‹ Grande chronique de Matthieu Paris, traduite en françaisChapitre 4 sur 23 · VIIL · texte numérisé non relu

VIIL

comme étant son conseiller spécial, et un homme prudent et circonspect.

À la même époque, à savoir dans l'été, .

seigneurs et hommes puissants de l'empire des Grecs arrivèrent [à Rome], revêtus des habillements les plus mogbifiques, montés sur d'excellents chevaux, et suivis d'environ cinquante chevaux de somme et d'une nombreuse éscorte superbement équipée. Ils se présentèrent devant le seigneur pape, avec des paroles très-rudes, l'accusant de commettre une erreur énorme contre la vraie foi, puisque tous les Latins,avec lui et par lui, disaient que l’Esprit-Saint procédait du Père et du Fils, tandis qu'il était clair, selon le témoignage et l'approbation des Grecs, qu'il procédait seulement du Père. Or, c'est là l'antique erreur des Grecs, que les Latius combattent et réprouvent en s'appuyant sur de fortes raisons et sur des autorités que la crainte d’être trop prolixe nous interdit de rappeler. Un autre sujet de discussion était de savoir si les termes de procession et de mission étaient identiques ou différents; mais nous laissons aux disputes la décision de cette question. Cependant ces Grecs disaient que la simonie et l'usure manifeste étaient inhérentes à la cour romaine, et préteudaient le prouver par des sigues évidents, et par l'exercice même de ces abus. En effet, il est fort difficile qu'un bruit répandu dans tout l’univers, par la renommée générale, répugne à la vérité ou du moins à la crédulité humaine. Toutefois il est pieux de croire que ces actes,

upérés par les conseils d'hommes pervers, ne doivent pas étre attribués à la discrétion papale. Examinés sur les articles de la foi et sur les sacrements,

ces Grecs répondirent d’une manière assez convensble, et quelques-uns d’entre eux admirent volontiers les instructions tendant à les redresser Jà où ils chancelaient. Or le pape leur donna des vêtements précieux, à savoir, des habits d’écarlate garnis de four rures de choix, des ceintures de soie avec des fermoirs d'argent et d’or, et des agrafes précieuses, dont ils purent, à juste titre, s'enorgueillir et se

glorifier. | |

LE PAPE OFFRE LE ROYAUME DE SICILE AU ROI D AN- GLETERRE.—ÉTAT DES NÉGOCIATIONS. — Morr pe Connan, ROI DE SICILE. — JOIE DU PAPE À CETTE NOUVELLE. — DEUX MOINES DE SAINT-ALBANS SONT ENVOYÉS À ROME. — STÉRILITÉ DE LA TERRE, CAUSÉE PAR UNE INONDATION DE LA MER. — LE COMTE DE WARVICK ET PLUSIEURS SEI— GNEURS ANGLAIS SONT PRIS DANS LA VILLE DE Pons EN Poi- Trou. — Mont DE GUILLAUME DE CanNTELOUr. — À la même époque, maître Albert, de retour à la cour romaine, annonça au pape qu'il n'avait pu en aucune façon déterminer le comte Richard à donner son consentement, et à accepter le royaume de Sicile et d’Apulie, qui lui était offert, ni à s’exposer, lui et tous ses biens, à des chances douteuses, à moins que le pape ne commencçât par lui donner de bons otages tirés de sa propre famille, et qui pussent lu;

répondre de sa fidélité ; qu'il ne l’aidât en outre en

lui fournissant une certaine somme d'argent pour : servir à cette expédilion guerrière; qu'enfin il lui livrât quelques châteaux que ledit pape possédait sur les frontières, afin qu'il y trouvât des retraites assurées. Or le pape, voyant que cela était fort difficile, répondit : « Nous ne voulons pas nous « soumettre à tant de conditions. » Alors maître Albert : « Le comte m'a dit que si tu ne faisais pas « ce que je viens de te transmettre, c'était absolu- « ment la même chose que si on lui disait : Je te « vends ou je te donne la lune. Monte et prends-la.» Le pape, considérant donc que les démarches qu'il avait tentées auprès dudit comte étaient infructueuses, ajouta : « Nous ne nous soueions pas de nous | « confédérer ou d'avoir rien de commun avec lui. » Puis le pape, étant bien instruit qu'il avait inutilement jeté le filet devant les yeux des oiseaux ailés, envoya secrètement des députés au seigneur roi d'Angleterre, pour circonvenir sa simplicité : : car 11 Île connaissait popr un homme crédule et toujours disposé, à ce qui pouvait lui être désavantageux. Il lui offrit, et lui octroya le royaume de Sicile et d'Apulie‘, promettant qu'il lui fournirait, pour cette acquisition, un secours tel qu'il pourrait le faire sans commettre aucune vexation ; que pour cela il détournerait les crojsés de leur principal projet, les je ii 2

4 Au nom de son deuxième fils Edmond, né en 4245. Cette négociation funeste, au sujet d'une royauté illusoire. ‘est considérée par les his toriens anglais, eutre autres 8 par Hallam, comme la cause décisive qui fit éclater des mécontentements longtemps Contrnos.

