‹ Grande chronique de Matthieu Paris, traduite en françaisChapitre 12 sur 23 · VO · texte numérisé non relu

VO

nuèrent pas de tomber chaque jour, et rendirent les chemins impraticables et les champs stériles. Aussi, à la fin de l’automne, la récolte et les épis se trouvérent pourris.

LE comTE RICHARD EST ÉLU RO D ALLEMAGNE. — DÉLIBÉRATION A LONDRES. — ACCEPTATION DU COMTE. — CAUSE DE SON ÉLECTION. — Noms DES GRANDS D'AL- LEMAGNE. — LE COMTE RICHARD ENVOIE DES AFFIDÉS EN ALLEMAGNE, POUR RECONNAÎTRE LES INTENTIONS DES SEI- GNEURS. —— LES FRANÇAIS, JALOUX DES ALLEMANDS , TEN- DENT DES EMBUCHES AUX DÉPUTÉS. — MOTIFS DE CONSo- LATION POUR LES FRANÇAIS. — LE ROI DE FRANCE ParcouRT LA NORMANDIE ET LES FRONTIÈRES DE SON ROYAUME. — Pas ECCLÉSIASTIQUES DE FRANCE. — Pains LAÏQUES. — GRANDE INONDATION DE PLUIES ET COUP DE TONNERRE PENDANT L'HIVER. — L'an du Seigneur 4257, qui es: la quarante et uuièise année du règne du roi Henri. troisième, le même roi se trouva à Londres à la naissance du Seigneur. Ce fut là que plusieurs des grands d'Allemagne vinrent trouver le seigneur roi, qui y avait rassemblé beaucoup de seigneurs, ainsi que le comte Richard , et annoncèrent à tous ceux qui étaient réunis à Londres, qu'ils avaient élu régulièrement et d’un consentement unanime le comte Richard pour roi d'Allemagne, et qu'ils le demandaienl pour leur roi et seigneur, si toutefois le comte susdit acquiesçait à leur désir. Or, l’archevèque-de Cologne, grand chancelier du saint empire, et quel ques autres seigneurs d'Allemagne, avaient chargé

les mêmes ambassadeurs solennels de lettres qui témoignaient unanimement de la vérité du fait, et qui servaient de ratification. Ces lettres assuraient que jamais personne n'avait été élu à une si haute dignité si spontanément, si unanimement, et sans rencontrer ‘si peu d'obstacles. Comme tous hésitaient sur ce qu’il fallait faire, parce que la présence du comte était grandement nécessaire au royaume d'Angleterre , le roi dit en pleine assemblée : « Pour qu'il ne paraisse « pas pusillanime, je lui conseille et lui demande « de ne pas se refuser à recevoir cet honneur, oc- « troyé et offert à la fois par le ciel et par les hom- « mes. » Comme quelques-uns étaient effrayés de ce que précédemment, dans l’espace de quelques années, deux hommes élus et promus au royaume d'Allemagne avaient fini par suecomber d’une manière sinistre, comme si Dieu était irrité ; il y en eut d’autres qui adressèrent aw comte ces paroles de consolation : « Ô comte sage et circonspect, poür- « quoi hésites-tu ? comme si tu. étais effrayé par la « chute du landgrave Henri, et ensuite par l'événe- « ment funeste arrivé à Guillaume, -comte de Hol- « lande. Ce n'est pas le pape qui t’introduit de force, « en promettant de te fournir Îles secours nécessaires « sur les dépouilles de l’église et les rapines exercées « contre les croisés; secours qui ne te serviraient : « jamais à rien : car les gains honteusement acquis « par le pape ont excité les hommes , non pas à la « miséricorde, mais bien plutôt à la colère. On te « garde un trésor qui a été levé sur le royaume

