‹ Grande chronique de Matthieu ParisChapitre 21 sur 30 · HE^IU · texte numérisé non relu

HE^IU

entendu dire que l'épouse de sou frère défunt était enceinte , et qu'il ne voulait pas admettre sa réclama* tion, jusqu'à ce que la vérité du fait fût connue. Il reprocha de plus audit Richard d'avoir vécu longtemps dans le pays de France au milieu de ses ennemis déclarés, et lui ordonna de sortir au plus tôt du royaume pour n'y pas rentrer, jurant que si on le trouait en Angleterre au bout d'un délai de quinze jours, il serait enfermé dans une prison perpétuelle. Richard, n'ayant pointohtenu d'autre réponse passa en Irlande, où tous les chevaliers et vassaux de son frère l'accueillirent avec joie , lui remirent les châteaux qui avaient appartenu à son frère et lui jurèrent hommage et fidélité. Richard lit rentrer sous son pouvoir le château de Pembroke et toutes les dépendances de ce château ; il réunit une grande multitude d'hommes d'armes, e| se disposa à reconquérir son héritage , malgré l'opposition du roi lui-méme, si la nécessité l'exigeait; mais le roi ayant enfin changé d’avis, et craignant qu’il ne troublât la paix du royaume , reçut l'hommage de Richard et son serment de fidélité, et lui octroya tout l’héritage de son frère , sauf le relief ordinaire dû à la couronne.

RiCHAaD , AHCHEVÈQUE DE OaHTOKBÉHY , SE PLAINT A

Rove de Henri lli. — Il meurt au retour. — Le roi

RENONCE AU PKOiET d’ÉFOUSER LA SOEUR DU ROI d'ÉcOSSE.

— Vers le môme temps, Richard, archevêque de Cantorbéry, arriva à la cour romaine, et fit, en présence

ANNKK 1251.

du Beif[neur pape, les réclamalions qui suivent. Il sc plaignit d'abord du roi d'Angleterre, qui réglait toutes les affaires de l’état sur l’avis seulement du grand justicier Hubert et au mépris des autres seigneurs. Il accusa ensuite le grand justicier d’avoir épousé une femme après avoir été le mari de la cousine de cette femme; d’avoir envahi les possessions de l’église de Cantorbéry, et de les détenir injustement. Il déclara aussi que quelques évêques ses suffragants, négligeant les soins pastoraux, siégeaient à l’écbiquier royal, s’occupaient de causes laïques et prononçaient des jugements à mort. Enfin, il porta plainte contre des clercs bénéficiers qui, étant en dehors * des ordres sacrés, possédaient plusieurs églises auxquelles était attaché le soin des âmes. Après avoir exposé ces doléances et d'autres semblables devant le pape, il demanda que ces excès fussent corrigés et réprimés. Lorsque le seigneur pape eut écouté attentivement tout cela et qu’il eut vu que toutes les plaintes portées par l'arcbevéque étaient appuyées sur la justice et sur la raison, il^ordonna sur-le-champ qu’on expédiât, sous l’intervention de la justice, toutes les affaires ou demandes de l’arcfievêque. Les clercs du roi essayèrent de défendre la cause contraire et de parler pour le roi lui-méme et«pour le justicier, mais fort inutilement; car ils gagnèrent peu de chose ou rien. En un mot, l’intérét qu’inspirait l’archevêque lui fit

• hifrà Sucros ordines. Le litre bunoriüque de clerc n’eatralnaitper alors la collalion de la préirise.

HENKI 111.

obtenir tout ce qu’il demandait. C’était un homme de belle taille, d’une admirable éloquence, de science profonde et de mœurs irréprochables. A ces avantages venait se joindre la justice de sa cause. L’arclievéqué de Ganlorbéry, Richard, ayant donc terminé ses affaires au^ré de ses désirs, se hâtait de revenir dans son pays, lorsqu'il mourut le troisième jour avant les nones d'août, à Santa-Gemma (?), maison des frères Mineurs, située à trois journées de marche en deçà de Rome. La mort du prélat rendait nulles les décisions qu’il venait d’obtenir. Or il arriva à sou sujet une aventure surprenante. Au moment où le corps du défunt était revêtu de ses habits pontificaux, comme c’est la coutume, pour étrp porté dans le tombeau, quelques hommes du pays furent témoins de cet appareil qui enflamma leur cupidité, et ils vinrent au tombeau pendant la nuit pour voler l’anneau de l’archevêque et les autres insignes de sa dignité; mais ils ne purent ni par force ni par aucun autre moyen parvenir à ouvrir ce- tombeau , quoiqu'il ne fût pas scellé. Alors, ne pouvant consommer leur projet sacril^e, ils se retirèrent couverts de confusion et frappant leurs poitrines qui renfermaient des cœurs impies. *

Vers le même temps, «au mois d’octobre, le roi d’Angleterre ayant construit dans le pays de Galles le château dont nous avons parlé, revint eu Angleterre. A cette époque, le roi résolut de prendre pour épouse la sœur du roi d’Écosse ; ce qui excita l’indignation générale de ses comtes et de ses barons et

ANNIÎE ^25^.

{trincipalemeHt de Richard Maréchal : « il ne convient pas, s’écriait-il, que le roi prenne pour épouse la tille cadette tandis que le justicier Hubert est uni par mariage à la fdle aînée. » Le roi ayant renoncé à ce projet, quoiqu’à contre cœur, sur les instances de Richard Maréchal et du comte de Bretagne, donna à ce même comte de Bretagne cinq mille marcs d’argent et celui-ci retourna ensuite dans son pays.

Élection' de Raodl de Nevtl a l’archevêché de Cantohbéry. — Sa cassation. — Conjoration en Angleterre CONTRE LES CLERCS ROMAINS. — CONSISTOIRE TEND -A Saint-Albans. — Richard, archevêque de Cantorbéry, étant mort comme nous l’avons dit, les moines de Cantorbéry résolurent de demander pour pasteur Raoul de Nevil, évêque de Chicester. C’était le très-fidèle chancelier du roi et comme une colonne inébranlable de vérité. Il rendait à tous, et principalement aux pauvres, leurs droits avec équité et sans retard. Dans toutes les. tempêtes de l’état il s’était tenu droit, et n’avait dévié ni à droite ni à gauche, ainsi qu’un roseau agité par le vent. Les susdits moines le demandèrent avec instance comme le plus digne et le plus capable défenseur de leur église, comme un homme puissant par les paroles et par les œuvres, comme l’heureux successeur du bienheureux Thomas à qui il pourrait être comparé,

< Cette raison , dit Lingard , ne peut être admise , et Henri III ne dut jamais songer A cette union, puisque cette princesse était déjà mariée depuis sh ans à Roger, fils du comte Bigod.

HEMU 111.

puisque de chancelier il devienJrail archevêque. L’élection ayant donc été faite dans les règles, ils le présentèrent au roi, le huitième jour avant les calendes d’octobre. Le roi donna volontiers son adhésion pour ce qui le regardait, et investit sur-le-champ Raoul des manoirs et des autres possessions qui appartenaient à l’archevêché. Au moment de partir pour Rome, les moines vinrent trouver celui qu’ils avaient élu, et lui demandèrent une somme, à titre d’aide, pour les dépenses du voyage, les rétributions à faire à la cour de Rome et autres frais semblables. Ma is lui, sentant dans son âme qu’en accueillant celte proposition, il ne sci ait pas tuut à fait exempt du reproche de simonie et d’avarice, leur déclara nettement qu’il ne leur donnerait pas même une obole à cet effet, < t levant les mains au ciel, il dit : « Seigneur Dieu tout-puissant, si je dois être appelé « aux devoirs de l’archiépiscopat , tojut indigne que « j'en suis, que cela se fasse par toi seulement. Si au « contraire je suis encore nécessaire au royaume et « à ton peuple dans les fonctions de chancelier et « dans le moindre ofiice qui m’est dévolu maintenant,

« je ne récuse pas de continuer à porter ce fardeau.

