‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 15Chapitre 966 sur 1042 · YL'NG · texte numérisé non relu

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chers et les fabriques, et il s'y fait toujours remarquer, même sans être en fleur, par la disposition de ses feuilles. Il ne craint que les très -fortes gelées, et surtout l'humidité des hivers ; en conséquence, c'est une terre sèche et une exposition abritée qu'il lui faut. On le multiplie par ses graines, par ses rejetons et par la section de ses racines. »

L'yucca à feuilles d'aloès a une tige de plusieurs mètres et des feuilles étroites et crénelées; ses fleurs sont blanches et teintées de violet; ses fruits sont assez charnus. Originaire des parties chaudes de l'Amérique du Nord, il est plus que le précédent sensible à la gelée. Néanmoins, à une situation abritée, il peut passer l'hiver en pleine terre jusque sous le climat de Paris. On l'emploie aussi, dans la Caroline, pour faire des haies, assez fortes pour s'opposer au passage des hommes et des bestiaux ; il suffit, pour cela, de couper les tiges et de les coucher en terre; elles émettent, dans toute leur longueur, des bourgeons qui, dès la première annnée, deviennent autant de tiges nouvelles. Le fruit de cette espèce est comestible, et on le donne aussi aux bestiaux, qui l'aiment beaucoup. Sous nos climats du Nord, il est bon de tenir cette plante en pots ou en caisses, que l'on rentre en orangerie durant l'hiver.

L'yucca filamenteux a des feuilles nombreuses, lancéolées, rétrécies à la base, roides, entières, étalées, remarquables parla membrane grisâtre qui se détache de leurs bords en longs hlaments soyeux. La hampe, haute.de 2 mètres, nue dans sa partie inférieure, se termine par une superbe panicule pyramidale de fleurs blanches, un peu verdâtres, nombreuses, plus grandes que dans les espèces précédentes. Originaire de lu Caroline et de la Virginie, cette charmante espèce supporte la pleine terre dans nos contrées, et résiste bien à nos hivers ordinaires. Si les froids sont rigoureux, il faut avoir la précaution de couvrir sa souche ligneuse, et surtout de rentrer en orangerie les jeunes sujets provenant de graines ou d'œilletons.

L'yucca glauque est encore une belle espèce, à tiges courtes, à feuilles lancéolées, allongées, glauques, marginées; sa longue hampe se couronne, à l'automne, d'une ample panicule de fleurs blanches,^ teintées de rouge en dehors, courtes ^t arrondies. Originaire de l'Amérique du Nord, elle croît chez nous en pleine terre et se propage facilement de rejetons.

YUCGITE s. m. (iu-ksi-te — rad. yucca). Bot. Genre de végétaux fossiles, analogue aux yuccas.

YUGADA s. f. (iou-ga-da). Métrol. Mesure ngraire usitée en Espagne, et valant 14 hectares, 1928.

YULAN s. m. (iou-lan — mot chinois). Bot. Espèce de magnolier qui croît en Chine et au Japon.

YUNG (Godefroy-Eugène), journaliste, né a Paris le 2 novembre 1327. Après des études brillantes, il fut admis l'un des premiers à l'Ecole normale, d'où il sortit en 1850, et fut envoyé, comme professeur de seconde, au lycée de Clermont-Ferrand. D'un caractère indépendant, il ne tarda pas à être en butte à mille tracasseries. Ayant sollicité un congé, il vint préparer à Paris son doctorat es lettres. Il prit pour sujet de sa thèse française : Henri IV considéré comme écrivain, et pour texte de sa thèse latine : V Instruction publique en Gaule sous la domination romaine (1855). La première de ces thèses fit tellement remarquer l'auteur, que, dans ses Causeries du lundi, Sainte-Beuve lui consacra un article. De son côté, M. Armand de Pontmartin se mit en campagne, et M. de La Guéronnière étant intervenu dans le débat, une polémique des plus vives s'engagea entre plusieurs journaux, soulevée par les spirituelles remarques du jeune docteur sur le style du roi Vert-Galant.

