‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 14Chapitre 941 sur 1059 · I.c pauvre homme · texte numérisé non relu

I.c pauvre homme

IIORINE.

A la,nn, par nos raisons gagnée Elle se décida de souffrir la saignée.

Et le soulagement survint tout aussitôt.

OROON.

Et Tartufe?

DORINE

11 reprit courage comme il faut Et, contre tous les maux fortiBant son ame. Pour réparer le sang qu'avait perdu madame. But à son déjeuner quatre grands coups de vin !

Le pauvre homme !

Ces deux exclamations : « Et Tartufe I Le pauvre homme 1 • qui reviennent à chaque reprise, donnent une physionomie éminemment comique à cette scène célèbre. En quelques traits le grand peintre de mœurs a esquissé tout le caractère d'Orgon et donné la mesure de l'engouement imbécile qu'il a pour son prolégé. On sent tout de suite que les meilleurs arguments, les preuves les plus convaincantes n'auront pas de prise sur son esprit et qu'il faudra, pour lui ouvrir les yeux, employer, comme on dit, les grands moyens. En vain Cléante, le personnage raisonnablede la pièce, essaye de faire toucher du doigt à Orgon la différence qu'il y a du dévot à l'hypocrite et fait, autant pour les spectateurs que pour son beau-frère, l'éloge de la religion et des sentiments sincères, rien ne peut détacher le bonhomme de ce Tartufe, si humble et si confit en pratiques minutieuses, qui toujours marche les yeux baissés, présente l'eau bénite lorsqu'on entre avec lui à l'église et pousse le scrupule jusqu'à s'accuser en confession d'avoir tué une puce avec trop de colère. Parmi les plus remarquables passages du Tartufe, il importe surtout de citer les vers que dit le frère d'Orgon sur la dévotion fausse et sur la •'éritable. Cléante s'écrie :

El comme je ne vois nul genre de héros

Qui «oient plus à pris:r que les parfaits dévots,

Aucune chose au monde et plus noble et plus belle

Que la sainte ferveur d'un véritable zélé,

Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux ;

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément et se joue, à leur gré,

De ce qu'ont les mortels da plus saint et sacré.

TART

Déjà Cléante a gourmande Orgon sur sa faiblesse, en lui disant :

Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion ?

Vous les vouiez traiter d'un semblable langage Et rendre même honneur au masque qu'au visage ; Egaler l'artifice à la sincérité, Confondre l'apparence avec la vérité, Estimer le fantôme autant que la personne Et la fausse monnaie à l'égal de la bonne?

Orgon, dans sa réponse, montre que de tels arguments ne peuvent le toucher et quel empire le saint personnage a su prendre sur lui :

C'est un homme qui... ahl...un homme, un homme

[enfin!

Qui suit bien ses leçons goûte une pai^ profonde Et comme du fumier regarde tout le monde Oui, je me sens tout autre avec son entretien; Il m'enseigne à n'avoir d'affection pour rien. De toutes amitiés il détache mon Ame, Et je verrais mourir frère, enfants, mère, femme ■ Que je m'en soucierais autant que de cela — Les sentiments humains, mon frère, que voila!

lui répond Cléante.

Toute cette scène est très-belle. On n'a rien écrit de plus ferme, de plus sûr, de plus élevé, avec simplicité, avec des iinnges familières, sans le moindre soupçon d'emphase. C'est là qu'on reconnaît oien le génie de notre langue, qui doit être essentiellement familière pour être forte. Saint- Evremond disait que ce portrait du vrai dévot avait ébranlé son scepticisme. Dans la pensée de Molière, ce portrait-là devait lui servir de bouclier contre l'accusation immanquable qu'il attaquait la religion. Ce bouclier ne le couvrit pas entièrement. Les onathèmes, les injures et les calomnies tombèrent comme grêle sur le grand homme; il en tombe encore sur sa tombe, de temps à autre. Au fond, les dévots avaient et ont encore raison, Ce n'est pas seulement le catholicisme faux, c'est aussi le vrai qui s'est trouvé atteint des rudes coups de Molière. Tartufe professait la pure et orthodoxe doctrine de l'Eglise ; il l'inculquait à Orgon, et quand Cléante répond :

Les sentiments humains, mon frère, que voilai

il a tort, eatholiquement parlant; il professe l'hérésie des hérésies, il atteste l'éternelle et irréconciliable ennemie du catholicisme ; l'humanité I

A partir de ce moment, l'intrigue qui doit faire le nœud de la pièce se développe. Orgon a promis sa fille Marianne à Valère; il dégage sa parole et, au second acte, il propose Tartufe. Marianne proteste, mais faiblement; heureusement, elle a derrière elle Dorine. Orgon se fâche ; Quoi ! vous êtes dévot et vous vous emportez !

réplique ia soubrette t Un malentendu, qui fait croire à Valère que Marianne ne l'aime plus, remplit le reste de l'acte et fournit à Molière une de ces scènes de brouilles et de racommodements amoureux où il excelle.

Tartufe n'a pas encore paru, et cependant c'est lui qui, absent, a dominé toute 1 action ; c'est sur lui que s'est concentrée toute l'attention. Il entre enfin en scène :

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que toujours le ciel vous illumine!

La scène capitale de ce troisième acte, c'est la déclaration d'amour que fait Tartufe à Elmire. Les coups d'oeil langoureux qu'il lançait depuis quelque temps à la femme de son ami n avaient pas échappé à Dorine, et c',est elle qui dispose Elmire à le faire se déclarer. Le génie rie Molière s'est élevé très-haut dans les discours qu'il prête à l'imposteur; il a su trouver un langage où le mysticisme et la sensualité sont mêlés de lit façon la plus curieuse. Si Tartufe aime Elmire, c'est Dieu eDcore qu'il adore en elle : . . Je n'ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l'auteur de la nature. Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint Au plus beau des portraits où lui-même s'est peint.

