sensible ; il était, en outre, affecté d une maladie d'entrailles qui lui causait depuis plusieurs années de vives souffrances. Comme il jouait ce rôle de Charles VI, dont il n'avait jamais aussi bien rendu l'égarement (26 juin), « il se trouvait, dit un témoin oculaire , Mme Paradol, disposé à un attendrissement extraordinaire. Au moment où, un accès de folie saisissant le malheureux roi, il demande ses enfants, le cœur et la voix de Talma se brisèrent de telle sorte que la raison des spectateurs ne put tenir ferme en présence des égarements de la sienne. Les personnes en scène avec lui (Mme Paradol en était) se trouvèrent incapables de mouvement, de se rappeler quoi que ce fût, de dire un mot. Nous nous regardâmes, nous ne vîmes que des larmes dans nos yeux et, pensant que le public était aussi peu en état de nous entendre que nous l'étions de parler devant lui, nous le saluâmes en silence et nous nous retirâmes de même. > On baissa la toile, et le public sortit tristement, sentant bien qu'il venait d'assister au dernier effort de son grand tragédien. Talma n'expira que le 19 octobre suivant; toute sa famille était autour de lui ; vers dix heures du matin, sa vue, qui avait toujours été faible, s'obscurcit presque complètement; à six heures, deux de ses amis, Arnault et Jouy, lui dirent un dernier adieu; il les reconnut, et d'une voix encore assez forte il prononça ces mots : « Voltaire I... comme Voltaire 1... > Peut-être pensait-il aux funérailles du grand philosophe, célébrées sous la Révolution. On lui amena ses deux jeunes filles; il put leur donner sa main défaillante et articuler un dernier adieu.
Chose qui parait étrange à qui a lu ses démêlés avec le clergé lors de son premier mariage, l'Eglise voulut le revendiquer à son heure dernière et faire surgir da l'agonie une conversion ou du moins une rétractation. L'archevêque de E'aris se présenta, avec tout le faste épiscopal de l'époque, à la porte du moribond. Talma refusa de le recevoir, • Tous ceux qui l'ont approché, dit un de ses biographes, savent combien il s'irritait à la seule pensée de l'espèce de flétrissure dont les conciles, en France seulement , ont frappé la profession dans iaquelle il s'était illustré. Banni du sein de l'Eglise pendant sa vie, il avait formellement déclaré qu'il ne voulait point qu'on l'y présentât après sa mort. Aussi les visites, les instances de l'archevêque n'eurent-elles aucun résultat; Sa Grandeur ne fut pas même admise au chevet du malade. » Un affront récent avait encore contribué à exaspérer Talma. Ce même prélat, étant allé présider la distribution des prix à l'institution Morin, où le tragédien avait placé ses deux fils, ces jeunes enfants reçurent l'ordre de ne pas paraître à la cérémonie, sous le prétexte de Vin f amie de leur père, et ne reçurent qu'après le départ de l'archevêque, et en secret, les récompenses qu'ils avaient méritées. C'était inepte et ridicule. Cet affront détermina Talma à faire élever ses enfants dans la religion réformée.
Ses funérailles eurent lieu le 21 octobre, ait milieu d'un immense concours de peuple. Conformément k ses volontés, le cortège se rendit de la maison mortuaire, rue de la Tour-des-Daines, au Père-Lachaise, sans aucun appareil religieux.
Tahna, comme acteur tragique, n'avait pas eu dé prédécesseur et n'eut pas d'héritier ; son immense talent, qui était tout intime et personnel, qui reposait sur sa propre sensibilité, ne pouvait ni se démontrer ni faire école. Quelques-unes de ses traditions sont restées k la Comédie-Française ; mais le souffle qui animait sa Voix, l'ampleur et le naturel de ses gestes, le feu de son regard, qu'il savait rendre k volonté terrible ou tendre, la mobilité de sa physionomie, l'étude qu'il avait faite de sa démarche et du moindre mouvement, tout cela lui appartenait en propre et n'a pu se transmettre. Ses grandes créations sont restées gravées d'une manière ineffaçable dans la mémoire de ceux qui ont pu le voir sur la scène ; ses contemporains ont essayé de nous rendre l'effet terrible qu'il produisait dans Oreste en prononçant le vers fameux :
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos
(têtes j dans Ifamlet, lorsqu'il se précipitait aux pieds de l'ombre paternelle et repoussait le poignard destiné k sa mère, et s'écriait :
Grâce ! je suis son fi!) |
dans Manlins, où, par ces- simples mots : i Qu'en dis-tu ?» il faisait frissonner (oute la
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salle. Nous ne donnerons pas la liste entière de ses créations ; voici seulement ses rôles les plus remarquables ; parmi ceux de l'ancien répertoire: Cinna, Néron, Joad, Abner, Oreste, Achille, Œdipe, Hérode, César et Manlius; parmi ceux qu'il créa dans les pièces nouvelles, Charles IX, dans la tragédie de Chénier (4 nov. f789) ; Jean, dans Jean sans Peur, de Ducis (28 juin 1791) ; Othello, dans le Maure de Venise, de Ducis (26 nov. 1792); Pharan , dans Alufar , de Ducis (12 avril 1795) ; Egisthe, dans Agamemnûn, de Lemercier (25 avril 1797) ; Marigny, dans les Templiers, de Raynouard (24 mai 1805) ; Leicester, dans Marie Stuart, de Lebrun (6 mars 1820); Charles VI, dans la tragédie du même nom de Delaville (6 mars 1626). Il s'essaya aussi dans la comédie, in;iis avec peu de succès, son talent brillant surtoutdans le sombre et le pathétique ; cependant il créa d'une manière heureuse le Danville de l'Ecole des vieillards, de Casimir Delavigne (6 riéc. 1823). . Talma nous a laissé un volume intéressant, concernant les études de toute sa vie ; ses Réflexions sur Lekain et sur l'art théâtral (1825, in-8°), placées en tête des Mémoires de Lekain, sont écrites en très-bon style, remplies d'observations judicieuses, dont tout acteur tragique pourrait faire son profit. Talma a donné dans cet écrit la mesure de l'étendue de ses connaissances dans l'art qu'il a cultivé avec tant de succès.
TALMA (Cécile Vanhove, dame), actrice française. V. Vanhove.
Talma (café), ancien café littéraire, situé à Paris, » l'angle de la rue Neuve-des-Petits- Champs et du passage Choiseul. Il fut longtemps Je rendez-vous des hommes de lettres et des artistes à la sortie ou pendant les entr'actesdu théâtre do laRenaissance, aujourd'hui disparu (salle Ventadour ou théâtre des Italiens), Alexandre Dumas et Frédéric Soulié laissèrent des souvenirs profonds au théâtre Ventadour. C'est là, dit-on, que le premier conçut l'idée de cette gasconnade célèbre qu'il a depuis résumée en volume et qui a pour" titre : le Capitaine Pamphile. Dumas a causé son livre au café Talma avant -de l'écrire, et plus d'un chapitre d'une bouffonnerie exhilarante s'est perdu, dit-on, dans le trajet de la causerie à l'écritoire. Méry, Balzac, le bon Antony Béraud, et bien d'autres, emportés depuis par la mort, étaient aussi des habitués du café Talma. Aujourd'hui ce café a quitté jusqu'à son nom et n'est plus qu'une brasserie.
