‹ Grande chronique de Matthieu ParisChapitre 22 sur 30 · III · texte numérisé non relu

III

HENRI III

« à ce Iraitre, à ce fugitif convaincu de tous les « crimes, » le forgeron s’écria en poussant un profond soupir : » Faites de moi ce qu'il vous plaira, et « que le Seigneur, le Dieu de vie, prenne mon âme « en sa garde; car je ne mettrai jamais les fers à cet n homme : je mourrai plutôt de la plus horrible « mort. N’est'ce pas là cet Hubert magnanime et dé- 0 voué, qui a tant de fois préservé l’Angleterre des « dévastations des étrangers, et qui u rendu l’Angle- « terre à l’Angleterre; qui a servi le roi Jean, sou « seigneur, avec tant de constance et de fidélité dans « la Gascogne, dans la Normandie et ailleurs, qu’il a « été quelquefois forcéde manger jusqu’aux chevaux; « eu sorte que nos ennemis eux-mémes louaient en « lui son admirable fermeté? N’est-ce pas lui qui a <1 défendu pour nous pendant si longtemps Douvres, « la clef de l’Angleterre, contre le roi de France et l’é- « lite de ses forces ; qui a exterminé nos ennemis sur « mer, et qui a opéré notre salut? Est-il besoin de « rappeler ses exploits à Lincoln et à Bedfort? Que « Dieu juge entre lui et vous : car vous le traitez in- « justement et inhumainement, rendant le mal pour « le bien, ou plutôt un très-grand mal pour un très- (I grand bien. » Hubert, en entendant ces proies, répétait silencieusement dans son cœur ce passage de l'Evangile : « Je me confesse à toi, père du ciel et de « la terre, parce que tu as caché [ la bonté de] ma •< cause aux prudents et aux superbes, et que lu l’as « révélée aux puvres et aux humbles. Moi, je t'ai reft vélé ma cause, ô mon ifieu ! Des témoins iniques

AMVÉIÎ 1232.

se sont levés contre moi, et l’iniquiiéa nfbnti à soi- <. même. « — Godefroy de Cracumbe et les hommes d’armes qui étaient avec lui , s’inquiétèrent peu de toutes ces paroles; ils entraînèrent ledit Hubert, le placèrent sur un cheval , après l’avoir lié avec des courroies , et le conduisirent ainsi sur un mauvais elieval, les pieds attachés au-dessous du ventre de l’animal, à la tour de Londres, où ils le jetèrent bien encliainé dans un cachot. Cela fait, ils annoncèrent au roi ce qui s’était passé; et celui-ci, qui avait guetté leur arrivée* avant de se mettre au lit, alla se coucher tout joyeux.

Le malin étant venu, Roger, évêque de Londres, fut instruit de la manière dont Hubert avait été tiré hors de la chapelle. Il vint sur-le-champ trouver le roi. et lui reprocha avec fermeté d’avoir violé la paix de l’église ; il ajouta que s’il ne le mettait sans délai en liberté et s il ne le faisait reconduire à la chapelle d’où il avait été arraché et tiré violemment, luimême envelopperait dans une sentence d’excommunication tous les auteurs de ce criminel attentat. Le roi reconnaissant sa faute, quoiqu’à contre-cœur, fit reconduire Hubert à la chapelle où il avait été saisi par les hommes d’armes, et en chargea les mêmes personnes, le cinquième jour avant les calendes d'octobre. Mais en même temps il donna ordre aux vicomtes »d’Hartford et d’Essex, sous peine de la

' Per rigillorum. Lwm : Pervigil illorum, avec l’Miiionde Lnn dre* 1640.

