‹ Grande chronique de Matthieu ParisChapitre 8 sur 30 · I.jC · texte numérisé non relu

I.jC

Les croisés fortieient les cHATEiux DE LA Terre- Sainte. — Apparitions miracdledses a C(r.ogne. — Vers le même temps, l’armée qui était à Acre se sépara en quatre corps. (Les rois de Hongrie et de Chypre partirent pour Tripoli . où mourut le roi de Chypre, encore dans la première jeunesse.) Le roi de Hongrie, après un court séjour dans cette ville, abandonna la croisade, au grand détriment de la Terre-Sainte. 11 emmena avec lui une foule de pèlerins, des galères, des chevaux, des bêtes de somme, avec des provisions d’armes. Le patriarche, après l’avoir supplié de ne pas partir, l’excommunia, lui, et tous ceux qui le suivaient; une autre partie de l’armée, composée de paresseux et de timides, et de tous ceux qui tremblaient pour leurs richesses , demeura à Acre. Le roi de Jérusalem , le duc d’Autriche, les Hospitaliers de Saint-Jean, beaucoup d’évêques, et un grand nombre de fidèles, fortifièrent activement un [vieux] château près de Cesarée de Palestine, quoiqu’on annonçât d’un moment à l’autre l’arrivée des ennemis. Dans cette ville, dans la basilique du prince des apôtres, le patriarche, assisté de six évêques , célébra solennellement la fête de la Purification. Les Templiers, le seigneur Gaultier d’Avesnes, avec d’autres pèlerins, et le grand maître des Hospitaliers teutouiques, se mirent à fortifier un château appelé anciennement le Détroit, et nommé maintenant le château des Pèlerins. Ce château est situé non loin de la mer, entre Caiphas et Césarée ; on l'avait appelé détroit parce qu’il dominait une

route étroite pour ceux qui la gravissaient ou qui de là desnehdaient vers Jérusalem. La première utilité de ce château, c’est que le couvent des Templiers devait sortir d’Acre, celte ville pécheresse et toute souillée d’impuretés, pour y résider jusqu’à la restauration des murailles de Jérusalem. Le territoire où est situé ce château abonde en pêcheries, en salines , forêts , pâturages , champs , herbages , vignes , jardins et vergers. Entre Acre et Jérusalem il n’y a aucune forteresse qui soit occupée par les Sarrasins; ce qui fait grand tort aux infidèles qui sont entre Jérusalem et le Jourdain*. Ce château', éloigné de six milles du mont Thabor, a un port naturellement commode ; en sorte que les Sarrasins ne peuvent ni labourer ni ensemencer la |)laine longue et large qui s’étend entre ces deux points, à cause de la garnison de ce château, et du secours [qu’elle donne aux chrétiens (?)]. Après avoir fortifié une position si importante, l’armée du Seigneur revint à Acre.

Vers la mêmeé|)oque, au mois de mai, la sixième férié avant la Pentecôte,' la province de Cologne fut témoin d’uu prodige qui l’anima à concourir à la délivrance du Sauveur. En effet, dans la ville de Bebon *, en Frise, on aperçut eu l’air trois croix, l'une de couleur blanche du côté du nord, l’autre du côté du midi, de même forme et de même couleur; la troisième, de couleur plus sombre, représentait

• Nuuschangeons ici la ponctuation, et soupçonnons quelque faute «le texte.

’ Nous ne retrouvons pas ce lieu ; d’ailleurs la phrase pn^ciidentc autorisa i lire ici Bonn .

J 58 HENRI III

parfaitement une croix de supplice. Un homme y était attaché, les bras élevés et étendus, les tnains et les pieds percés de clous, et la télé penchée sur l'épaule. Celle-là était au ntilieu des deux sètres sur lesquelles on n’apercevait aucune rcpit.'sentatioa du corps humain. Une autre fois, et dans un autre lieu, dans une ville de Frise qu'on appelle Puserhuse, on aperçut une croix à côté du soleil ; elle était d'un bleu jaune, et elle fut vue par bien plus de pens que la première. La troisième apparut dans la ville de Dockum, où le bienheureux Boniface avait souffert le martyre. Là, le jour de la fêle dudit martyr, au moment où plusieurs milliers d’huinines étaient réunis, on vit une grande croix blanche, semblable pour la forme à celle que l’un construirait en faisant passer une poutre de bois à travers une autre poutre. Elle se dirigea lentement du nord vers l'orient, et beaucoup d’bommes furent témoins de cé miracle.

Siège dd chateau de Montsorell. — Miracle opéré PAR LA CROIX DD Sadvedr A Kedbdrn. — Vers le mémé temps , après la solennité de la Pâques , Guillaume Maréchal , tuteur du jeune roi et régent du royaume d’Angleterre, réunit, pour faire le siège du château de Montsorell, Ranuif, comte de Chester, Guillaume, comte d’Albemarle, Guillaume, comte de Ferrières, Robert de Vieux-Pont, Brien de l’Isle, Guillaume de Canleloup, Philippe Marci, Robert de Gaugi, Falcaise, avec les châtelains sous ses ordres, et beaucoup d'autres seigneurs tirés des garnisons

(les ctiàteaux. Tous ayant disposé leurs machines en lieux convenables, assailliront impélueuseriient ledit château. Celui C|ui y commandait était Henri de Braibroc, qui av,*iit aveu lui dix chevaliers intrépides ^ et plusieurs serjjenls. Ils Krent une résistance vigoureuse, lançant pierre pour pierre et trait |>our trait. Cependant les assiégés, après avoir défendu le château pendant plusieurs jours, craignirent que les forces ne leur manquassent si le siège se prolongeait.

