‹ Grande chronique de Matthieu ParisChapitre 16 sur 30 · A^NÉE · texte numérisé non relu

A^NÉE

i-arôme pour le North umberloncl , utiii d'y lever h s procurations désirées parson avarice, et était déjà parvenu à Northampton, il y fut arrêté par des lettres du seigneur pape, écrites sous rinspiratinn de l’archevêque jde Cantorbéry : elles lui retiraient tout pouvoir, él lui enjoignaient de revenir à Home aussitôt qu’il les aurait reçues. A la vue de ces lettres, Othon fronça le sourcil, changea de visage et les jeta au feu avec colère. Il changea de, route sur-le-champ et quitta l’Angleterre, les coffres vides, et couvert de confusion , après avoir chargé Étienne , ar’chevêque de Cantorbéry , selon l’ordre contenu dans les lettres du seigneur pape, de convoquer le roi et tous les prélats d’Angleterre , et de transmettre audit pape leur réponse sur la proposition qui avait dhnné lieu à l'envoi dudit Othon. Maître Othon ayant donc montré son dos à l’Angleterre, Étienne, archevêque de Can*torbéry , convoqua en concile à Westminster , après Pâques, tous ceux qui étaient intéressés dans celte affaire : il Ot lire la lettre dont nous avons parlé, relative aux bénéfices que l'église romaine revendiquait pour elle^ en présence du roi et prélats d’Angleterre qui s’étaient empressés de sé rendre à l’aoMl d’Étienne. Quand cette lettre eut été entendue et men comprise , chacun se disait : « Mais voyez donc la a convoitise de ces Romains , qui n’appliquent guère • ce précepte de morale :

C’e<( la modération et non l’abondance qui rend l’homme content ; ce n’eat point la médiocrité, mais la voracité des désirs qui le rend panrre.

Alors le roi, ayant consulté à part les prélats et jilu-

sieurs seigneurs , fit cette réponse à l’arehevéque :

« Le seigneur pape nous conseille une mesure qui in- « téresse la chrétienté tout entière. Or, comme nous « sommes placés presqu’à l’extrémité de Funivers,

« quand nous aurons vu comment les autres royaumes « se seront comportés à cet égard , nous stfîvrons « l’exemple qu’ils uous donneront, et le seigneur « pape peut compter qu’il ne trouvera pas de servi- « teurs plus empressés que nous. » Gela dit, chacun eut la permission de se retirer. ♦

Vers le même temps, une prédication générale fut faite dans le ^ays de France par Romain, légat du pape ,. pour que tous ceux qui pouvaient porter les armes prissenfla croix et se levassent contre le comte de Toulonse et sfs sujets, infectés, fut-ildit, du poison de l’hérésie. Sur cette prédication , une grande foule de prélats et de laïques se croisèrent , les uns plutôt par crainte du roi de France, les autres plutôt par le désir de s’attirer la faveur du légat, que par zèle pour la justice. En effet , beaucoup de gens regardaient comme un abus criant d’aller attaquer un homme qui était bon chr^en ; surtout quand il était constant |4|ur tous que daffile dernier concile tenu à Bourges • leiihite avait sollicité et supplié le légat de se rendre à chacune des villes de sa terre, et d’interroger les habitants sur les articles de foi; lui disant que s’il trouvait quelqu’un dont les opinions différassent des opinions calh liques, lui, Raymond, en ferait pleine justice , selon le jugement prononcé par la sainte église; que s’il trouvait quelque ville rebelle, lui ,

Raymond, autant qu’il le pourrait faire, lu forcerait, ainsi que les habitants, à donner satisfaction. Il s’cii- {jageait pour lui-méme, en admettant qu’il eût péché en quelque cb«Be, et quoique sa conscience ne lui reprochât rien, à donner pleine satisfaction à Dieu et à la sainte église, comme doit le faire un fidèle chrétien , et même, si le légat l’exigeait, à subir un examen sur la foi. Mais le légat ne voulut rien entendre ; et le comte, tout bon catholique qu’il était, n’eut de grâce à espérer que s’il renonçait à son héritage, et se dépouillait, lui et ses héritiers '. Le roi de France, ayant pris la croix sur les exhortations dudit légat , ne voulut commencer l’expédition qu’après avoir obtenu du seigneur pape des lettres prohibitoires adressées au roi d’Angleterre. Ces lettres lui défendaient, sous peine d’excommunication, d’inquiéter le roi de France, ou de prendre les armes contre lui pour au-

* Philippe-Auguste avait surveilté la guerre des Albigeois sans y prendre une part active. Il savait bien que tAt ou tard le midi, ouvert désormais à l’influenae française, serait rattaché à la royauté capétienue. Aussi n’avait-il pas dissimulé ses prétentions. Dés 1:212, inquiet des succès de Simon dp Montfort , il avait écrit é Innocent III qui lui avait répondu vaguement que ses droits de souveraineté avaient été mis en réserve. Aussi , à la mort du farouche conquérant, lorsque tout le midi se fut soulevé contre son fils atné Amaury, ce dernier renouvela à Philippe- Auguste l’hommage qu'avait déjà prété son père pour le duché de Narbooqe, le comté de Toulouse , la vicomté de Beziers et de Carcassonne. Enfin, vers <224, Amaury, en cédants Louis VIII cet héritage de sang et de ruines , changea en souveraineté directe la suprématie féodale que , Philippe-Auguste avait acceptée. Le concile de Bourges ne fit que consacrer une spoliation qui s'expliquait par l’hostilité religieuse , et qui devenait irrévocable dès que le roi de France l'accomplissait à son profit.

cune des terres qu’il possédait présentement à tort ou à raison, tant que ledit roi serait au service du pape et de l'église romaine, à l’effet d’exterminer les Lérétiques albigeois , ainsi que leur fauteiir et complice, le comte de Toulouse; mais lui ordonnaient au conti'aire de ne pas tarder à lui donner aide et conseil pour l’exaltation de la foi. Cette précaution prise, le roi de France et le légat fixèrent un jour définitif à tous les croisés ; ceux-ci durent se trouver à Lyon avec armes et chevaux le jour de l’Ascension du Seigneur, sôus peine d’excommunication, afin de se mettre en marche, sous leur conduite, pour l’expédition projetée.

Cependant le roi d’Angleterre, qui désirait ardemment faire une descente à main armée dans les provinces d’outre-mer , rassembla ses conseillers , et fit lire devant eux la missive du seigneur pape , leur demandant avis sur le cas qu'il /allait faire d’une pareille défense. Les prélats et les seigneurs furent tous d’accord pour différer l’entreprise que le roi souhaitait, et pour attendre ce qui adviendrait de l’expédition du roi de France , qui s’était engagé dans une guerre si difficile et si coûteuse. Le roi ‘d’Angleterre était fort inquiet de son frère Richard , qui faisait alors des incursions en Gascogne, et cette inquiétude lui inspirait le vif désir d’aller le rejoindre. Mais tandis qu’il était ainsi préoccupé du sort de son frère et des secours à lui donner , arrivèrent des messagers et des lettres qui lui annoncèrent que son frère était bien portant et sain et sauf, et que tout lui réussissait

à souhait. Il ÿ avait en outre, à cette époque, parmi les conseillers du roi , un homme fort habile en astrologie’, nommé maître Guillaume de Pierrepont , qui ne cessait d'assurer au roi que si le roi de France persévérait dans l’expédition commencée, ou il n’en reviendrait point vivant, ou il éprouverait un désastre terrible dans sa gloire, dans ses biens et dans ses gens. Leroi, joyeux de ce qu'il venait d’apprendre, céda aux avis de ses conseillers.

Mort de Richard dd Marais, évêque de Durham. — Vision d’un moine a son sujet. Dissentiment au sujet DE t’ÉLECTioN DE SON SUCCESSEUR. — Cette même année, Richard du Marais, évêque de Durham , se rendait à Londres, où jour avait été pris relativement à la honteuse querelle que cet éternel persécuteur des moines et des religieux soutenait contre les moines de son église; il traînait après lui un nombreux cortège de légistes à la voix retentissante. Arrivé au bourg de Saint-Pierre, il s’arrêta dans l’abbaye. Là, après un splendide repas, il se mit au lit le soir, et, le lendemain matin, le soleil étant déjà élevé sur l'horizon, ses clercs, en entrant dans sa chambre pour le réveiller ,. le trouvèrent sans souffle et sans vie. Interdits à cette vue et Ibrt chagrins, ils caeb^ent la mort de Richard pendant toute la journée, parce qu’il avait expiré sans s’être Confessé , ni avoir reçu le viatique. Enfin ils annoncèrent au prieur et au

' dit h tente.

HENRI III

couvent la mort misérable de l’évéque :*on disposa en toute hâte une litière pour transporterie corps à Fé* glise de Durham , où il devait être enseveli. Richard mourut le premier jour du mois de mai, après avoir occupé l’épiscopat environ neuf ans. Dès sa jeunesse, il avait été le flatteur empressé des rois, l’exécuteur de leurs ordres, et pour les maisons religieuses , un tonloier* exécrable. Un moine de Durham composa sur lui l’épitaphe suivante :

Il Vous qui d^sirq||jk;s grandeurs , tous qui avez soif de la louange et n du faste, votre soif sera apaisée si vous voulez réfléchir à mon sort, a Vous qui gouvernez les peuples, souvenez-vous sur toutes ehose%qne a la mort impitoyable n’épargne pas les plus haut placés. Vous qui êtes « au-dessus des autres, j’étais semblable à vous, vous ne l’ignorez pas. a Vous serez ce que je suis : vous marchez en courant pour me re- Il joindre’. a

En parlant de cet évêque , nous ne pensons pas devoir passer sous silence ce qui arriva deux ans environ avant sa mort. L’ancien roi d’Angleterre Jean apparut au milieu de la nuit à un moine de Saint-Albans qui demeurait alors à Tynemouth : ce

* Tonloier, vieux mot, de felontum , exaclor telonii , celai qui perçoit le tonlieu (tonnelieu, ailleurs plaçage), c’est-à-dire le lieu et place occupé par les vendeurs dans les foires et les marchés.