« Que ta volonté soit faite. » Les moines, trouvant dans ces paroles plutôt une fermeté [digne d’éloges], qu’un refus [ capable de les arrêter] , n’en partirent pas moins pour Rome, et demandèrent au pape qu’il confirmât par son autorité l’élection ou la postulation qu’ils avaient faite. Le seigneur pape ayant fait faire, à ce qu'on dit, par maître Simon de Laugton, une

ANÎNI-Ë 1254. 465

enquête exacte sur la personne du nouvel élu,fcelui-ci] répondit que c’était un liornme delà cour, peu lettré, léger et imprudent dans ses propos; il ajouta durement que si le cliaucelierétaitproniu à la dignité d’archevôque, il ferait tous ses efforts, sûr qu’il serait du secret désir du roi et du concours de tout le royaume, pour affranchir l’Angleterre du joug du seigneur pape et de la cour romaine, à qui elle est tenue* de payeŸ tribut; de façon que le royaume, dégagé du lien de tribut dont le roi Jean l’avait enveloppé, servirait Dieu et la sainte église avec sa liberté ordinaire; que llaotil pousserait cette affaire au péril de sa vie, fondé en droit sur les appellations que l’archevêque de Cantorbéry Etienne avait interjetées solennellement devant l’autel de Saint-Paul, dans l’église cathédrale de Londres, au moment où leditroi Jean reinettait la couronne d’Angleterre entre les mains du légat et concluait un traité exécrable pour l’univers entier*. Le pape ayant ouï ce discours, cassa la postulation, et accorda aux moines de Cantorbéry la permission d’élire un autre archevêque, mais qui fut tel, que ce fut pour leurs Ames un pasteur salutaire, pour l’église d’Angleterre un prélat utile, et pour l’église romaine un serviteur fidèle et dévoué.

' Nous proposons et traduisons quœ au lieu de qui. La suite des idées n’est rien moins que claire dans toht ce passage.

^ Cette phrase est incompréhensible dans la bouche d’un homme parlant au pape. Conficiens .fcriptum se rapporte peut-être 4 Etienne Langton; mais alors c’est le frère d'Etienne qui parle. Sans doute il faut voir (implement dans cette phrase une réfleiion de Matt. Péris.

HENRI in.

Les moitiés, de retour à Cantorbéry, rapportèrent au couvent comment ils avaient été trompés dans leurs espérances.

A cette époque, de grands troubles s’élevèrent en Angleterre, ou, pour dire la vérité, ce fut une audacieuse conjuration à laquelle donna lieu l’insolence des clercs romains qui amena tant les nobles que les vilains du royaume à commettre de téméraires violences, comme nous le dirons dans la suite : [Voici les lettres qui coururent en cette occasion] : « A tel évéque ou à tel chapitre , tous ceux qui aiment mieux mourir que d'étre opprimés par les Romains, salut. Nous ne doutons pas que votre discrétion sadie comment les Romains et leurs légats se sont conduits jusqu’ici envers vous* et envers les autres ecclésiastiques d’Angleterre, en conf^a^ à leurs gens, comme il leur plaît, les bénéfices dij^ royaume au grand préjudice et dommage de vous et des autres prélats du royaume. Ce qui est encore plus digne d’étre remarqué, tant cela estvexatoire, ils fulminent des sentences de suspension contre vous, contre les évêques vos collègues et contre les autres ecclésiastiques, à qui il est évident que la collation des bénéfices appartient, pour vous empêcher de conférer des bénéfices à aucune personne du royaume, jusqu’à ce que, dans les ^lises de vos diocèses, cinq Romains aient été pourvus chacun d’un bénéfice de cent livres de revenu, sans même qu’on les désigne par leur

' -Vos , *»id«mmf nt ro.s.

ANM'E ^25l.

propre nom, et sans qu’on leur donne d’autre dénomination que celle de fds de Rumfroy, fils de tel ou tel. Ils accablent en outre de vesations tant les seigneurs et les laïques du royaume, au sujet de leurs patronages et des aumônes qu’eux et leurs prédécesseurs ont répandues pour subvenir aux besoins des pauvres du royaume, que les clercs et les autres rejigieux d’Angleterre, au sujet de leurs biens et de leurs bénéfices. Non contents des abus que nous venons de signaler, ils s'efforcent de dépouiller jusqu'au dernier les clercs du royaume des bénéfices dont ceux-ci sont en possession, pour les conférera des Romains, non pas selon qu’il convient, mais selon qu’il leur plait; ils ne cherchent qu’à réaliser cette prophétie : « Ils ontdépouillé les Égyptiens pour enrichir les Hé- « breux en multipliant leur nation, mais non en glo- « rifiant la joie. » Ainsi, en entassant pour nous et pour vous tous calamités sur calamités, ils nous ont amenés à désirer plutôt de mourir que de vivre sous une pareille oppression. C’est pourquoi, bien qu’il soit dangereux de se révolter contre l’éperon, nous sentons qu’à force de traire le sang vient, et nous sommes las de la dureté de ces gens qui, dans le principe venus à Rome comme des étrangers, prétendent aujourd'hui non-seulement nous juger, mais encore nous condamner ; nous écrasant de fardeaux insupportables qu’ils ne veulent pas remuer du doigt, ni par eux-raémes, ni par les leurs. Nous avons donc préféré d’un commun accord leur résister, quoique tardivement, plutôt que de nous soumettre davan-

HENRI III

tajje à leurs intolérables vexations, et de courber la tête sous une servitude plus dure encore. Nous vous recommandons en conséquence, et vous ordonnons formellement de n’interposer aucunement vos bons offices à l’égard de ceux qui se mêlent des affaires des Romains et de la perception de leurs revenus, tandis que nous chercherons à délivrer l’église, le roi et le royaume d’un joug si pesant. Et sachez pour certain que si vous êtes trouvés (ce dont Dieu vous garde!) en contravention au présent ordre, ce qui vous appartient sera livré aux flammes, et vous encourrez indubitablement dans vos biens le châtiment que les Romains encourront dans leurs personnes. Portez-vous bien . »

Autre lettre. — « Aux religieux et aux autres qui tiennent des Romains des ^lises enferme, tous ceux qui aiment mieux, etc, salut. D’après les innombrables scandales cl les vexations infinies que les Romains, comme vous le savez, font subir maintenant au royaume d’Angleterre, au préjudice du roi et des seigneurs du royaume qu’ils inquiètent en leur disputant le patronage des églises et le droit d’aumône; d’après la cupidité de ces Romains qui cherchent à dépouiller les clercs du royaume de leurs bénéfices pour en investir des Romains comme eux, ce qui est encore plus scandaleux pour leroyaume-èt pour nous, nous avons résolu, sur l’avis commun des seigneurs, de résister, quoique tardivement, à ces oppressions, plutôt que de nous soumettre désormais à ces vexations intolérables; nous voulons leur faire ce qu’ils

projetaient de faire aux autres, leur enlever les bénétioes qu'ils possèdent dans tout le royaume, et les abaisser tellement, qu’ils perdent l'envie de nous opprimer. Nous vous recommandons eu conséquence, et vous enjoignons formellement de ne plus rendre de comptes à l’avenir, relativement aux fermes des églises ou aux revenus des chambres* que vous tenez des Romains ou que vous leur devez; mais de tenir prêts pour le lendemain du dimanche où l'on chante, Réjouis-toi, Jérusalem, les susdits revenus et les produits des fermes, qui seront remis à un procureur que nous enverrons à cet effet muni de nos lettres. Les abbés et prieurs devront faire cette remise dans leurs monastères; les autres, soit' prêtres et clercs, soit laïques, verseront ces fonds à leurs propres églises. Et sachez pour certain que, si vous ne faites pas cela, ce qui vous appartient sera livré aux flammes, et que vous n’en partagerez pas moins le péril que les Romains ont encouru dans leurs personnes. Portez-vous bien. » Telles étaient les lettres que les conjurés, dont nous avons parlé, firent répandre par des chevaliers et par des gens à leur service. Ces lettres étaient scellées d’un sceau nouveau, sur lequel étaient sculptés deux glaives; et au milieu des deux glaives il y avait cette inscription : « Voici deuxglaives ici. »Ges jettresfurentenvoyéesauxéglises cathédrales du royaume èn forme de citations et

‘ Camera. La chambre de l'abbé , trésor de l’abbaye : the chatnber. C’était aussi le nom donné au trésor du roi.

comme avertissement que ceux qui mettraient, obstacle à ce complot seraient punis selon qu'il était déclaré.