M. Buloz, l'autocrate de la Revue des Deux- Mondes , soupçonna qu'un professeur qui mettait ainsi la discorde dans le camp universitaire et dans la presse parisienne devait être doué de quelque mérite, et il lui confia l'examen des manuscrits. En 1857, M. Yung abandonna cette besogne fastidieuse pour rentrer dans l'Université. Envoyé à La Rochelle en qualité de professeur de rhétorique, il eut à essuyer de nouveaux déboires, et, renonçant définitivement à l'enseignement, il retourna à Paris, où il entra à la rédaction du Journal des Débats. C'était le moment où la question italienne occupait vivement les esprits. M. Yung, pour ses débuts, fit une brillante campagne en faveur de ia politique libératrice du comte de Cavour, de l'Italie une et libre et salua dans Garibaldi l'héroïque soldat de l'Indépendance. Dans la question américaine, M. Yung défendit énergiquement la cause des Etats du Nord et de l'abolition de l'esclavage. En un mot, en toute circonstance, il se signala par le libéralisme éclairé de sas opinions, et les articles qu'il consacra à la réfutation du livre de M. Guizot sur l'Eglise et la société chrétienne furent fort remarqués dans le monde littéraire.

M. Yung fit avec un vif succès plusieurs conférences rue de la Paix, rue Cadet et a la salle Barthélémy, en faveur des Polonais. Tout en écrivant au Journal des Débats, il publia dans le Magasin de librairie et dans la Revue nationale des études sur les guerres

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de religion au xvie siècle, sur Rome et le génie romain, sur la liberté industrielle et la liberté politique, sur la responsabilité du souverain, sur la liberté moderne, sur le traité de commerce, les chemins de fer, etc. En 1871, il devint rédacteur du Journal de Lyon et, depuis lors, il a pris la direction de la Revue des cours littéraires et scientifiques.

Comme écrivain, M. Yung tire un excellent parti de son instruction. Il sait allier habilement l'érudition à la vivacité et à la vigueur, et son style est très-pur et très-soigné. Il a publié en volumes : Henri IV considéré comme écrivain (1855, in-8°); Préjugés économiques (1857, in-18), sous le pseudonyme de H. Torcenoy; le Traité de commerce et les chemins de fer (1861, in-8°) ; Henri 7V(1864, in-12), etc.

. (ion-ji-né — du lat.

Qui ressemble ou qui torcol. Il On dit aussi

YUNGINÉ, ÉE adj.

yunx, torcol). Ornith, se rapporte au genre

YUNCINB.

— s. f. pi. Tribu de la famille des pics, ayant pour type le genre torcol.

YUN-NAN, ville de Chine, chef-lieu de la province de son nom, à 3,600 kilom. S.-O. de Pékin, à 1,000 kilom. N.-O. de Canton, sur la rive N.-E. du lac de son nom, par 25° G' de latit. N., 100° 30' de longit. E. Uette ville est très-peuplée et renferme de nombreuses manufactures de soieries et de tapis considérés comme les plus beaux de la Chine.

YUN-NAN, province de la Chine au S.-O., entre le Thibetau N., l'empire birman à l'O., le Tonkin au S. et les provinces «le Kouàngsi et de Kouei-tchéou à l'E., par 21<>-2S0 de latit. N. et 96<>-103o de longit. E. Elle mesure 900 kilom. de longueur sur 660 de largeur; superficie, 280,000 kilom. carrés: 5,361,000 hab. Chef-lie'i, Yun-nan. Le sol de la province de Yun-nan est très-montagneux; il est traversé par la grande chaîne des monts Nansing et plus a l'O. par la chaîne qui sépare le bassin du golfe du Bengale de celui de la mer de Chine. Ses principaux cours d'eau, qui coulent tous à l'E. et au S., sont au N. le Yang-tsé-kiang, le Kin-cha-kiang, le Maikong, le Salouen et le I.i-sien-kiang. On y trouve plusieurs lacs, dont les principaux sont ceux d'Yun-nan , de Tching-kiang et de Uhang-hoen. Cette province est l'une des plus riches et des plus fertiles de la Chine ; on y trouve des arbres et des arbrisseaux it gomme précieuse, du lin, des plantes médicinales; des chevaux, des éléphants, des rhinocéros, des tapirs; de riches mines d'or, de cuivre, plomb, étain ; des saphirs, des agates et autres pierres précieuses. On y récolte aussi beaucoup de thé, qui est l'oDJet d'un commerce important. Le Yun-nan renferme plusieurs districts montagneux qui ne sont que feudataires de l'empire; quelques-uns même sont occupés par des ti itius indépendantes des Miao-tse ou Mon-tsé. Voici ce qu'un missionnaire français, le Père Fenouil, écrit dans les Annales de la propagation de la foi (juillet 1862) sur les tribus barbares du Yun-nan : « Les Mon-lse et les Y-djin (les montagnards soumis) ne font qu'un seul et même peuple; ils se traitent de frères et le sont en effet. Toute la différence qui est entre eux consiste en ce que les Y-djin vivent sourais au gouvernement chinois, lui payent les impôts et reçoivent ses mandarins, tout en conservant une autorité entière sur les hommes de leurs tribus. Les Mon-tse, au contraire, n'ont jamais pu être domptés. Trop faibles pour résister aux forces de l'empire, ils ont mieux aimé abandonner leur pays que de subir un joug étranger, et se sont retirés sur les montagnes qu'on appelle lieang-chan ou les montagnes Froides. Le Leang-chau, qui forme un assez vaste plateau sur des hauteurs inaccessibles, se trouve enclavé entre les provinces de Sse-tchouan, de Yun-nan cl de Kouei-tcheou. »