>V«ci ce jeu d’esprit :

Culmina qui eupi Est tedala ti Qui populot régi Quad mort immi Vobit prapoii Quad turn not eri

laudet pompatque titi ti me pentare veli memorei super omnio ti *'*■ non pareil honore poli ftntVû fueram, iene lei ad me currendo vent

ANNÉE 1226. Sl.'î

moine avait <^té le ianiilier tant du roi Richard que dudil roi Jean; il avait été envoyé par eux soit à Rome, suit en Écosse, soit eu plusieurs autres lieux, pour diverses all'aires qui les concernaient, et, dans toutes ces missions, son zèle à les servir lui avait attiré leur faveur; il s'appelait Raymond, et avait été jadis prieur de l’église de Sainl-Albans. Ce moine donc reposant dans sou lit, ledit cgi Jean lui apparut vêtu de ses habits royaux, ^re^-à-dire de cette étoffe qu’on appelle vulgairement impériale. Le moine le reconnut, so souvenant parfaitement qu’il était mort, lui demanda comment il se portait. Alors le j^oi : « Je me porte plus mal que qui « que ce soit. Ces vêtements que tu vois sont telle- « ment ardents et lourds, que nul d’entrqies hommes « qui vivent sur la terre ne pourrait les toucher tant « ils sont brûlants, ni les supporter tant ils sont « lourds, sàns mourirsur-le-champ. Cependant, par « la clémence et la grâce ineffable de Dieu , par les « abondantes distributions d’aumônes de mon fils « Henri, par le culte pieux qu’il rend dévotement « au Seigneur, j’espère pouvoir obtenir un jour mi- « séricorde. Je supplie donc instamment ta frater- « nité de dire à Richard du Marais, maintenant « évêque de Durham, que si, avant de mourir, il ne » se corrige de ses désordres et ne purifie sa vie « souillée, en se repentant et en donnant satisfaction « convenable, sa place, qui est dans l’enfer, est prête « et l’attend. S’il refusait d’ajouter foi à tes paroles « et à mes conseils, voici des marques de ma pré-

HEMU III.

« seuec qui lui ôteront toute incertitude ; un jour « que nous étions seuls dans un lieu qu'il connaît « parfaitement, il me donna un conseil aussi funeste « pour moi que pour lui , celui d’enlever aux moines « de Giteaux leur laine d’une année et me donna n aussi plusieurs autres conseils odieux que j’ai « suivis, et dont je suis puni maintenant par d’inex- « primables tor^ws, qui lui sont réservées à son « tour. S’il fait^Bore difficulté d’ajouter foi à mes (( avis, qu’il se souvienne que dans ce même lieu et « à cette même heure il tn’a Sonné une pierre pré- (< cieuse qu’il avait achetée fort cher. » A ces mots, le roi disparut, et le moine éveillé 80 put se rendormir.

Après la mort de Richard, év^^*^ Durham, le prieur et le coulant demandèrent au roi la permission d’élire n« pasteur. Le roi leur présenta Lucas,^ son chapelain, et insista vivement pour qu’ils le reçussent pour pasteur. Les moine^ répondirent qu’ils ne recevraient personne avant qu’une élection canonique eût lieu préalablement. Le roi, de son côté, jura avec serment qu’ils resteraient sept années

’ Matl. Péri» revient souvent sur cette idée comme sur une eirgence habituelle «as roi» : ce qui prouve clairement que les moines de Citeaux en particulier possédaient un grand nombre de ces troupeaux ,. dont la laine formait alors le principal commerce de l’Angleterre, {.es laines anglaises étaient manufacturées en très-grande partie dans les ateliers de la Flandre , et les deux peuples avaient besoin l’un de l’antre. C’est du moins une des causes qui peuvent expliquer pourquoi la Flandre prit constamment parti pour l’Angleterre dans la rivalité de ce pays avec l.i France.

ANNKK 1226.

sans évêque, s'ils ne décernaient les honneurs |>untiHcaux audit Lucas. Mais le couvent, le jugeant indigne d’une si grande dignité, élut, sur l’avis commun des frères, maître Guillaume, clerc de la communauté, archidiacre de Worcester, homme lettré et honnête, et ils voulurent faire ratiiier cette élection par le roi. Le roi refusa en s’appuyant sur quelques frivoles objections; alors les moines députèrent à Rome quelques-uns des frères pour faire confirmer l’élection par l’autorité apostolique. Le roi en étant instruit fit partir pour Rome l’évêque de Chester et 1^ prieur de Lenton , pour empêcher que les moines réussissent dans leur demande. La discussion dura longtemps et l’affaire traîna en longueur.

Siège d’Avignon p\h le boi de France. — Mortalité

ET FAMINE. -7- MoRT DD ROI DE FrANCE A MONTI’ENSIER. —

Prise de la ville par ruse. — Cependant le jour de FAscensioïKlu Seigneur était venu, jour définitif fixé aux croisés français par le roi de France et par le légat. Lorsque tout fut prêt pour l’expédition, le roi partit de Lyon avec une armée qui paraissait invincible; il était suivi du légat, des archevêques, des évêques et des prélats des églises. Cette armée s’élevait è*cinquante mille chevaliers et hommes d’armes à cheval, sans compter les fantassins dont le nombre dépasse tout calcul. Le légal excommunia publiquement le comte de Toulouse et tousses adhérents, . et interdit sa terre. Le roi se mit en roule, bannières déployées et boucliers brillants nu soleil, et

HENRI III

T>iC

s’avança avec un appareil si terrible, que l’artnée, toute rangée en bataille*, parvint dans le pays du comte de Toulouse. Enfin, la veille de la Pentecôte, toutes les troupes furent réunies devant Avignon: des villes de la dépendancéduditcomte, c’était la plus proche. Les croisés se proposèrent de l’attaquer et de détruire la terre dudit comte, hommes et biens, depuis un bqut jusqu’à l’autre. Le roi et le légat demandèrent d’abord insidieusement passage aux habitants de la ville; ils dirent qu’ils étaient venus avec des intentions pacifiques, et qu’ils ne demandaient passage à travers la ville que pour abréger leur route. Les habitants, s’étant consultés sur cette demande, ne voulurent pas ajouter foi à ces promesses pacifiques , et répondirent qu’on demandait l’entrée dans leur ville plutôt à mauvaise intention que pour prendre un chemin plus court. Alors le roi entra en fureur, et jura qu’il ne se retirerait pas avant d’avoir pris la ville. Aussitôt il fit placer ses machines en lieux convenables, et ordonna qu’on battît les murailles sans relâche. Alors eurent lieu des assauts terribles, où, des deux côtés, on lirait tout le parti possible des pierriers, des machines à lancer des flèches, des machines à miner, des machines pour combattre à couvert, des frondes, des épéef?, les lances, des boucliers, des casques, des masses d’armes, des cuirasses et des traits. La ville d’Avignon qui, avant cette époque, n’avait pas encore subi de

' Caslrorvm actes ordinata. Je ne puit comprendre casirorum.

siège régulier, et dont les abords étaient inconnus aux ennemis, était bien défendue à l'extérieur par des fossés, des murailles, des.tours et des remparts; à l'intérieur, par des chevaliers' et plusieurs milliers de sergents, munis d’armes et de chevaux : des pierres y étaient entassées, des amas de flèches tout prêts, les portes solides, les machines dressées, les vivres abondants. Enfin, c^e était en étatde ne pas craindre les efforts des ass|illants. Les défenseurs de la place rendaient intrépidement pierres pour pierres, traits pour traits, épieux pour épieux. En fait d’inventions meurtrières, ils ne le céd^ent pas aux Français, qu’ils accablaient de blessures incurables.

Le siège durait depuis longtemps, et les vivres commençant à manquer, un grand nombre d’hommes périssaient [parmi les croisés]. En effet, le comte de Toulouse, en guerrier d’expérience, était venu dans le pays avant l’arrivée des Français; il avait emporté tout ce qui pouvait servir de nourriture, et emmené au loin les vieillards, les femmes, les enfants, ainsi que les animaux et les bêtes de somme, enlevant toutes ressources aux croisés. Sa prévoyance mêmé exposait à la disette non-seulement les hommes, mais encore les chevaux de guerre et tes bêtes de somme, parce que ledit comte avait fait labourer les prairies de tout le pays, et que les chevaux n’avaient pour subsister que les fourrages apportés de France. Aussi, forcées par la nécessité, plusieurs troupes d’hommes d’armes sortirent du camp, afin d’aller chercher des vivres pour les hommes, et des fourrages pour les

IIEMU Ml.

bêtes, el s'emparèrent, daiis les environs, de quelques buui'ijades qui leur résistaient. Mais maintes fois le comte de Toulouse, qui se tenait en embuscade avec ses soldais, leur fil éprouver des pertes considérables. Les assié^jeants avaient à redouter des périls de tout genre. Ils étaient exposés surtout à une mortalité qui se jetait sur les hommes et sur les chevaux, à des traits meurtriers, aux pierres énormes lancées du haut des remparts, et à une faii^ne générale qui exerçait principalement ses ravages parmi les pauvres privés d’aliments et dépourvus de l’argent qui aurait pu leur en procurer. Rour combler les misères qui désolaient l’armée des croisés, les cadavres des hommes et des bétes, étendus çà et là, donnaieul naissance à de grosses mouches toutes noires : ces insectes s’introduisaient avec un alTreux bourdonnement dans les tentes, les pavillons et tous les lieux couverts, souillaient les mets et les boissons : personne ne pouvait les chasser ni des coupes ni des plats, et leur piqûre (?) causait une mort instantanée. La douleur du roi, et surtout du légat, était extrême; “ car si une armée, partie en si grand appareil , était forcée de revenir sans avoir rien fait, ce serait une honte, aussi bien pour les Itomains que pour les Français. Alors les chefs de l’armée, voyant que les délais ne faisaient qu’augmenter la mortalité , cherchèrent à ranimer les grands et les petits pour donner un assaut général à la ville. En conséquence, une si grande multitude d’hommes d’armes se précipita sur le pont qui mène du côté de la ville, au delà du fleuve

ANNEIi 122C.

du Uliôiie , que ce pont, soit qu’il eût été brisé par les habitants, suit qu’il cédât sous le poids des combattants, s'écroula, et fit tomber dans ce fleuve trèsrapide trois mille hommes d’armes environ. De là, crijdê joie et triomphe des assiégés, douleur et confusion des Français. Alors les habitants, saisissant le moment favorable où les Français étaient à table, occupés à bojre et à manger, firent un jour une furieuse sortie, et, tombant sur les ennemis qui ne s’y attendaient point, tuèrent aux Français deux mille hommes. Puis, après avoir faiteette incursion, ils rentrèrent dans la ville sans avoir perdu aucun des leurs. Le roi de France, saisi de consternation, ordonna qu’on jetât tous les cadavres dans le Rhône, à cause de l’odeur qui s’en exhalait : la multitude des morts empêchait de songer à un autre moyeu de sépulture. Les Français creusèrent, entre eux et la ville, un fossé assez large et as.scz profond : forcés qu’ils étaient, par les assiégés, de se tenii-*à distance. Le légat, et tous les^prélàts qui l'avaient suivi, ne pouvant trouver d'autres moyens de se venger, prononcèrent anathème contre le comte de Toulouse, les habitants d’Avignon, et tout le peuple du pays.