Ils députèrent vers Suer, comte de Winchester, qui alors se trouvait à Londres, le [u’iantde veniren toute bâte à leur socmits. Aussitôt ledit comte, à qui cette forteresse appartenait , alla trouver Louis qui venait de revenir à Londres de son voyage d'outre-mer, et le supplia, lui et ses amis, de faire partir des troupes (|ui fissent lever le siège. Enfin, après une conférence qui eut lieu a ce sujet , il fut décidé unanimement qu’on détacherait un corps de chevaliers chargés à la lois et de faire lever le siège de Montsorell , et de soumettre toute la province à Louis. Six cents chevaliers sortirent donc de la ville de Londres, et avec eux plus de vingt mille hommes d’armes qui tous aspiraient â s'emparer du bien d’autrui. Ils avaient pour chefs le cortitc duPerche, le maréchal de Franee, •Saèr, comte de Winchester, Robert, fils de Gaultier, et plusieurs autres qu’on avait jugés propres à cette expédition. Ayant levé leur camp la veille des calendes de mai, c’est-à-dire le plus prochain lundi avant l’Ascension de Notre-Seignenr, ils partirent |H)ur Saint-Albans, ravageant fout ce qu’ils rencon-

HENRI III

traient sur leur passage. Les routiers et les exécrables brigands venus du pays de France parcouraient les villes en tous' sens , n'épargnant ni les églises ni les cimetières, saisissant et dépouillant tous les hommes sans distinction, les forçant par des supplices cruels et raffinés à payer de grosses rançons. L’abbaye de Saint-Albans elle-même, qui naguère avait fait sa paix avec Louis, échappa à peine aux mains des brigands. En partant ils la laissèrent vide de toutes les provisions , soit en aliments, soit en boisson'^, après y avoir trouvé toutes choses en abondance.

Le lendemain , ils se dirigèrent vers la ville de Dunstable, entrèrent dans l’église du bienheureux Amphihale, maître du bienheureux Albans, laquelle est située dans le bourg de Red burn , et où la grâce du Seigneur opère d’innombrables miracles. Ils enlevèrent aux moines jusqu’à leurs fémoraux, pillèrent les reliques des saints sur le saint autel , et les souillèrent de leurs mains impies. L’un d’eux s’étant saisi d’une croix d’aqjeut doré, qui contenaitune parcelle du bois de la sainte croix, la cacha dans sou sein sans que ses compagnons s’en aperçussent; mais avant même qu’il fût sorti de l’oratoire, le démon le posséda. Il commença par se jeter à terre, grinçant des dents et la bouche écumante , puis se leva brusquement sous la main du démon, tira son épée, et chercha à en frapper ses camarades. Ceux-ci ayant pitié de sa folie, dont ils ignoraient entièrement la cause, lui lièrent les mains et le conduisirent à l'église de Flamsled, tandis qu’il se tordait avec, fureur. '

ANNÉE M\~t.

Uil

Les brigands étant entrés dans l'église pour la piller, un prêtre, vêtu d’habits blancs, se présenta à eux afin de les détourner de leur mauvais dessein. Ceux-ci, quelque peu effrayés sur le sort de leur compagnon qu'ils regardaient comme fou , s’abstinrent de dévaster l’église. En ce moment, sous les yeux du -prêtre etdes routiers, la croix dont nous avons parlé sortit d^ï^ein du furieux et ^mba par terre. Le prêtre stupéfait la ramassa avec respect, et, l’élevant en l'air , demanda aux brigands ce que cela signifiait. Ceux-ci , rentrant en eux-mêmes , s’aperçurent que c’était un effet de la vengeance divine, et que cette croix avait été dérobée par leur camarade aux moines dépouillés dans le bourg voisin. Alors, plongés dans une grande inquiétude, ils craignirent que l’esprit Qialin ne s'emparât d’eux, et ne les tourmentât, comme il avait fait pour leur compagnon. Dominés par leur terreur, ces exécrables brigands remirent la croixBU prêtre, le conjurant, au nom de Dieu et sous peine d’être indigne de son ministère, de se rendre à Redburn, avant même de prendre de la nourriture, et de restituer la croix aux moines. Le prêtre partit sans délai pour l’oratoire du bienheureux Amphibale, rendit la croix avec respect, et raconta au prieur et aux frères tout ce qui était arrivé d'admirable à son sujet.

Fin DD SIÈGE DE MoNTSOREL et siège du CHATEAU DE Lincoln. — Henri lève dne armée. — Le légat du pape

excite LES SOLDATS CONTRE LES FRANÇAIS ET LEURS ADHÉ-

ni.

HEiNAI III.

RENTS. — L’armée de Louis et des barons'anglais étant arrivéeà Dunstable, y passa la nuit. Au matin, elle dirigea vers le nord ses étendards et ses armes pour faire lever au plus vite le siège de Montsorel. Mais le comte de Chester, Ranuif, et les autres seigneurs assiégeants ayant été avertis par leurs espions de l’arrivée des Français, abandonnèrent leur entreprise et seretirèrent au château d^j^ottingham, bien résolus à observer de ce point la marche des ennemis. Les barons, après avoir ravagé sur leur route, selon leur coutume, toutes les églises et les cimetières, arrivèrent devant le château de Montsorel, et, voyant que le siège était levé, ils se décidèrent, d'un commun avis, à marcher sur Lincoln, que Gilbert de Gant et d’autres barons , dont nous avons parlé, avaient assiégé depuis longtemps, mais en vain. En traversant la vallée de Belver, les barons abandonnèrent le pays aux ravages des brigands, et les fantassins venus de France , qui semblaient être l’écume de ce pays rejetée , comuie un ramas d’immondices, sur l’Angleterre, pillèrent sans rien laisser après eux. Telle fut la pauvreté et la misère des habitants', qu’ils n’eureut plus même les moyens de se procurer, en vêtements corporels, de quoi se couvrir les fesses et les parties honteuses. Enfin les barons, s’étant rendus à Lincoln, commencèrent à attaquer furieusement le château. Les assiégés résistèrent, répondant selon

* Le texte dit seulement in eis , qui pourrait aussi se rapporter aux routiers dont la misère expliquerait les ravages; mais nous croyons plus naturel le sens que nous adoptons.

