VETU
— Encycl. On appelle véture ou prise d'habit la cérémonie dans laquelle les aspirants à la vie monastique reçoivent l'habit de l'ordre dans lequel ils entrent. Cette cérémonie n'est pas nécessairement la même que celle de la profession définitive des vœux ; elle la précède ordinairement d'une année; mais elle en est alors une imitation, qui se fait même beaucoup plus solennellement et qui lui équivaut, en quelque sorte, devant le inonde et pour les apparences, bien qu'elle n'implique encore rien d'irrévocable. Les vêtures se pratiquaient souvent dans les couvents avec une très-grande solennité et étaient même accompagnées de rites funèbres. Dans l'ordre des cordeliers, le novice, couvert du suaire et étendu comme mort, était reçu par le prieur, qui l'aspergeait d'eau bénite, comme le corps des trépassés qu'on présente à l'église; puis, lorsqu'il avait récité la formule des vœux solennels, par laquelle on se déclarait mort au siècle, i! revêtait la robe blanche, symbole de pureté, et il était alors meneau chapitre. La vêture des religieux de l'ordre de Saint-Paul premier ermite, était accompagnée de cérémonies plus lugubres encore ; le novice était couché dans un cercueil recouvert du drap mortuaire, et les religieux venaient, en procession, lui jeter de l'eau bénite, en chantant les prières des morts. Dans les monastères de femmes, une prise d'habit était toujours une grande fête. Jusqu'au xme siècle environ, il appartint aux évoques seuls de consacrer à Dieu les vierges qui renonçaient au monde. Pendant la messe pontificale, les novices étaient conduites vers l'autel par leurs parentes; au moment du graduel, l'archiprê» tre les* présentait à l'évêque, au nom de toute l'Eglise, pour être consacrées comme épouses de Jésus-Christ. Après les avoir interrogées pour éprouver leur résolution, l'évêque bénissait les vêtements qu'elles devaient porter; il leur donnait d'abord le voile, puis un anneau pour les fiancer à Jésus- Christ, et enfin il leur mettait une couronne sur la tête, comme symbole de leur mariage mystique. Plus tard la novice était présentée par sa famille, parée de ses plus beaux vêtements, qu'elle échangeait contre les habits du cloître; dans certains ordres, les cheveux de la novice tombaient sous les ciseaux, pendant que les religieuses, ses futures compagnes, chantaient des cantiques qui célébraient le bonheur des vierges et la récompense immortelle qui les attendait.
Voici, d'après l'abbé Hélyot (Histoire des ordres monastiques), le détail des cérémonies qui accompagnaient, au xvne siècle, la vêture ou prise d'habit des bénédictines de Bourbourg : 1 La veille du jour que la postulante doit prendre l'habit, on lui donne du pain et du vin dans l'église, où se trouvent l'abbesse, les demoiselles et tous les parents de la postulante. Le lendemain, on l'habille le plus magnifiquement que l'on peut. On lui laisse les cheveux épars, on lui met une couronne de diamants sur la tête, et elle est conduite dans une salle où on lui donne le bal. Sa famille danse quelque temps, en présence de l'abbesse, des demoiselles et du juge de l'abbaye; après quoi la jeune demoiselle demande la bénédiction h. son père et à sa mère, leur dit adiqu et à toute sa famille. On la mène ensuite à l'église précédée de violons, hautbois et autres instruments. De petites demoiselles marchent devant la postulante; l'une porte une corbeille pleine de fleurs; une autre tient un cierge et une autre porte la queue de sa robe. La messe est chantée en musique ; le père de la tille la mène à l'offrande, où elle est suivie de toute sa fam. Ile, et après la messe l'abbesse et les demoiselles vont au chapitre, d'où l'abbesse députe deux demoiselles vers la postulante pour savoir sa dernière résolution et prier son père de la conduire à la porte du chapitre; elle y est reçue par la demoiselle qui doit être sa maîtresse et qui la prend par la main pour la conduire à l'abbesse, qui lui fait uue exhortation devant tout le monde ; après quoi elle lui ôte ses habits moudains et lui donne ceux de la maison... La jeune tille, étant revêtue des habits de la religion, est conduite à l'église par l'abbesse, qui la fait prosterner devant le saint sacrement. Elle lui met ensuite une bague de diamants au doigt, en l'épousant au nom de Jésus- Christ... »
VETCR1A (famille), maison patricienne de l'ancienne Rome. Une branche de cette maison, qu'on trouve plusieurs fois dans les fastes consulaires pendant le me siècle, portait le nom de Gisminus Cicurintjs ; dans le ive, on trouve les Crassus Cicurinus ; dans le ve, les CaLVINUS ; dans le vie, les Philo. La mère de Coriolan était une Veturia.
VÉTURIE, mère de Coriolan. V. Coriolan.
VETUS ou LE VIEIL (Jean), littérateur et magistrat français, né à Saint- Amour, en Bouigogue.il vivait auxvie siècleet vint à Paris, où il professa successivement au collège d'Autun et au collège du Cardiual-Lemoine. 11 étudia le druit et la médecine, et, après avoir pris ses grades dans ces deux facultés, il renouça à l'enseignement. Nommé secrétaire du roi, il devint en 1569 conseiller au parlement de Bourgogne, Vêtus remplit en outre, à la même époque, diverses missions en Allemagne, fut nommé en 1573 maître des requêtes, reçut des lettres
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de noblesse en 1581 et, dès la même année, fut nommé président au parlement de Bretagne. Il devait ces différentes charges à la protection du cardinal de Lorraine, et, par reconnaissance, il s'engagea dans le parti de la Ligue. En 1589, il fut l'un des membres du conseil établi par le duc de Mayenne pour gouverner le royaume ; on ne suit plus rien de lui h partir de 1593. On a de lui : De obitu Caroli-Quinti imperaioris oralio (Paris, 1559) ; Apologia contra calumnias Th. Bezœ in jurisconsultes et omnejus (Verdun, 1564), etc.
VÉTUSTÉS, f. (vé-tu-sté — lat. vetustas; de vêtus, ancien). Etat de détérioration résultant de l'ancienneté : Edifice, arbre qui tombe de vétusté. La vétusté d'un vêtement. La vétusté des meubles.
VÉTYVER ou VÉTIVER s. m. (vé-ti-vèr).
Bot. Nom vulgaire d'une graminée de l'Inde, du genre andropogon, remarquable par son odeur aromatique. Il Racine odorante de la même plante : Un sachet de vétïvbb.
— Encycl. Les tiges de cette graminée sont nombreuses, unies, très-droites, hautes de 1 à 3 mètres; les feuilles sont étroites, longues de 0m,50 à. 1 mètre, inodores; les fleurs sont nombreuses, petites, épineuses sur une des deux feuillesde la glume, ciliées sur l'autre. Suivant quelques botanistes, qui font de cette plante un genre particulier, sous le nom de vetiveria , elle serait dioïque,. On a confondu longtemps le véiyver avec le barbon odorant des Chinois. Depuis le commencement de ce siècle on se sert, en France, de sa racine, soit pour éloigner les | arachnides et les insectes des châles et au- ' 1res tissus de laine, soit pour les parfumer. Cette racine, appelée chiendent des Indes, est chevelue, d'un blanc jaunâtre, tortueuse, longue d'environ 0f,40; elle est douée d'une odeur forte et' tenace, analogue à celle de la myrrhe; sa saveur est amère et aromatique. Cette racine, ou plutôt ces radicules sortent en grand nombre d'une souche qu'on y trouve quelquefois réunie, munie de bourgeons ou de tubercules disposés en chapelet. Dans l'Inde, où cette plante croît, à, Madras surtout, on se sert du véiyver pour tresser des paillassons que l'on suspend aux colonnades des maisons de campagne pour y entretenir l'ombre et la fraîcheur. On les arrose constamment, de manière que l'air, passant au travers et chargé de l'odeur agréable de la plante, fuit pénétrer à. l'intérieur un air pur, frais et embaumé. On en retire encore une infusion que l'on dit fébrifuge. On falsifie souvent le véiyver avec des racines ayant quelque analogie avec lui, et que l'on parfume. En Fiance, c'est le chiendent qui sert à cette falsification. On l'arrose avec diverses compositions de parfumerie. VÉTYVÉRIE ou VÉTIVÉBIE S. f. (vé-tivé-rî — rad. vétyver). Bot. Syn. d' andropogon, genre de graminées.
VEUF, VEUVE adj. (veuff, veu-ve. — Le masculin veuf s'est formé du féminin veuve, anciennement veve, vedve, qui représente le latin vidtia, veuve, le sanscrit vidhavd, veuve, proprement sans mari, du préf. vi, sans, et dhauà, mari, homme. Comparez adhaod, veuve, sans mari, et sadhavâ, avec mari, femme mariée). Se dit d'une personne dont le conjoint est mort et qui n'est pas remariée: Un homme veuf. Une femme veuve. Elle est veuvk d'un attaché d'ambassade. Anciennement, les reines de France devenues veuves devaient rester dans la chambre du roi pendant quarante jours, sans voir d'autre clarté que celle des cierges. (Balz.)
Deux époux, dit un grand oracle, Tout a coup deviendraient heureux, Si deux époux, par un miracle, Pouvaient devenir veufs tous deux.
