VII
« sera indubitablement payé. » Mais l'abbé : « Nous « ne voulons pas avoir sujet de plaider ou d'être en « discussion avec le seigneur roi ; car nous ne som- « mes pas de force à lutter avéc lui d’égal à égal, et nous ne pourrions ni le contraindre par saisie ni « Je citer en justice, s’il était énervé par le conseil des « pervers. » Simon reprit alors : « Ayez pitié, ayez « pitié pour Dieu, de votre seigneur et de votre pa- «“ tron spécial. Car prochainement, c'est-à-dire avant « {rois ou quatre jours, sa chapelle sera interdite, et «. bientôt de plus grands maux encore suivront celui « |à, si vous n'acquiescez à ses prières. Or, vous le « sayez bien, ce roi, le plus chrétien et le plus pieux « des rois, ne supporterait pas, pour une somme « énorme de l'or le plus pur, d’être privé des offices « divins. » Lee e à
Mais comme il ne réussissait à rien par ce moyen et par d’autres détours et mensonges, il se retira avec colère en accumulant menaces sur menaces, et se dirigea vers Saint-Albans avec son collègue , qui était aussi un clerc du roi, afin de faire céder l’abbé et le couvent à la volonté du roi, par tous les moyens bons ou mauvais, et par ses mensonges arlificieux.. Or, l'abbé de Waltham fit savoir secrètement et en toute hâte à l'abbé de Saint-Albaus comment tout s'était passé au sujet des persuasions captieuses.et perverses de Simon Passelève, et comment ce dernier avait voulu que, sur la demande instante du roi, l’église de Waltham s'engageât à payer sept cents marcs pour le roi, et que l’abbé et le couvent se portassent cau-
ANNÉE 41258. 574 tions pour lui par écrit. Voici donc que ledit Simon ou Sinon, pour mieux parler, arriva à Saint-Albans avant l’heure du chapitre. 1! feignit d'être parti de Londres le jour même, et d'avoir voyagé à cheval presque toute la nuit. Aussi, penchant sa tête sur le dos du siége où il était assis, il se mit à dormir, quoiqu'il fût venu immédiatement de Waltham. Puis étant . allé en toute hâte trouver l'abbé, il lui dit en gémissant : « Seigneur , une nécessité très-pressante nous « a forcés, mon compagnon et moi, à parcourir cette « nuit la distance qui s'étend de Londres ici. » Alors il montra les lettres du roi qui faisaient mention de l’autre somme qu'il désigna lui-même verbalement, et semblablement étala en public les lettres de l’abbé . et du couvent de Westminster, qui prouvaient que ceux-ci avaient consenti avec empressement à la demande du roi. ]l voulait, par cet exemple, faire céder l'abbé et le couvent de Saiut-Albans à la volonté du roi. De plus, il promettait, de la part du roi, qu'une charte conçue dans les termes qu'ils voudraient leur serait remise, en sûreté du paiement de l'argent qu'il demandait qu'on lui fournit sur l'heure, sous obligation écrite, et qui montait à sept cents marcs, Si l’abbé refusait, il devait encourir à perpétuité l’indignation du roi, parce que le roi était menacé de la suspension de sa chapelle; ce qu’il ne supporterait en aucune façon. A ces mots, l'abbé et le couvent, et même tous les auditeurs, restèrent stupéfaits de cette tyrannie astucieuse du roi, surtout puisque le roi avait déjà obtenu à cet égard, par ses instances , un
écrit de l'abbé et du couvent, semblable à l'écrit qu'il avait exigé de l’abbé et du couvent de Westminster. Un conseil ayant donc été tenu dans le chapitre, on répondit formellément que la demande du roi ne pouvait être aucunement accomplie, parce que ce serait agir manifestement contre la défense du pape, contre le droit et contre l'honnêteté. Puis on donna connaissance à Simon des priviléges du monastère, et, entre autres, d’un privilége adressé à l'abbé Guarin, jadis abbé de Saint-Albans, et à ses successeurs ; lequel portait que les abbés ne devaient engager en aucune facon leur église, sous peine de suspension , d’interdit et d'excommunication. L'abbé et le couvent de Saint-Albans aimaient donc mieux encourir l’indignation du roi terrestre, demandant une chose injuste, que d’offenser le roi céleste en transgressant la prohibition du pape, et d'être ainsi enveloppés dansles liens del’anathème. En entendant cela, Simon répondit avec allégresse, en montrant à tons un visage favorable et serein : « Très-illustres amis, ne vous « inquiétez en aucune façon de cela. Car notre seigneur « le roi a avec lui un certain frère de l’ordre des " « neurs, très-saint homme, doux comme son nom!, « envoyé à cautèle par le pape, lequel a plein pou- « voir et très-promple volonté d’absoudre tous ceux « qui transgresseraient leurs serments, pour porter . « secours au roi dans cette nécessité très-urgente. « Mais si, en cette occurrence, vous n’acquiescez pas
+ Hominem mansuetum : allusion au nom de cet envoyé du pape.
