‹ Grande chronique de Matthieu ParisChapitre 6 sur 30 · A^^ÉE · texte numérisé non relu

A^^ÉE

l’a prouvé plus pleinement, nous avons envoyé non pas une fois, mais plusieurs, aux chapitres de Saint- Paul et de Saint-Martin, à Geoffroi de Bocland, doyen de cette église, et au couvent de la Sainte-Trinité, à Londres , nos lettres qui contenaient les termes mêmes du rescrit du seigneur pape; leur ordonnant formellement, en vertu de l’autorité apostolique, de faire publier avec soin et observer inviolablement les sentences d’excommunication et d’interdit lancées contre ceux qui persécutent le seigneur roi et contre les habitants de Londres. Mais ils ont osé traiter avec assez d’irrévérence et de mépris le mandat apostolique pour négliger par rébellion de publier ou même d’observer lesdites sentences. En communiquant sciemment avec des excommuniés dans la célébration des divins mystères, ils se sont montrés les violateurs des arrêts du seigneur pape et ils ont paru complètement en toutes choses se moquer ouvertement de ses ordres. Les faits sont constants d’après les lettres patentes'^du chapitre de Saint-Paul et de Saint-Martin, d’après le rapport des clercs etdes messagers du même doyen, lettres et messagers envoyés à nous spécialement, et enfin d’après d’autres preuves suffisantes qui nous en donnent pleine certitude. En outre, quelquesseigneursdu royaumede France, avec une troupe armée de chevaliers et de vassaux, sont venus à Londres! nous voulons sans aucun doute que ceux-là aussi soient enveloppés dans la même sentence d'excommunication ; car c’est au mépris des droits du seigneur roi et de la sainte église romaine qu'ils

^ JEAN-SANS-TERRE

ont envahi le royaume d’Angleterre, le ravageant chaque jour et le tenant subjugué en partie : ce qui est notoire pour tout le monde en Angleterre et pour beaucoup de gens en d’autres pays. C’est pourquoi, en vertu de l'autorité apostolique dont nous sommes investis pour cette affaire, nous déclarons excommuniés les susdits seigneurs à savoir, le châtelain de Saint-Omer et ses compagnons, qui ont donné aide et secours contre le rori pour occuper et envahir le royaume d’Angleterre ; de plus, ledit doyen ainsi que tous les chanoines et clercs de quelque dignité ou ordre qu’ils soient, faisant partie des églises susdites et de la ville de Londres, qui auronteu connaissance ' du mandat et qui, ou se seront ahséntés ou auront agi de quelque manière que ce soit, pour qu’il ne leur parvînt pas; vous enjoignant, en vertu de la même autorité, de déclarer publiqueu)ent excommuniés tous ceux que nous venons de désigner, de faire publier pareille chose dans toutes vos paroisses en nommant personnellement le doyen tout aussi bien que les seigneurs, que nous venons de désigner. Songez à accomplir assez soigneusement la présente recommamJation, ainsi que celle contenue dans les premières lettres qui vous ont été transmises, pour que vous ne puissiez être accusés de négligence auprès du seigneur pape ( ce dont Dieu vous garde ), mais plutôt être loués pour votre exactitude. Portez-vous*’ bien. »

Lettre de Louis de France aux hibitants de Lon-

DBES. — TODR^01. — Le pape défend a Loois de descendre EN Angleterre. — Négociation du légat ace sdjet AVEC Philippe-Auguste. — Vers le même temps, Louis écrivit en ces termes aux barons et aux bourgeois à ï,.ondres : « Louis, fils aîné du roi Philippe, • à tous ses féaux et amis qui demeurent à Londres, salut et sincère affection. Sachez pour sùr qu’au dimanche de Pûques prochain nous serons à Calais, prêts à passer la mer avec la grâce de Dieu. Comme vous vous êtes conduits bravement et vigoureusement dans toutes mes affaires, je vous rends grâces abondamment, vous priant instamment et vous requérant très-vivement de tenir ferme pour moi comme vous l'avez toujours fait. Nous voulons que vous soyez certains que nous arriverons bientôt à votre secours : nous vous prions aussi instamment d'ajouter créance à ces présentes, sans vous inquiéter de toute autre suggestion, lettre ou message; car nous pensons que vous recevrez à ce sujet quelque fausse lettre ou quelque message trompeur. Portez-vous bien. » Vers le même temps, les barons et les chevaliers nouvellement arrivés du royaume de France, sortirent de Londtos pour se mesurer à cheval dans le jeu d’armes qu'on appelle tournoi. Us n’étaient armés que de leurs lances et couverts que d’une cotte piquée*.

■Ils passèrent une partie de la journée à faire des passes de chevaux età se frapper de leurs lances en jouant. Mais un des Français, en dirigeant la lance

■ ^rmalttra linea , armure de tin , c'est-A-dire Tétement piqué pardessus lequel on endossait la cuirasae, aiiaIo){tte au gambison.

JEAN-SANS-TERRE

qu’il tenait contre Geoffroi de Mandeville, blessa mortellement le comte ' sans le vouloir. Ledit comte expira peu de jours'après, au grand regret et chagrin de beaucoup de gens; et en mourant il pardonna sa mort à celui qui l’avait frappé.

