III
50 JEAN-SANS-TERRE
clioses enlevées , mais encore qu’il a octroyé liberté entière à l’église anglicane. Bien plus, après la levée des deux sentences , il a fait don de son royaume , tant d’Angleterre que d’Irlande , au *bienlieureux Pierre et à l’église romaine , le recevant de nous en fief sous le tribut annuel de milje marcs , et nous prêtant serment de fidélité , ainsi qu’il appert par son privilège scellé du sceau d'or. Désirant plaire encore davantage au Dieu tout-puissant , il a reçu pieusement le signe de la croix qui vivifie , afin de partir au secours de la Terre-Sainte*, expédition pour la- • quelle il faisait de grands préparatifs. Mais l’ennemi du genre humain qui voit toujours d’un œil d’envie les actes louables, a soulevé contre le roi, par ses artifices perfides, les barons d’Angleterre; en sorte que renversant toute idée reçue , ils se sont insurgés contre lui après sa conversion et sa réconciliation avec l’église , eux qui le soutenaient alors qu’il offensait l’église. Cependant des sujets de dissension s’étant élevés entre eux , et plusieurs jours ayant été fixés pour traiter de la paix , une ambassade solennelle nous a été envoyée de part et d’autre. Nous nous sommes soigneusement occupé de cette affaire avec les députés, et après pleine délibération , nous les avons chargés de lettres pour Étienne , archevêque de Cantorbéry, et pour les évêques anglicans, par lesquelles nous leur recommandions et leur enjoignions de s’intéresser activement et de faire œuvre efficace pour ré' tablir entre le roi et ses hommes vraie et pleine concorde ; ils devaient déclarer nulles , en vertu de
i'au4orité apostolique , toutes les conspirations et conjurations, s’il en avait été ourdi depuis l’époque dé In discorde qui divisait la royauté et le sacerdoce ; ils devaient défendre , sous peine d’excommunication , que nul à l’avenir osât méditer pareilles choses; ils devaient avertir prudemment les seigneurs et nobles hommes d’Angleterre , et s’employer efficacement pour que ceux-ci cherchassent à s’attirer la bienveillance du roi par des témoignages manifestes de piété et d’humilité ; que, s’ils croyaient avoir quelque chose à lui demander , ils ne fissent pas d’insolentes, mais d'humbles réclamations; qu’ils lui conservassent son honneur royal; qu’ils lui fournissent les services accoutumés qu’eux et leurs prédécesseurs avaient fournis à lui et à ses prédécesseurs , puisqu’ils ne doivent pas dépouillei; le roi sans jugement pour obtenir plus facilement ce à quoi ils tendent : de plus, par nos lettres, nous avons prié et averti ledit roi , et l’avons fait prier et avertir par ledit archevêque et lesdits évêques, lui enjoignant, en rémission de ses péchés , de traiter avec bienveillance les seigneurs et les nobles, et d'admettre avec clémence leurs justes demandes, afin que les barons apprissent en se réjouissant que la grâce divine l'avait converti à de meilleures dispositions , et qU'ils se fissent un devoir , eux et leurs héritiers , de reconnaître promptement et respectueusement pour seigneurs lui et ses héritiers ; en sorte que dans le cas où la concorde'ne pourrait se rétablir , ils obtinssent pleine sûreté de venir , de demeurer et de se re-
Diç by CtH)^lc
JKAN-SA.NS-TKKRb;.