« à la demande du roi, je retournerai sur-le-champ à
cr
Londres, j'irai trouver l’évêque", et je lui annoncerai que vous méprisez à la fois la dignité et le patronage du roi, et le bienfait et le pouvoir dudit frère. » Alors on répondit à Simon : « Îl ne paraît point sage de, vouloir se faire excommunier et absoudre à la fois; de même que nous ferions mal . d'écouter un charlatan qui nous dirait : « Cassez-
vous, sans hésiter, urie jambe ou un autre de vos membres, et moi je vous trouverai un excellent
chirorgien qui vous remettra le membre cassé. »
Eu outre, si nous faisions cela, nous pécherions de toutes façons. D'abord nous mentirions sciemment. Ensuite nos seinys, qui sont les gages testimoniaux de notre foi, crieratent contre nous que nous avons agi iniquement, si nous les apposions; ce que nous ne ferons aucunement. » Simon reprit aussitôt : Que veut dire cela? m'en irai-je donc les mains
vides? Mon seigneur croira que j'ai suscité quel-
ques mots offensants entre vous et lui; et par ainsi toute la faute retombera sur ma tête, quoique je sois innocent. Comment le seigneur roi souffriratil un pareil refus? Vous n'avez rien que ce que mon, seigneur le roi et les rois ses aieux vous ont conféré. Aussi vous êtes tenus en droit de le secourir dans des circonstances aussi pressantes,
* Nous ne pouvons nous expliquer ad episcopum revertens.Fonlques
Basset n'avait pas à intervenir dans cette affaire, et d’ailleurs il était médiocrement disposé pour le parti du roi, Nous proposons de 1e simplement ad regem revertens.
« puisque tout est au prince. » L'abbé et le couvent répondirent à cela : « Il est vrai que toutestau prince, « mais pour la protection et non pour la destruction. « C'est cela que le roi a juré le jour de son couron- « nementet maintes fois depuis : aussi n’acquiesçons- « nous nullement à tes suggestions captieuses. » En entendant ces mots, Simon eut recours à un autre genre de déception, et dit: « Si vous ne voulez pas « faire autre chose pour le roi, faites au moins ceci : « rédigez des lettres favorables à la demande du roi, « selon sa demande et son désir, signez-les après les « avoir rédigées, et gardez-les auprès de vous dans - « votre trésor après les avoir scellées, afin que si plus « tard vos cœurs s’amolissent et s’humilient, le roi « ou son député puisse les y trouver et les y prendre, « quand l'occasion opportune se présentera. Faites « cela pour ne pas être accusés trop clairement de « mépris et de rébellion. » Mais l'abbé et le couvent répondirent à cela : « Non, Simon, non : car tu dirais « et pourrais dire alors que nous avons consenti et « que nous avons rédigé des lettres de consentement, « comme la chose s’est passée naguère pour les « lettres de l'abbé de Westminster-que tu montres « partout. Alors nous deviendrions un exemple per- « nicieux pour les autres que tu te proposes d’aller « trouver et de circonvenir ; ce que nous ne ferons « en aucune facon. » Ainsi le tentateur se retira confus et sans avoir réussi dans son projet.