Vers le même temps, maître Gallon, envoyé par le seigneur pape, se rendit en France pour défendre à Louis, au nom de l’autorité apostolique, de descendre en Angleterre. Admis en présence du roi Philippe, il lui présenta des lettres du seigneur pape, qui priaient ledit roi de ne pas permettre à son fils Louis d’entrer à main armée en Angleterre, ou d’inquiéter le roi d’Angleterre en quoi que ce fût, mais au contraire de le protéger, de le défendre et de le chérir comme vassal de l’église romaine; ajoutant que son royaume appartenait à l’église romaine à raison du droit de seigneurie. Le roi de France^ en lisant cette lettre, répondit sur-le-champ ; « Leroyau- « me d’Angleterre n’a jamaisétéle patrimoinede saint « Pierre, ni ne l’est, ni ne le sera. Le roi Jean, il y a « bien longtemps de cela, voulut priver injustement « du royaume d’Angleterre son frère le roi Richard. « A ce sujet il fut accusé de trahison, convaincu défi vant son propre frère, et condamné par jugement « dans la cour dudit roi Richard ; la sentence fut même « prononcée par Hugues de Pusat, qui était évêque de <* Durham. 11 n’a donc jamais été véritablement roi, « ni n’a pu donner de royaume. Mais, en supposant

* Il est appelé plus haut comte d^Esscx. 11 avait pi'obablemeut succédé fil cotte qualité à Geoffroi Fiti-Picrrc.

« qu’il ait été vérilableiiient roi, il a forfait son royau- II me par la mort d’Artbur ; pour lequel fait il a été « condamné dans notre cour. Enfin, aucun roi ni au- « cun prince ne peut donner son royaume sans le con- « sentement de ses barons, qui sont tenus de défendre « ce royaume, et si le pape a résolu de faire prévaloir « une pareille erreur , il donne à tous les royaumes « 1’exemple le plus pernicieux. » Aussitôt ce ne fui qu’une voix unanime parmi les seigneurs qui protestèrent qu'ils tiendraient ferme pour ce principe jusqu’à la mort : à savoir qu’un roi ou qu'un prince ne pouvait- par sa seule volonté donner son royaume ou le rendre tributaire ; en sorte que les nobles du royaume devinssent serfs. Ces choses se passèrent. à Lyon', le quinzième jour après Pâques.

Le lendemain, par les soins du roi de France, Louis parut a l’assemblée, et après avoir jeté sur le légat un regard de travers, vint s’asseoir à côté de son frère. Alors le légat se mit à prier avec de grandes instances Louis de ne pas se rendre en Angleterre pour attaquer ou pour occuper le patrimoine de l’église romaine, et le roi son père (ainsi qu’il avait fait la veille) de ne pas permettre à son fils d’y aller. Le roi de France répondit aussitôt au légat : « J’ai tou- « jours été dévoué et fidèle au seigneur pape et à l’église « romaine : jusqu’ici je me suis employé efficacement « à ses affaires et à ses intérêts. Aujourd’hui ce ne sera « ni par mon conseil ni par mon aide que mon fils

' Quoique te texte dounc Lugdunum, nous pensons qu’on doit lire ici Melun.

JEAN-SANS-TERKIi.

« Louis fera quelque tentative contre l’église romaine. « Cependant, s’il aquelque prétention à faire valoirsur « le royaume d’Angleterre, qu'il soit'entendu, et que « ce qui sera juste lui soit accordé. » Alors un cheva* lier, que Louis avait chargé de parler en son nom, se leva et prit la parole au milieu de l'assemblée :

<1 Seigneur roi, c’est une chose connue de tous, que « ce Jean, qu’on appelle roi d’Angleterre,- pour avoir « tué en trahison, et de ses propres mains, son neveu « Arthur, a été condamné à mort dans votre cour par a jugement de ses pairs ; que depuis les barons d’An> « gleterre, à cause des nombreux homicides et des au- « très énormités dont il s’est rendu coupable dans ce « pays, n’ont plus voulu qu’il régnât sur eux. Aussi ils « ontentrepris de lui faire la guerre, ahn de le chasser « irrévocablement du trône. En outre, le roi souvent « nommé, sans l'aveu de sés barons, a cédésoq royaume « au seigneur pape et à l’église romaine, pour en être « investi de nouveau et le tenir à titre de vassal et sous « la condition d’un tributannuel de mille marcs. Or, « s’il n’a valablementpu donnera personnela couronne « d’Angleterre sans l’agrément des barons, il a vala- « blement pu s’en dessaisir : du jour où il a résigné sa « couronne, il a cessé d’être roi, et le royaume a été « vacant. Comme il appartient aux barons de pourvoir « au royaume vacant, ils ont choisi le seigneur Louis, « à raison de sa femme, dont la mère, qui est reine de «.Castille, est seule vivante de tous les frères et sœurs « du roi d’Angleterre. » De son côté, le légat exposa que Jean était croisé; que, d’après les statuts du con-

.■mfVi

Digilizcc 1:\ Googic

ANNEK ^2^6.

cite général, il avait droit à être maintenu en paix pendant quatre années, el que tout ce qui était à lui devait rester en sûreté sous la protection du saintsiège apostolique. Louis ne tarda pas à répondre par son interprète ; « Avant d’avoir pris la croix, le roi « Jean avait déclaré la guerre au seigneur Louis. Dans . « cette guerre, il a assiégé et il a détruit le château de « Boucliain (?); il s'est emparé semblablement de la « ville d’Aire, qu’il a incendiée en grande partie. 11 en « a emmené captifs une foule de chevaliers et de ser- « gents qu’il tientencore aujourd’hui dans ses prisons. « Il a assiégé aussi le château de Lens ety a tué beau- « coup de gens, lia dévasté, par le fer et par la flamme, a le comté de Guînes, qui est un flef-lige du seigneur « Louis. Aujourd’hui encore, après avoir pris la croix, « il est en guerre avec le seigneur Louis; d’où il suit « que ce dernier peut lui faire justeiijent la guerre. » Sans se contenter de ces raisons, le légat n’en défendit pas moins, comme il l’avait fait précédemment, et cette fois sous peine d'excommunication, h Louis d’oser entrer en Angleterre, et à son père de lui permettre d’y aller. Sur cette menace, Louis s’adressa à son père et lui dit : « Seigneur, quoique je sois votre « homme lige pour le fief que vous m’avez assigné dans « le pays d’en deçà de la mer, il ne vous appartient pas « de rien décider relativement au royaume d’Angle- « terre. Aussi je m’en rapporte au jugement de mes « pairs pour savoir si vous devez me forcer à ne point *« poursuivre mon droit, et surtout un droit de telle « naturequevous nepouvezmerendre justice. Je vous

no

JEAN-SANS-TERRE

«‘prie donc de ne me gêner en rien dans la poursuite « de mon droit; car je combattrai, s’il le faut, jusqu’à « la mort pour l’héritage demon épouse.» Aces mots, Louis quitta l’assemblée avec les siens. Ce que voyant, le légat demanda au roi de Fronce de lui donner un sauf-conduit jusqu’à la mer. Le roi lui répondit :