TALMAY, village de la Côte-d'Or, cant. et à 6 kilom. de Pontaillier, sur la rive gauche de la Vingeanne; 1,089 hab. Ruines d'une ancienne forteresse; beau château construit en 1762 et entouré d'un parc magnifique.
TALMELIER s. m. (tal-me-lié — du vieux français taler, battre, mêler). Boulanger. Il Vieux mot qui s'écrit aussi talmbllikr, et talemeliër : Une fruiliére me donnait une prune par-ci, un talmkluer me jetait une croûte par-là. (V. Hugo.) Ainsi, bon frère, vous me refusez un sou parisis pour acheter une croûte chez un talmellier? (V.Hugo.)
TALMELLIER s. m. ( tal-mè-lié). V. TA1<- MEUER.
TALMONT, bourg de France, ch.-l. de cant. du département de la Vendée, k 14 kilom. des Sables-d'Otonne, au pied d'une colline, sur la petite rivièredePairaq ; pop.aggl.,933 hab. — pop. tôt., 1,040 hab. Ce bourg est dominé par les ruines d'un très-beau et très-pittoresque château de la Renaissance. Au moyen âge, Talmont était un port de mer. Le soulèvement graduel de la côte a élevé l'ancien port de Talmont à plusieurs mètres au-dessus de la mer.
TALMONT (princes de). V. La Trémoille.
TALMONT1ERS, village de France (Oise), cant. du Coudray, airond. et à 31 kilom. de Beauvais, sur l'Epte; 530 hab. o Dans l'église, dit M. Gédéon Dubieuil, assez ancienne déjà, les deux sexes sont séparés pour assisteraux offices. Toutes les femmes entrent dans l'église par le portail principal etse tiennent dans la nef; les hommes par une porte latérale et restent dans le chœur et les chapelles adjacentes. ■ Fabrication de dentelles ; usine à zinc.
TALMOUSE s. f. (tal-mou-ze. — Quelquesuns tirent ce mot du latin tabula, planche, rouleau, parce que c'est avec un rouleau que l'on pétrit la pâte, et de musa, d'où nous avons fait mouse, sorte de bouillie. D'autres prétendent que talmouse , pâtisserie, a la même origine que talmouse, soufflet, et signifie proprement casse-museau; cette tarte farcie de fromage serait ainsi nommée parce que le nez s'y enfonce bien avant quand on la mange, l'almouse paraît avoir la même origine que talmelier, savoir taler, battre, mêler ; au sens de battre, il a pu donner naissance à un mot qui signifie soufflet, et au sens de mêler on en a tiré tout naturellement talemelier, pétrisseur, boulanger, et talmouse, pâtisserie). Petite pâtisserie qui se prépare en enfermant dans des morceaux de feuilletage une pâte composée de lait, de beurre, de fromage, d'œufs et de farine, ou de la pâte à choux additionnée d'oeufs et de frangipane : Le voiturier s'arrêta devant la porte de l'aubergiste qui vend les célèbres talmouses et' où tous les voyageurs descendent. (Balz.) Beruarette tira de sa poche une Talmouse qu'elle avait prise en passant à Saint-Denis. (A. de Musset.)
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— Fig. Soufflet, coup de poing sur la face : Il a reçu là une fiire talmouse.
— Encycl. Longtemps, la ville de Saint- Denis a tiré vanité de ses talmouses, pâtisserie indigeste qui ne pouvait plaire qu'à des estomacs grossiers. Au commencement de notre siècle, nul voyageur, nul touriste ne serait passé par Saint-Denis) sans s'y approvisionner de talmouses. Voici les différentes manières de préparer ces pâtisseries. Mettez dans une casserole deux verres de lait avec 2 onces de beurre fin ; au premier bouillon, ajoutez 4 ou 5 onces de farine tamisée; remuez, faites bouillir quelques minutes, changez de casserole. Broyez dans un mortier deux fromages affinés de Neufchâtel, ou 6 onces de bon fromage de Brie, peu salé; mettez ce fromage dans la pâte avec deux cuillerées de bonne crème fouettée, puis trois ou quatre œufs, de façon k obtenir une pâte mollette. On abaisse ensuite de la pâte fine un peu ferme; lorsqu'on l'a abaissée aussi mince que possible, on la détaille à l'emporte-pièce, en une trentaine de ronds de 2 pouces de diamètre; au milieu de chaque rond, placez gros comme une petite pomme d'api de votre préparation. Il faut ensuite relever les bords des ronds, de manière à former une espèce de petit godet à trois cornes, dont vous repliez chaque pointe sur elle-même, afin que cette espèce de pyramide triangulaire ne soit pas pointue. Dorez légèrement le tour et le dessus de vos gâteaux et mettez-les au four chauffé modérément. Lorsqu'ils sont cuits de belle, couleur, servez chaud.
Au lieu de fromage de Brie ou de Neufchâtel, on peut employer un petit fromage de Viry du poids de 6 onces; alors, quand les talmouses sont cuites, on les saupoudre de sucre et l'on obtient un entremets qui se sert chaud. ,
Talmud. Sous ce nom, les juifs désignent le livre qui contient les doctrines et les préceptes enseignés par leurs docteurs les plus autorisés. Le Talmud comprend les lois traditionnelles des juifs, par opposition aux lois écrites données par Moïse, ou mieux l'interprétation que les rabbins ont faite des lois mosaïques en ce qui touche la doctrine, la politique et les cérémonies. Il y a deux Talmuds .-le Talmud de Jérusalem, émané des écoles de Palestine, et le Talmud de Babylone, qui vient des écoles de Babylone. Les Tah muds sont de vastes compilations dan^ lesquelles entrent différents recueils. Nous allons exposer, en prenant pour guide un hébraïsant fort distingué, M. Neubauer, comment ils se sont formés et quelles sont les parties dont ils se composent.