— Fam. Séparé accidentellement de son conjoint : Aie voilà veuf, ma femme est allée voir sa famille. Il Séparé de son amant ou da sa n.aitresse : Les étudiantes sont exposées à demeurer veuves trois mois de l'année.
— Par ext. Privé : Diocèse vKUF,de son évéque. Département veuf de son préfet. Ma poche était veuve de son dernier écu. (Alex. Dumas.)
— Dr. canon. Eglise veuve, Collégiale qui a été cathédrale, c'est-à-dire siège d'un évèque.
— Mythol. gr, Epithète de Junon,à Stymphale.
— Substantiv. Personne dont le conjoint est mort, et qui n'est pas remariée : Elle a épousé un veuf. La veuve la plus sage est toujours assez folle pour se remarier. (La Chaussée.) A Borne, on avait peu d'estime pour la vbuve qui se remariait. (A. Garnier.)
Il n'est d'époux parfait que celui d'une veuve.
E. Aubier.
Jeune veuve à vingt ans est un morceau friand.
Desmakis.
Mainte veuve souvent fait la déchevelée, Qui n'abandonne pas le soin du demeurant. Et du bien qu'elle aura fait le compte en pleurant-
La Fontaine.
— Denier de la veuve, Aumône que l'on prend sur son strict nécessaire, par allusion k une parabole de l'Evangile :
.r. . Le denier de ta veuve Sera compté comme un trésor.
A. Guikaud.
VEUF
Il Avoir a/faire à la veuve et aux héritiers, Avoir à compter, à contester avec plusieurs parties.
— Fr.-maç. Enfants de la veuve, Francsmaçons, dans le langage maçonnique.
— Fêod. Droit de veuve, Droit dû au seigueur par les veuves, à cause de la protection qu'il devait leur accorder.
— s. f. Argot. Guillotine. Il Epouser ta veuve, Etre guillotiné.
— Maram. Nom vulgaire d'une espèce de sagouin.
— Ornith. Genre de passereaux, de la famille des fringillidées, comprenant des espèces qui habitent les pays chauds : Le nid des veuves est composé de coton. (V. de Bomare.)
— Ichthyol.Nom vulgaire d'un poisson peu connu.
— Moll. Nom vulgaire de diverses coquilles dont la couleur est d'un noir plus ou moins intense et taché de blanc. H Venoe éthiopienne ou mauresque, Nom vulgaire d'une coquille du genre olive.
— Bot. Nom vulgaire d'une espèce de scabieuse à fleurs d'un noir pourpré. Il Nom vulgaire d'une tulipe panachée de blanc et de violet.
— Encycl. Hist. et jurispr. Le mot veuf, par son étymologie même, viduus, indique un état de privation, de retranchement. Le mariage est, en effet, l'état le plus conforme à la nature, et toutes les langues ont essayé de rendre par un mot identique la situation de l'homme qui passe de l'état complet, de l'union pour laquelle il a été créé, k l'état incomplet, le veuvage, la stérilité. L'homme veuf n'est plus qu'une moitié du tout qu'il formait avec la femme de son choix. C'est donc en prenant les mots veuf et veuve dans leur acception littérale que l'on peut dire qu'une famille est veuve de son bienfaiteur, qu'un peuple est veuf de ses libertés.
Les moralistes chrétiens, suivant en cela l'opinion des Pères de l'Eglise, considèrent généralement le veuvage, celui de l'homme et celui de la femme, comme une affliction à laquelle il faut qu'un chrétien se résigne. Ils désapprouvent les secondes noces. Les
Philosophes, les sceptiques considèrent que homme ou la femme a fait assez en essayant une seule fois le mariage et conseillent de ne pas renouveler l'expérience. La conclusion est la même, avec des motifs bien différents. Pour les premiers, le veuvage ainsi gardé fidèlement est un hommage rendu à l'être cher dont on est privé; c'est la constance à la foi jurée, la continuation, au delà de la mort, de l'affection de toute sa vie. Pour les seconds, il se mêle k la résignation philosophique une pointe de raillerie et de dédain. Ils sont un peu de l'avis de Montaigne, a qu'un bon mariage Se dresse d'une femme aveugle et d'un mari sourd. »
A un autre point de vue, les secondes noces offrent dans bien des cas des inconvénients réels qui font incliner à donner la préférence au veuvage. C'est surtout à cause des enfants d'un premier lit que l'homme veuf ou la veuve doit hésiter à mettre leur destinée et la sienne entre les mains d'une personne étrangère, et c'est cependant ce même motif que l'on allègue le plus souvent en faveur des seconds mariages, par la nécessité où l'on se trouve de donner à ces enfants un nouvel appui. Que de dissensions domestiques, de haines et parfois de crimes eussent été évités par un veuvage supporté patiemment! 11 y a, ce semble, plus de philosophie chez l'homme, et chez la femme plus de dignité, a ne point passer par un© nouvelle épreuve; les sentiments de pudeur que celleci possède à un si haut degré sont comme déflorés par l'idée d'un second partage et d'une union nouvelle.
La primitive Egjise l'avait ainsi compris lorsqu'elle permettait à l'homme veuf, non remarié, d'entrer dans les ordres, comme voué désormais à un célibat perpétuel. Sous la prédominance des idées ascétiques, dans lesquelles la privation comporte une idée de supériorité, le célibat et la virginité étant réuutés saints, le veuvage, qui s'en rapproche, participa de la même perfection. Le be-. soin îte réaction contre le sensualisme païen précipita les esprits dans l'austérité la plus âpre ; il fallait mortifier cette chair rebelle, montrer son absolu détachement des plaisirs.
Le veuf et, jusqu'à un certain degré, la veuve pouvaient recevoir les ordres, comme le célibataire et la vierge. Maintenant encore, l'homme peut entrer dans les ordres et recevoir la prêtrise après un premier veuvage; on n'est plus apte à être prêtre si l'on a été marié deux fois. Les secondes noces étaient assimilées par les Pères de l'Eglise, au moins dans le langage, à la bigamie. L'abbé Fleùry parle, dans l'Histoire des premiers temps de l'Eglise et d'après les Pères, de clercs bigames, et il explique qu'il faut entendre en cette matière non pas le crime d'avoir deux femmes à la fois, mais les seconde^ noces, ou le mariage avec une veuve. Saint Jérôme, dans ses lettres à Paula, dépeint sous des couleurs charmantes la veuve telle que l'Eglise la comprend, détachée des affections mondaines, des parures et des bijoux, vivant dans la retraite et cou-
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sacrée aux bonnes œuvres. Dans l'Eglise primitive, les veuves qui avaient atteint l'âge de soixante ans recevaient le diaconat, un des degrés de la prêtrise; on les appelait les veuves diaconesses. Elles remplissaient à pou près les offices dévolus maintenant aux sœurs de charité et vivaient comme celles- .ci dans le renoncement et la prière, mais consacrées aux œuvres extérieures, les visites aux pauvres, aux malades, aux prisonniers, l'ensevelissement des morts; elles instruisaient les catéchumènes, les menaient aux fonts baptismaux, surveillaient leur conduite dans les premiers temps de leur initiation; à l'église, elles gardaient les portes du coté des femmes, veillaient à ce que chacune d'elles fût placée à son rang; elles relevaient de l'évêque. Cette institution apporta quelquefois au trouble dans la communauté ; plusieurs conciles s'appliquèrent a combattre l'indocilité, l'indiscrétion, le bavardage des veuves diaconesses, qui voulaient discourir des mystères et en savoir plus long que leur directeur; on finit par les supprimer.
A Rome, le veuvage ne pouvait être en grand honneur, puisque la considération de l'homme et de la femme dépendait du nombre de leurs enfants. Le jus liberorum attachait à celui qui en était possesseur, soit qu'il lui eût été concédé, soit qu'il y eût réellement droit, des prérogatives enviées, dont un veuvage prolongé l'eût privé. La loi n'accordait que deux ans au veuf pour se remarier; passé ce délai, elle prononçait la déchéance. Les mêmes prérogatives étant attribuées a la femme, celle-ci tombée en veuvage devait, sous les mêmes peines, mais j usqu'à l'âge de cinquante ans seulement, convoler en secondes noces. Après cinquante ans, elle éiait considérée comme stérile et le mariage lui était interdit. Telles étaient les dispositions des lois Papiennes, très-favorable3 aux mariages. Sous Juslinien, les pratiques contraires dominèrent ; des avantages furent accordés aux veufs qui ne se remariaient pas [JSfovelles cxviii et cxxvn); les doctrines souterraines du christianisme commençaient à faire du chemin.
Chez les Hébreux, la veuve se présentait au frère de son défunt mari et le sommait de l'épouser ; s'il refusait, elle le frappait de son brodequin au visage en disant : ■ C'est ainsi que doit être traité celui qui ne veut pas rétablir la maison de son frère. » A défaut du frère, elle s'adressait au plus proche parent de son mari et suivait ainsi toute la ligne collatérale jusqu'à celui qui la prenait pour femme.