tirer , el qu'ayant présenté leurs raisons dans la cour du roi , la dissension fût assoupie selon les lois et coulumes du royaume. Mais avant que les députés fussent de retour avec ces sages et justes recomnian* dations , les barons se sont dégagés entièrement du serment de fidélité ; eux qui , lors même que le roi les eût injustement lésés, n'auraient pas dû agir ainsi contre lui , se sont montrés à la fois juges et exécuteurs dans leur propre cause : vassaux , ils ont conspiré publiquement contre leur seigneur; chevaliers, contre leur roi ; et c’est non-seulement avec d’autres, mais encore ave&ses ennemis les plus déclarés qu’ils ont osé prendre les armes contre lui ; envahissant et dévastant scs terres , s’emparant même de la ville de Londres , capitale du royaume , qui leur a été livrée par trahison Or , syr ces entrefaites , les députés étaient revenus ; le roi offrit alors aux barons de leur rendre pleine justice selon la forme de notre mandai ; mais eux , repoussant ' cette proposition , se sont disposés à de plus grandes violences. C’est pourquoi le roi lui-mémé en a appelé à notre audience, leur offrant de leur rendre justice devant notre tribunal , dont ressort le jugement de cette affaire a raison du droit de seigneurie que nous possédons ; mais eux s’y sont complètement refusés. Il leur a offert ensuite de s’en rapporter à quatre prud’hommes , choisis tant par lui que par eux, et qui, de concert avec nous, termineraient In querelle , promettant qu’avant tout
‘ .SjHrnnffv. Nous |)ro| osnin et Irtduisuns :
ANNKK 55
il réiurmei'ail les abus quels qu'ils fussent , intiùduils sous sou règne en Angleterre; mais eux n'ont pas daigné accéder à cette offre. Enfin ledit roi leur a»déclaré que puisque la suzeraineté du royaume appartenait à l'église romaine , il i/avait ni le droit ni le pouvoir d'y rien changer à notre préjudice sans notre mandat spécial. Aussi en a-t-il appelé de nouveau à notre audience , se plaçant lui et son royaume avec tous ses honneurs et droits sous la protection apostolique ; et comme aucun moyen ne lui réussissait , il a réclamé de l'archevêque et des évêques l'exécution de notre mandat , les a sommés de défendre les droits de l'église romaine, et de le protéger lui-même selon la forme du privilège octroyé aux croisés. Mais comme ceux-ci ne voulaient rien faire de tout cela , il s'est vu abandonné de tout aide et conseil , et n'a plus osé refuser ce qu'on osait lui demander. D'où il suit que, forcé par la violence et par la crainte qui pouvait troubler l’homme le plus ferme , il est entré en coin- (iQsition avec les barons ; composition non-seulement vile et honteuse, mais encore illicite et inique , qui entraîne une déplorable violation et diminution de son droit et de son honneur. C'est pourquoi , comme le Seigneur nous a dit, par la bouche du prophète : U Je l'ai établi au-dessus des nations et au-dessus des « royaumes, afin que tu arraches et détruises, que « tu bâtisses et que tu plantes... ; » et par la bouche «l’un autre prophète : « Itomps les associations de « l'impiété et tiélie les faisceaux trop lourds... » nous ne voulons passer plus longtemps sous silence une
JEAN-SANS-TERRE
méchanceté si audacieuse qui tourne au mépris du siégeapostolique, au détriment desdroits du roi, à l’opprobre de la nation anglaise, au grand péril de toute la croisade : péril qui serait imminent , si , en vertu de notre autorité , nous ne réformions tout ce qui a été extorqué à un si grand prince croisé, et quand bien même il voudrait observer ce traité. En conséquence, au nom du Dieu tout-puissant. Père, Fils et Saint- Esprit, paf l’autorité des apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre , sur l’avis commun de nos frères , nous réprouvons complètement et. condamnons cette charte , défendant , sous peine d’anathème , que ledit roi prenne sur lui de l’observer ou que les barons avec leurs complices en exigent l’obsen-ation ; (féclaraht nulles et cassant tant la charte elle-même que les obligations ou cautions quelles qu’elles soient , faites pour elle ou relativement à elle ; voulant enfin qu’en aucun temps çette charte ne puisse avoir aucune force. Donné à Anagni, le neuvième jour avant les calendes de septembre , l’an dix-huitième de notre pontificat. »
Après avoir annulé de cette manière les libertés susdites, le même pape écrivit en ces termes aux barons d’Angleterre : « Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, aux nobles hommes d’Angleterre. Puissent-ils être inspirés par un meilleur avis. Plût à Dieu que dans la persécution que vous avea soulevée audacieusement contre votre* seigneur le roi, voua
' iVostrum, éTideminentt'estrum.