ANNÉE 1254. 55 rait de passer en Terre-Sainte, et les déciderait tous à suivre, d’un commun accord, le roi d'Angleterre, et à l’aider dans la conquête de la Sicile et de l’Apulie. Aussi en apprenant cela, les Templiers et les Hospitaliers, le patriarche de Jérusalem, et tous les prélats et habitants de la Terre-Sainte, qui sonten proie aux ennemis du Christ, se lamentèrent jusqu’à là mort, redoutant des maux encore plus grands que ceux qu’ils souffraient, et détestant les fourberies des Romains. Mais le roi se réjouit tellement de cette promesse spécieuse du pape, et une vaine allégresse dilata tellement son cœur, quil annonçait son conteritement par sa voix, ses gestes et ses éclats de rire, ét appelait publiquement son fils Edmond roi de Si- ‘cile, croyant que ‘la conquête dudit royaume était une chose déjà faite. Or, le nonce du pape lui insinua à l'oreille de ne pas divulguer ce secret, pour qu'il ñe parvint pas à la connaissance de ses amis qui redoutäient les piéges des Romains, et qui auraiént pu dévoiler là fraude. Le roi eñvoya au pape, tout ce qu’il put retirer desüfi trésor, enlever de son échiquier, enprunter à son’ frère lecomte Ricliard, extorqüer aux Juifs, tout ce qu’il put enfin se precurer par les rapines de ses justiciers en tournée, afin qu'il attaquât Conrad, et domptât tous les Siciliens et Apuliens. Conrüd ‘ s'affligea de ce que le roi

4 Matt. Päris n’appelle jarhais Conrad empereur. Il était d'usage de rie nominer empereurs que ceux qui avaient été couronnés à Rome, et cette

distinction est {oujours observée par Muratori, comme le remarque Gibbon.

d'Angleterre füt tombé dans les filets de la cour romaine, et adressa des remerciments au comte Richard, de ce qu'il ne s'y était pas laissé prendre, lui faisant savoir qu il avait agi sagement en ne se fiant pas dans les paroles du pape et dans les trésors d’argent, et en se désistant prudemment d’une présomption téméraire, parce que là où le comte pouvait * dépenser une pièce d'argent, lui Conrad était à même de trouver et de fournir une pièce d'or. Cependant le pape, rassassié par l'abondance de ses trésors, fut rempli d'une orgueilleuse confiance. Il leva une armée considérable de mercenaires à ses gages, dont il donna la conduite et le commandement au cardinal Octavien, leur distribua abondamment les sterlings, et quand les sterlings mauquèrent, fit savoir au roi qu'il n'avait plus d'argent. Alors le roi, à l'instigation du diable etde l’avarice récrivit au pape, et lui envoya des lettres patentes obligatoires, scellées du sceau royal, pour qu’il empruntât suffisamment, ou plutôt. abondamment, aux marchands italiens, en lui recommandant de ne pas hésiter sur la quantité de la somme, et sur la multitude des usures; car, disait-il, il acquitterait tout pleinement, et s'y engageait sous peine d'exhérédation. Le pape, consentant à tout cela, accepta ce mandat. S'il fit bien, c'est au Seigneur, juge de tous les jugements et à qui rien n'échappe, à en décider. Quant à moi, il ne m'appartient pas de juger les actes du pape. Il fit donc proclamer publiquement, comme par un édit impérial et royal, que tous ceux qui désiraient

ANNÉE 1254. 55 recevoir une forte paye n'avaient qu à se rendre à l’armée du pape; car le pape avait amassé un trésor inestimable avec ce qu'il avait emprunté aux usuriers italiens. Aussi une nombreuse multitude des plus vils Italiens affluèrent pour recevoir la solde du pape. Mais c'étaient des gens oisifs, lâches el même infidèles, qui n'avaient à cœur ni les C7 du seigneur roi d'Angleterre, ni ceux du pape, dont toute l’occupation était d'engloutir des Far comme la suite des événements le prouva bien.