Quelques autres prescriptions avaient encore été faites en faveur de la veuve dans la loi mosaïque; certains privilèges lui étaient garantis. Les veuves, comme les étrangers et les orphelins, devaient être invitées aux festins qui suivaient les grandes cérémonies (Toita, i, 7); elles avaient le droit d'aller glaner dans les champs après la moisson (tieutéronome, Xxiv, 19); leurs vêtements et les objets de première nécessité qu'elles possédaient ne pouvaient leur être pris par suite du recouvrement d'une créance (Dculéronome, xxiv, 17; lob, xxiv, i). lin outre, la loi les recommandait à la bienveillance et a l'équité de tout le monde. Cependant nous trouvons dans maints passages de la Bible des exemples qui prouvent que souvent ces prescriptions n'étaient pas observées. Il était défendu au grand prêtre de se marier avec une veuve (Levitique, xxi, H), et plus tard cette prohibition fut étendue à tous les autres prêtres. Les veuves avaient droit !d une part dans la distribution du butin fait sur l'ennemi.
Dans l'Inde, un second mariage était réputé, pour la femme, une profanation de la mémoire de son premier mari ; de là la cruelle coutume des veuves de se livrer aux flammes plutôt que d'encourir la tentation et le blâme des nouvelles noces, coutume qui" s'est perpétuée jusqu'à nous (v. suttke). On trouve.aussi chez les Scythes cette barbare coutume de précipiter dans la fosse des chefs morts leurs richesses, leurs colliers d'or, leurs vêtements, leurs chevaux égorgés et leurs femmes.
La situation de la veuve gauloise nous est connue par un passage des Commentaires de César : Viri quantas pecunias ab uxuribus ■ ucceperunt, tandis ex suis bonis, ssstimatione fuclu, cum dotibus communicant. Hujusomuis pecuni& conjunctim ratio habetur, fructusque servantur. uter eorum vita superavit, ad eum pars utriusque cum fructibus superiorum temporum pervenit. • La femme apporte une dot en argent; estimation faite, l'homme fait un apport de même valeur et le tout est mis en commun. Les époux usent ensemble de tout l'argent; les fruits sont mis en réserve. Au survivant appartiennent les deux parts et les fruits acquis pendant le mariage. » Quelques jurisconsultes ont voulu voir dans cette disposition du droit celtique l'origine de la communauté de biens entre époux et de la coutume du vieux droit français, qui veut que la veuve retire la moitié des acquêts. Cette conclusion est douteuse puisque, au contraire, dans la communauté, on dépense les fruits, en réservant le capital. Dans la loi des Ripuaires, la veuve noble avait droit à un liers des acquêts {tertiam partem de omni re quamsimulcoUaboruverint),ot, dans celle des \Visigoths, une part proportionnelle à son
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apport. Le droit germanique reconnaît a toute nouvelle épousée un morgengabe, ou don du matin, que doit lui faire Son mari et qui, ajouté à sa dot, constitue son douaire; la veuve qui se remarie ne reçoit pas ce dou du matin, considérr1, disent crûment les légistes, comme pretium déflorâtes virginitatis.
Il nous reste encore aujourd'hui, malgré le progrès des institutions, un peu de la prévention que ces vieilles lois du moyen âge et les prescriptions de l'Eglise ont fait naître contre les secondes noces. Cette prévention, peu conforme aux lois sociales, a survécu dans certains pays, où il est encore d'usage de faire des charivaris à la porte des nouveaux époux, le soir des notes, si l'un d'eux a déjà été dans les liens d'un premier mariage.
Le veuvage, surtout celui de la femme, qui est de beaucoup le plus intéressant, a été un objet d'étude de la part des penseurs et des moralistes, comme des'romanciers etdes dramaturges. 11 oifre matière à bien des observations sérieuses ou piquantes, à des situations émouvantes ou railleuses. Si la littérature est un reflet des mœurs, le veuvage est rarement chez nous supporté avec dignité par la femme, car, dans les romans comme sur la scène, jeune veuve est toujours synonyme de coquette ; mais la facilité que rencontre l'écrivain à créer des situations avec un personnage de jeune femme libre d'elle-même est sans doute pour beaucoup dans le choix qu'il fait, pour son premier rôle, de la classique et séduisante veuve. Toutes les jeunes veuves ne sont pas des Artémises désolées, mais toutes non plus ne sont pas des matrones d'Ephèse.
Qui ne connaît la fable de la Jeune veuve, un des chefs-d'œuvre de La Fontaine, où il a mis à la fois tant d'esprit et tant de délicatesse ? Nous la citerons tout entière :
La perte d'un époux ne va pas sans soupirs ; On fait beaucoup de bruit, et puis on se console. Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole ;
Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la veztve d'une année
I2t la veuve d'une journée La différence, est grande; on ne croirait jamais
Que ce fût la môme personne; L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits. AUX soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne, " C'est toujours même note et pareil entretien.
On dit qu'on est inconsolable ;
On le dit, mais il n'en est rien,
Comme on verra par cette fable
Ou plutôt par la vérité.
L'époux d'une jeune beauté Partait pour l'autre monde. A ses côtés sa femme Lui criait : Attends-moi, je te suis; et mon âme, Aussi bien que la tienne, est prête a s'envoler.
Le mari fait seul le voyage.
La belle avait un père, homme prudent et sage;
H laissa le torrent couler.
A la Un, pour la consoler :
■ "Ma fille, lui dit-il, c'est verser trop de larmes; Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmeB? Puisqu'il est des vivania, ne songez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout a l'heure
Une condition meilleur»
Change en des noces ces transports; Mais après certain temps souffrez qu'on vous propose Un époux beau, bien fait , jeune, cl tout autre chose
Que le défunt. — Ah! dit-elle aussitôt,
Un cloître est l'époux qu'il me faut.
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
Un mois de la sorte se passe; L'autre mois on l'emploie à changer tous les jours Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure;
Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d'autres atours.
Toute la banda des Amours Revient au colombier. Les jeux, Tes ris, la danse
Ont aussi leur tour à la fin ;
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence.
Le père ne craint plus ce défunt tant chéri; Mais comme il ne parlait de rien & notre belle :
* Où donc est le jeune mari
Que vous m'avez promis? * dit-elle.
Grâce à un avocat de mérite, M. Venant, les veuves ont un code spécial : Code de la Veuve (in-8°, 1854). C'est un livre utile. Suivant l'expression d'un jurisconsulte,' la femme que le veuvaga a frappée a le plus souvent passé sa vie entière sous une tutelle qui l'a laissée étrangère aux soins de ses intérêts. La mort du mari lui rend brusquement une liberté pleins de périls, la jette sans expérience dans des difficultés compliquées. C'est cette situation pénible qui de tout temps a éveillé l'attention des écrivains, des jurisconsultes, des législateurs.
Terminons par quelques anecdotes.
Un sceptique disait à Son ami ; «Je viens de l'aire mou testament. J'ai légué toute ma fortune à mu femme, mais à condition qu'elle se remarie tout de suite; de cette façon, je suis sûr qu'il existera au moins uti homme qui regrettera ma mort. > *
Une dame, bouchère de son état, assistait à l'agonie de son mari. Comme elle éclatait en sanglots, le boucher lui dit, en cherchant à lui prendre lamaia : « Ma chère amie, je sens que je m'en vas; car M. le curé m'a déjà graissé les bottes. Je te laisse là avec une rude besogne. Tiens, voici un bon conseil ; Reste veuve le moins de temps possi-
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ble. Jacques, mon principal garçon, est un brave jeune homme , et robuste autant qu'honnête. Marie-toi avec lui. — Hélas!
mon bon ami, reprit la bouchère en «'essuyant les yeux, j'y songeais, »
» * Autrefois que les femmes n'aimaient que leur mari, elles avaient de la douleur de le perdre; mais aujourd'hui la ressource est grande, le sacrement n'est pas ce qui gagne le plus l'amitié d'une femme. Une dame ayant perdu son époux, son confesseur ad honores vint la voir le lendemain de son enterrement; i! la trouva jouant au piquet avec un jeune homme bien fait. Ce confesseur fut fort surpris. « Quoi I dit le bon père, vous venez de perdre monsieur votre mari, et vous en avez si peu de déplaisir? où est cette tristesse que vous devriez du moins faire paraître ? — Vraiment, mon père, répondit cette dame , si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, vous m'auriez vue toute baignée de pleurs; mais cette douleur que vous me reprochez, si vivement, je l'ai jouée contre monsieur et je viens de la perdre. »
» * On annonçait à Benserade la mort d'une vevve, riche, vieille et très-ridicule. « On l'enterra hier, dit le conteur. — C'est dommage, dit Benserade, avant- hier c'eût été un beau parti. ■
Une veuve de fraîche date pleurait la mort de son époux, et comme on voulait la consoler : > Non, dit-elle,- laissez-moi pleurer tout mou soûl ; après cela, je n'y penserai plus. ■
. . . L'état d'une veine est une douce chose; On a plusieurs amants, sans que personne en glose; Et l'on fait justement, du soir jusqu'au matin. Comme ces fins gourmets qui vont goûter le vin. Sans acheter d'aucun, à chaque pièce on t&tc; On laisse celui-ci, de peur qu'il ne se gâte; On ne veut pas de l'un, parce qu'il est trop vert; Celui-ci trop paillet.'cet autre trop couvert. Ainsi, sans rien choisir, on fait de tout épreuve : Et voilà justement ce que fait une veuve.