Il faut d'abord distinguer deux sortes d'interprétations ou commentaires des textes bibliques : l'Agadah et le Halakha. Le mot Anadah (on dit aussi Haggadah) vient probablement de la racine nagad, dire, réciter. L'Agadah est un commentaire de tel ou tel prophète, de tel ou tel récit biblique ; M. Neubauer en explique très-bien l'origine. « Depuis Esdras, dit-il, la lecture du Pentateuque avait lieu dans les synagogues trois fois par semaine. Il est possible que pendant un certain espace de temps, sans doute très-court, les interprètes aient été d'accord, puisqu'ils sortaient tous de l'école d'Esdras. Mais peut-on dompter à jamais l'imagination des hommes î Peut-on supposer que d'obscures prophéties dont on faisait également lecture sous le nom de Haphtara, aient été constamment exposées de la même façon dans toutes les synagogues? Evidemment non. Nous n'avons qu'à consulter les explications de Y Apocalypse de Saint Jean par les Pères de l'Eglise, ou celles de quelques passages du Coran par les sounnètes, pour nous convaincre que l'accord ne peut longtemps subsister sur de pareils sujets. La fantaisie du methouryoman { on appelait ainsi les interprètes) trouvait un vaste champ dans l'application d'un passage des Prophètes a un événement contemporain. Le pays commençait à s'inquiéter peu à peu : Alexandre chassait les Perses, la dynastie syrienne remplaçait Alexandre ; des querelles intestines dévoraient l'Etat; en somme, le temps de calme fut assez court pour les Juifs après le retour de la captivité. Quoi de plus naturel que de voir les chefs des différentes synagogues ou quelques érudits sortis du peuple, s'élever pour consoler les habitants chassés de leur foyer, pour encourager les débris des familles massacrées par l'étranger, et leur faire entrevoir un avenir plus heureux ? Et quels sujets se prêtaient le mieux à cet usage? Assurément, c'étaient les sujets bibliques, par exemple, Joseph en Egypte, la sortie des Israélites de ce pays, la délivrance par les juges, et d'autres narrations semblables, accommodées aux circonstances de l'époque et assaisonnées de paraboles adressées au peuple illettré de la campagne. Ces sortes d'interprétations sont connues sous le nom de l'Agadah. i
UAgadah fait le sujet des Midrasehim et remplit plus du tiers du Talmud de Babylone. Le Talmud mentionne des traités spécialement agadiques sous le nom de Siphrë agadatha (livres de l'Agadah). A cette même classe appartiennent d'autres écrits qu'il cite, un livre d'Adam, le rouleau des dévots (Meguillath hassidim) et d'autres ouvrages
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semblables. Les livres apocryphes, tels que les Macchabées, te livre de Tobie, celui de Baruch, le troisième livre â'Esdrus et d'autres de ce genre appartiennent au domaine de YAgadah. A cette catégorie, il faut encore ajouter les livres contenant des préceptes moraux, tel que Sirach, que le Talmud cite souvent, et le livre de la Sagesse de Salomon. L'agadiste est l'homme qui s'occupe de ces sortes d'interprétations; il a toute liberté dans l'application des textes des Prophètes et, en général, des textes contenant un sujet narratif, aussi longtemps ^u'ilnese met pas en contradiction avec la loi proprement dite. Les docteurs ne trouvaient généralement rien de nuisible dans YAgadah, de manière qu'on permettait même de copier ces sortes de livres. Cette littérature devait prendre des développements rapides en raison de la liberté dont elle jouissait.
On désigne sous le nom de Halakha un commentaire casuistique de la loi. Ce mot vient probablement de la racine hatakh, aller; cest l'interprétation traditionnelle de la thora, qui passe oralement d'une génération à l'autre. «La Halakha, dit M. Neubauer, est l'opposé de YAgadah; elle s'appuie en^ général sur le texte du Pentaieuque, puisqu'elle interprète la toi. » Il ne pouvait y avoir là de liberté complète comme pour YAgadah. L'exégète devait suivre constamment une autorité reconnue. La Mischna l'ait remonter cette autorité jusqu'à la révélation orale que Moïse avait reçue sur le mont Sinaï. Voici comment elle s'exprime sur ce point: «Moïse reçut la loi du Sinaï; il la transmit à Josué, la remit aux anciens, les anciens la passèrent aux prophètes et ces derniers la transmirent aux hommes de la grande synagogue. » .
Quand a-t-on commencé à employer le mot Halakha! Quelles ont été les premières Halakhoth? 11 y n'a là-dessus, dit M. Neubauer, rien de positif; il faut se borner aux conjectures. Tout ce que nous savons, c'est qu'on cite quelques institutions halachiques de Yosé lien Yoézer, qui vivait au commencement de la guerre des Macchabées(180-170). Toutefois, il est certain qu'une partie de la Mùchna, notamment celle qui concerne les sacrifices, les prélèvements pour le temple et les purifications, contient d'anciennes Halakholh. Fendant la guerre des Macchabées, toute activité littéraire avait probablement cessé; une fois l'Etat rétabli, les rois asmonéens présidèrent, sinon en personne, du moins par leur influence royale, un tribunal institué par eux sous le nom de sanhédrin. Nous trouvons, en eifet, quelques institutions halachiques du roi Jean Hyrcan. Sous ce roi, la rupture entre les pharisiens et les sadueèens devint flagrante. Les saducéens possédaient un code écrit, tandis que les pharisiens n'admettaient pas qu'on écrivit la tradition orale. Etait-ce pour avoir la supériorité de la science, à l'exemple des prêtres égyptiens, ou bien craignaient-ils que, par des fautes de copistes ou par des falsilioatious volontaires, on ne vît se produire un autre schisme? Il est difficile de se prononcer sur ce point. La mémoire jouait un grand rôle dans les écoles; cette faculté est très-développée chez les peuples orientaux. Dès l'enfance, l'éducation consistait probablement à apprendre avant tout par cœur les interprétations de la loi. Aujourd'hui encore, les vrais élèves du Talmud connaissent ce vaste livre presque entièrement de mémoire. Qu'on leur demande un passage, ils indiquent à l'instant la page où il se trouve. On sait qu'il en a été de même chtz les lndous; une partie de leur littérature n'a été conservée que par des efforts de mémoire. « On ne peut se l'aire une idée, dit M. Max Muller, des puissantes facultés qu'acquiert la mémoire dans une organisation sociale aussi éloignéo de la nôtre que les parishad indous le sont de nos universités. La force de la mémoire, telle que nous la voyou» et l'entendons souvent, montre que nos notions des limites de cette faculté sont tout à fait arbitraires. Notre mémoire a été affaiblie systématiquement de temps immémorial... Aujourd'hui encore, où les manuscrits ne sont ni rares ni chers, les jeunes brahmanes qui apprennent les chants des Vèdas, les brahmauas et les sutras le font invariablement par la tradition orale et les savent par cœur. ■
Le mot halakha parait pour la première fois à propos de Hillel (trente-deux ans avant notre ère). Il fut nommé président du sanhédrin tout en étant étranger (il venait de la Babylonie), parce qu'il sut donner des explications sur une Halakha que le président d'ulurs ignorait. Avec l'époque de Hiilel commence la véritable discussion scolastique et subtile que nous trouverons dans le Talmud. Tout ce qui est rapporté de ce docteur, modèle de modestie, de bonté, de probité, de patience, nous autorise a croire que ces sortes de discussions n'étaient pas du goût de Hillel. Etait-il obligé de les subir comme étranger, ou le goût scolastique était-il déjà développé chez ses élèves? On ne nous en dit rien. Les discussions entre les écoles de Hillel et de son coprésident Sohammaï devaient être ardentes, et elles amenaient souvent des scissions complètes. Voici comment le Talmud s'exprime lui-même sur ce point : « Avant Hillel et Schammaï, il n'y avait qu'une seule interprétation de la Thora (loi). Ces deux écoles ont fait do la Thora deux versions différentes. » La Mischna contient un grand nombre
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des décisions halachiques de ces deux docteurs.
