‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 15Chapitre 813 sur 1042 · L. Peisse · texte numérisé non relu

L. Peisse

t Depuis vingt ans', les directeurs de nos grands théâtres ne cessent de chercher -des ténors. Ils parcourent en vain et nos provinces et l'étranger; ils font retentir tous les échos de leurs plaintes inutiles. Mais les échos demeurent sourds, et nos scènes lyriques sont condamnées k payer k prix d'or les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur au gain qui ne s'éteint pas. •

Louis Fiodibr.

Voix de* peuples (les), recueil de poésies, par Herder (1778, in-go). Mme de Staël a traduit k tort le titre de l'ouvrage allemand (Die Slimmen der Vmlker) par Chansons populaires. L'expression ne rend pas la pensée intime de Herder, qui voulait faire revivre ces sources primitives de l'histoire et retrouver dans ces monuments poétiques et fragiles le caractère de chaque peuple. « Herder, ditGervinus, a frappé le rocher, et tous les courants poétiques de l'humanité, jaillissant k son appel, ont sillonné la terre allemande. » Ce ne sont pas simplement des chansons populaires que Herder a réunies, c'est la poésie de chaque peuple qu'il a évoquée devant lui, les chants de toutes les nations qu'il a écoutée, pour les grouper en un recueil précieux. Lk, on peut surprendre sur le vif l'imagination des peuples; lk on peut étudier la poésie naturelle, celle qui a précédé les lumièreset la civilisation, celle qui ne connaît ni artifices ni orneinents..Un détail heureux, que Mme de Slael, d'ailleurs, a fort bien noté, c'est que la flexibilité de l'allemand permet de traduire ces naïvetés primitives du langage de chaque pays. Les mots par eux-mêmes, dans les poésies populaires, ont une certaine grâce qui émeut ; et les Allemands, qui analysent toutes les sensations et jusqu'à ces nuances qui se refusent k la parole , savent seuls rendre ces impressions singulières, Successivement Herder a scruté l'histoire, la poésie, la théologie, et toujours dans ses méditations il cherchait les titres de noblesse de l'humanité. 11 n'a pas failli k sa tâche dans les Voix des peuples, et en fouillant dans tes siècles il a découvert des trésors de poésie. Le premier il a fait connaître en Allemagne les poésies espagnoles et portugaises, et son exemple a entraîné une foule de savants k consacrer leurs études k la poésie du moyen fige, aux Eddas, aux Niebelnngen, aux Romanceros.

Les traductions des poêles indiens, arabes, grecs, italiens, espagnols, anglais se succédèrent et furent la gloire littéraire de la fin du xvmc siècle, époque si féconde en travaux distingués et en penseurs illustres.

Ce splendide recueil des Voix des peuples a été admirablement apprécié par Edgar Qninet dans un langage digne du sujet : ■ Comme autant de moissonneuses qui cherchent k alléger le poids du jour, les nations, haletantes et courbées sous ia main qui les presse, s'en vont en chantant dans leur longue carrière. Chaque période nouvelle de croissance ou de déclin fait naître un chant nouveau ; et, frivoles et légères, elles oublient plus promptement que ces monuments, si frêles en apparence, l'émotion des révolutions et le nom de leurs oppresseurs. Il ne faut pas longtemps pour que le bruit des batailles s'éteigne et que les marguerites des champs couvrent les tombes des chevaliers ; mais après de longs siècles, les jeunes filles viennent encore sous les voûtes de l'Alhambra répéter les romances d'Abénainar, du roi Juan et des guerres civiles de Grenade; le montagnard d'Ecosse prolonge ses soirées en entonnant les ballades d'Edouard, de Robin Hood, des querelles des Percy et des Douglas ; les enfants du nord de l'Allemagne grossissent leurs voix pour redire les accents rudes et surannés des minnesingers du moyen âge; et tous ceux qui passent près de lk, sentant la puissance des vieux siècles, disent en eux-mêmes : En vérité, jamais je n'entendis ces chants sans être plus ému que par le bruit du clairon ; et pourtant ceux qui les psalmodient sont des enfants et des mendiants aveugles. Le rare mérite de Herder est d'avoir reproduit dans le rhythme original les plus remarquables de ces poèmes, convaincu que le ton, la cadence, l'accent musical en font véritablement l'essence, et que, détachés de ce fond nécessaire, il en reste k peine l'ombre. Ainsi réunis, ils forment une sorte d'histoire universelle, où le retentissement des empires, réduit à une impression fugitive, k un soupir de l'âme, se prolonge sous une forme irréfléchie, de génération en génération, dans la conscience des peuples. Non-seulement l'historien y retrouve les grands rapports des races, les haines et les affections nationales; mais ils répandent sur les. classes inférieures l'intérêt des longs souvenirs et concourent au maintien de la dignité morale. Du

VOIX

fond des vallées et des forêts, du bord des haies et des ruisseaux, de nnîfs rapsodes font entendre des stances épiques, qui k chaque point de la durée forment le lien du peuple avec le passé, attachent au pays où l'on est né et associent k l'honneur des temps antiques ceux qui en ont supporté tout le fardeau. Poursuis la complainte dans tes bruyères, heureux enfant, et que cette guirlande de verveine te soit une auréole de gloire. Ton ancêtre fut un des bardes de Kingal, et c'est sur !e tombeau du roi de' Morwen que commença ce triste chant d'adieu qu'il t'a légué. Reposô-toi sur ton sillon, vieillard rempli d'années; que tes gerbes soient dorées, que tes troupeaux soient abondants. Il portait le même nom que tqi et mourut près de ton champ, celui qui sauva dans Alcocer la bannière du Cid et atteignit de sa dague le chef des mécréants. Bénie soit cette tour k demi ruinée que le lilas et le chèvrefeuille ombragent de toutes parts ; que l'oiseau le plus aimé du ciel y fasse chaque année son nid. Berceau d'une Iliade nouvelle, dans ce manoir vécurent, plus renommés que les Héraclides des Grecs, les quatre lils Aymon, dont l'histoire, née des chants et répétée sous le chaume, étend l'horizon du pâtre de la vallée par delk la cour tudesque de Charlemagne, jusqu'au tombeau du prophète de l'Arabie et aux palai3 des péris de l'Iram. »

Voix du prophète (la) [A vos do propltela], poème portugais, d'Herculano de Carvalho, un des plus célèbres poètes lyriques contemporains. La Voix du prophète est un poème en prose, d'un style élevé, d'une couleur biblique. Il est écrit par versets, k la manière des Prophètes et des Evangiles et rappelle, pour le fond comme pour la forme, les Paroles d'un croyant, de Lamennais. L'imitai ion est d'autant plus visible que la Voix du propliète est postérieure de deux ans au livre de Lamennais et qu'elle u été écrite au moment de son plus grand retentissement (1836). La situation politique du Portugal, décimé depuis dix ans par le despotisme et les proscriptions de dom Miguel, en proie k la guerre civile j les intrigues de la cour, la misère profonde du peuple, qui vivait au hasard au milieu de tous ces déchirements, ont inspiré au poète de belles pages. On l'excuse en songeant au spectacle qu'il avait sotfs les yeux, d'avoir vu l'avenir de son pays sous d'aussi sombres couleurs, d'avoir cru k une irrémédiable décadence, k la ruine complète de l'indépendance et de la nationalité portugaises. Tel est le sens, en effet, de cette grande composition ; c'est le gla3 des morts sonné sur la patrie par un nouvel Ezôchiel. L'avenir s'est heureusement chargé de démentir ces prévision funestes.

La Voix du prophète, bientôt suivie d'un recueil de. vers, la Harpe du croyant, a valu k Herculaho de Carvalho une très-grande notoriété poétique. On le considère comme le Victor Hugo portugais.

Voix iuiérieurea (les), recueil de poésies, par V. Hugo (1837, in-8°). Ce recueil succéda aux Feuilles d'automne et aux Chants du crépuscule ; il est écrit avec plus de calme et de sérénité. Un critique, cependant, G. Planche, le trouva inférieur. ■ Son uutorité s'affaiblit, dit-il en parlant de Victor Hugo. Une inattention dédaigneuse accueille depuis cinq ans ses recueils lyriques. Il semble que l'auteur ait besoin d'une lutte ucharnée pour exciter l'attention; depuis que la lutte a cessé, l'attention languit et le moment n'est point peut-être éloigné où elle s'endormira sans retour. M. V. Hugo doit se renouveler, commencer une série d'œuvres inattendues. Quant k ses cauvres depuis vingt ans, il faut qu'il se résigne k les voir disparaître dans l'oubli. Son nom cependant restera comme celui d'un hardi, habile, persévérant novateur.1 Il n'arrivera jamais k se surpasser dans la voie qu'il a suivie jusqu'ici.» Nous ne partageons point celte opinion. On remarque, au contraire, une marche ascendante du poète, des Odes aux Orientales , des Orientâtes aux Feuilles d'automne , des Feuilles d'automne aux Chants du crépuscule. Dans les Voix intérieures, loin de faire halte ainsi que le disaitGuslave Planche, le poète nous semble s'être haussé de plusieurs coudées. Ici, en effet, on ne trouve plus l'enthousiasme presque naïf et la redondance des premières odes ; ici, autre chose que de la couleur, comme dans les Orientales; presque plus'de ces découragements et de cette amertume qui se remarquent dans les Feuilles d'automne , de l'hésitation qu'on peut noter dans les Chants du crépuscule. Le poète, toujours ému comme dans les Odes, habile k manier la langue, comme dans les Orientales, triste aussi quelquefois, parce que la tristesse est aussi une des sources de la poésie, plane maintenant au-dessus des petites choses de ce monde, des petites opinions, des petits intérêts, des petits partis ; « Etre de tous les partis, dit-il, parleur côté généreux, n'être d aucun par leur côté mauvais... »

Shakspeare parle quelque part de «la musique que tout homme a en soi. ■ — ■ Malheur, dit V. Hugo, k qui ne l'entend pas. » Cette musique, la nature aussi l'a en elle. Si le livre qu'on va lire est quelque chose, il est l'écho bien confus et bien affaibli sans doute, mais fidèle, l'auteur le croit, de ce chant qui ré-

VOIX

HGi

pond en nous au chant que nous entendons hors de nous. •

Le recueil est dédié au père du poète, le général comte Hugo, dont le nom a été omis sur l'arc de triomphe de l'Etoile où figurent tous ses compagnons d'armes. Une des plus belles pièces est précisément intitulée 1 Arc de triomphe. Le fils a réparé l'oubli de ta nation et ce nom qu'il aéent sur la première page des Voix intérieures, sur une feuille de papier, passera peut-être moins vite que le» noms écrits sur la pierre. Les savants cherchent k deviner eu fut Troie, et les chants d'Homère qui raconta la chute de la grande cité vivent immortels; les jardins du Lycée ont disparu foulés et détruits par le temps et les rêveries sublimes dont ils berçaient Platon sont venues jusqn'k nous ; ta villa de Sirmium n'est plus et les vers que Catulle y composa vivent encore et vivront éternellement.

C'est Horace qui l'a dit : t Les beaux vers sont plus durables que l'airain. •

Notons encore : Lieu est toujours là, Pen~ dont gîte la fenêtre était ouverte, A un riche, Tentanda via est, A Olympie; la pièce intitulée : Suul lacrymie rerum , dans laquelle V. Hugo constatait l'indifférence complète des Français k l'annonce de la mort du roi Charles X. Elle commence ainsi t Il est mort. Bien de plus. Nul groupe populaire Urne d'où se répand l'amour et la colère, N'a jeté sur son nom pitié, gloire ou respect.

A Virgile, Soirée en mer comptent encore parmi les plus remarquables morceaux du recueil. Il est une pièce, surtout, qui mérite tous les suffrages ; c'est celle qui a pour titre : A des oiseaux envolés. Revenez, dit le poète k ses enfants que, dans un moment d'humeur, il avait renvoyés.

Toute ma poésie,

C'est vous, et mon esprit suit votre fantaisie. Vous êtes les reflets tt les rayonnements Dont j'éclaire mon vers si sombre par moments. Enfants, vous dont la vie est faite d'espérance, Enfants, vous dont la joie est faite d'ignorance. Vous n'avez pas Bouifert et vous ne savez pas, Quand la pensée en nous a marché pas à pas, Sur le poète morne et fatigué d'écrire, Quelle douce chaleur répand votre sourire.