eussiez fait plus grande attention à votre ancien serment de fidélité, aux droits du saint-siège apostolique, au mandat contenu dans, notre provision et au privilège octroyé à ceux qui ont pris la croix ! car sans nul doute vous n’eussnez pas commis une action que tous ceux qui en entendent parler détestent comme un crime, surtout puisque vous vous êtes érigés vousmémes en juges et en exécuteurs dans votre propre cause ; puisque d’ailleurs ledit roi était prêt à vous rendre dans sa cour, par la décision de vos pairs, pleine justice selon les lois et les coutumes du royaume ; ou bien devant notre tribunal, dont ressort le jugement de ~ cette affaire à raison du droit de seigneurie que nous' possédons ; ou bien encore devant arbitres qui devaient être choisis de part et d’autre et qui auraient agi dans cette cause de concert avec nous. C'est pourquoi comme vous n’avez daigné accéder à aucune de ces propositions, il en a appelé à notre audience, s'est placé lui et son royaume, avec tousses droits et honneurs, sous la protection apostolique, eta protesté publiquement que puisque la suzeraineté de ce royaume appartenait à l’église romaine, il n'avait ni le droit ni le pouvoir d’y rien changer à notre préjudice. Or, comme le traité (et quel traité!) auquel voqs l’avez, forcé d’accéder par violence et par crainte est non- ' seulement vil et honteux , mais encore tellement injuste et illicite, qu’il doit être à juste titre réprouvé de tous , surtout à cause de la manière dont il a été obtenu, nous qui avons office de veiller temporellement etspirituellemeul sur le roi et sur le royaume,
JKAN-SA^S-TERRE.
nous vous recommandons et enjoi{{nons parce rescrit apostolique, et dans les intérêts de la droite foi, de faire de nécessité vertu, en renonçant parvous-mémes j
à ce funeste traité, et en donnant satisfaction audit roi et aux siens pour les dommages et outrages qu’ils ont soufferts; afin que ledit roi, apaisé par des témoignages manifestes derespeclet d’humilité de votre part, réforme de lui-méme tous les abus qu’il peut corriger en bonne justice. De notre côté nous l’y engagerons efficacement. Car si nous ne. voulons pas ;
qu’il soit privé de son droit, nous voulons aussi qu'il cesse de vous tourmenter , pour que le royaume d’Angleterre, sous notre suzeraineté, n’nit pas àgémirde coutumes mauvaises et d’exactions iniques. Et ce qui aura été réglé de cette manière sera ferme et stable à perpétuité. Que celui-là vous inspire qui veut que personne ne périsse! qu’il vous fasse acquiescer à nos salutaires conseils et à nos recommandations , de peur ' que si vous en agissiez autrement vous ne tombiez dans quelque état fâcheux dont vous ne pourriez vous tirer qu’à grand’peine. Enfin, pour ne pas parler des autres motifs de notre décision, nous ne pouvons dissimuler en aucune façon le péril grave auquel serait exposée toute l’affaire de la croisade ; péril qui serait imminentsi , en vertu de notre autorité, nous ne réformions toutes les concessions extorquées de cette manière à un si grand prince et à un prince croisé,, quoique lui-mème veuille que ce traité soit observé.