La tranquillité dans les discussions semble avoir été rétablie un moment sous la présidence de Rabbi Gamaliel l'atné, qui jouit d'une grande autorité. Ce docteur est connu par sa modération à l'égard des premiers prédicateurs de la foi chrétienne; son fils, R. Siméon, lui succéda au patriarcat. Plusieurs autres célébrités vivaient à cette époque si funeste au peuple juif. R. Yohananben-Zaccaï, ainsi que R. Siméon, fils de Gamaliel, ont vu la destruction du temple. La dernière étincelle de la nationalité juive s'étant politiquement éteinte, on s'efforça de sauver au moins son existence spirituelle. R. "Yohanan forma une école à Yabneh,dont R. Gamaliel le second fut plus tard le chef. Dans le voisinage de cette ville se trouvaient les écoles de R. Akiba, do R. Eliézer ben Azaryah et d'autres docteurs célèbres. Toutes ces écoles ajoutaient des décisions aux Halakhoth antérieures ou y introduisaient même des changements. La. matière s'accumulait de plus en plus et on ne pouvait plus s'en fier pour l'exactitude de ces textes à la simple mémoire. Déjà on rapportait une seule et même Halakha à des docteurs différents; il était facile de voir qu'il allait devenir impossible d'appuyer rigoureusement la loi orale sur des autorités reconnues. R. Akiba et R. Eliézer écrivaient déjà leurs décisions halacbiques.
Après la guerre de Bar Coziba (130 de notre ère), quand le siège de l'école dut être transporté en Galilée, et, même dans ce pays, changer successivement de lieu,R. Yehouda, surnommé le Saint, descendant du fameux Hillel et chef de l'école de Tibériade, essaya (180 de notre ère), probablement malgré bien des résistances, de réunir les diverses Halakhoth dans un seul et même livre. La Mischna, qui signifie étude, est le nom de ce fameux recueil; il ne contient presque point <Y Agadah, si l'on en excepte les Articles des Pères (Pirké aboth), qui renferment les sentences morales des différents docteurs.
La Mischna se compose de six parties appelées sedarim. Voici les noms de ces six parties :
1° La partie dite des semences (Seder Zeraïnt), contenant Ses formules des bénédictions qui doivent être prononcées sur les différents aliments, et les règles qui concernent les dîmes et les offrandes à prélever sur les produits de la terre.
2° La partie dite des fêtes {Seder Moëd), renfermant les prescriptions pour le sabbat et les fêtes de 1 année.
3° La partie des femmes (Seder Naschim)t qui traite des lois sur le mariage, ie lévirat et sur les ablutions et purifications.
4° La partie des dommages {Seder Nezikin), comprenant le droit civil et criminel avec un traité sur les crimes de l'idolâtrie.
50 La partie des oblatione destinées au templ« {Seder Kodaschim). >
6U Enfin la partie des purifications (Seder Tohoroth), applicable aux ustensiles devenus impurs et aux purifications pour divers cas de maladies.
Chacune de ces parties de la Mischna a des subdivisions sous le nom de Massekheth (mot à mot tissu); il y a deux rédactions de la Mischna; elles diffèrent peu entre elles; l'une sert de base au Talmud de Jérusalem efr l'autre au Talmud de Babylone.
A la même époque où fut rédigée la Mischna, R. Iliya composait en Babylonie un ouvrage analogue, que nous possédons sous le nom de la Tosiftha ou Toseflha (collection). Ce R. Hiya était originaire de la Palestine; niais on peut ranger son travail parmi les productions babyloniennes. La Tosiftha renferme plusieurs éléments agadiques.
Avant la rédaction même de la Mischna et de la Tosiftha, on possêdaitd'anciennesjV ischnas, dont il y a quelques citations, mais qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous. Simëon ben Gamaliel (166 de notre ère) avait commencé aussi une révision de la loi orale; néanmoins, l'honneur de la rédaction définitive du livre de la Mischna contenant cette loi revient, comme nous l'avons dit,àR. Yehouda le Saint.
Trois autres traités, dont la rédaction est postérieure a la Mischna et à la \Tosiftha, forment une sorte de commentaire balachique et agadique sur le Pentateuque, selon que le texte se prête à l'une ou à 1 autre espèce d'interprétation. Ces trois traités sont: 1<> le Mekhilta (mesure), commençant au chapitre xiv de Y Exode; 20 le Sifra {le livre par excellence), commentaire sur le Lévitique; 30 le Sifré (les deux livres), commentaire sur les Nombres et le Deutéronome. Les deux derniers sont censés appartenir à l'école de Rab en Babylonie (190-240 de notre ère). Bien que postérieurs à la Mischna et à la Tosiftha, ces trois ouvrages offrent des traces plus complètes de l'ancienne Halakha et de l'ancienne Agadah.
Les livres dont nous venons de parler, Mischna, Tosiftha, etc., forment la première collection talmudique. La seconde est la Gcmare, La Gemafe (ce mot veut dire élude), nous offre, un commentaire de la Mischna, c'est-à-dire un commentaire de commentaire. Voici comment la Gémare prit naissance et développement.
Dans les discussions de la Mischna, les doc-
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teurs devaient nécessairement s'appuyer sur des passages bibliques; chaque opinion interprétait donc le texte sacré à sa guise. Il est facile de s'imaginer à quelles subtilités d'exposition on dut arriver. On raisonnait sur un pléonasme, sur une particule superflue ; on tirait des inductions d'une lettre qui n'était pas indispensable, même des lettres qui, par un hasard quelconque, avaient des dimensions différentes des autres, méthode d'interprétations minutieuses qu'on retrouve aussi chez les brahmanes. La Mischna n'est pas envahie par ces subtilités-, le texte ne contient que la décision finale de la Halakha, selon l'opinion des différents docteurs. Dans les écoles, on reprenait les raisonnements sur lesquels se fondaient les décisions de la Mischna; chaque école, avec le temps, en ajoutait de nouvelles. Quelques docteurs talmudiques ne se bornaient pas à ces. études; ils cultivaient aussi les autres sciences : Samuel avait étudié l'astronomie, Thodos la médecine, R. Yosé-ben-Halaphthala chronolog:e ; mais tout cela était amené par une discussion halachique et subordonné à cette discussion. L'astronomie servait surtout à fixer la nouvelle lune, et c'est à propos de cette détermination qu'on donne incidemment quelques notions sur la matière. S'occupe-t-on du règlement du sabbat, discute-t-on la permission de faire du feu ce jour-là pour un malade; le sujet amène quelques remarques médicales.Traite-t-on de prélèvements des produits de la terre, il intervient accidentellement quelques observations sur la botanique. Quant à la géographie et à l'histoire, comme pour le reste, il n'en est question qu'incidemment, quand on parle d'une institution religieuse établie par un personnage historique ou dans un lieu précis. Aussi ces notions sont-elles des plus vagues et très-souvent des plus erronées. Telle est la Gémare ou commentaire de la Mischna.
Nous avons deux Gémares : la Gémare de Jérusalem, comme son nom l'indique, est l'œuvre dos écoles de la Palestine ; elle a été rédigée à Tibériade et achevée probablement vers la fin du ive siècle (le notre ère. Elle contenait les commentaires sur les cinq premières parties de la Mischna; le commentaire sur la cinquième partie ne nous est pas parvenu. Les quatre autres parties ont aussi quelques traités incomplets. Cette Gémare était négligée dans les études des écoles juives du moyen âge. Ellea subi lesortdes écoles où elle avait pris naissance, et qui avaient été éclipsées par celles de la Babylonie. Si les éditions du Talmud de Jérusalem sont moins bonnes, c'est qu'on n'a pas encore découvert un manuscrit de cet ouvrage à l'aide duquel on pût rétablir les passages nombreux qui ont été mutilés par les copistes. Ce Talmud offre, en outre, beaucoup de difficultés à cause de l'idiome étrange dans lequel il est écrit, et qui est entremêlé d'un grand nombre de termes grecs. Il n'en est pas moins d'une importance considérable pour la géographie et l'histoire de la Palestine. Les discussions qu'il contient ne sont pas aussi souvent entrecoupées de sujets agadiques que celles du Talmud de Babylone.