Or, j'ai raconté tout cela en détail , afin que le lecteur de ce livre sache combien sont redoutables
les menaces domestiques, et combien ce Simon, Anglais dégénéré, cherchait à nuire au royaume et à l’église. L'abbé et le couvent susdit écrivirent au seigneur roi en termes mesurés et amicaux, s’excusèrent selon la justice., et échappèrent à des périls imminents. Cependant Simon, qui avait affirmé avec serment qu'il irait trouver sur-le-champ le roi à Londres ; ne rougit pas d'être de nouveau accusé de mensonge, et dirigea rapidement sa marche vers Reading pour faire tomber dans le piépe, par ses tromperies accoutumées, labbé et le couvent de Reading; mais eux, avertis et prémunis , lui résistèrent vigoureusement en face, Ainsi l'iniquité, qui se mentait à elle-même, n'atteignit pas le but qu’elle se proposait. Or, dans le récit que je viens de faire, j'ai réuni en un total la somme de tout l'argent, parce que la demande écrite du roi portait, en effet, que chacune de ces quatre maisons, à savoir Westminster, Saint-Albans, Reading et Waliham, se porterait caution l’une pour l’autre , et de la somme intégrale ; de telle sorte que chaque maison répondrait pour elle et pour chacune des trois autres de cinq cents marces, c’est-à-dire, de deux mille marcs et de einq cents pour les usures'; et le seigneur roi voulait avoir cet argent sans aucun délai, en sorte qu’il fallait l'emprunter aux marchands caursins.
Dans le cours des mêmes temps, les frères Mineurs
* Ceci expliquerait la nature de l'engagement de l'abbé de Westiwinster.
s'introduisirent comme des mtrus, en vertu de l'autorité papale, dans la ville de saint Edmond roi et martyr ,. malgré l'opposition de l’abbé et du couvent du même lieu. Ils furent introduits et installés vio- Tlemment par la main des laïques, à savoir par le comte de Glocester, qui est l'adversaire déclaré des . susdits abbé et couvent, et par Gilbert de Preston. Or, peu de jours auparavant, l’abbé était revenu de la cour romaine, après s'être prémuni d'un écrit du pape pour se précautionner à l'avenir contre les prétentions des frères susdits. Mais ensuite les frères obtinrent sans délai un bref contraire , au moyen de l’addition du nonobstant. Aussi tous ceux qui apprirent cela ne pouvaient assez s'étonner que de si saints hommes, qui avaient fait choix d'une pauvreté volontaire, méprisassent la crainte de Dieu, la colère d'un si respectable martyr et des hommes , la déférence due aux priviléges et aux conservateurs , et troublassent de force la tranquillité de cette noble église, dont la grande illustration et la haute antiquité sont constantes. L'abbé n'avait pas été tourmenté à ce point par.son: pénible voyage au delà des Alpes ou par les. dettes inestimables dont il s'était obéré. Pressé , pour comble d’angoisses, par les procès que lui intentait le comte de Glocester, il accepta par faiblesse des délais.
Dans le parlement dont nous avons parlé plus haut, l’altercation entre le roi et les seigneurs du royaume se prolongea jusqu'au plus prochain dimanche après l'Ascension ; et de jour en jour les plaintes s’amassaient et se multipliaient contre le
roi, de ce qu'il n’observait point ses promesses, méprisant les clefs de l’église et la teneur de la grande eharte tant de fais rachetée. I] avait élevé ses frères utérins, comme s'ils eussent été des naturels-de sa terre, d’une manière intolérable, contre le droit et la loi du royaume, et il ne permettait pas qu'’aueun bref sortit de la chancellerie contre eux. Cependant , si l’insolence de tous les frères du roi et des autres Poitevins était intolérable, Guillaume de Valence les surpassait en orgueil tous tant qu'ils étaient. Aussi le comte de Leicester surtout se plaignit du fond du cœur, non pas au roi, mais à l'assemblée générale, et demanda instamment qu'on lui fit justice. De plus, on reprochait au roi d’exalter et d’en- richir tous les étrangers, de mépriser et de piller ses hommes, à la subversion du royaume entier, etd’être si besoigneux, qu’au milieu de l'abondance des qu-
tres, il ne pouvait, faute d'argent, recouvrer lesdroits | du royaume, ni même repousser les incursions des Gallois, qui sont les rebuts des hommes. Enfin, pour le dire en peu de mots , les excès du roi exigeraient des trailésspéciaux. Mais le roi, rentrant en lui-même, etreconnaissant, quoiqu un peu tard, la vérité de ces reproches, s’humilia ; il assura qu'il avait été maintes fois fasciné par des conseils pervers, et promit, en prononçant son grand serment sur l'autel et sur la châsse de saint Edouard, de corriger entièrement et pleinement ses anciennes erreurs, et de suivre avec bienveillance les conseils de ses hommes naturels.