D^illzed bv Gooqlf

A^NÉE 12n. U, T,

leurs forces aux pierres et aux traits par des pierres et des traits mortels.

Pendant que ces choses se passaient, Guillaume Maréchal, tuteur du roi et régent du royaume, sur le conseil du légat Gallon , de Pierre, évôque de Winchester, et des autres personnages dont les avis dirigeaient les affaires de l’état, fit convoquer tous les châtelains qui tenaient pour le roi, ainsi que les chevaliers répandus dans les diverses garnisons, leur ordomaant de se trouver à Newark à' la seconde férié de la semaine de la Pentecôte, pour exécuter les ordres du roi ; que là il irait les joindre, et qu’on avisevait aux moyens de faire lever le siège du château de Lincoln. Ceux-ci, qui avaient un ardent désir d’en venir aux mains avec les Français excommuniés, et en même temps de combattre pour leur patrie, se rendirent avec empressement à Newark, le jour fixé. Bientôt arrivèrent le légat lui-même et les autres prélats du royaume avec une nombreuse escorte de chevaux et de gens de guerre, afin de poursuivre par les armes spirituelles et temporelles ceux qui désobéissaient au roi , et qui se montraient rebelles envers le seigneur pape. La c^use qu’ils défendaient leur paraissait juste, puisqu’ils soutenaient un prince innocent et en quelque sorte étranger au péché, que l’orgueil de ses ènnemis'cherehait à déshériter. Lorsque tous furent rassemblés, on fit le dénombrement de l’armée, et on y trouva quatre cents chevaliers et deux cent cinquante arbalétriers environ. Quant aux sergents et aux cavaliers , leur foule était telle qu’ils

auraient pu au besoin tenir lieu de chevaliers. Les chefs de cette armée étaient Guillaume Maréchal et Guillaume son fils; Pierre, évêque de Winchester, fort habile dans le métier des armes *; Ranulf, comte de Chester; Guillaume, comte de Salisbury; Guillaume, comte de Ferrières ; Guillaume, comte d’Albemarle. Parmi les barons on disting[uait Guillaume d’Albiny, Jean Maréchal, Guillaume de Canteloup et Guillaume son fils, Falcaise, Thomas Basset, Robert de Vieux-Pont, Brien de l’Isle, Geoffroy de Lu ci, Philippe d’Albiny, ainsi que plusieurs châtelains expérimentés dans l’art militaire. Tous demeurèrent trois jours à Newark pour faire respirer hommes et chevaux : pendant ce temps , ils Se confessèrent de leurs péchés, se fortifièrent en recevant le corps et le sang du Seigneur, et demandèrent à Dieu de les protéger contre les efforts de leurs ennemis. Ainsi tous, par ces pieux préparatifs, se disposaient à vaincre ou à mourir pour la justice.

Enfin la sixième férié de la semaine de la Pentecôte, après la célébration des divins mystères, le légat, souvent nommé, se leva : il fit ressortir aux yeux de tous combien la cause de Louis et des barons ses adhérents était inique, rappela l’excommunication dontils avaient été frappés pour cela , et leur ségrégation de l’unité de l’Église. Puis, pour inspirer une nouvelle ardeur à l’armée, il se revêtit d’habits blancs, et, au

' Pierre des Roches , seigneur poitevin , avait été , comme on l’a vu , un des plus intrépides mercenaires du roi Jean avant d’étre élevé à l’épiscopat.

milieu d'un clergé nombreux, il excommunia uomiiidlement Louis ainsi que ses complices el fauteurs, et spécialement tous ceux qui, à Lincoln, faisaient le siège du château contre le roi d’Angleterre : il excommunia eu même temps la ville entière, c’est-àdire le contenant et le contenu. Quant à ceux qui avaient pris part en personne à la présente entreprise, il leur accorda, en vertu de l’autorité qu’il tenait du Dieu tout-puissant et du saint-siège apostolique, pleine rémission des péchés dont ils se seraient confessés de cœur, et il leur promit les récompenses du salut éternel au jour de la rétribution des justes. Après cela, il donna l’absolution générale et sa bénédiction aux troupes. Ou s’arma sur-le-champ, tous montèrent à cheval avec ardeur, et le camp fut levé au milieu des cris de joie. Étant venus au bourg de Stowe , à une distance de huit milles de Lincoln , ils y passèrent la nuit sans rien craindre. Le lendemain matin rarinée, partagée en sept corps de bataille, marcha en bon ordre aux ennemis. Ce qu’elle redoutait pardessus tout, c’était que ceux-ci prissent la fuite avant son arrivée. Les arbalétriers servaient, comme toujours, d’avant-garde, et ils se tenaient à une distance d'un mille environ. Les bagages, les chariots, les bêles de somme, chargés de vivres et de toutes choses nécessaires, suivaient par derrière celte grande armée. Les enseignes étaient déployées, les boucliers brillaient au soleil : c’était eiiQii un spectacle formidable.