I Lu situation devient inquiétante pour Elmire; mais Damis, qui a tout entendu, caché qu'il était dans un cabinet voisin, survient fort à propos. Il accable Tartufe de ses invectives et, Orgon survenant, il l'informe en termes énergiques de ce qu'il a surpris. Le fourbe jusqu'alors s'est tu. Que va-t-il dire? Molière emprunte à Scarron une de ses meilleures idées. Tartufe se jette aux pieds d'Orgon : Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureuj pécheur tout plein d'iniquité,

- Le plus grand scélérat qui jamais ait été!... Tartufe ne dément pas l'accusation de Damis; il fait mieux, il la supprime d'un coup: ce n'est plus un fourbe à genoux, c'estErançuis d'Assise demandant des outrages pour l'amour de Dieu 1

Orgon pleure de tendresse en voyant cette humilité si bien jouée ; il chasse son fils et

' met plus que jamais toute sa confiance dans

: l'imposteur. En vain Cléante essaye de le faire revenir sur sa décision ; Damis est définitivement exclu du foyer de la famille. Marianne épousera Tartufe le soir même et, par surcroît, il fait accepter au fourbe une donation entière de ses biens. Tartufe accepte la fille et l'argent, non point par intérêt, le saint homme, mais parce que Marianne court risque d'être mal mariée et que

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le bien pourrait tomber r en de méchantes mains. ■ Il est temps de dessiller les yeux d'Orgon.

Elmire, qui, dans toutes les scènes précédentes, a joué sans le vouloir un double rôle et n'a ni démenti les accusations ni confondu Tartufe, donne à celui-ci un rendez-vous. Orgon, caché sous le tapis de la table, verra et entendra. Tartufe arrive, un peu soupçonneux ; mais les premiers mots d'Elmire le mettent à l'aise :

C'est sans doute, madame, une douceur extrême Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime; Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits Une suavité qu'on ne goûta jamais !...

Mais le temps n'est plus des simples promesses; il lui faut i des réalités. • L'entretien devient pressant. Elmire tousse de toutes ses forces pour avertir son mari ; Orgon, abasourdi sous la table, ne donne aucun signe d'existence, et les mots à double entente que sa femme prononce pour le décider à se montrer sont un des meilleurs exemples du génie de Molière à faire jaillir le comique du fond même de la situation et des caractères. Enfin, elle envoie Tartufe regarder si l'appartement est bien désert, si personne n'approche, et lorsque l'imposteur revient les bras ouverts pour l'embrasser, c'est Orgon qui se dresse tout d'un coup devant lui. Mais la situation n'est dénouée qu'en partie. Orgon veut chasser Tartufe de chez lui; Tartufe réplique ;

C'est & vous d'en sortir, vous qui parlez en maître; La maison m'appartient, je le ferai connaître.

Et, en effet, il a ia donation dans sa poche et de plus une cassette pleine de papiers importants. Et c'est au moment où sa pauvre dupe voit en perspective la ruine et peut-être les galères en punition de son abus de confiance (les papiers constituaient un dépôt), c'est en ce moment que Mme Pernelle refuse à son tour, dans une scène du tour le plus original, de croire aux calomnies dirigées contre ce

?on monsieur Tartufe. A toutes les preuves il'on lui donne, Mme Pernelle ne répond que par des proverbes :

. . . Les gens de bien sont enviés toujours!... Les envieux mourront, mais non jamais l'envie... Des esprits médisants la malice est extrême...

Orgon s'impatiente et crie à tue-tête :

Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, Ce qu'on appelle vu I Faut-il vous le rebattre Aux oreilles cent fois et crier comme quatre? Mme Pernelle lui répond :

Mon Dieu! te plus souvent, l'apparence déçoit; IL ne faut pas toujours juger Bur ce qu'on voit.

> Quel surcroit de comique, dit Laharpe, et comme l'auteur enchérit stir.ee qu'il semble avoir épuisé 1»

Le dénoûment est jugé comme la partie faible de ce chef-d'œuvre ; mais on reconnaît généralement qu'il était difficile de le tirer du fond même de la pièce sans en altérer les grandes lignes en y mêlant quelque intrigue secondaire.Au momentoù l'huissier Loyal vient, au nom du bon monsieur Tartufe, sommer Orgon et sa famille île déguerpir, intervient un exempt qui arrête le fourbe; c'était un scélérat que la maréchaussée cherchait depuis longtemps. Le prince, i ennemi de la fraude, ■ remet Orgon en possession de tous sas biens ; la joie rentre dans la maison, et Marianne épousera Valère, après toutefois qu'on sera allé à "Versailles se jeter aux genoux du monarque à qui l'on doit un si grand bienfait. De Molière, persécuté, à Louis XIV qui dut intervenir, de sa volonté royale, pour que le Tartufe fût représenté, cette flatterie est bien excusable.

Les jugements portés sur le Tartufe sont à peu près unanimes; c'est un des chefsd'œuvre de l'esprit humain. Nous nous contenterons d'en donner trois appréciations, écrites à des points de vue tout à fait différents, celle de Cliainfoit, celle de Napoléon et celle de Michelet.