< Je vous donnerai volontiers un sauf-conduit pour, « les terres que j’ai en propre ; mais, si par malheur « voustombezdanslesmainsdu moineEustacbe ou des « autres hommes de mon fils Louis qui gardent les « abords de la mer, vous ne m’imputerez pas les évé- « nements fâcheux qui pourraient vous arriver. » A ces mots, le légat se retira avec colère de la cour du roi.

Louis entre en Angleterre. — Le légat du pape l’y suit. — Louis subjugue le midi du royaume. — Peu après, laveille delà fête de saint Marc évangéliste, Louis vint trouver son père à Melun et lui demanda avec larmes de ne point s'opposer à son départ. Il ajouta qu’il avait juré par serment aux barons d’Angleterre de venir à leur secours. Aussi préférait-il être excommunié pour un temps , par le pape , que d’encourir l’accusation de fausseté. Le roi, voyant que la résolution de sou fils était bien prise et que son inquiétude étaitextrême, s’associa à ses désirs, d’intention, de volonté, et de souhait ; mais prévoyant l’incertitude des événements futurs il ne lui donna pas ouvertement son assentiment. Ce fut non pas en lui* prodiguant les exhortations et les conseils, maisseu-

AiNNKK ^2^6. ^^l

lement en le laissant faire , qu’il lui octroya la permis^on de partir. Seulement, en le quittant, il lui dranrsa bénédiction. Alors Louis, après avoir envoyé à la cour de Rome des députés chaqjés d’exposer devant le seigneur pape les prétentions qu’il élevaitsur Iç royaume d’Angleterre , se mit en route en toute bâte, accompagné des comtes, barons, chevaliers et sergents en grand nombre qui s’étaient engagés comme lui à l’expédition d’Angleterre, et se dirigea vers la mer pour prévenir l’arrivée du légat en Anÿetèf^ Tous lesFrançais étant arrivés au port de Calais^ y iî^rouvèrcnt six cents navires et quatrevingts coquets bien équipés, que le moine Eustache avait rassemblés en attendant l’arrivéede Louis. L’armée, s’étant embarquée sans délai, se conQa aux flots et navigua à pleines voiles jusqu'à l’ile de Tbanet , où elle aborda le douzième jour avant les calendes de juin, dans un lieu qu’on appelle Stanhore*. Le roi Jean se trouvaitalors à Douvres avec son armée ; mais comme il o’était entouré que de mercenaires étrangers et de chevaliers venus d’outre-mer, il n’osa pas s’opposer au débarquement de Louis , de peur que, s'il était forcé d’en venir à une bataille, ils ne l’abandonnassent pour passer du côté de Louis. Aussi ainia-t-il mieux reculer pour un temps que d’engager une lutte douteuse. Le roi prit donc la fuite devant la face de Louis, laissant le château de Douvres sous la garde de Hubert de Bourg, et il ne s’arrêta

‘ Prob.'iblement I» bour0aile qu’on trouve aussi appelée Etomar.^

JEAN-SANS-TERRE

que lorsqu'il fui arrivé dans sa retraite à Guilford, puis à Winchester. Louis, apprenant que peminne ne se présentait pour lui résister, débarqua iTsandwicli,et sur-le-champ conquit toute la province, à l’exception du chateau de Douvres. Puis, dirigeant sa marche du côté de Londres, il reçut eu chemin la soumission du château de Rochester. Enün il arriva à Londres, où il fulaccueilli avec enthousiasme par tous les barons. Les susdits barons et les bourgeois qui attendaient sa venue avec impatience lui prêtèrent hommage et lui jurèrent üdélilé. Louis, de son côté, jura, la main sur les saints Évangiles, qu’il rendrait à chacun d’eux leurs bonnes lois ainsi que lés héritages qu’ils avaient perdus. Peu de temps après, c’est-àdire le dix-huit atxint les calendes de juillet, il pénétra dans l’intérieur du pays , et subjugua sans la moindre difficulté toute la province ci icon voisine, il écrivit aussi au roi d’Écosse et à tous les seigneurs d’Angleterre qui ne lui avaient pas encore fait hommage, de venir lui jurer fidélité ou de quitter dans le plus bref délai le royaume d’Angleterre. Quedirui-je de plus? Guillaume, comte de Warenne, Guillaume, comte d’Arondel , Guillaume, comte de Salisbury, Guillaume Maréchal lejeune, avec beaucoup d’autres, abandonnèrent le parti du roi Jean et obéirent à cet édit, comme s’ils avaient pleine confiance que Louis dût réussir à s’emparer de l’Angleterre. Ledit Louis établit pourson chancelier maître Simon de Langton, dont les exhortations déterminèrent les bourgeois de Londres, aussi bien que tous les barons excommuniés,

à faire célébrer les ofHces divias. Louis donna luiméme son consentement à cette action.