« d'Allemagne, et qui est fidèlement mis en ré-

« serve pour tes intérêts. Tu abondes de ton propre « trésor, comme un autre Octavien ; tu es second « par desamis, tant Allemaiids qu'Anglais; tu es « entouré de tes parents comme d'un rempart. Que « la torpeur de la défiance ou de la pusillanimité ne « t'effraie pas et ne te rende pas couard et crainti!. « Tire un enseiguement et un motif d’audace pour « le service de Dieu dans ce qui est arrivé jadis à ” « Robert Courte-Heuse, duc de Normandie, alors « qu'il combattait pour Dieu en Terre-Sainte. Ou « lui offrit spontanément et d'inspiration divine le « royaume de Jérusalem , atin qu'il gouvernät l'he- « ritage du Christ; mais il refusa avec opiniâtreté. « Aussi il éprouva depuis la terrible vengeance de « Dieu, et désormais il n’eut plus un seul moment « de bonheur. » De plus, le roi et ses frères, principalement l'élu à Winchester, exhortaient très-vive- . ment le comte à accepter, assurant que cet honneur exalterait à perpétuité toute la nation anglaise. En entendant cela , le comte, prenant le caractère qui convient à un homme, ét encouragé par de bonnes espérances, s'écria avec vivacité et d’un ton d’allégresse : « Eh bien, oui, je me fie dans la miséricorde « de Dieu ; je reçois gracieusement , tout insuffisant « et indigne que j'en suis, ce fardeau et cet honneur, « qui me sont offerts, je l'espère , par l'inspiration « divine; car je ne veux point passer pour pusilla- « nime et couard. » Puis il ajouta, en tournant son visage vers les évèques, parmi lesquels se trouvait

l'évèque de Bangor, Richard, qui a raconté el affirmé ces détails à l’auteur de ce livre : « Pour moi, avant que je sorte de cette chapelle, que je sois brûlé par « le feu infernal, ou que je sois frappé de mort subite, « si j’agis ainsi par un motif d’ambition ou d’ava- « rice; et si ce n'est pas seulement pour restaurer et « améliorer l’état de ce royaume, ce que Dieu per- « mette, el pour gouverner en toute modération, « justice et honneur, ceux qui m'ont élu dans le Sei- « gneur. » Ces paroles arrachèrent des larmes à plusieurs, et rendirent surtout très-joyeux les députés allemands. Quand ils furent instruits de sa bonne volonté et de son désir favorable, eux qui avaient douté d'obtenir son consentement , ils retournèrent chez eux fort contents, pour aller annoncer cette acceplation aux seigneurs. qui les avaient envoyés, dans les vingt jours qui suivirent la naissance du Sauveur.

Les seigneurs d'Allemagne, dont les plus célèbres sont ceux que nous allons citer, ont en haine l'orgueil des Français, et se poursuivent les uns les autres. Aussi ils ne.se soucient pas qu'aucun Français , ou que personne de la race des Français domine en Allemagne, ni même que ce soit quelqu'un d’entre eux , à cause de leurs dissensions intestines. En effet, les Allemands sont impétueux et fiers,

AR

Et tout orgueilleux ne pourra souffrir de partage.

Ils n'aiment pas non plus à élire en aucune façon un Italien ou un Romain, et surtout un homme du pape, à cause de l’avarice insaliable de ces gens-là. Ils élu-

rent donc, après avoir tenu conseil et en avoir longtemps délibéré , le comte Richard, tant à cause de la langue anglaise, qui a de grands rapports avec la langue allemande, qu'à cause: de la communauté d'origine, lant ancienne que nouvelle. L'origine ancienne, on peut la trouver dans les chroniques ; l’origine nouvelle, on peut s’en assurer en considérant dans notre temps la naissance du duc de Brunswick et de Saxe, c’est-à-dire de l'empereur Othon, qui naquit d'une Anglaise, à savoir de Îa fille de Heori IE, roi d'Angleterre‘. Ils élurent, dis-je, le même comte Richard, tant à cause de sa fidélité, de sa constance et de sa sagesse, que pour l'abondance de son trésor. Aussi quelqu'un, c'est-à-dire un poëte satirique, a-t-il dit d'une manière assez satirique :

Le coffre aux écus s'écrie : C’est à cause de moi que Rome a épousé Cornouailles.

‘ Nous modifions cette phrase selon la vérité historique. Au reste, ‘ l'observation politique de Matt. Päris est d’une grande justesse. Cette parenté d’origine et de langage, ces unions fréquentes entre les princes expliquent en effet l’alliance constante qui exista au moyen âge entre l'Angleterre et l'Allemagne. Dansla guerre de cent ans, Édouard II] s'unit étroitement avec Louis de Bavière contre Philippe de Valois, et dans cette occasion les chroniqueurs allemands parlent du roi d'Angleterre avec enthousiasme, du roi de France avec dédain. « Hic rex (Édouard) juvenis adhuc, sapiens, providus, virilis, et fortunaius in bellis, regnum Scotorum sibi subjiciens, couira regem Franciæ auxilium queærit ab Allemanis.. Se confederavit cum Ludovico…. Intravit regnum Franciæ cum adjutorio Allemanorum. Sed rex Franciæ bellum non audebat inire, etc. ( Annal. Henr. Rebdorf. apud Vel. Script. Rer. Germ.) Édouard III avait épousé une Alle-

