‹ Grande chronique de Matthieu ParisChapitre 14 sur 30 · III. J · texte numérisé non relu

III. J

{jeure iiuniain fut jaloux de cette perfection : sept mois durant il ne cessa de tourmenter cette jeune fille par toutes les tentations des plaisirs de ce monde ; en sorte que, si elle n'eùt été soutenue par le secours divin, elle aurait perdu tout le fruit de sa vie précédente. Pendant la nuit, le diable lui remettait dans l'esprit les riches métairies de ses parents auxquelles elle avait renoncé, les revenus de leurs vignes fertiles, la riante vue des vastes prairies émaillées de fleurs de toute espèce, le charme des fontaines jaillissantes et le doux murmure des ruisseaux, l'élévation des beaux arbres dans les forêts, le bonheur d'élre mère, les embrassements des hommes, les plaisirs sensuels que produit l’union des sexes, les délices des lits moelleux, les amusements que procurent d'babiles jongleurs, l’éclat des anneaux et des pierres précieuses, le goût délectable et exquis des poissons, des oiseaux et du gibier. Âu milieu de ces tentations et d’autres semblables, la jeune fille perdait courage : elle hésitait, violemmentcombattne entre la pensée de retourner vers les biens qu’elle avait quittés et celle de persévérer dans son pieux dessein : enfin, le jour et la nuit elle était cruellement tourmentée de corps et d’âme. Mais Dieu , miséricordieux et compatissant, qui ne veut pas que ceux qui espèrent en lui soient tentés au delà de leurs forces, ouvrit l’œil de la jeune Glle à la saine raison : il lui fit voir qiRèls soins et quels soucis causent les choses temporelles et les plaisirs mondains, combien l’union charnelle est un acte grossier, par combien de peines on achète les biens

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de ce inonde, avec quelle douleur on en est privé, quel prix au contraire la pureté virginale a aux yeux du Seigneur, puisqu'il a voulu que sa mère restât vierge tout en devenant féconde, quelle récompense attend le fruit des bonnes œuvres, quel charme il y *a dans une sainte et divine contemplation, quel bonbeiy dans le commerce des élus, combien suave et délectable est la béatitude des âmes saintes qui sont appelées â régner avec le Christ. L’heureuse vierge repassa souvent dans son esprit ces conseils célestes, et, au tnilieu du tourbillon des tentations, elle sut conserver vertus premières : couverte d’une armure divine, elle déjoua heureusement tous les artifices du diable et le flt rentrer couvert de confusion dans les enfers.

Peu de jours après, lorsque la jeune fille était entièrement délivrée des attaques du diable, le diable revint la trouver , la salua , et lui dit : « Salut , maî- « tresse, vierge très-chérie du Dieu des cieux : je suis « cé Satan qui, durant sept mois, t’ai assaillie , mais « en vain, de toute espèce de tentations, pour le faire « renoncer à ton projet et te faire tomber dans mes n pièges. Mais comme mes artifices ont été inutiles,

« et que j’ai été vaincu par toi, le seigneur du ciel m’a « infligé un châtiment, en me défendant de tenter à « l’avenir aucun homme, ou de mettre obstacle â ses « bonnes résolutions. De plus, le Seigneur, à qui il « faut que j’obéisse, m’a commandé d’accomplir sur- « le champ tout ce que tu voudrais m’ordonner, et « même de me soumettre sans délai au supplice qu’il

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« te plairait de me faire subir. » Â ers mots, la jeune tille dit au démon : « Dieu me garde d’êlre obligée « d’avoir recours à toi et à tes offices : il sait que je « n’ai jamais souhaité un pareil serviteur. » Cepeudanl il arriva que la jeune fille étant venue dans une certaine ville, entra dans la maison d'une dame pour y passer la nuit, et qu’ayant demandé l’hospitalité, elle l’ohlint. Vers le soir, un jeune homme , fils de cette dame , revint chez lui , après avoir terminé ses affaires habituelles. Ayant vu la vierge à qui sa mère avait donné charitablement l’hospitalité , il ne put s’empêcher , malgré les habits gros^ers dont elle était couverte, malgré la pâleur et la maigreur demn visage . d’admirer les élégantes proportions de tout son corps , et de louer cette œuvre charmante de la nature, où rien n’était défeetueux , depuis les pieds jusqu’à la tète , et dont la perfection annonçait évidemment une illustre origine. Que dirai-je de plus? ('e jeune homme n’eut dès lors qu’un désir, celui de posséder la jeune fille; et s'approchant d’elle , il la pressa de céder à sa passion, La vierge se refusa constamment à toulesses instances; elle lui déclara que, dès sa plus tendre enfance, elle avait consacré sa virginité an Seigneur, et qu’en outre le vœu de chasteté faisant partie des vœux religieux qu’elle avait prononcés, enfreindre ce vœu serait un crime. A ces mots , elle se retira , pour goûter le repos de la nuit, dans un coin de la maison , éteudit une natte sous elle au l'eu de tapis, et mit sous sa tête une pierre au lieu d’oreiller, selon lairigneur de sa règle. Alors le jeune homme,