• Molière rassembla toutes ses forces et donna le Tartufe. C'est là qu'il montre l'hypocrisie dans toute son horreur, la fausseté, la perfidie, la bassesse, l'ingratitude qui l'accompagnent; l'imbécillité, la crédulité ridicule de ceux qu'un Tartufe a séduits; leur penchant à voir partout de l'impiété et du libertinage, leur insensibilité cruelle, enfin l'oubli des nœuds les plus sacrés. Ici, le sublime est sans cesse à côté du plaisant. Femmes, enfants, domestiques, tout devient éloquent contre le monstre, et l'indignation qu'il excite n'étouffe jamais le comique. Quelle circonspection, quelle justesse dans la manière dont l'auteur sépare l'hypocrisie de la vraie piété 1 C'est à cet usage qu'il a destiné Je rôle du frère. C'est le personnage honnête de presque toutes ses pièces, et la réunion de ses rôles de frère formerait peut-être un cours de morale à l'usage de la société. Cet art, qui manque aux satires de Boileau, de tracer une ligne nette et précise entre le vice et la vertu, la raison et le ridicule, est le grand mérite de Molière. Quelle connaissance du cœur! quel choix dans l'assemblage des vices et des travers dont il compose le cortège d'un vice principal 1 avec quelle adresse il les fait servir à le mettre en évidence I Quelle finesse sans subtilité I quelle précision sans métaphysique dans les nuances d'un même vice 1 Quelle différence entre

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la dureté du superstitieux Orgon, attendri malgré lui par les pleurs de sa fille, et la dureté d'Harpagon insensible aux larmes de la sienne I

• C'est ce même sentimentdes convenances, cette sûreté de discernement qui ont guidé Molière, lorsque, mettant sur la scène des vic<>s odieux, comme ceux de Tartufe et d'Harpagon, c'est un homme et non pas une femme qu'il offre il l'indignation du public. Serait-ce que les grunds vices, ainsi que les grandes passions, fussent réservés à notre sexe, ou que la nécessité de haïr une femme fût un sentiment trop pénible et dût paraître contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgré Je penchant mutuel des deux sexes, cette indulgence n'est-elle pas réciproque? C'est que les femmes font cause commune ; c'est qu'elles sont liées par un esprit de corps, par une espèce de confédération tacite, qui, comme les ligues secrètes d'un Etat, prouve peut-être la faiblesse du parti qui se croit obligé d'y avoir recours. • (Chamfort, Eloge de Molière.)

Voici en quels fermes Napoléon I«r 9'est exprimé : « Certainement, l'ensemble du Tartufe est de main de maître ; c'est un des chefs-d'œuvre d'un homme inimitable. Toutefois, cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis nullement étonné que son apparition ait été l'objet de fortes négociations à Versailles et de beaucoup d'hésitations dans Louis XIV. Si j'ai le droit de m' étonner de quelque chose, c'est qu'il l'ait laissé jouer; elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses; une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon propre compte, je n'hésite pas à dire que, si la pièce eût été faite de mon temps, je n en aurais pas permis la représentation. «

M. Michelet s'est placé à un tout autre point de vue: ■ Que manque-t-il à ce chefd'œuvre, dit-il? Une chose impossible à montrer dans un draine si court (et qui pourtant constitue le vrai procédé de Tartufe), c'était le manège préparatoire, les longs circuits par lesquels il arrive, la patience dans la ruse, la lente fascination. Tout est fort ici, mais un peu brusqué. Cet homme, reçu par charité dans la maison, ce bas coquin, ce glouton qui mange comme six, ce maraud qui a l'oreille rouge, comment s'enhardit-il si vite et vise-t-il si haut? La déclaration d'un tel homme à une telle dame étonne à la lecture. A ia scène peut-être on s'y prête mieux.»

■ Cette critique est juste, mais elle porte plutôt sur les procédés dramatiques de l'époque où écrivait Molière, sur les règles rigoureuses auxquelles il s'est astreint.

Les anecdotes concernant le Tartufe sont fort nombreuses.

^*l.es trois premiers actes de ce chef-d'œuvre avaient été représentés à Versailles devant le roi le 12 mai 16G4. Ce n'était pas la première fois que Louis XIV, qui sentait le prix des ouvrages de Molière, avait voulu les voir avant qu'ils fussent achevés ; il se montra fort content de ce commencement.

et par conséquent la cour fit de même. Le Tartufe fut joué le 29 novembre de la même année, au Kaincy, devant le grand Condé. Dès lors, les envieux se réveillèrent, les dévots commencèrent à faire du bruit; les faux zélés (l'espèce d'hommes la plus dangereuse) crièrent contre Molière et séduisirent même quelques gens de bien. Molière, voyant tant d'ennemis qui allaient attaquer sa personne encore plus que sa pièce, vouJut laisser ces premières fureurs se calmer; il fut un an sans donner le Tartufe; il le lisait seulement dans quelques maisons choisies où la superstition ne dominait pas. Enfin, ayant opposé la protection et le zèle de ses amis aux cabales effrontées de ses ennemis, il obtint du roi une permission verbale de jouer la pièce. La première représentation eut donc lieu à Paris le 5 août 1667. Le lendemain, on allait la rejouer; l'assemblée était la plus nombreuse qu'on eût jamais vue ; il y avait des dames de la première distinction aux deuxièmes loges ; les acteurs étaient sur le point de commencer, lorsqu'il arriva un ordre du premier président Lamoignon, portant défense de jouer la pièce. C'est à cette occasion qu'on prétend que Molière dit à l'assemblée : « Messieurs, nous allions vous donner le Tartufe, mais monsieur le premier président ne veut pas qu'on le joue. »

Cette phrase est susceptible de deux interprétations bien différentes. Quelle est celle que Molière a entendu lui donner? A-t-iï voulu lancer un trait mordant contre le premier président en s'abritant derrière une équivoque? Mais le premier président était alors M. de Lamoignon, que i'Jiistoire a. surnommé le vertueux Lamoignon. Si l'on se trouvait en présence d'un autre personnage, le doute serait permis. Quoi qu'il en soit, la phrase de Molière est restée, mais avec une interprétation presque toujours satirique.