Le Talmud de Babylone a au moins quatre fois l'étendue de l'autre ; les discussions y sont plus développées, car il a été clos un siècle plus tard, c'est-à-dire à la fin du ve siècle. Il renferme même les débats des écoles palestiniennes, outre ceux des nombreuses école3 babyloniennes. Il abonde en notions agadiques de différentes sortes. Les élèves qui affluaient à Babylone de tous les pays, de l'Arménie, de l'Asie Mineure, de la Perse, de la Syrie et de la vaste région comprise entre l'Euphrato et le Tigre, y apportaient non-seulement les décisions de leurs écoles particulières, mais encore des notions de différentes sciences, des renseignements sur les coutumes des habitants de leurs pays, des théories de mysticisme propres aux païens. Chacune de ces écoles était souvent représentée dans un idiome particulier. C'est là ce qui explique comment nous trouvons dans le Talmud de Babylone des pages entières consacrées aux sujets les plus bizarres, totalement étrangers à la discussion dogmatique, et qui sont souvent intercalés sans aucune raison entre deux Halakhoth. On traitait dans l'école une question dogmatique quelconque et on y rattachait un sujet agadique qui ne s'y rapportait que de très-loin. Cette première Agadah en entraînait une autre d'un genre analogue qui se rapportait à un pays différent, et ainsi de suite. Il en résulte qu'il n'y a dans la composition de l'ensemble ni enchaînement logique, ni traces d'une suite régulière de faits ou d'idées.
De3 Gémares nous passons à la troisième catégorie des livres talmudiques, aux Midraschim qui, sauf quelques exceptions, sont purement agadiques. Midrasch vient du mot darasch, rechercher minutieusement, et, dans le langage postbiblique, ce mot signifie expliquer. On explique donc, dans les Midraschim, d'une manière subtile, les versets bibliques, pour en tirer des solutions pratiques selon les circonstances. M. Neubauer sigrale les caractères de l'interprétation agadique dans plusieurs livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Le livre de Daniel applique, par exemple, les visions des prophètes aux événements de son temps; lo livre des Chroniques est plutôt un commentaire agadique qu'un livre historique. Les Apocryphes
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sont remplis de légendes et d'explications sur les paroles des prophètes. Le Nouveau Testament abonde en paraboles et en citations des prophètes appliquées aux faits contemporains.'Enfin, les œuvres d'Aristéas, de Philon et de Josèphe contiennent une foule d'indications agadiques que nous retrouvons quelquefois sous mie autre forme dans l'Agadah juive. Celle-ci est donc d'une origine ancienne, et ce n'est pas s'aventurer trop que de la faire remonter jusqu'au siècle d'Esdras. A cette époque, le sentiment patriotique ne pouvait être plus vivement excité que par des récits légendaires remplis d'actes d'héroïsme et d'abnégation des anciens juifs. Cette interprétation spéciale des paroles des prophètes poursuivait son développement en même temps que le Halakha, avec cette différence que, pour YAgadah, sa diffusion ne rencontrait aucune résistance, car elle ne touchait presque jamais aux préceptes religieux.
Ainsi, les Midraschim contiennent le développement de YAgadah, qui s'est toujours Conservée parmi les juifs, et qui règne, même de nos jours, dans les communautés dont les membres se vouent exclusivement aux études talmudiques. Cependant, ces Midraschim, tels que nu 11 s les possédons aujourd'hui, sont d'une rédaction postérieura à la Gémare de Babylone ; mais le fondement est ancien et une critique minutieuse pourrait y retrouver les intercalations postérieures. Il est inutile de dire que les Midraschim forment une collection agadique de différents docteurs et qu'ils ne sont nullement l'œuvre d'un rédacteur unique. La tradition juive attribue les Midraschim à des autorités talmudiques. Voici les principaux ouvrages qui appartiennent à cette troisième catégorie des monuments talmudiques :
10 La Pesiktha, qui contient des discours agadiques pour les différentes solennités sabbatiques de l'année. On en cite trois, savoir : la Pesiktha par excellence, la Pesiktha rabbathi (la grande Pesiktha) et la Pesiktha soutratha (la petite Pesiktha). De ces trois Pesiktha, il n y a que la seconde qui soit imprimée, et encore est-elle incomplète. L'idiome dans lequel elle est écrite indique une origine palestinienne. L'auteur en est, à ce qu'on croit, R. Cahana.
2° Le Midrasch Rabba, attribué à R. Hoschéa Cabba; il est relatif au Penlateugue et aux cinq Meguilloth.
3" Le Midrasch Tanhouma ou Yelamdenou; il se rapporte au Pentateuque et commence par un sujet halachique avec le mot Yelamdenou rabbenou (Que notre maître nous enseigne).
40 Le Midrasch Schoher Tûb, commentaire agadique sur les Psaumes, les Proverbes et quelques chapitres des Livres de Samuel.
Les ouvrages des rabbins du xi« au xvc siècle citent des Midraschim sur Isaïe, Esdras, et les Chroniques qui ne nous sont pas parvenus. On composait aussi de petits Midraschim sur certains sujets bibliques, sur l'aspect du ciel, sur l'angélologiiî, etc.
Tous les livres dont nous venons de parler, Mischna, Tosiftha, Gémare, Midraschim, sont compris sous la dénomination commune de Talmud, Assez souvent ce nom est donné exclusivement aux deux Gémares.
En résumé, deux éléments entrent dans la composition du Talmud: la Halakha et YAgadah. Celle-ci est l'interprétation libre, représentant la pensée et le sentiment de simples individus, tandis que la Halakha est une tradition orale de maître à élève, qui représente la pensée et le jugement de l'école. La Halakha est la prescription formelle et obligatoire pour quiconque se reconnaît juif, l'A^adah est accommodée aux besoins moraux d'une fraction peu nombreuse des Israélites. La Halakha est une autorité fixe et durable, YAgadah n'est qu'une application momentanée. Tout ce qui n'est pas halachique dans le Talmud appartient au domaine de YAgadah. Ce domaine de YAgadah est aussi large que varié: on y trouve des notions de tout genre sur la médecine, l'astronomie, la cosmographie, le mysticisme, la géographie et 1 histoire, h' Agadah abonda surtout en paraboles et en préceptes de morale et de conduite pratique.
La Mischna et le Sifra sont complètement halachiques ;. les Midraschim sont complètement agadiques. Les autres livres talmudiques tels que les deux Gémares, le Sifra, etc., sont à la fois halachiques et agadiques; aussi la méthode y devient-elle de plus en plus illogique, et l'exposition y est-elle souvent dérangée par des digressions en dehors du sujet qu'on se propose de traiter.
« Dans le Talmud, dit M. Renan, la forme n'a aucun prix... Le style du Talmud est celui de notes de cours; les rédacteurs ne firent frobablement que classer sous certains titres énorme fatras d'écritures qui s'était accumulé dans les différentes écoles durant des générations. »
« On ne peut pas se faire une idée, dit M. Neubauer, de la manière dont les derniers rédacteurs, Rabina et R. Arche, sont arrivés k cet étrange classement, où d'ailleurs le désordre est si majestueux. La Gémare de Babylone est à la fois trop régulière pour être un simple amas de hasard et trop embrouillée pour qu'on puisse y supposer la main d'un rédacteur attentif et intelligent.