Combat iotue lus bahoss adhérents adx Français et

i/aUMKE ANGE4ISE. — ViOTOIRE DE HeNRI Ml. — PiE-

LACE DE Lincoln. — Fuite des. Français et des b.arons. — Mort du pape Innocent III. — Cependant les barons et les Français qui étaient à Lincoln comptaient sur le succès avec tant de sécurité , que quand on leur vint annoncer que les ennemis paraissaient, ils accueillirent la nouvelle avec des huées et des éclats de rire. Ils n’en cessèrent pas moins de lancer avec leurs mangonneaux des pierres énormes, pour battre en brèche les murs du cliMeau. Mais Robert, fils de Gaultier, et .Saër, comte de Winchester, ayant appris que les ennemis approchaient , sortirent de la ville pour considérer leur marche et estimer le nombre des combattants. Après avoir examiné avec attention l’armée qui défilait , ils revinrent à Lincoln trouver leurs compagnons et leur dirent : « Ces guer- « riers marchent contre nous en bon ordre : cepen- « dant nous sommes bien plus nombreux qu’eux ; « aussi notre avises! que nous sortions de la ville, et « que nous nous avancions à leur rencontre jus- « qu’aux abords de la montagne; si nous le faisons, « nous les prendrons tous comme des alouettes. » Le comte du Perche et le maréchal leur répondirent : « Vous estimez cette armée à votre mode, nous allons « sortir à notre tour pour l’examiner à la mode fran- « çaise. » Ils sortirent donc pour s’éclaircir euxmêmes de la vérité du rapport. Mais ce qu’ils virent leur donna le change : car ayant aperçu du premier coup d’'ÆÜ , à la suite des corps d’armée rangés en bataille , les chariots et les bagages avec ceux qui les

DRjiiizeu l

maniaient , et remarquant sur ce point une (jrande fpule et des bannières déployées , ils pensèrent qu'il y avait là presque une nouvelle armée : en effet, chaque seigneur avait deux étendards; l'un qui, nous l'avons dit , flottait sur les bagages, à une certaine distance des bataillons; l'autre qui était porté en tête du corps d’armée où chacun d’eux se trouvait, pour marquer sa place dans la bataille. Trompés de cette façon, le comte du Perche et le maréchal revinrent dans une grande incertitude vers leurs compagnons. De retour à Lincoln , ils ouvrirent l’avis (et cet avis était un ordre auquel il n'était pas permis de résister) de séparer les troupes : une partie défendrait les portes de la ville et en interdirait l'entrée aux ennemis , jusqu'à ce que l'autre partie se fût emparée du château dont la prise paraissait imminente. Cet avis fut goûté par quelques personnes, mais il déplut au plus grand nombre. On ferma donc les portes , on y mit des gardiens , et tous se préparèrent à la défense.

Les châtelains de Lincoln ayant aperçu l’armée royale qui s’approchait de lu ville'du côté du château , envoyèrent secrètement et par une porte de derrière, aux chefs de cette armée , un messager qui leur lit part des mesures prises dans l’intérieur de la ville. Il leur dit en même temps que s’ils voulaient , ils pouvaient entrer par une porte dérobée qui avait été laissée ouverte afin de leur donner passage. Ceux-ci ne voulurent pas entrer tous de ce côté ; mais ils détachèrent Fnicaise avec le corps d’armée qu’il corn-

mandait, et tousles arbalétriers, lui recommandant d’ouvrir à l’armée les portes de la ville, ou du moins une d'elles. Ensuite toutes les troupes se dirigèrent vers la porte du nord et se disposèrent à la briser. Cependant les barons ne cessaient de lancer contre le château, à l’aide de leurs machines, des pierres énormes; mais Falcaise étant entré dans le château avec le corps qu’il commandait et tous les arbalétriers, posta les siens sur Les toits des édifices et sur les remparts du château. Aussitôt ils se mirent à lancer des traits mortels, contre les destriers des barons , et renversèrent sur le sol les chevaux et ceux qui les montaient; de sorte qu’en un clin d’œil, une foule de fantassins, de chevaliers et de barons furent portés par leiTe. Falcaise, voyant que la plupart de ses plus illustres adversaires étaient hors de combat, sortit audacieosement du château avec les siens, et se jeta au milieu des ennemis. Mais les assaillants revinrent à la charge : il fut fait prisonnjer et déjà on l'emmenait, lorsque ses arbalétriers et ses chevaliers faisant un effort désespéré réussirent à le reprendre et à le faire rentrer dans le château. Pendant ce temps, la masse de l’armée royale, après avoir brisé, quoique avec peine , les portes de la ville, y entra et s’élança impétueusement sur les ennemis. Alors vous eussiez vu les épées étinceler en tombant sur les armures, et le sol résonner sous l'effort des combattants , comme l’éclat du tonnerre ou les mugissemeutsd’un tremblement de terre. Bientôt les gens du roi , ayant percé à coups de traits les chevaux sur

lesquels les barons étaient montés , et les ayant égorgés comme des pourceaux , les forees des barons diminuèrent sensiblément : car, dès que les ebcvaux tombaient morts à terre, les cavaliers qu’ils entraînaient avec eux étaient faits prisonniers , n’ayant personne pour les dégager. Enfin l’armée du roi ayant vaincu la résistance des barons , en faisant pri. sonniers la plupart des chevaliers, et en les chargeant de chaînes, attaqua, en bataillons serrés, le comte du Perche, l’enveloppa de toutes parts, et alors le poids de la bataille tomba sur les Français. Ceux-ci ayant fini par plier , on sollicita le comte de se rendre pour avoir la vie sauve; mais il se mit à jurer avec d’horribles serments qu’il ne se rendrait jamais aux Anglais qui avaient trahi leur propre roi. En entendant ces mots, un soldat de l’armée royale lui porta , à travers la visière du casque, un coup qui lui perça la tète et fit sortir la cervelle, genre de mort bien mérité, puisqu’il avait blasphémé si souvent par sa cervelle. En tombant, il n’invoqua point le Seigneur ni ne prononça une seule parole ; mais il mourut dans sa colère et dans son orgueil , et descendit aux enfers. Les Français voyant que la plupart des leurs avaient succombé , se mirent à fuir, cavaliers et fantassins; mais cette fuite n’eut pas lieu sans grands malheurs pour eux : car un de^ battants de la porte du midi par laquelle ils cherchaient à s’échapper se refermant sans cesse , à cause d’une traverse de bois qui le joignait au côté opposé , arrêtait les fuyards dans leur retraite. Chaque fois que les cava-