Dans la bouche de Molière, dit F. Géoin, ce root est aussi faux qu'il est accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un magistrat,, contre l'illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté impuni. Molière , aimé de Louis XIV, était d'ailleurs l'homme de France le plus incapable de

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blesser à ce point les convenances, .sans parler des égards qu'il devait à BoiRsau, honoré de l'intimité de M. da Lamo<gnon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière, a été ramassé dans les .Arias espagnols, qïii attribuent ce mot à Lope ou à Caldéron, air, sujet d'une comédie de V Alcade : ■ L'alcade » ne veut pas qu'on le joue. » Quelqu'un a trouvé spirituel de transporter cette "facétie a Molière, et l'invention a fait fortune. La biographie des grands hommes est remplie de ces impertinences : c'est le devoir de la critique de les signaler et d'en obtenir justice. »

Sans vouloir nous déclarer dans une question si controversée, et où, de part et d'uutre, les preuves se réduisent à de simples hypothèses, nous ferons remarquer à M. Gémn, dont l'opinion est certainement d'un grand poids, que le comédien dont il s'agit s'appelle Molière, et que Louis XIV, qui était un appréciateur éclairé du mérite, aurait hésité entre le grand écrivain et le premier président. Molière avait enfanté son chefd'œuvre; il attendait depuis une année; le grand jour arrive enfin : M. de Lamoignon appose son veto. Le trait s'échappe des lèvres de l'auteur indigné... Tout cela est possible. Le mieux, serait donc de ne pas se montrer trop absolu dans ces sortes de débats, où l'on peut soutenir avec des chances égales le pour et le contre.

Pendant qu'on supprimait cet ouvrage, qui était l'éloge de la vertu et la satire de l'hypocrisie, on permit la représentation sur le Théâtre-Italien de Scaramouche ermite, pièce trèsfroide, si elle n'eût été licencieuse, dans laquelle un ermite, vêtu en moine, monte la nuit par une échelle & la fenêtre d'une femme mariée et y reparaît de leuips en temps en disant : Questo è per mortificare la carne. En sortant d'une de ces représentations , le grand Condé ne put s'empêcher de dire a un de Ses familiers : « Je suis fort surpris qu'on ait tant crié après le Tartufe, alors qu'on laisse jouer sans difficulté des pièces aussi graveleuses. — Oh I monseigneur, lui fut-il répondu, c'est bi«n différent; dans Scaramouche, les comédiens ne se moquent que de Dieu et des saints, tandis que dans Tartufe ils attaquent les hypocrites. •

La malignité publique chercha longtemps quel personnage vivant Molière avait eu en vue en peignant son Tartufe. On crut le reconnaître en divers contemporains; inutile de dire qu'on se trompait. Molière ne copia personne , mais il put former son type d après de très-nombreux originaux ; l'hypocrisie ne manq ait pas. Michelet parle de Desmarets de iSaint-Sorlin comme d'un des originaux qui vraisemblablement ont te plus fourni à Molière. Ce Desnmrets, qui écrivait des livres d'une dévotion exaltée, était fort dissolu ; il avait des maltresses, il était galant et savait glisser aux femmes des obscénités parmi des images de mysticisme ; il s'insinua dans l'amitié d'un autre fanatique aussi fou que lui, mais moins orthodoxe, Simon Morin , surprit ses contidences, qu'il alla dénoncer aux magistrats, et ses dépositions conduisirent le pauvre fou inoffeusif au bûcher tout simplement ; c'était donc un gredin achevé, comme Tartufe, licencieux, fourbe et cruel, toujours comme Tartufe. Mats que d'autres hypocrites Molière a dû connaître dans !i même genre I La situation même, cette histoire d'un pauvre diable qui, recueilli d'abord par charité dans une maison, finit par s'y élever contre tous et contre le maître même, qu'il en chasse, la réalité a dû la lui fournir, au moins dans ses principaux traits. On trouve dans les mémoires du temps des aventures assez semblables. Ninon i de Lenelos, c'est un fait bien connu, quel- ' quesi jours avant la première représentation > du Tartufe ayant rencontré Molière, lui raconta une histoire vraie où elle- même avait joué son rôle, et celte histoire était exactement sa pièc» pour le fond. De plus, Ninon lui peignit avec des couleurs si nettes, si vives et si frappantes le caractère de son Tartufe à elle, que Molière, h tort sans doute, se dégoûta du sien, le trouva pâle à côte ; il eut envie de refaire sa pièce.