De son côté, le roi Conrad, faisant de puissants préparatifs, exhorta ses sujets naturels, ses compagnons. d'armes et les habitants indigènes de ces pays, à tenir ferme, à combattre pour leur patrie , et à ne pas courber le cou sous des maîtres étrangers. De jour en jour il diminua et énerva les troupes papales ; mais l'amour des deniers anglais grossissait la multitude de ses ennemis ; car le pape n’épargnait nullement la bourse du roi, et dépensait des sommes “ses désirant écraser le roi de Sicile et élever le

oi d'Angleterre à la souveraineté susdite. Or, il S écarter tous les autres de la couronne , et en investir le seul Edmond, pensant bien disposer à son gré et à sa volonté de lui et de tout ce qui serait à Jui , puisque cet Edmond serait sa créature. Sur ces entrefaites, le pape ne diffamait pas médiocrement le roi Conrad, lui reprochant des crimes énormes, comme, par exemple, le meurtre de son frère Henri, pour exciter contre lui le roi d'Angleterre et tous les Anglais, l’accusant aussi de mépriser les clefs de

l’Église, et le chargeant de beaucoup d'autres imputations qu'il est inutile de répéter, que l’on trouvera au livre des Additamenta ‘, et dont nous avons déjà légèrement parlé dans celui-ci. C’est pourquoi Conrad, exposé aux irruptions hostiles, aux menaces, aux insultes et aux diffamations du pape, commença à s’attrister outre mesure et à languir sous l’amertume de ses chagrins. Sa maladie fut accélérée, diton, par le poison qui lui fut donné, et il succomba à sa douleur. Or, il disait quand il était couché sur son lit de mort : « Hélas! malheureux que je suis! « Hélas , hélas! malheureux que je suis? Pourquoi «a ma mère m'a-t-elle fait sortir de son ventre ! pour- « quoi mon père M a-t-il engendré, moi qui devais « être exposé à tant de calamités? L'Église, qui aurait « dü être une mère pour mon père et pour moi, agit « plutôt en marâtre ; l'empire, qui a fleuri avant la « nativité du Christ jusqu’à présent, est flétri main- « tenant et livré à un éternel oubli. » C’est ainsi qu’il exhala son âme malheureuse et affligée, en maudissant le jour de sa naissance ?.

Le pape, en recevant la nouvelle certaine de cette mort, s’écria avec une grande jubilation de cœur, le rire à la bouche et l’allésresse dans la voix : « Je me « réjouis fort, et nous devons nous réjouir aussi,

4 Voy. à la fin du volume l’addition XXXVI déjà citée.

? Conrad, en assiégeant des places rebelles aux environs de Melfi et de Venosa, contracta une maladie lente causée par linsalubrité de l'air. J1 en mourut à Lavello le 42 mai. Matt. Päris dit au mois de juin; mais l’autre date est donnée par Jamsilla en termes exprès,

« nous tous les nourrissons de l'Église romaine; car « nos deux plus grands ennemis ont été enlevés de « ce monde, l’un ecclésiatisque, et l’autre séculier ; « à savoir, l’évêque de Lincoln Robert, et le roi de « Sicile Conrad. » Or, le susdit roi Conrad mourut au mois de juin. Le pape, s'étant aussitôt transporté dans l’intérieur de l’Apulie, soumit en peu de temps à son pouvoir et usurpa presque tout ce royaume. Mais, voyant cela, les seigneurs de ce pays, qui avait été jadis un duché, furent transportés d’une violente indignation , et proclamant un certain fils naturel de Frédéric, nommé Manfred ‘, s’attachèrent à son parti et lui jurèrent hommage et allégeance, comme à leur séigneur. Alors fut suscitée une nouvelle er-

‘ Matt. Päris ignore ou omet les principales circonstances qui suivirent la mort de Conrad. Ce prince avait nommé pour régent au nom de Conradin, Berthold, margrave d’Hohenburg ; mais Innocent IV, passant outre sur les Propositions de paix de Berthold, entra dans le royaume par Céperano, où il reçut la soumission de Manfred, au mois d'octobre, Quant au serment prété par les barons à Manfred, et dont il est question daus le texte, nous pensons qu’il faut le placer après les infructueuses négociations entamées par Berthold et par Manfred lui-même à Anagni au mois de juillet, Mais le prince de Tarente, entravé par la jalousie de Berthold et par la haine qu’on portait aux Allemands, fut forcé, comme nous l'avons dit, de reconnaître la domination du pape. Au reste, la bonne intelligence dura peu, et la mort d’un seigneur guelfe Borrello d’Anglone, tué par l’escorte de Manfred à Teano, obligea ce dernier à s’enfuir de Capoue, où les cardinaux voulaient le faire arréter. Il se retira au château d’Acerra, puis à Lucera par des chemins détournés et à {ravers mille dangers ( 2 novembre ). Jamsilla raconte dramatiquement la fuite de Manfred, son entrée à Lucera et l’enthousiasme des Sarrasins,

qui, en laccueillant, triomphèerent de l'opposition du gouverneur Marsillo.

