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la proie de leur impiété ; la ragé des tyrans s’attaquant aux choses temporelles, proscrit la justice et foule aux pieds les libertés de l'église; la folie des hérétiques cherche à déchirer la tunique du Christ et à détruire les sacrements de la foi ; de faux frères et de méchants fils, par leur perversité trompeuse, ébranlent les entrailles et déchirent les flancs de leur mère. Ainsi , au dehors des combats , au dedans des craintes : au dehors le glaive qui tue , au dedans des pièges qui recèlent la mort. D'où il advient si souvent que l'église du Christ est désolée par tant d’angoisses; tandis qu'elle croit élever des fils, elle nourrit dans son sein du feu, des serpents et des roitelets qui veulent tout dévaster par le poison de leur haleine , par leur morsure et par l’incendie. Or, pour combattre de pareils monstres , pour triompher des armées ennemies, pour apaiser ces tempêtes inquiétantes, le saint-siège apostolique comptait, dans ce& derniers temps, sur un élève qu’il avait nourri avec beaucoup de soin : je veux dire l’empereur Frédéric. [L’église romaine] l’avait reçu, pour ainsi dire , au sortir du ventre de sa mère; elle l’avait allaité de ses mamelles et porté sur ses -épaules; elle l’avait arraché maintes fois aux mains de ceux qui en voulaient à sa vie; elle l’avait instruit; elle l'avait conduit, à force de soins et de peines, jusqu’à l’àge d'homme fait; elle l’avait investi de la dignité royale et enfin, l*our combler ses bienfaits, du titre magnifique d’empereur, espérant trouver en lui un appui protecteur et un bâton de vieillesse. Eh bien ! dès qu’il
IIEMU III.
eut passé en Allemagne pour y prendre les rênes de l’einpire, il fit une action qui pouvait paraître de bon augure, mais qui , pour les yeux de sa mère, n’était réellement que périlleuse. En effet , de son propre mouvement, sans que nul l’y exhortât et à l’insu du siège apostolique, il attacha la croix à ses épaules et fift vœu solennellement de partir au secours de la Terre-Sainte : il demanda même qu’on l’excommuniât lui et les autres croisés , s'ils ne partaient à l'époque fixée. Pendant ce délai , il demanda et obtint d’élre relevé de son vœu , ayant préalablement prêté serment d’obéir sur ce point aux ordres de l’église. Toutefois le saint-siège apostolique versant sur lui une faveur extraordinaire, et voulant le décider à partir plus tôt en Terre-Sainte, l’appela à venir se faire couronner , ce qui était contre l’usage : car le souverain ponlife n’a pas coutume de solliciter*, mais d’être sollicité par des instances réitérées et par de riches ambassades. Ainsi , sous l’étendard delà croni, il a avancé jusqu’ici ses propres affaires avec pluÿde liberté et moins d’embarras. Enfin, quand il eut reçu le diadème dans la basilique de Saint-Pierre des mains de notre prédécesseur , le pape Honories d’heureuse mémoire , nous-mêmes , qui étions alors dans un moindre office , lui donnâmes la croix ^ et il renouvela publiquement son vœO. Il engagea beaucoup de personnes à prendre la croix , leur promettant son secours , et il convint d’un terme précis pour
* Nous lisons : Non tiititarf, au lien de non tnvUofta.
SOU passage. Ayant eu ensuite une conférence avec l’église romaine h Véroli, il jura publiquement qu’il partirait à l’époque que lui Gxerait l’église romaine, et avec une armée digne d’un empereur. Puis, dans une semblable conférence à Férentino, il choisit et se fixa lui-méme un terme de deux aii| pour son passage : il promit, par un serment solennellement juré f qu’il p||rtirait alors et prendrait pour femme la noble dame , fille de notre très-cher fils en Jésus- Christ Jean, roi de Jérusalem, et héritière de cet illustre royaume; il ajouta que, par ce mariage, il s’eiïgagerait à la défense de la Terre-Sainte , non pas [momentanément] comme les autres pèlerins , mais perpétuellement comme les templiers et les hospi- * taliers. Le terme susdit approchant, il commença à mettre en avant différents prétextes, assurant qu’il n’était pas prêt pour le voyage, et demanda un nouveau délai de trois ans , se fondant sur les grands préparatifs qu’il faisait et sur les engagements qu’il avait pri^Alors le saint-siège apostolique, pour éviter que tant de peines se dissipassent en fumée , sans produire aucun résultat , et que l’expédition tout entière qui , après l’église .roiAaine , avait l’empereur pour principal soutien , ne se trouvât annulée, tint conseil avec une foule d’évêques et autres personnages; et ne négligeaut aucune circonstance , envoya notre vénérable frère Pierre , évêque d’Albano, ainsi que Georges , de pieuse mémoire , prêtre cardinal du titre de Saint-Martin, afin de confirmer les promesses que l’empereur avait faites de lui-
même pour le service de la croix. Ils s'assemblèrent à San Germano avec plusieurs princes d’Allemagne; et là l’empereur jura en étendant la main , que sans aucun prétexte ni délai, il opérerait son passage dans deux ans , c’est-à-dire à la traversée du mois d’août dernier; que pendant ce temps il entretiendrait à ses* frais pendant deux ans, dans la Terre- Sainte , mille chevaliers destinés à |pdéfendBe; et que, dans les cinq traversées qui devaient avoir lieu successivement , il ferait passer en Orient cent mille onces d’or , affectées à des personnes qu’il désignerait. Alors les prêlres-cardinaux , de l’aveu de l’empereur et en présence des princes et du peuple assemblé , prononcèrent publiquement , en vertu de l'autorité apostolique , une sentence d’excommuni- * cation qui serait encourue par l'empereur, dans le cas où il viendrait à manquer à une de ses promesses. L’empereur s’engagea en outre à conduire et à entretenir , au delà de la mer , cent chalandres * et cinquante galères ; à donner, aux-époques d^rminées, les moyens d’opérer le passage à deux chevaliers ; et il £t jurer sur son âme qu’il accomplirait toutes ces promessestpt qu’il consentait volontiers à ce que la sentence fût portée contre lui et contre son
' Cbalandre ou aalandre , espèce de navire dont on se serrait au temps des croisades. On trouve dans le continuateur de Guillaume de Tyr : « Si s'en partirent k tant et se recueillirent en lors galies, et alèrent ou « Garata , où lor salandres estoient. » Chalon ou chalan serrait aussi à désigner les bâtiments pécheurs et marchands. Carpentier en fait dérirer notre mot chaland, celui qui achète.