La Bruyère refit à sa façon, non la pièce, mais le caractère de Tartufe ; il est curieux et instructif de rapprocher Onuphre, l'hypocrite de La Bruyère, de relui de Molière. Onuphre « ne dit pas ma haire et ma discipline; au contraire; il passerait pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un dévot. 11 est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. » Onuphre est plus fin, plus délié que Tartufe ; il peut en imposer aux gens d'esprit, tandis que l'autre est fait pour tromper un oison; fort bien, mais Tartufe était destiné à la scène, où il réussit et où Onuphre n'aurait pas réussi. « S'il se trouve bien d'un homme opulent, à qui il a su en imposer, dont il est le parasite et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui f.iit du moins ni avance ni déclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même. • Bon pour Onuphre, qui est une nature distinguée et partant un peu faible ; mais Tartufe est plus sanguin; c'est une nature forte et populaire. « Il est encore plus éloigné d'employer pour la flatter et pour la séduire le jargon de la dévotion. Ce n'est point par habi-

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tud« qu'il le parle, mais avec dessein et selon ou il lui est utile, et jamais quand il ne servirait qu'à le rendre très-ridicule. Il sait\où Sf trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami ; il ne les abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire savoir dans le public qu'il fait des retraites; qui, en effet, pourrait en douter, quand on le revoit paraître avec un visage exténué et d'un homme qui ne se ménage point? Les femmes, d'ailleurs, qui fleurissent et qui prospèrent à l'ombre de la dévotion lui conviennent, seulement avec cette petite différence qu'il néglige celles qui ont vieilli et qu'il cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux faites; c'est son attrait: elles vont et il va; elles reviennent et il revient; elles demeurent et il demeure; c'est eu tous lieux et à toutes les heures qu'il a la consolation de les voir. Qui pourrait n'en être pas édifié? elles sont dévotes et il est dévot. » On peut caractériser la différence entre Onuphre et Tartufe en disant que l'un n'est qu'un personnage de comédie, tandis que l'autre, scélérat hardi, plus fortement trempé pour tout genre de mal, est digne du drame. Onuphre est plus faible tout à la fois et plus fin. « II ne pensa point à s'attirer une donation générale de ses biens (des biens de son protecteur, de sa dupe) , s'il s'agit surtout de les enlever a un fils, le légitime héritier... Il ne se joue pas a la ligne directe; il y a là des droits trop forts et trop inviolables. Il en veut à la ligne collatérale, on l'attaque plus impunément; il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune... Si Onuphre ne trouve pas jour a les eu frustrer à fond, il leur en ôte du moins une bonne partie; une petite calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ce pieux dessein... Il vient à ses fins sans même se donner la peine d'ouvrir la bouche. On lui parle d'Eudoxe, il sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne répond tien et il a raison ; il en a assez dit. • Il nous a paru intéressant de montrer pleinement par ces extraits combien la conception de La Bruyère diffère de celle de Molière. A-t-il voulu, comme quelques critiques l'ont prétendu, opposer son hypocrite à celui du maître et élever autel contre autel? Pas le moins du monde; il a voulu peindre un hypocrite trèsdissemblable et aussi vrai; il y a parfaitement réussi. Si Tartufe est un type, Onuphre en est un aussi, d'où il ressort une leçon littéraire excellente à méditer. Une passion n'a pas qu'une seule figure; Tartufe et Onuphre, t' gaiement hypocrites, mais doués à dose inégale de mensualité et de hardiesse, ne sont plus pareils; ils ne sont qu'analogues. Nous avons ilit plus haut queMolière avait emprunté à Scarron l'idée de cette scène caractéristique où Tartufe, pris sur le fait, se jette aux genoux d'Orgon en s'ècriant :

Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,

Parmi les anecdotes que l'on cite comme ayant pu fournir au grand poète l'idée de quelques-unes de ses scènes, nous recueillerons les deux suivantes. Elles ont rapport à celle situation du premier acte, ou Orgon s'écrie, à chaque reprise de Dorine concernant Tartufe : ■ Le pauvre homme I »

> Vers la fin de l'été de 1662, dit M. Taschereau, Molière, en sa qualité de valet de chambre, suivit le roi, qui se rendait à «on armée en Lorraine. 11 travaillait déjà au Tartufe, et, observateur profond, il trouva le germe de la première scène entre Orgon et Dor.ne dans une exclamation plaisante de Louis XIV. Accoutumé dans ses campagnes à ne faire qu'un repas le soir, ce prince se disposait à se mettre à table un jour de Quatre-Temps. Il engagea son ancien précepteur, Peréfixe, évêque de Rodez, à suivre son exemple ; le prélat s'empressa de répondre, avec affectation, qu'il n'avait qu'une collation à faire un jour de vigile et de jeûne. Cette réponse excita, de la part d'un des assistants, un rire qui, bien que retenu, n'avait point échappé au roi; lorsque l'évêque fut sorti, il voulut en savoir le motif. I .e rieur lui répondit qu'il pouvait se tranquilliser sur le compte de M. de Rodez, et lui fit un détail exact de son dîner, auquel il avait assisté. A chaque mets recherche que la conteur faisait passer sur la table du prélat, le roi s'écriait : • Le pauvre homme I » et, chaque fois, il prononçait ce mot d'un ton de voix différent qui le rendait plus comique. > Mo- «lière était du voyage, a dit M. Etienne; il «écouta, il écrivit. • Dix-huit mois après, à la représentation des trois premiers actes du Tartufe, à Versailles, Louis XIV ne se rappelait plus qu'il eût en part à cette scène. Molière l'en rit adroitement souvenir, et cette circonstance, si frivole en apparence, en associant le prince à ta gloire du poète, ne fut peut-être pas étrangère à la détermination que celui-là prit, plus tard, d'autoriser la représentation de ce chef-d'œuvre malgré les menées d'une cabale puissante. »

Ce qui enlève un peu de certitude à ce récit, c'est que l'anecdote ligure aussi ailleurs :

• En une petite ville de quelque province de France, un homme de la cour alla voir un capucin. Les principaux le vinrent entretenir. Ils lui demandèrent des nouvelles du roi, puis du cardinal de Richelieu. < Et après,