reur, pire que la première, et des ennemis renaissants se soulevèrent contre le pape. |

Vers le même temps, deux frères , tous deux moines de l’église de Saint-Albans, furent envoyés à Rome pour repousser l’insolence de certains évêques qui prétendaient exercer le droit de visitation dans ladite église, contre la teneur des priviléges de Saint-Albans. L'un était le seigneur Guillaume de Huntingdon , prieur de Haetfeld, et l’autre le seigneur Jean de Bulum, qui se mirent en route le lendemain de l'Assomption de la bienheureuse Marie, et revinrent heureusement.

Cette mème année, pendant la saison d'automne, à l'époque où les laboureurs ont coutume de recueillir les fruits de leurs travaux, ils trouvèrent sur

les côtes et dans les endroits voisins de la mer toutes.

leurs terres, qu'ils avaient cultivées avec soin , dépourvues de toute espèce de fruits, gorgées qu'elles étaient du sel qu'y avait laissé la mer. En effet, comme nous l'avons dit, la mer avait couvert toutes les côtes

et les rivages des terres voisines, pendant la saison

d'hiver, en sorte qu'on n'apercevait plus les blés ou les autres fruits de même espèce , et que même Îles forêts ou les vergers ne pouvaient verdoyer ni pousser des feuilles, ni fleurir, ni donner des fruits. Et pour faire comprendre par un seul exemple la nature des dommages causés par cette inondation, le prieur de Spalding ne pouvait se vanter d’avoir recueilli une seule gerbe de blé dans toute l'étendue de ses terres voisines de la mer. Les arbres, tant ceux des forêts

que ceux à fruits, furent aussi tellement desséchés, qu'ils ne furent plus bons qu’à être abattus par la hache. La Flandre et les autres pays maritimes éprouvèrent des pertes semblables, et aucun vieillard, tout décrépit qu'il fût, ne se souvenait d’avoir vu jamais pareille chose. On remarqua aussi ce fait singulier, à savoir que les matelots et les pêcheurs que leurs affaires appelaient dans plusieurs mers éprouvèrent en vérité, tant en jetant l'ancre qu’en naviguant , que la mer, dans cette fluctuation extraordinaire et inaccoutumée, était sortie, pour ainsi dire, de son lit et de son canal habituel , et qu’elle avait mis à nu au milieu d’elle des plages sablonneuses, là où elle est ordinairement fort haute ; mais nous avons parlé de cela précédemment.

Dans le cours du même temps, le comte de War- . vick,, Jean, surnommé de Plessets, Gilbert ‘ de Segrave et d’autres nobles avec eux, voyant que tout était pacifié [en Gascobne], prirent congé et songèrent à retourner dans leur pays. Ayant donc obtenu des lettres de sauf-conduit à travers les terres soumises à la domination du roi de France, ils se mirent en route, par terre, pour l'Angleterre, en toute sécurité. Or, le comte, qui était Normand de nation, se proposait de passer par la Normandie. Lorsqu ils furent arrivés dans une certaine ville du Poitou, nommée Pons, qui, peu d’années auparavant, avait été la cité spéciale du roi d'Angleterre, les habitants al-

1 Le texte dit Willielmus, faute évidente. t]

lèrent à leur rencontre avec de grands signes de joie,

les conduisirent avec déférence à leurs logements , et leur firent respectueusement des présents d’hospitalité; mais ils dirent à ceux qui les lôgeaient de prendre les armes que portaient les Anglais , et de ne pas les rendre le lendemain ; leur recommandant d'agir en secret, par ruse et par trahison, selon la coutume des Poitevins. Or, tandis que les Anglais étaient à table, en toute joie et sécurité, les habitants survin. rent en courant, et dirent au comte et à Gilbert de Segrave, qui dinaient ensemble, en prenant uü air étonné conforme à leur mensonge : « Voiei que vos « compagnons, voici que votre escorte ont excité une « sédition dans là ville; ce que nous ne pouvons sup- « porter patiemment. » En effet, il y avait avec le comte et avec Gilbert des hommes illustres du royaume d'Angleterre, logés alors comme eux dans la ville, des barons , des chevaliers et des sergents, Philippe Marmion, Guillaume Manduit et beaucoup d’autres : les chevaliers étaient au nombre d'environ quarante, sans compter un bien plus grand'nombre de sergents, qui équivalaient à des chevaliers, et tous se seraient bien défendus , s'ils n’eussent été assaillis ‘à l’improviste. Comme le tumulte s’'augmentait, et que l’on criait aux armes, les Anglais demandèrent à leurs hôtes de leur remettre leurs armes sur-lechamp ; mais ceux-ci ne le voulürent fias , et gardèrent les armés bien enfermées. Alors les habitants, armés de pied en cap, se jetèrent soudainement sur les Anglais, surpris et sans défense, et ceux-ci eurent