liart, de sê rendre en personne, el accompagnés de tous les hommes des deux comtés , à ladiie chapelle, de la cerner et de veiller à ce qu’Hubert ne pût s’évader ni recevoir de personne des aliments. Les susdits vicomtes se rendirent sur les lieux d’après les ordres qu’ils avaient reçus ; ils cernèrent la chapelle ainsi que la maison de l’évêque, qui était voisine, entourèrent chapelle et maison d’un fossé assez profond et assez large , et résolurent de passer dans cet endroit quarante jours en observation. Hubert vil ces dispositions d’un œil calme ; sa conscience ne lui reprochait rien, à ce qu’il disait, et il recommandait sa cause à Dieu qui connaît le secret des cœurs, priant ardemment la clémence divine de le délivrer du péril qui le menaçait , s’il était vrai qu’il eût toujours mis au-dessus de toutes choses la grandeur et la prospérité du roi. Or il passait les jours et les nuits à prier sans relâche dans ladite chapelle. Mais le roi, peu reconnaissant de ce qu’Hubert avait fait pour lui, du zèle avec lequel il l’avait servi, et du dévouement avec lequel Hubert avait mis tous ses soins à plaire seulement au roi, en vint à ce point d’animosité, qu’il défendit que personne intercédât auprès de lui pour Hubert , ou même prononçât son nom quand il serait présent. Néanmoins Lucas, archevêque de Dublin , le seul qui fût resté Vami de l’ancien justicier, ne cessait de supplidV avec larmes le roi en faveur d’Hubert el s’écriait : « Dites-raoi au « moins le traitement que vous lui réservez.» Ou pré tend que le roi répondit : « Il a plusieurs partis à

« prendre : qu’il choisisse, ou de renoncer pour tou- « joursà l'Angleterre, ou de subir un emprisonnement H perpétuel , ou de s’avouer publiquement traître. » Hubert répondit à cela qu'il ne choisirait aucune de ces alternatives; qu’il se défiait trop des conseillers du roi ; qu’il n'avait pas connaissance d’avoir rien fait qui pût mériter une pareille humiliation ; cependant qu’il sortirait volontiers pour un temps du royaume^ si cela pouvait satisfaire son seigneur le roi ; mais que pour renoncer à l’Angleterre, il n’y consentirait jamais.

Mort de Rànclf, comte de Chester. — Hubert de Bourg se livre au rot. — Levée de l’impôt du quarantième. — Lettres du roi a ce sujet. — Vers le même temps, Ranuif, comte de Gbesteretde Lincoln, expira à Wallingford, le cinquième jour avant les calendes de novembre. Son corps fut porté à Chester pour y être enseveli ; ses entrailles furent déposées à Wallingford. Lorsque le bruit de cette mort fut parvenu à Hubert de Bourg , et qu’on lui eut dit qu’un de ses plus grands ennemis n’était plus, il poussa un gémissement et dit : « Que lé Seigneur ait pitié de lui ! « Il a été mon homme en mettant ses mains dans les « miennes. Cependant il ne m’a jamais servi, quand « il a pu me nuire. ■>> Alors il prit un psautier, s’agenouilla devant l’autel de cette chapelle où il était assiégé, et, dans cette position, lut le livre saint d’un bout jusqu’à l’autre, en priant pieusement pour l’âme dudit Raïuiir. Cedil Ranuif eut pour successeur, dans

IILiNRI ni.

son comté de Chester, Jean, son neveu du côté de sa sœur, et qui était fils du comte David, frère de Guillaume, roi d'Écosse. Un autre neveu qu'il avait aussi du côté de sa sœur obtint le comté de Lincoln, et de baron devinlcomte. Letomted’Arondel, autre neveu de Kanuif, reçut en partage cinq cents livrées de terre. Cependant Hubert avait demeuré quelque temps dans ladite chapelle avec deux sergents qui lui fournissaient des vivres ; mais quand on lui eut interdit toute espèce d'aliments, selon les ordres du roi, et quand on eut chassé ces deux sergents de la chapelle, Hubert se trouva réduit à rextrémité, et comme il lui paraissait honteux de mo^ir de faim, il sortit de lui-méme de son asile, et vint se présenter aux vicomtes qui le tenaient cerné. Il déclara qu’il aimait mieux s'en remettre ù la merci du roi, que de périr par la faim, genre de mort épouvantable. Alors les vicum'tes dont nous avons parlé le garrottèrent étroitement et le conduisirent à la Tour de Londres, où, d'après les ordres du roi, il devait être enferiné sous bonne garde et les fers aux pieds.