Alors Louis, roi de France, pour échapper à- la contagion qui désolait le camp, se retira dans une abbaye appelée Montpensier, qui n’etaitpas fort éloignée du siège, en attendant que la ville fût prise '.

■ fniU Font loUlemoiit di^naturps dans cpite rutation. Tout le monde sait que l.nnis se rendit maître d'Arif;nnn, le -12 septembre, entra

HENRI ill.

Là Henri, comte de Champagne, qui avait déjà passé cinquante jours au siège,. vint le trouver et lui dejiianda, selon la coutume de France, permission de retourner chez lui. Le roi la lui ayant refusée, le comte répondit qu'ayant fait ses cinquante jours de ser^ce militaire', il n'était plus tenu à rien et ne *vpulait pas rester plus longtemps. Aces înots, le roi, entrant dans une violente colère, lui jura aveç ^rment que s'il lui arrivait de quitter l’armée, il dévasterait sa terre par le fer et par le feu. Mais le comte ( ce fut du moins le bruit qui courut ) lui fit prendre un breuvage empoisonné : car il brûlait d’un amour ardent et illégitime pour la reine, femme de Louis, et, dans l’emportement de sa passion, il ne pouvait souffrir

en Languedoc , tomba malade et mourut à Moutpensier, eu Auvergne^ le 8 novembre suivant, . «

' Tel était, en effet, le droit féodal primitif. Le service militaire que le vassal devait au suzerain, n’allait point au dclli de quarante ou cinquante jours au plus. Mais, en retoi^, quconque manquait à cette importante obligation, était puni sévèremeniPBns l'origine, par la perte de son fief, plus tard par une amende qui triplait la dépense déjà considérable qu’aurait faite le vassal pendant la durée du service. Les croisades altérèrent la nature du service militaire, en faisant une loi aux chevaliers de ne pas abandonner leur chef qui combattait pour Jésus-Cbrist. Les rois profitèrent de cette dérogation aux anciens usages,et maintinrent les seigneurs sous leurs drapeaux à la faveur d’une autorité qui s’accroissait chaque jour, a Aussi lerd^sdu comte de Champagne en cette circonstance, « parut étrange et fut considéré comme un acte de félonie. Toutefois, tant « que les jiarons servirent les Tois à leurs frais, le système du service mi- « litaire sans .restriction ne s’établit qu'imparfaitement; et quand la « chevalerie fut soldée , elle devint impuissante pour sauver la France « des Anglais. » ( Précis de l’ffist. de France, par M. Ruelle, • chap. XXI.)

ANNÉK 1226.

de retards Après le déport du comte, le roi tomba malade : bientôt on désespéra de ses jours, et le poison s’étant glissé jusqu’aux sources de la vie, Louis fut à l’extrémité. Cependant d’autres assurent qu’il mourut non pas de poison, mais de la dyssenterie. Le roi ayant donc expiré, Romain, qui remplissait les fonctions de légat du saint-siège apostolique, ainsi que les autres prélats qui formaient son conseil secret, jugèrent bon de cacher la mort du roi jusqu’à ce que la ville se fût rendue; parce que, si le siège était levé, il en naîtrait un grand scandale. Le légat et les autres prélats qui se trouvaient au camp annoncèrent en conséquence que le roi était retenu par une grave indisposition, mais que les médecins lui promettaient une convalescence prochaine; ils exhortèrent en même temps les chefs de l’armée à presser vivement la ville. Le corps du roi défunt fut salé : ses entrailles furent déposées dans l’abbaye de Montpensier, et ses restes furent enveloppés dans des toiles cirées et dans des cuirs de bœufs. Alors le légat et les prélats revinrent diriger les opérations du siège, après avoir laissé dans l’abbaye des gens chargés de veiller sur le corps du roi. Mais le légat voyant qu’on n’avançait à rien et qu’au contraire les désastres et les calamités augmentaient, envoya un messager dans la ville, sur l’avis des principaux du camp. Il faisait

* Ce bruit, rapporU du mte camme tel par Matt. Piris, payait eutiërement dénué de fondement. Noua parlons ici du fait d'empoisonnement. En tous cas, le nom du comte de Champagne était Thibaut, et non pas Henri. (Thibaut dit le Grand, IV* du uom.)

offrir aux assiégés un sauf-conduit pour venir et s en retourner sans être inquiétés, et les conjurait de lui envoyer douze des premiers de la ville, et cela le plus tôt possible, pour traiter de la concorde et de la paix.

Des. otages ayant donc été donnés en garantie, douze habitants se rendirent à l’entrevue sollicitée par le légal et on s’y occupa d’y rédiger un traité de paix. Le légat chercha h persuader aux habitants de sc rendre, leur promettant à eux et aux leurs entière sécurité pour leurs biens et possessions, ainsi que le maintien de toutes leurs libertés et d’une manière aussi pleine etaussi complète qu’ils les avaient jamais possédées. Les habitants répondirent à cela qu’ils ne se rendraient en aucune façon pour vivre sous le pouvoir des Français, dont ils avaient éprouvé trop de fois l’orgueil, l’insolence et la cruauté. Enfin, après une longue discussion ', le légat demanda qu’on le laissât, lui et les prélats présents, entrer dans Avignon pour y examiner la foi des habitants; affirmant avec serment qu’il n’avait fait traîner le siège en longueur que dans l’intention de sauver les âmes. U ajouta que le bruit de l’hérésie qui s’était répandue dans leur ville était venu jusqu’au pape, et que luimême était bien aise de savoir si ce bruit était justifié par le fait. Les habitants, ayant confiance dans sa pronuesse et ne soupçonnant pas que cette proposition cachait des projets sinistres, accordèrent au légat ce qu’il demandait, à condition et en exigeant le ser-

* Orrppitonpf. Nous lisons

n>eul qu'il n’enlreraildüiis leur ville qu’avee les préliils el leur siiuple escorte. Mais, comme nous l'avons fuit pressentir^ les Français entrèrent à la suite du légat, dès que les portes furent ouvertes, au mépris du serment juré et par une indigne trahison. Ils s'emparèrent des habitants, les chargèrent de chaînes, en tuèrent un grand nombre, mirent la ville au pillage, et vainqueurs, mais par surprise, détruisirent les vijieset les murailles de cette noble cité. EnHn le Légat, après avoir mis dans la ville une garnison de Français, leva le siéfp:, rapporta à Paris le corps du roi défunt, accompagné par les prélats, et le lit ensevelir, comme il convenait à un roi, dans le tombeau de ses prédécesseurs. Le roi Louis mourut, dit-ou, au mois de septembre. Sa mort fut cachée pendant un mois et même plus. Quant à ceux qui vinrent au siège avec le roi, on assure qu'il en périt plus de vingt-deux mille, qui, tués par»l'épée, qui, noyés dans 1e fleuve, qui, enlevés par la peste et par la morlûlité, laissant à leurs fils et à leurs femmes un long sujet de pleurs et de gémissements. Ce résultat prouve, d’une manièrje évidente, que cette guerre avait été entreprise injustement, bien |)Iutôt dans un but de convoitise que pour étouffer les erreurs hérétiques.

CoDRONNEWBIT DE LODIS IX. — MÉCONIEUTEMENT BEs CRARDS VAS8AÜI. — Faits DIVERS. — Après la mort du roi de France Louis, sa femme Blanche convoqua une assemblée générale des archevêques, des

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évêques, des autres prélats des églises, et des seigneurs vassaux delà couronne, pour assister au couronnement de Louis, son fils, et (ils du feu roi, qui devait avoir lieu à Paris, la veille des calendes de décembre. Mais avant le jour fixé le plus grand nombre des seigneurs demandèrent, selon la coutume de France, la mise en liberté du comte de Flandre, Ferrand, du comte de Boulogne, Rcgnauld, et généralement de tous les prisonniers, qui, au grand détriment des libertés du royaume [disaient-ils], étaient détenus dans les fers et sous bonne garde depuis douze ans. Quelques-uns d’entre eux demandèrent en outre qu’on leur restituât leurs terres que le feu roi Louis et son père Philippe avaient saisies et détenaient depuis longtemps au mépris de toute justice. Us ajoutèrent que nul dans le royaume de France n’avait dù être dépouillé d’aucun de ses droits que par jugement des douze pairs, ni personne être attaqué en guerre, sans qu’on lui eût annoncé cette guerre un an auparavant et sans qu’il se fût prémuni. Ils terminèrent en disant que dès que ces abus seraient corrigés, ils s’empresseraient de se rendre à la cérémonie du couronnement. Sur le conseil du légat, la reine, qui craignait qu’un délai ne devint dangereux, convoqua le clergé du royaume et le petit nombre de seigneurs qu’elle put rassembler et fit couronner roi, le jour de saint André apôtre, son fils, enfant à peine âgé de dix ans. Le duc de Bourgogne, le comte de Champagne, le comte de Bar, le comte de Saint-Paul, le comte de Bretagne, et, en un mot,

Di... ■

ANNÉE ^2‘i6. 525

presque tous les grands vassaux de lu cuiiruniie, se dispensèrent d’assister à cette cérémonie ' : ils se préparaient plutôt au combat qu'à l’unité de la concorde et de la paix. On répandait en outre un bruit que j’ai honte de rapporter : c’est que le seigneur légatavait decoupables liaisonsavec la reine Blanche; mais il est impie d’ajouter foi à cette calomnie semée parquelques esprits jaloux. C’est le propre d’une âme bonne de juger en bien dans une question douteuse. Cette même année, le quatrième jour avant les nones d’octobre, un dimanche, le bienheureux François mourut dans la ville d’Assise, lieu de sa naissance, à Sainte-Marie-de-la-Portiunc,ule. Lui-méme v avait fondé l’ordre des frères Mineurs. Après avoir passé vingt années dans un parfait attachement au Christ, menant la vie et suivant les traces des apôtres, il s’envola vorsiacontemplation des choses célestes; et quand il eut mérité d’ètre glorifié par Dieu et de recevoir la récompense de ses bonnes œuvres, il fut enterré dans ladite ville. On trouvera à la date de l’année suivante, -1227, de plus amples détails sur sa vie, ses mœurs et sa règle.