KbonaED.
La veuve d'un paralytique.
Deux mois après qu'il eut fermé les yeux, Malgré les mosurs, et malgré la critique. D'un autre hymen voulait former les nœuds. Le magistrat qui reçut sa demande, Scandalisé, lui dit : ■ Belle friande.
Quel appétit! Apprenea que les lois Veulent au moins un délai de dix mois; Ainsi, calmez trop prompte fantaisie. ■ La veuve alors, se voyant débouter, Dit en pleurant : • On pourrait bien compter
Les huit mois de paralysie. »
■ — Ornith, Ce qui caractérise d'une manière particulière les oiseaux du genre veuve, c'est une double mue et une conformation de queue tonte spéciale. Guéneau de Motitbéliard définissait ainsi les veuves : « Toutes ont lo bec des granivores, de forme conique, plus ou moins raccourci, mais toujours assez fort pour casser les graines dont elles se nourrissent; toutes sont remarquables par leur longue queue ou plutôt par les longues pennes qui, dans la plupart des espèces, accompagnent la véritable queue du mâle et qui prennent naissance plus haut ou plus bas que le rang des pennes dont cette queue est composée ; toutes enfin ou presque toutes sont sujettes à deux mues par an. A l'époque de ces mues, les mâles sont privés, non-seulement de la longue queue dont je viens de parler, mais encore de leurs belles couleurs, et de leur joli ramage. Ce n'est qu'au retour du printemps qu'ils commencent à recouvrer les beaux sons de leur voix, à reprendre leur véritable plumage, leur longue queue, en un mot tous les attributs, toutes les marques de leur dignité de mâle. Les femelles, qui subissent les mêmes mues, non-seulement perdent moins, parce qu'elles ont moins à perdre, mais elles n'éprouvent pas même -do changement notable dans les couleurs de leur plumage. La première mue des jeunes mâles est avancée ou retardée, suivant l'époque de leur naissance; ceux qui sont venus des premières pontes commencent à prendre leur longue queue dès le mois de mai ; ceux, au contraire, qui sont venus des dernières pontes ne la prennent qu'en septembre et même en octobre.
Levaillant rapporte les observations qu'il a faites sur une espèce de veuve. ■ Je possède chez moi, dit-il, plus de cinquante espèces d'oiseaux qui changent de plumage, et dont j'ai suivi tous les passages d'une livrée à une autre; mais celle qui paraît Ja plus extraordinaire est une veuve d Afrique, connue sous le nom de veuve à épaulettes rouges. La femelle de ce bel oiseau a les couleurs simples do l'alouette, et elle a une queue courte et horizontale comme celle de presque tous les autres oiseaux; le mâle, au contraire, est totalement noir, excepté au poignet de l'aile, où il porte une large plaque rouge, et sa queue, longue et tres-fournie, est verticale comme celle du coq commun. Mais ce brillant plumage et celte belle queue verticale ne subsistent que pendant la saison des amours, qui est de six mois. Ce temps passé, il se dés-
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habille, prend le costume modeste de sa compagne et,' ce qu'il y a de plus extraordinaire, change aussi sa queue verticale contre une hoiizontale; il ressemble alors tellement àsa femelle qu'il est impossible de les distinguer l'un de 1 uutre. Celle-ci, à son tour, quand elle a perdu la faculté de se reproduire, se revêt pour toujours de l'uniforme que le mâle avait arboré passagèrement dans les jours' de ses plaisirs. Sa queue s'allonge comme celle qu'il avait alors et devient verticale, d'horizontale qu'elle avait été. •
Le genre veuve porte les caractères suivants : beç généralement plus court que la tête, en cône assez allongé, assez robuste, comprimé sur les côtés, à sommet entourant les plumes du front, à bords sinueux ; les narines ouvertes, marginales, un peu engagées sous les plumes du front; les ailes moyennes, à rémiges dilatées, subobtuses; la première remise presque rûdimentaire; la queue trèsdéveïoppée; les tarses courts, de la longueur du doigt médian ; les ongles allongés, grêles et peu couchés. Il existe chez les mâles un plumage d'été, soyeux, velouté et comme gaufré.
La veuve à épaulettes rouges, dit Levaillant, vit en société dans une sorte de république et se construit des nids très-rapprochés les Uns des autres, sur les mêmes touffes de joncs et de grands roseaux. Ordinairement la société est composée à peu près de quatre-vingts femelles; mais, soit que par une loi particulière de la nature il éelose beaucoup plus de femelles que de mâles , soit par quelque autre raison, il n'y a jamais pour ce nombre que douze ou quinze mâles, qui leur servent en commun. D'après les intéressantes observations des docteurs Petit et Quartin-Dillon, la veuve à épaulettes jaunes et la veuve d tête rouge sxint communes dane le Tigré(Abyssiaie) pendant la saison des pluies, époque avant laquelle elles muent; on les rencontre partout dans les prairies et toujours ensemble. Elles fréquentent de préférence les prairies marécageuses, submergées, et le bord des ruisseaux, et se voient sur les grandes cypéracées et graminées qui couvrent les marais; elles voltigent de l'une à l'autre en se balançant à leurs extrémités flexibles; elles s'y accrochent en tous sens, souvent tu téta en bas et étalant leur queue, pour leur servir de point d'appui, sur la tiga de ces plantes. Elles vont par bandes et se poursuivent les unes les autres.
La veuve à épaulettes jaunes est en entier d'un noir profond; les épaules sont d'un jaune citron ; elle a un petit faisceau de plumes noires à la poitrine, blanches à la base. Elle a une longueur de 081,16 à O^BO. Elle habite l'Abyssinie.
On peut élever ces oiseaux en cage, comme les serins; on les nourrit de grains d'alpiste et de millet; en hiver, on leur donne un peu de mouron et de chicorée.
Veuve Inconsolable (unk), romun, par Méry (1846). C'est une histoire de chaque jour que l'auteur nous raconte, et dont,- longtemps avant' lui, La Fontuine avait donné la morale : entre la veuve d'un jour et celle d'une armée, quelle différence! La première songe au défunt, la seconde au futur mari. C'est le cas de l'héroïne de ce roman. Une belle veuve a pleuré son époux pendant deux ans ; mais il est un terme à toute douleur, et elle c,omraenceà s'ennuyer, moins du veuvage que de la réserve qu'il mfpose. Vivre en recluse, quand on est jeune et jolie, n'est-ce pas ua suicide? On ne fera rien pour sortir de cette triste situation, mais si les événements viennent à notre secours, avec quelle bonne volonté on se laissera forcer la mainl Un jeune homme, sans raisons suffisantes, a tenté de se noyer dans l'étang de la jolie veuve; elle est malheureuse, donc elle doit se montrer secourable aux malheureux, et elle ordonne de vivre au ressuscité, tour une jeuue veuve, c'est un rôle dangereux que celui de protectrice ; il faut combattre son propre cœur, la reconnaissance de l'obligé et les mauvais propos du inonde qui ne voit dans le suicide manqué qu'une adroite entrée en matière d'un amoureux transi. L'accueil qu'elle fait à son. protégé l'oblige a recevoir quelques visites, et les déclarations commencent à pleuvoir. Les médisances vont aussi leur train et grossissent à chaque pas; les bonnes amies de la jeune héroïne rient avec bonheur eu voyant accolés dans un perfide entrefilet de journal les noms de la cbàtelaiue et de celui qui lui doit la vie. Quel remède à ce mal? Les accoler de nouveau, mais cette fois à la mairie et à l'église pour imposer silence aux méchantes langues... et à 1 ennui. Tel fut le parti que prirent les victimes de la médisance.
Méry, avec son talent et sa verve de conteur spirituel, a trouvé mxfyen de donner une nouvelle face à ce vieux thème et de faire passer son roman pour une oeuvre originale, il en a même tiré une pièce qui a obtenu quelque succès à l'Odéon.
Veuve (ia) ou le Trnttro puni, comédie eu cinq actes et en vers, de P. Corneille (1634). Cette pièce était le troisième essai dramati-< que de l'auteur; elle avait été précédée de Alélite et de Clitandre. Il n'y a rien a en dire, si ce n'est qua dans la préfuce on trouve cette phrase : « La cotuédio n'est qu'un portrait de nos discours et de nos actions, et la perfection des portraits consiste en la ressemblance; sur cette maxime, je tâche de uo
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mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diraient vraisemblablement en leur place ceux qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens et non en auteurs. • Ainsi, déjà Corneille voyait ce qu'il fallait faire, mais il ne le lit pas encore, tant est puissant sur les meilleurs esprits l'entraînement du mauvais exemple.
La Veuve a, promptement disparu du répertoire ; il n'est pas probable qu'on la reprenne, à cause de la faiblesse de l'intrigue.