YUNX s. m. (ionkss). Ornith. Nom scientifique du genre torcol.

YWJPI, peuple de la Mandchourie, au S.-E., sur les bords de l'Ousouri et au pied des monts Sohota-Aline. Ils sont grossiers, sans idées religieuses et ne s'occupent que de la pèche et de la culture du tabac.

YURUK s. m. (iu-ruk). Soldat d'une ancienne milice turque.

YUUUKS, tribu nomade de l'Asie Mineure, qui campe sous la tente, dans la province d'Aïdin. Le mot yuruk signifie en langue turque marcheur. Les Yuruks fabriquent un genre de tapis qui porte leur nom ou celui de duclierné; ces tapis sont en laine et poil de cbèvre, lissés en laine courte. et généralement peu épais.

YUSDROME s. m. (iu-sdro-me). Métrol.

Poids usité à Oonstaniinople , et valant 318B',901163. Il On l'appelle aussi chéri.

YUS1LYKMEDJ1D s. m. (iu-zi-li-kmè-djid).

Métrol. Monnaie d'or turque, valant 100 piastres, soit 22 fr. 50.

Yd»i ou Vnato (monastkhe db), monastère espagnol de hiéronymites, en Estramudure, à 40 kilom. de Placentia, célèbre' par le séjour qu'y fit Charles-Quint après son abdication. La plupart des historiens français qui en ont parlé l'appellent improprement Saint- Just; on ne sait ce qui a donné lieu à cette erreur. Yust, qui n'a rien de commun avec la litanie des saints, même en Espagne où ils

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sont nombreux, est le nom d'un petit ruisseau sur les rives duquel a été bâti le couvent au commencement du xvo siècle. On lui donna pour assises le versant accidenté d'une des chaînes de l'Estramadure. Quelques ermites avaient élevé, en 1402, des cabanes dans ce site pittoresque, qui avait à l'est et au sud les plaines de Talavera et d'Araiiuelo, et d'où la vue dominait le cours du Tictar et du Tage, le magnifique bassin de la Vera de Placentia et à. l'horizon les monts azurés de Guadalupe. En 1408, une bulle obtenue par l'entremise de l'infant don Fernand autorisa la formation du monastère. Troublés par les moines d'un couvent voisin, les hiéronymites se placèrent sous la protection d'un seigneur, don Garcia Alvarez de Toledo, habitant le château de Jarandilla, qui les défendit parles armes et les assista de son argent. Le couvent s'agrandit peu à peu par des dons et des legs. Les moines entretenaient des ermitages et des chapelles dans la forêt voisine; ils avaient élevé une église spacieuse et ajouté à leur petit cloître primitif, de forme gothique, un cloître régulier et élégant, dont le style appartenait à l'architecture gréco-romane. Ils s'étaient fait' remarquer , quelques-uns par leur sainteté, et ta plupart par leur science étendue.