Il n'est pas possible d'écrire des vers mieux sentis et d'exprimer mieux l'amour que l'on doit avoir pour les jeux et les rires de l'enfant, du bandit aux lèvres roses, comme le poète l'appelle. Ces vers suffiraient pour assurer la durée du succès qu'ont obtenu tout d'abord les Voix intérieures, où l'on remarque encore tant de magnifiques pages, telles que Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir, Pensar, dudar, et enfin les strophes que le poète adresse k son frère Eugène Hugo, mort avant l'âge; cette dernière pièce ne le cède en rien aux plus belles de Victor Hugo : les souvenirs d'enfance, la mélancolie des regrets profonds, la philosophie de la vie, tout s'y rencontre , tout y est décrit avec ce merveilleux talent que l'on connaît. Citons ce passage où le poète parle du tombeau de son frère :

Là, tu n'entends plus rien que l'herbe et la brous- Lepasdu fossoyeurdont la terre tressaille, [saille,

La chute du fruit mûr, Et, par moments, le chant, dispersé dans l'espace. Du bouvier qui descend dans la plains et qui passa

Derrière le vieux murl

Vol* do prison (unk), pur François de Lamennais, 1S39. Cet ouvrage, qui a une grande fiarenté, quant au fond et a la forme, avec es Paroles d'un Croyant, fut composé sous les verrous de Sainte-félagie ; d'où son titre, Dans le premier chapitre, l'auteur, par une action familière aux esprits mystiques comme le sien, suppose que le Seigneur lui apparaît et lui ordonne dépeindre en traits de flamme les crimes et les malheurs des sociétés humaines : « Va, et dis-Jeur ce que tes yeux ont vu. — Ils n'écouteront pas, Seigneur. — Qu'importe qu'ils .t'ecoutent? Les bons t'écouteront, et ta parole, empreinte invisiblement dau3 les autres, leur apparaîtra toute vivante quand le feu de ma colère les pénétrera. — (Seigneur, vous le savez, ja suis vieux et je n'ai plus de voix; laissez votre serviteur reposer un peu avant qu'il s'en aille ; encore quelques instants et il ne sera plus. — Et c'est pour cela qu'il n'en faut pas perdre, c'est parce que le jour baisse qu'il faut se hâter. Ne cherche pus le repos où il n'est pas; le repos viendra en son temps. Va donc et ne crains rien, je serai près de toi dans ma force et je mettrai sur tes lèvres ce que tu devras, annoncer. La terre est recouverte d'une vapeur de crimes, j'enverrai la tempête pour la balayer. Parle) aux tyrans, verse mes menaces dans leurs oreilles ; attache k leur âme la froide peur, qu'elle soit leur premier supplice. Ils se sont dit que je n'étais pas; ils comprendront si je suis. Parle aux oppresseurs, enveloppe-les des plaintes, des gémissements, des cris da leurs victimes ; qu'ils les entendent dans leur sommeil et les entendent encore dans leur veille, qu'ils les voient errer autour d'eux comme de pâles fantômes, comme des ombres livides; que partout les suive l'effrayante vision ; que ni le jour, ni la nuit elle ne s'éloigne d'eux; qu'k l'heure du crépuscule, lorsqu'ils s'en vont à leurs fêtes impies, ils sentent sur leur chairl'attouchement I de ces spectres et qu'ils frissonnent d'kur-

VOIX

reur. Parie aux opprimés : dis-leur que mon œil est ouvert sur eux, que la voix de leurs ' souffrances a monté jusqu'à moi, que je la changerai en voix d'allégresse. » Lamennais remplit ces prescriptions imaginaires dans une série de tableaux éloquentset de fictions brillantes ethardies dans lesquelles l'imagination féconde et variée de 1 écrivain tait intervenir Dieu, l'humanité, Satan et les puissances infernales, les bons et les mauvais génies. Lamennais explique les malheurs de l'humanité par l'idée chrétienne de la chute et de l'indignité de l'homme punis par la vengeance divine. Mais le triomphe du mal sur la terre sera-t-il sans lin? Non, répond Lamennais, et c'est encore le christianisme qui lui fournit cette doctrine plus consolante que la première, et qui, de plus, a le mérite d'être d'accord avec la théorie philosophique de la perfectibilité humaine et de la réalisation du progrès continu : « J'ai déposé, dit le Seigneur, au fond du mal même le germe de biens qui se développent en leur temps, comme sur le lit des mers j'ai semé une moisson invisible de plantes qui, peu k peu, montent du fond de l'abîme et s'épanouissent à sa surface. » L'auteur développe cette consolante théorie dans deux admirables fictions, dont la première nous présente Satan rassemblant un jour les siens et leur disant, au milieu des sons discordants, des cris aigres, des sifflementsdes haleines embrasées mêlés d'accents de fureur, de menaces et de blasphèmes : ■ Nous avons beau tenter les hommes de mille manières, les pousser sur la pente, notre œuvre avance peu. Je veux bâtir la cité du mal, j'en veux jeter les fondements sur cette terre que me dispute une puissance rivale. Etablissons un centre d'où rayonne notre action, d'où elle s'étende de proche en proche et s'insinue par mille voix diverses jusqu'aux extrémités de ce grand corps qu'ils appellent la société. »

La seconde fiction est une magnifique parabole dans laquelle un père console son fils des maiix présents par la perspective d'un avenir heureux : « Mon père, le travail est rude aujourd'hui; le hoyau rebondit sur la terre desséchée. — Mon lils, celui qui envoie les souffles brûlants envoie aussi les nuées humides. A chaque jour sa peine et son espérance, et, après le travail, le rep'bs. — Mon père, voyez ces pauvres plantes, comme elles languissent, comme leurs feuilles jaunies s'abaissent le long de la tige affaissée sur elle-même. — Elles se relèveront, mon fils j pas un brin d'herbe n'est oublié, il y a toujours pour lui dans les trésors célestes des pluies fécondes et de fraîches haleines. — Mon père, les oiseaux se taisent dans le feuillage. — Mon fils, Dieu rendra aux oiseaux leur voix et aux génisses leurs forces épuisées par cette chaleur ardente. Déjà glisse sur les mers la brise qui les ranimera, » etc. Les fictions n'ont d'autre ordre que celui que leur assignent la fantaisie et le goût de l'écrivain. Elles affectent généralement, nous le répétons, une teinte sombre de pensée et de style. Toutefois, dans le nombre il s'en trouve de riantes et de gracieuses qui font l'effet d'un rayon de soleil au milieu d'un ciel chargé d'orages.

Voix du silence (les), par M. V. de La-

prade (1865). Le caractère de la conception poétique des Voix du silence se rapproche assez de celui des Harmonies de Lamartine; mais ce recueil est autre chose qu'une heureuse imitation; il est animé d un souffle, d'une haine du vice, d'une admiration de la nature, d'une aspiration vers le bien, qui lui donnent un cachet d'originalité. A l'exemple de M. Michelet, dont ou connaît le beau livre intitulé : la Montagne, M. de Laprade se plaît sur les hauteurs. C'est sur le sommet des montagnes qu'il va chercher l'inspiration, et c'est là surtout qu'il la trouve. La pièce intitulée Jielour aux Alpes en est un éloquent témoignage j l'auteur dit k ces montagnes grandioses :

Sitôt qu'en votre azur près de lui (Dieu) je m'élève, Tout grandit dans mon ame et tout monte avec

[moi; Je cueille en vgs sentiers, où l'on dit que je rêve. Des fleurs pour mes amours, des clartés pour ma foi.

Par vous j'aime à. braver ce que mon siècle loue, Et ses lâches grandeurs et ses plaisirs épais ; J'appris de votre neige a. mépriser leur boue, J'apprends de leur tumulte à chérir votre paix.

Vous m'avez enseigné l'horreur des choses viles, Des idoles qu'encense un vulgaire hébété. Vous dressez pour ma foi, qui se perd dans les villes, Deux autels : l'ua & Dieu, l'autre à la liberté.

Tout homme qui frémit sous quelque joug infâme Dans vos libres déserts échappe à ses tyrans ; De ces chastes hauteurs où vous portez mon âme Coulent de froids dédains que je verse à torrents.

A côté de pièces d'une poésie élevée et sévère, comme celle dont nous venons d'extraire quelques citations, se trouvent de petites pièces fraîches comme la rosée et dont les strophes s'élancent légères comme l'oiseau : Adieu, jardin, la Première neige, Derthe sont dans l'espèce de ravissants petits tableaux.

Voix do peuple (la). Il a été publié plu- i

sieurs journaux sous ce titre : un en 1789, i

par de Marcillac, quaker, quatre numéros i

iû-8° ; un autre en 1830 ; un autre en 1838; '

VOL

trois en 1848; enfin le fameux journal de Proudhon, qui faisait suite au Représentant du peuple et au Peuple, tués par les procès et les amendes, et quf fut lui-même continué par le Peuple de 1850.

La Voix du peuple parut du l«r octobre 1849 au 14 mai 1850, deux cent vingt-trois numéros in-folio. Elle avait pour principaux rédacteurs: Proudhon, d'abord; puis Vasbenter, mort exilé aux Etats-Unis ; Georges Duchêne, qui a reparu dans le journalisme sous l'Empire; Darimon, depuis député, fameux par sa défection ; Fr. Favre, plus tard rédacteur du Réveil, etc. Ce fut un journal de combat, socialiste et révolutionnaire, comme toutes les feuilles fondées et dirigées par Proudhon. Il fut écrasé sous un déluge de procès et d'amendes.

Voix de» réunie* (la), journal qui fit quelque bruit en 1848. Fondé et dirigé par Mme Eugénie Niboyet, il parut du 19 mars au so juin, quarante-six numéros in-folio. Comme son titre l'annonce, c'était une tribune pour la revendication des droits de la femme, droit à la vie, au travail, à l'égalité civile, politique et sociale avec les hommes. Les doctrines en étaient un peu aventureuses peut-être, mais en définitive assez raisonnablement exposées, et l'on n'y trouve aucune des excentricités légendaires qui lui ont été très-faussement attribuées par la presse satirique et réactionnaire. Beaucoup des idées prêchées par cette feuille, accablée des plus méchants quolibets, ont été reprises depuis par Mm» André Léo et autres femmes aussi recommandables par le caractère que par le talent.

Voix humaine (la), opéra en deux actes, paroles de Mélesville, musique de d. Alary, représenté à l'Opéra le 30 décembre 1861. La donnée du livret est ridicule. Il y est question d'un organiste amoureux qui compte sur l'effet du jeu de voix humaine de son instrument pour arriver à la gloire et k la possession de l'objet aimé. Un rival, en mutilant le mécanisme de l'orgue, veut le priver de ces avantages. La ruse est découverte et l'organiste triomphe. Le jeu de voix humaine est remplacé par celle d'une femme cachée dans le buffet. On ne conçoit pas qu'on puisse faire parade de tant de puérilité. La musique a été impuissante à faire vivre cet opéra. Il a été chanté par Marié, Coulon, Roudil, Dulaurens, MUea de Taisy et Laure Durand. Il a eu treize représentations.

VOJÉ on VOJ, lac de la Russie d'Europe, dans le gouvernement de Novgorod. Il a 45 kilora. de longueur sur 18 kilom. de largeur et communique par le Svid avec le lac Latcha, qui est plus au nord.

VOJET s. m. (vo-jè). Moil. Nom donné à une coquille du genre triton, qui habite les mers du Sénégal.

VOKAKA s. m. (vo-kà-ka). Boisson sacrée dont les habitants de Madagascar font usage dans certaines cérémonies.

VOL s. m. (vol — du lat. volare, voler, V. ce dernier mot). Zool. Suite de mouvements d'ailes au moyen desquels on se soutient dans les airs : Le vol. des oiseaux, des insectes, des chauves-souris. Vol rapide, puissant, élevé. Vol lourd, bas, faible, lent. Le chardonneret a le vol bas. (Buff.) La mouche exécute toutes sortes de vols,, et, quand il lui plait, elle s'arrête en l'air et y devient stationnaire. (B. de St-P.) Le vol des oiseaux guida Christophe Colomb vers l'Amérique. (Chateaub.) L'autruche est impropre au vol, et cependant elle a des ailes. (H. Taine.) Il Espace qu'un oiseau parcourt ou peut parcourir en volant, sans se reposer : Le vol de la perdrix n'est pas long. (Acad.) Les coucous parcourent chaque jour un terrain considérable, sans cependant faire jamais de longs vols. (Buff.)

— Quantité d'animaux qui volent ensemble : Un vol de perdreaux. Un vol de sauterelles.

— Mouvement rapide d'un objet qui se transporte d'un lieu dans un autre :

Le vol sifflant des dards, le choc des boucliers.

Deluxe.

— Fig. Passage d'un lieu ou d'un temps dans un autre : Le vol du temps. Le choléra nous arriva d'un vol rapide. H Essor, progrès, extension que l'on donne k son action : Il n'y a vol *i haut et si fort qui ne défaille dans l'immensité des deux. (Chateaub.) Le vol de notre esprit est toujours plus puissant que celui de la nature. (H. Taine.)

Je mesure mon vol à mon faible génie.

Boileau.

Rien ne peut arrêter le vol de la pensée.

A. Soumet.

— Oiseau de haut vol, Oiseau qui vole habituellement dans les régions élevées de l'atmosphère.