liers arrivaieiilet se pressaient pour sortir , ils étaient obligés de descendre pour ouvrir la porte , et sitôt qu'ils étaient dehors, la traverse de bois reprenait sa première position. Ainsi celte porte opposa aux fuyards un fècheux et funeste obstacle. Après avoir brisé l’orgueil des barons et des Français , les chevaliers de l'armée du roi les poursuivirent dans leur fuite ; mais quoiqu'il y en ait eu un grand nombre de pris, ce ne fut qu’une poursuite pour in forme. Car, si les liens de la parenté et de la patrie, qui se font jour dans les circonstances d'extrême néces^ sité, n’avaient point favorisé leur fuite, pas mémo un seul fantassin n’eut échappé, et tous eussent été pris par famine, Disons , sans plus de détails , qu’oii fit prisonniers parmi les barons , chefs des confédérés , Saër , comte de Winchester , Henri de Bohun , comte de Héreford , Gilbert, comte de Gant, que Louis avait fait naguère comte de Lincoln. Quant au comte du Perche, son orgueil obstiné fut cause qu’il reste à Lincoln depuis ce temps-là jusqu’aujourd’hui. Parmi les autres barons furent pris Robert, fils de Gaultier, Richard de Munlficliet, Guillaume de Mowbray, Guillaume de Beauchamp , Guillaume Manduit, OR vier d’Harcourt, Roger de Cressy, Guillaume de Coleville , Guillaume de Kos, Robert de. Ropesle , Raoul Cheinduit , et beaucoup d’antres qu’il serait trop long d’énumérer. On s’empara aussi de quatre cents chevaliers , sans compter les sergents et tes combattants à cheval et à pied dont il serait difficile d'assigner le nombre. Le comte du Perche fut

enlerré dans le jardin de l’hôpital, hors de la ville. Régnault, surnommé le Croc (?) , brave chevalier du vasselage de Falcaise , fut tué dans ce combat et enseveli honorablement dans l’abbaye de Crokeston. Il y péril aussi , du côté des barons , un sergent que nul ne connaissait, et qui, comme excommunié, fut enterré hors de la ville dans un carrefour. On assure que dans un combat si important , ces trois-là seuls perdirent la vie. ,

Après ce succès, les troupes du roi trouvèrent dans les rues de là ville le bagage des barons et des Français avec leurs bétes de somme , leurs chariots , leur vaisselle d’arg^nleldivers objets elustensiles précieux. Tout cela tomba sans difficulté au pouvoir des vainqueurs. La ville fut pillée jusqu’à la dernière pièce de monnaie, sans qu’on respectât aucune des églises. Tous les coffres avec les armoires ’ furent brisés à coups dè hache et de maillet. On fit main basse sur l’or et l’argent qu’on y trouva , les étoffes de diverses couleurs, les ornements de femmes, les pnneaux d’or, les coupes précieuses et les pierreries. L’église cathédrale elle-même ne put échapper au sort qu’avaient subi les autres. Car le légat avaitdontté entière liberté aux gens de guerre de traiter les chanoines comme des excommuniés, comme des gens qui depuis le commencement de cette guerre s’étaient montrée les ennemis de l’église romaine et du roi son vassal. Le motif principal de cet arrêt fut sans doute que les

' Àlmariolis, ancieonement auhnares, uuntaires.

HENRI. III

chanoines possédaient quelque chose qu'on pouvait leur ravir. Car c'est la coutume des Ronaains d'inventer facilement des prétextes quand leur inimitié trouve sujet à piller. Le précenteurde l'é{;lise cathédrale, Geoffroi deDrepinges, ne put se consoler d’avoir perdu onze mille marcs d’argent. Enfin , quand les vainqueurs eurent enlevé tout ce qui pouvait se vendre, en sorte qu’il n’y avait pas de coin dans les maisons qui n’eijt été fouillé, chacun revint vers son seigneur, chaîné de butin. Alors on proclama dans la ville la paix ' du roi Henri , et un se mit à faire bonne chère et à boire en grande allégresse. Ce combat, qu’on appelle, en dérision de Louis et des Ifarons, la foire de Lincoln , fut livré le quatorzième jour avant les calendes de juin, le samedi de la semaine de la Pentecôte ; il commença entre la première et la troisième heure ; mais avant la neuvième heure toutes les affaires^ étaient closes. Cependantparmi les femmes de la ville quelques-unes se noyèrent. Pour éviter la licence et la brutalité des gens de guerre, elles étaient entrées dans des barques petites et fragiles, elles, leurs enfants, leurs servantes et ce qu’elles avaietilde plus précieux. Elles périrent en route. On fit des fouilles dans la rivière, et l'on trouva des vases d’argent et beaucoup d’autres richesses qui profitèrent à ceux qui les découvrirent. En effet, les barques avaient

* Paix dans le sens d’amnistie. Quiconque violait la paix du roi, était considéré comme coupable de lèse-majesté.

’ A bonis negotiatoribus omnia consummatasunt. Cette plaisanterie répond au moi nundinir.