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royaume , si elles u’élaieiil pas observées. Mais remarquez la manière dont il les mit à exécution. Sur ses instances réitérées , plusieurs milliers de croisés , redoutant la sentence d’excommunication , se rendirent, à l’époque fixée, au port de Briudes ; mais l'empereur avait retiré sa faveur à presque toutes les villes qui servent de ports de mer; en vain notre prédéceiæur et nous-méme l’avions averti fréquemment de faire tous les préparatifs nécessaires , et d’accomplir fidèlement ses promesses. Frédéric, oublieux des engaijemenls qu’il avait pris par prédicateurs et par lettres vis-à-vis du saint-siège apostolique et des croisés , relativement aux moyens de transport et aux vivres à fournir, dédaignant enfin le soin de son salut , retint si longtemps les chrétiens au milieu d’un été brûlant , dans un air malsain et dans un pays de mort , que non-seulement une grande partie du menu peuple , mais une foule de nobles et de seigneurs succombèrent à la peste, à l’ardeur de la soif, au feu d'un soleil ardent, et à beaucoup d’autres fléaux. Parmiceux qui périrent, se trouvèrent deux évêques de pieuse mémoire, celui d’Angers et celui d’Augsbourg ; d’autres, gravement malades, retournèrent dans leur pays, et expirèrent presque tous dans les chemins, les forêts, les plaines, les montagnes et les cavernes. Le reste , après en avoir obtenu la permission non sans peine, et quoique les galères, les cbalandres et les vaisseaux qui devaient transporter les vivres , les hommes et les chevaux manquassent complètement, n)algré la promesse de IH. • 24
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Frédéric , le reste , dis-jo , -voyant que ta fête de la bienheureuse Vierge approchait, époque où les vaisseaux commençaient à revenir de l’autre côté de la mer , se mit en roule , s’abandonnant au péril au nom de Jésus-Christ , et pensant que l’empereur allait suivre de près cet exemple. Mais lui , rendant vaines ses promesses , brisant les liens qui le tenaient attaché , foulant aux pieds la crainte de , méprisant le respect dù à Jésus-Christ, ne tenant nul compte de la censure ecclésiastique, abandonnant l’armée chrétienne , laissant la Terre-Sainte en proie aux infidèles , et renonçant au pieux dévouement des chrétiens , se laissa entraîner et attirer à sa honte et à la honte de toute la chrétienté, vers les délices du trône qui lui étaient habituelles ; se réjouissant, comme on dit, de pallier par de frivoles excuses l’abjection de son corps. Réfléchissez donc , et voyez s'il y a une douleur comparable à la douleur de la sainte église romaine votre mère , si cruellement et si fréquemment trompée par le fils qu’elle avait allaité , en qui elle avait mis , en cette occasion , son espoir et sa confiance, à qui elle avait rendu tant etde si grands bienfaits. Cependant elle dissimula, de peur qu’il n’eùt un prétexte pour refuser de secourir la Terre- Sainte; elle vit l’exil des prélats, les spoliations, les emprisonnements et les outrages multipliés dont il accablait les églises, les religieux etles clercs : elle entendit les plaintes toujours nouvelles des pauvres, des vassaux, des seigneurs, enfin des enfants même de l’église qui criaient contre cet homme : plaintes
qui ont dû parvenir aux oreilles du Dieu deSabaoth. Quoique l’élise romaine doive protéger un fils élevé avec tant de soins , et dont la grandeur est l’œuvre de sa munificence , elle gémit maintenant de le voir vaincu sans combat, renversé sans ennemi, et descendu à une ignominie qui fait sa propre bonté et sa confusion ; elle ne déplore pas moins l’extermination de l’armée chrétienne qui n’a pas succombé par le glaive ou la supériorité des ennemis , mais par un si funeste abandon ; elle pleure aussi de voir le reste des guerriers chrétiens, exposé aux périls delà mer et aux tempêtes des flots , sans pilote, sans guide et sans chef, voguant au hasard , et ne pouvant être à la Terre-Sainte que d'une mince utilité. Elle voudrait leur donner les encouragements qu’ils méritent ef les secours d’un renfort opportun ; mais les orages . d>’une mer agitée et la rigueur des saisons l’empêchent d’exéeuter son désir. Elle se lamente encore sur la ruine de la Terre-Sainte qu’elle espérait voir aujourd’hui arrachée aux mains des païens, et que l’armée chrétienne , à ce qu’on assure, aurait déjà recouvrée par l’échange de Damiette , si les lettres impériales ne le lui avaient plusieurs fois défendu. Et cette armée ne se serait point trouvée enfermée et au pouvoir des païens, si l’empereur eût fourni le subside de galères qu’on avait promis en son nom et qu’il était en ‘pouvoir de* donner. Damiette elle-même remise, comme on nous l’a assuré , à son lieutenant et sur laquelle flottaient les aigles impériales, a été cruellement pillée le même jour, saccagée de fond en comble
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par ses soldats et rendue honteusement par eus aux infidèles \ L’église romaine éclate de nouveau en sanglots quand elle songe à ce qu’a coûté celte ville qu’on a perdue, à tant de travaux et de peines, à tant de dépenses faites, à tant de fidèles tués, et au long espace de temps si inutilement employé : alors elle ne cesse de pleurer et il n’y a personne pour la consoler de pertes si douloureuses et pour essuyer les larmes qui baignent ses joues. Puis donc que sa voix a déjà retenti dans llama et que Rachel pleure avec des lamentations intarissables non-seulement ses enfants, mais encore tant de biens perdus, quel chrétien pourra contenir ses gémissements et ses soupirs? Quel est celui de ses enfants qui, voyant des torrents de larmes couler des yeux de sa mère, ne versera pas aussi des pleurs? Quel est celui qui ne compatifti pas aux angoisses de sa mère , qui ne partagera pas son immense douleur? Quel fidèle ne sera pas enflammé d’un zèle plus ardent encore à secourir la Terre-Sainte, de peur que la jeunesse chrétienne ne paraisse complètement abattue par un revers inattendu, et plongée dans une ignominieuse consterna-
* On ne trooTe, dans les lettres d’Honorios III, ancon renseignement qui pnisse confirmer cette accusation tardive. 11 est vrai que le duc de Bavière, qui était considère à la croisade de 1220 comme le lieutenant de Frédéric, insista fortement pour la reddition de Damiette; mais c'était une opinion partagée par le roi de Jérusalem et les principaux barons , dans les circonstances funestes où se trouvait l’armée , et il n’est pas permis de croire è des instructions secrètes de l’empereur à cet égard. Ses liaisons avec les soudans d’Égypte ne datent que delà croisade qu’il lit en penoune.
tiou? Les boinmes de cœur et les enfants de Jésus- Christ ne doivent-ils pas être animés du désir de secourir la Terre-Sainte, d’autant pins vivement qu’ils voient ce revers inatlendu faire rejaillir une plus grande honte sur le père et sur le fils, sur le Rédempteur et les rachetés, sur le Christ et sur le peuple chrétien? Quant à nous, nous avons l’intention de renouveler l’entreprise avec d’autant plus de zèle, et nous voulons chercher les remèdes à appliquer au mal avec des réflexions d’autant plus profondes, que le besoin est plus urgent et qu'une plus grande angoisse accrue par tant de douleurs est venue glacer notre âme; en effet, le Seigneur se montre quelque peu irrité contre son peujileet n’a pas en ce temps-ci accepté le sacriGce des mains de celui qui u’a pas imité la prudence des hommes* en qui Israel a coutume de trouver son salut. Cependant les miséricordes de Dieu ne sont pas épuisées, et sa compassion ne nous a pas encore abandonnés. Nous devons donc espérer dans la miséricorde de notre Dieu, qui nous montre la route par laquelle nous marcherons heureusement à cette entreprise, et il choisira des hommes selon son cœur, des hommes ayant le cœur simple et les mains pures qui guideront l’armée ehi étienne. C’est pourquoi nous prions dans le Seigneur votre fraternité, nous vous recommandons ét vous enjoignons, par ce rescrit apostolique, d’exposer la présente lettre aux clercs et aux laïques qui vous sont confiés; de les
' l*er qucm. Je propose cl traduis per quos.
UENltl III.
inviter à cette sainte entreprise, afin qu’ils s’efforcent ' d’y préparer leurs &mes ; de les animer par vos exhortations assidues à feuger l’injure faite à Jésus-Christ, pour que le saint-siège apostolique les trouve prêts et j bien disposés, quand, sur plus mûre délibération, il jugera convenable de les appeler. Or, pour ne pas I ressembler à ces chiens muets qui ne peuvent aboyer, i pour ne pas paraître préférer un homme à Dieu en ne tirant point vengeance de celui qui a causé un si grand désastre pour le peuple chrétien, de cet empereur Frédéric qui n’est point parti en Terre-Sainte à l’époque fixée, qui n’y a point fait passer aux traversées convenues l’argent plus haut spécifié, qui n’a point envoyé au secours de ladite terre les mille chevaliers qu’il devait y entretenir à ses frais, mais qui, en manquant ouvertement à ses promesses sur ces trois articles, s'est enfermé de lui-même dans les liens de l’excommunication dessus dite, nous le déclarons, quoique malgré nous, publiquement excommunié; nous défendons à tous d’avoir le moindre commerce avec lui, et nous nous réservons d’agir i contre lui avec plus de sévérité, si son opiniâtreté l’exige. Cependant nous avons confiance dans la clé-, mence du père divin, qui veut que personne ne périsse : nous, comptons qu’à moins d’une rébellion invincible, ce collyre ecclésiastique, appliqué sur les . yeux éteints de son âme, leur rendra la faculté de s’ouvrir à la lumière, qu’il pourra voir alors sa nudité et échapper à l’ignominie qu’il a encourue, qu’il remerciera son médecin et reviendra vers l’église, sa
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mère, avec l'humililé nécessaire et en donnant satisfaction convenable, pour recevoir les remèdes du salut. Car, nous le disons dans le Seijjneur, nous ne désirons pas que eelui-Ià soit perdu, qui était pour nous l’objet d’une affection sincère, avant même que nous fussions «e que nous sommes. Donné à Latran, l’an second de notre pontificat. »
De son côté l’empereur Frédéric, ayant appris qu’il était excommunié, fut saisi d’une violente colère; et de même que le pape avait fait publier sa sentence par lettres dansions les pays chrétiens, de même ledit empereur écrivit à tous les rois et princes chrétiens, se plaignant de la sentence portée contre lui et la déclarant injuste. Il annonça à chacun et à tous qu’il était revenu de son voyage commencé, non pas sur de frivoles prétextes, ainsi que le pape l’avait avancé faussement, mais à cause d’une maladie trèssérieuse; et il en appela au témoignage de celui qui est un témoin fidèle dans le ciel. Il affirma, en outre, qu’aussitôt que Dieu lui aurait donné la santé corporelle, il accomplirait envers le Seigneur son vœu de pèlerinage avec l’appareil qui convient à un empereur. Entre autres rois catholiques, il envoya au roi d’Angleterre des lettres scellées du sceau d’or, lui exposant que l’église romaine était dévorée de tous les feux de l’avarice, et que sa concupiscence était si manifeste, que les biens ecclésiastiques ne suffisant plus à ses désirs, elle ne ferait pas difficulté de déshériter les empereurs, les rois, les princes, et de les rendre ses tributaires. Il disait au roi d’Angleterre de