Voici les titres des plus grands seigneurs d’Allemagne, de la volonté desquels dépend lélection au royaume d'Allemagne, élection qui est comme le gage du titre d’empereur des Romains ‘: l'archevèque de Cologne, qui s’intilule grand chancelier du saint empire, mais ce titre ne vient qu'après celui tant honorifique d’archevèque ; l’archevéque de Mayence, l'archevêque de Trèves , le roi de Bohème, le comte Palatin du Rhin, le duc d'Autriche, le duc de Souabe, qui est aussi comte de Bavière; le duc de Pologne, le marquis de Miche, le marquis de Brandebourg, le duc de Saxe, le duc de Brunswick, le due de Carinthie, le duc de Melai, le duc de Brabant et de Louvain, lelandygrave de Thuringe, le marquis de Misnie. Parmi tous ces seigneurs, eelui qui tient la première place est l’archevèque de Cologne, qui, d'après la coutume ancienne et approuvée, esttenu decouronner le roi d'Allemagne à Aix-la-Chapelle.

Or, des hommes puissants, sagaces et cireconspects, à savoir le seigneur comte de Glocester et le seigneur Jean Mansel, furent envoyés d'avance ea Allemagne, de la part du comte, pour reconnaître la volonté pure. et spontanée des seigneurs susdits, au sujet de l'élection dont on a parlé. Les députés trouvèrent toutes choses en bon état, et les cœurs des seigneurs d'Allemagne si bien disposés pour le seigneur comte, qu'ils vou-

mande, Philippine de Hainaut, et, à la mort de Louis de Bavière, les clectenrs réunirent sur lui léurs sufhapes: mais il n° accepta pas. { Pur- FENDORF, tom. v, chap. 11.)

# Voy. la note 11] à la fin du volume.

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laient lui jurer fidélité, et que quelques-uns d’entre eux remirent les clefs de leurs villes et de leurs châteaux entre les mains des députés.

Cependant les Français, instruits de cette affaire, commeucèrent à redouter grandement que si le comte Richard prospérait dans sa promotion au royaume d'Allemagne , comme la route lui en paraissait ouverte, 1l ne nuisit puissamment à leur royaume en redemandanteten reconquérantlesdroits du seigneur roi d'Angleterre. Aussi tendirent-ils des piéges et des embüches au comte Richard et à ses députés, ets’efforcèrent-ils d’énerver les cœurs de certains seigneurs d'Allemagne, pour qu’ils ne se soumissent pas au comte susdit. Ainsi ils tâchaient de toutes leurs forces d'empêcher sa promotion, soit en parlie, soit en totalité; mais par la grâce favorable du Seigneur, Îles Allemands ne s’en attachèrentque plus fortement au seigneur comte, parce qu’il y a une haine, pour ainsi dire, innée entre les Français et les Allemands, et que ce qui nuit et déplaît aux uns est considéré et regardé par les autres comme fort avantageux. En apprenant cela, les Français se consoièrent réciproquement de la manière suivante : |

« L'empereur Othon , très-vaillant dans les armes, « rassassié par les trésors du roi d'Angleterre; issu à « la fois du sang anglais et du sang allemand, affermi « dans le royaume d’Allemagne et élevé à l'empire « des Romains, a menacé terriblement le: noble royaume de France, et c’est à cause de cela que.