Vers le même temps, le légat Gallon, ayant été informé des progrès de Louis en Angleterre, voulut se montrer le fidèle exécuteur du mandat apostolique. 11 le suivit, traversa la mer, couverte de vaisseaux ennemis, sans qu’il lui arrivâtie moindre mai, et parvint à joindre le roi Jean à Glocester. Le roi le reçut avec de grands témoignages d’allégresse, et miten lui tout son espoir de résister à ses ennemis. Le légat convoqua tous les évêques, abbés et clercs qu’il put réunir. 11 excommunia, au son des cloches et à la lueur des cierges, Louis nominalement, ainsi que ses complices et fauteurs, et prineipalement maître Simon de Langton ; ordonnant aux évêques et à tous autres de publier la sentence dans toute l’Angleterre chaque jour de dimanche et de fête. A cela , maître Simon de Langton et maître Gervais deHobregge, précenteur de l’église de Saint-Paul à Londres, ainsi que plusieurs autres, dirent qu'ils en avaient appelé pour le droit et le maintien de Louis, et qu’ils regardaient la sentence comme nulle et vaine. Vers le même temps, à l’exception des seuls Poitevins, tous les chevaliers et sergents qui étaient venus du pays de Flandre et des autres contrées d'ouire-mer, quittèrent le service du roi Jean : les uns s’attachèrent à Louis, les autres retournèrent dans leur pays.

A cette époque, Louis, étant sorti de la ville de Londres avec une nombreuse chevalerie, envahit à main armée la province de Kent, et, ne trouvant pas

lU. 8

JEAN-SANS-TERRE

de résistance, la soumit tout entière, hormis le château de Douvres. De là il s’avança et cônquit celle de Sussex avec les villes et les forteresses qu’elle contenait. Dans ce pays, un jeune homme, appelé GuillaumedeColinqham, refusa de jurer lidélité à Louis, et, ayant réuni mille archers, il gagna les lieux déserts et couverts de forêts dont ce pays abonde. Pendant tout le temps que dura l’invasion des Français, il leur fit une guerre acharnée et en tua plusieurs mil-\ liers. Louis, ayant ensuite paru devant Winchester, reçut la soumission de la ville, du, château de la ville, du château de l’évéque et de tout le canton. Hugues de Nevil vint le trouver, lui rendit le château de Marlborough et lui fil hommage. Ensuite, Louis, s’étant renduàOdiham, forteresse de l’évêque de yinchester , mit le siège devant la tour. 11 n’y avait dans cette place que trois chevaliers et dix sergents qui se préparèrent à une bonne défense. Le troisième jour après que les Français eurent disposé leurs machines autour de la place et eurent livré plusieurs assauts opiniâtres , les trois chevaliers et autant de sergents sortirent de la tour , firent prisonniers parmi les assaillants autant de chevalierset de vassaux qu’ils étaient eux-mémes, et rentrèrent dans la tour sans avoir été blessés. Au bout de quinze jours i!s rendirent la place à Louis, à condition qu ils conserveraient leurs chevaux et leurs armes; puis ils sortirent tous les treize, à la grande admiration des Français. Toutes les provinces du midi tombèrent donc au pouvoir de Louis, à l’exception des

ANNKt; ^2I6.

■ seuls châteaux de Douvres et de Windsor, qui, bien munis de chevaliers , se préparaient à une vigoureuse résistance. Pendant ce temps, Guillaume de Mandeville, Robert fils de Gaultier, et Guillaume de Huntingfeld, suivis d'une nombreuse troupe de chevaliers et de vassaux, soumirent à Louis les provinces d'Essex et de Suffolk. De son côté, le roi'Jean mit tous ses soins à bien garnir de chevaliers, de provisions et d'armes , les châteaux de Wallingford , de Korfe, de Warbam, de Bristol, de Devises et quelques autres qu'il serait trop long d'énumérer.

Députés envoyés pah Louis a Rome. — Leur réception. — Ils accusent le roi Jean , et présentent plusieurs OBJECTIONS. — Innocent 111 défend la cause de SON VASSAL. — Vers le même temps, les députés que Louis avait envoyés à la cour romaine lui écrivirent en ces termes: « A leur très-excellent seigneur, Louis, fils aîné du seigneur roi de France , N. , seigneur de Corbcil, Jean de Montviset (?) et Geoffroi (?) Linieth , ses députés, salut et fidèle obéissance. Que votre excellence sache que nous sommes arrivés à la cour de Rome , un dimanche dans le mois de Pâques, sans avoir rien souffert ni dans nos personnes, ni dans nos biens. Le même jour , nous avons été aussitôt admis auprès du pape. Loin d'être gai ', il nous a reçus d’un air cbagrin. Quand, après lui avoir présenté nos lettres, nons l’eûmes salué de votre part, il nous répondit : « Votre seigneur n’est pas digne

i J'ajoute MOU qui nie parait nécessaire au sens.

JEAN-SANS-ÏERRE.

A ir>

« de recevoir notre salut. » Et aussitôt je repris la parole : a Je crois, saint père, qu’après avoir en- <T tendu les raisons et les excuses de noire seigneur, « vous le jugerez digne de recevoir votre salut comme « bon chrétien , bon catholique , et dévoué à vous et « à l’église romaine. » Pour ce jour-la nous nous retirâmes de la présence du seigneur pape ; mais, au moment où nous nous retirions , le seigneur pape nous dit avec beaucoup de bonté , qu’il nous entendrait volontiers, quand et toutes les fois que nous le voudrions. Le mardi suivant, le seigneur pape envoya un de ses serviteurs vers notre logis pour que nous vinssions le trouver ; nous nous y rendîmes aussitôt , et alors , après que nous lui eûmes exposé notre message , il prononça plusieurs paroles contre nous, paroles qui paraissaient condamner votre entreprise et vos raisons; puis , en Gnissant son discours , il se frappa la poitrine avec un profond soupir , et s’écria en gémissant : « Malheur à moi 1 car dans cette « affaire l’église de Dieu ne peut échapper à la con- « fusion. Si le roi d’Angleterre est vaincu , nous « sommes confondu dans sa confusion , puisqu'il « est notre vassal , et que nous sommes tenu de le « défendre. Side seigneur Louis est vaincu (ce qu’à « Dieu ne plaise) , l'église romaine est blessée de sa H blessure, qui nous serait aussi sensible que si elle « nous était faite à nous-mêmes ; puisque nous l’a- « vons toujours regardé et regardons encore comme « le bras droit de l’église romaine dans toutes ses Il nécessités , comme sa consolation dans les afflic-