Cette délicieuse et pittoresque retraite fut choisie par l'empereur Charles-Quint lorsqu'il songea à quitter l'empire. Les lecteurs du Grand Dictionnaire ne seront pas étonnés de trouver, à propos d'un simple article géo-

Fraphique, un résumé historique de la vie de illustre monarque pendant ses deux dernière années. Nous ferons ce résumé, non pas avec les histoires banales où la fable . s'est mêlée à la réalité dans de si grandes proportions , mais avec les documents récents, tirés des archives de Simancas et exhumés par MM. Gachard et Mignet. Ces documents jettent une vive lumière, nonseulement sur le séjour de Charles-Quint à Yust, niais sur les motifs de son abdication. On sait avec quelle solennité, le 25 octobre 1555, eut lieu, dans le palais de Candenberg, à Bruxelles, l'abdication de Charles-Quint. Cette abdication sembla une énigme ù l'Europe. Les uns n'y virent qu'un acte extraordinaire et comme la chute vertigineuse d'un grand homme. Nul contemporain n'imagina que la cause principale en pût être le délabrement précoce de la constitution physique du héros. Les soucis du gouvernement et de la guerre, la fatigue des voyages, des expéditions, l'activité qu'il lui avait fallu déployer pour concilier tant d'intérêts différents dans un si vaste empire, avaient sans doute miné ses forces ; mais il avait achevé de les ruiner par son intempérance; ses passions, ses excès de table et d'un autre genre, sa gourmandise ou plutôt sa gloutonnerie nous sont aujourd'hui révélés par des témoignages irrécusables. Ses confesseurs, les grands d'Espagne, les ministres des puissances accrédités auprès de lui ont tous parlé de cette gloutonnerie en termes qui ne laissent aucune place au doute; aucune observation, aucune menace de ses médecins ne put le corriger; il mangeait jusqu'à étouffer; c'est du moius ce qu'on peut conclure du mot d'un de ses confesseurs qui l'avertit qu'après dîner on entend sa respiration de plus loin que isa parole. Dès l'âge de trente ans, à la suite d'un pareil régime, Charles-Quint eut la goutte, et elle fut dès lors la dure compagne de sa vie. Voila, le mot de l'énigme; I abdication ne fut que la conséquence de ses infirmités. Ses souffrances, qui le faisaient plier et gémir, lui inspirèrent l'idée de se retirer ds la bruyante et orageuse scène de l'empire, pour apporter à ses maux quelque adoucissement, dans le repos et la retraite. 11 ne put mettre sur-le-chainj) son projet ù exécution ; mais, dès 1553, on le voit prescrire à son fils' Philippe, dans une lettre écrite toute de sa main,< de faire bâtir surle flanc du mouastère de Yust une habitation suffisante pour y vivre avec la suite des serviteurs indispensables à une personne dans une condition privée. ■ Les plans furent approuvés par les architectes de la couronne, Gaspar de Vega et Alonso de Covarrubias, et l'édifice s'acheva dans le plus grand secret. Ce n'est que lorsqu'il fut achevé que les moines, soupçonnant sa destination, commencèrent àjaser, et la rumeur s'en répandit dans toute 1 Europe, au grand mécontentement de Charles.

L'aile ajoutée au monastère était disposée de façon que l'empereur eût son indépendance et respectât celle des moines, tout en pouvant suivre les offices et participer, suivant sa volonté, à la vie claustrale. La modeste résidence royale se composa île huit pièces carrées, dont quatre étaient au rezde-chaussée et quatre formaient l'étage supérieur, ayant chacune 25 pieds de longueur sur 20 de largeur. La chambre de l'empereur se trouvait en communication avec l'église du couvent, qui était contiguë, et lui permettait d'entendre la messe de son lit et d'assister aux offices sans être au milieu des moines. Son cabinet de travail et la terrasse lui permettaient de jouir d'une vue magnifique. L'empereur s'enferma à Yust le 3 février 1557; mais ne vécut point parmi les moines et ne cessa pas d'être empereur. Sandoval et Robertson ont exagéré la nudité de sa solitude ; M. Mignet a rétabli la vérité : vingt-quatre pièces de tapisserie de Flan-