été trop chargées, et les femmes qui les montaient ne savaient pas les conduire. Lorsque tout lui réglé de ce côté, Guillaume Maréchal ordonna aux châtelains de retourner chez eux avec leurs prisonniers, et de les tenir sous bonne' garde jusqu'à ce que le roi leur eut fait connaître sa volonté. Le jour même ledit Maréchal, avant de prendre de la nourriture, revint trouver le roi ; il lui raconta devant le légat tout ce qui était arrivé. Le roi et le pontife rendirent grâces au Seigneur en pleurant; mais c’étaient des larmes de joie auxquelles le rire succéda bientôt. Le lendemain matin, des messagers apportèrent au roi la nouvelle que la garnison de Monlsorel avait abandonné celte forteresse et avait pris la fuite. Le roi envoya alors au vicomte de Nottingham l’ordre de se rendre en personne à Monlsorel, de détruire ce château et de le raser complètement.

Quand le comte du Perche eut succombé comme nous l’avons dit, tous les fuyards, tant cavaliers que fantassins, avaient dirigé leur course vers la ville de Londres. Au premier rang se trouvaient le maréchal de France, le châtelain d’Arras et une foule de Français. Mais avant d’avoir pu rejoindre leur prince Louis, beaucoup d’entre eux, et principalement presque tous lesfantassins, furent tués; car les habitants des villages par où ils passaient s’étant armés d’épées et de bâtons , leur coupèrent la retraite et en égorgèrent ou assommèrentun grand nombre. Deux cents chevaliers environ réussirent à gagner Londres et se ' présentèrent à leur seigneur I^ouis, lui racontant cet

17; HKNRI III.

événement désastreux. Celui-ci les accueillit avec d’amèVes railleries : « C’est parce que vous avez fui,

« leur dit-il, que Vos compagnons ont été pris : si « vous étiez restés sur le champ de bataille, vous eus- « siez évité à vous-mêmes comme à vos compagnons « le danger d’être pris ou tués. » On doit croire que ce fut le juste ju[jement de Dieu qui frappa de ce malheur Louis et les barons d’Angleterre, qui depuis près de deux ans étaient enveloppés dans les liens de l'excommunication : s'ils n’eussent été châtiés par la vengeance(livine,leshommesauraient pu dire en leurs cirurs ; « il n’y a pas de Dieu » ; et alors on n’en eût plus trouvé, pas même un seul, qui voulùtpratiquer le bien.

Cette même année, le pape Innocent, après avoir siégé pendant dix-huit ans, cinq mois et quatre jours, paya tribut à la nature humaine, le dix-sepi avant les calendes d’août. Il eut pour successeur Honorius, qu'on appelait précédemment Cincius, et qui siégea dans la chaire romaine pendant dix ans, sept mois et dix-neuf jours.

Louis DEMAiNDE A SON PÈRE DES SECOURS. — KUSTACHE

LE Moine est envoyé avec des vaisseaux et des subsides. — Il est battu et pris. — Vers le même temps , (.ouis, désespéré de l’échec qu’il avait éprouvé à Lincoln et craignant de ne pouvoir réussir dans son entreprise, prit le meilleur parti qui lui restât. Ce fut d’envoyer des députés à son père et à Blanche son épouse et dame, leur annonçant les dommages irré- «

AiNNKE I2«7.

parables que lui et les hai*ons d'Aiq'Iclerrc avaient essuyés à Lincoln, et qu’il avait la douleur d’attribuer à Dieu plutôt qu’aux hommes ; ajoutant que la supériorité du roi d’Ani;leterre en était venue au point que les troupes de ce dernier parcouraient à main armée toutes les provinces autour de Londres, et lui avaient déjà ôté à lui et à ses amis les moyens d’en sortir.» Moi et les miens, disait-il, sommes dépourvus de tous les objets nécessaires à notre usage, et quand même les gens de Londres les posséderaient en superflu (ce qui n’est pas), nous n'aurions pas de quoi nous les procurer. Aussi je vous fais savoir que nous sommes hors d’état ou de résister ou de quitter l’Angleterre, si vous ne me faites passer des troupes et . des subsides. » Lorsque le père apprit que son tils, et la femme que son mari était dans une pareille extrémité, leur consternation fut grande. En recevant cette nouvelle, le roi de France demanda si Guillaume Maréchal était vivant ; « Oui , répondirent les députés. — Aloi-s, reprit le roi , je no crains rien « [H)urmon flls. » Cette parole fit toujours planer sur Guillaume Maréchal le soupçon de trahison. Comme le roi Philippe ne voulait pas se hasarder à secourir son fils excommunié, après avoir été maintes fois et vivenvent réprimandé par le pape pour le consentement qu’il lui avait donné, il abandonna à l’épouse de Louis le soin de cette affaire. Celle-ci s’acquitta avec activité du devoir qu’on lui confiait , et en peu de temps elle fit passer au secours de son mari trois 'Cents chevaliers de renom parfaitement équipés, ac-

HENRI ill.

compagnés d’une forte troupe d’hommes d’armes. Mais ces préparatifs ne pouvaient échapper au roi d’Angleterre, qui, ayant réuni toutes ses forces, occupait les côtes noéridionalesavecune nombreuse armée, et se disposait à faire le siège de la ville de Londres. Le roi, sur le conseil du grand maréchal, chai|;ea Philippe d’Âlbiny, et Jean Maréchal avec les commandants des cinq forts et une foule d’hommes d’armes, de se tenir en observation sur les bords de la mer et de mettre obstacle au débarqtii^DnufHlI^jles Français. • ^ # .’4

Cependant, le jour de saint Barthélemy apôtre, la Hotte française fut couliée au moine Ëustache , homme chargé de crimes, qui devait la conduire en sûreté jusqu’à Londres et la remettre tout entière au pouvoir de Louis *. Les chevaliers dont nous avons parié s’étant mis en mer, eurent eu poupe un vent favorable qui les poussait rapidement vers les côtes d’Angleterre. Ignorant les pièges qui leur étaient dressés, ils avaient déjà parcouru en mer un grand espace en peu de temps, lorsque des pirates anglais vinrent les prendre en travers et observèrent la llolté ennemie, qui se’ composait de quatre-vingts gros navires et d’un plus grand nombre de vaisseaux moins forts et de galères * armées en guerre. Les Anglais re-

' Voir la note U à la fin du volume.