U lions, comme son refuge dans les persécutions. »

Il termina en protestant qu'il aimerait mieux mourir que de voir qu'il vous arrivât le moindre mal dans celte affaire. Alors nous nous sommes retirés ce jourlà. Maintenant, sur le conseil de quelques-uns des cardinaux, nous attendons le jour de l'Ascension, de peur qu’il ne soit statué quelque chose contre vous ; car ce jour-là le pape a coutume de renouveler ses sentences; et le pape nous a dit qu’il attendrait les députés du seigneur Gallon. Portez-vous bien. »

La première accusation que les députés dont nous avons parlé, portèrent contre le roi d’Angleterre , en présencedu seigneur pape, ce fut qu’il avait tué en trahison, de ses propres mains, son neveu Arthur, parle pire genre de crime que les Anglaisappellent meurtre; pour lequel fait ledit roi avait été condamné à mort dans la cour du roi de France, par jugement de ses paii-s. A ce grief , le pape répondit que les barons de France n’avaient pu le juger à mort , parce qu’il était roi , oint de l’huile sainte, et par conséquent leur supérieur ; que les barons comme ses inférieurs n’avaient pu le condamner à mort, parce que celui qui est le plus haut placé ne peut être condamné par celui qui lui est inférieur , et que la plus grande dignité absorbe en quelque façon la moindre; qu’en outre, il paraît contre le droit civil et canonique de porter sentence de mort contre une personne absente, qui n’a pas été citée , et qui n’a été ni convaincue, ni n’a avoué. A cela les députés répondirent ; « C’est la cou- « tumeduroyaumedeFraiice que le roi aitjuridiction

JEAN-SANS-TERRE

« absolue sur tousses hommes-liges : or, le roi d'An- « gleterre était son homme-lige à titre de comte et de fl duc : donc , quoiqu’il fût ailleurs roi et sacre, il n’en « était pas moins comme comte et comme duc sous la « juridiction du seigneur roi de France. Si étant comte « et duc , il a commis un crime dans le royaume de H France , il a pu et a dû être jugé à mort par ses « pairs. Bien plus, s’il n’eût été ni duc, ni comte, ni « homme-lige du roi de France, et qu’il eût commis « un crime dans le royaume de France , les barons » auraient pu de même le juger à mort, à raison du « crime commisdans le royaume. Autrement, si le roi <1 d’Angleterre, parce qu’il est roi et sacré, né pouvait fl être jugé à mort, il pourrait entrer impunément « dans le royaume de France , et tuer les barons de « France, comme il a tué Arthur. »

Voici la vérité dans cette affaire ’ : Réellement le roi Jean ne fut dépossédé de la Normandie ni justement ni dans les formes. En effet , ledit roi se voyant dépouillé , non par la justice mais par la violence , envoya demander restilulion au roi de Fiance Philippe , par des ambassadeurs solennels et bien choisis : c’étaient Euslache, évêque d’Ély , et Hubert de Bourg , hommes iiabiles et éloquents. Il lui faisait dire qu’il viendrait volontiers à sa cour pour obéir et répondre, selon le droit , à toutes choses relatives à cette affaire , mais qu’il demandait un sauf-conduit.

< C'est MaU. Pilris qui fait ce récit. Du inoius la uaturr <le I'explicalioii donne lieu lie le crnirc.

A.NMŒ ^2lü.

no

Le roi Philippe répondit, mais avec la colère sur le visage et dans le cœur : « J’y consens, qu'il vienne « eu paix sain et sauf. » Alors l’évôque : « El pour « revenir, seigneur? — Soit, reprit le roi , si le jn- « genieul de ses pairs le lui permet. » El comme les ambassadeurs du roi d'Angleterre le suppliaient de lui accorder un sauf-conduit pour aller et pour revenir, le roi de France s’écria avec emportement et en 'prononçant son juron ordinaire: « Mon, par tous « les saints de France , si son jugement s y oppose. » L'évéque alors insista sur les dangers qui pourraient le menacer à son arrivée et dit: « Seigneur roi, le « duc de Normandie ne peut venir à votre cour sans « que le roi d’Angleterre u’y vienne, puisque le due « et le roi sont une seule personne; ce que ne per- « mettrait eu aucune façon le baronage d’Angle- « terre, quand bien même le roi le voudrait. En « effet, vous n’ignorez pas qu’il encourrait danger « d’être pris ou tué. — Qu’est cela , seigneur évêque? « reprit le roi de France ; on sait bien que le duc de <1 Normandie, qui est mon tenancier, s’est emparé « par violence de l'Angleterre; mais est-ce une raison « parce qu’un vassal a eu quelque accroissement de <1 puissance , pour que 1e seigneur capital en souffre? « Nullement. » Les députés, ne pouvant rien répondre de raisonnable à cet aqj[ument, revinrent trouver le seigneur roi d’Angleterre , et lui rapportèrent ce qu’ils avaient vu et entendu. Le roi ne voulut s'exposer ni à des événements fâcheux , ni au jugement des Français qui ne l’nimaicnt point, et

JEAN-SANS-TERRE

craignit surtout qu’on ne lui reprochât le meurtre honteux d’Arthur, selon celte parole d’Horace :

»... Les traces des pas que je vois ici m’effraient. J’aperfois bien « les pas de ceux qui sont allés vers toi, mais nullemeot de ceux qui sont » revenus... >

Les seigneurs de France n’en procédèrent pas moins au jugement que légalement ils n'auraient pas dû prononcer, parce que celui qu’ils jugeaient était ah-* sent et voulait bien comparaître, s'il l’eût pu. Aussi, si le roi Jean fut dépossédé par sesadversaires, il ne fut pas dépossédé légalement.