Veuve du Malabar (la), tragédie en cinq actes et en vers, de Leinierre (Théâtre-Français, 30 juillet 1770). Cette tragédie avait un but philosophique, comme l'indiquait le second litre de l'ouvrage : l'Empire des coutu- ■mes. L'auteur avait voulu faire une satire des prêtres catholiques sous le masque d'un prêtre indou : le bûcher des brahmines figurait les bûchers de l'inquisition. Mais la thèse soutenue dans tout le cours de l'ouvrage n'a aucune signification réelle en France ; il ne sera jamais nécessaire de persuader à une Parisienne que rien ne l'oblige k se brûler vive sur le cercueil de son mari. Toute la pièce n'est qu'une déclamation à faux, une suite de lieux communs, sans action, sans ressorts tragiques. Tout y roule sur des sentiments généraux, tels que l'humanité, la bienfaisance, ou sur des opinions telles que la superstition, le fanatisme, sans préjudice de cette chose vague que le xvme siècle avait presque déifiée, la nature. Le grand brahmine représente le fanatisme ; le jeune brahmine et l'officier français sont les champions de la philosophie. Ce sont toujours des controverses du jeune brahmine avec son chef, du chef avec l'officier français sur « l'usage détestable. • Une situation purement passive et toujours la même, à peine modifiée par une reconnaissance aussi froide que brusque et qui ne produit aucune péripétie, laisse le drame immobilejjusqu'au dénoûment. Le frère que la veuve retrouve la plaint et ne peut la sauver. Montalban, l'officier français qu'elle retrouve plus à propos, n'est occupé d autre chose, pendant cinq actes, que de faire au grand brahmine de longs sermons d'humanité. A peine parle-t-il de son amour. Sa générosité est accompagnée de mépris, d'em- Îiortements, de menaces; il heurte de front es opinions et les passions des hommes qu'il veut persuader. Le grand prêtre de Brahraa est bafoué, insulté par un jeune officier qui le menace de lui couper la barbe. En dépit de la situation critique dans laquelle elle est retenue, la veuve n'est pas intéressante. C'est un caractère indécis, un personnage neutre. Si le motif qui porte cette femme à s'immoler sur le tombeau de sou mari était déterminé ; s'il tenait à l'exaltation que la religion peut inspirer, et que cette exaltation fut balancée par un amour violent, il y aurait combat dans le cœur de cette femme, et elle serait dans une situation dramatique; mais tous ses désirs sont aussi vagues que ses opinions. Si cette veuve, qui n'aime ni la vie ni la mort, avait un souvenir vif de l'amour que lui a inspiré Montalban, elle serait un personnage moins monotone ; si elle le voyait au troisième acte, si elle apprenait sou retour, si elle savait son amant aussi prés d'elle que le bûcher, elle serait un personnage intéressant. L amour réciproque de la veuve et de l'officier français aurait dû être le principal objet de l'action. Mais l'auteur a tout sacrifié k un moment de surprise, k la pantomime et au décor du dénoûment. On voit alors Montalban arriver sur le théâtre du sacrifice, s'élancer bravement sur le bûcher enflammé et emporter dans ses bras la victime saine et sauve, qui reconnaît en lui son amant, trop oublieux et trop oublié. Ce tour de force, exécuté par un bel acteur, sauva et la veuve et la tragédie, lors de la reprise de la pièce en 1780. Dans la nouveauté, en 1770, les choses s'étaient passées tout autrement; on voyait la veuve se disposant à entrer dans un petit trou, duquel montaient quelques petites flammes, et, d'un autre côté, l'officier sortant d'un second trou pour courir au secours de la pauvre veuve. Ce premier dénoûment avait obtenu un succès de haut comique. On raconte que, l'auteur ayant demandé aux comédiens une plume pour faire quelques corrections à sa pièce, l'acteur Mole lui dit : « Que ne prenezvous la plume de Racine ? •
Veuve do républicain (la) OU le Calomnia- Mur, comédie en trois actes et en vers, de Lesur (théâtre de l'Opéra-Comique, 3 frimaire an II). L'Opéra-Comique, malgré son titre, donuait volontiers des comédies sans musique. L'action de celle-ci est fort simple. La veuve d'un officier tué sur le champ de bataille sollicite une pension qui lui permette d'élever ses enfants; elle n'a que cette ressource pour leur donner l'éducation qui leur est nécessaire. Un brave militaire, compagnon d'armes et ami de son mari, vient à Paris appuyer ses justes demandes; mais un merveilleux, aussi méchant homme que mauvais citoyen, est umoureux de la veuve. Furieux d'avoir vu rejeter ses avances, il veut la forcer par la misère k s'abandonner k lui ; il agit sourdement contre elle et contrarie ses démarches en la calomniant. Enfin, l'iutrigue est dévoilée ; le coupable est confondu et la veuve obtient, par l'entremise de son ami, la récompense des services de son époux. • Dans ce cadre favorable, dit le Moniteur du 9 fri-
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maire an II, l'auteur a fait entrer de fort beaux détails et le développement très-énergique des sentiments de liberté, de courage, de vertu, qui conviennent à des républicains et qui animent tous les Français. » On pouvait cependant reprocher & la Veuve du républicain des. tirades un peu trop longues et des négligences dans la versification ; mais une certaine chaleur, un style ferme, hardi quelquefois jusqu'à l'emphase, rachetaient ces défauts. L'auteur fut chaleureusement demandé à la fin de la pièce. Un spectateur, encore plein de l'enthousiasme que venaient d'exciter plusieurs scènes, prit la parole et, de sa place, proposa qu'il fût envoyé à la Convention une députation pour lui demander de déclarer que le citoyen Lesur, par son ouvrage, avait bien mérité de la patrie. Toute la salle, rapporte un journal du temps, accueillit cette proposition, qui n'avait k cette époque ardente rien d'extraordinaire, et des applaudissements unanimes couvrirent la voix de l'orateur improvisé.
Vcn-re de Pudiiiu (la), drame espagnol en trois actes, de Martinez de La Rosa (théâtre de Ségovie, 1812). Le sujet de cette pièce est emprunté k une sanglante période de l'histoire d'Espagne , connue Sous le nom de guerre des communeros, au commencement du règne de Charles-Quint (1520). Ce soulèvement, provoqué par des mesures impopulaires, le mépris des fveros nationaux, les exactions des gouverneurs, l'établissement d'impôts écrasants, les. charges données aux étrangers, aux Flamands, éclata tout d'un coup à Tolède, k Ségovie, k Toro, k Madrid et fut étouffé dans dès flots de sang. Padilla était un des principaux chefs des communeros et tint quelque temps en échec les troupes royales; la prise de Tordesillas, la déroute de Villalar portèrent à son parti des coups funestes; lui-même fut fait prisonnier, condamné k mort et décapité. Sa veuve, réfugiée dans Tolède en armes, soutint après lui , en désespérée, la cause des libertés municipales et put tenir quelques mois encore. C'est k ce moment que s'ouvre le drame de Martinez de La Rosa, composition sobre, sans incident, sans épisodes, écrite k la manière des tragédies d'Alfieri, c'est-àdire de façon k faire pivoter l'action sur deux ou trois personnages. Cette manière un peu sèche ne manque pas d'énergie ; les scènes sont brèves, rapides; les caractères fixent profondément l'attention et présentent un relief accentué. Celui de cette veuve intrépide est tracé avec beaucoup de vigueur. Mais k quoi sert cette résistance? Tolède seule est en armes, la cause est vaincue partout et le lendemain les troupes royales vont pénétrer dans la ville. Les plus fervents défenseurs hésitent. Lasso de La Vega, pour acheter son pardon, est tout prêt k ouvrir les portes; Mendoza, plus ferme, car il sait que l'échafaud l'attend, flotte entre les deux partis. Charles-Quint envoie k Tolède un conciliateur, Lopez de Padilla, le père même du rebelle décapité, resté fidèle au roi. La junte se réunit et semble près d'accepter les conditions qu'on lui offre, lorsque, par un discours éloquent, la veuve ranime tous les courages et décide le peuple à mourir plutôt que de se rendre. 11 ne reste k Lasso qu'un moyen de sauver la ville, tuer cette femme héroïque; mais Mendoza, qu'il sonde prudemment à ce sujet, lui répond avec un tel geste d'horreur que Lasso abandonne cet expédient criminel. La ville est envahie par les troupes du rui, de connivence avec quelques traîtres, et la veuve, cernée dans sa maison, va tomber aux mains de ses ennemis. < Je serai forte, ditelle à Mendoza, je triompherai du destin! — Il n'est plus temps. — As-tu du courage? — Tu le sais bien. — Tu jures de m'obéir? — Je mourrai sur ton ordre. — C'est un sacrifice plus dur que j'exigerai. — Mon courage est au-dessus de tout. — Peut-être reculerat-il? — Non. — Frappe-moi alors ; frappe-moi au cœur, délivre-moi de l'échafaud et de l'infamie; frappe-moi, par pitié. • Mendoza n'a- pas le courage de frapper cette femme qu'il admire; elle se tue elle-même d'un coup de. poignard. Comme épilogue, les conditions de la capitulation ne furent pas même observées et Charles-Quint envoya k l'échafaud ceux k qui il avait promis la vie sauve.
Au moment où cette tragédie était; jouée à Ségovie , la ville était assiégée par les troupes françaises; les bombes avaient incenuiê le théâtre quelques jours avant la première représentation, et on en avait construit un autre, provisoire. Dans ces circonstances, la Veuve de Padilla était une œuvre patriotique autant qu'une oeuvre littéraire.