« Paris a été entouré d’un mur d'enceinte ‘; maisil « n'a pas réussi. De plus, Frédéric, le plus riche et « le plus puissant empereur des Romains, s’est con- « fédéré avec le roi d'Angleterre, en recevant sa sœur « en mariage, et a épuisé le trésor d'Angleterre pour « la subversion du royaume de France; mais il n’a « pas prévalu dans les efforts qu'il avait promis de « tenter en faveur duroid’Angleterre.Combien moins « encore est formidable pour nous la puissance du « comle Richard! Il est timide, pusillanime et inex- « périmenté dans les affaires de la guerre. Jusqu'ici « le Seigneur nous a favorisés, lui qui, par l'inter- « cession des saints du royaume, a toujours réchauffé « les Français sous les ailes de sa protection. Si ré- « cemment, pour nos péchés, nous avons souffert des « afflictions multipliées dans la Terre-Sainte, où nous « combattions pour Dieu au service de l’église, il se « ressouviendra, même irrité, de sa miséricorde. » . Toutefois le roi de France, se précautionnant pour l'avenir, parcourut la Normandie et les confins de son royaume pour raffermir les cœurs chancelants, fortifier et mettre en état de défense les villes et les bourgs. Îl añims et réconforta ses seigneurs, particulièrement ceux que nous avons coutume d'appeler les douze pairs de France ; comme nous avons parlé * Nous n’avons pas à examiner le cas qu’il faut faire de cette singulière assertion, et l’on doit douter fortement que ce motif ait déterminé Philippe Auguste. L’enceinte de Paris, commencée en 1490, fut achevée en 42114. Or, la bataille de Bouvines est en 4214. On sait cepen-

” dant la terreur Perle causée par ” invasion des Allemands, des Flamands et des Anglais.

des grands d'Allemagne auxquels appartient l’élection du roi, je ne regarde pes comme étranger à notre sujet d'insérer dans la présente page, toutefois avec une brièveté succincte, les noms des nobles seigneurs de France auxquels appartient principalement le soin des importantes affaires du royaume.

C’est l’archevèque de Reims, qui sacre le roi de France avec le chrèême céleste (ce qui fait que le roi de France est considéré comme le plus illustre des : rois) : ledit archevêque est le premier et le plus excellent de tous les pairs de France ; l’évêque de Noyon, qui est comte palatin; l'évêque de Beauvais, qui est comte palatin" : l’évêque de Châlons ; l'évêque de Langres, qui, tout pauvre quil est, n’en a pas moins un haut rang; l’évêque de Laon, qui est duc et comte, à raison de saint Remi à qui a été dévolu ce magnilique héritage ?.

Entre les laïques, le premier et le plus illustre des pairs est le duc de Normandie, roi d'Angleterre,

‘ Voy. la note 2, pag. 507 du VE. vol.

: Ce passage de Matt. Pâris vient confirmer la uarration, au reste fort contestable, d’Hinemar et de Flodoard. Ces deux auteurs du neuvième et du dixième siècle assurent que Laon, dans sa première origine, n'était qu'un château bâti sur la croupe d’une montagne. Saint Remi, qui avail passé ses premières années près de ce château, étant devenu archevéque de Reims, employa une grande partie, des biens que Clovis lui avait donnés à fonder une éplise épiscopale, dont saint Genebaud fut le premier prélat; et Ja ville s’éleva autour de l'église. C'est probable- . ment à cette tradition que les évêques de Laon durent l'oftice de porter l'ampoule au sacre des rois. Quant au titre de duget comte, nous ne voyons pas quel est son rapport avec saint Kemi. ( PVoy. MoRErYy, art. Laon et Remi.)

duc de Normandie pér son droit et par la descendance naturelle du sang, roi par la conquête. On dit

cependant que le bienheureux Édouard, parce qu'il

manquait d'héritier, avait légué son royaume à Guil-

laume le Bâtard, duc des Normands ; mais on assure

que ce legs manqua de toute validité, parce qu'il le fit

au li de mort et sans le commun assentiment de son

baronage ‘. Viennent ensuite le duc d'Aquitaine, le

duc de Bourgogne, le comte de Flandre, le comte de Champagne, et le comte de Toulouse qu'on appelle aussi comte de Saint-Gilles ?.

. Cette même année, le jour des Innocents, une si grande inondation de pluies couvrit la surface de la

terre, que les temps de Deucalion paraissaient re-

venus. Aussi les sillons présentaient l'apparence de

« On n’a jainais bien su ce qui se passa à la mort d'Édouard le Confesseur. Avait-il fait un testament en faveur de Guillaume, ou bien avaitil désigné Harold pour son successeur ? M. Aug. Thierry, d’après la Chtonique saxonne, adopte formellement la deuxième opinion, et quel-" ques pages plus haut parle de la répugnance qu'éprouvait Édouard à laisser partir Harold pour la Normandie. Au reste, Matt. Pâris n’exprime ici que sous forme dubitative la tradition répandue parmi les vainqueurs. | |