beau montrer les lettres de sauf-conduit qu'ils tenaient du roi de France, rien ne fit ; ils furent pris sans miséricorde et jetés ignominieusement dans des prisons. Quelques-uns auraient pu cependant s’échapper ; mais ils ne le voulurent pas, à moins que tous ceux qui étaient venus dans la compagnie du comte n'eussent la permission de se retirer en liberté. Le roi d'Angleterre, en apprenant cela, fut irrité, mais non pas autant quil l'aurait dû, s'il eût eu le cœur d’un roi. Il écrivit donc en leur faveur aux h:bitants de Pans, jadis ses féaux et ses amis ; mais les habitants méprisèrent le mandat du roi, et n'en retinrent pas moins les captifs étroitement gardés. Or les prisonniers étaient d’autant plus affligés [de cette tiédeur|, que jadis le roi d'Angleterre, leur seigneur naturel, leur avait octroyé beaucoup de bienfaits. “Gilbert, homme noble, riche et orné de bonnes mœurs, tomba gravement malade dans sa prison, et ne se releva jamais complétement de cette maladie, mais traîna jusqu'à sa mort une vie languissante. Par cette méchanceté éclatante, les habitants de Pons donnèrentà comprendre à tous, tant Français qu'Anglais, quelle perfidie est cachée dans le cœur des Poitevins.

Cetie mème année, vers la fête de saint Michel, mourut Guillaume de Canteloup, jeune homme riche et de bonne mine, au grand regret de plusieurs : car c'était le troisième des Canteloup qui, successivement et en peu d'années, avaient été enlevés de ce monde.

62 BENRI IL.

ENQUÊTE ORDONNÉE RELATIVEMENT AUX MANOIRS DES. RELIGIEUX ET AUX REVENUS DES DOMAINES. — GUILLAUME De Kickenny Est ÉLU ÉVÊQUE D'ÉLy. — Faits Divers. — LE RoI DE FRANCE REFUSE TOUTE CONSOLATION. — QUEL- QUES ABBÉS DE L'ORDRE NOIR DEVIENNENT LES JUSTICIERS DU ROI D'ANGLETERRE. — LE ROI PAYE SES DETTES AVEC LES BIENS DES ABBAYES VACANTES. — ÎL DEMANDE À TRAVER- SER LA FRANCE. — La COMTESSE DE CORNOUAILLES PASSE LA MER POUR VISITER SES SOEURS. — Vers le même temps, c'est-à-dire à la fête de saint Édouard, on eut connaissance d’un bref inouï, émané de la chancellerie du seigneur roi et dont on ne pouvait espérer ou conjecturer rien de bon. « Henri, par la grâce de Dieu, etc. Qu'on fasse une enquête dans les manoirs des religieux à l'effet de savoir combien il y a de charrues propres pour cultiver le domaine, et combien il y a de charrues ordinaires, et si, en retranchant ces charrues, les autres pourraient former un charruaige par an, plus ou moins. Qu'on fasse une semblable enquête sur les charrues précaires. Jfem, que l’on fasse une enquête pour savoir à combien peut s'élever chaque ‘ domaine en lui-même pris en particulier, année commune, déduction faite des ‘dépenses nécessairement dépensées. Item, que l'on fasse une enquête pour savoir à combien peuvent s'élever les ouvrages et servages que les paysans fournissent par an à leurs seigneurs pour leurs terres.

4 Quilibet. Nous lisons quodlibet, et à la méme ligne singulatim au lieu de singillatim. (Fotr sur les charrues la note à la page 454,

troisieme vol, !

ANNÉE 4254. 65 Item, quels, combien grands et de quelle nature sont les revenus d’iceux par an dans chaque manoir. Que cette enquête soit faite par quatre hommes féaux et par les prévots du lieu pris dans chaque manoir des religieux. »

À cette époque, maitre Guillaume, seigneur de Kilkenni, clere et conseiller spécial du roi, homme habile dans le droit, bien fait quant au corps et mesuré dans ses paroles, exerçait avec modération et d'une manière irréprochable les fonctions de chancelier et était appelé chancelier.