— Au vol, Pendant le vol : Tirer, tuer un oiseau au vol. L'hirondelle se nourrit de mouches qu'elle happe AU vol. (J. Macé.) u En l'air : Arrêter une balle AU Vol. Il En courant très-rapidement : Miss Elmina descendit au vol l'escalier du perron et s'assit sur un petit siège rustique. (Méry.) Il Lestement et en saisissant rapidement l'occasion : Pour peindre certains détails, il faut saisir tes premières impressions au vol. (De Custine.)

VOL

Je la saisis au vol, cette bonne pensée.

E. Auoier.

— A vol d'oiseau, Directement, sans faire aucun détour, comme pourrait faire un oiseau en volant : De Paris à Rouen , il n'y a que vingt lieues  VOL d'oiseau. (Acad.) Il D'en haut, d'un point situé au-dessus de tous les accidents du terrain : Vue de Paris À vol d'oiseau.

— De plein vol, Sans passer par les degrés intermédiaires : Arriver db plbinvol au ministère.

— Avoir le vol pour, Etre naturellement propre à : C'est un homme qui a été employé dans plusieurs affaires importantes, il A le vol pour les négociations. (Acad.) it Vieille loc.

— Prendre son vol, un vol, S'élancer dans les airs et voler, voler d'une certaine manière : Certains oiseaux prennent difficilement leur vol quand ils sont à terre, tes oiseaux rapaces prennent un vol rapide pour s'élancer sur leur proie, il Fam. S'en aller, partir : Les collégiens ont pris leur vol vers le toit paternel. Il Fig. Commencer à agir, progresser, avoir des succès d'un certain genre : La Fontaine «'a pris son vol que fort tard.

— Hist. Partie du personnel et du matériel de la vénerie du roi qui avait pour destination la chasse des oiseaux.

— Fauconn. Chasse faite avec des oiseaux de proie : La chasse au héron était autrefois parmi nous le vol le plus brillant de la fauconnerie. (Buff.) Il Gibier k plume. Vieux en ce sens. Il Vol à la couverte, Manière d'attaquer l'oiseau, qui consiste à l'approcher de très-près en se tenant k couvert, de façon k n'eu être pas aperçu. 11 Vol à la renverse, Manière de lancer l'oiseau de proie de façon qu'il rencontre le gibier, il Vol à la source, Manière de chasser la perdrix, qui consiste à lâcher le faucon au moment du départ du gibier. U Vol à la toise, Manière de chasser la perdrix, qui consiste à lâcher le faucon au moment où l'on entend nourrir le gibier.

— Ane. coût. Vol du chapon, Partie d'une terre seigneuriale, d'une étendue variable suivant les pays, qui était située autour du manoir, et qui revenait de droit k l'aîné de la famille : Dans la coutume de Paris, le vol du chapon était estimé à un arpent de soixantedouze verges ou quinze cent quatre-vingtspieds, environ un demi-kilomètre.

— Blas. Meuble d'armoiries composé de deux ailes d'oiseau jointes ensemble, et dont les bouts s'étendent vers le haut de l'écu, l'un k dextre, l'autre k sénestre : Du Costal de Verines: D'azur au vol d'or, Il Vol abaissé, Vol dans lequel les bouts des ailes sont tournés vers le bas de l'écu: Lidon de Saint-Olon : D'azur, à trois vols abaissés d'argent. Il Vol banneret, Vol que l'on met en cimier, et qui est fait en forme de bannière, ayant le dessus coupé en carré, comme celui des anciens chevaliers. Il Demi-vol, Meuble de l'écu figurant une aile d'oiseau déployée.

— Théâtre. Appareil qui descend des dessus et sert à faire paraître ou se mouvoir dans l'air les génies et les divinités : Les vols sont surtout usités dans les féeries et les pièces mythologiques. Il Emploi d'un de ces appareils, action d'un acteur qui paraît ou s'élève dans les airs : Il y a dans cet opéra des vols bien hardis, bien exécutés.

J'ai vu des vois prompts et subtils; J'ai vu la Justice en balance.

Et qui ne tenait qu'à deux fils.

Panard.

— Syn. Vol, essor, volée. V. ESSOR.

— Encycl. Zool. Ce phénomène, si remarquable chez certains animaux, tels que les chauves-souris, les insectes, mais surtout les oiseaux, est assez analogue à celui du saut ; il a lieu dans un fluide aériforme très-peu dense, mais dont la résistance remplace, jusqu'à un certain point, celle du sol. Nous avons décrit, k l'article aile, les organes k l'aide desquels s'exécute ce mode de locomotion ; il nous reste k voir comment ils agissent. Ils sont susceptibles de se plier et de s'étaler k la volonté de l'animal, de manière k présenter une surface alternativement très-large et très-étroite. Dans Je premier cas, cet organe très-étendu frappe 1 air, dont la résistance et le ressort lui communiquent une force d'impulsion qui dirige, qui iance en quelque sorte l'animal en avant; mais, d'un autre côté , celui-ci s'arrêterait bientât, par suite de la résistance qu'il éprouverait de la part du fluide, s'il continuait k tenir les ailes étendues. Il est donc obligé, une fois l'élan donné, de les replier de telle sorte qu'elles présentent la moindre surface possible. Néanmoins, il arrive toujours un moment où la force d'impulsion est épuisée, où la vitesse acquise est éteinte par la résistance du milieu ; alors l'animal ouvre et étend de nouveau ses ailes et donne une nouvelle impulsion, et ces mouvements alternatifs se continuent ainsi de suite. Leur degré d'énergie et de rapidité varie suivant les espèces, ce qui explique les différences considérables qu'on observe dans le vol.

En général, les oiseaux qui ont les aileï longues ont le vol plus rapide, plus soutenu et plus élevé ; tels sont le condor, les fréga-

VOL

tes, les goélands, etc. Ceux au contraire qui ont les ailes plus ou moins courtes, relativement au volume du corps, volent moins vite et sont forcés de se reposer plus fréquemment. Les pennes sont ordinairement entières dans le premier cas, échancrées dans le second. Du reste, on observe k cet égard des nuances infinies. « Il y a des oiseaux, dit V. de Bomare, qui pressent leurs ailes en volant, après avoir frappé l'air d'un seul coup ; d'autres ne peuvent voler qu'ils ne remuent souvent les ailes; d'autres s'élancent par reprises ou avancent par bonds; d'autres semblent glisser dans l'air ou le fendre d'une course égale. Les uns vont toujours terre à terre; d'autres s'élèvent jusqu'aux nues; ceux-ci ne s'élèvent de terre qu'en jetant un grand cri avant de partir ; ceux-là ne font aucun bruit ; quelques-uns s'élèvent tout droit de terre ; d'autres ne peuvent s'élever sans prendre leur course; d'autres partent du sommet de quelque hauteur; d'autres enfin savent diversifier leur vol: ils montent en ligne oblique ou circulaire, ou paraissent se laisser tomber et se relever tout d'un coup, se suspendre et demeurer comme immobiles, planer ensuite, s'écarter k droite, à gauche, rebrousser chemin, etc. ■

Dans l'action du vol, ce sont surtout les ailes qui supportent tout le poids du corps de l'oiseau; pour conserver son équilibre, il doit avoir le centre de gravité placé à peu près sous les épaules et aussi bas que possible; c'est pour cela qu'il tend le cou, porte la tête en avant et contracte son corps de manière à lui donner, autant que possible, une forme courte et ramassée. ■ Pour s'élever verticalement, dit" M. Milne Edwards, il faut que les ailes de l'oiseau soient entièrement horizontales; mais ce n'est pas ordinairement le cas ; en général, elles sont inclinées d'avant en arrière, de façon k imprimer k l'animal un mouvement ascensionnel oblique; quelquefois même cette inclinaison est telle que, pour monter k peu près verticalement dans l'atmosphère, l'oiseau est obligé de voler contre le vent. La longueur relative des rémiges influe surla facilité avec laquelle il peut s'élever dans un air calme ; les oiseaux dont les rémiges antérieures sont tes plus longues et les plus résistantes k leur extrémité ont le vol plus oblique que ceux dont l'aile est tronquée au bout. Ainsi, les faucons, qui ont les ailes pointues, ne peuvent s'élever qu'en zigzag, comme un vaisseau qui court des bordées, ou bien en volant contre le vent; tandis que les éperviers, les aigles et les autres oiseaux de proie dits ignobles, dont les ailes sont tronquées au bout, peuvent s'élever verticalement. » Il en résulte aussi que les oiseaux auxquels on a amputé le fouet de l'aile ne peuvent plus voler; leur vol, si l'on peut lui donner ce nom, ne consiste qu'en sauts courts et pesants.

Nous n'avons jusqu'à présent parlé que des ailes ; néanmoins, il est d'autres organes qui, pour ne jouer dans le vol qu'un rôle secondaire, ont une importance très-réelle.

Ainsi, la forme effilée de la tète et surtout du bec sert à l'oiseau pour fendre l'air et se frayer commodément un chemin k travers ce fluide. La disposition du bassin, de la poitrine, de l'appareil respiratoire n'est pas moins remarquable; l'oiseau a la faculté d'enfler son corps et de faire des provisions d'air en volant; ainsi, il rend k volonté ce corps spécifiquement plus lourd ou plus léger et peut contre-balancerle poids de la tête et du cou. Tandis que les ailes font en quelque sorte l'office de rames, la queue lui tient lieu de gouvernail; il peut k sa guise maintenir léquilibre du vol, ou tournera droite ou k gauche. Enfin, les pieds, chez beaucoup d'espèces, servent en quelque sorte de lest. Tout cela contribue k introduire de la variété dans le vol,

« L'oiseau, ajoute V. de Bomare, pour descendre du haut de l'air lentement, resserre peu k peu ses ailes; s'il veut se précipiter, en resserrant les pennes des ailes et de la queue il laisse agir le poids de son corps, qui l'entraîne" la tête en bas; la queue est la dernière voile que l'oiseau pluie et qu'il ne ferme qu'en atteignant le point sur lequel il veut se reposer. Les oiseaux qui, comme les hérons, les cigognes, la grue, ont la queue courte et les jambes fort longues éteudent les pieds en arrière parallèlement au corps lorsqu'ils volent; ces pieds portés ainsi suppléent aux pennes de la queue comme gouvernail ; si la queue est grande, l'oiseau envolant approche ses pieds de son corps et tient les doigts fermés ; quelques oiseaux à (jueue moyenne laissent pendre leurs pieds; 1 oiseau qui a peu de queue ou qui n'en a point, comme le colyrabe, vole dilficilement; il bat l'air plus souvent et a le corps presque droit en l'air, t

Il est assez curieux de voir un oiseau prendre son premier élan pour s'élever de terre • il saute alors sur ses pieds et étend ses ailes de manière k pouvoir frapper l'air avant de retomber ; si ses ailes sont très- longues, il est forcé de sauter plus haut; mais si ses pieds sont trop courts pour cela, il a beaucoup de peine à prendre son essor; cet acte lui devient plus facile s'il est placé sur un point élevé ; aussi la plupart des oiseaux perchentils bien plus souvent qu'ils ne se posent à terre. Quand il est lancé, son vol peut présenter trois actions distinctes : s'élever, s'élancer en avant, planer au-dessus du même

VOL

lieu. Pour la première, il élève et abaisse tour à tour l'aile, qui frappe l'air et le refoule de haut en bas; l'impulsion ci-dessus décrite o|)ère la seconde, et, en combinant les deux, il exécute la troisième.

Avec des appareils moins parfaits, les chéiroptères et les insectes présentent des phénomènes analogues, qu'il est inutile de décrire à nouveau.

Depuis une vingtaine d'années environ, on s'est beaucoup préoccupé de reproduire mécaniquement le vol de l'oiseau. Nous empruntons à un compte rendu de l'Académie des ' sciences de Paris le récit des travaux exécutés à ce sujet par M. Marey :

» Après avoir déterminé les divers mouvements de l'aile de l'oiseau pendant le vol et les réactions que ces mouvements impriment au corps de 1 animal, M. Marey a travaillé dans une direction nouvelle, cherchant à produire, au moyen d'appareils mécaniques, des coups d'aile capables de soulever des poids plus ou moins lourds.

» En comparant la vitesse du coup d'aile de ses appareils à celle qu'il avait constatée en enregistrant les mouvements de l'aile d'oiseaux véritables, il fut bien surpris de voir que, pour se soulever, la machine devait avoir un coup d'aile trois-ou quatre fois plus rapide que l'oiseau. Or, ce qui règle la vitesse d un pareil mouvement, à force motrice égale, c'est la résistance qui lui est opposée; il fallait donc que l'air résistât de neuf à seize fois moins à son appareil qu'il ne résiste à l'aile d'un oiseau volant.

• M. Marey reconnut que c'est la translation de l'oiseau qui produit cet accroissement de la résistance que rencontre l'abaissement de son aile. Si l'oiseau volait sans changer de place , comme l'appareil de M. Marey, ses ailes rencontreraient dans l'air sur lequel elles s'appuient une' résistance qui irait brusquement en diminuant par suite du mouvement imprimé à la colonne d'air, mouvement qui se continue ; tandis que, lorsque l'oiseau se déplace, ses ailes trouvent à chaque battement d'aile une nouvelle couche d'air non encore remuée, et qui lui offre le maximum de résistance.