Cependant le roi d’Angleterre ayant appris le soulèvement deâ seigneurs dont nous avons parlé, en-

‘ Le sacre de Louis IX était conforme aux dernières volontés de son père ; mais les seigneurs voulaient protester par leur absence contre un O système de gouvernement qui tendait à diminuer leur pouvoir, et qu’ils allaientattaquer à main armée. D’ailleurs aucun acte émané de Louis Vlll ne légitimait, quoi qu'en disent plusieurs auteurs, la régence de Blanchi de Castille.

HENRI Ilf.

voyadaiis les proviucesd’ouire-mer Gaultier, arcbevêque d’York, et Philippe 4’Albiny, chevalier, avec d’autres ambassadeurs, vers les seigneurs de Normandie, d’Anjou, de Bretagne et de Poitou, qui, en bon droit, étaient tenus de vasselage' envers lui. Il leur fit savoir quül désirait se rendre auprès d’eux et le» conjura de l’aecueilliravecbienveillanee et fidélité.

üloBT DE FaLCAISE. — PhÉSAGE. — FaITS DIVBBS. —

Cette même aiiiice, Falcaise,. banni d’Angleterre, se disposait à y revenir après avoir terminé, à force d’argent, ses affaires en cour de Rome, lorsqu’il finit à San Ciriaco ' sa vie criminelle. Un affreux brigandage avait été sa seule occupation : il avait dépouillé cruellement le bourg de Saint-Albaus, tué un grand nombre d’bomines, emmené les autres en captivité, et extorqué tant de l’abbé que du bourg une forte somme d’argent, sans laquelle il aurait livré aux flammes l’abbaye, le monastère et le bourg. Il arriva / à celte époque qu’étant venu à Saint- Albans pour s’y . entretenir avec Pandolpbe, évêque de Norwich , l’évêque, en le voyant venir à lui, lui demanda, en présence de l’abbé et de beaucoup d’autres, s’il avait offensé en quelque chose le bienjieureux Albans. Falcaise ayant répondu qu’il u’avait offensé en rien le bienheureux martyr, l’évêque reprit : « Je vous de- « mandais cela parce qu’une de ces dernières nuits,

« tandis que je dormais dans mon lit, je me suis vu ^

* Petite ville de la Marche d\\ncône. Voy. Lamartimbrb^

ANNÉE t226.

« en soii(>e transporté dans I église de Saint-Âlbans. « Là, m’étant prosterné devant le maître-autel et m’én tant retourné après avoir fait une prière, je vous <1 aperçus debout dans le chœur des moines< Puis, « en regardant en haut, je vis une grosse et lourde « pierre tomber du haut du clocher sur votre tète • avenant d’impétuosité que votre tête et votre corps « fur^t écrasés; puis vous disparûtes subitement, « comme si la terre vous eût englouti. Aussi je vous « conseille, si vous vous rappelez avoir offensé en « quelque point le martyr, de loi donner satisfaction « à lui et à tous les siens, avant que cette pierre tombe « sur votre tète. » Mais le misérable se conteirta de demander pardon de ses violences à l’abbé et au couvent, et déclara formellement qu’il ne ferait aucune restitution des choses enlevées, quoiqu’il le pût. Aussi est-il évident que cette satisfaction fut nulle ; car le péché n’est point remis si la chose enlevée n’est rendue. Une autre fois, Falcaise ayant exhaussé son étang à Luiton, au grand détriment et dommage du couvent, l’abbé se plaignit à lui que l’eau, en débordant, détruirait les blés dont l’époque de maturité n’était pas éloignée : « La seule chose qui me peine, ré- « pondit cet inique et méchant homme, c’est de n’a- « voir pas attendu que la récolte tout entière fût res- « serrée dans les greniers, pour que l’eau en y péu nélranl lu gâtât sans ressource^ » Or, il sentit une pierre tomber sur sa tète, quand peu de temps après ses frères et ses amis furent pendus à Bedfort, quand il sévit lui-'méme pauvre et banni, el quand enlin il

HËNKI Ht.

luourutd'une mort misérable. Plaise à Dieu que cette pierre, bien plus redoutable dans les enfers ne l'écrase pas encore aujourd’hui. 11 mourut empoisonné, après s'étre gorgé d'un poisson dont la chair est trèsvenimeuse '. Aussi, s’étant couché après avoir mangé, on le trouva mort, déjà noir et fétide. 11 ne put ni faire de testament ni recevoir le viatique qui|^uve; il expira abandonné et fut enterré aussitôt sans aucun appareil : ainsi il recueillit le fruit de ses œuvres, et cette misérable fin, qui terminait dignement sa 'criminelle vie, n’arracba de larmes à personne. Cette même année moururent Benoît, évêque de Bochester, et Pandolpüe, évêque de Norwich. Pandolphe eut pour successeur Thomas de Blundeville, clerc de l’échiquier royal, qui dut surtout son élévation au grand justicier, Hubert de Bourg. Il reçut le bénéfice de consécration des mains d'Étienne, archevêque de Cantorbéry, le plus proche dimanche avant la nativité du Seigneur.

Henri 111 lève des impôts injustes. — Exactions. — Mort du pape Honorius ; Grégoire lui succède. — Les AMBASSADEURS envoyés PAR HeNRI III AUX SEIGNEURS FRAN- ÇAIS REVIENNENT SANS AVOIR RÉUSSI DANS LEUR MISSION. —

L’an du Seigneur ^227, le roi d’Angleterre Henri passa les fêtes de Noël à Reading; et pendant les

t Quodam pisce effiracissimé venenato. Nous croyons que si U mort de Falcaise eût été le résultat d’un empoisonnement prémédité , Matt. Péris aurait dit par qui et pourquoi. C’est ce qui nous a décidé é adopter ce sens. Cependant on voit plus bas qu’é l’époque de la disgrâce de Habert de Bourg, ce favori fut accusé d’avoir empoisonué Falcaise.

Digitiz—d by G< i-’ le j

AISNÉK; 4227.

ratâmes jours de Noël mourut, ou grand eliagr'm et regret de plusieurs, Guillaume, comte d’Essex, jeune homme d’une bravoure distinguée et d’une géné-‘ reuse muniricence. Le roi étant venu à Londres, reprocha aux habitants d’avoir donné, à son propre préjudice, à Louis, roi de France, présentement mort, cinq mille marcs d’argent à son départ d’Angleterre. Aussi, sur le conseil de quelques esprits chicaniers', il les força à lui payer la même somme, il leur prit en outre la quinzième partie de tous leurs meubles et de toute leur substance, selon ce qui avait été imposé à toute l’Angleterre. Il exigea des bourgeois de Northampton douze cents livres d’aide, sans compter le quinzième que tous sans exception devaient payer. Les religieux eux-mémes et les clercs bénéficiers furent forcés de donner ce quinzième de tous leurs biens, tant possessions ecclésiastiques que possessions laïques. Et l’appel qu’ils avaient adressé au seigneur pape ne leur servit à rien; car, contrairement à toute règle reçue, les archevêques et les évêques, en vertu de l’autorité papale et par la censure ecclésiastique, obligèrent à payer ceux sur lesquels le bras laïque n’avait pas d’action et qui se virent alors privés de tout secours.

Vers le même temps, je roi d’Angleterre tint une assemblée ù Oxford au mois de février. Là, il se déclara, en présence de tous, en âge de majorité,, et an-

* Cavillaiorum emsilio, en françaii cavtileux, eomiption de eallidus.

HüiNRI IK.

iionça que, soili de taleUe, il ré{{lerail lui-méme d'une manière souveraine les affaires de l'état. Ainsi, après -avoir eu pour premier tuteur et pour guide Guillaume Maréclial tant qu'il vécut, et ensuite Pierre, évéque de Winchester, U se débarrassa, par le conseil d'Hubert de Bourg, grand justicier du royaume, des avis et de la surveillauce dudit évéque et de ses amis, qui jusque-lè avaient été en quelque sorte ses gouverneurs : ü alla même jusqu'à les éloigner de sa cour et de son palais. Dans cette même assemblée, le roi fit révoquer ' et casser toutes les chartes relatives aux libertés des forêts qui avaient été promulguées dans les différentes provinces et quoiqu'elles fussent en vigueur depuis deux »ne dans tout le royaume ; sous prétexte que chartes avaient

été obtenues et ces lilierlés écrites et signées, tandis qu'il était encore en tutelle et qu'il n'avait pouvoir ni de sou corps ni do sou sceau ; que par conséquent ce qui avait été usurpé à tort ne pouvait avoir'aucune valeur. Cette mesure exeiita de- violents murmures dans l'assemblée, et tous accusèrent le grdnidjustieier d'être l’auteur de ce ehangcnient pernicieux. Dès ce moment, en effet, le roi te prit tellement en amitié qu’il n’écoutait queluiet regardait tous les autres coaseillei's du royaume comme rien. Aloré on fit savoir aux religieux et aux auti'es qui voulaient coseerver leurs libertés, qu’ils eussent à Kaire viser leurs chartes parle nouveau sceau du roi, sans quoi le roi regarderait

■' Mot à mot : biffer, caiiceilarf. - .