Le pape répondit donc aux paroles des députés français : « Beaucoup d’empereurs, de princes, et même « de rois de France sont convaincus dans l’histoire « d’avoir tué beaucoup d’innocents, et cependant nous « ne lisons pas qu’aucun d’eux ait été puni de mort a pour ce fait. D’ailleurs lorsque Arthur a été pris au Il château de Mirebeau , il n’était pas innocent, mais ■ réellement coupable envers son seigneur et oncle, à Il qui il avait juré hommage et allégeance. Il a pu,

« eu conséquence et de bonne justice, être mis igno- II minieusement à mort sans jugement. »

La seconde objection contre le roi Jean fut que, cité maintes fois, il n’avait pas comparu personnel le-;, ment pour obéir au droit, et n’avait pas môme envoyé à la cour de France quelqu’un qui répondît suffisamment pour lui. Le pape dit à cela que si le roi d’Angleterre s’était montré rebelle en ne venant ni n’envoyant à sa place, étant cité, on ne condamnait ni

on ne devait condamner personne à mort pour cause de rébellion ; que par conséquent les barons de France n'avaient pu le juger à mort, mais seulement le punir d'une autre manière ; par exemple, en le privant de son fief. Les députés répondirent : « C'est la « coutume du royaume de France que, du moment <t où quelqu'un est accusé devant son juge naturel « d'un aussi cruel homicide que celui qu’on appelle « meurtre, si ledit accusé ne comparaît pas, se serait- « il même excusé de la manière légitime, ou le re- « garde comme convaincu, et on le juge comme tel « sur tout point, le condamnant même à mort, ainsi « que s’il était présent. » Le pape répondit à cela : « Un traité a pu être fait entre le roi de France et le « diicde Normandie, ou bien une antique coutume « peut exister, qui autorise le duc de Normandie à ne « se rendre à la citation du roi de France que sur la « marche des deux pays. Par conséquent, si étant <1 cité [ailleurs] il n’a pas comparu, ce n’est point « un délit qu'il a commis, et il n’a pu pour cela être « puni de telle façon. » Le pape ajouta : « En admet- « tant qu’une sentence ait été portée contre le roi « d’Angleterre, cette sentence n’a pas été mise à « exécution, puisqu’il n’a pas été tué : aussi les en- • fants qu'il a eus après ladite sentence doivent lui « succéder au trône; car le roi d’Angleterre n’a com- «'mis ni le crime de lèse-majesté, ni le crime d’béré- « sie, les seuls qui entraînent l’exhérédation des fils « à cause de la faute du père. » A cela les députés répondirent : « C’est la coutume dans le royaume de

by Googk

JEAN-SAXS-TERRE.

« France que, du.moment où quelqu'un a été con « damné à mort , les enfants qu'il a eus après la sen- « tence de condamnation ne puissent lui succéder. « Quant à ceux qu’il a eus avant la sentence, ils sont <1 en droit de lui succéder. » Cependant les députés ne voulurent point discuter sur cet article. Alors le pape : « J’admets que le roi d’Angleterre ait été jugé « à mort et que les enfants nés de sa chair soient « enveloppés dans la condamnation ; ce ne serait pas « une raison pour que Blanche dût lui succéder ; « car il y a de plus proches héritiers; par exemple, « les enfants du frère aîné. La sœur d’Arthur, et « Othon , comme fils d’une sœur aînée, se trouvent <• dans ce cas. J’admets encore que la reine de Cns- « tille doive succéder, sera-ce pour cela Blanche, sa « fille? non, certes, car le mâle doit être préféré, " et alors ce serait le roi de Castille ; et s’il n’y avait <1 aucun mâle, on devrait encore préférer la reine « de Léon, comme l’aînée. » Les députés répondirent : « Les enfants du frère ne doivent pas succéder « du moment où ce frère ne vivait plus à l’époque <1 de la sentence; et ainsi la nièce de Jean, qui est la n sœur d’Arthur, ne doit pas succéder, pai*ce qu’elle <1 n'est pas dans la ligne descendante, étant fille du « frère. Semblablement à l’époque de la sentence la « mère d’Othon ne vivait plus , donc elle n’a pas suc- « cédé, donc Othon ne doit pas succéder. Mais la « reine de Castille, qui était sœur, vivait à cette « époque, et par conséquent a succédé : donc la reine « de Castille étant morte , ses enfanls ont succédé

n et ont dù succéder. » Le pape répéta que dans ce cas ce serait le roi de Castille qui devrait succéder coinrae enfant môle, ou la reine de Léon comme l’aînée. Les députés dirent à leur tour : « Quand il y a a plusieurs héritiers qui doivent succéder à quel- « qu’un, et quand celui qui doit succéder en pren mier lieu garde le silence, un autre héritier doit « être investi de l’héritage, selon la coutume ordi- « naire; sauf cependant le droit du premier héritier, « s’il venait à réclamer. Aussi notre seigneur Louis « entre dans le royaume d’Angleterre comme dans « un royaume sien ; et si quelque parent plus proche • élève des réclamations à cet égard , le seigneur « Louis agira comme il le doit. »