Cependant, ses précédentes promesses, tant de fois
violées, faisaieut qu'on n'’ajoutait aucune foi à ses paroles. Comme les seigneurs ne savaient pas encore comment contenir leur Protée, car l'affaire était importante et difficile, le parlement fut prorogé jusqu'à la fête de saint Barnabé, pour être célébré soigneusement à Oxford. Sur ces entrefaites, les seigneurs d'Angleterre, tels que les comtes de Glocester, de Leicester et d'Héreford, le comte Maréchal, et beaucoup d’autres illustres hommes se liguèrent pour se précaulionner et se pourvoir ; comme ils redoutaient grandement les piéges et les embüches des étrangers et qu’ils avaient pour suspects les détours du roi, ils vinrent bien défendus par une nombreuse compagnie de cavaliers et d'hommes d’armes.
FüNESTE ÉTAT DE L'ATMOSPHÈRE. — DÉPUTÉS ENVOYÉS SOLENNELLEMENT AU ROI DE FRANCE. — JEAN MansEL FONDE UNE MAISON DE RELIGIEUX. — MORT DE SEWAL, ARCHEVÈQUE D YORK. — FAITS ET PAROLES DE CET AB- CHEVÊQUE AU MOMENT DE LA MORT. — MIRACLE DE L EAU CHANGÉE ‘EN. VIN. — Cette même année, Borée ayant soufflé continuellement pendant plusieurs mois, quand les mois d'avril, de mai et la meilleure partie de juin se furent écoulés, ce fut à peine si l’on vit paraître quelques fleurs petites et rares et un petit nombre de rejetons fort chétifs: aussi l'espérance
111 s’agit ici de Humfroy de Bohun, quatrième du nom, dont le grandpère avait épousé Marguerite, héritière du comté d’Héreford. Il ne faut pas confondre ce litre avec le titre de comte d'Hartford, qui appartenait à la famille de Clare en vertu d’une charte du roi Étienne.
d’avoir des fruits fut-elle à peu près nulle. De plus, le blé étant venu à manquer, une multitude innombräble de pauvres moururent ; et l’on trouvait çà et . Jà des corps que la faim avait gonilés et rendüs livides , couchés par cinq ou par six dans les étables à pores, sur les fumiers, dans les rues boueuses, et pourris pitoyablement en eux-mêmes comme des charognes. Ceux qui avaient des maisons n'’osaientpas accueillir dans leur propre misère ceux qui allaient périr, à cause de la peste et de la contagion des malades. Comme on trouvait à la fois un grand nombre de corps morts, on creusa dans les cimetières dés fosses vastes et profondes dans lesquelles on déposait les cadavres de plusieurs.
Pendant l’espace de teips qui s’écoula avant le . parlement d'Oxford, des ambassadeurs solennels, ehoisis parmi les conites et les barons d'Angleterre, furent envoyés en France au roi de France, pour recevoir de lui quelques consolations, et n 'être pas au moins arrêtés par lui dans leurs projets ; car ils avaient dessein, dans l'intérêt propre du royaume et dans celui de toutes les nations voisines, de régler et de pacifier le royaume agité d'Angleterre, qui était perverti depuis beaucoup de temps par la simplicité nonchalante du roi.
Cette même année aussi, le seigneur Jean Mansel, prévôt de Beverley, clerc et conseiller spécial du seigneur roi, homme prudent, circonspect et riche, considérant prudemment que la faveur des rois n'est pas héréditaire, etque la prospérité de ce monde
ne dure pas toujours, fonda près de Roinney, à deux , milles au-dessus de la mer, une maison de religieux, à savoir de chanoines réguliers, l’enrichit avec libéralité et y installa des chanoines, à l'exemple de Pierre Chaceporce, qui, peu d'années auparavant, avait fondé. pieusement et heureusement une maison du même ordre, instruit que, puisqu'on ne faisait que passer à travers les biens temporels, on pouvait par là ne pas perdre les biens éternels.