• L'exactitude de cette interprétation .a été démontrée expérimentalement. M. Marey a construit un oiseau artificiel dont les ailes étaient actionnées par une pompe à air. Une machine à vapeur, travaillant uniformément, commandait celte pompe et imprimait ainsi aux ailes des battements parfaiteinents réguliers. L'oiseau artificiel, placé à l'extrémité d'un long bras de manège, pouvait à volonté battre des ailes sur place ou recevoir, en même temps, un mouvement rapide de translation.

> Dans ces conditions, pendant l'immobilité de l'appareil , l'amplitude des mouvements des ailes, entre ses deux positions extrêmes, était d'environ 60u. Tandis que, lorsque le manège tournait de manière à communiquer à l'oiseau factice une vitesse de translation de 10 mètres par seconde, l'amplitude des mouvements se réduisait à 30° et même à 20". Or, rien n'était modifié dans la force motrice ni dans la fréquence des battements ; il fallait bien admettre un accroissement de la résistance de l'air pendant la translation, pour expliquer cette diminution dans l'amplitude, c'est-à-dire dans la vitesse des coups d'aile.

» Cette influence de la translation horizontale sur la résistance de l'air aux coups d'aile des oiseaux semble expliquer comment s'obtient le point d'appui dans le vol; elle rend compte de certains faits que l'observation ou l'expérience révèle :

» Lorsqu'un oiseau s'envole, les mouvements de ses ailes sont bien plus étendus que lorsque le transport horizontal de l'oiseau est devenu rapide.

» Quand un oiseau vole attaché à un fil, il tombe, malgré ses coups d'aile, aussitôt que la tension du fil arrête sa translation horizontale.

» Pourquoi un oiseau qui s'envole s'orientet-il généralement le bec au vent? C'est parce que le vent, apportant sans cesse de nouvelles couches d'air sous ses ailes, le place dans les mêmes conditions que la translation horizontale; il éprouve plus de facilité.

> Quand on suspend un oiseau vivant au bras d'un manège qui lui petmet d'exécuter les mouvements de ses ailes et de voler eirculairemeni, on voit que, si l'on imprime au inanéye un rapide mouvement de rotation, les battements des ailes prennent une lenteur extrême. La révolution de l'aile d'un pigeon peut alois durer plus d'une seconde, au lieu d'un huitième de seconde, qui est sa durée normale. Comme tout mouvement musculaire se raientit en raison des résistances qu'il éprouve , cette expérience est une

fireuve convaincante de l'accroissement de' a résistance de l'air par la vitesse de translation de l'oiseau. »

— Fauconn. La chasse au vol est la plus curieuse; c'est celle qui étonne le plus les gens étrangers aux habitudes de cet art. C'est un exercice fastueux plutôt qu'utile; on peut en juger par les espèces de gibier qu'on se propose de prendre dans les du/s.

On a des vols pour le héron, pour le milan royal, pour les buses, le corbeau, etc.

Le vol le plus rarement exercé, bien que

VOL

les amateurs le considèrent comme le plus noble, est celui du milan. Lorsqu'on aperçoit, au fond des nues, passer un de ces oiseaux, on cherche à le faire descendre en l'attirant par la vue d'un duc, sorte de hibou qu'il abhorre ; quelquefois, et pour attirer davantage l'attention du milan, on'ajouteau hibou une queue de renard. Lorsque l'oiseau de proie s'est convenablement approché, on jette les gerfauts qui doivent le voler.

Le vol du héron se passe' à peu près de la même manière.

Le vol pour pie est plutôt comique. Cet oiseau se sent vaincu dès qu'il est attaqué, et telle est sa frayeur qu'il se laisse quelquefois prendre par le chasseur plutôt que de s'exposer a un combat.

Le vol pour les perdrix, les faisans, les canards, les cailles, les alouettes, les merles, etc., est moins accidenté; il n'en est pas moins recherché pour cela, parce qu'il est le moins fatigant et le plus utile.

— Blas. Nous énumerons les blasons où figurent des Bois ou des demi-vols,

— Familles qui porlentdes vols dans leurs armes. Ani»on du Perron : d'argent, au vol de sable, au chef d'azur, chargé d'une croisette d'or accostée de deux coquilles du même. — Beaniieu, en Champagne :

d'azur, à un vol d'argent surmonté de deux étoiles d'or.— Bonfny, en Normandie : d'hermine, au vol de sable. — Cbalmoi, en Poitou : d'azur, au vol d'argent accompagné de trois étoiles d'or, deux en chef et une en pointe, et au chef d'or accompagné de trois quintefeuilles de gueules. — Du Coiial, en Bourgogne : d'azur, au vol d'or. — Dulong, en Languedoc : d'argent, au vol de sable. — Etpinn : d'azur, au vol d'or, au chef du même, chargé de trois étoiles de gueules. — Loiatre, en Champagne ; d'azur, à un vol d'or, surmonté d'un œil du même. — MnibUu : d'azur, à la fasce d'argent chargée d'un vol de gueules. — Otmont, en Normandie : de gueules, au vol fendant d'hermine. — Poix, en Poitou : d'or, à deux vols de gueules. — Solo», en Languedoc : de sable, au vol d'argent, au chef du même. — Vicq : d'azur, au vol d'argent.

— Familles gui portent des demi-vols dans leurs armes. Aii.«iln», en Languedoc : de gueules, au demi- vol d'argent, accompagné de trois étoiles du même, deux en chef et une en pointe. — Aitienni, en Provence : éohiqueté d'or et d'azur , au chef d'argent chargé de trois demi-nofs de sable. — Aléa, en Languedoc : d'or, à deux demi-vols de

fueules, au chef d'azur chargé d'un soleil u champ, à la bordure du second émail chargée de huit besànts du premier. — Aiiemun : d'azur, au demi-vol d'or, à la bordure du même, contrebordée de gueules, écartelé d'or, à trois fasces de gueules. — Aiteyrno, en Auvergne : de gueules, au demi-vol d'or.

— Bcrurd, en Languedoc : d'azur, au demivol d'argent. — Bérard do Moinnlet, en Languedoc : de gueules, au demi-vol d'argent.

— Boudei du Moi, en Berry : d'or, au demivol de sable. — Cey : d'azur, à trois demivols d'argent. — Coxnt : d'or, au demi-vol d'azur. — Docievllle : d'argent, à trois demivols de gueules. — D<mn«i, en Limousin : d'azur, à trois demi-vols d'or. — Grain de Saini-Miimauli, en Bourgogne : de gueules à trois demi-vols d'or; alias, Green de Snîui- Mnmault. — Lu Lanne : d'azur, a. un tleintvol d'argent. — Maniquei, en Dauphiné : d'azur, à trois demi-pofo d'argent. — Àlaran- »ac, en Guyenne et Gascogne : parti, au 1 d'azur, à un demi-oo^d'or;au 2 d'argent, à un roseau de sinople sur un lac d'azur. — Posioy, en l'Ile-de-France : d'azur, à trois demi-uo/s mouvants d'une rose de gueules, posée au centre de l'écu. — rVovon, en Poitou : d'azur, à trois demi-uo/sd'or. — Bevel, en Dauphiné : d'or, au demi-no/ de sable. — Roïcbi, en Dauphiné : d'argent, au demi-vol d'azur. — Itobcrict ; d'ozur, à la bande d'or, chargée d'un demi-eoZ de sable, — Rojdre, en Limousin : d'azur, à trois àemi-vots d'or.

— Vuttevllle, en Languedoc : de gueules, à trois demi-twis d'argent. — Wi»ei, en Berry: d'azur, à deux àemi-vols d'argent.

VOL s. m. (vol. — V. voler). Action de voler, de dérober, de s'approprier injustement ce qui appartient à autrui : Commettre un vol. Etre condamné pour VOL. Etre accuséde vol avec e/jfvaciion, de vol par escalade, de vols de grand chemin, de vols à main armée.

— Objet volé : Cacher son vol. Vivre de VOLS et de rapides.

— Jurispr. Vbl qualifié, Vol accompagné d'une circonstance aggravante définie par la loi, comme abus de confiance, effraction, escalade, etc. : L'auteur d'un vol qualifié est justiciable de la cour d'assises, n Vol simple, Celui qui n'est accompagné d'aucune des circonstances aggravantes définies par la loi : Le vol simple est jugé en police correctionnelle.

— Argot, Vol à la lire, Action de dérober des objets dans les poches de quelqu'un. Il Vol à l'américaine, Celui qu'on exécute en se faisant passer pour Américain ou pour étranger, afin de faire tomber dans quelque piège la personne qu'on veut dévaliser. Il Vol au bonjour, Sorte de vol qu'on pratique en entrant dans les chambres d'hôtel, sauf à s'excuser, si l'on y rencontre quelqu'un, en disant qu'où s'est trompé de porte. Il Vol aie

VOL

poivrier, Vol pratiqué sur des hommes pris de vin qui dorment sur la voie publique.

— Encycl, Hist. et Jurispr. De tout temps, les lois ont cherché à assurer à chacun la libre et paisible possession de ce qui lui appartient; aussi toutes les législations se sontelles accordées à réprimer le vol. Seulement, tandis que les unes, comme la législation hébraïque, ne frappaient le vol que de peines pécuniaires, les autres, comme la législation draconienne à Athènes ou les lois romaines en cas de vol manifeste, punissaient le voleur de la peine capitale. Dans les cas où le vol n'était pas manifeste, c'est-à-dire dans les cas où le voleur n'était ni pris sur le fait ni surpris dans l'endroit où il avait commis le délit, il y avait seulement lieu à la restitution au double des choses volées. Ce qu'il faut remarquer dans le droit romain, c'est qu'on y considérait comme vol non-seulement, comme aujourd'hui, le fait de soustraire frauduleusement une chose appartenant à autrui, mais encore le simple maniement (contrectatio) de la chose d'autrui contre le gré du propriétaire. Dans notre ancien droit français, le vol fut, comme le meurtre, un de ces délits auxquels on appliqua des satisfactions pécuniaires, système qui réduisait la punition des crimes à la réparation d'un dommage privé envers la personne lésée ou ses parents. Peu à peu, sous l'influence du droit romain, des édits et de la jurisprudence des parlements, se dégagea cette idée que l'auteur d'un délit ne devait pas seulement réparation à la personne atteinte par son méfait, mais aussi à la société tout entière.

La distinction établie par les Romains entre le vol manifeste et le vol non manifeste n'a point été admise dans notre législation moderne; et c'est avec raison, car la culpabilité n'est en rien modifiée parce que le voleur aura été saisi sur le fait ou longtemps après l'avoir commis, et elle a été remplacée par une nouvelle distinction bien plus naturelle entre le vol simple et le vol qualifié, c'est-à-dire aggravé par les circonstances qui l'accompagnent. Dans les cas de vol simple, la peine, variable suivant les coutumes, était en général une amende ou une punition corporelle, si l'objet volé avait une valeur de plus de 10 livres. Dans les cas de vol qualifié, la peine était beaucoup plus grave ; ainsi les vols commis par les serviteurs au préjudice de leurs maîtres étaient punis de mort : même chose pour les vols commis dans les églises; les vols commis avec violence entraînaient, suivant les circonstances, les galères à temps ou à perpétuité. Sous le droit intermédiaire, le code pénal 'de 1791 punit de peines correctionnelles les vols qui n'étaient accompagnés d'aucune Cause d'aggravation, tandis qu'il réservait la peine des fers ou la détention pour les cas où le vol était accompagné de circonstances aggravantes, et la durée de la peine variait précisément suivant le nombre et la gravité de ces circonstances. Les dispositions actuelles qui régissent le vol sont celles du code pénal de 1S10, modifiées par la loi du 28 avril 1832, qui opéra une révision complète du code pénal, et plus récemment encore par une loi du 28 avril 1863. Nous allons examiner avec ces lois quels sont les caractères généraux du vol et les modifications auxquelles il est soumis, suivant les circonstances dans lesquelles il se produit.

L'article 379 du code pénal nous fournit la notion du vol dans notre droit : Quiconque, y est-il dit, a soustrait frauduleusement une chose qui ne lui appartient pas est coupable de vol. Des termes de cet article il résulte que, pour qu'il y ait vol, trois conditions doivent être remplies : 1° qu'il y ait soustraction, enlèvement d'une chose; 2° que cette soustraction soit frauduleuse ; 3° que l'objet "soustrait soit la propriété d'autrui. Le vol n'existera qu'autant que ces trois éléments se trouveront contenus dans le fait que l'on impute à la personne accusée de vol.