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dre ornaient les murailles de son habitation ; des tapis de Turquie et d'Alcarnz, des dais de velours noir, des sièges de noyer, des fauteuils de velours composaient l'ameublement du cénobite. Les nombreux tableaux du Titien, représentant la famille dé Charles- Quint, décoraient sa chambre; il y avait aussi des tableaux religieux : la Trinité, la Prière au jardin des Oliviers, le Jugement dentier, chef-d'œuvre du Titien, etc. En ce moment, le monastère renfermait trente-huit religieux, y compris le prieur et son vicaire; il prit parmi eux son confesseur, son lecteur et iroiB prédicateurs, mais il fit venir des divers couvents d'Espagne les moines qui avaient les plus belles voix et qui chantaient le mieux. Sa suite était nombreuse, et son. énuinération ne pourrait faire songer à la vie ascétique : on y compte vingt officiers de bouche, affectés à la cuisine, la paneterie, la cave et l'office! La légende acceptée par Robertson est rejetée bien loin par ces documents authentiques; mais il faut dire qu'il l'avait puisée dans d«s historiens espagnols . qu'il pouvait croire véridiques. « L'empereur, ht-on dans YHistoire du règne de Charles- Quint par l'évêque Sandoval, vivait si pauvrement au monastère que ses appartements paraissaient plutôt meublés pour des soldats que disposés pour un si grand prince. Il avait un seul fauteuil (silta de caderas) ou plutôt demi-fauteuil si vieux et si mauvuis que, si on l'avait mis en vente, ou n'en aurait pas retiré quatre réaux.» On ne comprend pas qu'un écrivain si voisin des choses du temps dont il parle ait, sans mauvaise foi, émis de telles allégations. L'état des meubles, tapisseries et joyaux, la liste du personnel de la maison impériale fontvoir leur ridicule; on en a été dupe pendant trois siècles 1

La correspondance des officiers de sa maison et surtout de son majordome, J. Quixada, donne sur le séjour de Charles à "Yust de curieux détails gastronomiques. Ainsi on apprend, par une lettre du 5 février 1557, qu à peine arrivé au monastère, l'empereur avait mangé avec avidité du poisson fumé; le 9, une grande quantité d'huîtres, arrosées d'un vin de choix; le 24, il avait fait écrire avec instance pour qu'on lui envoyât des harengs frais et salés ; le 29, il demandait du saumon et encore des harengs, après qu'on lui eut servi des lamproies. Son médecin, Mathys, relate qu'ayant mangé des cerises au commencement de son repas, il avala ensuite une pleine écuelle de crème fouettée, puis un pâté, qu'il fit suivre d'une longue suite d'autres mets. Tels étaient les menus de ce cénobite. Deux mois avant de mourir, il s'inquiétait beaucoup de ses melons; qui venaient mal, et un de ses dictons favoris était : Que valia mas un melon ruin que un buen pepino (Qu'un mauvais melon valait mieux qu'un bon concombre), ce en quoi nous sommes bien de son avis.

Le majordome, Juan de Quixada, avait de plus la charge de l'éducation d'un jeune enfant, lils naturel de Charles-Quint, qu'il élevait en secret, comme s'il eût été son père adoptif, et qui fut plus tard don Juan d'Autriche. Cet enfant portait alors le nom de Geronimo et ne soupçonnait pas quel pouvait être son père ; la femme qui passait pour sa mère, une lingère des environs, était une mère supposée. Charles-Quint le faisait quelquefois venir' auprès de lui, comme les autres enfants, mais sans doute avec plus de tendresse; toutefois, il dissimulait ses impressions de manière à ne pas se trahir. Plus tard, le nom d'une autre femme, Barbe de Blomberg, fut prononcé comme celui de la mère du jeune don Juan, et Barbe de B!omberg accepta eette maternité. Ce n'était qu'un voile plus épais jeté sur la mystérieuse filiation du prince; la véritable' mère était certainement d'un rang beaucoup plus élevé, et tant de précautions prises pour dérouter les investigations ne font que confirmer la nature dangereuse du secret à garder. On a supposé que Charles-Quint avait eu cet enfant de l'une de ses propres soeurs.