Vers le temps de l'Ascension, l'archevèque d’York, pour monter avec le Seigneur, et pour s'envoler aussi au ciel, en quittant la prison de ce monde, changea,
à ce que lon croit véritablement, cette vie mondaine pour le royaume des cieux, après avoir gagné la couronne de laurier par ses mériles dans les. tribulations dont 1l avait été accablé, et après avoir combattu viyoureusement et constamment , autant qu’il l'avait pu, pour la liberté de son église, contre la tyrannie de la cour romaine. Or, cet archevêque Sewal, suivant pas à pas les traces du bienheureux Edmond, dont il avait été l'auditeur dans les écoles, le disciple et le camarade d’études, s’efforçait de lui être heureusement assimilé et se réglait sur lui, pour la conduite de la vie. Je ne crois pas devoir passer sous silence quele bienheureux Edmond , alors lecteur en théologie à Oxford, avait coutume de dire à Sewal, qui était son plus her ani et son disciple spécial : « O Sewal, Sewal, tu sortiras de ce monde « comme un martyr ; tu scras assailh et massacré « par le fer, ou du moins par des tribulations fu-
« nestes et insurmontables de la part des hommes. « Cependant, aie pour consolateur celui qui a in- « spiré ces paroles à son psalmiste : Les tribulations « des justes seront nombreuses ; mais un jour le Sei- « gneur les en délivrera. » Or, il cst constant, sans aucun doute , que plusieurs.martyrs ont quitté ce monde sans avoir versé leur sang, tels que le bienheureux Jean l’évangéliste, et beaucoup d’autres. Lorsque ce saint archevêque Sewal pressenlit que sa mort était prochaine et qu'il allait indubitablement quitter ce inonde, il se dressa sur son séant, joignit les mains, et, élevant vers le ciel son visage chargé de larmes, il dit : « Seigneur Jésus-Christ, « le plus juste des juges , ta sagesse infaillible sait « par combien de vexations multipliées le pape, dont « {u as permis l'élévation au gouvernement de ton « église, a fatigué mon innocence, parce que (Dieu « le sait et le monde ne l’ignore pas) je n’ai pas « voulu admettre des gens tout à fait indignes et « inconnus à l’adininistration des églises que tu « m'avais confiées, tout indigne que j'en étais. Toute- « fois, de peur qu’en méprisant la sentence du pape, « quoiqu’elle soit injuste , elle ne devienne juste, je « demande humblement à être absous de l'excom- « munication dont les liens m'enveloppent; mais je __«'cite le pape lui-même devant le juge souverain et « incorruptible; et le ciel et la terre porteront témoi- « gnage pour moi, et prouveront combien il m'a at- « taqué injustement et m'a persécuté par des scan- « dales multipliés. » Animé par l'exemple de Robert,
évêque de Lincoln, il écrivit donc: au pape dans l'amertume de son âme, et se plaignit inconsolablement de ce qu'il l'avait fatigué par tant de vexations, pour avoir refusé, comme nous l’avons dit, d'accepter des gens incapables, qui ne savaient pas même la langue anglaise, en le-suspendant, en l’écartant de l'église, en lui enlevant sa croix, en l’excommuniant publiquement dans tout le royaume, de la façon la plus effrayante et malgré les excommunicateurs euxmêmes, enfin, en dénigrant par tous les moyens sa renommée, non sans lui causer de grands dommages temporels. Il se plaignit en outre amèrement d'avoir supporté avec peine les violences de certains cleres qui s’enorgueillissaient de l’autorité du pape, etprincipalement de maître Jourdain qui aspirait au doyenné; mais il ajouta qu'il avait pris ce mal en patience, afin de ne point révéler et tourner en dérision, comme Cham, l'ignominie de son père, mais de la cacher et de la voïler comme Sem, se remettant fréquemment en mémoire ce court précepte :
En dévoilant l'ignominie de ton père, tu seras Cham ; tu seras Sem en la cachant. |
Il demanda donc humblement et instamment dans son écrit, ainsi que le susdit évêque de Lincoln Robert l'avait fait, quele pape modérât sestyrannies accoutumées, en imitant l’humilité de ses saints prédécesseurs. En effet, le Seigneur a dit à Pierre : « Fais « paître mes brebis, » etnon pas: « Tonds:les, écorche- « les, éventre-les, fais les cuire et mange-les. » Mais le
seigneur pape n'accueillit cette supplique que par des | railleries méprisantes; il se montra fort indigné de
ce qu'on prétendit agir avec assez de témérité et de présomption pour oser faire des remontrances au seigneur pape, et il refusa d’acquiescer aux avertissements salutaires, tant de l'archevêque Sewal, que de Robert de Lincoln.