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considérer pour sa part l’exemple de sou père le roi Jean que l’église romaine^ avait tenu sous l’excommunication, jusqu’à ce qu’elle lui eût imposé tribut à lui et à ses états. « Que tous en général, ajoutait-il, prennent pour exemple le comte de Toulouse et beaucoup d’autres princes dont elle cherche à retenir sous l’interdit les terres et les personnes, jusqu’à ce qu’elle les réduise à une servitude semblable. Je passe sous silence les simonies, les exactions multipliées et inouïes que les Romains exercent sans relâche sur les gens d’église, leurs usures tant manifestes que secrètes dont l’énormité jusqu'alors inconnue infecte l’univers : ce sont d’insatiables sangsues à la parole plus mielleuse que le miel et plus coulante que l’huile. La cour romaine, disent-ils, c’est l’église, c’est notre mère, c’est notre nourrice ; tandis que la cour romaine est la racine et la source de tous les maux : ses actes ne sont pas ceux d’une mère, mais ceux d’une marâtre, et sesœuvrestrop connues en font foi. Que les nobles barons d’Angleterre se souviennent que le pape Innocent fortifia leur parti par une bulle et les engagea à se soulever contre le roi Jean, comme contre un ennemi obstiné de l’église. Mais lorsque ledit roi eut été énormément abaissé, et quand il se fut donné en esclavage à l’église romaine, lui et son royaume, comme un efféminé, ledit pape, sans se soucier du respect humain ou de la crainte de Dieu, foula aux pieds les seigneurs qu’il avait soutenus et excités d’abord ; il les laissa en péril de mort, prêts à être dépouillés misérablement de leurs héritages, afin
( penséti douloureuse et digue d'un Romaiu ) que sa bouche toujours béante engloutit cette grosse proie. Or il est advenu que, par suite de l’avarice des Romains, la reine des nalions a été mise sous tribut. Voilà les mœurs des Hoinains, voilà les pièges tendus aux pr4lats; labour de Rome cherche à surprendre chacub d’eux et tous à la fois, à leur enlever leurs ecus, à asservir leur liberté, à troubler leur paix : couverts de peaux de brebis, les Romains sont des loups ravisseurs. Us envoient çà et là des légats ayant pouvoir d’excommunier, de suspendre et de punir, chargés non point de semer la semence, c’est-à-dire 1a parole de Dieu, et de la faire fructifier, mais d’extorquer de l’argent ’de recueillir et de moissonner ce qu’ils n’ont nullement semé. Ainsi il arrive qu’ils pillent les églises sacrées, les refuges des pauvres, les demeures des saints, que nos pères, hommes pieux et simples, avaient fondées pour subvenir aux besoins des pauvres et des pèlei ins et à l’enirelien des religieux. Maintenant, ces Romains dégénérés et méprisables, enflés seulement de leur science dans les lettres, portent leur audace téméraire jusqu’à aspirer aux empires et aux royaumes. L’église primitive était fondée sur la pauvreté et sur la simplicité, alors qu’elle enfantait avec fécondité tous ces saints dont fait mention le catalogue sacré; et personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé par Notrc-Scigneur Jésus-Christ et aflermi par lui. Ahjourd hui que les Romains naviguent sur les richesses. sc' roulent dans les richesses, édiliont dans
les richesses, ou doit craindre que les murailles de l’éjjlise ne penchent et que la base venant à manquer, il ne s'ensuive écroulement. Ges Romains, et celui qui scrute tous les cœurs ne l’ignore pas, se déchaînent injustement contre nous, disant que nous n’avons pas voulu opérer notre passage à l’époque fixée; tandis qu’indépendamment de ma mauvaise santé, j’étais retenu par d’importants et inévitables démêlés, relativement à l’église et à l’empire. En premier lieu, j’avais à chôlier l’insolence des rebelles siciliens : et il ne nous paraissait ni prudent ni utile à la chrétienté de partir en Terre-Sainte en laissant derrière nous une guerre intestine ; pas plus qu’il ne convient à un médecin d’appliqu^ un bandage sur une blessure avant d’en avoir retiré le fer. » Enfin Frédéric concluait en exhortant tous les princes à se prémunir contre une pareille avarice et une pareille iniquité, parce que :
Quand brûle la maison du voisin , c’est de tes propres affaires qu’il s’agit.
L’empereur, irrité de la sentence portée contre lui, souleva, contre le seigneur pape et contre le patrimoine de l’église romaine, une sédition furieuse ; envahissant ses villes et s’emparant de ses châteaux. Ce même pape donna le récit détaillé de ces violences, dans une lettre qu'il écrivit à Romain, légat en France, et dont voici la teneur :
« Grégoire, évêque, à Romain, légat en France, salut, etc... Réfléchissez, nous vous en prions, et
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voyez s’il y a une douleur comme noire douleur : le fils que l’église romaine avait nourri , et qu’elle avait rendu puissant, espérant trouver en lui uiv défenseur contre les nations perfides, est maintenant son persécuteur aeliarné et son ennemi mortel. Pour ne pas garder le silence sur les injures atroces et les énormes dommages que l’empereur Frédéric fait éprouver à l’église et aux personnes ecclésiastiques, lesayantdamnablemcnl tourmenléesjusqu’ici, sachez qu’il attaque le patrimoine du siège apostolique, en y envoyant des Sarrasins et autres gens : ce qu’il y a de plus exécrable encore, il a fait alliance avec le Soudan et autres impies Sarrasins il a pour eux de l’amitié, pour les chrétiens une haine déclarée ; il s’occupe de ruiner les maisons des Hospitaliers et des
• Let Ssrraiinsélaient hors des atleintes de l’excommunication, et Frédéric, en les employant, n’avait pas à se défier de la terreur que les menaces du pape auraient pu inspirer aux ebréliens. Déjà il ne craignait pas de montrer hautement sa prédilection pour ces mercenaires dévoués qu’il avait trouvés r.antonnés en Sicile^ et qu’il transporta dans la Capitanate à Lucera , ville voisine de Foggia , que les historiens contemporains appellent souvent Nuceria et Noccradelli Pagani. Nous trouvons aussi dans les chroniques du temps, et particulièrement dans Matteo di Giovenazso, que Frédéric faisait venir fréquemment de la Barbarie des compagnies de Sarrasins dont l’arrivée inspirait d’ordinaire un grand effroi. Ce fut surtout après son expédition de Palestine, où on lui fit un si grand crime de son indifférence religieuse, et même de sa sagesse politique, que Frédéric favorisa les Sarrasins qui l’avaient aidé à chasser Jean de Brienne. Il eut non-seulement dos mereensires arabes, mais encore unt université arabe, des concubines arabes. Souvent il confia aux Sarrasinsjes charges de portnlan, de jusürier. Les chroniqueurs ont conservé les noms de plusieurs chefs de res Sarrasins, tels que Phocax, Raiel, Zaid, Raalch rtc.
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frères de la milice du Temple, et d'anéantir avec impiété ces deux ordres à qui l'on doit la conservation des reste# 4e la Terre-Sainte. D’après ses instructions, la trêve ayant été ro:npue entre les Sarrasins et les chrétiens, les Sarrasins vinrent attaquer, à main armée, les possessions des Templiers, tuèrent ou firent prisonniers beaucoup d’hommes, et enlevèrent un riche butin.'# Les Templiers indignés s’armèrent à leur tour, et arrachèrent aux Sarrasins une partie du butin, pour une valeur d’environ six mille marcs. Alors Thomas, comte d’Acerra, familier de l’empereur, vint les assaillir comme un furieux à leur retour; et, tandis que les Templiers jie voulaient pas violer* les statuts de leur ordre, en se servant de leurs armes contre des chrétiens, Thomas leur enleva par la forcé leur butin, et le rendit aux Sarrasins,. a l’exception de quelques objets que ledit Thomas garda, dit-on, pour lui-même. Si les Sarrasins dépouillent des chrétiens, non-seulement ledit Thomas ne s'occupe pas de faire rendre ce qui a été pris, mais encore il ne veut pas permettre que les chrétiens fassent, en aucune façon, du butin sur les Sarrasins; d’où il advient que ceux-ci, devenus plus hardis, ne craignent pas d'attaquer les nôtres, et que les nôtres, redoutant quelque trahison, n’osent guère se défendre. Ainsi, l’effusion du sang chrétien tourne au profit de l’empereur, et est pour lui un avantage odieux. Ledit Thomas, ou plutôt l’empereur, par le
' Audieuiibus. Évidcmnieni
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SSI
moyen dudil Thomas , persécute cruellement les maisons de l’ordre ; il les a dépouillées par une sorte de siège et par la violence des édifices et des terres qu'elles possédaient ; il essaie de les priver des jiriviléges que leur a accordés le saint-siège apostolique, et de les soumettre à la juridiction impériale ; ce qui est manifestement contraire .aux libertés de l’église. Il a fait réunir en Sicile et en Apulie cent esclaves qui appartenaient à la maison de l’Hôpital et à la maison du Temple, et il les a rendus aux Sarrasins, sans donner auxditcs maisons aucune compensation pour ce dommage. Ainsi , il préfère aux serviteurs du Christ les serviteurs de Mahomet, comme cela ressort évidemment de ce que nous avons dit. Sacliez aussi poqr sùr que ledit empereur, quoiqu’on dise qu’il s’est embarqué avec peu de troupes, envoie une grande armée de Sarrasins et de chrétiens contre le patrimoine de l’église, afin que son mépris pour la foi et sa méchanceté soient connus, et qu’il en donne à tous une preuve manifeste. Cependant nous avons ferme espoir et confiance en celui qui a établi son église sur la pierre de la foi ; quelque fougueux que soient les vents qui l’assaillent, quels que soient les fleuves qui l’inondent, il ne permettra pas qu’elle soit renversée ou submergée, fuis donc que nous voyons l’empereur machiner si méchamment la subversion de la foi chrétienne, et agir avec tant d’impiété, nous pourrions l’eJouter les plus grands périls, si nous ne pensions que, quoique l’iniquité de l’impie se prolonge longtemps, jamais cependant
RENRi Hi.
il ne -prévaudra dans sa méclianceté , mais plutôt il disparaîtra en elle. Mais comme, d'après l’office qui nous a été confié, tout indigne que nous en sommes, nous sommes forcé de veiller à ce qu'un serviteur de Mahomet ne puisse sévir plus longtemps contre les serviteurs du Christ, mais à ce qu’il soit plutôt confondu dans sa fureur, et à ce que la gloire du nom chrétien soit exaltée, nous recommandons et enjoignons à votre aifectiou, par ce rescrit apostolique, de faire annoncer solennellement ces choses à tous les fidèles chrétiens dans le pays de votre légation , afin qu'ils tiennent ferme pour le maintien de la foi et l’observation de la religion , comme s’il s’agissait de leurs intérêts particuliers, et que vous ne dédaigniez pas de les animer par de salutaires avertissements et par des exhortations. Donné à Latran, aux nones d’août, l’an second de notre pontificat. »
Lf people de ROME SE SOOLÈVE CONTRE LE PAPE.