Les bourgs et villages qui entourent le monastère de Yust, dans ce qu'on appelle la Vera de Placentia, sont nombreux; le plus voisin, Cuacos, paraît n'avoir pas été trop édifié du séjour de l'empereur, ni trop satisfait d'avoir pour hôte cet enfant. Il a gardé le renom, dans un pays si monarchique, de n'avoir été que modérément respectueux pour l'auguste solitaire, chez lequel dominaient à la fois et cette gourmandise avérée, dont nous avons relaté plus haut d'excellentes preuves, et aussi, quand il avait trop mangé de poisson ou des mets trop épicés, des velléités libertines qu'il ne s'imposait pas toujours de combattre par des pratiques de dévotion; quelques jeunes filles de l'endroit gardèrent le souvenir do ses fredaines. En revanche, les villageois, suivant l'expression d'un historien, pouvaient se vanter d'avoir vaincu la patience de César (de Itaber vencida et sufrimento del César). Cent cinquante ans plus tard, on parlait encore des vaches qu'on lui avait volées, des excellentes truites parquées tout exprès pour lui dans les ruisseaux voisins et dont bien peu avaient figuré sur la table impériale; les paysans avaient été jusqu'à jeter des pierres au jeune don Juan, un jour qu'ils l'avaient surpris en train de cueillir des cerises dans un verger du village.

Strada raconte ainsi les occupations de l'empereur à Yust : « 11 passait, dit-il, les

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jours de telle sorte qu'il en donnait une partie au soulagement de son corps, qui s'affaiblissait de jour en jour, et 1 autre partie à Dieu et à son âme. Tantôt il montait à cheval et allait se promener sur les collines, avec un valet seulement; tantôt il employait ses mains triomphantes à arroser son jardin, à cultiver des plantes et à greffer des arbres, comme avait fait autrefois un autre prince (Dioctétien) après avoir quitté l'empire. 11 s'amusait aussi k faire des horloges, dont il gouvernait les roues, et avait pour maître en ces occupations Juanelo Turriano, l'Arehimède de ce temps-là. C'était lui qui, tous les jours, par quelque nouvelle invention, divertissait l'esprit du César curieux et passionné de toutes ces choses. Ainsi, après le repas, il fit plusieurs fois paraître sur la table de petites figures d'hommes armés, à pied et à cheval, battant le tambour, sonnant la trompette, se battant les uns contre les autres avec des lances. Quelquefois il faisait aller dans l'appartement de petits oiseaux de bois qui volaient de tous côtés, et cela par un si merveilleux mécanisme, que le prieur du couvent, les ayant vus d'aventure, s'imagina qu'il y avait de la magie. Il fit aussi des moulins de fer qui tournaient d'eux-mêmes et si petits qu'un moine pouvait les porter cachés dans sa manche. Toutefois, ces amusements furent plus fréquents au commencement; l'empereur s'y livra moins quand la maladie l'avertit d'avoir d'autres pensées; son plus grand soin fut alors d'assister à l'office divin avec les religieux, de lire les vies des saints et de se livrer à toutes les pratiques de la dévotion. »

C'est le même historien, Strada, qui le premier a parlé de cette cérémonie des funérailles, de cette sorte de répétition générale de son propre enterrement, que l'empereur aurait fait faire quelques jours avant sa mort. Nous avons résumé son récit (v. Charles - Quint). H est confirmé par celui du Père Joseph Sigûenza, dans son Hisloria de la orden de San-Geronimo. Les historiens modernes ont contesté leurs affirmations et relégué ces récits au rang des légendes. Ils s'appuient sur les correspondances des familiers de l'empereur, son majordome, son médecin, qui relatent, en efl'et, jour par jour, heure par heure, l'existence du monarque et ne font aucune mention de cette cérémonie. Bien plus, d'après ces deux moines, qui ont écrit des fables, on en est aujourd'hui convaincu, sur la claustration absolue et le's habitudes ascétiques de l'empereur, sa mort a été attribuée soit au saisissement dont il aurait été atteint à la suite de la messe funèbre, soit à un refroidissement contracté dans l'église du couvent. Le rapport du médecin, rapport digne de foi, lut donne une tout autre cause. Cependant il est certain que Charles-Quint faisait célébrer avec la plus grande ferveur les anniversaires des morts de sa famille, et qu'il ordonna, peu de jours avant sa crise fatale, un service commémoratif solennel pour le repos de l'impératrice, sa femme.» Etant un jour, dit la relation d'un moine hiéronymite de Yust , très-satisfait de sa santé et de la bonne disposition où il se trouvait, il fit appeler le Père fray Juan Régla, son confesseur, et lui dit: « Fray Juan, il m'a paru à propos de