Comme la maladie mortelle dont il était frappé s’aggraÿait sans cesse, 1l arriva un jour qu'ayant soif, il demanda qu'on lui apportât de l’eau de fontaine ; quañd on la lui présenta, il la bénit dévotement , parce que tout remède, à ce qu'on prétendait , était impuissant contre sa maladie. Ayant goûté cette eau, il lui trouva le goût du vin et non de l’eau, et, réprimandant son serviteur de l'avoir trompé ainsi, il lui dit : « Pourquoi m’as-tu trompé en me donnant « à boire? où as-tu trouvé ce breuvage ? — Mon « seigneur, reprit l'autre, je l'ai pris à la fon- « laine, et même je n’y suis pas allé seul. » Puis, montrant deux des serviteufs qui étaient présents, il ajouta : « Voici des témoins dignes de foi. » Ceux-ci ayant goûté cette liqueur à leur tour, déclarèrent que c’était de bon vin nouveau. L'archevèque, s apercevant du miracle, but tout ce qu’il y avait dans la coupe, et supplia avec affabilité ses serviteurs (car c'était un homme dont la parole était pleine de douceur) de ne point répandre et de ne pas divulguer cette nouvelle. Ces choses se passèrent dans les derniers jours qui précédèrent sa mort.
FAMINE EN ANGLETERRE. — ÎNONDATION. — LerrRRs DU ROI D'ESPAGNE AU ROI D'ALLEMAGNE. — DÉCISION pu PAPE, — SUCCÈS DE RicHanD. — L’ABBÉ DR Saint- EDMOND REVIENT DE LA COUR DE RomE. — Cette même année, vers la fête de la Trinité, une peste effroyable et insupportable se jeta principalement sur le menu peuple, l’affligea et le fit périr impitoyablement, au point que, pour me taire sur les autres misères, je crois devoir mentionner celle-ci : dans la ville de Londres, où déjà quinze mille pauvres étaient morts de faim , 1l arriva que l’on cria publiquement : « Âllez, allez, bonnes gens , pour partager le pain « du noble homme un tel ; » et le héraut , désignant aux pauvres la personne et le lieu, leur indiquait où et dequiils recevraient cette bénédiction d'aumônes. Toujours est-il qu’une si grande famine se répandit en Angleterre et ailleurs, que plusieurs milliers d'hommes périrent épuisés par la faim. En effet, la maturité des fruits de la terre était arrivée si tardivement à la fin de l’automne, à cause de la trop grande abondance des pluies, que dans plusieurs parties du royaume les moissons ne furent récollées qu'à la Toussaint, au point que la charge de blé se vendait jusqu’à seize sols. La veille de saint Jean-Baptiste, une si furieuse inondation de pluies, telle qu'on n'en avait point vu de notre temps, gonfla les flots de la Saverne, depuis Shrewsbury jusqu'à Bristol , qu'une inondation sortie, à ce qu'on prétend, des cavités cachées de l’enfer, cou vrit toutes les prairies qui bordent la Saverne , gâta ct perdit absolument
toutes les semailles. De plus, cet effroyable débordement d'eau engloutit plusieurs hommes, un grand nombre d'enfants et une foule innombrable d’animaux ‘de toute espèce. D:
Cette année, le roi d'Espagne envoya au roi d’Allemagne des lettres importunes et insolentes, en l’exhortant avec force menaces à résigner son royaume d'Allemagne et à se retirer au plus tôt. Or, le roi répondit sur-le-champ avec allégresse et intrépidité : « S'il vient à moi pour m'attaquer à main armée, « il me trouverd prêt à marcher à sa rencontre, hors « des limites de mon royaume , et à le recevoir à la « pointe de l'épée. » Aussi le roi d'Espagne, irrité de plus en plus, avait joint à son armée les forces des royaumes d'Aragon et de Navarre, etse mettait en marche vers les pays ‘ d'Italie , lorsque les Sarrasins d'Espagne cherchèrent à s'emparer de Cordoue. À cette nouvelle, le roi revint sur ses pas pour réprimer leurs incursions. Cependant il envoya au seigneur pape des députés solennels et illustres, chargés d'alléguer les droits dudit roi d'Espagne et de réclamer pour que la cour romaine n’admit pas à gouverner l'empire, un autre que le très-excellent roi d'Espagne, qui avait agrandi puissamment les limites | de la chrétienté plus que tous les rois chrétiens. Le pape leur répondit en faveur du roi d'Allemagrie : « Très-chers fils, votre discrétion sait et est tenue de « savoir que c’est la manière de procéder, l’ordre « convenable, la coutume usitée et approuvée de
* Pontes : évidemment partes.