ANISÉE 1227. r>5»

les anciennes chartes comme nulles et de nul eifet. Ceux qui se soumirent à cette disposition ne furent pas taxés selon leurs moyens, mais obligés de payer les sommes quMI plut au grand justicier de lixer.

Cette même année, mourut le pape Honorius. Grégoire, évêque d’Oslie, lui succéda le quinzième jour avant les calendes d’avril. Vers le même temps, aux approclies de la fête de Piques, l’archevêque d’York, l’évêque de Carlisle, et Philip[)e d’Albiny, chevalier, tous trois députés du roi, revinrent d’outre-mer en Angleterre. Ils avaient été envoyés vers les seigneurs de ces provinces qui, de droit immémorial, étaient vassatix du roi d’Angleterre, et cette amhassade^vail pou? objet de décider les susdits seigneurs, par des paroles insinuantes et par de grandes promesses, à bien recevoir le roi d’Angleterre qui voulait se rendre auprès d’eux, et à le reconnaître pour leur seigneur naturel. Mais disons en quelques mots ce qui était advenu. Avant que les ambassadeurs du roi fussent arrivés dans les provincesqnifeur étaient désignées, le roi de France, par l’intervention de sa mère, avait fait la paix avec scs barons et avait reçu leur hon»mage, en leur distribuant largement les terres et les cliftteaux appartenant au roi [d’Angleterre], et se faisant des amis avec le Mammon ' d’iniquité. Le comte de Bretagne, à qui les ambassadeurs a valent dema ndé sa fille pour l’unir au roi d'Angleterre, leur avait ré^ pondu qu'il avait fait alliance et |>aix avec le roi de

' Meu éei riehme* ckn Im Syrieni. On connOt la locution aoglaiae.

France, et qu'il ne voulait violer sa parole en aucune façon. Les ambassadeurs étant donc revenus vers le roi lui racontèrent par ordre ce qui s'était passé. Vers le même temps, au mois de mai , Richard , frère du roi, revint en Angleterre et fut reçu avec honneur par le roi et par les seigneurs du royaume. Vers le même temps, Henri de Sanford, archidiacre de Cantorbéry, canoniquement élu à l'évêché de Rochester, reçut le bénéfice de consécration des mains d’Étienne, archevêque de Cantorbéry. Cette même année, aux nones de février, le roi investit par le glaive Hubert, grand justicier d’Angleterre, du comté dé Kent.

Querelle entre les barons et le roi d'Anglei^rre. — Prophétie. — Grande levée de croisés poor la Terre-Sainte. — Lettre do pape Grégoire scr l’expédition QOI EN FOT LA SUITE. — CeTTE EXPÉDITION MANQUE PAR LA FAUTE DE l’eMPEREUR FrÉDÉRIC. —

Vers le même temps, le septième jour avant les ides de juillet, une querelle s’éleva entre le roi d’Angleterre et son frère Richard, comte de Cornouailles : en voici le sujet. Le roi Jean , père de Henri, avait' donné de son vivant, à un Allemand nommé Waleran , alors châtelain de Berkamsted, un manoir qui appartenait au comté de Cornouailles. Le comte Richard, à son retour d’oulre-mer, ayant su que ce manoir dépendait de son comté, en ordonna la confiscation, jusqu’à ce que 'Waleran eût prouvé quels étaient ses titres de possession. Ledit Waleran en fut informé, et il vint en toute hâte trou-

ANNÉK 1227.

ver le roi à qui il se plaignit de son frère Hicliard. Alors le roi envoya par lettres un message à son frère, lui ordonnant de rendre. le manoir de Waleran, aussitôt ces lettres vues. Ilicliard les ayant reçues, vint à son tour trouver précipitamment le roi, et n’eut pas besoin d’avocat pour lui prouver évidemment, par de justes et éloquents motifs, que ce manoir lui ap|>arteuait; il ajouta qu'il était prêt à se soumettre sur ce point au jugement de la cour du roi et des seigneurs du royaume. A ce mot de seigneurs, le roi et le grand justicier se récrièrent en donnant les signes d’une violente colère. Le roi enjoignit à son frère, avec emportement et d’un ton bref, de rendre sur-le-champ le manoir à Waleran ou de sortir d’Angl§terre pour n’y plus rentrer. Le comte répondit avec fermeté qu’il ne rendrait pas le manoir à Waleran, et qu’il ne sortirait pas du royaume avant d’avoir été jugé par ses pairs. Cela dit, le comte se hâta de retourner eu soiv^i^ôtel. Alors le justicier, à ce qu’on prétend, craignant que le comte. ne troublûtla paix du royaume, donna au roi le conseil d’envoyer la nuit suivante des hommes d’armes qui saisiraient son frère endormi, et de le tenir sous bonne garde, s’il voulait jouir d’une paix durable. Mais le comte, averti par ses amis, quitta la ville sans délai, accompagné d’un seul cavalier,, et il n’arréta sa monture qu’5 son arrivée à Heading. Ses compagnons d’armes qui l’avaient suivi le matin , trouvèrent! leur seigneur dispos et joyeux au lieu du rendezvous. Le comte se dirigea du côté de Marlborough

IIENRi III.

OÙ il trouva Guillaume Maréchal, eon ami el lié avec lui par un serment *. Il lui raconta tout ce qui s'était passé. Delà, tous deux sc rendirent auprès du comte de Chester, et ils lui rapportèrent la chose en détail. Une ligue fut formée, des lettres répandues partout, une nombreuse armée levée; et bientôt Ranulf, comte de Chester, le comte Guillaume Maréchal, le comte Richard, frère du roi, Gilbert, comte de Glocester, Guillaume, comte de Wareone, Henri, comte de Héreford, Guillaume, comte de Ferrières, Guillaume, comte de VVarvick , ainsi que beaucoup' de barons et une grande multitude d'hommes d'armes se trouvèrent rassemblés à Stanford, avec armes et bagages. Alors ils firent savoir au roi, avec d'orgueilleuses menaces, qu'il eût à réparer su^le-champ l'outrage fait à son frère, imputant du reste le tort de cet excès, non pas à lui , mais à son justicier. Ils ajoutèrent d’un ton impérieux, qu'il fallait que le roi leur rendit sans retard, et rntmjttt de son sceau, les chartes des libertés des forêts oont naguère à Oxford il avait ordonné la révocation, lui déclarant qu’en caï de refus il» tireraient l'épée et sauraient bien le forcer à donner sur tous ces points satisfaction convenable. Le roi leur fixa jour pour le huit avant les nones d'aOÙt, à Northampton , proinettantde leur faire rendre pleine justice. Lee parties s'étant assemblées dans ladite ville au jour fixé , le roi sur les instances des sei-

Ogli.

^ C’était probablement quelque pacte tel que celui de la fratemilé d’armeipar exemple.

AN.NÉK 1227.

{{iieurs, donna à son frère, le comte Kiobaïd, tout le douaire de sa mère. Il y ajouta toutes les terres qui eu Angleterre appartenaient au comte de Bretagne , ainsi que les possessions dont lui-méme était maitre depuis la mort récente du comte dè Boulogne. Cela fait, chacun se retira tranquillement chez soi.

Cette même année , un ermite qui demeurait au milieu des Alpes, en récitant un jour son psautier selon sa coutume, étaitarrivé au psaume£^ur^at Deus, lorsqu'il ü'ouva le psaume enlevé et à la place ces paroles écrites* ; « Le Romain se soulèvera contre te Romain, et le Romain sera substitué au Romain. La verge des pasteurs de Rome sera moins lourde, et la consolation sera dans le repos. Les zélés seront troublés et prieront^ et la tranquillité de plusieurs sera dans les larmes. L'humble se jouera du furieux, la fureur s'éteindra et on pourra la manier. Un nouveau troupeau arrivera au faîte, et ceux qui sont habitués à la mollesse et eu luxe^ se nourriront d'aliments grossiers. L'espérance de ceux qui espéraient a été frustrée, ainsi que le repos de ceux qui consolaient, repos dans lequel ils mettaient leur confiance. Ceux qui marchent dans les ténèbres reviendront à la lumière, et ce qui était dispersé en plusieurs lieux sera réuni pour former un tout solide’. Un

‘ Nous avons essayé de traduire cette bizarre prophétie, en la comparant avec, celle de l’année tt09 (page 2.59 du premier 'soL), qui est la même, sauf quelques variantes.

Teste (hir) : mnndantur in neinore (honore?). Dans l'autre leçon, ÎHiitulauiitr simplement.

” D’après la méthode que néus avons indiquée, nous proposons et tra -

HENRI III

gros nuage fera tomber de la pluie parce qu'est né celui qui doit changer le siècle. La fureur s’élèvera contre la simplicité, et la simplicité affaiblie, expirera. L’honneur se changera en déshonnaur et la joie de plusieurs se changera en deuil. 4 La suite des événements, à la bien examiner, jettera du jour sur cette prophétie et en facilitera l'interprétation.