• faire faire les obsèques et funérailles de mes

• parents, ainsi que de l'impératrice, puisque

• en ce moment je me porte bien et n'éprouve

• aucune douleur. Que vous en semble? • Le Père confesseur lui répondit : « Sire, ce sera

• très-bien fait, surtout si Votre Majesté peut •y assister comme elle le désire; lorsque «Votre Majesté le voudra, elles se feront. ■ Sa Majesté repartit : t Alors je serai charmé

• qu'elles se fassent dès demain et que l'of-

• fice soit célébré avec beaucoup de lenteur

• et de solennité et que l'on dise de noinbreu-

• ses messes. • Tout cela fut exécuté comme Sa Majesté l'avait ordonné; Sa Majesté assista à tous les offices, près du grand autel, hors de son habitation. Les obsèques de son père, de sa mère et de sa femme étant achevées, il dit au Père fray Juan Régla: «Je

• désirerais aussi faire faire mes propres ob-

• sèques, et les voir, et y assister vivant. Que

• vous en semble? » Alors le bon fray Juan Régla s'attendrit beaucoup ; il commença k pleurer, et ce fut d'une voix entrecoupée par ses larmes qu'il répondit comme il put :

• Que Votre Majesté vive de longues années,

• au plaisir de Dieu, comme nous le désirons,

• et qu'elle ne veuille pas nous annoncer sa

• mort avant le temps. • L'empereur lui répliqua : « Ne croyez-vous pas que ces obsè-

• ques me profiteront? — Elles vous profiteront sans doute, sire, parce que toute bonne

• œuvre est profitable quand elle est faite

• convenablement. — Donnez donc des or-

• dres, dit Sa Majesté, pour que les obsèques

• se commencent cette après-midi. • Cela se fit ainsi. Un catafalque entouré de flambeaux et de cierges en beaucoup plus grand nombre qu'aux services précédents fut dressé dans la grande chapelle, et Sa Majesté voulut assister à la cérémonie avec les gens de sa maison. • Tel est le récit du hiéronymite, témoin oculaire et qui séjournait au couvent dès le commencement des travaux d'appropriation faits pour la résidence impériale. La Chronique du grand prieur de Yust, fray Martin de Angulo, rapporta d'un autre côté la conversation suivante du monarque avec son barbier, maître Nicolas Bénigne : « Mal-

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tre Nicolas, dit-il à ce bon serviteur, sais-tu à quoi je pense? — A quoi, seigneur? — Je pense que j'ai là 2,000 couronnes d'économie et je calcule comment avec cette somme je ferai faire mes obsèques. — Que Votre Majesté ne prenne pas ce soin, répliqua le barbier, car si elle meurt et que nous lui survivions, nous ferons nous-mèines ici ses funérailles. — Tu l'entends mal, dit l'empereur; il y a une grande différence pour cheminer entre avoir la lumière derrière soi ou bien l'avoir devant soi. » Ainsi, au rapport de tous les religieux, cette idée de faire célébrer ses obsèques ne laissait pas de trêve au monarque. Nous croyons qu'ils ont dit vrai, mais en exagérant un peu les choses. Toute la race de Charles-Quint, et surtout sa mère (v. les biographies de Philippe le Beau et de Jeanne la Pollh), était atteinte d'une espèce de folie particulière, la monomanie funèbre. Il n'est pas surprenant qu'à la suite du service commémoratif en l'honneur de l'impératrice, Charles-Quint ait fait dire aussi des prières pour lui-même, comme il le faisait tous les jours, mats celte fois avec un peu plus de solennité, et qu'il se soit complu, comme sa mère, la reine Jeanne, au milieu de cet appareil lugubre des trépassés, Ses confidents et son médecin, habitués à ces singularités, ont pu ne pas relater un fait qui, à leurs yeux, n'avait pas grande signification.