’ Ici, comme jusqu’à présent, nous avons traduit galetas par galères, faute d’un mot plus juste. Il est évident que, vu l’état peu avaneé de la marine à cette époque, ou doit entendre par galeia un bateau à rames, ou du moins un bâtiment bien moins fort que oelui désigné plus tard sous '

doutèrent d’abord d’engaijer un combat naval , ’ n’ayant qu’une flotte bien inférieure en nombre, puisque, tout compte fait, en galères et autres navires, elle n’excédait pas quarante bâtiments. Mais le souvenir de ce qui s’était passé à Lincoln et de cette victoire remportée par peu de gens contre beaucoup, «‘oflamma leur courage, et ils se décidèrent à attaquer intrépidement l’enbemi par derrière. Dès que les Français s’aperçurent de ce dessein, ils se couvrirent 'de leurs armes et résistèrent aux assaillants avec vigueur, quoique sans succès. Philippe d’Âlbiny donna ordre à ses arbalétriers et à ses archers de lancer contre les Français des traits mortels, qui bientôt semèrent parmi eux le carnage et la mort. Les Auglais avaient en outre à leurs galères des éperons de fer, qui faisaient trou dans les vaisseau! de leurs adversaires et les coulaient à fond J en un moment. Il{i se servaient aussi de chaux vive, réduite en poussière très-menue, qu’ils jetaient dans les airs et qui, lancée parle vent, entrait dans les yeux des Français et les aveuglait. La mêlée devint furieuse; mais les Français, qui n’avaient pas l’ha-

le nom de galere. Le vieux mol gâtée, celui de galéaiie préaentent aoaai quelques diriicultés. Cependant il parait que le mot gâtée , qui était encore en usage au temps de François 1er, a précédé le root galère, et qu’oD entendait par galéasses des bétinients longs et bas plus gros que les gâtées. Guillaume de Tyr fait mention de galéasses à cent bancs de rames. La description de ce combat naval. autoriserait i adopter l’étymologie donnée par Ducange au molgalein: A galea, tutelaquo! in rostris ertil. Ce qui est conforme aux paroles d’ Antonio Pigafeta : Pesre sparla, chi n uiu apada del luiso elle sotnigiiti a borro d’uiia trireme. lu.

HENRI III

bilude de comhaltre sur mer, eurent bientôt un désavantage prononcé. Les .4nglais, gens de guerre et outre cela expérimentés dans les manœuvres navales, les perçaient de traits et de flèches, les traversaient avec leurs lances, les égorgeaient avec les couteaux les massacraient à coups d'épée, faisaient sombrer les vaisseaux et noyaient leurs ennemis^ enfin les aveuglaient avec la chaux. Tout espoir d’étre aidés ou secourus s'ôtait évanoui : nul moyen de fuir. Dans cette extrémité, un grand nombre de Français se jetèrent d'eux-mémes dans les flots, pour ne pas tomber entre les mains des vainqueurs; aimant mieux mourir que de laisser à leurs adversaires le plaisir de disposer d’eux, selon ce précepte de Sénèque : « Mourir au gré de son ennemi, c'est mourir « deux fois. » Après avoir fait prisonniers les plus nobles Français qui survivaient, les Anglais vainqueurs tramèrent à la remorquerions les vaisseaux que leur courage avait conquis, et, joyeux de leur victoire, se dirigèrent à force de voiles vers Douvres, louant le Seigneur dans ses œuvres. ‘Les clievaliei’s du château, s’étant aperçus de ce succès inespéré dû à la volonté de Dieu, allèrent au-devant des Anglais qui arrivaient et enchaînèrent étroitement les malheureux Français. Au nombre des prisonniers se trouva le moine Eustacbe, ce traître au roi d'Angleterre, cet exécrable pirate dont on désirait beaucoup s’emparer et. qu’on découvrit, après l’avoir longtemps cherché, caché à fond de cale dans lasentine d’un vaisseau. Lorsqu'il se vit prisonnier. Eus-

tache offrit, pour conserver la vie et les membres, ' une énorme somme d’argent et promit de servir fidèlemejtHTaveiiirleroi d’Angleterre. Mais Richard', fiU bâtard du roi Jean, mit la main sur lui et s’écria :

« .Désormais, infâme traître, tu ne tromperas plus « j^ersonne en ce monde par tes fausses promesses. » Puis, tirant son épée, il lui coupa la tète. Les ofBciers royaux se saisirent de tout le butiii trouvé dans les vaisseaux français et qui se composait d’or, d’argent, d’étoffes de soie et d’armes. Après avoir mis les prisonniers en lieu de sûreté, Philippe d’Albiny fit savoir au roi ce qui était arrivé : celui-ci, reconnaissant de la victoire que lui avait accordée la protection céleste, rendit gloire au Seigneur, dont la providence, partout et toujours admirable, règle les choses hutnaines. Lorsque la nouvelle de ce désastre parvint à Louis, il en -fut encore plus consterné que de la défaite éprouvée à Lincoln.