’Victoire dd comte de Toüloose contre les Français. — Mort d’Etienne, archevêque de Gantorbért. — -Irroption des Gallois. — Ils sont repoussés. — Détails. — Vers le même temps , le peuple romain se souleva contre le pape Grégoire, le chassa de la ville le jour solennel de Pâques, et le poursuivit jusqu’à son château de Viterbe. Bientôt le nombre de ses ennemis s’étant accru, Grégoire fut obligé de s’enfuir à Pérouse. Le pape n’ayant pas d’autre moyen de vengeance, enferma ses persécuteurs dans les liens de l’excommunication.
ANNÉÉ 1228. 58.1
Vers le même temps, le roi de France envoya en Provence, contre le coiçte de Toulouse, une nombreuse expedition militaire : celte armée était chargée de vaincre le comte et de le chasser de ce pays. Ayant appris que ledit comte était alors à Castel-Sarrasin, une des places de sa dépendance, les Français se proposèrent de l’y assiéger. Le comte, averti de leur arrivée, alla à leur rencontre avec un gros corps d’hommes d’armes, et leur dressa une embuscade. 11 se cacha avec les siens dans une forêt par où les Français devaient passer, et attendit leur venue. Dès que les Français furent arrivés au lieu de l’embuscade, le comte et les siens tombèrent sur eux à l’improviste, et, à la suite d’un combat furieux, cinq cents chevaliers français furent faits prisonniers, et un grand nombre fut tué. Eu sergents et hommes d’armes, deux mille combattants environ furent pris et dépouillés jusqu’à la peau. Le comte fit crever les yeux aux uns , couper le nez et les oreilles aux autres, abattre à ceux-là les mains et les pieds; puis il les renvoya dans leur pays, ainsi mutilés, pour servir d’affreux spectacle à leurs compatriotes, ses ennemis. Après s’être d’abord emparé de tous les bagages appartenant aux chevaliers prisonniers, le comte vainqueur les enferma sous bonne garde. Cette bataille fut livrée près de Castel-Sarrasin, le quinzième jour avant les calendes de juin. Disons, en peu de mots, que les Français ayant renouvelé trois fois leur tentative cette année-là, furent mis eu fuite, faits prisonniers, et incarcérés par ledit comte.
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Cette même année, Étienne, archevêque de Cantor béry, expira dans son manuicdeSiindon, le huitième jour avant les ides de juillet, et il fut enterré à Cantorbéry, la veille des nones du même mois. Après les funérailles (f’Étienne, les moines de Cautorbéry ayant obtenu la permission du roi, élurent un moine tiré de leur église et nommé maître Gaultier de Hémesham, le septième jour avant les nones d’août. Les moines l’ayant présenté au roi , celui-ci , après une longue délibération, refusa, pour des motifs déterminés, de reconnaître le nouvel élu. 11 objecta en premier lieu aux moines que le père de Gaultier avait été convaincu de vol et suspendu au gibet pour ce crime; et, en second lieu, qu’à l’époque de l’interdit, Gaultier avait embrassé le parti contraire au roi Jean, son père à lui. En outre, les évêques suffragants de l’église de Cautorbéry reprochèrent au nouvel élu d’avoir entretenu commerce charnel avec une religieuse, et d’en avoir eu des enfants. Ils ajoutèrent de plus qu’on ne devait pas procéder à l’élection d’un archevêque, sans qu’ils y assistassent. Mais ledit Gaultier, persistant fermement dans l’élection faite en sa faveur, prit avec lui quelques moines de Cantorbéry, aussitôt que l’appel eut été interjeté, et alla se présenter au seigneur pape, lui demandant avec instance de confirmer l’élection. Le seigneur pape ayant connaissance de l’opposition qu’y apportaient le roi et les évêques, différa de se prononcer jusqu’à plus ample information. Lorsque le roi et les évêques apprirent que le nouvel élu s’était mis en chemin pour la cour
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de Rome , ils rédigèrent par écrit les objectioiis dont nous avons parlé; les lettres furent revêtues du sceau du roi et du sceau des évêques : l’évêque de* Rochester et celui de Chester furent cIiaqTés de les remettre au seigneur pape , et maître Jean , archidiacre de Bedfort, de porter la parole en cette affaire. Les ambassadeurs, étant enfin arrivés à Ifome, présentèrent au seigneur pape les lettres du roi et des évêques : le pape, les ayant lues avec attention, prit l’avis de ses cardinaux, et donna jour aux deux parties pour le lendemain des Cendres; jour auquel, après avoir pesé la justice, il rendrait sa sentence définitive. Cette même année, pendant tout l’été, eurent lieu des éclairs et des coups de tonnerre épouvantables, qui, en différents lieux, incendièrent des édifices , tuèrent des hommes et des animaux ; et, dans l'automne qui suivit, des torrents de pluie tombèrent constamment; ce qui, à l’époque de la moisson, causa de grandes pertes aux cultivateurs.
Vers le même temps, au moistl’août, les chevaliers et les sei^ents du château de Montgomery, silué^ sur la frontière du pays de Galles, firent une expédition, ainsi que la milice du pays, à l’effet de rendre libre et sùr le passage d’u^e.route, non loin du château; laquelle était infestée par des brigands gallois, qui massacraient les voyageurs et pillaient les passants. Étant venus sur les lieux avec des épées, des haches, des bâtons et autres armes, ils mirent le feu aux bois, aux arbres, aux buissons et aux haies épaisses ni. 2.5
HENRI III
[qui obstruaieut la ruute], a6n de lu rendre large et commode aux voyageurs. Les Gallois en étant infor* mes, survinrent en grand nombre, et, se jetant avec fureur sur les Anglais, ils les forcèrent à rentrer dans le château , après leur avoir tué quelques hom* mes. Les Gallois ayant mis le siège devant Montgomery, les assiégés en donnèrent sur-le-cbamp avis à Hubert, grand justicier d'Angleterre, qui récemment avait été investi par le roi de cette terre et de ce château : le JToi s'y rendit en toute hâte , et obligea les Gallois à lever le siège. Cependant le roi d’Angleterre, qui était venu avec un petit nombre d’hommes d’armes, attendit un corps de troupes plus puissant, et quand ces renforts furent arrivés, il se rendit à la forêt dont nous avons parlé, qui ^Jait fort spacieuse, et qui avait, disait-on, cinq lieues en longueur. Quoiqu’elle* ’fût vastes et que les fourrés présentassent de grands obstacles, on parvint, non sans peine, à la détruire, soit en l'abattant , soit en y mettant le feu. Le roi alors conduisit son armée dans l’intérieur du pays , et étant venu à une habitation de pioines blancs nommée Cridde, qui était le réceptacle des Gallois, à ce qui avait été rapporté au roi, il donna ordre de livrer aux flammes ce bâtiment, qui fut réduit en cendres. -Le grand justicier Hubert, ayant remarqué que la position du lieu était presque inexpugnable, fit bâtir en cet endroit même un châtean-fort, de l’aveu du roi. Mais avant que les ouvrages commencés eussent été achevés, beaucoup de gens furent tués de part et d’antre, et un noble sei-
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gneur, Guillaume de Rrause, fut pris cl enclidiné par les Gallois, lundis qu'il étail allé chercher des vivres. Un aulre chevalier, 5 qui le roi avail ceiiil dernièrement le baudrier militaire, étail sorti avec plusieurs hommes d’armes- pour se procurer des vivres; voyant ses compagnons enfermés par les ennemis, il s’élança intrépidement au milieu d’eux, et après avoir tué un grand nombre d’adversaires, succomba sous le nombre, et resta sur la place avec plusieurs autres de l’armée du roi. Or, il y avait dans l’armée du roi une foule de seigneurs qui étaient confédérés avec Léolin, et dont l’adhésion au roi n’était que feinte. Bientôt l’année manqua complètement de vivres, et le roi , comprenant que plusieurs des siens se détournaient de lui, et mentaient envers lui de bouche et de copur en n’observant pas leurserment de fidélité, fut obligé de conclure un traité honteux, et de consentir à ce que le château , bâti avec de grandes dépenses et déjà presque, achevé, fût rasé à ses propres frais. Léolin devait donner trois mille marcs au roi en compensation des travaux et dépensés faites. Le traité ayant donc été confirmé,’ chacun retourna chez soi. Ainsi le roi d’Angleterre revint dans ses étals, après avoir passé environ trois mois à la construction dudit château, avoir dépensé inutilement des sommes considérables, et en laissant ignominieusement dans les fersde Léolin l'illustre seigneur Guillaume de Brause. Ce qui excita alors un rire universel, c’est qu’au moment où on se mit à construire ce château, le justicier, voulaut lui donner un nom, l’appela Sotdsf
HENRI in.
d’Hubert*. En effet, quand on vit à la Gn qu'après tant de travaux et tant de dépenses, ce château était rasé jusqu'au sol, on déclara que le justicier était nonseulement prophète, mais encore plus que prophète.