2 Tel était en effet l’état de la pairie primitive ; mais bientôt le duché. de Normandie et les comtés de Toulouse et de Champagne ayant été . réunis à la couronne, on créa, vers la fin du treizième et au commencement du quatorzième siècle, plusieurs nouvelles pairies laïques en faveur des princes du sang royal, tels que les ducs de Bretagne et de Bourbon, les .comtes d’Aujou, d'Artois, de Poitiers, d'Évreux, dela Marche. Les premières érections en pairie par lettres patentes sont de 1297 (Bretagne, Anjou, Artois }. Le moment où tes pairs deviennent de nomination royale, est aussi celui où ils tombent sous la juridiction du parlement, ( Foy. encore la note de la page 301, troisième vol.)

trous profonds et de fleuves ; les fleuves, couvrant les prairies et tous les lieux voisins, ressemblaient à des mers. Pour apprécier par un seul fait les autres faits semblables, un seul fleuve, dans les pays du nord de l'Angleterre, renversa sept grands ponts en bois et en pierre. Les moulins aussi et les maisons voisines furent mis en pièces et s'écroulèrent sous la violence des flots, qui s'étaient grossis par les torrents. Le jour susdit, un tourbillon terrible, accompagné d’une grêle violente, troubla les airs et changea presque le jour en nuit. Les nuages se rassemblèrent, la foudre brilla d'une manière terrible, etau milieu des éclairs le tonnerre mugit et gronda. C'était un triste pronostic; car on était au milieu de l'hiver, et le froid était rigoureux comme c'est l’ordinaire en février. Cette tempête fut suivie d'une fâcheuse intempérie de l'air qui se prolongea pendant trois mois environ.

ÉVALUATION DU TRÉSOR DU COMTE RicBarn. — Décou- VERTE DU TOMBEAU DE SAINT ALBANS, DANS L ÉGLISE DE L'ABBAYE. — ANNÉES ÉCOULÉES DEPUIS LA PASSION DU MAR- TYR SAINT ALBANS. — MORT DE PLUSIEURS SEIGNEURS. — LES ABBÉS DE CÎTEAUX SONT CONVOQUÉS PAR UN ÉDIT DU Ro. — Mons nivenses. — Vers le même temps, on fit le calcul du trésor du comte Richard, et on l’évalua à une somine d'argent si considérable, qu'il pouvait fournir cent marcs par jour pendant dix ans, sans compter les provenances produites par les revenus du royaume d'Allemagne et de l'Angleterre, lesquelles viendraient journellement l'augmenter.

Or, il arriva cette même année que, dans la partie orientale de l’église du bienheureux Albans, quelques fentes ayant désuni et renversé le toit comme on le craignait, l'abbé et le couvent furent d'avis qu’on réparât solidement, pour l’avent du Seigneur, la partie endommagée. Tandis que les serviteurs des maçons travaillaient au pavé avec leurs hoyaux, ils reconnurent au son que rendaient leurs outils, et au bruit des pieds, qu’il y avait là quelque chose d’extraordinsire et d'inconnu. Ayant donc fouillé plus avant, ils trouvèrent sous terre, mais non profondément, une tombe en pierre assez habilement taillée, dans le lieu qui est entre l'autel de saint Oswin, où l'on a coutume de célébrer la messe du matin, et l'autel de saint Ulstan, lieu où l’on avait.placé une ancienne bière peinte, et uñe tombe en marbre avec des colonnes de marbre, en assurant que ce lieu et que cette tombe étaient le véritable tombeau de saint Albans. Or, c'est dans le mausolée récemment découvert qu'avait été enseveli saint Albans, le jour où il eut la tête tranchée; ses amis, ses parents et ses néophytes l’avaient enterré honorablement, mais secrètement et pendant la nuit, à cause de la crainte des païens. Mais la lumière céleste descendit sur ce tombeau, et l’on vit les anges qui descendaient et montaientet qui chantaient cette hymne : « Albans, l'illustre martyr, est maintenant glorieux. » On trouva aussi ‘dans ce mausolée une feuille de plomb sur laquelle était gravée, selon la coutume des anciens, l’inscription suivante : « Dans ce mausolée a été découvert le