Cette même année, à la fin du mois de juin, une grande levée de croisés fut faite dans tout l’univers pour secourir les saints lieux. La multitude en fut telle, que dans le seul royaume d’Angleterre plus de soixante mille' hommes valides partirent, à ce qu’on assure, sans compter les vieillards et les femmes. C’est du moins ce qu’assura maître Hubert, l’un des prédicateurs de l’expédition en Angleterre, déclarant en vérité que tel était le nombre iqscrit sur son registre. Tous et surtout les pauvres en qui la grâce divine aime à se^reposer et à faire prospérer l’œuvre de la croix, se préparèrent à l’expédition avec un zèle si fervent, qu’ils s’attirèrent sans aucun doute la faveur du Tout-Puissant qui leur fut révélée par des signes manifestes. En effet, la nuit de la nativité du bienheureux Jean-Baptiste, le Seigneur se montra crucifié dans le firmament en faisant paraître une croix éclatante où son corps était suspendu, percé par les clous et par la lance, et couvert de sang. Le Sauveur dujnonde, en se montrant ainsi à ses fidèles, annonçait qu’il était satisfait de la dévotion des peu-

duisont : Et qiiæ dispersa erant, per diversa consolidabunlur, au IJeu de : Et quœ diversa erant per diversa consolabuntur.

pies. Un marciiaiul qui conduisait un chariot chargé de poisson à vendre aperçut celte vision avec beaucoup d’autres personnes, non loin du bourg qu’on appelle Woxehrugge. A celte vision inaltendue, le marchand, ébloui par cetle splendeur et comme ravi en extase, resta stupéfait et perdit en quelque sorte la conscience de lui-même. Cependant le fds de cet homme, qui étaitsonseul compagnon, titrevenir son père à lui et l’engagea à s’arrêter dans cet endroit pour y glorifier le Seigneur qui avait daigné lui montrer une telle vision. Le lendemain et les jours suivants, partout où il mit son poisson en vente , il raconta à tous, en invoquant le témoignage de son fils^ la vision céleste dont il avait été témoin. Beaucoup ajoutèrent foi à leurs paroles : plusieurs n’en tinrent nul compte, jusqu’à ce que leur incrédulité eût été vaincue par des visions semblables et plusieurs fois répétées, qui apparurent vers le même temps en différents lieux. Ainsi le Dieu mort sur la croix daignait ouvrir les cieux et révéler miraculeusement et avec une lumière éclatante sa gloire aux gens de peu de foi, ainsi qu’i) avait fait à l’époque de la prédication de maître Olivier en Allemagne. Parmi ceux qui partirent d’Angleterre pour la sainte entreprise, deux hommes vénérables, Pierre, évêque deWinchester et Guillaume, évêque d’Exeter, se mirent en route. Leur absence dura près de cinq ans, et ils accomplirent méritoirement et- heureusement leur vœu de pèlerinage, au salut et à la gloire de plusieurs et particulièrement des Anglais.

HENM III

La lettre suivante , adressée par le pape Grégoire à tous les fidèles chrétiens, explique clairement pourquoi cette prédication eut un si grand succès : « Grégoire, évéque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les fidèles du Christ, salut, etc... Sachez tous, tant que vous êtes, que nous avons reçu des provinces d’Orienl une lettre ainsi conçue : « Gérold , par la miséricorde divine, patriarche de Jérusalem; Pierre ^ archevêque de Césarée, humble et indigne légat du saint-siège apostolique; Nicolas, archevêque de' Nazareth, et Nicolas, archevêque de Narbonne; Pierre, évêque de Winchester , et Guillaume, évêque d'Exeter; les grands-maîtres des Hospitaliers de Saint- Jean, delà milice du Temple, et des Hospitaliers Teutoniques, à tous les fidèles en Jésus^Christ qui ces présentes verront, salut. Nous sommes forcés de vous annoncer à tous, tant que vous êtes , la pressante nécessité à laquelle nous sommes réduits, nous et l'affaire de Jésus-Christ, qui a versé son sang pour tous les fidèles. En effet, il est arrivé que l'illustre seigneur , le sérénissirne empereur, malgré les sollicitations d'un zèle ardent, et l'abondante effusion de nos larmes, n'a jioint passé en Syrie dans la traversée du mois d'août dernier, commo nous l’es|>érions communément, et comme lui-même l’avait promis. Dès lors les pèlerins, qui avaient devancé son arrivée en Orient, apprenant que ledit empereur n’était |K)iut venu par la flotte du mois d’août, se sont reinbarqués au nombre de quarante mille hommes valides et plus , et sont repartis par les vaisseaux qui

les avaient amenés, mettant leur confiance plutôt dans un homme que dans le Seigneur. Après le départ de ceux-ci, il restait ici environ huit cents chevaliers, qui n’avaient qu’une parole et qu’un même cri : « Ou rompons la trêve, ou allons nous-en.» On les retint, non sans peine, en leur disant que le nohle seigneur duc de Limbourg y commanderait l’armée, au nom du seigneur empereur. Alors les hommes sagesj et principalement les grands-maîtres des Hospitaliers, des Templiers et des chevaliers Teutoniques tinrent conseil pour savoir s’il fallait rompre la trêve. [11 fut décidé] que le duc agirait comme il jugerait convenir le mieux aux intérêts de la chrétienté et de la Terre-Sainte. Il advint donc que le duc, après avoir requis et reçu des avisa ce sujet, comparut devant nous et devant plusieurs personnages du pays, au jour fixé spécialement pour cette conférence. Là il nous déclara clairement qu’il voulait rompre la trêve, et qu’il nous demandait aide et conseil pour retirer le plus de profit et de succès possible de cette détermination. Nous fîmes observer au duc et à quelques-uns de ses conseillers qu’il était dangereux de rompre la trêve; que c’était en outre peu honorable, puisqu’elle avait été confirmée par serment. Ils nous répondirent que le seigneur pape avait excommunié tous les croisés qui ne voudraient point passer en Terre-Sainte à la traversée d’août, quoiqu’il sût bien que ladite trêve devait durer encore près de deux ans ; que cela leur avait fait comprendre que le pape ne voulait pas que la trêve fût observée ; et que d’ailleurs

HENRI III

les pèlerins étaient décidés à ne pas rester plus longtemps oisifs. Si par malheur une partie des croisés se retire, disaient beaucoup d'autres , les Sarrazins, nonobstant la trêve, viendront fondre sur ceux qui resteront. Plusieurs envisageaient ainsi la* chose : Coradin est engagé dans une guerre sanglante contre les émirs de Hama, de la Chamelle, et d’Alep. Dans ce moment plus que dans tout autre, il doit craindre que la trêve ne soit rompue par les chrétiens. ^ cela arrive, il est vraisemblement à croire que Coradin, se voyant menaeé de tous côtés, offrira une paix avantageuse. On délibéra mûrement et longtemps sur toutes ces raisons : enfin il n’y eut qu’une seule idée et qu’une seule voix : marcher à la cité sainte que notre Seigneur Jésus«Christ a consacré parson propre sang. Et pour nous procurer plus facilement accès jusqu’à elle, il fut décidé, d’un commun accord , qu’on fortifierait d’abord Césarée et ensuite Joppé , opération qu’on espérait terminer avant la traversée du mois d’août suivant ; etqu’on partiraitau commencement de l’hiver pour la maison du Seigneur, joyeux et secondés par son secours. Cette décision fut publiée hors de la ville d’Acre aux approches de la fête des apôtres Simon et Jude, en présence de tous les pèlerins, et il fut solennellement ordonné que tous se tinssent prêts à partir pour Césarée la veille de la Toussaint. A cette nouvelle, les pèlerins, qui ignoraient jusque-là la résolution prise par l’armée démarcher sur Jérusalem, après qu’on aurait fortifié

les deux places susdites, furent aussitôt saisis d’un tel

enlhuusiâsnic , que c'était un spectacle à tirer des larmes de tous les yeux : chacun se sentait animé par la grâce de l'Esprit saint, au point qu'un seul aurait pu vaincre mille et douze mille ennemis. Il n'est donc pas besoin d'insister par de longues supplications auprès de votre piété : lescirconstances où nous sommes parlent d'ellcs-mêmes, et prouvent que des secours ne peuvent être différés : un délai serait fort dangereux, tandis que la célérité produira les plus grands avantages. Le sang du Christ crie de terre vers chacun de vous : une armée humble et peu nombreuse, mais dévouée, vous supplie de la secourir en toute hâte : elle a confiance dans le Seigneur, et elle espère que. l’entreprise, humblement commencée, doit être, grâce à lui , terminée heureusement'. » Vous donc tous eu général, et chacun en particulier, qui, par lu foi, êtes revêtus du Christ, préparez-vous courageusement à secourir la Terre-Sainte : c’est lâ une cause commune, la cause de votre foi et de toute la foi chrétienne. Pour nous, nous ne cesserons , Dieu aidant et agissant, de donner nos soins au succès de l’expédition , espérant avec confiance que , par le courage et la persévérance des fidèles, la chose sera menée à bon terme. Donné à Lalran, le -10 avant les calendes de janvier, l’an premier de notre pontificat. »

Or, l’empereur des Romains, Frédéric, à qui le pape avait fixé pour terme, ainsi qu’aux autres croisés, la traversée d’aoùtdont nousavons parlé, le inena-

' Ici probablcmunlse lcrminc la IrUrc incluse dans celle du |>a|ip.

HENRI III

çaïUd’excommuoicatioa, s’il o’accumplissait pas aioi'S son vœu de pèlerinage, était venu aux bords delà Méditerranée, et s’étdît embarqué avec peu de monde. Mais après avoir Tait semblant de se diriger vers la Terre-Promise, il se prétendit, au bout de trois jours, atteint d’une indisposition subite, et déclara qu’il ne pouvait supporter plus longtemps les désagréments de la mer et la malignité de l’air, sans courir péril de mort. Aussi il rebroussa chemin, et rentra dans le portd’où il était parti six jours auparavant. Ce qui flt qu'une foule de pèlerins , qui étaient venus avant lui en Terre-Sainte , de diverses contrées du monde , daus l’espérance de l’avoir pour chef et pour défenseur contre les ennemis de la croix , apprenant que ledit empereur n’était point arrivé à la traversée d’août, comme il l’avait promis, tombèrent dans la consternation, et repartirent, au nombre de plus de quarante mille hommes d’armes, sur les vaisseaux qui les avaient amenés. Cette action de l’empereur eut des résultats funestes, et tourna à la bonté et au préjudice de toute la croisade. C’est pour cela (beaucoup du moins le pensèrent ) que le Sauveur du monde, ainsi que nous l’avons dit, se ht voir à son peuple, étendu sur la croix, percé de clous et couvert de sang, comme s’il portait plainte à chacun et à tous du tort que l’empereur lui faisait.