L’empereor Frédéric se rend en Terre-Sainte. — Un archevêque arménien vient a Londres. — Histoire DE Joseph, contemporain de Jésus-Christ, condamné A vivre jusqu’à la seconde venue du Sauveur. — Rocer SUCCÈDE A Eustache comme évêque de Londres. — Uugues,évéqued’Ély.— Cette mémeannée, l’empereur Frédéric s’embarqua sur la mer Méditerranée potir accomplir envers le Seigneur son vœu de pèlerinage. Il aborda à Acre, la veille de la Nativité de la bienheureuse vierge Marie. Le clergé et le peuple du pays vinrent au-devant de lui et le reçurent avec honneur, comme il convenait pour un si grand prince. Cependant, sachant que le pape l’avait excommunié, ils ne voulurent pas communiquer avec Igi , ni en lui donnant le baiser ni en s'asseyant à sa table, et tous l’engagèrent à donner satisfaction au pape, et à rentrer dans l’unité de l’Église. A son arrivée, les Hospitalierset les Templiers l’honorèrent en fléchissant le genou ; ils embrassaient ses genoux, et toute l’armée des fidèles, qui était rassemblée à Acre, rendait gloire à Dieu de l’arrivée de Frédéric, espérant que Me lui viendrait le salut d'Israël. Alors l’empereur, s’adressant à toute l’armée, se plaignit amèrement auprès
< Stulliliam Jluberti. Ce pasuge esl iocompr^bcnaible à mnim i^u’il n’y ait quelque jeu de mott que nous ne pouvons saisir.
ü'elle du punlite romain, qui avait rendu contre lui une injuste sentence, et il alfirma que sou voyage au secours de la Terre-Sainte avait été différé, à cause d'une maladie sérieuse qui l'avait retenu, et de plusieurs autres affaires importantes qui intéressaient toute la chrétienté. Cependant le Soudan de Babylone ayant appris sou arrivée eu Syrie, lui envoya de nombreux et magnifiques présents en or, en argent , en pièces de soie, en pierres précieuses, en chameaux, en éléphants, en ours, en singes et autres choses mirifiques, qu'on ne voit point en Occident. Au moment où l’empereur aborda à Acre, il trouva pour chefs et pour guides de l'armée chrétienne le duc. de Limboiirg, le patriarche de Jérusaleui, les archevêques de Nazareth , de Césarée et de Narbonne, les évéques anglais de Winchester et d'Exeter, les grands-maîtres des Hospitaliers et des chevaliers Teutoniques qui étaient à la tète de huit cents chevaliers pèlerins, et d'environ dix mille fantassins rassemblés de tous les pays du monde. Les croisés, animés d'un égal enthousiasme, avaient fortifié Césarée et quelques autres chûteaux, de manière à ce que rien ne leur manquât. Il ne leur, restait plus qu'à restaurer Joppé , et à se diriger ensuite vers la cité sainte. L'empereur, ayant pris connaissance de l'état de la Terre- Sainte, approuva le plan des pèlerins : ou prépara tout ce qui était nécessaire pour le voyage, et toute l’armée se mit en route avec joie sous la conduite de l'empereur : on arriva heureusement à Joppé, le dixseptième jour avant les calendes de décembre. Mais
HENRI III
chncun dans l’armée n’avait pris avec soi que p^ de vivres , ne pouvant faire porter par terre à dos de bêtes ce qui devait suffire à la nourriture d’euxinêmes et de leurs montures pendant un grand nombre de jours. Des vaisseaux avaient été préparés à cet effet dans le port d’Acre : au moment où la flotte mettait à la voile avec la cargaison' destinée aux besoins de l’armée, une tempête s’éleva tout à coup : les flots se soulevèrent outre mesure ; et les pèlerins du Christ furent privés de vivres sept jours durant. Alors plusieurs craignirent grandement que le Seigneur, en courroux, ne voulut faire disparaître son peuple de la surface de la terre. Mais l’ineffable clémence de Dieu, qui veut que personne ne soit tenté au-delà de ses forces,, se laissa fléchir par les cris et les larmes des fidèles ; Dieu commanda aux vents et à la mer , et une grande tranquillité fut faite. Bientôt, en effet, une flotte nombreuse, guidée par le Sagneur, aborda à Joppé , chargée d’une grande quantité de froment et d’orge, de vin et de toute espèce de provisions , en sorte que la disette ne se fit plus sentir dans l’armée jusqu’à la réédification complète de ladite ville; mesufe-qui était commandée par les circonstances.
Celte année-là, vint en Angleterre un archevêque de la grande Arménie qui s’y rendait en pèlerinage pour visiter les reliques des saints et les lieux consacrés du pays anglais, ainsi qu'il avait fait dans les autres royaumes. 11 présenta aux religieux et aux prélats des églises des lettres de recommandation du
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seiijiieur pap«, qui les exhortait à le recevoir avec le respect coiiveoable et à le traiter honorablemeot.Get archevêque étant venu à Saint-Âlbans pour y implorer le premier martyr d’Anjjleterre, fut accueilli avec respect par Tabbé et le couvent. S’y étant arrêté queU que temps à cause de la fatijjue du voyage et pour s’y refaire lui et les siens, il se mit à s’enquérir avec curiosité, par le moyen de ses.iuterprè^s, des cérémonies, du culte et du genre de vie de l’Angleterre, racontant à son tour sur l’Orient des particularités étoniwStes. Dans la conversation, un des moines qui avait été assidûment à ses côtés lui demanda si dons son pays on célébrait la Conception de la bienheureuse Marie : il répondit : « Oui, on la célèbre, et en « voici la raison : c'est que cette conception eut lieu « après avoir été annoncée par un ange à Joachim « qui se lamentait et qui habitait alors le désert. Il « en est de même pour la conception du bienheu- « reux Jean-Baptiste, et pour la même raison. Quant « à la conception du Seigneur annoncée par un ange <1 à Mûrie qui conçut de l'Esprit saint, ce n'est pas « chose dont aucun fidèle puisse douter. >
Ces trois conceptions sont donc célébrées dans le pays d’Arménie, comme il l’assura et le prouva par les raisons précédentes. Entre autres choses, on l’interrogea semblablement sur le fameux Joseph dont il est souvent question parmi les hommes, lequel était présent à l’époque déjà passion du Sauveur, lui a parié et vit encore én témoignage de lu foi chrétienne. L’archevêque répondit en racontant la chose
en détail ; et après lui un chevalier d’Ântiociie, qui faisait partie de sa suite peur lui servir d’interprète et qui était connu d’Henri Spiguriiel, l’un des familiers du seigneur abbé, traduisit ses paroles et dit en langue française : « Mon seigneur connaît bien cet « homme, et avant qu’il partît pour les pays d’Occi-. U dent, ledit Joseph mangea en Arménie, à la table de « mou seigneur l’archevêque qui l’avait déjà vu eten- « tendu parler plusieurs fois. » Comme on lui demandait ce qui s’était passé entre notre Seigneur Jésus-Christ et le dit Joseph, il reprit : « Au temps « de la passion, lorsque Jésus-Christ, saisi par les « Juifs, était conduit dans le prétoire devant le gou- « verneur Pilate pour être jugé par lui, etgue les Juifs « l'accusaient avec fureur, Pilate, ne trouvant en lui « aucun motif de le faire mourir, leur dit : « Prenez- « leet jugez-le selon votre loi ; » mais comme les cla- « meurs des Juifs devenaient plus violentes, Pilate,
« sur leur demande, mit en liberté Barrabas et leur « livra Jésus pour être cruciBé. Or, tandis que les Juifs « entrainaient Jésus hors du prétoire, Cartaphile, a portier du prétoire de Pônce-Pilate , saisit le mo*
« ment où Jésus passait le seuil de la porte, et le <1 frappa avec mépris d’un coup de poing dans le dos,
« en lui disant d’un ton railleur ; « Va donc , Jésus,
« va donc plus vite : qu’attends-tu ? » Jésus se re- « tourna, et, le regardant d'un œil sévère, lui dit:
« Je vais et lu attendras que je^ois venu; » selon qu’il « serait dit plus tard par l’évîingéliste : « Le fils de « l'homme marche selon qu’il a été écrit sur loi :
« pour toi, tu attendras mon arrivée. »Or,ceCar(a- « phile, qui au moment de la passion du Seijjneur « élaitâgé d’environ trente ans, attend encore aujour- « d’iiui", selon la parcde du Sauveur. Chaque fois qu’il « a atteint le terme decent ans, il est saisi d’une ma- « ladie qu’on dirait incurable et ravi comme en ex- « tase : puis il estquéri, révient à la vie, et se retrouve « dans le même état et au même Age qu’à l’époque • de la passion du Seigneur; en sorte qu’on peut « dire véritablement avecle Psalmiste : « Ma jeunesse « se renouvelle comme celle de mon aigle*. » Lors- « que la foi catholique se répandit après la passion « du Seigneur, ce môme Cartapbile fut baptisé et ap- « pelé Joseph pîr Ananias, qui baptisa le bienbeu- « reux Paul apôtre, il demeure ordinairement dans «L les deux Arméniesel dans les autres pays d’Orient, « vivant parmi les évêques et les autres prélats des « églises. C’est un homme de pieuse conversation et « de mœurs religieuses , qui parle peu et avec ré- « serve, et qui ne prend la parole que si les évêques « ou autres hommes religieux lui font des questions. « Alors il raconte les choses ancienfies et ce qui s’est « passé à l’époque de la passion et de la résurrection «du Seigneur. Il parle des témoins de la résiirrec- « tion, c’est-à-dire de ceux qui ressuscitèrent avec le « Christ et vinrent dans la cité sainte et apparurent A à plusieurs. 11 parle aussi du symbole des apôtres, « de lëdr séparation, de leur prédication; et cela sans
* Un ne peut s’empêcher de remarquer de curieui rapports entre cette tradition et la légende du Juif errant.