270 HENRI fil.

vénérable corps de saint Albans, premier martyr d’Ansleterre.»Cetévénement arriva à l’octave desaint Étienne, en présence du seigneur évêque de Bangor, du seigneur abbé Jean, du seigneur Philippe de Chester, principal conseiller du comte Richard, de quelques nobles attachés à la personne du seigneur Guillaume de Valence, frère utérin du seigneur roi, de toute la communauté et d’une foule innombrable de fidèles à qui cette découverte avait été solennelle- . ment annoncée. L'évèque actroya une indulgence de quinze jours‘ à tous œux qui honoreraient en présence cette découverte. Aussitôt après, le seisneur archevêque d'York arriva à Saint-Albaus pour y prier. |

Or, il faut savoir que quand cet événement arriva, neuf cent suixante-dix ans s'étaient écoulés depuis la passion du martyr susdit, c'est-à-dire mille ans moins seulement trente ans*. |

Pour que les fêtes séculières ne se passent point sans être mélces de lamentations, l'abbé de Saint- Edmond mourut vers le même temps, c'est-à-dire aux fêtes de Noël. D'autres hommes, faits pour inspirer des regrels, expirèrent aussi dans la fleur de : leur âge; teis que Robert de Quincy, Guillaume Longue-Épée, Alain de Watsand, clerc du roi et justicier. Jean de Lexinton mourut aussi, et Roger

‘ La variante donne triginta dierum.

? On s'accorde en effet à placer le martyre de saint Albaus en 287, sous le règne de Maximien ; ce qui est conforme au calcul de Matthieu Päris. |

Bigod, comte-maréchal, fut saisi d'une maladie presque mortelle; tous s'étaient battus si ardemment et au delà de leurs forces, dans le tournoi livré à Blithe, que les liens de leurs nerfs s'étaient relâchés, et que désormais ils ne parviarent point à recouvrer pleinement la santé. Aussi, entre tous ceux qui moururent, le comte Roger ne fut rappelé qu’à grand’peine des portes de la mort. Or. on élut pour abbé de Saint-Edmond le seigneur Simon de Luiton, prieur recommandable de la même maison.

A l'Épiphanie du Seigneur, le seigneur roi, ne s'inquiétant nullement des inondations pluviales, de la violence des vents, de l'impétuosité des fleuves, des soucis et des fatigues qu'il allait causer, fit convoquer les abbés de l’ordre de Citeaux, à l'effet de se rassembler à Londres pour y entendre les ordres du roi. Ils vinrent done, car il le fallait ainsi, bien que tourmentés étrangement et dépourvus de tout espoir de miséricorde. Quaud ils furent réunis devant le roi, qui leur demanda avec instance et d’un ton pressant un secours d'argent non petit, ils répondirent tous d’une seule voix et d’un seul esprit, qu'ils ne voulaient ni ne pouvaient rien faire sans la provision et le consentement de leur chapitre général, ou du moins sans l’aveu commun de tous les abbés de l’ordre de Citeaux en Angleterre, qui ne se trouvaient pas présents pour le moment. Comme ils se relirèrent sans qu’un jour eût été fixé où tous pussent'se rassembler, le roi, aigri par un ressentiment profond, ordonna qu'on ne fit nulle grâce aux

abbés de Ciîteaux. Par ainsi il permit tacitement aux vicointes, aux forestiers, et aux autres officiers et exacteurs royaux qui étaient déjà tout disposés, sans avoir besoin de l’autorisation royale, de faire du tort à tous les abbés de l’ordre de Citeaux leurs voisins, et de leur tendre des piéges, sur des prétextes de pure invention. | |

Vers la fête de l’Épiphanie, mourut Alain de Watsand, clerc spécial et justicier du seigneur roi, mais qui, avant de mourir, avait heureusement résigné sa charge de justicier. Jean de Lexinton, chevalier élo- . quent et de bonne mine, mourut aussi, après avoir été, à cause de son habileté, porteur du sceau royal et conseiller spécial du seigneur roi. Le prieur de Newbury, Jean le chanoine, mourut aussi; après avoir été le chapelain du seigneur Jean [ Mansel?], il obtint une telle importance, que non-seulement il devint prieur de Newbury, et conseiller secret, et jut envoyé comme député vers les princes voisins, mais encore aspira aux honneurs insignes de l’épiscopat. À cette époque revinrent de la cour romaine le seigneur abbé de Westminster, l'élu à Salisbury, et quelques autres hommes influents et considérés. Îls étaient allés à la cour romaine, comme la suite des événements le prouva, au sujet des affaires spécieuses du royaume. d'Apulie et de Sicile, et avaient eu à subir, outre les fatigues du chemin, les piéges noinbreux des Français.

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