À cette époque aussi, c'est-à-dire après la fête de saint Édouard, les moines d’Ély élurent [pour évêque ledit] maître Guillaume de Kilkenni, chancelier du seigneur roi, ou faisant fonctions de chancelier, homme discret, modéré et habile dans le droit.

Vers le même temps, c'est-à-dire dans l’espace d'un inois et de quelques jours avec, moururent trois abbés dans le Marshland, ce qui était nouveau et sur-prenant; à savoir celui de Croyland, celui de Thorney, et le vénérable abbé de Ramsey, Guillaume de Hacholt, le 46 avant les calendes de novembre. Ce dernier n’avait pas même gouverné l’église de Ramsey pendant une année entière.

Le lendemain de la fête de saint Crépin et de saint Crépinien, d’horribles coups de tonnerre en hiver, accompagnés d'un déluge de pluie, effrayèrent les oreilles et les cœurs de ceux qui les entendirent.

Cette même année, depuis le jour de l’Ascension jusqu'à la fête de la Toussaint, ce fut à peine si le

bouleversement de l'air permit qu'il y eût de suite deux ou trois jours de beau temps.

Le roi de France, consterné de cœur et de visage, ne voulait recevoir aucune consolation, et les instruments de musique, les mots plaisants, ou les paroles de consolation n'avaient le pouvoir ni de le faire rire, ni de l’égayer. Son passage à travers son pays natal, à travers son propre royaume, les salutations respectueuses d’un peuple qui se pressait sur ses pas et quireconnaissait son souverain légitime en lui offrant des présents, rien ne l’empêéchait de fixer les yeux à terre avec une profonde tristesse, et de songer, en. poussant de profonds soupirs, que sa prise avait entrainé la confusion générale de la chrétienté. Enfin, un certain évêque, homme saint et discret, lui dit pour le consoler : « Mon très-cher sire roi, prends « garde de tomber dans un dégoût profond de la vie « et dans cetfe tristesse qui absorbe toute joie spiri- « tuelle, et qui est la marâtre des âmes ; car c’est là « un très-grand et incalculable péché qui engendre « préjudice à l'Esprit-Saint. Or, rappelle devant les « yeux de {a considération la patience de Job et la «a fermeté d'Eustache. » Puis il poursuivit en lui racopiant plemement l'histoire de ces deux hommes et en lui rappelant comment le Seigneur les avait regardés l’un et l’autre à la fin. Alors le roi, le plus pieux des rois de la terre, répondit : « Si je souffrais « seul l'opprobre et l adversité, et si mes péchés: ne « retombaient pas sur l'Église universelle, je suppor- « terais ma douleur avec fermeté, Mais par malheur

« pour moi, toute la chrétienté a été couverte de con- « fusion par ma faute. » On chanta donc une messe en l'honneur du Saint-Esprit, pour que le roi reçût les consolations de celui qui est au-dessus de tout. - Et désormais, par la grâce de Dieu, 1l admit les avertissements d'une consolation salutaire.

Vers le mème temps, le seigneur roi no envoya des justiciers en plusieurs lieux d'Angleterre pour instruire les causes, rendre à chacun son droit . selon la justice, et purger le pays des brigands qui l'infestaient. Parmi ces justiciers se trouvait l'abbé de Bourg qui leur était associé non pas en vertu de l’obédience dont il était tenu envers Dieu et l’ordre de Saint-Benoît, mais en vertu de celle qui le tenait lié au roi terrestre. Il participa aussi à leur enquête sur les provenances de ses manoirs. et peut-être la chose fut-elle ainsi faite à dessein. Or, l’on chargea de cette fonction non-seulement l'abbé susdit, mais encore d'autres abbés de l’ordre Noir : ce qui était une . “violation énorme de leur règle et profession, et une innovation funeste pour leurs églises.

Cependant le roi, prolongeant en Gascogne son sé-, jour infructueux ,dépensa son trésor, non- seulement celui qu ’ilavaif, mais encore celui qu'il devait avoir, jusqu à une somme inestimable. I} se lia, lui, son royaume, et l’église anglicane par des dettes énormes, au point qu'à notre avis, la Gascogne, si elle était à vendre, ne suffirait pas à les payer. Or, quand il fut instruit de la mort des abbés dont nous avons parlé,

ainsi que de celle de quelques autres prélats défunts . NIL | d

tels que l'évêque d'Ély et l'abbé de Selby, et de n sieurs autres dont nous ne nous souvenons pas présentement, il ordonna que les biens de ces églises fussent convertis au profit du fisc et servissent à payer les usuriers envers qui ïl était lié et obligé par des dettes, sans redouter la terrible sentence qui avait été room cé à Londres. En effet, il n’observait en aucune facon les chartes convenues.