HENRI III
« sourire ou sans prononcer aucune parole léjjérequi « puisse provoquer le blâme ou le reproche : car il est « dans les larmes et dans la crainte de Dieu, soupçon- « nant et redoutant toujours l'arrivée de Jésus-Christ <• qui viendra au milieu des éclairs juger le monde; Il et il craint d’éprouver sa colère dans l’examen der- « nier, lui qui a provoqué le Seigneur à une juste « vengeance, en le raillant lorsqu’il marchait à la • passion. Beaucoup de gens viennent le trouver des « contrées les plus lointaines, et se réjouisseut de le « voir et de l’entretenir ; si ce sont des personnes re- II commandables, il répond brièvement aux questions N qui lui sont faites. Il refuse tous les présents qu’on <' lui offre, et se contente d'une noùrriture frugale et <1 de vêtements simples. Ce qui met en lui l’espérance « du salut, c'estqu’il a péché par ignorance et quek « Seigneur a dit dans sa prière : « Père, 4)ardonneP « leur; car ils ne savent ce qu’ils font.» Paul lui-mème, « qui a péché par ignorance, a mérité sa grâce. Il eu « est de même pour Pierre qui a renié le Seigneur «‘par fragilité, c’est-à-dire par peur. Quant à Judas, « qui a livré le Sëigneur par iniquité, c’est-à dire par « avarice, il a déchiré sesentrailles, et, en se pendant, U il a terminé sa misérable vie sans espoir de salut. « Par cette considération, Cartaphile espèredans l’in- « dulgence de Die<i et a un moyen d’excuser son er- « reur. » On fit aussi des questions audit archevêque sur l’arche de Noé, qui, dit-ou, s’est arrêtée eSPestencore aujourd’hui dans les montagnes d’Arménie , ainsi que sur plusieurs autreschoses. Il affirma qu’il eu était
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ainsi, en rendant témoignage à la vérité; et comme c'était un personnage respectable dont la véracité était garantie par une lettre du pape, ses paroles lirent impression sur les auditeurs, et son récit parut scellé au sceau delà raison. D'ailleurs' ce sont là des faits que personne ne peut accuser de fausseté; carils'sontattestés par un chevalier fameux et illustre dans la guerre, Hichard d' Argentan, qui, avec plusieurs autres, visita pieusement en personne, à titre de pèlerin, les contrées d'Orient, et, qui dans la suite, mourut évéque.
Cette même année, Eustache, évéque de Londres, expira. Les chanoines élurent à sa place maître Roger, surnommé le Noir, homme profondément versé dans Tes lettres, de mœurs honnêtes, recommandable en tout , ami et défenseur de la religion , exempt de toute espèce d’orgueil, et chanoine de leur église. Le seigneur roi l'admit sans difGculté lorsqu'on le lui présenta. Vers le même temps, au mois de décembre, mourut Geoffroy, évéque d'Ély : il fut enterré dans son église cathédrale, la veille des ides du même mois, aiutii que ledit Eustache l'avait été dans la sienne. Cè Geoffroy étant mort, les moines élurent d'un commun accord Hugues, abbé de Saint-Edmond, qui fut présenté au roi , accueilli avec fhveur , et investi de tous les biens de l’évêché.
Les Seignedus d’Aquitaine, de Gascogne, de Poitou ET DE Normandie invitent Henri 111 a venir en France, — Le tape fait envahir les états de l'empereur. — Lettre , a ce sujet . du comte d’Acerra a Frédéric IL
— L’an du Seigneur 4^9, le roi d'Angleterre Henri tint sa cour à Oxford aux fêtes de Noël , en présence des grands du royaume. 11 fut visité dans cette ville par l’arcbeVéque de Bordeaux qu’avaient député les seigneurs de' Gascogne, d’Aquitaine et de Poitou. Le prélat, reçu avec grand bonneur parle roi, célébra avec lui les fêtes de Noël. Bientôt arriva une autre ambassade solennelle de Normandie ; ces différents députés n’avaieilt qu’une seule et même mission : ils étaient chargés par les seigneurs des susdits pays de solliciter instamment le roi pour qu’il daignât venir en personne dans ces provinces , lui annonçant que tons se rendraient auprès de lui avec armes et bagages, et accompagnés des gens du*pays, et qu'ils tiendraient inébranlablement pour lui , aBn qu’il pût recouvrer son héritage perdu. Le roi, qui n’avait pas encore de résolution dans le caractère , et qui n'agissait que par les conseils de son grand justicier, demanda et reçut avis de lui seul ; et le justicier décida qu’il fallait différer l'affaire , et attendre des circonstances plus favorables. Les députés, neppuvant obtenir d’autre réponse, retournèrent chez eux.
Vers le même temps , le pape Grégoire , supportant avec peine que l'empereur des Romains fût passé en Terre-Sainte, étant excommunié et rebelle, désespérait grandement qu’il voulût se repentir et donner satisfaction pour rentrer dans l’unité de l’Eglise. H se décida donc , en voyant son opiniâtreté et sa révolte, à le renverser du trône iiîipérial, et à en élever un autre à sa place, qui serait pour le saint-siège un
fils de paix et d’obéissance : mais comme nous n’avons pu nous procurer d’autres rensei{jnemenls sur la certitude de ce fait, nous placerons ici une lettre d’un comte, nommé Thomas, à qui l’empereur, à son départ, avait confié, ainsi qu’à plusieurs autres , le gouvernement et la défense de l^empire. La lettre écrite à ce sujet, et envoyée à l’empereur en Syrie, nous a été transmise par un pèlerin digne de foi : « Au très-excellent seigneur Frédéric, par la grâce de Dieu , empereur-des Romains et toujours Auguste, très-puissant roi de Sicile, Thomas, comte d’Acerra, son féal et dévoué en toutes choses,' s|ilut et puisset-il triompher de ses ennemis. Après votre départ, très-excellent seigneur, le pontife romain Gi’égoire , ennemi déclaré de votre magnificence, a réuni une armée nombreuse, à la tête de laquelle il a placé Jean de Brienne, ancien roi de Jérusalem, ainsique plusieurs autres guerriers de renom. 11 est entré à main armée sur votre terre et sur celle de vos hommes ; et, contrairement'à la loi chrétienne, il a résolu de vous vaincre pur legîaive matériel, ne pouvant, comme il le prétend faire, vous abattre par le glaive spirituel. Ledit Jean , qui a rassemblé une grande chevalerie venue du royaume de France et des pays voisins, espère devenir empereur, s’il parvient à vous renverser, et il, paye la solde de ses troupes avec les trésors apostoliques. Ledit Jean et les autres chefs des troupes romaines ' sont donc entrés à main armée sur votre
' C’étaient entre autres les comtes de Célano et Roger d’Aquila , sujets rebelles de Frédéric.