Yeof du Malabar (le), opéra-comique en un acte, paroles de Siraudin et Adrien Robert B (Charles Basset), musique de Do-
che ; représenté k l'Opéra-Comique le 27 mai 1846. Les auteurs du livret se sont bien gardés d'iDtroduire dans la pièce les déclamations sentimentales de la tragédie de Leinierre. Il s'agit d'un joaillier français, nommé Laverdurette , époux de l'Indienne Djiua, jeune coquette qui emploie tous les moyens pour forcer son mari k la conduire en' France. Ne pouvant y réussir, elle feint de se noyer pour contraindre son époux k se tuer sur sa tombe, selon une coutume du pays, imaginée par les législateurs de l'Opéra-Comique. Laverdurette sauve sa vie en offrant une cassette de pierreries k un magistrat; mais c'est
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sa propre femme qui, sous la robe et le capuchon de ce magistrat, reçoit le cadeau et se charge de dérober le veuf aux conséquences de son veuvage. Tous deux s'embarquent, et l'incognito de Djina ne cesse sans doute que quand elle a touché le sol français, ce paradis si désiré. La mélodie n'offre guère que des couplets d'une mélodie franche et assez jolie. Ce petit ouvrage a été bien joué par Ricquier, Sainte-Foy , Chaix et Mw Henri Potier.
Veuve Grapin (la), opérette en un acte, paroles de M. Deforges, musique de M. deFlottow; représentée aux Bouffes-Parisiens le îl septembre 1859. C'est une jolie pièce, accompagnée d'une musique agréable et légère. Elle a-été jouée k Berlin, dans le mois de février 1861, avec beaucoup de succès.
Veuve* (allée des), nom donné à l'une des contre-allées des Champs-Elysées, célèbre surtout dans la seconde moitié de ce siècle. L'usage existe encore aujourd'hui que les personnes en deuil d'un proche parent et surtout les veuves s'abstiennent de paraître dans les lieux de réunion, les concerts, les théâtres; autrefois les convenances étaient observées d'une manière encore plus rigoureuse; les veuves ne devaient pas se montrer sur les promenades publiques. Comme on ne pouvait les condamner k une claustration absolue, elles prirent l'habitude, au dernier siècle, de se rendre, l'après-dînée, dans la contre-allée la plus obscure des Champs- Elysées; de 1k le nom donné k cette promenade; mais déjà, du temps de Mercier, les convenances n'étaient plus si strictement gardées, puisqu'il se plaignait , vers 1777, de voir « des femmes en crêpe paraître aux spectacles. » Il est aisé de s'imaginer que l'allée des Veuves, précisément k cause de son mystère, devint bientôt un lieu de réunion ou plutôt de rendez-vous galants; elle fut, par conséquent, bien détournée de sa destination primitive. On y allait en bonne fortune sous l'Empire et sous la Restauration, si toutefois les rencontres du genre de celles qu'on y cherchait peuvent être considérées comme des bonnes fortunes.
VEUGLAIRE s. f. (veu-glè-'re). Artill.
Nom donné, dans le xv« siècle, k une bouche k feu qui se chargeait par la culasse et lançait des boulets de pierre pesant depuis
I kilogr,5o jusqu'k 50 kilogrammes : Lesv&u- GLaires étaient fort employées pour l'armement des navires, sans doute à cause de la commodité du chargement pur la culasse.
(Favé.) Il On trouve aussi veuglaivë. Quelques auteurs font ce mot masculin.
— Encycl. La veuglaire est une bouche k feu qui date de la première moitié du xve siècle. Comme grandeur, elle venait immédiatement après la bombarde. La plus lourde de ces bouches k feu pesait 9,927 livres et la plus légère devait peser 300 livres. Elles étaient quelquefois faites en alliage de cuivre coulé, mais le plus souvent en fer forgé; ordinairement construites d'une seule pièce, elles étaient quelquefois formées de plusieurs morceaux vissés l'un k l'autre. Ce qui distinguait surtout ces pièces, c'est qu'elles avaient deux ou trois chambres de rechange. Pour se servir de la veuglaire, on mettait donc la poudre et le tampon dans la chambre, on la vissait au reste de la bouche k feu, on la tirait, et, pendant ce temps, on préparait son chargement avec une autre chambre. La rapidité du tir des veuglaires était donc plus considérable que la rapidité du tir des bombardes. Ces pièces lançaient des boulets de pierre pesant jusqu'k 60 kilogrammes. On peut voir au musée d'artillerie de Parjs des pièces en fer très-courtes que l'on suppose être des chambres de veuglaire. Le chargement de ces pièces par la culasse les faisait beaucoup rechercher pour l'armement des vaisseaux.
VED1LLOT (Louis-François), littérateur et journaliste français, né k Boynes (Loiret) le
II octobre 1813. Son père, un pauvre ouvrier .tonnelier originaire de Bourgogne, épousa
une paysanne dont il eut cinq enfants, deux filles et trois garçons. Ayant perdu dans une banqueroute les quelques économies qu'il avait faites, il quitta son village, se rendit à Paris (1818) et fut employé dans une maison de Bercy, où il devint par la suite surveillant des magasins, pendant que sa femme tenait sur le port un petit débit de vin. L'aîné des fils, Louis Veuillot, fut mis k l'école mutuelle. Son maître, qui tenait un cabinet de lecture, le chargeait fréquemment de porter des romans k ses abonner, et l'enfant, ainsi que M. Veuillot lui-même nous l'a appris, se délectait k la rapide lecture des ouvrages de Pigauit-Lebrun et de Paul de Kock, dont sou esprit devait garder l'ineffaçable empreinte. A treize ans, il entra comme petit clerc dans l'étude de l'avoué Fortuné Delavigne, frère de Casimir, l'auteur des Alesséniennes. Là, se trouvant en contact presque constant avec des hommes de lettres, Scribe, Bayard, Auguste Barbier, etc., il se sentit lui-même la démangeaison d'écrire. Dépourvu de toute instruction sérieuse, mais plein de fougue et de verve gauloise, il montra quelques essais k Olivier Fulgence, qui, reconnaissant en lui le tempérament d'un journaliste, le fit attacher k un journal ministériel , l'Echo de . la Seine - Inférieure. M. Louis Veuillot avait alors dix-sept ans.
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Chargé de rédiger les feuilletons de théâtre, il suppléa k son Insuffisance par ses allures agressives et eut deux duels, dont il se tira sain et sauf. A cette époque, il commença k Se rompre au métier de journaliste et employa ses loisirs k écrire des pastiches de P. de KoÔk : {'Histoire de. deux amants et d'un apothicaire ; Plaisirs, réflexions et pressenti' ments d'un mari au bal, etc. Embrigadé dans la presse ministérielle et devenu, sans qu'il sût trop pourquoi, un fougueux conservateur, il quitta Rouen en 1832 pour aller rédiger k Périgueux le Mémorial de la Dordogne. Romieu, de joyeuse mémoire, était alors préfet de ce département. M. Louis Veuillot devint tin des intimes de cet intrépide buveur de Champagne et de ce farceur émérite. Son intempérance de plume lui valut un nouveau duel, qui ne fut pas plus meurtrier que les précédents. Vers la même époque, il sut s'attirer les bonnes grâces du général Bugeaud en prenant sa défense k l'occasion du duel dans lequel il venait de tuer Dulong, et trouva désormais en lui un protecteur. En IS37, M. Veuillot revint k Paris. Il était parvenu, en lisant les classiques, k acquérir une certaine correction dans le style et à manier sa langue avec une grande facilité. Appelé k faire partie de la rédaction de la Charte de 1830, journal fondé par le ministère, il fit une campagne des plus agressives contre l'opposition; mais au bout de quelques mois la Charte disparut, et il entra comme rédacteur k la Paix, où il attaqua sans relâche M. Thiers (1838). Ce nouveau journal n'eut qu'une existence éphémère.