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enUummé par les feux de la coiicupisoeiice , S6 pn)init fcrmemcnl dans sou coeur de la posséder par force, puisqu'il n'avail pu obleiiir son consentement de bon gré; et étant venu lu trouver, il lui annonça sa résolution. La sainte fanme fort inquiète redoutait la coupable ardeur de ce jeune homme , et craignait que sa pureté virginale n’eût à souffrir , lorsoju'elle vint à se rappeler ce que le diable lui avail dit, s'engageant à paraître sur uu si{fiie, et à accomplir ce qu’elle lui ordonnerait. Aussitôt elle éleva la voix, et dit : « Démon , où es-tu? » Le diable ré{>ondit sùrle-cbamp : « Me voici, maîtresse ; que veux-tu? » — Alors la jeune fille : « Délivre-moi de ee vaurien qui « me tourmente et m’empêche de dormir. » Le diable saisit violemment le jeune homme par les pieds, et le jeta loin de la jeune fille, non sans de fortes contusions. Trois fois de suite , cette uuil-là , lu jeune fille chérie de Dieu fut délivrée parle démon des tentatives de ce jeune homme; et le lendemain elle quitta la ville, ayant sauvé sa pureté virginale. Je n’ai pu savoir par personne ee que devint ensuite cette jeune fille; mais ce que j'en ai dit suffira pour les oreilles pieuses et pour ceux qui honorent la chasteté.

Cette même année , dans la ville de Leicester , mourut ^une sainte fille récluse, qui, pendant les sept «nuées qui précédèrent sa mort, n’avait touché à aucune nourriture, sioen’e-it que tous les dimanches elle recevait le corps et le sang du Sauveur. mi- * racle étant venu à la counaissanoc d'Hugues , évêque

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dti Lincoln, il ne voulut pas d'abord y ajouter foi, et pour s'assurer du fait, il chargea les prêtres et les clercs de faire bonne garde, quinze jours durant, autour de la cellule de In récluse. 11 fut avéré que dans ce laps de temps elle n’avait pris aucun aliment. Celte religieuse conserva toujours un visage aussi blanc que le lis, et coloré d’une teinte rosée, comme indice de sa pudeur et de sa chasteté virginale. . ''' Vers le même temps , on rapporta au roi d’Angleterre que Guillaume, comte de Salisbury, son oncle, avait été englouti par la mer, en revenant de Bordeaux en Angleterre. Au moment où le roi était fort aftligé de cet événement, Hubert, justicier du royaume, vint le trouver, et lui demanda, pour son neveu Raymond, à qui l'honneur du comté de Salisbury revenait par droit héréditaire, la femme dudit Guillaume en légitime mariage. Le roi accéda à sa demande , à condition toutefois qu'il obtiendrait le consentement delà comtesse. Aussitôt le justicier envoya ledit Raymond vers la comtesse , et lui donna un pompeux cortège de cbevaliërs, en lui recommandant de s’attirer les bonnes grâces de la dame. Raymond , étant venu la trouver , chercha par de douces paroles et par de grandes promesses à obtenir son consentement : celle-ci lui répondit avec indignation qu'elle avait reçu dernièrement desjettres’et des messages qui lui annonçaient que le comte son mari était sain et sauf; que d’ailleurs , si réellement son seigneur le comte était mort, elle ne l’accepterait jamais, lui Raymond, pour époux, parce que la no-*

blesse de sa naissance le lui défendait ; « Allez cber- « clier une femme ailleurs , lui dit-elle ; car auprès « de moi vous perdriez toutes vos peines. » A ces mots, Raymond se retira couvert de confusion.