TART

• dit le gardien, ne nous apprendrez-vous rien «de notre bon Père Joseph? — Il se porte

• fort bien, il est exempt de toutes sortes

• d'infirmités. — Le pauvre homme I disait le ■ gardien. — I! a du crédit; les plus grands

• delà cour le visitent avec soin. — Le pauvre

• homme 1 — Il a une bonne litière quand on

• voyage. — Le pauvre homme 1 — Un mulet

• pour son lit. — Le pauvre homme 1 — Lors- «qu'il y a quelque chose de bon à la table de

• Mgr le cardinal, il lui en envoie. — Le pau-

• vre homme t > Ainsi, à chaque article, le bon gardien disait: «Le pauvre homme I»

comme si ce pauvre homme eût été bien à plaindre. C'est de ce conte-là que Molière a pris ce qu'il a mis dans son Tartufe, où le mari, coiffé du bigot, répète plusieurs fois : « Le pauvre homme ! » (i/ts(oriel(es du Père Joseph.}

Tartufe de mesure (le), comédie de Chéron (1803). C'est une comédie de caractère, que l'auteur donna d'abord sous le titre plus modeste de l'Homme à sentiments. Il eut le tort de ne pas dire que c'était une copie de \'Ecole de la médisance, célèbre comédie de Sheridan, la meilleure qui ait paru en Angleterre depuis Congrève et Fielding. Chéron est d'autant moins excusable, qu'il est resté bien loin de son modèle. La pièce française est en vers; mais la prose concise et nerveuse de l'auteur anglais vaut cent fois mieux que des vers traînants et prosaïques: Chéron a supprimé, il est vrai, quelques hardiesses; mais il attiédit les effets comiques, il énerve la vigueur des scènes, il décolore les détails, et tous les bons mots, les traits disparaissent, car il n'y a plus de bons mots où il n'y a plus de précision. Toute faible qu'elle était, cette imitation réussit pourtant; les situations restaient, et l'empreinte originale est si forte, qu'elle perçait encore à travers les voiles .d'un style, vague et d'un dialogue insignifiant. Comment l'auteur, qui, sous d'autres rapports, était un homme de beaucoup de mérite, a-t-il rappelé, dans le nouveau titre qu'il a donné à sa pièce en la publiant, le chef-d'œuvre de tous les théâtres comiques, Tartufe? L'auteur anglais n'avait pas eu cette maladresse ; à plus forte raison un Français, au lieu de provoquer le parallèle, aurait-il dû l'éviter avec une crainte respectueuse.

Tartufe (le prototype de), comédie allemande en cinq actes et en prose, de Gutzkow (1847). La scène s'ouvre dans la maison de Chapelle. L'ami de Molière, transformé par Gutzkow en un rival bassement envieux, a tu au théâtre du Palais-Royal sa tragédie de JVabuchodonosor, qui vient d'être refusée à l'unanimité. Chapelle jute de se venger, et, pour l'exciter encore, un de ses commensaux, un notaire nommé Lefèvre,lui adresse maintes consolations envenimées qui redoublent sa fureur contre Molière; en même temps, l'officieux ami conseillé au poète de laisser là pour toujours ces sujets antiques, dont personne ne se soucie, et d'emprunter des inspirations au spectacle des mœurs contemporaines : Chapelle a plus d'esprit, plus d'imagi nation que Mol'ère, et, quand Chapelle voudra entrer eu lutte avec Molière, Molière sera perdu. Pourquoi ne peindrait-il pas, par exemple, un hypocrite, un charlatan de piété? Chapelle est transporté de joie ; il a une idée, une idée qu'on lui a donnée sans doute, mais il croit l'avoir découverte, et cela lui suffit; de cette idée naîtra un chef-d'œuvre qui fera rentrer Molière dans le néant. Cependant, un bourgeois de Paris. Mathieu, vient présenter à Chapelle une jeune comédienne arrivée nouvellement de province et qui, devant paraître bientôt sur la scène, veut se ménager l'appui des écrivains célèbres. Madeleine Béjart, car c'est elle-même, est interrogée par Chapelle, et, comme elle va débuter dans une piè<'e de Molière où les faux dévots sont démasqués, Chapelle est pris d'une nouvelle fureur et va criant qu'on l'a dépouillé indignement. Madeleine reste seule, et aussitôt arrive un personnage que l'auteur a déjà annoncé comme le modèle des faux dévots et des hypocrites; c'est l'ami de Boiieau, le président Lamoignon. D'après Gutzkow, l'intrigue du Tartufe de Molière est une aventure réelle, et Lamoignon est bien véritablement le modèle de l'homme qui a porté le trouble dans la maison d'Orgon, Il y avait à Chalon-sur-Saône une riche et honorable famille, dont le chef, M. Duplessis, fut victime de sa générosité; un faux ami, qui s'était emparé de sa confiance à force de ruses et de grimaces, le dépouilla, le tua et, laissant dttns la détresse la veuve et les deux filles, accourut à Paris, où il parvint, grâce à sa fortune, aux charges les plus élevées de l'Etat, Ce misérable n'est autre que le premier président du parlement de Paris, Jean- Baptiste Lamoignon 1 Lamoignon a eu dans les mains le manuscrit du Tartufe, il a vu dans l'histoire d'Orgon l'histoire de son propre crime, et, comme il veut savoir à qui Molière doit des renseignements si exacts, il interroge Madeleine, espérant arracher ce secret à la naïve étourderie de la jeune fille. Or, cette Madeleine Béjart est précisément la fille de Duplessis et le nom qu'elle porte est un faux nom. TanHis que Lamoignon cause avec Madeleine, Armande revient accompagnée de Molière, et Madeleine, craignant une réprimande, se hâte de cacher Lamoignon dans un cabinet de costumes. La