C’est pourquoi, tandis que l’arclievéque etlesévéques d’Angleterre seront réunis en notre présence à l’oe-
. Al\^EIi I >15.
casioD du concile général que nous nous proposons de célébrer, principalement pour terminer l’alfaire de la croisade , députez vers notre cour des procureurs convenables, etremeltez-vous-ensans crainte à notre bon plaisir; parce que. Dieu aidant, nous aviserons aux moyens d’extirper du royaume d’Angleterre les vexations et les abus, de contenter le roi luimême dans son droit et honneur, et de faire que le clergé et que tout le peuple se rpj^issen^ de la liberté et de la paix qui leur sont dues. Donné à Anagui le neuvième jour avant les calendes de septembre, l’an dix-buitième de notre pontifleat. » Mais lorsque, par les intrigues du roi Jean , les seigneurs anglais eurent reçu ces lettres aussi commonitoircs que comminatoires, ils refusèrent de renoncer à leur entreprise, s'insurgèrent de nouveau, pressèrent vivement . le roi, et appliquèrent au pape cette parole du pro- .pbète : « Malheur à vous qui justiûez l’impie, etc... »
Guillaume d'Albinv met en état de défense le chateau DE Rochester. — Le roi .Iean assiège cette place. —Arrivée des routiers. — Mort de Hugues* de Boves. Orage. — Aventure d’un moine de Saint- Alb.ans. — Sur ces entrefaites, le noble seigneur Guillaume d’Albiuy ayant reçu^lettre sur lettre des seigneurs qui liabitaientà Londres étayant été vivement réprimaiulc'^ •le ce qu’il différait de venir, partit le jour de saint Michel, laissant le château do Belver* bien et suHi-
' Probablement Belper ou Beamnir, ilaiis le comté de Derby , à Kuit lieues environ de Nottingbniii.
JEAN-SANS-TËRRK.
sammeut inuui d^armes et de provisions de toute es* pèce et confié à la garde de ses féaux. II arriva à Londres, où il fut accueilli avec gi%nde joie par les barons, qui aussitôt, ayant tenu conseil, résolurent de fermer au roi tous'Ies chemins par lesquels il auraitpu passer pour venir assiéger Londres ; ils firent choix d’une troupe intrépide à laquelle ils donnèrent pour chef ledit Guillaume d’Albiuy, comme un honttne brave et fort expérimenté dans la guerre, et ils chargèrent cette troupe de s’emparer du château de Rochester.
Peu de temps auparavant, le roi avait confié ce château à la fidélité de l’archevêque ; mais je ne sais. Dieu seul le sait, par quel motif il le livra aux ennemis du roi. Lorsque les chevaliers y furent entrés, ils trouvèrent le lieu complètement dépourvu, non-seulement d’armes et de vivres, mais encore.de toute espèce de provisions : il n’y avait absolument que ce qu’ils avaient apporté avec eux. Aussi plusieurs seigneurs commencèrent à se repentir et songèrent à quitter le château. Mais Guillaume d'Albiny leur prodigua les exhortations, ranima leur courage, et leur persuada qu’il y aurait lâcbété à abandonner cette entreprise. Alors tous ses compagnons, enflammés par ses paroles , approvisionnèrent le château avec les seuls vivres qu’ils purent trouver dans la ville de Rochester, et en entassèrent le plus possible. Or ces chevaliers étaient au nombre de sept fois vingt avec les gens de leur suite, et il ne leur restait plus assez de temps pour pouvoir ou faire du butin dans la pro-
vince, eu se prémunir par quelques fortiûcalions nouvelles.