Quoi qu'il en soit, voici comment sont rapportés les derniers jours de l'empereur par le Père Sigûenza : « A la messe des obsèques (31 août 1557), l'empereur alla offrir son. cierge entre les mains du prêtre, comme s'il eût remis son âme entre les mains de Dieu. C'était le symbole sous lequel la représentaient les anciens. Dans l'après-midi de ce jour, il manda son confesseur et lui dit combien il était joyeux d'avoir célébré ses obsèques; qu'il éprouvait dans l'âme une consolation dont les effets s'étendaient môme au corps... Le même jour, je ne sais par quelle impulsion et dans quel sentiment, il fit appeler le garde-joyaux, à qui il ordonna de lui remettre le portrait de l'impératrice. Il regarda un instant ce portrait et dit ensuite au garde-joyaux : « Reprenez-le et apportezmoi le tableau de la Prière au jardin des Oliviers t (un Titien). Il fut pendant longtemps à regarder celui-ci, et l'on put remarquer sur son visage les pensées élevées qu'il avait dans l'âme. 11 ordonna que le tableau fût remis à sa place et dit : i Apportez-moi l'autre tableau, » le Jugement dernier. Ici, le temps de la contemplation fut plus considérable et lu méditation plus profonde, au point que le médecin Mathys lui fit observer qu'une suspension aussi prolongée des facultés de l'âme, qui gouvernent les opérations du corps, pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Alors se tournant vers le médecin, il lui dit en frissonnant : « Je me sens mal. • C'était le 31 août, à quatre heures de l'aprèsmidi. Mathys lui prit le pouls et le trouva un peu indisposé. On le transporta dans son lit et, de ce moment-là, le mal ne fit que s'aggraver. D'où l'on peut inférer, ajoute le Père Sigûenza, qu'il eut quelques indices du ciel pour faire tout ce que nous avons dit. • Un autre chroniqueur ecclésiastique, l'historien anonyme de l'ordre des hiéronymites, désigne plus particulièrement le lieu de la scène, l'endroit où Charles-Quint se lit apporter les tableaux du Tjtien ; c'était sur la magnifique terrasse de solrbabitation.

Le rapport du médecin Mathys ne parle en aucune façon des obsèques célébrées dans la matinée et .attribue l'indisposition du prince à une sorte d'insolation contractée la veille sur cette même terrasse. « Mardi dernier 30 août, écrit-il à la date du 1er septembre, Sa Majesté dîna sur la terrasse, où la réverbération du soleil était très-forte. Elle mangea peu et avec peu d'appétit, ainsi qu'elle me le dit dans l'après-midi à mon retour de Jarandilla, où j'étais allé, par son ordre, visiter le comte d'Oropesa. Pendant le repas, il lui vint un mal de tête qui ne la quitta point de toute la journée. Elle passa une mauvaise nuit, fut plus d'une heure et demie sans dormir, éprouva de la chaleur et but. Le mercredi malin, elle se trouva plus soulagée, quoique la tête restât pesante, et elle avait soif. Elle se leva, dîna peu et avec plus d'envie de boire que de manger. Vers les deux heures, elle éprouva quelque peu de froid et s'endormit pendant une heure environ. A son réveil, le froid avait augmenté ; il s'étendait entre les épaules, l'épine dorsale, les côtes, la tête et dura jusqu'à sept heures du soir. Alors commença une fièvre avec mal et chaleur de tête, qui, jusqu'à aujourd'hui 1" septembre, à six heures du matin, a été si forte que Sa Majesté est presque tombée dans le délire. Sa Majesté s'est levée et a mangé très-peu. La fièvre dure toujours, mais elle est moins violente.» Les lettres de Quixada continuent absolument le récit du médecin ; comme lui, ce zélé serviteur attribue ce qu'il appelle l'accident survenu à Charles-Quint • à ce que Sa Majesté dîna sur la terrasse (mirador). > Un nuire serviteur, Martin Gatzelù, qui écrit au secrétaire d'Etat Vasquez, s'en réfère exactement au rapport de Mathys; nulle part dans ces lettres il n'est question des obsè- . ques. Quixada dit seulement que le 31 août, le lendemain de l'insolation, et le jour que les historiens fixent à cette cérémonie, Charles-

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