Diyiîi^.
terre et sur celle de vos hommes. Ils melteul le feu aux édiGces et aux villages, ils fout du butin, enlèvent les troupeaux, torturent par différents supplices ceux qu’ils font prisonniers , et les obligent à payer de grosses rançons. Ils n'épargnent aucun sexe; quiconque se trouve* hors de l’église ou du cimetière, tombe entre leurs mains ; iis s’emparent des bourgs et des châteaux , sans avoir égard à ce que vous êtes au service de Jésus-Christ. Et si quelqu’un parle de l’empereur, Jean de Brienne affirme qu’il n’y a pas d’autre empereur que lui. Vos amis s’effrayent de ces choses, très-eicellent empereur, et principalement le clergé de votre empire, qui se demandede quipl droit et avec quelle sûreté de conscience le pontife romain peut agir de la sorte, et soulever la guerre contre les chrétiens, surtout quand le Seigneur a dit à Pierre, qui. voulait frapper avec le glaive matériel : « Re- « mettez votre glaive dans le fourreau : car quiconque « aura frappé avec le glaive périra [[>ar le glaive]. » On s’étonne semblablement de voir celui qui , presque tous les jours , excommunie et sépare de l’unité de l’église les brigands, les incendiaires et les bourreaux des chrétiens, donner aujourd’hui son assentiment à de pareils attentats, et les appuyer de son autorité. Veiller donc, je vous en supplie, très-puissant empereur, à votre sécurité et à votre dignité dans-.les circonstances présentes : car votre ennemi souvent nommé Jean de Brienne, occupe tous les ports d’efldeçà de la mer, et les a garnis d’éclaireurs et d’hommes d’armes, afin que si vous reveniez sans précaution de
%’otre pèlerinage, il pût s'emparer de vous et vous retenir rn prison : ce dont Dieu vous garde! n
SÉDITION A P.iBIS BNTRE LES ÉTUDIANTS ET LES CI- TOYENS. — Insolence des étudiants envers la reine Blanche. — Rétablissement de la paix. — Celle même année , la seconde et la -troisième férié avant les Cendres, jours auxquels les écoliers en théologie ont coutume de se livrer à la joie, quelques-uns d'entre eux sortirent de Paris, du c6lé de Saint-Marceau : le temps était beau et le lieu propice pour s’y récréer comme* d'habitude. Arrivés à Saint- Marceau , et édiauffés par le jeu, ils entrèrent dans un cabaret où se trouvait par hasard d’excellent vin, très-agréable à boire. Ciie discussion s’étant élevée sur le prix du vin entre les cabaretiers et les clercs attablés, on commença à se donner des soufflets, à s’arracher les cheveux; mais les gens de l’endroit accoururent, délivrèrent les cabaretiers des mains des clercs ; de plus, ils accablèrent de coups ceux-ci qui résistaient, et les forcèrent à prendre la fuite, après les avoir bien et bellement fustigés. Les clercs rentrèrent tout meurtris à la ville, et appelèrent leurs camarades à la vengeance. Le lendemain, ils se rendirent à Saint-Marceau , armés de glaives et de bâtons , entrèrent violemment dpns la maison d’un cabarelier, défoncèrent tous les tonneaux de vin, et le répandirent sur le pavé. Puis ils parcoururent les rues, assaillii'ent avec fureur tous ceux qu’ils rencontrèrent , hommes et femmes, les blessèrent, et les laissèrent demi-morts
HENRI III
sur la place. Le prieur d^Saint-Marceau, instruit de là violence exercc^e sur ses bommes, qu’il était tenu de défendre, déposa sa plainte entre les mains du légat romain et de l’évéque de Paris. jCeq^-ci vinrent trouver la reine , alors investie de la régenc'e^du royaume, et lui demandèrent d'ordonner la >^00^00 d'un pareil attentat. La reine, avec la légèreté ordinaire aux femmes, et n’écoutant que le premier moment de colère, commanda sur-le-champ aux prévôts de Paris et à quelques-uns de ses routiers de s’armer et de sortir en toute hâte de la ville, pour punir les auteurs de cette violence, sans épargner personne. Ceux-Kîi, toujours bien disposés quand il s'qgissait d’ètre cruels, franchirent en armes les portes de la ville, et rencontrèrent hors des murs plusieurs clercs occupésà jouer , et qui n’étaient aucunement coupables de l’excès qu’on voulait punir. Ceux en effet qui avaient causé le combat, les vrais auteurs du désordre, étaient de ce pays qui touche à la Flandre, de ces gens qu’on appelle vulgairement Picards. Sans prendre plus d’informations, les satellites se Jetèrent sur ces innocents qu’ils voyaient désarmés; ils tuèrent les uns , blessèrent les autres, accablèrent ceux-là de coups, les dépouillèrent et les traitèrent inhumainement. Quelques-uns d’entre eux écbappèrenf par la fuite et se cachèrent dans les vignes et dans les cayières. Parmi ceux qui périrent de leurs blessures, se trouvèrent deux clercs fort riches, et de grande réputation : l’un était d’origine flamande, l’autre normand de nation. Cet énorme abus d’autorité étant, venu aux
oreilles des uiaitres de rUaiversilé, ils commencèrent par suspendre toutes les leçons et argumentations ; puis ils allèrent tous se présenter à la reine et au légat, leur demandant avec instance de leur faire rendre justiee pour une telle violence. « Il est inique, disaientils, qu'on ait profité d'un prétexte si léger pour faire tourner au préjudice de PUniversité tout entière un désordre imputable seulement à quelques misérables et méprisables clercs : c’est celui qui a commis la faute qui doit en porter le châtiment. » Mais la rèine, le légat et Pévéque de Paris s’étant complètement refusés à leur faire rendre justice, les maîtres de l’Ikiiversité, ainsi que les écoliers, se dispersèrent ;
.( docteurs cessèrent leurs enseignements, et les écoliers leurs études ; en sorte que de tous ces hommes aiî nom fameux , il n’en restait plus un seul dans la ville. Ainsi Paris demeura privé de ses clercs qui faisaient sa gloire. Parmi ceux qui se retirèrent se trouvaient de célèbres anglais, tels que maître Alain de Bécoles , maître Nicolas de Fernham , maître Jean lo Blond , maître Raoul de Maidenston , maître Guillaume de Durham, et plusieurs autres qu'il serait trop long de nommer. La plus grande partie dès maîti*es choisit la ville d'Augers pour y fixer le siège métropolitain de PUniversité. Alors, en quittartt la ville de Paris , nourrice de la. philosophie et élève de la sa-.^ gesse, les clercs vouèrent à l’exécration le légat romain, maudirent la reine et son orgueil de femme, et lui repropbèrent son honteux commerce avec le légat. En s’en allant, les valets ou goujats des clercs,
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Dinilü : J by GoogI
IIENKI III.
ceux que nous appelons d’habitude goliards*, chantaient des vers grotesques de leur façon :
Aie I aie I nous mourons ; on noks renverse, on nous attaehe, on-«ous noie, on nous dépouille. C’est pour le beau ...* du légat que nous souffrons tous ces maux.
Un versificateur plus réservé s’est servi d’une apostrophe ou prosopopée dans laquelle la ville de Paris s’adresse aux clercs en gégiissant :
« Mes clercs , je tremble de crainte parce que vous voulex m’abandon- « ner : je suis accablée de douleur : je pleure sur mes pertes, pleurez ^r n les vôtres *. »
Enfin, par les soins de personnes prudentes , on travailla à faire, des deux côtés, les concessions qu’eltigeaient des torts mutuels. La paix fut rétablie entre les clercs et les habitants, et l’Université vint se réinstaller à Paris.
Les néruTÉs ne roi d’Angleterre sollicitent a Rome l’ annulation de l’élection faite a Cantorrért.
' Ce vieux mot français a une forte analogie avec nos mots modernes : gueulards et gaillards. Il signifiait alors histrions, jongleurs, farceurs, et voulait dire en provençal ceux qui mentent et qui trompent.
’ Beu! morimur ttroli, vincti, ment, epoliati :
Bemtula legaUnoi faeit ii(a paU. *
On comprend combien il faudrait étre^grossier si l’on voulait rendre exactement l’intention du texte.
* Informationem personœ : rfsaaith noisïv.
< Ces vers , comme d'ordinaire , reposent sur un jeu de mots insignifiant, mais intraduisible ; ^
Ptrfundor fletu, mea damna fieo, tua fie tu.
— Elle est cassée par le pape. — Nouvelle élection DE Richard. — Lettre dd pape. — Vers le même temps, aux approches du jour des Cendres, qui avait été fixé à l’élu de Canlorbéry et aux députés du roi d’Augleterre pour entendre la sentence définitive qui devait être prononcée par le |>ape, ceux qui agissaient au nom dudit roi , à savoir, maître Alexandre de Stavensby, évêque de Chester, maître Henri de Stanford, évêque de Rochester, et surtout maître Jean de Heuton, circonvinrent le seigneur pape et les cardinaux par des sollicitations assidues ; mais ils les trouvèrent peu traitables, comme à l’ordinaire, et ils craignirent fort d’échouer dans leur demande. Alors, par un odieux trafic de la justice, ils s’engagèrent, au nom du roi d’Angleterre, envers le seigneur pape, à lui donner le dixième de tous les biens-meubles, dans le royaume entier d’Angleterre et d’Irlande, pour soutenir la guerre contre l’empereur, à condition qu’il exaucerait la demande du roi. Le seigneur pape, qui brûlait par-dessus tout de renverser l’empereur rebelle, fut très-joyeux de cette promesse, et donna avec empressement son consentement à ce marché. En conséquence , il prononça dans le consistoire la sentence qui suit : .