Et d'abord, que faut-il entendre par le mot soustraction ? D'après l'interprétation de la cour suprême, interprétation qui a du reste prévalu dans la doctrine, soustraire ce n'est pas seulement manier, c'est prendre, enlever une chose, la faire sortir de la possession de celui qui la détient légitimement pour la faire passer en la possession d'un autre. Ainsi, un objet a été remis en dépôt à une personne qui refuse plus tard de le rendre au légitime propriétaire qui le réclame; sans doute il y a là un acte d'improbité aussi coupable en morale qu'un vol proprement dit, et pourtant on ne peut dire qu il y ait là le caractère constitutif du vol, la soustraction ; aussi ce fait échappera-t-il à la répression pénale et donnera-t-il lieu seulement à des réparations civiles. Autre exemple : on remet it quelqu'un un colis expédié par le chemin de fer; ce colis était destiné à une autre personne; il y a eu une erreur, qui s'explique peut-être par la conformité de nom ; si celui qui a reçu le colis le garde, il ne pourra néanmoins être puni des peines du vol. Un homme se fait payer par un prétendu débiteur une dette imaginaire, ou bien, étant réellement créancier, il se fait payer plus qu'il ne lui est dû; le débiteur reconnaît plus tard son erreur et réclame lu somme indûment payée; on lui oppose un refus; il ne pourra traduire son adversaire devant les

VOL

tribunaux correctionnels pour vol : seule- Ynent, il pourra, d'après les circonstances, le faire condamner pour escroquerie. Les immeubles, échappant parleur nature même à toute soustraction, ne peuvent être volés; mais il peut arriver que 1 on mobilise certaines portions d'un immeuble, par exemple que Ion enlève du sable ou du gravier faisant partie intégrante d'un champ; dans ce cas, peut-on dire qu'il .y a vol? Nous le croyons, avec la jurisprudence la plus récente de la cour de cassation, car les éléments constitutifs du délit se trouvent réunis dans ce fait.

La seconde condition pour que le vol existe, c'est qu'il y ait chez l'auteur de la soustraction l'intention coupable de s'approprier la propriété d'autrui. Ainsi, une personne prend une chose qu'elle croit lui appartenir, mais il se trouve qu'elle a enlevé la chose d'autrui; il y a eu erreur de sa part, mais on ne saurait dire qu'il y a vol. Supposons enaore qu'un créancier se soit emparé de certains objets appartenant à son débiteur et qu'il soit prouvé qu'il n'avait pas d'autre but en le faisant que de rentrer dans la somme qui lui était due; il ne nous semble pas que l'on puisse considérer ce fait comme un véritable vol, car l'intention coupable fait défaut. Mais il faudrait bien se garder d'exagérer cette solution et de permettre, par exemple, aux créanciers d'un commerçant dont les affaires seraient en mauvais état de soustraire une portion des marchandises de leur débiteur au détriment de leurs cocrèanciers; il y aurait alors un vol véritable. Si. l'auteur d'une soustraction ne s'est emparé du bien d'autrui que pour satisfaire à une nécessité pressante, si par exemple, étant dans l'indigence, il a volé des aliments pour sa nourriture, pent-on dire que son intention n'est pas criminelle et que dès lors il n'y a pas vol? Le droit canonique, conforme en cela aux préceptes de l'Evangile, le décidait ainsi; mais sous les lois actuelles, bien que cette solution puisse amener en fait de regrettables résultats, aucun texte ne permet de soutenir qu'en ce cas le délit a disparu; seulement, il va sans' dire que ce seront là des circonstances très-atténuantes, auxquelles la conscience du juge fera en général une large part.

Nous avons dit que le troisième élément constitutif du vol était que l'objet enlevé ne fut pas la propriété de l'auteur même de la soustraction, de telle sorte que celui qui soustrairait un objet dont il serait plus tard reconnu le légitime propriétaire ne commettrait pas un vol, de même que celui qui s'approprierait un de ces objets dont la propriété n'est à personne, par exemple celui qui tuerait un animal sauvage, ne pourrait être poursuivi comme voleur. C'est une question délicate de savoir si un cohéritier qui s'empare de certains objets, faisant partie de la succession, doit être passible des peines du vol. Ce cohéritier, en effet, ne peut-il pas dire que ces objets ne sont lias à son égard la propriété d'autrui et qu il en est propriétaire pour partie? Pourtant la jurisprudence a repoussé cette ronsidérution, avec grande raison suivant nous, car le cohéritier n'est propriétaire que d'une fraction, et pour le surplus, qui ne lui appartient pas, il y a vraiment soustraction de la chose d'autrui. Cette solution devra s'appliquer, et pour le même motif, à l'associé qui se sera approprié une partie des biens sociaux.

Des marchandises ont été vendues, et l'acheteur, sans en avoir encore payé le prix, vient les enlever furtivement; aura-t-il commis un vol? Il faut répondre à cette question par la distinction suivante : si la vente a été pure et simple, l'acheteur est devenu immédiatement propriétaire de l'objet vendu, et dès lors, quand il l'enlève, il ne fait que reprendre une chose qui lui appartient, il no commet pas de vol; si, au contraire, la vente avait été conditionnelle, par exemple si la vente ue devait être parfaite qu'après que les choses vendues auraient été mesurées ou pesées, la soustraction antérieure au mesurage ou au pesage serait un véritable vol, car jusque-là l'acheteur n'a pas acquis la propriété, la chose dont il s'empare est chose d'autrui.

Une question sur laquelle les arrêts sont loin de s'accorder est celle de savoir si la personne qui a trouvé des objets perdus, en I refusant de les rendre au propriétaire, commet par là même un vol? ai la volonté de s'approprier l'objet perdu existe au moment de l'appréhension de cet objet, nul doute qu'il n'y ait alors une soustraction frauduleuse; si cette volonté, au contraire, ne s'est manifestée qu'après que l'objet a été appréhendé, il y a bien plutôt une rétention qu'une soustraction; mais si l'on ne peut à la rigueur soutenir qu'il y a vol, il y a tout au moins une escroquerie tombant sous le coup de l'article 401 du code pénal.

Après avoir ainsi signalé les caractères généraux du vot et avaut de passer aux circonstances qui l'aggravent ou le modifient, indiquons l'immunité accordée par l'article 3S0 du code pénal à certains parents ou alliés pour les soustractions qu'ils auraient commises à l'égard les uns des autres. Voici ce que porte l article 380 : « Les soustractions commises par des maris au préjudice de leurs femmes, par des femmes au préjudice

VOL

de leurs maris, par un veuf ou une veuve qumtt aux choses qui avaient appartenu à l'époux décédé, par des enfants ou autres descendants au préjudice de leurs père et mère ou autres ascendants, par des pères et mères ou autres ascendants au préjudice de leurs enfants ou autres descendants ou par des alliés aux mêmes degrés, ne pourront donner lieu qua des réparations civiles. ■ Quel a été lé but de cette disposition de la loi? C'est qu'il fallait éviter les scandales qui résulteraient de la poursuite de pareils délits par le ministère public; c'est qu'il fallait empêcher que des condamnations prononcées contre certaines personnes, sur la plainte et le témoignage des membres de leur famille, ne devinssent une source éternelle de discordes et de haines. On pourrait ajouter que la soustraction commise entre des membres de la même famille n'est pas au même degré que dans les autres cas une soustraction frauduleuse de la chose d'uutrui, que l'auteur de la soustraction a pu croire qu'il n'était pas complètement sans droit sur les choses qu'il a enlevées. Mais l'effet de l'article 380 est- il de supprimer complètement le délit de vol ou de n'effacer que la conséquence relative à la punition du

fiaient coupable? La question n'offre pas seuement un intérêt théorique, et on l'a discutée pour savoir si le vol entre parents pouvait constituer une circonstance aggravante d'un autre crime ou délit; ainsi, un gendre ayant tué son beau-père pour le voler ensuite, y avait-il là une circonstance qui permit d appliquer la peine de mort conformément à l'article 304? La cour île cassation se prononça dans le sens le plus rigoureux, et pourtant il nous paraît que, puisque ni le nom deuoini la qualification de délit ne sont appliqués par l'article 380 aux soustractions entre parents, ces soustractions ne peuvent pas plus donner lieu à l'application d'une peina comme circonstance aggravante d'un autre crime que comme objet principal de la prévention.

L'article 380 décide que les individus autres que les parents qui auraient recelé ou . appliqué à leur profit tout ou partie dos objets volés seront punis comme coupables de vol. Mais que décider à l'égard de ceux qui, sans profiter des objets volés, auraient aidé et assisté l'auteur du vol comme complices? Une jurisprudence constante décide que le complice des soustractions dont il s'agit ne peut être frappé d'aucune peine, et elle se fonde sur ce que la complicité suppose un délit et qu'ici, puisqu'il n'y a point . de délit, il n'y a point non plus de complice. Mais il faut distinguer soigneusement du complice le coauteur qui a joué un rôle principal dans le délit, et ne pas faire profiter celui-ci de l'immunité accordée par l'article 3S0. En fait, la distinction entre le complice et le coauteur pourra être assez difficile; ce sera le rôle principal ou accessoire qu'aura joué le prévenu dans le délit qui servira à l'établir.

— Modalités du vol. Après avoir examiné les éléments constitutifs du volet l'immunité accordée à certains parents ou alliés par l'article 380, nous allons indiquer brièvement quelles sont les causes d aggravation du vol suivant le temps, le lieu uù il a été commis, les circonstances qui l'ont précédé, accompagné ou suivi, enfin suivant la qualité de l'agent du vol.

Tout d'abord, le fait qu'un vol a été commis dans une maison habitée et ses dépendances, dans un parc ou un enclos, ne constitue pas à lui seul une circonstance aggravante; mais si, de plus, le oo^ a été commis avec effraction ou escalade, ou s'il a été commis la nuit, la réunion de ces circonstances constituera une cause d'aggravation entraînant la peine de la réclusion. Que faut-il entendre par maison habitée? C'est ce que l'article 390 explique en ces termes : « Est réputé maison habitée tout bâtiment, logement, loge, cabane même mobile, qui, sans être actuellement habile, est destiné à l'habitation, et tout ce qui en dépend, comme cours, basses-cours, granges, écuries, édifices qui y sont renfermés, quel qu'en soit l'usage et quand même ils auraient une clôture particulière dans la clôture ou enceinte générale. • Ainsi, le vol commis dans des magasins dépendant d'une maison habitée, dans une écurie qui y est attenante, doit être réputé commis dans une maison habitée.

Cela a inèine été décidé pour des bateaux dans lesquels se trouvait un logement pour le conducteur, bien que celui-ci n'en fit pas sa demeure habituelle.

Les vols commis dans les édifices consacrés à l'un des cultes reconnus en France ont été assimilés par la Ici du 16 avril 18G3 aux vols commis dans les maisons habitées. D'où il résulte que le vol commis dans un pareil édifice sera en principe un vol simple, alais qu'il deviendra crime et entraînera la peine de ta réclusion s'il est commis la nuit ou par deux i<u plusieurs personnes.

Le législateur a placé dans une catégorie spéciale etp'ioi d'une façon très-rigoureuse \is vols commis dans les dépôts publics. Quiconque se rend coupable de soustractions, destructions ou enlèvements de pièces ou de procédures criminelles, ou d'autres papiers, registres, actes et effe:s, couieuus Uauo des archives, greffes ou dépôts publics,

VOL

sera puni de la réclusion. Le greffier, archiviste ou dépositaire négligent sera puni de trois mois d'emprisonnement et d'une amende de 100 à 300 francs. Si ce greffier ou dépositaire était lui-même l'auteur du crime, il encourrait la peine des travaux forcés à temps.