Après que Guillaume d’Albiny et ses compagnons eurent occupé, comme nous l'avons dit, le château de Rochester, le roi d'Angleterre Jean, au houlde trois naois de séjour, sortit de l’île de Wight et navigua jusqu'à Douvres. Là, les messagers qu’il avait envoyés dans les pays d’outre-mer vinrent le rejoindre, et lui amenèrent de divers pays une foule de chevaliers et de gens d'armes, dont la vue inspira à tout le monde la terreur et l’effroi. Du Poitou et de la Gascogne étaient venus des seigneurs fameux à la guerre, Savary de Mauléon et les deux frères Geoffroi et Olivier de Bouteville, accompagnés d'une troupe nombreuse de chevaliers et de gens d’armes : tous promirent de servir fidèlement le roi. Du Brabant et du pays de Louvain étaient venus aussi des hommes intrépides, Gaultier Burck', Gérard de Sotin et Godeschall, avec trois corps d'hommes d’armes et d’arbalétriers qui avaient soif surtout de saqg humain. En outre l’ar-
' Ce chef de mercenaires est nommé dans le (eite fiurck, Burk, Buuk; mais Matt. Péris répète constamment qu’il commandait une troupe de Flamands et de Brabançons. Nous hésiterions donc à adopter l'opinion de M. Aug. Thierry qui voit dans ce Gaultier un captai de Buch dans les Landes, et, par conséquent, un ancêtre dece captalsi fameux dans lequatorzièmcsièclc. M. Aug. Thierry, aulieude Gérard de Sotin Gerardus Sotini, lit aussi Gérard de Solingben ,et se fonde sur un passage de Matt. . Péris qui ne se trouve pas dans ï'UiSioria Major. Peut-être y a-t-il une faute d’impression dans l’indication latine è laquelle il renvoie. Au reste, l’interprétation Solingben noua paraît juste, parce que cette ville est située à six lieues an nord de Cologne par conséquent près du Brabant.
JKA\-SANS-rER«E.
f.O JEAN-SANS-IERRE.
niée du rui était grossie de gens venus de Flandre et d’autres contrées d’outre-mer, tous avides du bien "d'outrui,vraienuéedeehauvesH80uris', laraasd’exilés, d’excommuniés, d'homicides, pour qui la patrièétait un lieu d’exil et non pas de refuge. Le roi* était désespéré ; en s’attachant à lui ils lui rendirent l’esperance de résister aux rebelles. Lorsque le rui Jean eut appris* que Guillaume d’Albiny et ses compagnons étaient entrés dans le château de Rochester, il se dirigea de ce côté en toute hâte, suivi de la multitude dont nous avons parlé, et trois jours après leur entrée dans le château les assiégés se virent privés de tout moyen de sortir et entièrement enfermés. Le roi disposa autour du château les pierriers et les autres machines et fit lancer sans rejâche unegrétede pierres et de traits. De leur côté les assiégés soutenaient ces assauts avec fermeté ; ils se défendaient vigoureusement, repoussaient les ennemis loin de leurs murs, et s'ils avaient eu autant de' moyens de défense que les assiégeants avaient d^moyens d’attaque, ils auraient pu se rire de tous leurs efforts.
Pendant ce temps, Hugues deBoves, brave chevalier, mais homme superbe et injuste, se présenta au port de Calais en Flandre * avec une multitude innombrable de gens d’armes qu’il conduisait au .secours du roi d’Angleterre. S’étant embarqué avec
' Nous adoptons la variante en marge.
’ Nous n'avons pas besoin de rappeler que Calais n’est pas en Flandre.
V Googit
' ANNÉE “ (il
toute sa troupe, il fit voile vers Douvres. Mais lout à coup une violente tempête s’éleva, et avant qu'on eût att«'iiit le port désiré, la flotte fit naufrage, et tous furent noyés dans la mer. Hugues fut rejeté sur le rivage non loin du port de Yarmouth (?) avec une foule de chevaliers et de sergents. Hn divers lieux sur cette côte et dans chaque port on trouva une si grande quantité de cadavres d’hommes et de femmes, que l'air était infecté par la puanteur qui s’en exhalait. On trouva aussi un grand nombre de petits enfants qui avaient été noyés dans leurs berceaux et rejetés sur le rivage : ce qui fut pour beaucoup de personnes un horrible spectacle. Tous furent livrés en pâture aux bêtes de la mer et aux oiseaux du ciel; en sorte que