« Dernièrement, connaissance nous a été donnée de l’élection que l’église de Cantorbéry a faite d’un certain moine nommé Gaultier. Après avoir entendu ce que ledit moine a mis en avant pour luimême et pour son élection; après avoir entendu, d’autre part, les objections et refus des évêques
d’Ânglëterre, tant contre ladite élection que contre la personne de l'élu, objections qui ont été présentées à notre audience par nos vénérables frères les évêques de Coventry et de Rocbester, et notre cher fils l’archidiacre de Bedfort, nous avons confié l’enquête à faire sur la personne dudit élu , à nos vénérables frères l’évêque d’Alband, le seigneur Thomas de Sainte-Sabine, et maître Pierre (?), cardinaux. Ledit élu s’étant présenté devant eux, on l'a interrogé sut la descente du- Seigneur aux enfers, lui demandant s’il y était descendu en chair ou sans chair : il a mal répondu. Item sur la présence' du corps de Jésus-Christ dans le sacrifice de l’autel, il a mal répondu. Item sur Rachel, et comment il se faisait qu’elle pleurât ses fils étant déjà morte, il a mal répondu. Item sur une sentence d’excommuniçation rendue contre le droit, il a mal répondu. Item sur le mariage , dans le cas où l’un des contractants meurt infidèle , il a mal répondu. Examiné avec soin par les cardinaux sur tous ces articles, il a répondu, nous le déclarons, non-seulement moins que bien, mais encore très-mal. Or, comme l’église de Cantorbéry est une noble église, et qu’elle doit avoir un noble prélat, homme sage, modeste, et pris dans le sein de l’église romaine, et que ce nouvel élu, que nous déclarods non-seulement indigne , mais que nous serions même
< Confertio dit textv. Sans doute le mystère de la consécration de l'hostie.
AÎSiSKK 1229.
obligé (le qualifier autrement, si nous procédions selon la rigueur dü droit, est tout à fait insuffisant pour arriver à un pareil honneur, nous cassons et annulons sou élection, nous réservant de pourvoir à ladite église. » ‘ ,
Ladite élection ayant donc été cassée de cette façon , ceux qui agissaient au nom du roi d’Angleterre ej des évêques sulTragants de Can4orbéry présentèrent, à l’audience du seigneur pape des lettres de créance , tant dü'roi que des évêques , et proposèrent maître Richard, chancelier de l’église de Lincoln, disant P c’était un homme d’une science éminente, fort versé dans les lettres, d’une conduite honorable, dont la nomination ne pourrait être que fructueuse pour l’église romaine et pour le royaume d’Angleterre. £nfin, ils plaidèrent si bien la cause devant le seigneur pape, t|u'ils obtinrent son consentement et celui de ses cardinaux.' Alors le seigneur pape écrivit la lettre suivante aux évêques sulTragants de l’église * fie Cautorbéry, relativement audit Richard , dont la promotion à l’archiépiscopat n’élait point l’ell'et de l’élection, mais de l’arbitraire : « Grégoire, évê- ‘ que, etc... D'après le soin de l’office pastoral que le Seigneur nous a confié, et d’après la plénitude du pouvoir ecclésiastique qu’il nous a octroyé, tout indice que nous en sommes, nous sommes obligé, par les circonstances journalières, de prendre sollicitude et sohi de toutes les églises, et de pourvoir à leurs besoins en cas de nécessité, avec une diligence » paternelle, selon le dû de la justice et le bénéfice de la
grâce. Parmi les autres églises particulières et toutes les métropoles, nous avons les yeux d'un'e considéra* tion spéciale pour l'église de Cantorbéry, comme pour lu ülle la plus illustre du saint siège aposlolique^ans ses nécessités : l'église romaine, la mère des églises, doit eu effet lui témoigner une faveur d'autant plus bienveillante que la volonté divine l’a gratiCée déplus gran*ds bienfaits au'-dessysdesautres dans la plénitude des choses spirituelles et dans l'abondance des choses temporelles. En effet, le Très-Haut y a planté sa semence, ainsi que dans le paradis de volupté et dans le jardin de délices, et il y a fait venir l’arbre^ lu science du bien et du mal; par l’institution dora dignité métropolitaine, l’arbre de vie ; par l'établissement du service monastique et la discipline d’une observance régulière, des arbres portant fruits; et ces fruits , dans la personne des suffragants , réjouissent la vue par de saintes oeuvres, charment le goût par une doctrine fidèle , et satisfont l’odorat par le parfum de bonne estime qui s’en exhale. Du même ‘ lieu sort un fleuve formé par le sang du très-glorielix martyr Thomas : dans son cours, il donne la vie aux morts, la santé aux malades , la liberté aux esclaves, l'audace aux timides; if peut donc être considéré comme se partageant en quatre canaux. Quand nous examinons ave^ une méditation attentive les signes de ses excellents miracles, nous trouvons dans ce jardin les délices rares et inaccoutumées<le la plantation divine. Or, Étienne de bonne mémoire, jadis archevêque de Cantorbéry, cardinal de la sainte
: ; Gtuï^le
église romaine , homme comblé au-Jessus de tous les autres des dons de la science, du présent de la grâce et des faveurs d’en haut, ayant quitté sa prison charnelle, et ayant été appelé à la félicité et au repos du paradis céleste, comme nous l’espérons et le croyons, nos chers fils les moines de Cantorhéry ont établi un nouveau gardien du jardin divin,, et ont eu soin de présentera notre approbation l’élection faite par eux de Gaultier, moine de leur couvent. Après examen préalable des mérites et^de la science de la personne, la justice a voulu que l’élection fût cassée, et nous avons jugé bon d’élever à cette dignité, et de constituer gardien et ouvrier dans ce paradis un homme qui fût véritablement créé à l’image de Dieu par sa vie et sa science , par sa capacité et ses sentiments, et que la science du salut animât de l’esprit de vie. Or nous avons fait choix de maître Richard, chancelier dë»L*inc61n, qui, tant sur le témoignage de nos frères qui l’ont connu dans les écoles, que sur celui de nos vénérables frères, les évéques de Chester et de Rochester, ainsi que de plusieurs autres, nous a été signalé comme un homme de profond savoir, de mœurs honnêtes, de réputation intacte, d’habileté parfaite, et comme fort zélé pour les âmes et pour les libertés de l’église ; nous l’avons donc, sur le conseil de nos frères, et en présence des susdits évêques, établi archevêque et pasteur de l’église de Cantorhéry. C'est pourquoi nous avertissons et exhortons votre fraternité, et vous recommandons par ce rescrit apostolique, vous considérant comme des fils de charité
HlüNRI III.
et de dévotion, de le recevoir avec hamilité convenable et piété sincère, en riioiiiieur du Dieu toutpuissant, du siège apostolique, et de l'église de Can* torbéry ; d’avoir des égards pour lui, et «le lui obéir bumblement et pieusement comme à votre père^ au pasteur de vos âmes, et à votre métropolitaiiu Vous devez vous réjouir dans le Seigneur de ce principalement par la coopération de la grâce de celai dont l'inspiration prévient et seconde ceux ^ui-la* cherchent’, une église longtemps veuve a été pourvue convenablement. Donné, etc. »
La Terre Sainte est rendue a l’empereur Frédéric.
— Lettre de l’empereur au roi d’Angleterre. — Description de la bulle d’or de l'empereur. — Kntrée des chrétiens a Jérusalem. — Orgueil et jalousie des Templiers et des Hospitaliers. — Leur trahison. — Elle est découverte. '‘g- Lettre de GÉROLD, patriarche de .lÉRU.SALEM, CONTRE FrÉDÉRIC.
— Celte même année, Notre-Seigneur Jésus-Christ, sauveur et consolateur de tous les hommes, visita miséricordieusement son peuple. Grâce aux prières de l'église universelle, il rendit aux chrétiens, en général, et à l’empereur des Romains Frédéric, en particulier, la cité sainte de Jérusalem et toutebla terre que ledit Seigneur, Fils de Dieu et notre Rédempteur, avait consacrée de son sang. En effet, le Seigneur arrêta sa bienveillance sur son peuple, lui qui
' Nous proposons et traduisons adjuvat prosequentetn, au lieu de prûiequilur adjvvttntem.
AiNNUK 122!».
exalte les humbles dans le salut; el il lit que les nations furent vengées et que les Sarrasins furent divisés par des dissensions : car, à celte époque, le Soudan de Babylone se vil tellement pressé de tous côtés par des guerres domestiques, qu’il craignit de ne pouvoir suffire à de nouvelles attaques, et qu’il se vil forcé de conclure avec l’empereur une trêve de dTx ans et de rendre la Terre-Sainte aux chrétiens sans effusion de sang. Ainsi une bonne guerre ful envoyée par le Seigneur pour faire rompre une paix mauvaise. Mais le lecteur, qui veut connaître plus à fond ce bienfait de la grôce divine, peut lire la lettre suivante que l’empereur des Uoinainsécrivit à ce sujet, él envoya scellée du sceau d’or au roi d’Angleterre Henri :
« Frédéric, par la grâce de Dieu, empereur des Romains, toujours auguste, roi.de Jérusalem et de Sicile, à son très-cher ami Henri, roi d’Angleterre, salut et témoignage de siticère dilectipn. Quêtons se réjouissent et triomphent ilans le Seigneur, et que ceux qui ont le cœur droit se glorifient. Diëu, pour faire connaître sa puissance, ne se glorifie pas dans les chevaux ou dans les chars. Aujourd’hui il a mis sa gloire dans le petit nombre des hommes, afin que tous connaissent et sachent qu'il est glorieux dans sa majesté, terrible dans sa magnificence, admirable dans ses conseils sur les enfants des hommes, qll’il change les temps à son gré, qu'il peut faire de toutes les nations une seule nation; lui qui, en peü de jours, parun prodige plutôt quepar le courage humain, a fait réussir une' expédition dont, depuis longues années.
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