Le pape réclame des contribctions au profit de l'église romaine. — Les prélats éludent la demande. — L’an du Seigneur d226, le roi Henri célébra les fêtes de Noël, à Winchester, en présence de quelques évêques et d’un grand nombre de seigneurs. La cérémonie terminée, le roi se rendit à Marlborough , où < il tut pris d’une maladie qui flt désespérer de sa vie pendant plusieurs jours. Cependant arriva le terme fixé pour le concile qui devait se tenir h Westminster le jour de Saint-Hilaire, et auquel le roi, le clergé et les seigneurs du royaume devaient assister pour entendre les demandes du seigneur pape. Un grand nombre d’évêques, de prélats et de laïques étant donc rassemblés au lieu désigné, maître Othon, nonce du seigneur pape (dont nous avons parlé plus haut), donna, à haute voix, lecture de la lettre pontificale. Le pape insistait sur le scandale de la sainte église romaine, et sur l’ignominie à laquelle elle était condamnée depuis longues années : il s’élevait contre la concupiscence, qu’il appelait la racine de tous les * maux , signalait ce fait, que nul ne pouvait terminer une affaire dans la cour de Rome sans faire de fortes dépenses, et offrir de beaux présents. « La cause de ce « scandale et de celte infamie , disait-il , c’est la pau- « vretéde l’église romaine : elle est la mère de tous les

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« chrétiens, et ils devraient subvenir à ses besoins « comme feraient de bous lils. Si nous iie recevions des « présents de vous et d'autres hommes bienveillants *1 et honnêtes, les choses les plus nécessaires nous man- « queraient, ce qui serait honteux pour la dignité ro- II maine. Alin d’obvier puissamment à ce scandale ,

Il nous avons formé un projet, sur l’avis de nos frères « les cardinaux de la sainte église romaine. En y don- II liant votre assentiment, vous pouvez délivrer votre « mère du scandale, etobtenir désormais pleine justice « dans la cour romaine sans être obligés de rien dé- (I bourser. » Voici quelle est celle proposition : « Nous demandons d'abord que dans toutes les églises cathédrales on mette à notre* disposition deux pi'ébendes, l’une sur ce qui appartient à l’évéque , l’autre sur ce qui appartient au chapitre. Nous demandons ensuite que dans les communautés où la portion de l'abbé et la portion du couvent sont distinctes, le couvent nous donne ce qui revient à un moine, partage égal étant fait de ses biens, et l'abbé autant'. »

Ce projet ayant été lu dans l’assemblée , maître Othon, au nom du seigneur pape, chercha à déterminer les prélats à y consentir, insistant sur les avantages mentionnés dans la lettre du pape. Sur ce, les évêques et les prélats des églises qui assistaient en personne au concile, se retirèrent à l’écart pour dis- *

I II Et de même des monastères où les menses de l’abbë et du couvent sont séparées, une place monacale de chacun, n (Fleury, ffist. ecclés. XVIevol. p. 605.) On entendait par niense le revenu d’un prélat ou d’une communauté. •

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cuter l'affaire eu question, et après une longue délibération, ils chargèrent, d’un commun accord, maître Jean, archidiacre de Bedfort , de répondre au uum de tous. Celui-ci, s'adressant à maître Othon, prit la parole en ces termes: « Seigneur, la propo- « silion que vous nous avez faite intéresse spéciale- « meut le roi d’Angleterre, et généralement tous les « patrons des églises du royaume : elle intéresse « aussi les archevêques et leurs suffragants, ainsi « qu’une foule de prélats d'Angleterre. Or, le roi est « retenu par la maladie :1a plupart des archevêques, « des évêques et des autres prélats des églises sont « absents : en leur absence, nous ne pouvons ni ne « devons rien décider ; car si nous prenions sur nous H de le faire, nous agirions au préjudice de tous les « prélats. » A, ces mots, Jean Maréchal et autres députés du roi se présentèrent à tous les prélats, qui tenaient du roi des baronnies en chef, et leur défendirent formellement d’obliger leur fief laïque envers l'église romaine, pour que ledit roi ne fût pas privé du servage qui lui était dù. Maître Othon , en entendant cette réponse, donna jour à ceux qui étaient présents pour la mi-carême, disant qu’il ferait en sorte que le roi et les prélats absents se trouvassent à celte seconde assemblée, afin de mener l’affaire à terme; mais ceux qui étaient présents ne voulurent pas prendre de jour, sans le consentement du roi et des autres intéressés absents. Alors chacun se retira chez soi.

Mort oe Gcillaome de Salisbdrv. — Concile be

2d8 HENRI 111.

Bourges. — Le légat du pape veut obtenir par ruse

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