Vers le même temps, le seizième jour avant les calendes de janvier, fut tenu à Saint-Âlbans un grand consistoire d'abbés , de prieurs, d’archidiacres, auquel assistèrent aussi presque tous les illustres maîtres et clercs. Tous s’étaient assemblés sur l'ordre du seigneur pape, à l’effet de prononcer le divorce entre la comtesse d'Essexel son mari, s’il y avaitmotifs valables. L'assemblée ayant été levée le lendemain, tandis que chacun retournait chez soi , un clerc romain, appelé Cincio, qui était chanoine de l’église de Saint-Paul.de Londres, fut arrêté non loin dft faubourg de Saint-Albans, par suite de la conspiration dont nous avons parlé, et fut enlevé par des hommes arméset voilés. Maitre Jean le Florentin, archidiacre de Norwich , qui avait été présent au consistoire, échappa à ce guet-apens, et s’étaut sauvé à Londres, s'y cacha pendant plusieurs jours. Au bout de cinq semaines, Cincio fut ramené à Londres, sans qu’on lui eût fait d'autre mal que de vider sa bourse, à ce qu’on dit.

Commencement d’exécution du complot côntre les

CLERCS romains. — Le ROI d’ ANGLETERRE DEMANDE UNE AIDE A TOUS LES SEIGNEURS^U ROYAUME. — L’ÉYÉQÜE DE

Rochester a une vision relative au roi Richard. — Détails ace sujet. — Traits de vertu de Richard.— L’an du Seigneur d 252, le roi d’Angleterre Henri

célébra les fêtes de Noël à Winchester. Pierre, évêque de cette ville , fournit tout ce qui était nécessaire, et il offrit, tant au roi qu'aux gens du roi , les vêtements de fêle et les présents. Vers le même temps de Noël , les riches greniers de Wingham , qui appartenaient à un Romain , furent pillés par suite de la conspiration dont nous avons parlé. (!e désordre fut commis par quelques sergents d’armes qui avaient la tête voilée. A la vue de cetfe violence, le procureur et gardien de cette église se rendit auprès du vicomte de la province , et porta plainte auprès de lui de ce que la paix du roi avait été violée et un grand dommage fait à son .seigneur. Alors le vicomte envoya sur les lieux ses officiers et quelques chevaliers du voisinage, avec ordre d'informer à ce sujet. Les chevaliers s’étant rendus aux greniers, y trouvèrent des bommes*armés qu’ils ne connaissaient nullement; qui déjà avaient .vidé les greniers en grande partie, avaient mis le blé en vente à bas prix au grand avantage de toute la province, et le distribuaient cbaritablemeut pour rien aux pauvres qui en demandaient. A leur arrivée, les chevaliers du vicomte interrogèrent ces gens-là et leur demandèrent d’où ils venaient, eux qui ne craignaient pas de troubler la paix du roi et de commettre de tels désordres. Ceux-ci les ayant tir^ à part, leur montrèrent de prétendues lettres patentes du roi (lettres fausses et captieuses) , par lesquelles défense était faite de leur opposer aucun obstacle. Sur la lecture de ces lettres . les cheva-

liera se retirèrent paciliquement , eux et tous ceux

Tl

qui étaient venus avec eux. En moins de quinze jours, les greniers furenticomplétement pillés, et ces gens armés quittèrent Wingham avec force argent dans leurs bourses. Mais cette violence étant venue aux oreilles de Roger , évéque de Londres , il convoqua dix évéques dans Téglise du bienheureux Paul , le lendemain de la fête de sainte Scholastique , et il prononça sentence d’anathème contre les auteurs de cet attentat , enveloppant dans la même sentence ceux qui avaient porté la main sur Cincio, chanoine de l’église de Londres , ainsi que tous les complices de ladite conjuration, et ceux qui avaient fabriqué le sceau et les fausses lettres.

’V^ers le même temps, aux nones de mars, les seigneurs d’Angleterre, tant laïques que prélats , se réunirent à Westminster sur la sommation du roi. Le roi leur exposa qu’il était obéré de dettes considérables à cause de l’expédition qu’il avait faite naguère dans les provinces d’outre-mer; que par conséquent la nécessité le forçait à leur demander une aide à tous en général. A ces mots, le comte de Chester Ranulf, prenant la parole au nom des grands du royaume , répondit au roi que les comtes , barons et chevaliers qui tenaient de lui en chef, avaient pris part en personne à ladite expédition et y avaient dépensé en vain tant d’argent , qu’ils en étaient revgius tous pauvres; que par conséquent ils n’étaient pas tenus, en bonne justice , d’une aide envers lui. Alors tousles laïques demandèrent leur congé , et se retirèrent. Les prélats, de leur côté, en répondant au roi , lui

Digiti.:'-

dirent que plusieurs évéques et abbés, qui avaient été sommés, n’étaient point présents ; que par suite ils demandaient un délai pour que tous pussent se réunir à jour fixe. On convint alors du quinzième jour après Pâques , où tous devaient se trouver réunis pour décider ce qu’il conviendait de faire. Vers le même temps , les moines de Cantorbéry élurent leur prieur pour archevêque et pour pasteur de leurs âmes. Ce nouvel élu , ayant été présenté au roi et admis par lui , partit pour Rome , afin de faire confirmer , par le saint-siège apostolique , son élection célébrée dans les règles voulues.

Vers le même temps, Heiiri, évêque de Rochester, après avoir célébré la cérémonie de l'ordination , le çamedi où l'on chante. Il est venu aux eaux desséchées, à Sidingburn , en présence du nouvel élu de Cantorbéry, et au milieu d’une nombreuse assistance de elergé et de peuple, prononça d’un air pénétré, en commençant son sermon, les paroles suivantes : < Réjouissez-vous dans le Seigneur , mes « frères , tous tant que vous êtes ici présents , et sa- « chez indubitablement que le même jour sont sortis < du purgatoire , pour être admis à jouir de la vue « de la majesté divine l’ancien roi d’Angleterre « Richard, l’archevêque de Cantorbéry Étienne , et « un ebapelain du même archevêque. Eux trois « seulement sont sortis ce jour-là du lieu des sup- ■ plices. Et pour que vous ajoutiez foi pleine et en- « tière âmes paroles, sachez que ce fait m’a été « révélé, à moi et à une autre personne, dans une

HENRI III

« vision qui s'est renouvelée trois fois; ce qui a t éloigné de mon esprit tout doute et toute incer- « titude. > Puisque nous sommes amenés à parler du glorieux roi Richard^ racontons, pour l'édification de nos lecteurs , une de ses actions qui , nous le pensons, loi a mérité la bienveillance de Dieu.