Alors le pape prétendit que le royaume d’Angleterre lui appartenait en propre, et qu’il en était en possession comme seigneur, à raison de la fidélité qui lui avait été jurée par serment, et à raison aussi du tribut qu’il avait déjà perçu dans le royaume; que, par conséquent, comme il n’avait commis de crime en aucune façon, Louis ne devait pas lui déclarer la guerre ni le dé[iouiller par la guerre du royaume d’Angleterre, surtout puisque le roi d’Angleterre possédait plusieurs terres tenues en fief du roi de France, sur lesquelles ledit Louis pouvait lui faire la guerre. A cela les députés répondirent ; * Il a été entrepris « guerre et juste bataille contre le roi d’Angleterre , « avant que ce royaume appartînt au seigneur pape; » car Guillaume Longue-Épée , et beaucoup d’au- « très avec lui , sont venus du royaume d’Angleterre

JEAN-SANS-TERRE

« avec une troupe nombreuse et armée. Ils ont causé « beaucoup de dommages et de dégâts au seigneur « Louis sur sa propre terre. C’est pourquoi notre sei- « gneur peut faire juste guerre au roi d’Angleterre. » Le pape reprit : « Quoique le roi d’Angleterre, mon « vassal, ait fait tort à Louis, celui-ci ne devait cepen- « dant pas lui faire la guerre ; mais il devait porter « plainte devant le seigneur supérieur qui est le pape, « et à qui le roi d’Angleterre est soumis comme vas- « sal. » Les députés répondirent : « C’est la coutume « que du moment où le vassal d’un seigneur fait la « guerre à quelqu’un , de sa propre autorité , celui à <1 qui la guerre a été faite peut la faire à son tour à « l’agresseur, et de sa propre autorité, sans qu’il « soit tenu de porter plainte devant le seigneur du- <1 dit vassal ; et que si le seigneur veut défendre son « vassal tant qu’il soutient pareille guerre, le seigneur « est réputé aussi comme faisant guerre. » — Le pape déclara que dans le concile général il avait été statué que pour le secours de la Terre-Sainte une paix ou une trêve de quatre années devait exister entre tous ceux qui seraient en discorde, et que, par conséquent, dans cet espace de temps, Louis ne devait pas faire guerre dans le royaume d’Angleterre. Les députés répondirent qu’à son départ de France Louis n’avait pas été requis de paix ni dè trêve, et qu’ils ne pensaient pas que quand même il en eût été requis, il eût voulu se-tenir en paix ou en trêve, tant la méchanceté du roi d’Angleterre était grande. Le pape reprit : « Le roi d’Angleterre est croisé; comme

Digiti-™: by Googlt

ANNIÎÉ ^2^6. ^25

R tel, d’après la constitution du concile général, le « roi et tout ce qui est à lui doivent être sous la pro- « tection de l’Église. » Les députés répondirent que le roi d’Angleterre avait fait la guerre au seigneur Louis avant d'avoir pris la croix ; qu’il lui avait causé plusieurs dommages et s’élait emparédeses châteaux. « Il retient encore dans les fers, dirent-ils, ses che- « valiers et ses sergents. Jusqu’à présent il est en a guerre avec le seigneur Louis, et il n’a voulu faire « avec lui ni paix ni trêve, quoiqu’il en ait été requis « maintes fois. » Le pape dit ensuite que sur le commun conseil du concile général il avait excommunié les barons d’Angleterre et tous leurs fauteurs, et que le seigneur Louis s’était mis dans le cas d’encourir la sentence. Les députés répondirent : « Louis n’aide ni « ne favorise les barons d’Angleterre , mais il pour-

* suit son droit, et ledit Louis ni ne croit ni ne doit ^ croire que le seigneur pape ou un si illustre concile

« veuille excommunier quelqu’un injustement; car

* à l’époque où la sentence a été prononcée , le sei- « gneur pape ignorait que Louis eût des droits sur le « royaume d’Angleterre, et le seigneur Louis ne croit Il pasqu’aprèsque ses prétentions sont devenues no- « toires, le concile puisse lui enlever son droit. » Enfin , le pape dit qu’après la sentence portée contre le roi d’Angleterre par les barons de France , le roi de France et son fds Louis ne l’avaient pas moins appelé roi, traité comme roi, et avaient conclu des trêves avec lui comme avec le vrai roi d’Angleterre. A cela les députés répondirent qu’après la sentence portée

JEAN-SANS-TERRK.

par les barons contre le roi, ni Philippe ni Louis ne l'avaient jamais regardé comme roi , mais l'avaient appelé roi déposé, comme quand on parle d'un abbé déposé ou de tout autre dans le même cas. Enfin, le pape déclara qu'il statueraitsur cette affaire avant l'arrivée des députés du seigneur Gallon.

Loül^ DÉVASTE LES PROVINCES DE l'eST DE l'AnGLE-

GLETEBRE.* 11 ASSIÈGE LE CHATEAL DE DoDVRES.

Vers cette époque, Louis, suivi d’une multitude nombreuse, fit des courses de cavalerie dans l'orient de l’Angleterre. Il dépouilla horriblement les villes et villages des comtés d’Essex, de Suffolk èt de Norfolk. Ayant trouvé le château de Norwich abandonné, il y mit garnison. 11 se saisit- de Thomas* de Boui^, frère de Hubert de Bourg, qui était châtelain dudit château et qui avait pris la fuite; mit sous le tribut tout ce pays, détacha un nombreux corps d’ariihé»; contre la ville de Lyun ', dont il s’empara et dont il emmena les habitants captifs pour les forcer à payer de grosses rançons. Cela fait, les Français revinrent à Londres avec un butin et des dépouilles immenses. Gilbert de Gant s'étant rendu à Londres auprès de Louis, celui-ci l’investit par le glaive du comté de Lincoln et l’y envoya sur le-champ pour qu’il réprimât les incursions des châtelains de Nottingham et de Newark, qui, dans toute la contrée, livraient aux flammes les maisons et les magnifiques édifices des