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Si l'on demande a quelle production littéraire on pourrait comparer le Talmud, on doit nécessairement répondre qu'il n'a de rapport avec aucune de celles qui nous sont parvenues. Pour les détails, on trouve certainement quelques ressemblances dans des ouvrages très -différents. Ainsi, saint Ambroise, par exeinple, a la même subtilité que les docteurs du Talmud pour l'application des versets bibliques aux sujets agadiques ou mystiques; les traités des sacrifices ne sont pas sans analogie avec les brahmanes ; la tinesse recherchée des traditions ressemble à la Sounna. Mais le Talmud, pris dans son ensemble, est un monument unique en son genre. Une analyse en serait impossible, et l'on pourrait plutôt dire ce qu'il n'est pas que ce qu'il est. Il suffit d'en traduire la première page venue pour comprendre avec quelle irrégularité étonnante il a été composé. Je dis étonnante ; car, dans une même page, il contient souvent des axiomes et des observations sut- des matières absolument différentes et complètement étrangères les unes aux autres. Quant t. la langue talmudique, coinposée de plusieurs idiomes, elle est tantôt trop concise pour un développement logique, et d'autres fois trop surchargée de particules pour que la phrase puisse être suffisamment serrée. La véhémence orientale dans la dispute et la discussion, où le mot de bonne foi n'a guère de sens; la recherche systématique dqs; contradictions, c'étaient là des éléments inconciliables avec une sérieuse méthode. Puis les attaques personnelles, qui ne sont pas rares dans le Talmud, devaient nécessairement aussi transporter la discussion sur un autre terrain. N'oublions pas non plus
?ue, dans la rédaction du Talmud (si touteois nous pouvons nous servir de ce mot de rédaction), on admettait sans examen toute sentence prononcée par qui que ce fût. Nous trouvons ainsi les idées les plus justes et les plus élevées à côté des absurdités les plus choquantes. Mais, pour prendre le bon côté des choses, c'est peut-être la grandeur d'un livre que cette impartialité, et l'on ne voit vraiment pas une raison suffisante d'attaquer l'oeuvre dans son ensemble parce qu'il a plu à tel docteur, sous l'impression du moment, de Se montrer intolérant envers les païens, ou parce qu'on a inséré dans ce vaste ouvrage des formules de sorcellerie ou de magie apportées par quelque autre rabbin de son pays natal. ■
■ Il n'est pas d'oeuvre littéraire, dit le docteur Philippson, qui ait été l'objet de plus d'accusations et qui soit plus inoffensive en elle-même que le Talmud; il n'est pas de livre que l'ignorance et les préjugés traditionnels aient poursuivi avec plus d'a-veujjlehaine... Les adversaires du judaïsme savaient bien ce qu'ils faisaient; ils avaient compris, ne fût-ce que par instinct, que ses éléments de vitalité les plus puissants et les plus efficaces au moyen âge étaient dans le Talmud; diffamer ou condamner l'un, c'était détruire l'autre. Aujourd'hui encore, nous voyons les adversaires de l'égalité civile des juifs (dans les pays où cette égalité n'existe pas, en Autriche par exemple), s'appuyer sur le Talmud, qu'ils ne connaissent même pas, comme s'il s'iigissait de l'émancipation des juifs du moyen âge. Le Talmud n'est point un livre fait pour L'universalité des hommes, qui tende à imprimera l'humanité une fausse direction et puisse devenir dangereux par cela même. Nulle part il ne s'annonce comme étant destiné à.l humanité en général, comme le font le Nouveau Testament et le Coran , mais à la race juive seule. C'est pour elle qu'il prit naissance, qu'il se développa et qu'il fut clos- Ses qualités, c'est pour elle qu'il les a déployées -, elle seule doit en supporter les défauts. C'est en pleine connaissance de cause qu'il a borné son empire aux étroites frontières judaïques; aussi ne peut-il être jugé que du point de vue du judaïsme, de la situation, du caractère et des besoins des juifs, lorsque commença pour eux. l'ère orageuse de la dispersion et du moyen âge. Comment donc, des lors, peut-on, sans manquer à l'esprit de l'histoire, à la justice, arracher de ce livre quelques phrases malsonnantes, quelques innocentes fables ou que.ques conséquences subtiles et en faire La mesure générale de l'oeuvre, puis afficher la prétention qu'on a prouvé l'intolérance ou l'absurdité du Talmud? Le Talmud peut soutenir la comparaison avec les vingt njjlle commentaires du Coran et avec un grand nombre de Pères de l'Eglise, qui pourtant ont prétendu k une grande influence sur le monde et qui l'ont exercée en effet. Ce ne sont pas quelques douzaines de sentences et de fables qui peuvent donner une idée bien exacte de la profondeur du Talmud. »
Le Talmud tient depuis longtemps une très-grande place dans les controverses théologiques et dans les recherches de l'érudition. Les uns, comme Wagenseil, Eisentnenger, l'abbé Chiarini, y ont cherché des arguments eu faveur de la persécution, et, grâce à certains passages tronqués ou envenimés par une interprétation malveillante et choisis avec soin dans ce chaos d'opinions contradictoires, la plupart dépourvues de toute autorité, ils atteignaient assez facilement leur but. Les autres, comme Buxtorf dans son Lexhon Talmudicum , Jean Bodin dans la République, et Jean Selden dans ses nombreux et substantiels écrits sur le droit hé* braïque, se sont contentés d'en expliquer ou
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d'en résumer quelques parties, celles qui excitaient le plus leur curiosité de savant ou qui se rattachaient à l'objet de leurs études habituelles. Tout récemment, M. Neubauer l'a exploré au profit de la géographie et de l'histoire. Cependant, malgré le puissant intérêt qu'offrent les traditions qui en font la base, le Talmud est le seuldes monuments religieux de l'Orient qui n'ait encore été traduit en entier ni dans notre langue ni dans aucune autre langue européenne. Nous n'en possédons en français que deux livres, encore n'est-ce que depuis quelques années : le traité des Berakhoth (des bénédictions), traduit par Moïse Schwab en 1871, elle traité des Khelouboih (des douaires), traduit par M. Rabbinowiez en 1873.
— Législation talmudique. Notre intention ne saurait être d'exposer ici en son ensemble la législation talmudique ; nous voulons seulement faire connaître quelques-unes des dispositions essentielles qu'elle renferme et qui peuvent en faire ressortir l'esprit et donner une idée de la société et des moeurs qu'elle abritait sous son autorité.
Voici d'abord d'admirables paroles, beaucoup trop rares chez les légistes de l'antiquité et du moyen âge, qui consacrent jusque chez l'enfant la liberté de conscience. Rabbi Joseph dit : « Un enfant né dans une religion étrangère, qui a été converti à la loi d'Israël, a le droit de déclarer sa conversion nulle et de sortir du judaïsme lorsqu'il est devenu majeur. » D'après le commentaire de Rasehi, qui vivait en France et rédigeait ses écrits à Troyes, en Champagne, vers la fin du xie siècle, cette conversion pourrait être répudiée quand même elle se serait accomplie avec le consentement du père, et ne devrait encourir aucun châtiment alors qu'on aurait en main les moyens de la punir.