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scène suivante amène Louis XIV, qui est épris d'Armande Béjart, et la rusée comédienne lui arrache gaiement la permission de jouer Tartufe. Lamoignon, caché dans son armoire, assiste à cette petite bataille, si lestement gagnée, et il en frémit de rage. Enfin, quand tout le monde est sorti, Madeleine le pousse dehors, Mais comment échapper à la vigilance de Molière? Il faut prendre un costume et se mêler aux acteurs; le président du parlement de Paris s'enfuit déguisé en Turc. Le dénoûment a lieu au théâtre, dans une antichambre de la loge du roi. On va donner la première représentation de Tartufe. Molière paraît; il porte l'habit et la perruque de Lamoignon, car ii importe que la vengeance soit terrible et que l'assassin de Duplessis Soit désigné à l'exécration publique. La ressemblance est si complète, que tous les ennemis de Molière, Chapelle, Dubois, Leffvre, M. de Lionne, prennent d'abord le poète pour le président et ne le reconnaissent qu'avec peine. Lamoignon survient et on le prend pour l'auteur de Tartufe. Ces quiproquos se prolongent jusqu'à ce que Lamoignon et Molière se trouvent en présence; là, le poète, enflant sa voix comme un héros de mélodrame, met sous ses pieds l'orgueil et l'impudence de Lamoignon j il lui rappelle son crime de Chalon-sur-Saône, la famille Duplessis perdue par son abominable rage, le père' assassiné, la mère séduite et les filles plongées dans la misère. Il faut que l'assassin répare au moins une faible partie des maux qu il a causés ; s'il ne restitue pas à Madeleine Duplessis cette fortune qu'il lui a volée, s'il ne donne pas à Molière une somme assez considérable pour fonder une école dramatique et perpétuer en France l'art de démasquer tes fourbes, Molière va paraître sur la scène, et tout le monde reconnaîtra dans Tartufe l'assassin, le séducteur, le voleur devenu président du parlement de Parisl S'il accepte ces conditions, Molière, qui n'a pas encore eu à paraître sur la scène, change de costume, et ce ne sera plus Lamoignon, ce sera l'hypocrite en général que le poète aura livré au mépris de la France et du monde. Lamoignon se soumet; le roi, qui de sa loge a tout entendu, félicite Molière sur son courage et achève d'accabler Lamoignon. Cetui-ci pourtant, tout atterré qu'il est, ne se décourage pas encore; il exhale sa rage en imprécations et en menaces : > Ils m'ont perdu I Attendez! attendez! On peut nous chasser comme des loups, nous revenons comme des renards. Vengez-vous, je me vengerai aussi! Demain matin je pars pour Rome, et, tremblez-en tous, j'entrerai publiquement dans l'ordre des jésuites 1 » Ainsi finit cette curieuse comédie, pleine d'énormités et construite tout entière sur eetti- anecdote, peut-être apocryphe, que nous avons mentionnée plus haut : Molière annonçant de cette façon la défense de jouer sa pièce: «Messieurs, nous allions vousdonner le Tartufe; mais M. le premier président ne veut pas qu'on le joue, t De cette phrase à double entente, Gutzkow a conclu que Lamoignon devait être le prototype de I imposteur mis en scène, et, son imagination aidant , il a agencé toute cette fable monstrueuse.

Tartufe (lady), comédie en cinq actes, en prose, par Mme de Girardin (Théâtre-Français, 10 février 1853). Faire pour le sexe féminin ce que Molière a fait pour notre sexe n'était pas tâche facile et devait tenter un esprit délicat, fin, observateur comme celui de Mme de Girardin. C'est bien à elle, en effet, qu'il appartenait de changer le sexe de Tartufe et de nous en composer un vêtu de dentelles et de velours, Tartufe dame de charité et patronnesse, ayant ses pauvres et faisant des uniformes pour les singes des petits Savoyards par amour de l'humanité, Tartufe ayant une variété d'histoires galantes dans son passé et dans son présent, excellant à s'introduire dans tes familles, à lancer la calomnie sur un ton mielleux, à compromettre les jeunes filles, à monter l'esprit d'un vieux maréchal pour l'épouser. Mme de Girardin, désespérant sans doute de faire mieux que son maître et dans le désir de faire aussi bien, a suivi presque pas à pas Molière. Sa Virginie de Blossac, c'est Tartufe ; son maréchal d'Estigny, c'est Orgon, et, de même que Tartufe veut épouser la fille d'Orgon, Virginie use de toutes ses séductions pour capter le cœur du maréchal ; mais, comme Tartufe encore, elle échouera dans les mêmes conditions, elle tombera dans le même piège, dans celui qu'elle s'est tendu à elle-même. Il faut bien le dire, ici s'arrête tout point de contact avec la comédie de Poquelin ; la fable sur laquelle repose toute l'intrigue de la pièce est absolument dépourvue de vraisemblance ; il est impossible, avec toute la bonne volonté du monde, de croire un seul instant aux insinuations malveillantes, à la calomnie inventée par le Tartufe en jupon pour déshonorer une jeune fille à la veille de son mariage; à peine commet-elle une coquinerie, à peine ourdit-elle quelque nouvelle tartuferie, que déjà ses batteries sont démasquées, et elle ne peut avoir la prétention d'en imposer à personne. Enfin, M»« de Blossac ne sait pas même soutenir son rôle jusqu'au bout. C'est au moment de jouir de son triomphe, de récolter le fruit de ses longues intrigues, de toute une vie d'hypocrisie et de dis-