Pendant le règue dudit roi Richard , un chevalier du royaume d’Angleterre, qui habitait dans la Forét- Neuve, et qui, depuis longues années, avait l’habitude de chasser clandestinement le gibier royal , fut saisi un jour avec la venaison dont il venait de s’emparer , et relégué en exil par jugement de la cour du roi. En effet, le roi Mchard, très-humain pendant la paix , avait tempéré la rigueur de la loi sur la venaison royale. Sous les rois ses prédécesseurs , tout homme surpris en fraude de venaison était condamné, soit à avoir les yeux crevés , soit à avoir les parties de la génération coupées, soit à perdre les pieds ou les mains. Mais de pareilles peines parurent trop inhumaines au pieux roi Richard ; il ne voulut pas que les hommes, qui sontcréés à l’image de Dieu, perdissent la vie ou les membres pour, des bétes qui , d’après la loi naturelle, sont données en propriété à tous sans distinction, et craignit, en faisant observer cette loi, de surpasser en cruauté les bétes féroces et brutes. Il jugea que la réparation serait suffisante,, si ceux qui seraient pris pour un délit Je cette nature étaient condamnés ou à sortir d’Angleterre, ou à subir un emprisonnement , ou à payer une certaine amende, en conservant leur vie et leurs membres. Le

ehevuliei' dont iiuus avuns parlé fut donc envoyé en exil et forcé de mendier sou pain chez les étrangers, avec sa femme et ses enfants, lui qui jouissait aupara-^ vaut de toutes les délicatesses du luxe. Eniin ce chevalier, rentrant en lui-mème, songea à implorer la miséricorde du roi, pour mériter d'être réintégré dans l'héritage qu’il avait perdu. Étant donc venu trouver le roi en Normandie, il le rencontra qui entendait la messe de grand matin dans une église. Le chevalier entra tout tremblant dans l’église, et n’osa pas lever leà yeux sur le roi , parce que si Richard était le plus beau des hommes, il en était aussi par instant le plus terrible. Alors le chevidier se dirigea vers un crucitix qui était dans l’église, se prosterna, et renouvela plusieurs fois ses génuflexions , suppliant le Christ humblement et avec larmes de manifester son ineffable clémence en inspirant au roi des pensées de niiséricorde, afin qu’il l'entrût en faveur et recouvrât son héritage. Le roi, à la vue de ce chevalier qui priait ardemment et avec larmes, et dont la dévotion ne paraissait point feinte, s’aperçut d’un prodige surprenant bien digne d’être rapporté ici. Toutes les fois que ce chevalier (que le roi ne savait point être son vassal) fléchissait les genoux pour adorer l’image, l’image du Christ, à chacune de ces génufiexions, inclinait la tête et le cou assez bas; ce que le roi ne pouvait se lasser de considérer avec étonnement et admiration. Aussitôt que l’office de la messe eut été achevé, le roi voulut avoir un entretien avec ce chevalier, et lui demanda avec intérêt qui il était.

IIENKI III.

et d’uù il venait. Celui-ci répondit au roi , non sans trembler : « Seigneur, je suis votre homme lige, ainsi ■» que tous mes ai ifêlres l’ont été. » Etalors, commençant son récit, il raconta au roi comment il avait été surpris en fraude de venaison, déshérité pour ce fait, et banni avec sa famille. Le roi lui 'dit : « N’as-lu « pas fait dans ta vie quelque bonne oeuvre par égard « et par respect pour la sainte croix? » Alors le cbévalier chercha dans sa tête parmi les souvenirs de sa vie passée, et raconta au roi l'action suivante qu’il avait faite en l’honneur du Dieu mort sur la croix.

O Mon père, dit-il, et un autre chevalier, possé- « daient par jpoitié un manoir qu’ils tenaient' de « droit héréditaire. Mon père abondaiten toutes sortes «de biens; l’autre chevalier, au contraire, était « pauvre et besoigneux. Dévoré par l’envie, il tendit « des embûches à mon père, et le tua. A cette époque, « je n’étais qu’un enfant ; mais quand j’eus atteint « l’âge d’homme, et quand j’eus été mis en possession « de l’héritage paternel, je résolus fermement dans « mon cœur de venger mon père , en tuant à mon « tour ce chevalier. Il fut averti de mon dessein , et « évita adroitement, pendant plusieurs années, tous « les pièges que je lui tendais avec ardeur. Un jour « enfin . c’était le vendredi saint où Jésus-Christ a O été crucifié pour le salut du monde, je me rendais « à l’église pour y entendre le service divin , lorsque « j’aperçus mou ennemi qui me précédait, se diri- « géant également vers l’église ; je tirai mon épée et

' Possidebam : possidebmU dit l'édition de 4 oTI.

« courus après lui afin de le tuer. Cel liomme, s’é- « tant retourné par hasard, me vit accourir à grands « pas , et aussitôt il se réfugia vers une croix qui « était élevée près du chemin : car il était si vieux, • qu’il ne pouvait se défendre. Au moment où , l'é- « pée levée, je me disposais à frapper ce malheureux, e qui tenait embrassé le buis de la croix, il me con- « Jura , au nom du Dieu crucifié qui était mort en « ce jour sur la croix pour le salut du monde entier, « d’épargner ses jours ; faisant vœu et promettant « solennellement, à l’intention de l’âme de mon père « qu’il avait tué, d’instituer à perpétuité un cha|)elain « qui prierait pour les morts. A la vue de ce vieillard « qui pleurait, mes entrailles s’émurent : je fus vaincu « par la pitié, et je remis mon épée dans le fourreau, « ne voulant pas faire de mal à cet homme. Ainsi , « |»ar respect et par amour pour la croix qui vivifie, « j’ai pardonné à ce vieillard la mort de mon père. » A ces mots, le roi s’écria : « Tu as agi sagement, et « aujourd’hui le Christ mort sur la croix t’a rendu le « bien pour le bien. » Aussitôt il appela les évêques et les barons qui l’accompagnaient , et leur révéla h tous la vision qu’il avait eue ; comment, à chacune des génuflexions du chevalier , l’image du Chri.-t inclinait la tête et le cou assez bas. Puis le roi fit venir son chancelier, et lui dit : « Adressez au vicomte que « ce chevalier vous nommera des lettres patentes « par lesquelles vous lui ordonnerez, aussitôt qu’il «’les aura reçues, de rendre à ce chevalier sa terre « dans son intégrité, et dans l’état où elle se trouvait

HENRI Ht.

« quand il a été envoyé en exil. » Cet acte de miséricorde et plusieurs autres bonnes œuvres faites par le pieux roi Richard lui valurent, nous le croyons,

. d'étre délivré plus tôt des supplices du pui^atoire et des périls de la damnation.

Puisque nous sommes sur le chapitre des vertus de ce glorieux roi , nous ne pensons pas devoir pas-, ser sous silence qu'aussitôt après son couronnement comme roi , il rendit toujours à tout le monde une exacte justice, et ne permit jamais que les jugements fussent achetés par des présents. Il accorda sui^lechamp, et sans exiger d'argent, les évéchés et les abbayes vacantes aux personnes canoniquement élues, et il ne les mit jamais à la garde des laïques. 11 honora tons les prélats ordonnés et principalement les religieux , et il craignit tellement de les offenser par respect pour Jésus-Christ , qu'à l'époque où , sur l’ordre du seigneur pape, tous les prélats du royaume furent convoqués devant le roi à Peffet de céder la vingtième partie de leurs biens meubles pour la subvention de la Terre-Sainte, le roi , les voyant siéger à part et discuter l'affaire en question, dit à Geoffroi, fils de Pierre, et à Guillaume Bruer, qui étaient assis à ses pieds : • Vous voyez tous ces prélats qui siègent « ici. — Oui, seigneur, dirent-ils. — Eh bien! re- « prit Richard , s'ils savaient combien , par respect « pour Dieu, je crains de les offenser, et avec <|uelle « répugnance je le ferais, 'ils me fouleraient aux pieds « ainsi qu’on y foule un soulier vieux et éculé*. » Il