Dépourvu de toute conviction politique, n'étant, selon ses propres expressions, «qu'un de ces condottieri de la plume qui passent alternativement d'un camp dans 1 autre pour vendre moins encore leurs travaux que leur inactivité,» il était assez incertain sur ce qu'il allait faire, lorsque M. Olivier Fulgence lui proposa de l'accompagner k Rome (1838). Il s'empressa d'accepter. Les cérémonies pompeuses de la semaine sainte, auxquelles il assista, le frappèrent vivement et, sans autre motif, il devint tout k coup un catholique fougueux et pratiquant. En quittant l'Italie, M. Veuillot visita la Suisse. De retour k Paris, il publia les Pèlerinages en Suisse (1839), ouvrage dans lequel il annonça au inonde sa conversion; puis il se fit donner par M. Duehâtel un emploi de sous-chef de bureau au ministère de l'intérieur, véritable sinécure qui lui permit d'employer tout son temps k composer des cantiques en vers et quelques plates élucubratious, telles que Pierre Saintioe (1840, in- 12), roman religieux; le Saint rosaire médité (1840, in-12); Rome et Lorette (1841, Z vol. in-12), souvenirs de son voyage en Italie, avec une introduction biographique; Agnès de Lauvens (1842, in-12), etc. En 1842, le maréchal Bugeaud, se souvenant de l'ancien journaliste de Périgueux, l'appela en Algérie, espérant qu'il trouverait en lui un homme capable de le seconder dans l'administration de la colonie ; il le prit pour secrétaire; mais il ne tarda pas k être frappé de sa complète insuffisance, et lorsque, .six mois plus tard, il le renvoya en France, le maréchal porta sur lui ce jugement d'une remarquable sayacité : «Veuillot n'est bon que dans la polémique; c'est un pamphlétaire, et voilk tout.» De retour k Paris, l'ami de Coco Roruieu reprit son emploi au ministère de l'intérieur et fut attaché au cabinetdu ministre. Ses fonctions consistaient k prendre le mot d'ordre de M. Guizot pour la direction de la presse gou- -verueiuentule des départements. En 1843, il donna sa démission pour entrer comme rédacteur à l'Univers religieux, où il resta sur le second plan jusqu'en 1848. Manquant de l'instruction nécessaire pour écrire des articles sérieux et voyant son talent s'évanouir chaque fois qu'il voulait entrer dans le domaine de la piété pure, il essaya de communiquer au journal ce goût de polémique ardente, ces allures agressives qui lui permettaient de déployer sa verve sarcastrque et mordante. Il commença k se faire remarquer dans la campagne entreprise par les catholiques contre l'Université, dans ja défense des insurgés suisses qui avaient formé la ligue du Sonderbund, et fut condamné k un mois de prison pour l'introduction quu publia en tète du Àlémoire aux évêgues de l'abbé Conibalot.Il était sur le pointue quitter V Univers, lorsque éclata ia révolution de 1848. Au lieu de se séparer du journal, il en devint le rédacteur en chef (3 mars;, k la place de M. de faux. On vit alors l'ex-employé de M, Cuizot accabler de ses sarcasmes la monarchie tombée et acclamer la jeune République. Le 26 février, il écrivait dans Y univers ." «La révolution de 1848 est une notification de la Providence. La monarchie succombe sous le poids de ses fautes; elle n'a plus aujourd'hui de partisans. Jamais trône n'a croulé d'une façon plus humiliante. Que la République française mette l'Eglise en possession de la liberté, il n'y aura pas de meilleurs républicains que les catholiques français.» Il écrivait encore : «La monarchie meurt de gangrène sénile... Qui songe aujourd'hui en France k défendre la monarchie, qui peut y songer? La France croyait encore être monarchique, et elle était républicaine.» Le même homme qui avait écrit dans les Pèlerinages de Suisse, en 1838 : • Pour moi, ce que je regrette, c'est qu'on
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n'ait pas -brûlé ,îean Hus plus tôt et qu'on n'ait pas brûlé Luther ; c'est qu'il ne se soit pas trouvé quelque prince assez pieux et assez politique pour mouvoir une croisade contre les prolestants;» ce même homme écrivait en 1848 : «Liberté de conscience et d'association, voilà notre mot d'ordre et de ralliement... Nous exigeons une adhésion franche et absolue à ces deux principes, qui peuvent seuls relever la France et sauver la République... Tout principe illibéral est antichrétien ; le refus de la liberté de la presse est un scandale.» Mais M. Veuillot ne devait pas tarder à chanter la palinodie. Dès la fin de 1848, il devint un adversaire acharné de la République et marcha en guerre contre elle avec MM. de Montalembert et de Falloux, dont plus tard il devait être l'adversaire acharné. Il se signala alors par la violence de ses attaques, par des personnalités grossières et par des insultes d'une brutalité bête envers les hommes les plus éminents. En 1850, M. "Veuillot se fit légitimiste. «A moins d'un miracle qui change nos mœurs, tqui efface no3 souvenirs, qui transforme les défauta de notre caractère national, nous ne pourrions revenir k l'ordre que par la monarchie avec la branche aînée des Bourbons. Voilà le terrain où toutes les espérances, où toutes les volontés doivent se réunir.» Il préconisa alors avec chaleur la fusion. Dans son ardeur de réaction cléricale, ce singulier néophyte protesta, seul de son parti, contre la loi sur l'enseignement secondaire, fruit, disait-il, d'une dangereuse collaboration, et qui, d'après lui, ne faisait point encore au clergé la part assez belle. Un an s'était k peine écoulé que M. Veuillot, changeant encore une fois d'opinion, tombait à plat ventre devant l'homme du coup d'Etat de décembre et devenait l'apologiste le plus effronté du régime impérial. Le 19 décembre 1851, il osait dire : «Depuis le 2 décembre, il y a en -France un gouvernement et une armée, une tète et un bras. A. l'abri de cette double force, toute poitrine honnête respire, tout bon désir espère. Le 2 décembre, est tombée l'insolence du mal... L'iniquité tremble k son tour devant la justice... On peut espérer que la loi régnera, et non pas le crime. Nous sommes mis en demeure de dire demain si nous voulons que ces grandes conquêtes de 1851 soient conservées, développées... Pour notre part, devant Dieu et devant les hommes , la main sur notre conscience, comme Français et comme catholique, nous disons oui, cent fois oui.» En ce moment, l'ancien compère de Romieu, l'ancien auteur de chansons graveleuses et de polissonneries bouffonnes, était devenu un personnage que quelques-uns avaient la candeur de prendre au sérieux. «La religion, comme la farine, rend les farceurs plus drôles,» ditM.ïuxile Delord. M. Louis Veuillot, enfariné de dévotion, obtint un succès immense. L'Eglise tressaillit d'allégresse en voyant que la Providence lui envoyait un railleur. Ce n'était qu'un sottisier. La cour de Rome l'adopta et lui sacrilia l'épiscopat. M. de Montalembert et ses amis furent obligés de compter avec M. Louis Veuillot, devenu Père de l'Eglise et le chef véritable du parti catholique. Cependant l'Eglise tout entière ne se rangeait point encore humblement k cette époque autour de M. Veuillot; quelques évêques ne voyaient pas sans quelque épouvante ce journaliste envahir le premier raug, transformer la presse religieuse en tréteaux d'acrobate politique et s'imposer comme un sous-pape infaillible. L'archevêque de Paris, M. Sibour, trop avisé pour ne pas comprendre que le catholicisme défendu par un tel avocat avait tout à perdre et absolument rien à gagner, avait inriigé, le 20 août 1850, un blâme au rédacteur en chef de l'Univers. En 1851, la publication du Ver rougeur de l'abbé Gaume donna lieu à de vives polémiques religieuses. M. Veuillot prit le parti de ce dernier contre M. Dupanloup, évêque d'Orléans. Il ne se borna pas à se montrer l'adversaire implacable de l'antiquité grecque et latine ; il attaqua, avec cette âprete venimeuse qui est le trait saillant de sa manière, les prélats qui étaient d'un avis contraire au sien. L'archevêque de Paris, après divers avertissements , décréta , le 17 février 1853, la suspension de l'Univers dans son diocèse. •L'Univers, disait-il dans un de ses considérants, a méconnu les règles de la controverse chrétienne et même de la simple honnêteté; au lieu de discuter avec mesure et modération pour établir ses opinions ou ses doctrines, il a eu recours aux facéties, au persiflage le plus insultant pour déconsidérer les personnes; il a calomnié des prêtres et des évêques français en répétant avec affectation qu'on poursuit en lui le journal ultramontain. »
L'Univers trouva un défenseur dans M. de Dreux-Brézé, évêque de Moulins ; mais, tout en défendant M. Veuillot, ce dernier ne put s'empêcher d'avouer « les tristes habitudes de polémique de l'Univers et son fatal oubli du sens moral dans son acception la plus élevée.» Cependant M. Veuillot ne se tenait point pour battu. Il partit pour Rome alin d'eu appeler de la décision de son archevêque au pape. Naturellement Pie IX se rangea du côté de l'homme qui représentait le mieux le catholicisme moderne, et lui donna raison dans son encyclique du 21 mars 1853. M. Sibour n'eut plus qu'à s'incliner, et le 7 avril
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1853 il rapporta piteusement l'arrêté lancé par lui contre VUnivers. M.' Dupanloup, moins endurant, défendit cette même aimée la lecture de ce journal à son clergé. Interprète autorisé de la cour de Rome, M. Veuillot était en même temps an mieux avec l'auteur du coup d'Etat de décembre. Le 29 septembre 1854, il confia k M. de La Tour, député, une note pour être remise au cabinet de Napoléon III. Dans cette note, il déclarait que «les catholiques doivent à l'empereur, nonseulement leur appui, mais leur reconnaissance;» qu'il a «reconnu dans l'empereur un esprit vraiment grand, vraiment libéral et, j'oserai dire, vraiment royal,» et que les catholiques doivent «accepter son gouvernement comme un don de Sa Providence.» Le 19 février 1858, 61. Veuillot se rendit aux Tuileries et eut avec Napoléon III un long entretien. Il lui demanda de sévir contre le Siècle, de bâillonner encore plus durement la presse, «l'ennemi pressant et puissant,» de faire tfbserver le dimanche,' d'abroger les articles organiques du concordat, enfin d'écraser les libres penseurs et les révolutionnaires, mais naturellement de donner aux catholiques toutes les libertés. » M. Veuillot a raconté lui-même dans VUnivers (28 octobre-2 novembre 1871) ce curieux entretien, qui peint l'homme sur le vif.