À la même. époque, le rof ayant conclu une paix complèté avec le roi d'Espagne, songea à retourner promptement en Angleterre. Mais comme les chances de la mer sont périlleuses, il préféra continuer sa route par terre, pourvu qu'il püt obtenir cette faveur de la permission du roi de France sans aucune ambiguïté dangereuse. I désirait de plus voir le royaume de France, et considérer les cités de ee pays qu’il ne connaissait seulement que de nom. 1l envaya donc au roi de France des députés qu'il savait être des gens recommandables et méritant faveur et bienveillance. La permission fut obtenue, et ikse prépara à revenir en passant par la France.

La comtesse de Cornouailles, apprenant donc que le roi d’ Angleterre ainsi que la reine sa sœur devaient passer par le royaume de France, ‘et que la reine de Francé, leur sœur à toutes deux, iendraiti à leur rencontre, passa la mer avec l'agrément du comte Richard son époux, pour visiter ses sœurs, et fut suivie d’une nombreuse et magnifique compagnie afin que sa condition ne parût pasinférieure à celle de sa sœur. En effet, presque tous ceux qui devaient l’as-

sister et l'accompagner étaient des chevaliers de renom montés sur des chevaux excellents et richement caparaçonnés, vêtus d'habits précieux et formant une nombreuse compagnie, en sorte qu'aux yeux des Français, ils paraissaient dignes d'admiratjon, ét étaient regardés comme des gens de marque el de très-nobles seigneurs. | |

L’ÉLu À WINGHESTER OPPRIME SES MOINES. — Disper- SION DE LA COMMUNAUTÉ. — LE ROI D ANGLETERRE S'EN- ” GAGE INCONSIDÉRÉMENT LUI ET SON ROYAUME ENVERS LE pare. — Mort pu pare Innocent IV. — UN carpinat ASSISTE EN SONGE A LA DAMNATION DU DÉFUNT. — ÂLEXAN- DRE IV Est ÉLU PAPE. — Les ROMAINS VEULENT DÉTRUIRE LucERA. —— SIÉGE INUTILE DE CETTE VILLE. — Sur ces entrefaites, Atkelmar, frère du seigneur roi, élu à Winchester, opprimait misérablement ses moines. Or, si quelqu'un racontait pleinement leurs oppressions lamentables, il ferait couler des larmes de compassion. En effet, il les tint enfermés à jeun dans leur église pendant trois jours et plus, c’est-à-dire les jours qui précédèrent la fête de samnt Michel, au point que quelques-uns d’entre eux épuisés par la faim, par le besoin et par l’amertume du cœur, ne purent jamais se remettre complétement n1 recouvrer la plénitude de leur santé. Aussi le couvent, cherchant des retraites plus sûres, se dispersa d’une manière déplorable. Quelques-uns se retirèrent à Saint-Albans pour y attendre un moment plus favorable, quelques autres à Reading, ceux-ei à Abingdon, ceux-là dans les

68 HENRTJ HE. .

autres maisons de l'ordre Noir. En se voyant forcés d’aller vivre aux dépens d’autrui comme des exilés et des mendiants, et en se séparant les uns des autres, ils se disaient avec larmes : « Nous souffrons juste- « ment ce malheur nous qui, en célébrant notre « élection, avons craint un homme plus que Dieu,

« qui avons élevé au faîte d’une si grande dignité, à

« un siége qu'avaient occupé tant de saints, tant de « graves personnages, un homme tout à fait indigne, « qui avons alors reçu et accepté un adolescent qui « jamais dans les écoles n'a tendu à la férule la « paume de sa main, qui n'a point appris les rudi-

« ments des arts ou même de la grammaire, qui

« pille l'évêché dont il s'est emparé sans être évêque, « qui, ignorant notre langue et toute espèce d'écri-

« ture ou de science de clergie, ne sait ni prècher ni-

« recevoir les confessions, ni même accomplir aucun « office spirituel au service de Dieu. » Or, ils furent reçus avec bienveillance à Saint-Albans et ailleurs, afin que les religieux trouvassent ouvert parmi les religieux le sein du refuge. Cependant le roi, qui avait promu Athelmar à l'évêché par ses prières impérieuses et en insistant au delà de ce qu'il fallait et était convenable, fit parler à l'élu en faveur du couvent, lui reprochant de rendre avec ingratitude la honte pour l’honneur, et de payer par tous les maux possibles des bienfaits multipliés; et lui remontrant qu’en agissant ainsi, il violait la certitude des promesses royales. Mais l'élu ne voulut aucunement céder aux prières ou aux injonctions du roi, et ne fit