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simulation, qu'elle s'en va tout compromettre en s'nmouraehant d'un homme qui la méprise et ne prend pas même la peine de le lui cacher. Les autres personnages sont à l'avenant. Il faut cependant en excepter la jeune fille calomniée, qui passe k travers les réseaux de toutes ces intrigues avec la légèreté de l'oiseau et la sérénité de l'innocence. Mais, en résumé, il n'y a rien de vrai clans lady TarÉu/V que l'idée première, dont Mme de Girardin n'a pas assez sondé l'étendue, trop préoccupée qu'elle était peut-être des mille détails spirituels, des saillies mordantes, des fins paradoxes, des ingénieuses situations dont, il faut le reconnaître, elle a largement semé ces cinq actes.

Lady Tartufe réussit pourtant assez bruyamment aux représentations; mais il fuut dire que le principal personnage de Lady Tartufe était joué par Rachel.

TARTUFERIE s. f. (tar-tu-fe-rî — rad. tartufe). Hypocrisie, caractère ou action de tartufe : La tartuferie de sa conduite. Il a fait là une tartuferik. La tartuferie politique est un vice moderne; elle empêche de savoir à gui l'on s'adresse. (Boiste.) Alan opinion intime est que, dans l'autre monde, les lâches tartuferies sont châtiées plus sévèrement que la violence même. (P. Féval.) Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui court, que le néo-christianisme luimême jouit d'une certaine faveur. (Th.Gaut.)

TARTUFFITE s. f. (lar-tu-fl-te — de l'ital. iarlufo, truffe). Miner. Variété de chaux curbonatée.

— Encycl. La tartuffite est une variété de calcaire ou chaux cnrbonatée, caractérisée par sa texture fibreuse et surtout par son odeur, qui rappelle exactement celle de la truffe. On l'a regardée d'abord comme une substance d'origine purement minérale, puis comme un madrépore fossilisé. D'après les savantes recherches de M. Desnoyers, la tartuffite est un végétal imprégné non de silice, comme la plupart des végétaux fossiles, mais de calcaire qui aurait conservé l'odeur de la plante. Ses tiges sont souvent creuses et imprégnées d'une matière bitumineuse qui leur communique son odeur caractéristique; d'auties fois, elles présentent une structure presque spaihique et aciculaire. On a trouvé la tartuffite dans des terrains très-divers, appartenant aux époques secondaire et tertiaire ; on la rencontre aux environs de Caen, de Montpellier, au Monte-Bolca, à Castel- Gomberto, etc.

TARUCA s. m. (ta-ru-ka). Mamm. Variété de lama ou de vigogne.

TARUFFI (Joseph-Antoine), poète italien, né à Bologne en 1722, mort a Rome en 1786. D'après les désirs de sa famille, il étudia la jurisprudence et se fit recevoir docteur en droit (1739) ; m.iis, après la mort de son père, il se livra entièrement à son goût pour la poésie, suivit comme secrétaire le cardinal Visconti en Pologne, y devint auditeur et chancelier de la nonciature, devint par la suite chargé d'affaires de la cour de Rome k Vienne, s'y lia avec Métastase, puis retourna à Rome, où il passa les dernières années de sa vie. On a de lui divers recueils de poésies, publiés k Rome en 176o, et un Eloge de Métastase (1783).

TARDGA s. m. (ta-ru-ga). Mamm. Syn. de

TARUCA.

TARUS s. m. (ta-russ). Entom. Genre d'insectes coléoptères pentainères, de la famille des carubiques, tribu des troncatipennes, dont l'espèce type habite la Sutase.

TÀRUT1US ou TARRUNT1US (Lucius), surnommé Flrnuiuui, philosophe et mathématicien latin, né k Firmiuiu (Pieentin). 11 vivait dans le i" siècle av. J.-C. et était l'ami de Cicéron et de Varron. Tarutius s'occupa beaucoup de la science des Chaldèens, d'astrologie judiciaire, et prétendit pouvoir déterminer avec certitude le jour et l'heure de la naissance de Romulus. C'est le calcul chimérique de son ami que Varron a pris pour base de sa chronologie romaine. Il avait écrit un livre sur l'astronomie, et Pline le mentionne au nombre des auteurs auxquels il a emprunte les matériaux du XVIIie livre de son Histoire naturelle.

TARVEB (Jean-Charles), littérateur français, ué de parents anglais à Dieppe en 1790, mort en 1851- Ses parents, ayant été forcés de retourner en Angleterre lorsque éclata la guerre avec la B'rance en 1793, le laissèrent k un Français de leurs amis, M. Ferai, ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui prit soin de son éducation et lui Ht obtenir, en 1808, un emploi dans l'administration de la marine. Tarver résida en cette qualité successivement à Toulon, à Leghorn, a La Spezzia, à Brest et retourna en Angleterre en 1815. 11 s'établit alors dans ce pays, et, après avoir enseigné le français dans divers établissements, il fut nommé, en 1826, professeur de celte langue à l'école d'Eton. Outre plusieurs ouvrages élémentaires pour l'enseignement du français, on a de lui : Dictionnaire des verbes français ; Leçons sur l'histoire de France; Paris ancien et moderne; le. traduction française de V Enfer du Dante, avec notes ; Dictionnaire phraséotogique anglais et français, ouvrage original qui lui coûta uo

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