Le fait qu'un vol a été commis avec la réunion des cinq circonstances suivantes : 1° la nuit, 2° la pluralité de personnes, 3" le port d'armes apparentes ou cachées, 4° l'effraction ou l'escalade dans une maison habitée ou l'usurpation d'un titre de fonctionnaire public ou d'officier civil ou militaire, 5° la violence ou les menaces de violence, entraîne, pour celui qui s'en est rendu coupable, la peine des travaux forcés à perpétuité. Si le vol n'avait été commis .qu'à l'aide d'effraction , d'escalade , de faussés clefs ou d'usurpation de titres, la peine ne serait plus que celle des travaux forcés à temps(ait.384, code pén.). Examinons en quoi consistent ces diverses causes d'aggravation : quant à l'effraction, la loi la définit dans l'article 393 tout forcement, rupture, dégradation, démolition, enlèvement de murs, toits, planches, fenêtres, portes, serrures, cadenas ou autres ustensiles ou instruments servant à fermer ou à empêcher le passage et de toute espèce de clôture, quelle qu'elle soit. De là on peut conclure que l'effraction a ce double caractère de consister en un forcement ou une rupture, alors que l'objet forcé avait pour but de s'opposer à l'action du voleur. Ainsi, le fuit de briser des carreaux de vitres, d'enlever des grilles de fer scellées dans un mur constituerait une effraction, tandis que ce n'en serait pas une, par exemple, d'écarter la terre qui recouvre l'objet dont on veut s'emparer. Les effractions sont extérieures ou intérieures. Les effractions extérieures sont celles à l'aide desquelles on peut s'introduire dans les maisons, cours, bassescours, enclos ou dépendances, ou dans les appartements ou logements particuliers. Les effractions intérieures sont celles qui, après l'introduction dans les lieux que nous venons de mentionner, sont faites aux portes ou clôtures du dedans, ainsi qu'aux armoires ou autres meubles fermés (art. 396, code pén.). Est compris dans la classe des effractions intérieures le simple enlèvement des caisses, bottes, ballots sous toile et corde et autres meubles fermés qui contiennent des effets quelconques, bien que l'effraction n'ait pas été faite sur le lieu. On s'est demandé si le simple enlèvemejt d'une caisse fermée est assimilé à une effraction intérieure sans qu'il y ait eu effraction réelle, alors par exemple que la caisse a été retrouvée intacte , et les derniers mots de l'article 396, • bien que l'effraction n'ait pas été faite sur le lieu,» semblent bien prouver qu'il faut qu'une effraction ait eu lieu hors de l'endroit où le vol a été commis; mais la jurisprudence repousse cette interprétation et admet que le simple enlèvement est une circonstance équivalente à l'effraction, bien qu'il n'ait pas été suivi d'un forcement ou d'une rupture postérieurs, car la qualification légale du vol ne peut dépendre de l'usage qui a été fait après coup de la chose volée, et doit résulter seulement des faits qui ont accompagné le délit.

L'escalude, d'après l'article 397, est toute entrée dans les maisons, bâtiments, cours, basses-cours, édifices quelconques, jardins, parcs et enclos, exécutée par-dessus les murs, portes, toitures ou toute autre clôture. L'entrée par une ouverture souterraine autre que celle qui a été établie pour servir d'entrée est une circonstance de même gravité que l'escalade. Ainsi, on réputera commis avec escalade le vol opéré en montant par-dessus un mur, en enjambant, une fenêtre. Mais il faut bien remarquer que l'escalade n'est une circonstance aggravante qu'autant qu'elle a servi à s'introduire dans une maison, un bâtiment, un édifice quelconque, habité ou non. Si le voleur escaladait, non pour s'introduire dans une maison, mais pour atteindre seulement une certaine hauteur, il n'y aurait pas escalade. Celui qui monte sur le toit d'une maison sans s'introduire dans la maison même pour voler une gouttière de plomb at-il commis \evol avec escalade? La cour de cassation, qui avait d'abord décidé la négative, par ce motif qu'il n'y avait pas ici introduction, a depuis changé sa jurisprudence, car l'entrée sur le toit est l'entrée sur une dépendance de la maison. C'est'le fait de s'introduire par-dessus des murs ou des portes qui constitue l'escalade; de sorte que, si un voleur n'arrive à la perpétration du délit qu'en traversant un ruisseau glacé, il n'y aura pas escalade.

Quant aux fausses clefs , nous trouvons dans l'article 398 qu'il faut entendre par là tous crochets, rossignols, passe-partout, clefs imitées, contrefaites, altérées ou qui n'ont pas été destinées par le propriétaire, locataire, aubergiste ou logeur aux serrures, cadenas ou aux fermetures quelconques auxquelles le coupable les aura employés.

L'usage de fausses clefs n'est une cause d'aggravation qu'autant qu'il est constaté qu'elles ont servi à pénétrer dans un édifice, parc ou enclos, servant ou non à l'habitation ; de telle sorte que les peines du vol simple seront seules applicables si le jury repousse la circonstance de maison habitée et que, dans la question qui sera posée au jury relativement à la circonstance uggru-vunte

VOL

de fausses clefs, le président du tribunal devra faire mention de l'habitation.

Après avoir examiné ces diverses causes d'aggravation de la peine du vol, voyons celles qui résultent de la qualité de l'agent du délit. L'article 386, 3°, prononce la peine de la réclusion si le voleur est un domestique ou un homme de service à gages, même lorsqu'il aura commis le vol envers des personnes qu'il ne servait pas, mais qui se trouvaient soit dans la maison de son maître, soit dans celle où il l'accompagnait; ou, si c'est un ouvrier, compagnon ou apprenti, dans la maison, l'atelier ou le magasin de son maître, ou un individu travaillant habituellement dans le lieu où il aura volé. 11 y a là, avec raison, une répression d'autant plus sévère que le voleur domestique a plus de facilités pour commettre le vol et qu'il trahit la confiance que lui accordait Son maître. Remarquons qu'il n'est pas nécessaire, pour que le vol commis par un domestique tiu préjudice de son maître soit un vol qualifié, qu'il ait été commis dans la demeure même du maître; il suffit que la chose volée se trouve à la disposition du domestique par l'effet de la confiance du maître envers lui pour que la peine de la réclusion soit encourue. On voit qu'il n'en est pas de même pour l'ouvrier, qui n'encourt l'aggravation de peine que s'il a commis le vol dans l'atelier ou le magasin de son maître.

La même idée, que la personne à laquelle on accorue une confiance nécessaire doit être plus sévèrement punie que toute autre quand elle en abuse pour soustraire les objets confiés à sa garde, a fait prononcer la même peine de la réclusion contre les aubergistes, hôteliers, voituriers, bateliers ou leurs préposés lorsqu'ils auront volé tout ou partie des choses qui leur étaient confiées à ce titre (art. 386, 4°). Si ces voituriers, bateliers ou leurs préposés avaient altéré ou tenté d'altérer des vins ou toute autre espèce de liquide ou marchandise dont le transport leur aurait été confié, et cela par le mélange de substances malfaisantes, ils seront punis d'un emprisonnement de deux à cinq ans et d'une amende de 25 à 500 francs (art. 387).

Dans les cas de vol simple, lorsque le vol ne sera accompagné d'aucune des circonstances aggravantes que nous avons examinées, la peine sera <f un emprisonnement d'un an au moins et de cinq ans au plus, et on pourra condamner, en outre, à une amende do 16 à 500 francs. Les coupables pourront encore être interdits des droits civiques et mis sous la surveillance de la haute police pendant cinq ans au moins et dix ans au plus (art. 401, code pén.).

— Histoire du vol. Haute et basse pègre. Une statistique que nous fournit M. Moreau- Christophe, ancien inspecteur des prisons, dans Son livre si curieux, le Monde des coquins, auquel nous emprunterons dans la suite de notre travail plus d'un détail intéressant, nous donne les chiffres suivants comme moyenne la plus approximative du chiffre annuel de la criminalité en France, en matière de Vol :

Vols simples 26,760

Vols avec effraction 2,500

Vols domestiques 1,200

Vols sur les chemins publics .... 160

Ainsi, d'après cette statistique, les vols qualifiés proprement dits n'aueignent qu'au chiffre de 3,860, tandis que les vols simples sont environ de sept fois supérieurs à ce chiffre. L'énorme différence n'arrive même pas à être comblée si nous ajoutons à cette moyenne de 3,860 vols qualifiés la moyenne des faux divers, escroqueries, abus de confiance, banqueroutes simples, banqueroutes frauduleuses, fausse monnaie, etc., en un mot des crimes et délits contre la propriété que la loi ne qualifie point du nom spécial de vols. En effet, ces crimes et délits n atteignent que lés moyennes suivantes :

Faux 650

Escroqueries 1,930

Abus de confiance 1,530

Banqueroutes simples 460

Banqueroutes frauduleuses 180

Fausse munnaie 140

Total moyen des délits 4,890

Ajoutons-y la moyenne ci-dessus des vols qualifiés , soit 3,860

nous n'obtiendrons qu'un total général de 8,750

chiffre qui reste encore bien ^u-dessous de celui de la moyenne des vols simples. Une double cause explique cette disproportion : le progrès moral d'abord , qui marche, à pas lents il est vrai, mais enfin qui marche, quoi qu'en disent les pessimistes; la seconde cause est la difficulté toujours croissante que rencontrent les voleurs, à mesure que la société redouble de surveillance et s'arme davantage. C'est ainsi, par exemple, que le vol sur les chemins publics ne figure dans notre statistique que pour le chiilre minime de 160 ; cela s'explique par la vigilance de l'autorité à rendre pour tous la circulation libre et sûre. Par cette double cause, 1b progrès moral d'abord et ensuite la difficulté sans cesse augmentant de <a perpétration du vol qualifié, nous pensons avoi,r eu îaison d'exprimer plus haut notre espérance, dans

VOL

un avenir plus ou moins éloigné, de la disparition de cette plaie sociale et de croire à sa guérison, d'elle-même, par la force des choses et par les efforts communs.

Ceci posé, nous abordons sans plus de préambule l'histoire du vol proprement dit, c'est-à-dire demandantavant tout ses moyens de réussite à la force et à la ruse.

En France, nous voyons les voleurs, d'abord isolés , se grouper au moyen âge en uue association réelle, celle des truands (v. ce mot). Aujourd'hui , la truanderie parisienne s'est fondue dans l'association gigantesque et tacite que Victor Hugo a décrite sous des couleurs si sombres daus ses Misérables; c'est celle de la haute et basse pègre.

On désigne sous le nom de haute pègre, ou pègre de la haute, l'aristocratie des assassins et des voleurs, et sous celui de basse pègre ou pégriots le prolétariut de l'association. Ce mot de pègre a une étyinologie qui dit tout : c'est pigritia (paresse). « Le voleur de ■la haute pègre, dit M. Canler dans ses curieux Mémoires, est un homme jeune, élégant, distingué. Vous ne le rencontrez jamais qu'en coupé ou en tilbury. Au théâtre, il lui faut des avant-scènes ou des premières loges, et il dîne au café Anglais... Quel que soit l'endroit où il se trouve, quelle que soit la position des personnes qu'il approche, quelque élevée que soit la société dans laquelle il est, il sait tenir sa place avec dignité, élégance et bon goût. Aussi professet-il le plus profond mépris pour tous ces petits voleurs qui, dit-il, manquant complètement d'instruction et de génie, sont obligés, dans leur stupidité, de demander à la force brutale ou à une adresse toute matérielle des moyens de réussite que l'esprit seul devruit amplement fournir. » Le voleur de la haute pègre mène grand train, habite dans ses meubles les quartiers les plus luxueux et ne fait que deux ou trois coups, ne travaille que deux ou trois fois par an. Mais quels coups et quels travaux I Jamais il ne marche au hasard : il ne s'attaque qu'aux boutiques de joailliers, bijoutiers, changeurs, aux études de notaires ou d'avoués, aux appartements de millionnaires. Il n'arrive à son but qu'à force de persévérance et d'adresse ; il ne se décide à tenter le coup qu'après avoir longuement épié les démarches, les habitudes de sa victime. 11 sacrifie, s'il le faut, des mois entiers à cette œuvre préparatoire ; il en résulte qu'il agit presque à coup sûr. Une pareille manière de procéder exige, comme on le comprend bien, des conditions et des aptitudes spéciales ; les voleurs de la haute pègre sont des déclassés qu'un vice d'éducation ou une demi-instruction ont jetés' dans le crime. Ils sout peu nombreux. M. Canler, dans tout sou long exercice, affirme n'en avoir jamais connu qu'une vingr taine. Une bande célèbre, la bande des habits noirs, se composait d'un grand nombre de voleurs de la ha'uie pègre, qui, avant de tomber dans les mains de la justice, menèrent pendant plusieurs années impunément la vie de jeunes gens de famille elegauts et fastueux. Lu justice les a atteints pourtant, sauf un seul, nommé Piednoir, deux fois condamné par contumace à vingt ans de travaux forcés.

Quant aux vulgaires voleurs, aux voleurs de la basse pègre, ils se subdivisent en un grand nombre de variétés, que nous passerons en revue dans le paragraphe suivant. Ces variétés, ainsi qu'on le verra, ont pour base l'adresse morale et l'adresse physique. Elles ont reçu une impulsion prouigieuse d'un maître véritable , de Cartouche. Cartouche avait établi au quartier général de sa bande un mannequin d'épreuve suspendu au plafond par une corde. Un portefeuille et une bourse étaient placés dans les poches de l'homme de paille. En même temps, à son chapeau, à sa perruque étaient cousus de3 grelots et des sonnettes. Ce mannequin représentait le • pante > en effigie. Autour de lui, l'école des pégriots , dirigée par Cartouche, s'assemblait, et les élevés, à tour de rôle, s'essayaient à voler prestement le portefeuille et la bourse, sans que rien bougeât et sans que se fit entendre le moindre bruit de grelot. L'école de filouterie inaugurée par Cartouche ne fut pas, du reste, la dernière du genre. Longtemps après qu'il eut été roué en place de Grève, des bacheliers es vois donnaient, dans les faubourgs du Temple et Saint-Martin, des leçons à tant le cachet. Un sieur Armengaud, entre autres, surnommé Calvin , ouvrit daus les marnes quartiers un nouveau cours de grinchage. • Lorsqu'il fut pris, dit M. Paillet, on trouva la liste de ses élèves, tant de première que de seconde et de troisième année. Ils étaient au npmbre de trente, dont dou2e femmes. Leurs noms et sobriquets se trouvent aux archives de la police : l'Arche-de-Noé, Culà-Fauteuil, Petit-Dardant, Lampion, Pousse- Moulin, Séminariste, Fourreur-à-Procure, Amadou, Os-à-Moelie , Poulet-d'Inde, la Mord-le-Roi, la Mouchiquière, la Goualeuse, la Reniflante, le Plat-à-Barbe, la Mauviette, la Débàcleuse, etc. On doit comprendre, dès à présent, comment une industrie si chaudement enseignée a pu prendre une extension immense, a pu se subdiviser dans les ramifications innombrables que nous allons essayer de faire connaître.