' Çi(fmfu/modum roticulcaiur ralceamenium teins èt dejecinvu-

faut remarquer aussi avec quelle dévotion pour le roi éternel il renonça aux délices du pouvoir qu'il venait d'obtenir, consacra les trésors de son père et les siens propres au service de Jésus-Christ, les dépensa [généreusement, et arracha victorieusement aux mains des ennemis de la croix toute la terre de promission, à l’exception (|p la sainte ville de Jérusalem. Quand ses trésors furent épuisés, il conclut une trêve détruisons, et obtint de Saladin que, jusqu’à l'expiration de la trêve, un prêtre dirait tous le$ jours une messe à ses frais dans la chapelle du Saint-Sépulcre. Après ces dispositions, le roi revint dans ses états avec l’intention bien arrêtée de rassembler de nouvelles forces et de nouveaux trésors pour retourner en Terre-Sainte à l'expiration de la trêve , d’abandonner une seconde fois son royaume et toutes les possessions dont il était seigneur en Occident , pour se faire couronner roi dans la sainte cité de Jérusalem, conduire les armées, et faire les guerres du Dieu de Sabaoth , soumettre enfin, pendant le reste de sa vie, les ennemis de la croix. Mais l’ennemi du genre humain, qui porte toujours envie aux bonnes œuvres et aux prospérités du peuple chrétien, suscita contre le pieux roi le duc d’Autriche et l’empereur des Romains, qui lui tendirent des embûches à son retour. Il fut pris par ses ennemis, et vendu à l’empereur des Romains, comme on aurait fait d’un bœuf ou d’un ône. On l’emprisonna, on le traita méchamment, et non point comme on aurait dû traiter un si grand homme; on le força à payer une énorme rançon. En outre, le roi de

HENRI III

France, mettant obstacle aux pieux desseins du glorieux Richard , envahit ses terres pendant qu'il était au service de la croix. Ainsi environné d'ennemis de toutes parts, Richard subit dans son âme le martyre qu il n’avajt pas subi dans son corps, comme il l’aurait désiré, en Terre-Sainte; lui qui voulait y retourner et mourir au service de la croix. Pour jnettre le comble aux épreuves dudit roi, il arriva qu'au moment où il était au service de la croix, le comte Jean, son frère, chercha à s’empare/ de l’Angleterre, en assiégeant quelques châteaux, et en soulevant la guerre contre son frère; mais, grâee à la louable fidélité de la nation anglaise, son dessein resta sans effet , et ce fut une tentative inutile. O constance admirable de cet illustre roi, qui ne* se laissa jamais abattre dans l'adversité, ni enivrer dans la prospérité , mais qui montra toujours à tous les yeux un visage serein, où l'on ne put jamais saisir une seule marque de découragement! S’il fut aussi terrible qu’un lion pour les rebelles, il fut aussi doux qu’un agneau pour les humbles ; lion pour ceux qu’il fallait vaincre, agneau pour ceux qu’il avait vaincus. Ces œuvres vertueuses et autres semblables avaient rendu notre coi Richard glorieux devant le Dieu souverain. Aussi , quand le temps de la miséricorde fut venu , à l’époque dont nous avons parlé, quand la scorie de ses péchés eut été fondue auxfeux du purgatoire, ilfutappelé à juste titre , nous le croyons , au royaume qui doit durer sans Cn ; et là, le Christ, son roi, donna à ce vaillant chevalier, qui l’avait fidèlement servi , la couronne

de justice que Dieu a promise à ceux qui le chériMut. Ils se réjouissent de l’avoir pour compagnon, tous ces saints dont il a racheté les saintes reliques des mains de Saladin, dans la terre de proinissiou, moyennant cinquante-deux mille beznns; stipulant en quelque sorte avec les saints susdits qu'ils l’aideraient par leur iutercession auprès du Seigneur dans ses pressants bescuns. Lesdites reliques, rassemblées dans toute la Judée et dans la Galilée, avaient été renfermées dans quatre coffres d’ivoire , lorsque la Terre-Sainte et la croix adorable tombèrent au pouvoir des Saïu^ins inhdbles. lût chacun de ces coffres était d’une telle grandeur et d’un tel poids, que quatre bommesàpeine •ufilsaient pour eu porta* un seul. Mais tous ces faits ont été racontés plus en détail dans l’histcHre du roi Ricdnrd .

Les obzmebs de clercs rohaims sont mis ad fillage. —^Enodéte SUR CES VIOLENCES. — Cette même année, les greniers des Romains furent pillés dans toute l’Angletèrre par quelques hommes armés, et que nul ne connaissait, lesquels vendaient le blé à bas prix, au grand avantage de plusieurs. Ils commencèrent leur tentative, tout audacictfee qu'elle était, le jour de la solennité de Pâques , et achevèrent sans obstacle et en liberté ce qu'ils avaient commencé. Ils distribuaient à tous les indigents qui venaient les trouver d’abondantes aumônes, et, semant parfois des pièces de monnaie parmi les pauvres, ils les exhortaient à les ramasser.. I..es clercs romains se cachèrent dans les ai. 3t

HEINKI III.

n'osant murmurer des uutra^ies qui leur étaient fails; ear ils aimaient encore mieux être dépouillés de leurs biens que de courir le risque de perdre la tête. Les auteurs de cette audacieuse conspiration étaient au nombrede quatre-vingts ou peutêtre moins. Ils avaient pour chef un certain Guillaume, surnommé Wilbam, ou plutôt un chevalier d'illustre naissance , appelé Robert de Thinge , qui se cachait à l'ombre de ce faux nom , et ils obéissaient en toute chose à ses ordres. Quelque temps après ces événements , le souverain pontife en ayant été instruit, fut grandement irrité, et il envoya ah roi d’Angleterre des lettres mordantes et pleines de reproches, le réprimandant de ce qu'il avait souffert qu’on commît de pareils vols dans son royaume aux dépens des ecclésiastiques , saus respecter le serment qu'il avait prêté à l’époque de son couronnement, et par lequel il s'engageait non - seulement à maintenir la paix de l'église , mais encore à faire rendre bonne justice tant aux clercs qu’aux laïques. Il manda au roi dans la même lettre et lui ordonna formellement, sous peine d’excommunication et d’interdit, de veiller à ce qu’une enquête exacte fût faite , de saisir ceux des auteurs de cette violence quV pourrait, découvrir, et de les punir avec assez de sévérité, pour que leur châtiment inspirât aux autres la terreur et l'effroi. Il donnait aussi ordre, par les mêmes lettres , à Pierre , évêque de Winchester, et à l'ahbé de Saint- Edmond, de faire une enquête exacte dans le midi de l’Angleterre , et de déclarer excommuniés tous

ANNÉt: ^252.

ceux qu'ils Irouveruient coupables d’avoir trempé dans ce complot, jusqu’à ce qu’ils fussent venus à Rome se faire absoudre par le siège apostolique. Il donna semblablement ntission, pour le nord de l’Angleterre, à l’archevêque d’York, à l’évêque de Durham et à Jean , Romain de nation et chanoine d’York , de faire pareille enquête , et d’envoyer à Rome, nonobstant tout appel , les complices de cet attentat, pour y recevoir l’absolution.

L'enquête relative auxdites violences fut donc faite, tant par le roi que par les évêques et agents susdits. Après la prestation du serment, les interrogatoires et la production des témoins, on trouva un grand nombre de coupables , les uns de fait , les autres de consentement. Parmi eux se trouvaient quelques évêques, des clercs du roi, des archidiacres, des doyens, des chevaliers et un grand nombre de laïques. Plusieurs vicomtes même , ainsi que leurs prévôts et leurs officiers, furent saisis et incarcérés sur l’ordre do roi, comme impliqués dans cette affaire; d’autres, à qui la peur avait fait prendre la fuite , ne furent pas trouvés par ceux qui étaient venus pour les prendre. Hubert de Bourg, justicier du seigneur roi, fut accusé d’être le principal auteur de ces violences, lui qui avait donné à ces voleurs des lettres patentes tant au nom du roi qu’en son propre nom, pour que nul ne les troublât dans leur criminelle tentative. Robert de Thinge , jeune homme accompli et brave chevalier, qui descendait d'une illustre famille du nord de l’Angleterre, vint entre autres trouver le roi.