MiaiCtES DE SAINT FRANÇOIS d’AsSISE. — CONFIRMA- TION PAR LE PAPE DE LA RÈGLE DE SAINT FRANÇOIS. —

Prédication et mort admirable de saint François. —

ANNÉR 4227. 543

Concours du peuple a ses punébailles. — Le pape confirme LA RÈGLE DES FrÈRES MiNEURS. — RÈGLE DES pRERE^^iNEURs. — Vers le même temps, un frère de l'ordre des Mineurs, nommé François, qui avait été l'instituteur de eet ordre dans la ville d’Assise, commença à devenir célébré par ses miracles : voici ce qu'on raconte de sa vie. Ledit François était* d'une noble naissance, mais la pureté de ses mœurs le rendit bien plus illustre. Après avoir passé dans l'innocence les années de son enfance, il se mit à rédécbir mûrement sur les plaisirs de ce monde et sur la vicissitude des choses humaines. L'objet ordinaire de ses pensées était la vanité de ce qui liait ici-bas. Car il avait appris dans l'étude de la théologie et dans les lettres sacrées, auxquelles il s'était adonné dès son jeune âge, et qu'il possédait parfaitement , combien il devait mépriser la vicissitude des choses qui périssent, etcombienil devaitaspirerdetoutes ses forces à la contemplation du royaume céleste. Pour exécuter plus librement en fait le projet qu'il avait conçu dans son esprit ^ il renonça au riche héritage de ses parents, aîfisi qu'à tous les plaisirs du siècle, revêtit le capuchon et le cilice, ne porta plus de chaussures, et macéra sa chair dans les veilles et dans les jeûnes. Conformément à la pauvreté volontaire dont il avait fait choix, il résolut de n’avoir rien en propre, et de ne se procurer de nourriture que par les aumônes qu’il recevrait des tidèles à litre de charités. Si quelquefois il SC trouvait avoir du superflu après le plus frugal repas, il ne gardait rioii pour le lendemain, et

Digitiz€"j by

ttËNRi III.

donnait lout aux pauvres. 11 dormait la nuit tout liabilié, se servait d’une natte au lieu de matelas , mettait sous sa tête une pierre pour oreiller, et se contentait pour couverture de nuit du capuchon et du cilice dont il marchait revêtu pendant le jour. C’est ainsi qu’emhrassaut le genre de*vie des apôtres, et marchant «u-pieds dans les voies de l’Evangile , il rem- plissait l’ofGce de prédicateur, les jours de dimanche et de fêle, dans leséglises paroissiales et dans les autres assemblées des Gdèles. Ses paroles faisaient d’autant plus d’impression dans le cœur daceux qui l'écoutaient , que François était plus détaché des désirs charnels et des grossiers appétits du ventre. Or, l’homme de Dieu, voulant réaliser son salutaire projet, rédigea par écrit la règle qu’il s’était imposée , ainsi que plusieurs autres articles qui sont encore aujourd’hui scrupuleusement observés par les frères de cet ordre. Il présenta cette règle au pape Innocent, siégeant dans le consistoire à Rome ,^et demanda que sa requête fût confirmée par le siège apostolique.

Le pape , en jetant les yeux sur François , remarqua avec étonnement ses misérables habits, son visage malpropre , sa longue barbe , ses cheveux en désordre, sessenrcils noirs et pendants; puis, s’étant fait lire l’écrit , et trouvant la règle trop rigoureuse et impossible à exécuter, il jeta sur lui un regard de mépris, et lui dit : « Allez, mon frère, allez chercher « des pourceaux avec qui vous avez bien plus derap- « ports qu’avec les hommes; roulez- vous avec eux « dans la boue, donnez-leur la règle que vous avez ré-

n digée , et adressez-leur vos prédications. •> A ces mots, François baissa la tête et .sortit. Ayant rencontré des pourceaux, il se roula si longtemps avec eux dans la boue , qu’il n’était que fange de la tête aux pieds. Dans cet état , il retourna au consistoire, et se présenta aux regards du pape , en lui disant : « Seigneur, j’ai fait ainsi que vous me l’avez coni- M mandé : accordez-moi maintenant , je vous prie , n ce que je demande. » Le pape, admirant cette action, se repentit fort de l’avoir méprisé, et, rentrant en lui-même, il lui dit d’aller se laver et de revenir vers lui. François alla aussitôt se nettoyer de ses souillures „ et rentra éû toute hâte. Le pape , touché de sa persévérance , accueillit sa requête ; il lui accorda, par privilège de l’église romaine , le pouvoir de4)rédication , ainsi que la permission d’établir sa règle, et le renvoya en le bénissant. Alors le serviteur de Dieu „ François , construisit un oratoire dans la ville de Rome, pour y moissonner les fruits de la contemplation, et il entreprit, en guerrier intrépide, un combat spirituel contre ks esprits malins et les tentations de la chair. * '

François parcourut donc l’Italie entière et tous les pays ; mais c’était surtout dans la ville de Rome qu'il remplissait avec zèle les fonctions de prédicateur. Or, le peuple romain , ennemi de toute vertu , méprisait tellement les prédications de l’homme de Dieu, qu’il ne voulait ni l’écouter, ni assister à ses saintes exhortations. Enfin, voyant que, pendant plusieurs jours, les Romains faisaient fi de ses prédications, François

HEMU IÜ.

leur reprocha vivement leur endurcissement. « Je (I pleure douloureusement, s’écria-t-il, sur votre mi- « sère , parce que non-seulement vous me méprisez , << moi , le serviteur du Christ, mais qu’aussi vous le » méprisez lui-méme en ma personne, puisque je « vous prêche la parole du Rédempteur du monde. « De ce pas je quitte votre ville , en appelant en té- » moignage de votre aveuglement celui qui est un té- « moin fidèle dans les deux. Je m’en vais, à votre •• honte, prêcher la parole du Christ aux bêtes brutes « et aux oiseaux du ciel. Eux écouteront avec soumis- « sion et obéissance les paroles du salut. » En effet, il sortit de Rome. Arrivé aif faubourg, il aperçut dans les voiries des corbeaux, des milans et des pies, ainsi qu’une foule d’oiseaux qui voltigeaient dans les airs. Il s’arrêta, et leur dit : « Je vous ordonne ,.au U nom de Jésus-Christ, qui aétécruciCé par les Juifs, <• et dont ces misérables Romains ont dédaigné la « parole, de venir à moi. Écoutez la parole de Dieu « au nom de celui qui vous a créés , et qui vous a « sauvés des eaux du déluge dans l’arclie de Noé. » A son commandement, toute cette multitude d’oiseaux s’approcha aussitôt de lui, l’entoura, litsilence, et cessa tout caquetage. Pendant une demi-journée, elle fut attentive aux paroles de l'homme de Dieu, ne quitta point la place, et resta les yeux fixés sur le visage du prédicateur. Ce fait miraculeux étant venu à la connaissance des Romains qui sortaient de la ville ou qui y rentraient , et ayant été renouvelé par l’homme do Dieu qui , pendant trois jours , ras-

sembla les oiseaux autour de lui, le clergé et le peuple sorlirent de Rome , et ramenèrent l’homme de Dieu à la ville avec de grands témoignages de respect. Désormais il attendrit leurs cœurs obstinés et endurcis, en y faisant fructifier l’buile d’une prédication fervente, et il les rappela aux bonnes œuvres. Bientôt son nom commença à devenir tellement célèbre dans toutes les contrées d’Italie, que beaucoup de nobles hommes, suivant son exemple, abandonnèrent le siècle avec ses vices et ses concupiscences, et prirent François pour leur maitre. Ainsi fut fondé l’ordre des frères qu’on appelle Mineurs , qui , au nombre de dix-sept , se mirent à parcourir l’univers, habitant dans les villes et dans les bourgs , entrant dans les villages et dans les églises paroissiales, prêchant la parole de vie, répandant la semence des vertus dans des terres incultes, et offrant au Seigneur d’abondantes moissons. Et ce n’était pas seulement sur les fidèles qu’ils .faisaient tomber la semence de la parole divine et la rosée de la doctrine céleste : ils allaient jusque chez les Gentils et chez les nations des Sarrasins, à qui ils rendaient témoignage de la vérité. Là , plusieui's d’entre eux obtinrent la palme du martyre.

Enfin, après que l’ami de Dieu, François*, eut pendant plusieurs années, ainsi que ses frères, pré-

' M. Michelet a recoeitli de eurieui raiiaeigiieiiienU sur cet homme extraordinaire. {Hist, de France, tome II, pag. 537 à 543.) Noua lui empmntona quelque! citatioua : • Il exhortait toute! lea créature! i louer a et A remercier Dieu; il lea aimait, aympathiaait areo elle! ; il laurait, < quand il ponrait, le lièvre ponrinivi par lea chaasenra, et vendait eoa « manteau pour racheter un agneau de la liouchorie. La nature morte

548 HENRI III

cfaé l’Évaiigiie de paix dans la ville de Home el dans les lieux eircouvoisins, qu’il eut fait fructifier alwn* damment , eu usurier pieux , le talent qui lui avait été prété, et qu’il l’eut rendu à celui qui le lui avait confié, l’heure arriva où il devait quitter ce monde pour passer au Christ, et recevoir, en récompense de ses travaux, la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l’aiment. Quinze jours avant qu’il abandonnât sa dépouille corporelle, des blessures par lesquelles le sang coulait sans relâche parurent à ses pieds et à ses mains , comme elles parurent sur le Sauveur du monde, suspendu au bois de la croix, quand il fut crucifié par les Juifs. Son côté droit rendait une si grande abondance de sang, et était tellement ouvert, qu’on apercevait les battements du cœur. Il se fit alors un grand concours de personnes,

« ells-inénie, il l'embrassait dans son immense charité. Moissons, vignes,

• bois, pierres, il fraternisait avec eux tous, et les rappelait tous i l’a- II mour divin... C’était une grande joie pour saint François d’ Assise, de « faire pénitence dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé uu « peu de volaille par nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de « coups de corde, et l’on criait : Voici le glouton qni s’est gorgé de pou- « let à votre insu. A Noél, il se préparait pour prêcher, une étable » comme celle où naquit le Sauveur. On y voyait le bœuf, l’âne, le foin; li pour que rien n'y manquât, il bêlait lui-même comme un mouton en Il prononçant Bethléem ; et quand il venait à nommer le donx Jésus, il Il passait la langue sur ses lèvres et les léchait comme s'il eût mangé du

• miel. • (D'après Thomas DK Celano.) Cette âme ardente aspirait à la couronne du martyre. Quelque temps avant la prise de Damiette, il se rendit en' Égypte et se fit conduire au camp du sûudan, espérant le convertir. Les officiers de Kamel voulaient le tuer; mais ce prince s’y opposa, le traita bien , et malgré ses instances, s’obstina à le renvoyer sain cl sauf.