D'un autre côté, rien n'était négligé pour l'instruction religieuse des enfants nés de parents israélites, Un célèbre docteur, Rabbi Hiya, se faisait copiste et colporteur pour répandre la connaissance de la loi dans les plus humbles villages. Il avait même institué pour atteindre ce résultat un véritable enseignement mutuel. « On raconte de Rabbi Hiya, dit la Gémare, que, pour propager l'instruction en Israël, il fabriquait lui-même du parchemin, y écrivait les cinq livres de Moïse en plusieurs exemplaires, et allait dans les bourgs qui n'avaient point d'instituteurs pour les enfants. Là, il donnait & chaque enfant un exemplaire d'un des cinq livres dont se compose la loi, de manière qu'un groupe de cinq enfants possédât un exemplaire complet du Penlateuque et que tous les cinq pussent l'apprendre en entier, en se l'enseignant mutuellement. « Le même système était mis en usage à l'égard 'de six enfants pour les six livres de la Mischna.
Dans l'esprit des docteurs de l'ancienne loi, l'éducation physique des enfants ne se séparait point de leur éducation intellectuelle et religieuse. De même que notre code civil, le Talmud imposait au père l'obligation de nourrir ses fils et ses filles tant qu'ils étaient mineurs. Du pauvre, on tâchait d'obtenir l'accomplissement de ce devoir par la voie de la persuasion, en lui faisant honte d'attendre leur subsistance de la charité publique ; de la part du riche, on le faisait respecter, s'il le fallait, par la contrainte.
Parmi les devoirs de la femme se trouve compris celui de nourrir son enfant, quelles que soient d'ailleurs sa position et sa fortune. Si elle s'y refuse, le mari peut l'y contraindre, et ce droit, il le conserve sur elle, même après l'avoir répudiée, si l'enfant, reconnaissant sa mère, n'accepte point d'autre nourrice. A une veuve qui a un enfant à la mamelle, il est défendu de se marier et de se fiancer tant que son enfant n'a pas atteint l'âge de vingt-quatre mois, et selon d'autres, plus indulgents, l'âge de dix-huit mois. On craint qu'une nouvelle grossesse ou simplement les exigences du second mari ne l'obligent à sevrer son nourrisson avant le temps. Il est interdit à une nourrice de se charger de deux nourrissons à la l'ois, l'un des deux fût-il son propre enfant, et on lui recommande de s'abstenir de tout aliment nuisible k sa santé, ou à la qualité et à la conservation de son lait. Une femme qui allaite un enfant a droit à une augmentation de nourriture et à une diminution de travail.
Ni l'éducation physique ni i'éducation morale n'épuisaient les devoirs du père de famille k l'égard de ses enfants; car nous lisons dans le traité du Sabbat que le père qui n'enseigne point à ses enfants un métier honorable les élève pour le vol et le brigandage. L'exemple était donné par les plus illustres docteurs; car il en est peu parmi eux qui n'aient exercé quelque profession manuelle. C'est une question intéressante de savoir si la législation civile des juifs est aussi favorable à la femme qu'à l'enfant, et à la jeune fille qu'à l'enfant mâle. Sans doute la position que fait k la femme Israélite la loi écrite, c'est-à-dire la loi contenue dans le Penlatéugue, laisse infiniment k désirer. Sans la faire descendra au même degré d'abaissement que les autres législations de l'Orient, elle laissait cependant subsister ces deux institutionssous l'empire desquelles l'autorité maritale dégénère facilement en tyrannie, la polygamie et la répudiation. Ajoutons que le père, s'il n'avait pas le droit de vendre sa fille,
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avait du moins, sous certaines conditions protectrices de sa vie et de sa pudeur, celui d'aliéner si» liberté pour six ans, et que les filles étaient formellement exclues de l'héritage paternel. Ces rigueurs du code mosaïque sont incontestables ; mais les mœurs, les croyances et le génie de la race les avaient déjà singulièrement adoucies, même avant la fin des temps bibliques. Le portrait qu'a tracé l'auteur quel qu'il soit, ou l'un des auteurs des Proverbes, est resté dans toutes les mémoires. Ce n'est pas celui d'une esclave enfermée dans un harem et vouée aux caprices d'un maître, mais de la maîtresse de maison, telle que le comprennent encore aujourd'hui les nations les plus religieuses et les plus civilisées. Un des derniers prophètes, le prophète Malachie, s'élève avec indignation contre les maris qui répudient «la femme de leur jeunesse. > De la polygamie, il n'en est plus question chez cet auteur, non plus que dans les Proverbes attribués k Salomon, ou dans Y Ecclésiastique et le Livre de la sagesse. La législation du Talmud est en partie la consécration, en partie le complément de ce progrès depuis longtemps accompli dans les idées, dans les sentiments et dans la pratique de la vie. On peut remarquer d'abord que la Guémare constate, sans y insister, comme un fait reconnu de tous, la rareté des seconds mariages. C'est dire, en d'autres termes, que le divorce est rare , puisque la dissolution du lien conjugal par ce moyen conférait le droit de contracter une nouvelle union. On est confirmé dans cette opinion quand on lit dans la Mischna l'énuméiation des occupations réservées à la femme mariée.
Voici les travaux que la femme doit faire pour le mari : elle doit moudre le blé, cuire le pain, blanchir le linge, faire La cuisine, donner le sein à son enfant, faire le lit du mari et travailler à la laine. Si elle a une servante àsa disposition, elle n'est pas obligée de moudre le blé, ni de cuire le pain, ni de blanchir le linge. Si elle a deux servantes, elle n'est pas même obligée de faire la cuisine. Si elle en a trois, elle n'a pas besoin de faire le lit ni de travailler à la laine. Si elle en a quatre, elle n'a plus besoin de rien faire. Rabbi Eliézer dit : < Quand même elle aurait cent servantes à sa disposition, le mari peut exiger d'elle qu'elle travaille à la laine, car l'oisiveté amène de mauvaises pensées. > Rabbi Simon, fils de Gainaliel, dit : > Si le mari s'est engagé par un vceu à ne laisser faire à sa femme aucun travail, il est obligé par cela même de la répudier, parce que l'oisiveté peut avoir pour effet l'aliénation mentale. » Si l'on considère que moudre le blé, en Orient, avec les petits moulins qui y sont ou qui y étaient en usage, n'est pas plus difficile ni plus fatigant que moudre le café chez nous, on restera, convaincu que le Talmud n'exige rien de plus de la femme que ee qu'on lui aemande aujourd'hui ou ce qu'elle fait volontairement dans l'immense majorité des ménages, surtout à la campagne.