' Lynn-Regii, à l’embouchure du Wash.

barons et s’appropriaient les terres des susdits barons. Vers le noêrae temps^ Robert de Ros, Pierre de Brus etRicbard de Percy, soumirent à Louis la ville d’York et tôttir ^.canton. Gilbert de Gant et Robert de Ro- ^«llkparèreot de la ville de Lincoln et de toute la puf^nnce, à l’exception du château, imposant au comté un tribut annuel. Ensuite iis envahirent le Holland', le pillèrent et le rendirent tributaire. Le roi d’Écosse soumit à Louis toute la province de Noi tbuinberland, excepté les châteaux que Hugues de Bailleul et Philippe de Huleeotes défendirent avec grande valeur contre les incursions des ennemis. Telles étaient les provinces qui, soumises à Louis, lui avaient juré Bdélité. Vers le même temps, le légat Gallon exigea des procurations" dans toute l’Ângleterredes églises cathédrales et des maisons religieuses; à savoir cinquante sols pour chaque procuration. Il séquestra aussi tous les bénéfices des clercs et

‘ Pays d’Angleterre qui fait partie du Lincolnshire.

^ On appelait procurations, des prestations soit eu argent, soit en nature, que les légats et les nonces pontiGcaux, comme les archevêques et les prélats supérieurs , exigeaient des églises qu’ils visitaient. Les papes étaient souvent obligés de restreindre à de justes projKirtions, ce droit que la cupidité de leurs agents exerçait sans mesure. Les laïques, auteurs de fondalions pieuses, se réservaient un droit analogue, dont les rois Capétiens et surtout les rois Plantagenets usaient largement. En Prance, ee droit anciennement appelé inentioimtirum, fut appelé procuntio sous les rois de la troisième race, et désigné plus tard sous le nom de gùtum, gîte, repas ou festin. Souvent les rois exemptaient les inonas tères et leséglises du droit de régale, mais non du droit de procuration. On en a un exemple dans une charte octroyée par Philippe-Auguste aux chanoines d Arras.

JEAN-SAiNS-TERRE.

des religieux qui avaient donné aide et faveur à Louis et aux barons, et s'en attribua les profils à lui et à ses clercs.

Celte même année, aux approches de la Nativité de saint Jean-Baptiste, Louis, ayant été réprimandé par son père, qui lui disait que s'avancer dans le pays en laissant derrière soi le château de Douvres, c^étaitne point connaître la guerre, réunit une nombreuse armée de chevaliers et de vassaux, et vint mettre le siège devant le château de Douvres. Il avait envoyé auparavant un message à son père pour lui demander un pierrier, qu’on ap[>etle en français malveisine. Les Français Grent jouer contre le château cette machine ainsi que beaucoup d’autres et battireut les murailles sans relâche; mais Hubert de Bourg, brave et Hdèle chevalier, cent quarante autres chevaliers et les nombreux sergents qui se trouvaient dans le château, Grent une vigoureuse défense et tuèrent une foule d’assiégeants, jusqu’à ce que les Français, effrayés de leurs pertes, eussent enlevé loin du château leurs tentes et leurs machines. Louis, transporté de colère, jura en maugréant qu’il ne quitterait pas la place avant d’avoir pris le château et d’avoir fait pendre tous ceux qui y étaient enfermés. Les Français construisirent en ce lieu, devant l’entrée du château, des cabanes et des bâtiments pour effrayer les assiégés, en sorte que ce lieu présentait l'apparence d’un marché. Ils espéraient forcera capituler parla famine et par un siège non interrompu ceux qu’ils n’avaient pu soumettre par les armes.

Les barons anglais font la gcbrrg ag roi Jean. ~ Représailles. — Le roi d'Écosse fait hommage a Louis. — Louis devient suspect aux barons. — Vers le même temps, une partie des barons qui demeuraient à Londres Grent des courses de cavalerie, ravagèrent toute la province de Cambridge et s'emparèrent même du château. Ils chargèrent de fers et emmenèrent avec eux vingt sergents qu’ils y avaient trouvés. De là^ s’avançant, ils parcoururent les provinces de Norfolk et de Suffolk, les pillant, ainsi que toutes les églises. Ils obligèrent aussi à payer de grosses rançons les villes de Yarmouth (?), Dunwich et Ipswich. EnGn ils entrèrent à Colchester, où ils Grent du butin, et commirent de semblables excès; puis ils rentrèrent dans Londres, leur repaire habituel.

Fiers de ces succès, les barons rassemblèrent une nombreuse armée et vinrent camper devant le château de Windsor, qu’ils assi^èrent. Celui qui commandait cette chevalerie était le comte de Nevers, de la race du traître Guenelon *. Les Français appro-

• Voici comment Dnlillet, dans son Recueil de$ roys de France, page 26< , explique le proverbe de la trahison de Ganelon ; « Charles le « Cbanue fnt i Orléans sacré et oonronné roy de France par Ganelon, 0 archeresque de Sens, et ses sufTragants. Lequel Ganelon, venu de panure « lien, auoit esté chappeUain de la cliappetle dudit le Cbauue, par luy

< fait archeuesque. Et néantmoins contre son serment de fidélité, par « grande ingratitude, se tourna après contre ledit roy pour son frère « Loys, roy de Germanie, en l’inuasion qu'il feit du royaume de France. « Par quoy ledit roy Charles le Chauue l’accusa de crime de lèze maiesté

< au concile de l’église galGcane , assemble de douze prouinces au fors> « traurg de Tonl, en Lorraine, l’an 859. Et de luy est tournée en pro> « nerbe la trahison de Ganelon, non de la defiaite de Ronceuaux. » En

Page 1