VOL

— Principales variétés de vols et de voleurs simples. Nous passerons successivement et séparément en revue ces diverses variétés, qui toutes sont désignées par tin nom d'argot généralement des plus significatifs.

— Fourlineurs ou voleurs à la tire. Les fourlineurs ont pour spécialité de vider adroitement les poches de leurs voisins. Les Anglais les appellent pick-pockets. Le fouriineur exerce son industrie dans les foules, dans les églises, dans les théâtres, dans les concerts, partout enfin où il y a réunion. Il est mis avec recherche, afin de ne pas exciter la méfiance des personnes qu'il- approche. On peut le reconnaître à ce qu'il ne porte ni parapluie, ni canne, ni gants. Ces objets le gêneraient dans son travail. Le fourlineur porte, en revanche, toujours sur lui une petite mais solide paire de ciseaux, qu'il appelle en argot faucheurs. Ces ciseaux lui servent à couper les chaînes d'or qu'il ne peut soustraire par un autre moyen.

Le vol à la rencontre est encore une variété du vol h la tire; mais ce vol exige un compère (en argot, coqueur et noneur). La pratique en est des plus simples : l'un des voleurs suit de très-près la victime choisie, munie de la classique et traditionnelle chaîne d'or; l'autre vient à la rencontre précipitamment et heurte, comme par maladresse d'homme pressé, le passant sans méfiance ; le voleur prie d'excuser sa brusquerie ; mais il a déjà soustrait la chaîne d'or et l'a passée prestement à son compère , qui disparaît. Parfois le tour finit là, mais parfois aussi le volé s'aperçoit de l'absence de sa chaîne et met la main au collet de son assaillant; celui-ci alors de crier plus haut que le volé, ■ d'exiger qu'on le fouille à l'instant même ; on obtempère k sa demande et on ne trouve rien. Le volé est, de plus, forcé de faire au voleur des excuses à son tour. Ce vol est encore fréquemment exécuté.

Les tiraillons sont la dernière et la plus modeste catégorie des fourlineurs. Ils travaillent dans les carrefours ou dans les rues ' très-fréquentées et se mêlent pour cela aux attroupements de badauds formés devant un spectacle quelconque. Les omnibus sont aussi un des théâtres principaux de leurs exploits. Les tiraillons ou les tireuses, car ce genre de vol emploie un grand nombre de femmes, jettent leur dévolu sur la victime dont ils ont entrevu le porte-monnaie bien garni quand il s'est agi de solder les 0 fr. 30 réglementaires. Les tiraillons et tireuses travaillent en général isolément; aussi sont-ils fréquemment pris. L'expérience chèrement acquise des victimes rend leur industrie plus difficile de jour en jour.

— Charrieurs. Les charrieurs ont pour spécialité d'exploiter l'avidité du passant en le faisant dupe de son vice. Leur travail se subdivise en deux catégories : le vol k l'américaine et le voi au pot. Le vol à l'américaine, d'une naïveté primitive , est quelque peu éventé aujourd'hui; Il exige, ainsi que le vol au pot, la présence d'un compère; le premier voleur avise une dupe, lie conversation avec elle sous un prétexte quelconque; quelques minutes après arrive l'Américain, qui, en baragouin anglais, demande le chemin à suivre pour aller à tel endroit, généralement fort loin du lieu où Use trouve. Les deux autres, le premier voleur et la dupe, se mettent à rire; on cause avec l'Américain, qui parle de sa grande fortune ; on le conduit et, chemin faisant, l'insulaire fait cette proposition invraisemblable de changer tout ce qu'il a de pièces d'or sur lui contre autant de pièces d'argent. « Il est foui » pense la dupe. Mais sa cupidité est éveillée et il s'empresse de profiter de ce qu'il croit un caprice fantasque. L'affaire est conclue et les trois personnages entrent chez un marchand de vin pour procéder plus aisément à l'échange des pièces. Mais tout à coup le compère prend un air de méfiance et demande à taire vérifier l'or de l'Américain pour savoir si on ne le trompe pas. « C'est trop juste, » dit l'Américain. On part chez un changeur; l'or est excellent. Rentrés chez le marchand de vin : ■ Changeuns! ■ s'écrie la dupe. Et il étale ses pièces blanches. L'Américain les empoche; puis, comme se ravisant : « Vous avez, dit-il, fait toucher mon or par un changeur; je veux, avant tout, faire toucher votre argent. — Soit, dit la dupe. — Mais quel gage nous laisserez-vous en votre absence?» dit le compère. L'Américain retire alors ostensiblement de sa poche un sac à garniture d'acier, l'ouvre avec une clef et en retire une quantité de rouleaux de louis exactement de la forme des rouleaux de 1,000 francs fournis par la Banque; il éventie un de ces rouleaux, en extrait quelques louis qu'il met dans sa poche et referme le sac à clef. • Ce sac, dit-il, contient, vous avez pu le voir, plus de 10,000 francs; est-ce un nantissement suffisant contre les pièces blanches que j'emporte k votre ami? i On se récrie, et l'Américain sort sous prétexte d'aller chez le changeur. Le compère, agité, inquiet en apparence, ne tarde pas à le suivre. Inutile de dire que ni l'Américain ni lui ne reparaissent. J)e guerre tasse , la dupe ouvre le sac qui forme sa garantie, s'empare des rouleaux, les ouvre et trouve... des lingots de plomb artistement fondus. Les pièces d'or enlevées à l'un d'eux n'étaient-qu'un appeau. Puni par où il a péché, le malheureux en est pour ses

VOL

pièces blanches et n'a plus qu'à déposer sa plainte, ce qu'il ne fait pas toujours, par un sentiment de honte aisé à comprendre.

Le vol au pot a pour acteurs des personnages identiques, et l'entrée en matière est la même. Seulement, l'Américain , après avoir lié connaissance avec le compère et la dupe, leur propose de les régaler d'une partie amoureuse dans une maison de tolérance, partie dont il s'engage à faire tous les frais. La chose est adoptée plus ou moins aisément. A quelques pas de la maison, un Scrupule vient au compère ; • Ces maisons, dit-il, ne sont pas sûres ; on y vole souvent; j'ai une assez forte somme sur moi et il me répugne de la faire entrer dans un pareil lieu. — Vraiment? s'écrie la dupe, le plus souvent un campagnard fraîchement débarqué; vous m'effrayez; j'ai aussi une certaine somme et je ne sais si je dois... — Faisons une chose, dit le compère : creusons un trou dans la terre et enterrons-y le magot. Nous le retrouverons en sortant. • Ainsi dit, ainsi fait. Puis on repart ; mais, à la porte même de la maison , nouveaux scrupules du compère, ■ Mon Dieu, que je suis inquiet 1 Si on allait découvrir... i La dupe s'alarme et court au trou. Plus rienl un troisième larron, complice des deux premiers, a déjà tout déterré. Inutile d'ajouter que, quand le volé revient eu s'arraehant les cheveux de désespoir, le compère et l'Américain ont absolument disparu. Tels sont les charrieurs, qui spéculeDt, on le voit, uniquement sur la sottise et sur la cupidité humaine. Paris et Lyon sont les deux théâtres principaux de leurs exploits.

— Cambrioleurs. Ici, il ne s'agit plus de tours de passe-passe. Ce nom de cambrioleurs désigne les plus hardis, en même temps que les plus dangereux voleurs, ceux qui dévalisent les appartements à l'aide d'effraction ou d'escalade et ne reculent pas devant un coup de couteau pour protéger leur fuite. Les cambrioleurs se subdivisent en six catégories : l° les caroubleurs, voleurs avec empreintes et fausses clefs, n'agissant jamais qu'avec la plus grande prudence et toujours en l'absence des personnes qu'ils se proposent de dévaliser j 2» les caroubleurs k la flan ou k l'esbroufle; ils vont au hasard frapper à une porte quelconque, tenant une défaite prête à justifier leur présence si on leur ouvre; si on ne leur ouvre pas, preuve évidente que le local est, au moins momentanément, inhabité, les caroubleurs à l'esbrouffe y pénètrent à l'aide de leurs caroubles (fausses clefs) et font main basse sur tout ce qu'ils trouvent à leur convenance; 3» les grinches au fric-frac, agissant comme les précédents, sauf qu'au lieu de se servir de caroubles ils ouvrent les portes en faisant sauter les serrures à l'aide d'une pesée; 4° les boucarniers, qui ont la spécialité de dévaliser les~ boutiques, dans lesquelles s'est souvent caché pendant le jour un apprenti voleur, qui, la nuit venue, en ouvre la porte à ses maîtres; 50 les vanterniers, qui, repoussant l'effraction, s'introduisent par les fenêtres au moyen de crochets ou d échelles de corde; 6° les escarpes à la cambriole, qui sont, comme leur nom l'indique, à la fois voleurs et assassins.

— Roulotliers ou valtreusiers. Les voleurs à la roulotte, mot qui, en argot, signifie voiture, ne s'attaquent qu'aux bâches, valises et autres colis attachés ou simplement posés sur les voitures de roulage, de factage. On les appelle aussi voleurs au camion. Ils volent également aux abords des débarcadères les malles et portemanteaux des voyageurs. Les roulottiers ne préméditent jamais un coup; ils travaillent à i'iraproviste et agissent généralement seuls.

— Sa'onneun. On désigne ainsi les voleurs qui guettent la nuit les passants attardés. Ils se divisent eu deux catégories : les scionneurs de rues et les scionneurs des ponts ou des quais déserts. Les premiers, au nombre de deux au moins, s'embusquent dans une encoignure, se jettent sur leur victime et se bornent le plus souvent k la dévalisor. Les seconds commencent par l'étrangler, puis, après l'avoir dévalisée, la précipitent dans le fleuve. Grâce à la surveillance active de la police, les scionneurs sont devenus de plus en plus rares; il y a quelques années, quatorze d'entre eux furent pris d'un seul coup de filet. Le plus coupable fut guillotiné ; les treize autres furent envoyés au bagne. Ce terrible exemple a rendu les voies de communication plus sûres.

— Voleurs à l'omnibus. Le plus souvent, les vols commis dans les omnibus sont des vols k la fourchette, c'est-à-dire commis au moyen de deux doigts enfoncés prestement dans les poches. Voici un nouveau genre de ces vols dont on a vu récemment un exemple à Paris. Une dame parfaitement mise était montée dans un omnibus à son point de départ. Elle affectait de tenir les bras en croix sur'sa robe ; ses mains étaient élégamment gantées. Un mouvement très-rapide, produit par une main qui n'appartenait point aux deux bras croisés, attira tout k coup l'attention d'un monsieur qui se trouvait placé au fond de la voiture. Il crut remarquer que les bras immobiles n'étaient qu'un trompe-l'œil; ils étaient en caoutchouc, comme on put s'en convaincre quelques instants après, tandis que les d'eux bras naturels étaient cachés

VOL

sous la robe, d'où ils sortaient de temps en temps, par une large fente, pour explorer les poches des voisins. Dans le trajet, une grosse femme donna au conducteur le signal d'arrêt, l.e monsieur profita de ce moment pour dénoncer la voleuse. « Pardon, madame, ditil à celle qui se disposait k descendre, ne vous manque-t-il pas quelque chose 1 n'avezvous rien perdu? — Mais, non, monsieur. — Eh bien, regardez dans votre poche de gauche. — Bonté du ciel I s'écria la femme, mon porte-monnaie m'a été enlevé, — Et vous, monsieur, continua l'observateur, en s'adressant au voisin assis k gauche de la dame gantée, ne vous manque-t-il rien aussi? «Le voyageur se fouilla, trouva bien son portemonnaie, mais sa montre avait disparu. Au milieu de ces explications, la dame gantée lit mine de descendre ; mais elle fut désignée k deux sergents de ville, qui arrivèrent fort à propos. Ils la fouillèrent et retrouvèrent sur elle la montre du monsieur de gauche, le I porte-monnaie de la grosse femme et plusieurs autres objets.