Pour compléter la sens du passage que nous venons de citer, il faut y ajouter une maxime fréquemment invoquée par le l'almud .• « La femme monte avec son mari et elle ne descend pas avec lui. • Cette maxime, la Guémare elle-même la définit en ces termes : « Si la position de la famille du mari est supérieure à celle de la famille de la femme, la femme s'élève avec le mari ; si, au contraire, la famille du mari est d'une condition plus basse, le mari ne peut pas la forcer de déroger à ses habitudes et de descendre avec lui. »
La kethoubah (c'est le singulier de Kethouboth, titre dJun livre talmudique qui vient d'être traduit en français) a pour but d'assurer la subsistance de la veuve. Le mot kethoubah n'a pas de synonyme exact dans noue langue juridique. D'après M. Boissonade , la Kethoubah peut être comparée à la donatio ante nuptias des Romains du Bas-Empire et au douaire de notre ancien droit coutumier, sans leur ressembler tout à fait. Tandis que la donation anténuptiale et les douaires étaient essentiellement variables, suivant la fortune et les conventions particulières des époux, la Kethoubah a un minimum fixe, auquel le mari peut ajouter, quand sa fortune le lui permet et qu'il y est poussé par son affection, mais dont il lui est défendu de rien retrancher. Ce minimum représente ce qui est nécessaire k une femme pour vivre convenablement. Il est, pour une femme mariée en premières noces, le double de ce qu'il est pour une veuve remariée, parce que celle-ci est déjà pourvue par son premier mari. Cette espèce de douaire irréductible, qui doit être assuré à la veuve, lui appartient de droit, lors même qu'il n'y a pas eu de convention écrite à ce sujet. Dans ce cas, on prélève sur l'héritage et sur la vente des immeubles la somme due à la veuve. S'il y a une hypothèque insuffisante pour fournir cette somme, on prend ce qui manque sur les biens restés libres ; • car, dit la Mischna, c'est un droit établi par la loi. •
Ce droit, le Talmud le reconnaît à la femme mariée, même si elle a été répudiée par son mari sans motif légitime, .c'est-k-dire sans avoir enfreint les lois essentielles de la piété, de l'humanité et de la pudeur. Si c'est, 'au contraire, son mari qui manque à ces lois ou si son mari veut l'obliger à les violer ellemême, ou bien encore s-'il veut l'empêcher de fréquenter la maison de son père, de prati-
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qner l'aumône, de consoler les affligés, elle est autorisée k exiger de lui des lettres de divorce, et le divorce accompli dans ces conditions la met en possession de sa Kethoubah. Le divorce peut aussi être demandé par la femme, avec la jouissance des mêmes avantages, si elle découvre dans son mari des infirmités graves qu'il lui a cachées avant le mariage, ou s'il lui a fait mystère d'une profession honteuse ou vile, dans laquelle consistent tous ses moyens d'existence.
Par le droit écrit, par la loi de Moïse, les filles étaient déclarées, d'une manière absolue, incapables d'hériter ; niais le Talmud remédie k celte incapacité par trois moyens : les testaments, les donations entre vifs et l'obligation imposée, non-seulement au père, mais à ses héritiers, de fournir k l'entretien et à la dotation des filles. Il contient un texte qui peut se traduire ainsi : « On peut prendre aux héritiers, soit sur leurs biens immeubles, soit sur leur mobilier, ce qui est nécessaire à la nourriture de la veuve et des filles. » Voici une Mischna qui s'exprime en termes encore plus formels : « Un homme meurt, et il laisse des fils et des filles. Si l'héritage est considérable, les fils sont les héritiers, et les filles n'ont droit qu'à la nourriture. Mais si l'héritage est insuffisant, les filles sont nourries, et les fils n'ont rien, quand même ils seraient obligés de mendier. ■
Quant k l'obligation pour le3 héritiers de doter les filles* orphelines, voici la règle que prescrit à ce sujet un des docteurs les plus ' anciens et les plus respectés : • Quand un homme meurt sans avoir rien décidé pour la dot de ses filles, on prend sur son héritage de quoi leur constituer une dot égale à celle qu'il leur aurait donnée de son vivant, et on la prend sur son mobilier à défaut de biens immeubles. » Ne reconnait-on pas là un véritable droit de succession ab intestat, consacré au profit de ceux des enfants que le droit biblique exclut de tout héritage ?
Voici un autre exemple de la liberté que prennent les auteurs du Talmud avec le texte des lois de Moïse, quand il s'agit de la protection due à la femme par toute société civilisée : t Celui qui a séduit une fille doit payer, outre l'amende fixée par la Bible,' deux autres indemnités, l'une pour laf honte qu'il lui a fait subir, l'autre pour le dommage matériel qu'il lui a causé, si elle voulait se marier. » La Bible laisse au séducteur la faculté d'échapper à la peine en épousant sa victime, avec le consentement du père outragé; mais le Talmud exige, en outre, le consentement de la jeune fille. M. Franck remarque avec raison que la loi romaine et la loi française se montrent moins sévères en cas pareil.
Parmi les dispositions tutélaires que la faiblesse de la femme a inspirées aux docteurs de l'ancienne loi, il en est encore quelquesunes qui méritent d'être connues; nous citerons cette Mischna : ■ Si la veuve dit aux héritiers : Je ne veux pas m'en aller de la maison de mon mari, les héritiers ne peuvent pas lui répondre : Va chez ton père ou dans ta famille et nous te nourrirons là, mais ils sont obligés de la garder, de la nourrir et de lui donner un logement honorable selon son rang. • La Gémare veut qu'on lui donne, en outre, le même nombre de domestiques qu'elle entretenait à son service du vivant de son mari et les objets de luxe dont elle avait l'habitude.
Moins rigoureux que notre code civil, qui prescrit à la femme de suivre son mari partout où il lui plaît de fixer son domicile, le Talmud dit : « On a divisé la Palestine en trois parties, la Judée, la Galilée, la Pérée. Si un homme choisit sa femme dans une de ces trois divisions, il ne peut pas la forcer à ■ aller avec lui dans une autre. En restant dans la même division, il peut emmener sa femme d'une ville dans une autre ; mais, d'une petite ville, il ne peut la forcer à aller avec lui dans une grande ville ou d'une grande ville dans une petite. Si elle est d'un endroit agréable à habiter, il ne peut la forcer à aller avec lui dans un endroit déplaisant. Tous peuvent conduire en Palestine, mais non pas * en faire sortir; de même tous peuvent conduire à Jérusalem, mais non pas en faire sortir. » Comme le fait observer M. Franck, c'est l'autorité maritale subordonnée à l'amour de la patrie, ou plutôt, puisqu'il n'y avait plus de patrie, à l'amour du sol natal et au culte des souvenirs.
TALMUDIQUE adj. (tal-mu-di-ke). Qui appartient, qui «rapport au Talmud : L'analyse grammaticale de là langue talmudiquis, d'après les principes de la philologie moderne est encore à faire. (Renan.)
TALMUD1STE s. m. (tal-mu-di-ste). Membre d'une secte juive qui professe un grand respect pour le Talmud,
TALNE1R, ville forte de l'Indoustan, dans la province de Kandeisch, sur la rive droite du Tapty, à 120 kilom. O. de Bourampour. Les Anglais y ont établi une garnison.
TALOCHE s. f. (ta-lo-che — dimin. du substantif verbal taie, du vieux français taler, frapper, qui est encore usité dans quelques départements). Coup donné sur la tête à quelqu'un avec la main : Donner, distribuer recevoir des taloches. Toi, tu ne travaillais pas mal au collège; mais quand il y avait quelques taloches à recevoir, ça te regardait.
TALO
fi
(Scribe.) Jacques avait taillé de travers une mortaise, et il avait reçu pour ce méfait une taloche de son père. (H. Berthoud.)
— Sorte d'ancien bouclier, nommé aussi