En 1859, à l'occasion de la guerre d'Italie et de ses suites, il soutint avec une ardeur passionnée la cause du pouvoir temporel et mit tant d'âpreté dans ses attaques que le gouvernement, lui appliquant ses propres théories en matière de presse, crut devoir supprimer ['Univers (1861). Quelques jours après, le journal réapparaissait sous le titre du Monde; mais il fut défendu k M. Veuillot d'y collaborer, et le fougueux polémiste, pris dans ses propres pièges, put apprécier les avantages du despotisme. .Pendant ses loisirs forcés, il publia quelques ouvrages et réunit en volumes des articles publiés dans son journal. Enfin, le 16 avril 1367, il put reprendre la publication de l'Univers, ou il continua sa grotesque croisade contre les principes de justice sur lesquels repose la société moderne.
Dans les dernières années de l'Empire, on le vit attaquer toutes les réformes libérales demandées par l'opinion; de plus, il proposait comme idéal de gouvernement le clergé tout-puissant, disposant de l'armée et dirigeant d'une main de fer un peuple d'ignorants et de mendiants. C'est ce qu'il appelle plaisamment «le Christ, solution de toutes les difficultés. » A l'approche du concile du Vatican, M. Veuillot se mit à la tête du mouvement qui avait pour objet de transformer la constitution de l'Eglise en faisant proclamer comme dogme l'infaillibilité personnelle du pape et comme article de foi les prescriptions du Sytlabus. Il oublia pendant quelque temps les libres penseurs pour poursuivre de ses attaques passionnées les prêtres et les évêques qui manifestaient quelque doute sur l'opportunité du nouveau dogme. On le vit alors flageller et injurier notamment le Père Gratry et les évêques Maretet Dupanloup. Celui-ci lui adressa une foudroyante réponse dans une lettre intitulée : Avertissement à Al . L. Veuillot (1869). «Vous vous donnez dans l'Eglise, lui dit-il, un rôle qui n'est pas tolérable... Le moment est venu de se défendre contre vous. J'accusevos usurpations sur l'épiscopat et votre intrusion perpétuelle dans les plus graves et délicates affaires... Je vous accuse n'accuser, d'insulter et de calomnier vos frères dans la foi... Vous rendez le- pape odieux ; vous amassez des tempêtes contre l'Eglise.., Vous vous plaisez à poser les thèses les plus exorbitantes, les plus provoquantes, les thèses mêmes de nos ennemis les plus acharnés et dans les mêmes termes; vous perpétuez ainsi, vous éternisez autant qu'il est en votre pouvoir au milieu de nous ces affreux malr entendus qui nous dévorent... Si votre langage était celui de tous les organes religieux parmi nous, s'il était avéré que vos doctrines sont bien nos doctrines, celles de l'Eglise, les haines que vous soulevez seraient aussi universelles qu'elles sont formidables; l'Eglise serait mise au ban des nations civilisées.» M. Veuillot ne fut nullement désarçonné par le langage de l'évêque d'Orléans, sûr d'avance que les doctrines qui devaient mettre «l'Eglise au ban des nations civilisées » étaient les doctrines du pape et du prochain concile. Il se rendit à Rome, où, pendant toute la durée du concile, il fut regardé comme un des chefs du parti des infaillibles, et où il exerça sut* les évêques une sorte de surveillance de haute police. Lorsque les travaux du concile furent brusquement interrompus par la déclaration de guerre entre la France et la Prusse, M. Veuillot revint à Paris. Pendant le siège, il se prononça pour la guerre à outrance, demanda qu'ôa substituât le drapeau noir au drapeau tricolore et publia dans VUnivers, k la fin de février 1871, un projet de séparation de l'iiglise et de l'Etat, un plan de démocratie ordonnée et pondérée selon ses vues. L'esprit de réaction qui dominait dans l'Asseiulilee nationale adoucit pour Al. Veuillot l'amertume que lui avait causée la chute du pouvoir temporel du pape (îo septembre 1870). Il appuya chaleureusement la pétition des évoques demandant que le gouvernement français intervint eu faveur de
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Pie IX et fit naturellement une guerre k outrance k la République, aux républicains et au gouvernement de M. Thiers.
En décembre 1871, le journal le Monde, ayant annon'cé qu'il cesserait de paraître le dimanche, reçut de plusieurs évêques de vives félicitations. M. Veuillot s'en montra fort irrité. Bien qu'il eût constamment demandé qu'on forçât le public à observer le repos dominical, il n'avait eu garde pour son compte.de prêcher d'exemple. Mis en quelque sorte par le Monde en demeure de s'exécuter, il lui répliqua d'un ton de mépris que les journaux religieux qui paraissent le dimanche ne font point «œuvre servile» et que d'ailleurs il s'en référerait k l'avis du pape. Depuis lors, M. Veuillot a médiocrement occupé l'esprit public, et ses élucubrutions excentriques n'excitent plus guère que le sourire.
Après la chute de M. Thiers (mai 1873), M. Veuillot redevint encore une fois légitimiste. Il demanda la restauration du comte de Chambord et l'établissement du pouvoir absolu. Il va sans dire que cet aimable champion du despotismeet de l'abêtissement cribla de sarcasmes les politiques qui réclamaient ■ au moins quelques garanties et te régime parlementaire. En même temps, il applaudissait à toutes les mesures de réaction prises par le gouvernement de combat et voyait apparaître un coin de son idéal, la résurrectio'n du moyen âge, dans cette fièvre de pèlerinages qui mit alors en branle le ban et l'arrière-ban des catholiques ; l'occasion lui parut toute trouvée de préparer une croisade contre le gouvernement italien. Il déversa à flots l'injure sur Victor-Emmanuel et les hommes qui avaient fait l'unité de l'Italie. Le ministère de Broglie se vit contraint de suspendre l'Univers pour deux mois (19 janvier 1874); mais Pie IX écrivit à M. Veuillot un bref de félicitation chaleureuse, qui parut en tête du premier numéro du journal lors de sa réapparition (20 mars). Après avoir eu le chagrin de voir s'évanouir ses espérances de restauration, M. Veuillot dut digérer l'amertume de la constitution républicaine du 25 février 1875. 11 est vrai que le vote de la loi sur l'enseignement su-
fiérieur lui ouvrit l'espérance de jours raeileurs.
11 nous semble superflu de porter un jugement sur M. Veuillot, devenu le chef reconnu des catholiques de France, Vainement M. de Montalembert, se faisant l'organe de quelques hommes de son parti, écrivait : « Nous répudions de toute notre âme les théories et les pratiques de M. Louis Veuillot, qui, selon moi, déshonore tous les jours la cause catholique par la bassesse et la violence des passions qu il fomente.» C'est l'empreinte de ce journaliste 'que le catholicisme porte aujourd'hui dans notre pays; c'est de son esprit qu'il s'inspire. Comme le dit un écrivain, «M. Veuillot lie et délie, il canonise ou voue à la perdition, il traite d'égal à égal avec les évêques, il en appelle directement au saintsiége ; il exerce k Rome même l'autorité qui y appartient de droit aux idées serviles et fanatiques.» Sans instruction, sans idées, sans aucune force d'esprit, il a conquis le rang qu'il occupe par son zèle dévorant et par son talent de polémiste. Toutefois ce talent, si on l'examine de près, consiste surtout dans des raffinements de méchanceté. Sa préoccupation est de rendre l'injure aussi outrageante que possible, et comme il n'a aucune finesse de goût et n'est retenu par aucune des considérations qui arrêtent les hommes bien élevés, il tombe dans des grossièretés inouïes. Il reproche aux gens leur âge, leurs infirmités, leur tournure, leur laideur. Il entre dans leur vie privée; il ne lui suffit pas d'assassiner, il faut qu'il souille, qu'il déshonore. Quant à son style, il a de la verve, de l'éclat, d'heureuses trouvailles de mots, mais il tend de plus en plus k tomber dans l'afféterie, dans la recherche, et il abonde en incorrections d'autant plus frappantes que M. Veuillot parle des lettrés en cuistre et en pédant. Personne n'a défini plus spirituelleiueutque M. Emile Augier M. Veuillot et sa manière : • C'est le bàtonniste devant l'arche..., chantant leiiie*- ira avec un mirliton.» Ajoutons, en terminant, que nul homme de ce temps-ci n'a rendu plus de services à la libre pensée que le rédacteur de VUnivers. En exposant incessamment le divorce complet qui existe entre l'Eglise et la société moderne; en ^'attachant k prouver que le catholicisme condamne absolument les idées de liberté, de justice et de tolérance admises par toutes les nations civilisées ; que les peuples doivent retourner au moyen âge, se courber sous l'omnipotence papale et prendre pour règle unique le Sytlabus; enfin, en affirmant que «rien n'est plus naturel et plus nécessaire que de livrer au bras séculier et de punir de mort l'hérétique,» M. Veuillot a déchiré tous les voiles, rendu toute illusion impossible et fourni k la libre pensée un de ses arguments les plus forts contre les doctrines romaines.
Outre les ouvrages précités, ou doit'k M. Veuillot les ouvrages suivants, dont les plus remarquables ont été l'objet d'articles spéciaux : Liberté d'enseignement (I843,in-8B); les Français en Algérie (1844, in-8°); l'Honnêie femme (1844, 2 vol. in-12), roman aux peintures malsaines; les Nattes (1844, in-12), recueil de nouvelles ; les Libres penseurs