Vers le même temps, ledit roi envoya des lettres ainsi conçues, à ceux à qui il avait confié le soin de percevoir le quarantième qui lui avait été octroyé : a Henri, parla grâce de Dieu roi d’Angleterre, à Pierre de Tliauey, à Guillaurne-de Culeworthe et à Adée, fils de Guillaume, collecteurs du quarantième, salut. Sachez que les archevêques, évêques, abbés, prieurs et clercs ayant des terres qui n’appartiennent pas à leurs églises, ainsi que les comtes, barons, che-

ANM::E 4252.

valiers, hommes libres et vilains de notre royaume, nous ont octroyé, à titre d’aide, la quarantième partie de tous leurs biens meubles apparents, d’après l’état où les choses se trouvaient le lendemain de la Saint- Matthieu , cette présente année, seizième de notre règne. Cet impôt devra porter su ries blés, sur lescharrues, sur les moutons, sur les vaches, sur les porcs, sur les haras, sur les chevaux de charrette et les chevaux consacrés au gagnage dans les manoirs; saut les biens que les susdits archevêques, évêques et autres personnes ecclésiastiques ont en provenance des églises paroissiales, des églises prébcndées, des prébendes et des terres qui appartiennent aux prébendes, ou qui sont du ressoi t des églises panûssiales. il a été généralement pourvu par nos féaux susdits, à ce qde ledit quarantième soit assis et perçu de la façon suivante : à savoir, que dans chaque ville entérine' quatre des meilleurs et des plus loyaux hommes seront choisis pour agir de concert avec les prévôts de chaque vüle, sur le serment desquels hommes la quarantième partie de tous les biens meubles sera taxée et assise sur les biens de chacun ,

' Nous adoptons cette traduction d’après l’analogie qui existe entre le terme villa integra,, et celui de feudum integrum ou intégrale, fieu entérin, vieux mot qu’on trouve dans les Etablissements de saint Eniiis et fréquemment dans les chartes postérieures, pour désigner un lief non divisé et relevant du mémo seigneur. Comme beaucoup de villes , surtout i cette époque, étaient quelquefois soumises à deux, à trois ou même à quatre juridictions différentes, nous pensons qu'il s’agit ici des villes et bourgs soumis à une seule juridiction. Les glossaires ne s'expliquent pas à cet égard, f

NKINRI III.

eii prôseiice tie chevaliers assesseurs désignés à cet eifet. Ensuite, d après le serment de deux loyaux hommes, enquête sera faite pour asseoir la quarantième partie de tous les biens meubles que les quatre hommes susdits et les prévôts posséderont ; il sera fait mention claire et expresse du nom de celui ou de ceux tenant baronnie, à qui chaque ville appartiendra en partie ou en totalité. Après que le quarantième aura été assis et rédigé par écrit, un rôle particulier pour chaque ville et pour chaque comté sera délivré au sénéchal de chaque baron ou au procureur* du même sénéchal, ou au bailli de la liberté , là où quelqu'un aura liberté ; en sorte que le baron ou le seigneur de la liberté veuille et puisse lever le susdit quarantième et forcer par saisie à le payer. S’il ne le veut ou ne le peut, ^e les vicomtes, fassent la saisie susdite, de façon qu’ils ne retirent de là aucun proBt; mais que tout le quarantième susdit soit délivré aux susdits chevaliers assesseurs, dans la plus grande et la plus sûre ville de chaque comté. Que la somme de la taille à imposer sur chaque ville soit décidée entre le sénéchal du baron ou son procureur, ou les sénéchaux du seigneur de la liberté, ou les assesseurs s4isdits. Que l’argent soit déposé par les mêmes assesseurs dans quelque lieu sûr de cette ville ; en sorte que les assesseurs aient leurs sceaux, leurs serrures et leurs clefs pour garder l’argent susdit; que les vicomtes semblablement aient leurs sceaux, leurs serrures et leurs clefs. Que les asses-

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