HENRI III

(l'étail lui qui, avec l’appui des autres l'oiijurés, avait vendu les blés des Romains sous le faux nom de Guillaume Wilbam. Il était entouré de cinqsei^ents il’armes qüi avaient été les exécuteurs de cette violence ; el il protesta ouvertement que s’il avait commis ce désordre , c’était par un motif de lé{>itime vengeance et par haine pour les Romains qui , par sënlence du souverain pontife et par fraude manifeste , clierchuieiil à le dépouiller de la seule église qu'il possédât. Il ajouta qu’il avait mieux aimé être excommunié injustement pour un temps, que d'être dé- |)ouillé de son bénéllce sons jugement. Alors le roi et les susdits agents conseillèt'cnt à Robert, puisqu’il avait encouru la sentence [d’excommunication], de se rendre à Rome pour y être absous, d’y exposer son droit devant le seigneur pape, et de prouver qu’il po.>sédaitjustement et canoniquement cette église. Le roi lui donna pour le pape des lettres de créance qui attestaient son bon droit, «t par lesquelles il suppliait le pontife d’écouter favorablement ce chevalier.

Élection do éRiEOti de Camtorbéry réprouvée a Rome. — Le roi d’Angeeterré bEsmüB de leuMs CHARGÉS 0D®I‘QDES-CNS ÔB SES OFFtCIÉRS. Lé kol DEMANDE AC GRAND JUSTICIER , HgbEAT DE BoCRG , COMPTE DE SON ADMINISTRATION Et DE SfeS‘ ACtES. — -

Crimes reprochés ad justicier. Vers le lliêltie temps , pendant la semaine de la Pentecôte, arriva à Rome le prieur Jean, élu à Cantorbéry. Lorsqu’il ont moniré au seigneur pope ses lettres d’élection ,

celui-ci onlonna à maîtro Jean de Coloiina et à d’autres cardinaux d’examiner le prieur, pour savoir s’il était digne d'étre élevé à une si haute dignité. Les cardinaux ei^aminèrent soigneusement pendant trois jours le nouvel élu sur dix-neuf articles, et ils protestèrent devant le seigneur pape qu’ils n’avaient pas trouvé de motif valable pour le refuser. Cependant il sembla au seigneur pape que le postulant était trop vieux et trop simple , et ne pouvait suffire à une pareille dignité. Il lui persuada de se désister de ses prétentions , et le prieur Jean ayant humblement re- » noncé à l’élection faite en sa faveur, obtint la permission de retourner dans son pays. Alors le pape, en donnant lioence aux moines d’élire un nouveau prélat , leur recommanda de choisir un homme tel , qu’il pùt l’admettre au partage du fardeau des âmes, et lui confier les fonctions pastorales.

Vers le même temps, Léolin, prince des Gallois, entra sur le territoire des barons d’Angleterre et s’y livra, selon sa coutume, au pillage et à l’iiicendic. Pierre, évêque de Winchester, et les autres conseillers du roi d’Angleterre, vinrent alors le trouver et lui direntque c’était un grand scandale potirsa couronne que ces misérables brigands de Gallois pussent chaque année impunément sc répandre sur ses terres et sur celles de ses barons, et y dévaster tout par la (lamine, sans que rien échappât à leur fureur. Le roi leur répondit : « J’ai appris de mes trésoriers « que tous les revenus de mon échiquier peuvent à » peine mesuffire pourlasiinjilc iioiii i'iluro,pour les

« véleinenls et tes aumônes accoutumées : aussi ma « pauvreté ne me permet pas d’entreprendre des « expéditions militaires. — Si tu es pauvre, réprirent « aussitôt les conseillers du roi, net'en prends qu’à toi- « même, toi qui transfères aux autres les terres, les «gardes et les dignités vacantes, au grand détriment « du fisc, avec tant de prodigalité, que tu n’es plus roi « quede nom, n’ayant de trésor ni en or ni en argent. « Tes prédécesseurs, rois illustres et à qui ne manquait « pas l’éclat des richesses, ont amassé des trésors in- « estimables , non par des ressources étrangères au « royaume, mais par les seuls revenus et impôts de « l’état. » Le roi, excité ainsi parses conseillers, qu’il serait peut-être dangereux de désigner ici par leurs noms, se mit à demander compte des revenus et de tous lesbiens qui appartenaient au fisc, à ses vicomtes, à ses baillis et à ses autres officiers. Tous ceux qui furent convaincus de fraude, il les déposa de leur office, exigea qu’ils lui rendissent son argent avec les intérêts, et les tint en prison jusqu’à ce qu’ilseussent payé tout ce qu’ils devaient. 11 destitua Ranulf, surnommé le Breton, trésorier de sa chambre, et l’obligea à lui payer mille livres comptant d’argent. Parle conseil de Pierre , évêque de Winchester, qui déjà avait la haute main sur les affaires de l’état, il mit à la place de Banuif Pierre d’Orival , Poitevin de na; tion , neveu ou fils dudit évêque. Par suite de cette mesure, le roi vit bientôt sa bourse, si plate auparavant, remplie et gonflée de heaux.écus.

Vers, le même temps, le roi, sur l’avis de Pierre,

évéque de Winchester, dépouilla de sa charge Hubert de Bourg, grand justicier du royaume, quoique celui-ci eût , à ce qu’on prétend , une charte signée du roi qui lui octroyait cet office à perpétuité; il mit à sa place, le quatrième Jour avant les calendes d’août, Etienne de Segrave , qui n’avait de chevalier que le nom. Quelques jours après, le roi, irrité contre Hubert, qu'il venait de déposer, lui demanda formellement compte des trésors qui étaient revenus à son échiquier et des dettes qui lui étaient dues, tant sous le règne de son père que sous le sien. Il lui demanda compte aussi de ses domaines* dont Hubert était en possession depuis la mort deGuilIaume,comte de Pembroke, alors justicier^ et grand maréchal, ainsi que de la conduite de ceux qui avaient et tenaient’ ces domaines, tant en Angleterre que dans le pays de Galles, l'Irlande et le Poitou. Hmdela manière dont il avait usé des libertés qu'il avait eues à cette époque dans les forêts* , les garennes , les comtés et autres lieux , comment ils les avait gardées, comment il les avait

* ' Ootniais. Noui Usons dominiis.

i- * It n'avait point eu le titre de ^nsticier , laissé à Hubert de Bourg. Voy. la note relative i l’avénement de Henri III , pag. 141 de ce vol.

^ Uabeant, teiieant : habebant (?), tenebant (7).

* G’cst-t-dire la manière dont il avait usé (avec warrant) des droits royaux. Le sens le plus usité du mot libertas répond à ce que Pon appelait ches nous franchise. Ce terme, employé par les jurisconsultes, subsiste encore eu Angleterre et signilie district dont les habitants jouissent des libertés, droits et privilèges de la ville ; liberté de Londres , liberté de Saint-Albans. Ducange cite, à cet égard. Matt. Paris passim , Matthieu de Westminster et le ilomislfrium angliftim de Dugdale.