AMSÉE 1227.

curieuses d'etre témoins de ce miracle ; dos cardinaux même vinrent rendre visite à François, et lui demandèrent l’explication de ce prodige : « Ce prodige « a été révélé en ma personne , leur répondit-il , à « ceux à qui j’ai prêché le mystère de la croix, pour « que vous ayez foi en celui qui a souflert sur la « croix pour le salut du monde les blessures que n vous voyez aujourd’hui ; et aussi pour que vous « sachiez que je suis le serviteur de celui dont je « vous ai prêché l’élévation en croix, la mort et la « résurrection. De plus, pour écarter toute incerti- « tude de votre esprit, et pour que vous persévériez « dans cette croyance jusqu'à la Qn, ces blessures que « vous voyez sur mon corps, si ouvertes et si san- « glantes, se fermeront dès que je serai mort, et « paraîtront aussi saines que le reste de ma chair. » Sur-le-champ il fut délivré des liens du corps, saris aucune douleur ni agonie , et rendit son âme à son Créateur. Dès qu’ii eut expiré , aucun des stigmates qu’il avait au côté, aux pieds et aux mains, ne resta visible. L'h’omme de Dieu ayant été enseveli dans son oratoire, le pontife romain l’inscrivit au catalogue des saints , et institua la commémoration solennelle du jour où il avait quitté cette chair périssable

Cependant le seigneur pape , voyant le succès de l’oeuvre pieuse des frères Mineurs et leur nombre s’accroître dé jour en jour, suivit le sage conseil de saint Gamaliel*. Il comprit qu’à l’aide du Seigneur

' 4 octobre 4226.

1 Nous adoptons re sens , en relisant le passage auquel les termes du

cette œuvre prendrait un heureux développement; mais il hxa dans de certaines limites leorrègle et leur genre de vie, pour que l’ordre des frères Mineurs ne tournât pas à la diminution et au détriment des autres ordres religieux. 11 décida : qu’ils parcourraient les villes et les châteaux pour lu propagation de l’Évangile et la réformation des mœurs, enseignant plutôt par la gravité de leurs actions et la pauvreté de leurs vétemente, que par des paroles dures et des reproches violents ; ne méprisant ni ne dédaignant ceux qui sont adonnés à la gourmandise et à la recherche des habits, parce qu’il n’appartient qu’à Dieu seul de connaître le cœur de tous les hommes, et accomplissant à la lettre et en réalité leur vœu de pauvreté : car une trop grande humilité qui s’échappe en paroles altières est l’indice évident d’un orgueil caché ; que dans leurs prédications ils ne toucheraient ni ne saisiraient personne [avec la main] ; que s’il leur arrivait d’entendre la confession de quei-

texte font allusion ; > Un pharisien, nommé Gamaliel, dot^nr de la loi, « qui était honoré de tout le peuple, se levant dans le conseil, comiaanda « qu’on fit retirer les apôtres pour un peu de temps. »

1 Et il dit à ceux qui étaient assemblés ; O Israélites I prenei garde i « ce que vous allez faire k l’égard de ces personnes. »

„ Ne vous mêlez point de ce qui regarde ces gens-là , et laissez-

<1 les faire. Car si ce conseil ou cette œuvre vient des hommes , elle se « détruira, n

n Si elle vient de Dieu, voui ne pourrez la détruire, et vous seriez en « danger de combattre contre Dieu même. Ils se rendirent à son avis. » (df les des apôtres, chap, v.)

La tradition raconte que Gamaliel était instruit secrètement dans la loi du Christ, cl qu’il donna la sépulture au corps de saint Etienne.

qu’un , ils ne la révéleraient en aucune façon , quel que fût l’éloignementdes lieux où ils se trouveraient, de peur qu’il n’en naquit scandale, ou que la réputation de quelqu’un ne fût dénigrée, ou que la paix de l’Eglise, établie régulièrement et fermement sur la pierre [de Rome], par les saints apôtres et par les grands docteurs de la foi, n’éprouvât dommage dans les choses temporelles, et ne fût troublée de toute autre manière; qu'ils feraient, relativement aux péchés , des questions prudentes , de peur d’ap- > prendre, eux qui étaient simples, desénormitésinouïes et inconnues ; qu’ils ne jetteraient personne dans le désespoir par les tableaux effrayants de l’enfer, ou par des menaces, ou par des reproches amers, mais plutôt qu’ils relèveraient les âmes par des consolations spirituelles ' ; que les frères Mineurs, en parlant d’eux-mémes, ne laisseraient point à d’autres les exemples d'humilité [qu’ils devaient donner] , etqu’ils ne mettraient ni leur règle ni leurs statuts au-dessus de la règle et des statuts d’autres ordres religieux; qu’ils seraient contents d’étre misérables, besoigneux et pauvres, pour le Christ [seulement], et non par orgueil, afin do paraître meilfeurs que les autres;

' Les restriclioos du pape prouvent bien à quel excès d’emportement farouche les successeurs de François se portaient déjà. Ce mysticisme, qui nous parait aujourd'hui extravagant, frappait fortement alors l’imagination des hommes, t Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout

• pieds nus, jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après

• eux les femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi Saint,

• développant sans retenue tout ce que le christianisme a d’éléments dra- « maliques. » (M. MlcffiBLET, torn. Il, pag.544.)

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IIKNRI lU.

qu'ils n'aspireraient point aux privilèges ou aux dignités, au détriment de qui que ce fût; qu'ils ne prêcheraient pas sans en avoir demandé et obtenu la permission, et qu’ils ne prendraient point sur eux de s’ingérer d’eux-mémes dans les affaires d’autrui. — Quand François, ce nouveau disciple du Seigneur, eut rédigé les statuts irrévocables qui devaient r^ir lui et ses sectateurs, le seigneur pape approuva, annota et confirma sa règle; il ordonna qu’elle serait observée inviolablemeut et à perpétuité , par lui et par ses frères. La voici ;

« Ceci est la règle et le genre de vie des frères Mineurs : à savoir, l’observation du saint Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ, en vivant dans l’obéissance, sans avoir rien en propre, et dans la chasteté. Frère François promet obéissance et respect au seigneur pape Honorius ', et à ses successeurs canoniquement élus, et à l’église romaine ; et les autres frères sont tenus d’obéir à frère François et à ses successeurs.

« Si quelqu’un veut prendre ce genre de vie et vient trouver nos frères, que nos frères l’envoient à leurs généraux provinciaux; parce qu’à ceux-là seuls, et non à d’autres, est donnée permission de recevoir tes frères. Que les généraux examinent soigneusement cette personne sur la foi catholique et sur les sacre-

‘ Noos avons mis ici Honorios, parce que c’est lui qai confirma la deuxième règle de saint François. Il y a dans le texte N. , qui correspond ordinairement à notre expression tin tel. Cette lettre sert aussi à désigner le personnage dont on ignore le prénom exact .

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ANNÉE ^227. S.rj

menu ecclésiastiques. Ceux qui se présenteront devront avoir une complète croyance, vouloir la professer fidèlement, et y persévérer fermement jusqu’à la fin : ils ne seront point mariés, ou , s’ils le sont, leurs femmes entreront aussi dans un monastère, à moins qu’on ne leur délivre permission, avec l’autorité de l’évéque diocésain, lorsqu’ils auront fait préalablement vœu de continence, et quand leurs femmes seront d’un âge à ne point donner lieu de soupçonner qu’ils puissent eufitindre ce vœu; alors on leur dira ces paroles du saint Évangile : « Allez et vendez tout

« ce q'ui esta vous»; et ils feronten sorte de distribuer

leurs biens aux pauvres. S’ils ne le peuvent faire, la bonne volonté suffira. Que les frères et les généraux veillent à ce qu’ils ne soient pas inquiétés pour leurs biens temporels, afin qu’ils en fassent l’usage que le Seigneur leur inspirera. Si cependant ils demandent conseil, les généraux auront liberté de les envoyer vers quelques hommes craignant Dieu, par le conseil

desquels ils puissent distribuerleursbiensaux pauvre.<J-

ensuite qu’on leur donne les vêtements d’épreuve^ c’est-à-dire deux tuniques sans capuce, une ceinture des liaut-de-cha^usses, avec chaperon descendant jusqu’à la ceinture; à moins que les susdits généraux n’en jugeutautrement, selon Dieu. L’année d’épreuve étant terminée, qu’ilssoient reçus à L'obédience, promettant d’observer toujours ce genre de vie et cette règle; et dès lors, d’après le commandement du seigneur pape, ils ne pourront, en aucune façon, abandonner cet ordre; car il est dit dans l’Évangile ;

HENRI III

« Celui qui met la main à la cbarrue, et qui regarde « derrière soi, n’est point propre au royaume de a Dieu. » Que ceux qui auront fait vœu d’obéissance reçoivent une tunique avec capuchon, et une autre sans capuchon, s’ils le désirent. Ceux qui y seront forcés par la nécessité, auront la permission de porter des chaussures; que tous les frères soient revêtus d’babits grossiers, et puissent les raccommoder avec des morceaux de sacs et autres pièces en bénissant Dieu. Je les engage et les exbbrte tous à ne pas mépriser et è ne pas juger les hommes qu’ils voient revêtus d’babits moêlieux, aux couleurs brillantes, et usant de nourritures et de boissons recherchées; mais que plutôt chaeun d’eux se juge et se méprise lui* même. # ,

«• Que les clercs célèbrent l’office divin seéon lesctH nons de la sainte église romaine, sauf poitr le psantier, à partir duquel iis pourront prendre les bréviaires. Quant aux laïques, qo’ils disent vingt-quatre Pater noster pour les matines, cinq pour laudes, sept pour prime; autant pour tierce, autant pour sexte, autant pour none ; pour vêpres, douze; pour complies, sept; et qu’ils prient pour les trépassés. Que le jeûne dure depuis la Toussaint jusqu’à la nativité du Sen gneur. Quant au saint carême, qui commence à l’Épipbanie, eé^ui emitinue quarante jours durant, el que Notre^Seigueur s consacré par son saint jeûne,

• Peciis, pièces, morceaux. — Bapiécer en bénissant Dieu. Traduction de Fleurj. Ün sait que les habits étaient bénits. (Voir à la ’décrétale Slatuimus, concile de Londres, 4338.)

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