de quarante mille hommes pas un n’échappa vivant. Hélas! hélas I quelle cause de ruine c’était pour l’Angleterre que ce roi Jean, dissipateur des biens du royaume et fauteur de la discorde; il avait appelé à lui toute cette multitude d’étrangers qui devaient s’établir en Angleterre avec leurs femmes et leurs enfants, et pour leur donner la terre en possession perpétuelle, il aurait expulsé du royaume et complètement banni les indigènes. En effet, ce roi cruel ou plutôt ce tyran couvert de sang avait déjà donné au chef de cette émigration , à ce Hugues de Boves, trompeur et transfuge, les provinces de Norfolk et de Suffolk : le bruit courut qu’il l’en avait investi par une charte. Mais la grâce divine fil échouer dans l’intérêt public son funeste projet. Lorsque In nouvelle de ce désastre fut parvenue au roi, il fut
JEAN-SANS-TERRE
saisi d'une violente colère, et ne prit pas de nourriture de la journée : jusqu’au soir il ne put contenir ses transports furieux, il se lamentait amèrement et se rongeait'le cœur. La nuit où périt Hugues de Boves, un orage épouvantable s’éleva contre toute prévision. Lèvent et la pluie se mêlaient aux grondements de la foudre et aux éclairs. Il arriva qu’un moine de Saint-ÀVbans, qui demeurait àBingliam et qu’on nommait Robert de Weslun, se trouva obligé, en vertu de l’obédience, de se rendre à Norwich. Tandisqu’il était en route cet orage éclata : c’était au milieu de la nuit, et il aperçut comme une armée innombrable de cavaliers montés sur de grands chevault tout noirs, et tenant à la main des flambeaux de soufre. On ne pouvait les compter ; et cet étrange cortège se rangea autour du moine dans un certain ordre. ( Des flammes semblaient attachées à la crinière, à la^croupe et aux chapes de ces chevaux fantastiques. Une flamme s’étant attachée au bas du capuce de Robert, en dehors de sa chape , un des garçons de son escorte voulut l’abattre avec un bâton, mais la flamme s’attacha alors à l’extrémité de ce bâton. Au reste, presque toutes ces apparitions s’évanouirent en quelques instants V) '
lNDOLE^CE DES BaRONS. — PbISE DU CHATEAD DE
Rochester. — Générosité de Gdillache d’Albint. — Vers le même temps, lorsque les barons d’Angleterre eurent appris que Guillaume d’Albiuy et ses
< Cette intercalation peu importante eat fournie par le manuscrit de Cotton. Le texte est mutilé et nous donnons le sens probable.
rooipagnons étaient assiégés dans le château de Rochester, ils furent grandemenltroublés : car avant que ledit Guillaume se déterminât à occuper le château, ils avaient juré, la main sur les très-saints Evangiles, queVil arrivaifqu’il s’y trouvât assiégé, ils se réuniraient tous pour faire lever le siège selon leur pouvoir. Aussi les assiégés, se voyant réduits à l'extrémité, r^étaient-ils en se lamentanteten soupirant: « Opar- « jure, ô perfide Robert fils de Gaultier! où sont tes ' « trompeuses promesses, tes protestations et tes ser- « ments?»Âussi les barons, pournepas paraître oublier tout à fait le serment et la foi donnée, prirent tous ensemble les armes, mais trop tard , et iis se mirent en route pour le bourg de Dartford, annonçant l’intentfqn de forcer le roi à lever le siège. Mais un vent du midi, vent très-doux et qui n'a jamais incommodé personne, leur ayant soufflé au visage, ils rebroussèrent chemin , comme s’ils 'eussent rencontré un rem part d’épées, et laissèrent leur tentative inachevée. D’après ce principe, qu’il ne faut pas se fier à tout vent, ils tournèrent dos à Guillaume et à ses mal- . heureux compagnons et retournèrent dans leur asile. Revenus à Londres, ils passèrent leur temps à banqueter en commun, à boire, à jouer gros jeu, à se livrer à^tous les plaisirs, tandis qu’ils abandonnaient les assiégés de Rochester exposés au péril de mort et à tous les genres de. misères. En effet, lorsque le roi eut appris avec quelle ostentation les barons s’étalent mis en route pour lui faire lever le siège, avec quelle honte et quelle ignominie ils s’étaient retirés.