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HENRI III

aliénées. /<«!», du quioEième , du seisième e( des autres revenus appartenant tant à son échiquier qu’au Temple-Neuf de Londres et antres lieux. Ikm, des contributions qu'il avait levées, tant sur les terres que sur les biens meubles, pour le relâchement de la justice. Itm, de tout coque, lui, le roi avait perdu par in négligence d'Hubert. lUm , des libertés dont ledit Hubert avait usé sans avoir de warrant* royul dans les terres données au roi , dans les évéehés et dans les gardes qui appartiennent au seigneur roi. Item, des injures et dcunmages qu’avaient soufferts les clercs romains et italiens , ainsi que les envoyés du seigneur pape, contre le gré du roi et par l’autorité dudit Hubert, alors justicier, qui n’avait voulu faire aucune démarche pour corriger ces abus; tandis qu’il était tenu d’agir ainsi à raison de son olhee et de sa charge de justicier. Hem , de la paix du roi et comment elle avait été observée tant à l’égard des vassaux du roi en Angleterre , en Irlande , eu Gascogne et en Poitou, qu’à l’égard des autres étrangers. Hem, des escuages, des cbarrnages, des dons, des présents., des issues de gardes sur lesquelles la couronne avait droit, et de ce qu’il en avait fait. Item, des douaires que le roi Jean avait mis sous la garde d’Hubert an

' A warrant français garantir); on appelait ainsi un bref <m un mandat du roi qui permettait 4 nne personne de jouir d’an privil^e o» d’un bien quelconque. Tel dtait aussi le nom de l’aete qui ordonnait aux offioiaux, ministres et baillis, d’exécuter tes commandements du rok On appelait de même warrant la quittance que le vendeur donne s l’achclcur, pour qu’il possède son acquisition en toute sécurité.

jour de sa mort, et des autres douaires qui avaient été conHés au roi depuis son règne. Hubert répondit à cela qu'il possédait une charte signée de Jean, père de Henri, par laquelle ce prince le déchargeait de rendre aucun compte des choses perçues ou à percevoir sur ses trésors ; parce qu'il avait éprouvé en lui une si grande fidélité, qu'il ne voulait lui demander aucun compte. Alors Pierre, évéque de Winchester, dit qu'une charte de cette nature avait perdu toute force après la mcu't du roi Jean, et que le roi n'avait pas à s’embarrasser de la charte de son père, ni à hésiter de lui demander des comptes. Mais tous ces faits, sur lesquels le roi exigeait qu'Huberl lui rendu compte, ne sont rien, pour ainsi dire, en comparaison des imputations terribles dont on chargea le justicier, et qui tendaient à le faire déclarer cou> pable de lèse-majesté. Les voici.

Le roi reprocha à Hubert d’avoir écrit au due d'Autriche, lorsque lui , Henri , avait envoyé à cedit duc une ambassade solennelle pour lui demander sa fille en mariage , et d’avoir dissuadé ce duc de consentir à cette demande par des lettres préjudiciables à lui, leroi,etau royaume. Item, il déclara que, lorsqu’il avait conduit dans les provinces d’ontre-mer une expédition militaire à l’effet de recouvrer les possessions qu’il avait perdues , Hubert l'avait empêché d’entrer à main armée dans la Normandie ou dans les autres terres qui appartenaient à sa couronne : ce qui avait fait que loi, le roi, et les seigneurs de son royaume qui l’avaient accompagné.

HENRI III

avaient inutilement dépensé leurs trésors en cette occasion. Item. Il accusa Hubert d’avoir corrompu la fille du roi d’Écosse que le roi Jean lui avait donnée en garde pour qu’il s'unît à elle par mariage; d’avoir couché traîtreusement avec elle , d’avoir en d’elle des enfants par fornication , d’avoir fait d’une noble jeune fille une prostituée, et d avoir entretenu ce commerce illicite dans l’espérance d’arriver au trône d’Écosse , si elle survivait à son frère. Item. Il l'accusa d’avoir enlevé furtivement de son trésor royal une certaine pierre fort précieuse qui avait la vertu de rendre invineible à la guerre celui qui la portait , et de l’avoir 4|^née en trahison à Léoliii , roi des Gallois, son ennemi juré. Item. Il prétendit que c’était à l’occasion de lettres écrites par Hubert au même Léolin , qu’un noble seigneur , Guillaume de Brause , avait été pendu comme un voleur et traîtreusement misa mort. Toutes ces imputations, soit qu’elles fussent vraies , soit qu’elles lussent dictées par la perversité et le mensonge , furent suggérées au seigneur roi par les envieux dudit Hubert, et le roi insista avec violence pour que ledit Hubert fût traduit devant sa cour et y subît un jugement. Dans cette position critique , Hubert n’ayant pas d’autre remède, demanda un délai pour avoir le temps de réfléchir à ces accusations, en inoiitrant l’importance et la gravité des charges que le roi faisait peser sur lui. Le roi, irrité, ne lui accorda qu’avec peine un délai qui devait finir le jour de l’exaltation de la sainte croix. Hubert, saisi de terreur, en profita

pour quitter Londres et pour se réfugier au prieuré de Merton. Ainsi cet homme , qui s'était attiré la haine de tous les seigneurs d’Angleterre par son amour pour le roi et par la manière dont il avait défendu sa couronne, était maintenant abandonné de ce même roi , sans amis , sans ressources et sans consolations. L’archevêque de Dublin, Lucas, fut le seul qui , par d’instantes prières et d’abondantes larmes , intercéda pour lui auprès du roi ; mais il ne put rien obtenir, tant étaient odieux’les attentats reprochés à Hubert.

Lorsqu’on vit que la faveur et l’amitié passionnée du roi pour Hubert s’étaient changées en une haine violente, une foule de gens qui détestaient l’ancien justicier se soulevèrent contre lui et lui reprochèrent de nombreux excès. Quelques-uns l’accusèrent d’avoir empoisonné deux nobles seigneurs, Guilhume, comte de Salisbury, et Guillaume Maréchal , comte de Pembroke; d’avoir, par un crime semblable, causé la mort de Falcaise et de Richard , archevêque de Cantorbéry ; .de s’être concilié , par enchantement et par sortilèges , la faveur et l’affection étrange que le roi avait eue pour lui seul ; de s’être approprié la personne et les dépouilles de plusieurs prisonniers de marque qui avaient été justement pris par les matelots du roi dans la grande déconfiture [des Français?] sur mer. D’autres vinrent porter plainte contre lui relativement à d’injustes expropriations d’héritage , à des exactions , à des spoliations. Les bourgeois de Londres se plaignirent aussi au roi de ce qu’Hubert

IIIÎNKI ill.

souvent iioliwné avait fait pendre, sans jugement et au mépris de tout droit, leur concitoyen (Constantin, et demandèrent que justice leur fût rendue pour cet excès. D’où il résulta que le roi fit proelamer dans la ville de Londres un édit qui portait que, quiconque aurait uue plainte à déposer contre Hubert pour quelque injure, tînt trouver le roi, et que justice serait faite sur-le-champ. Hubert, étant Informé de cela , se réfugia dans l’église de Merton, et se cacha tout tremblant parmi les chanoines. Vers le même temps , dans la saison d’automne, maître Jean , surnommé le Blond , étudiant et lecteur en iiiéologie à Oxford , fut élu archevêque de Cantorbéry. Le roi l’ayant accepté , il partit pour Rome avec quelques moines de Cantorbéry pour obtenir du saint-siège apostolique la confirmation de son élection.

L’impôt wj qdabantième est aocorpé au roi. — - Ho- BEBT DE BoOBO, GRAND /USTiaER, s’enFDIT A MeRTON. — Ix est poursuivi et arrêté dans dise chapelle, a la VIO- LATION DU DROIT DE l'ÉGLISE. ^ CojfDUIT A LA TOUR DE

Londres , puis ramené dans la chapelle. Il y est CERNÉ PAR DES HOMMES d’armbs. — V aps le même temps, le jour de l’exultation de la suinte croix , les évêques et les autres prélats des églises avec les grands da royaume s’assemblèrent à Lambetbsousie présidence du roi. Li ou octroya au roi, pour subvenir aux deUss qu’il avait contractées envers le conite de Bi'etagnc , le quarantième des biens mcidiles ; cet impôt fut con-

ANNÛt: 4:J32. A93

senli |»ai‘ les évêques, les abbés, les prieurs, les clercs cl les laïques; et il dut porter sur les biens meubles, en y cumprenantles récoltes etlesmoissonsfaitesdaiis I automne de cette année-là qui était la seizième année du règne du roi Henri. Hubert de Bourg, à qui ce jour avait été S\é par le roi pour répondre aux griefs et aux exactions qui lui étaient reprochés, n'osa pas comparaître à cette assemblée , redoutant la grande colère du roi. En effet, on lui avait fait croire que le roi était dans Pintention de le condamner à une mort ignominieuse ; aussi , invoquant le droit d’asile des églises, il s’était caché à Merton parmi les chanoines , jusqu'à ce qu’un jour plus favorable se fût levé pour lui. Mais le foi lui ayant fait savoir qu’il eût à comparaître devant sa cour pour obéir à ce que de droit, il annonça au roi que, redoutant sa grande colère , il s’était réfugié dans une église, puisque c'était là le dernière ressource qui restât aux opprimés; et qu’il n’en sortirait pas, jusqu'à ce qu’il eût appris que les dispositions du roi à son égard étaieut changées. Alors le roi, furieux, écrivit au maire de Londres , et lui donna ordre , quoique le soir approchât, de réunir , aussitôt après avoir vu æ lettre , tous les bourgeois de la ville en état de porter les armes , de marcher en ennemi sur Merton , et de loi amener Hubert de Bourg mort ou vif. Le maire fit sonner in docile communale, rassembla le peuple de la ville, donna lecture publique de la lettre royale, et commanda à tout le moiHic de s’armer et de se tenir prêt à exécuter les ordres du roi au point du jour.