— Voleurs au poivrier. En argot, être poivre, c'est être ivre. Les voleurs au poivrier ont pour spécialité de dévaliser les ivrognes qui, dans 1 impossibilité matérielle de rentrer k leur domicile, ont pris machinalement le parti de se coucher sur un banc, le plus souvent sur un des boulevards extérieurs, absolument déserts dès avant minuit. On peut dire que ce genre de vol est le domaine des voleurs honteux,

— Vol à la vrille. Ce vol consiste à percer, dans une devanture de boutique ou dans un volet de fenêtre, une série de >trous k l'aide d'une vrille ou d'un vilebrequin, puis k scier, k l'aide d'une scie très-fine, le morceau de planche compris entre cette série de trous. Il en résulte une ouverture assez grande pour passer le bras, Ce qui permet de faire jouer intérieurement verrous et espagnolette, et le tour est fait.

— Vol au bonjour. Le voleur au bonjour travaille dans la première matinée, d'où son nom. Il s'introduit dans une maison à l'heure où les maîtres dorment encore, et, tout en s'excusant auprès de la bonne, en prétextant d'une erreur, il a eu le temps de mettre prestement dans sa poche argenterie et menus objets k sa convenance. Mais, plus souvent encore, c'est dans les hôtels garnis que les bonjouriers s'exercent ; ils y passent souvent inaperçus. Fris sur le fait, ils pleurent et se prétendant des fils de famille que le désespoir a jetés follement dans le mal, ils obtiennent souvent un pardon qu'ils méritent peu.

— Vol à la carre. Les carreurs sont des voleurs qui, tandis qu'un marchand leur rend de la monnaie, trouvent moyen de lui enlever quelques menues marchandises. Une variété de carreurs pratique le vol au rendez-moi, lequel consiste à se faire rendre la monnaie d'une pièce déjà rendue k un autre, ou a rendre un sou blanc qu'on dit avoir reçu pour une pièce de deux francs pipée. Les autres variétés de carreurs comprennent le vol au batteur dedig-dig, le vol h I avale-loutcru et le vol k la broquille. Le vol au batteur de dig-dig consiste à entrer chez un bijoutier avec un compère et k y marchander quelques objets : tout k coup le compère simule une attaque d'épilepsie, voire même simplement une syncope. On court, on s'empresse et, pendant .ce temps-là, l'autre, bon apôtre met prestement dans sa poche quantité d'objets de prix. D'autres fois, le compère est un mendiant qui vient demander l'aumône : le complice lui remet adroitement, en même temps que son offrande, les- bagues ou diamants qu'il est parvenu à glisser dans la paume de sa main, préalablement enduite de glu. Les voleurs k l'avale-tout-cru, ainsi que le mot l'indique, n'hésitent pas à avaler, sans en avoir l'air, les diamants ou pierres, au autres menus objets sur lesquels ils ont jeté leur dévolu. Les broquilleurs sont une autre peste pour les bijoutiers. Souvent bijoutiers eux-mêmes, ils parviennent parfois k substituer k une pièce d'orfèvrerie de grande valeur une pièce identique en métal faux.

— Vol à la détourne dans les magasins. Ce vol est habituellement pratiqué par deux femmes qui, vêtues d'habillements amples,

' munis de vastes poches invisibles, feignent de choisir longuement entre une quantité de pièces d'étoffes déployées devant elles à cet effet. Au milieu du bouleversement, elles parviennent k glisser sous leurs vêtements une ou deux de ces pièces encore roulées, après quoi elles font une emplette insignifiante et disparaissent.

—Vol au voisin. Ce genre de vol s'exécute de la manière suivante : Un individu ayant la tournure d'un commis, nu-tête et la plume derrière l'oreille, entre dans uu magasin et dit au chef de l'établissement que monsieur un tel, son patron, qui demeure k côté, le prie de lui prêter une somme dont il a besoin et qu'il fera remettre dans la journée. Le commerçant, sans défiance, livre la somme, et lorsque, ne voyant pas le confrère la lui rendre, il croit devoir la réclamer, il apprend qu'il a été victime d'un audacieux voleur. An lieu d'argent, ce sont souvent des marchandises que l'escroc se fait livrer. D'autres fois, un homme, enveloppé d'une

VOL

robe de chambre ou seulement couvert d'une petite veste, entre chez un horloger ou un bijoutier et demande une montre ou un bijou de prix; mais, avant de le payer, il veut montrer l'objet k la personne k laquelle il le destine, et il prie le marchand de le faire accompagner par un commis, qui touchera l'argent si l'acquisition est trouvée convenable. Arrivé à la porte cochére d'une maison de belle apparence, le prétendu voisin se fait ouvrir, oblige, par politesse, le commis k passer le premier et, aussitôt que celui-ci est entré, il lire vivement la porte et se sauve. L'escroc est déjà loin quand le commis a pu se faire tirer le cordon.

— Vol au voyageur. Ce genre de vol est commun aux abords des grandes villes et se pratique ordinairement de la manière sut-. vante. Le voleur se met en embuscade sur une route et se tient à son poste jusqu'à ce qu'il avise un piéton doué d'une physionomie convenable et paraissant porteur d'une bourse bien garnie. Quand il l'a trouvé, il l'aborde et entre en conversation avec lui. « Vous allez k Paris, sans doute? dit-il au pauvre diable qui chemine péniblement , courbé sous le poids de son havre-sac. — Oui, monsieur, répond celui-ci. — 11 est, diton, facile d'y faire fortune, aussi je fais comme vous. Connaissez-vous cette grande ville? — Ma foi non, je n'y suis jamais venu. — C'est comme moi. Aussi, comme il n'est pas agréable de vivre seul, nous logerons, si vous le voulez bien, dans le même hôtel. » Cette proposition, faite par un étranger k un autre étranger, est acceptée sans peine. Les deux nouveaux eamarades entrent dans le premier cabaret qui se présente et y boivent une bouteille de vin que le voleur veut absolument payer, puis ils se remettent en route. « Vous avez un sac qui paraît diablement lourd, dit le fripon, — C'est vrai, répond la dupe, il contient mes effets et .un peu d'argent. — J'ai mieux fait que vous. J'ai mis le mien au roulage : on voyage plus commodément quand on n'est pas chargé. — Vous avez raison, mais le mal est fait. — Vous devez 'être fatigué; permettez-moi de porter votre sac un bout de chemin, cela vous soulagera. » Le voyageur refuse d'abord, mais* il finit par accepter. On arrive & Paris. Les deux camarades ont bientôt trouvé •une auberge ; le voleur y dépose le sac qu'il n'a pasquitté, puis, comme Ha, dit-il, del'argent à toucher chez un parent ou un ami, il sort et prie le voyageur de l'accompagner. Après avoir promené son compagnon de rue eu rue : • C est ici, dit-il; attendez-moi chez Ce marchand de vin, je vais monter chez mon parent; je reviendrai dans quelques minutes. » Mais, au lieu de monter chez sou prétendu parent, il court à l'auberge, s'excuse de ne pouvoir y prendre gîte et se fait remettre le sac, ce qu'il obtient sans peine, puisque c'est lui qui l'a apporté.

Nous terminerons par quelques variétés ' moins importantes :

— Vol à la location. La façon de procéder k ce vol est k peu près celle du no/ au bonjour : seulement ici le voleur a pris ses sûretés en se faisant accompagner du concierge, pour visiter des appartements encore occupés et qu'il annonce avoir l'intention d'arrêter pour le terme le plus prochain.

— Piliers de courtauds de boutanche. On désigne sous ce nom les commis complices des voleurs. On classe aussi, dans cette catégorie, les domestiques qui n'adoptent cette profession servile qu'afin de mettre plus aisément la main sur tout ce qu'ils trouvent k leur convenance chez leurs maîtres.

— Piliers au paquelin. Ce sont encore des commis, les commis-voyageurs du vol en quelque sorte. Voleurs nomades, ils ont pour spécialité d'exploiter les cafés et les hôtels garnis. Leur devise semble être cette phrase de Bilboquet dans les Saltimbanques ; A qui cette malle? — Elle doit être k nous.

— Changeurs. Les changeurs sont ces voleurs d'occasion qui, à la sortie d'une réunion nombreuse et profitant du tohu-bohu du vestiaire, échangent un vieux gibus contre un chapeau neuf et un mauvais paletot contre un pardessus garni d'astrakhan. Ajoutons que ce tour se fait aussi bien au café que dans la meilleure société.

— Bals ou ratons. On appelle ainsi des apprentis voleurs de taille exiguë qu'on introduit le jour dans des caisses percées de trous, d'où ils sortent la nuit pour ouvrir la porte de la maison k leurs complices apostés aux environs.

— Francs-bourgeois ou drogueurs de la haute. Celte variété de voleurs comprend les quêteurs k domicile, qui vous escroquent votre argent sous prétexte de charité ou de souscription, pour une veuve, pour une famille jadis riche qui a tout perdu k la Révolution, etc. Les drogueurs s'abritent aussi sous le manteau de la religion.

— Papillonneurs. Ce nom poétique désigne les habiles voleurs qui voltigent de préférence aux abords des bateaux k lessive, des lavoirs et des voitures de blanchissage. Le litige blanc, le plus fin qu'ifs puissent aviser, est la proie préférée des papillonneurs, qui changent chaque jour le théâtre de leurs vols,

— Neps. Les neps sont des joailliers d oo-

VOL

VOL

casion qui vendent au client naïf des cailloux communs pour des pierres fines et des joyaux de cuivre pour de l'or. Les ramastigués sont une variété des neps.

— Solliceurs de zif. On désigne ainsi les marchands Su rabais de marchandises de contrebande prétendue, tels que foulards annoncés venir des Indes ei qui viennent directement de Lyon, On appelle encore les solliceurs de zif empousteurs et solliceurs à la goure.

— Trancheurs. On désigne ainsi des filous nomades qui parcourent les foires et les marchés, et qui, à l'aide de macarons, d'objets en sucre et autres appeaux qu'ils font tirer au sort, parviennent à former des attroupements de dupes qu'ils parviennent aisément à voler.

— Bouterniers, robignoleurs et cocangeurs. Ce sont, comme Jes précédents, des coureurs de foires et de fêtes publiques ; leur spécialité consiste dans des tours d'escamotage à l'aide de coques de noix, de gobelets, et d'une petite boule blanche dite robignole. Les robignoleurs profitent adroitement de l'attention qu'ils excitent pour compléter l'illusion en escamotant l'argent de leurs trop confiants auditeurs.

— Romanichels, Les romanichels sont les héritiers directs des truands : filous de la dernière catégorie du vol, ce sont de véritables bohémiens qui parcourent de préférence les campagnes, vivant de gueuseries et de rapines, sous la conduite d'un chef qui les gouverne comme le grand coesre gouvernait Jadis les truands.

— Endormeurs. La variété des endormeurs" B'attaque aux rouliers momentanément arrêtés dans les auberges. Ils se lient avec eux, les invitent à boire et versent sans être vus quelques gouttes d'un narcotique puissant dans le verre de leur victime. Après quoi, celle-ci succombant invinciblement au sommeil, les endormeurs s'emparent aisément de l'argent et des vêtements, objets ordinaires de leur cupidité.

— Voleurs à la cire. Ceux-ci travaillent de

? référence dans les restaurants bien tenus. Is s'y font servir un bon repas et, ce repas fini, collent sous la table, avec de la cire ou de la poix, une cuiller ou une fourchette, après quoi ils payent la dépense et sortent avec aisance, tandis qu'un compère se présente au restaurant, s attable à la place que le voleur k la cire vient de quitter et décroche ou plutôt décolle les objets volés. L'adoption du ruolz par la grande majorité des cafés et restaurants, en échange de l'argenterie massive, a été un coup funeste pour l'industrie des voleurs à la cire.

— Voleurs à la filée. On les désigne ainsi parce que, toujours au nombre de trois, ils ont soin de se placer de manière que, au restaurant, lieu ordinaire (le leurs exploits comme dans l'article précédent, deux d'entre eux puissent glisser chacun un couvert dans la poche du troisième placé au centre, avec de grandes poches béantes, et qui se retire le premier. Même observation finale que pour la variété ci-dessus.

— Fourgais. Les fourgats sont les receleurs, dernier anneau de la chaîne àavol. Ils savent encourager la rapine et profiter habilement de son produit qu'ils dénaturent pour pouvoir en faire le trafic impunément.

— Noneurs, coqueurs. Nous avons déjà eu occasion d'écrire ces mots, par lesquels on désigne les complices quasi passifs des travailleurs actifs. Le coqueur et le noneur se tiennent à part : le tioueur presse et bouscule la victime du voleur principal qui, à la faveur du choc, enlève prestement l'objet de ses désirs, qu'il passe au coqueur, lequel disparaît aussitôt.

Toutes les variétés de vols que dous venons d'énumérer se .subdivisent encore en catégories infinies ; nous croyons inutile de nous y arrêter. Il nous suffit d'avoir donné une idée des rouages de cette industrie honteuse, qui a ses mœurs, son langage, ses moyens de travail parfaitement organisés.

Page 1