L’armée du roi Henri marche sur Londres. — Paix

ENTRE LE ROI ET LoUIS. — TeNEÜR DU TRAITÉ. — DÉ- TAILS. — Les croisés de Cologne et ceux de la Frise PARTENT POUR LA TeRRE-SaINTE. — ‘QuELQUES-UNS S’AR- RÊTENT EN Portugal. — Aussitôt le grand maréchal, qui dirigeait le roi et le royaume, rassembla une puissante armée de chevaliers et de vassaux, et, suivi de forces nombreuses, il viut mettre le siège devant Londres, la bloquant par terre et par eau. En eule-

■ Un l'appelait genoralcment Fitz-floi ; il i^Uit fils de Jean par une fille du cuinte de Warenne.

^80 HEMU III 4.

vant aux assiégés tout moyen de se procurer des vivres, il comptait les forcer à se rendre. Louis, se trouvant dans une position si difficile, fit savoir au légat et au grand maréchal qu'il consentait à agir selon leurs conseils, en sorte toutefois qu'ils lui procurassent une paix convenable qui pût mettre son honneur à couvert et ne pas léser les intérêts de ses partisans. Le légat et le maréchal, de qui toute cette affaire dépendait absolument et qui ne désiraient rien tant que la délivrance de Louis, par égard pour la couronne de France, qu'ils tenaient à ménager malgré leurs motifs de ressentiment et de colère, lui firent remettre un projet de paix rédigé par écrit, s'engageant formellement, si Louis l'acceptait, à faire en sorte qu'il pût sortir d’Angleterre librement et paisiblement, lui et tous ses amis ; lui déclarant, en même temps,* que pareille condescendance trouvait chez beaucoup de gens une opposition très-vive et exprimée sans aucun ménagement : et qu'eux-mêmes, s’il ne consentait pas à la présente paix, feraient tous leurs efforts pour sa perte et pour sa ruine. Lorsque Louis et ses conseillers eurent examiné la pacification proposée, ils ne demandèrent pas mieux que de quitter l’Angleterre pour se retirer en un pays dont le .séjour fût plus agréable. Louis demanda alors au légat et au grand maréchal qu’ils lui donnassent un jour et un lieu fixes pour terminer la négociation commencée. Les deux partis étant d’accord, une entrevue eut lieu près du bourg de Staines, dans une ile de la Tamise, à l’effet de rétablir la paix. Le roi

A^^iÉE vm. ^.SI

Henri s'y trouva d’uiie partaocumpaj^ué du légal, du grand maréchal et de beaucoup d’autres; l.ouis d’autre part avec les barons et les autres seigneurs de sa suite. Là, avec la coopération de la grâce divine, le troisième jour avant les ides de septembre, la paix fut conclue aux conditions suivantes :

Avant tout, Louis et tous ceux de son parti qui avaient été excommuniés avec lui jurèrent, la main étendue sur les saints et sacrés Évangiles, de se soumettre au jugement de la sainte Église, et d’élre fidèles à l’avenir au seigneur pape et à l’église romaine. Louis jura aussi de sortir incontinent, avec tous les siens, du royaume d’Angleterre, et de n'y jamais rentrer à mauvaise intention tant qu'il vivrait ; d’engager son père Philippe, autant qu’il le pourrait faire, à rendre au roi d’Angleterre Henri toutes ses |K)8sessionsd’outrc-mer, et de faire pacifiquement celle restitution, aussitôt que lui-méme serait roi. Il jura de plus de rendre incontinent au roi et aux siens tous les châteaux et possessions dont, pendant la guerre, lui et les siens s’étaient emparés dans le royaume. De son côté le roi d’Angleterre, la main étendue sur les saints et sacrés Évangiles, jura, et avec lui le légal et le maréchal , qu’on rendrait aux barons d’Angleterre et à tous autres hommes du royaume leurs .droits et leurs héritages, ainsi que toutes les libertés réclamées précédemment, et qui avaient été cause de la discorde élevée entre Jean, roi d’Angleterre, et les barons ; que personne ne serait ni lésé ni inquiété pour avoir suivi tel ou tel parti; que les prisonniers

qui s'étaient rachetés avant la négociation de la présente paix, et qui s'étaient déjà libérés sur leur rançon envers leurs créanciers, ne recevraient aucune restitution de ce qui se trouverait payé; mais que, s'il restait quelque chose à acquitter, le débiteur en serait tout à fait quitte ; que tous ceux qui, tant du côté du roi que du côté de Louis, avaient été faits prisonniers, soit à Lincoln , soit dans le combat naval près de Douvres, soit partout ailleurs, seraient relâchés sur-le-champ, sans aucun empêchement et sans aucune rançon ou paiement quelconque. Après quoi Louis et tous ses partisans furent absous dans la forme voulue |)ar l'église. Alors chacun se donna avec empressement le baiser de paix ; mais la plupart • palliaient leur triste joie sous des dehors trompeurs. Gela fait, Louis revint à Londres, dont les habitants, . considérant son extrême pauvreté, consentirent à lui prêter cinq mille livres sterling ; puis, muni du sauf-conduit du grand maréchal , il se rendit en grande bâte au bord de la mer, et de là passa en France, couvert d'une honte éternelle. Furent exceptés du bénéHce de cette absolution et de cette paix, les évêques, les abbés,' les prieurs, les chanoines séculiers, et les nombreux clercs qui avaient donné aideetconseil à I.ouis et aux barons, particulièrement maître Simon de Langton et maître Gervais dQ Hobregge, qui avaient persévéré dans leur révolte avec assez d'obstination, pour faire assister Louis et les barons excommuniés aux mystères divins célébrés , par des prêtres excommuniés aussi. Le légat les priva

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ANNÉE 42n.

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