4t)i • III.

A la lecture tie cette lettre, les habitants de Londres furent transportés de joie; car ils avaient pour Hubert une baine mortelle. Cependant quelques bourgeois d'une prudence supérieure , André Bukerel , Jean Travel’s, et plusieurs autres ayant réfléchi à cette mesure et considérant le scandale qui en pouvait résulter, se rendirent en toute bâte à la maison de Pierre , évêque de Winchester , dans Southwark. Il dormait alors profondément ; mais ils le réveillèrent et lui demandèrent vivement conseil en cette occasion : « C’est une démarchedangereuse, lui dirent-ils,

« tant à cause de l’église de Merton [dont les droits se- « ront violés], qu’à cause de la ville elle-même; ce n’est « pas chose facile de refréner la fureur d’une populace « indisciplinée et indomptable, de l’empêcher de tout « piller, de tout détruire etde verser lesang. «L’évêque leur donna ce conseil odieux : « Il y a danger d'une « part et cruauté de l'autre , répondit-il. Cependant « je vous conseille avant tout d'exécuter les ordres de « votre seigneur, et de ne pas hésiter.» Ceux-ci, stupéfaits d’entendre un pareil conseil sortir de la bouche d’un évêque, ne s’occupèrent des préparatifs qu’en tremblant, tandis que la populace, avide et ayant soif de vengeance, attendait l’beure avec impatience.

Le lendemain avant le jour , environ vingt mille hommes armés sortirent de Londres , et dirigèrent leurs drapeaux et leurs armes vers Merton pour, accomplir le commandement royal. Hubert, en apprenant cette terrible nouvelle , se mit en prières et se prosterna devant le maître-autel , recommandant avec

ANNtK ^25•2. ‘ 4<)5

cootiance à Dieu son corps et son âme. Cependant, tandis que cette armée de bourgeois continuait sa route en grinçant des dents contre Hubert, le comte de Chester remontra au roi que s’il excitait lui-même la sédition chez cette populace irréfléchie et insolente , il devait craindre de ne pouvoir pas , quand il le voudrait, apaiser la sédition une fois soulevée ; que dans l’univers entier, et principalement parmi les Français et autres qui exagèrent toujours le bien comme le mal , on pourrait dire de lui , en lui prodiguant l’injure et l’ironie : « Voyez-vous ce « nourrisson , ce roitelet d’Angleterre , qui a appris « à sévir contre les siens et contre ceux qui l’ont « échauffé sous leurs ailes; » qu’on appliquerait à Hubert ce qu’on dit de l’oiseau quieouve un coucou :

... Tu COUT68 un oiseau sous tes ailes ; ne couve pas plus longtemps un étranger'...

Deux sacristains furent donc envoyés pour rappeler le peuple susdit qui se précipitaiteu foule, et qui brûlait de répandre le sang innocent. L’un de ces messagers, porté sur un cheval rapide, atteignit la tête de cette bande tumultueuse , et l'obligea à rebrousser chemin, en vertu des ordres du roi dont il était porteur. L’autre, au cœur faux et méchant, qui avait en haine le comte de Kent, Hubert, et qui aurait mieux aimé le voir égorgé que le voir délivré , retarda sa marche à dessein, quoiqu’il eût ordre de faire di-

* yüis aies alis, alium ne lonyius aies.

Il y a quelque fante de texte dans ce vers.

IIENIU ill.

ligeiiCt!, cl lie rejoignit pas méine les derniers de la troupe. Aussi, frappé h juste titre par la colère divine, il tomba par terre étendu sur le dos , parce que son cheval, quoique marchant au pas, avait heurté contre quelque chose qui l’avait fait broncher. Il se cassa le cou et expira d’une manière misérable, mois non digne de pitié. Ce pieux message était dû à Raoul, évéquede Ghicester, alors cbaucelier, hommejuste, dévoué aux intérêts de l'étal, et compatissant aux misères d'Hubert. A la vue de la lettre royale, cette armée de bourgeois et la populace qui la suivait s’arrêtèrent. Ainsi le roi , changeant d’avis , pourvut en toute hâte à ce que cette armée, qu’il avait levée, fût arrêtée dans sa marche; et ces bourgeois, d’un esprit résolu, rentrèrent à Londres sans avoir accompli cet exécrable projet.

Après cela, l’archevêque de Dublin obtint du roi, à force de prières , que le délai accordé à Hubert fût prolongé jusqu’aux octaves de l’Épiphanie, afin qu’il eût le temps de se consulter sur les torts qu'on lui reprochait, et qui étaient fort graves ; et qu’après de mûres réflexions , il pût raisonnablement répondre au roi et lui donner satisfaction convenable. Alors Hubert, ayant obtenu, par lettres patentes du roi, un sauf-conduit qu’il croyait inviolable, se mit en route pour Saint-Edmoud , où sa femme demeurait , afin d’implorer dans ses tribulationsl’assistancedu glorieux roi etmartyr. En passant parle comté d'Essex, il s'arrêta dans une bourgade qui apjiartenait à l’évêque de Norwich, et reçut l’hospitalité dans la maison même

ANNÉK 4252.

-dudil cvéque. Ce faitayaiit été rapporté au roi, il entra dans une violente colère, et crai[;nit qu’Hubert, en se retirant ainsi , ne machinât quelque complot contre la tranquillité du royaume : aussitôt, se repentant de sa condescendance , il envoya après lui le chevalier Godefroy de Cracumbe avec trois cents hommes d'aÆes, et ordonna , sous peine de la hart qu'on lui i^amcnâl Hubert prisonnier, et qu'on l'enfermât , charfjé de chaînes , dans la tour de* Londres. Les hommes d’armes, étant partis en toute hâte, trouvèrent Hubert dans une chapelle voisine de son gîte, tenant d'une main la croix adorable, et de l'autre le corps du Seigneur ; car il avait été averti de l'arrivée de ceux qui en voulaient à ses jours, s'était levé précipitamment du lit où il dormait , et s’était réfugié presque nu dans la chapelle’. Ledit Godefroy, étant entré dans le lien saint avec ses compagnons armés, lui ordonna, au nom du roi, de sortir de la chapelle, et de se rendre à Londres, où le roi voulait lui parler. Hubert répondit qu’il ne sortirait point de ce lieu. Aloirs Godefroy et ses complices lui arrachèrent des n(iains la croix et le corps du Seigneur, et le lièrent étroitement avec des cordes, parce qu’il n’y avait pas là de forgeron pour lui mettre les fers. Un ouvrier, qu’on fit venir pour qu’il lui attachât cette espèce d'entrave» qu'on appelle anneaux , demanda aux jambes de qui il fallait les mettre ; et l’un des hommes d’armes ayant répondu : « C’est à Hubert de Bourg,

‘ L’église paroissiale de Boiiars, %it Liogard.

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