PA

qu'accumuler menaces sur menaces. À la place de ceux qui S étaient retirés, il installa comme moines des vauriens, des gens illettrés et des personnes tout à fait indignes, au scandale et à la honte de tout l'ordre monastique et de la religion. En effet, un certain prieur qui s'était fait installer de force par l'élu dont il avait gagné la faveur par ses adulotions, troublait tout et bouleversait tout, tandis que le vrai “prieur, cherchant un lieu de refuge, se rendait à Rome en attendant que l’indignation de l'élu se fût calmée. Déjà, quoiqu'il n’eüt pas d'argent, il avait réussi en grande partie dans ses demandes, tant la justice de sa cause était claire. Mais les riches présents de l'élu étant survenus, paralysèrent tous ses efforts: car les présents ont coutume de pervertir la justice, surtout à Rome. Ainsi les biens et les possessions d'une si noble église étaient mis au pillage, l'ordre était méconnu, et le respect dü à la religion se flétrissait, Ô | douleur! Gr, c'était 1à la troisième église en Angleterre que le roi avait notoirement mariée à des étrangers, parce que le commandement du prince excédait le droit, et son vouloir la raison : d’abord la noble église de Héreford, ensuite celle de Winchester plus noble encore, enfin celle de Cantorbéry, la plus noble de foutes. Puisqu'on resarde ces églises comme les plus nobles d'Angleterre, elles devraient étre gouvernées par la main des indigènes les plus respectables. Mais de peur que la vérité ne suscite des ennemis, ce qui arrive fréquemment, 1} faut passer sous dissimulation ces abus tout patents ct lout vrais

qu'ils sont ; car la condition des historiographes est pénible, puisque, s'ils disent la vérité, ils irritent les hommes, et que s'ils confient des mensonges à l'éeriture, le Seigneur les réprouve, lui qui sépare les hommes véridiques des adulateurs.

À la même époque, le roi, autrement qu'il ne convenait ou n'était avantageux, s'engagea lui et son royaume envers le seigneur pape, sous peine d’exhérédation (ce que pourtant il ne devait ni ne pouvait faire), à payer toutes les sommes quele pape dépenserait dans son expédition guerrière pour le compte dudit roi, et lui recommanda de ne pas s'inquiéter de l’argent, dès qu'il s'agirait de poursuivre l'entreprise commencée et de réprimer tous ceux qui s’opposeraieut à son projet ; car ledit roi lui fournissait abondamment tout ce qui était nécessaire, se servant de l'Angleterre comme d’un puits intarissable. Aussi le pape, qui n'avait aucunement pour l'Angleterre des entrailles de piété, emprunta largement, ou plutôt prodigalement de l’argent aux usuriersitaliens, qu'on appelle marchands; etl’Angleterre, comme uneesclave de la plus vile condition, devait être forcée, par les ex- .torsions du pape et lesexactions du roi, depayer cet argent. Mais par un juste jugement de Dieu, ces sommes énormes, fournies par les rapines et le pillage, ne produisirentabsolument aucun avantage pour le pape ou pour le roi, comme la suite du récit le montrera pleinement en son temps. Oh! combien étaient plus louables et plus vertueuses, selon la foi, cette opinion ct cette croyance de ce poëte gentil et païen, qui di-

sait, quoique n'étant pas alors éclairé par la foi :

Bien mal acquis ne profite jamais.

Vers le même temps, à savoir le lendemain de la fête du bienheureux Nicolas", le pape Innocent IV, frappé d'une double maladie, mourut à Naples. En effet, depuis que l’evêque de Lincoln Robert, dans une vision nocturne, l’avait frappé au côté avec la pointe de son bâton pastoral, et l'avait blessé par des coups pleins de colère, comme nous l'avons dit, le pape avait ressenti une pleurésie irrémédiable ; et depuis que son armée avait été vaincue et mise en désordre par Conrad, son adversaire, il ne put plus recouvrer la tranquillité n1 du corps ni de l'âme, mais inclina sensiblement vers la mort. Il avait à moitié perdu connaissance ,,et allait expirer lorsqu'il aperçut ses parents autour de son lit qui pleuraient, se lamentaient, gémissaient, comme c’est l’usage, déchiraient leurs vêtements et s’arrachaient les cheveux; alors soulevant ses yeux qui nageaient dans la mort, il leur dit : « Pourquoi pleurez-vous, misérables? Ne « vous ai-je pas faits tousassez riches? Que voulez-vous « de plus? ? » En disant ces mots il rendit l’âme, et alla subir le rigoureux jusement de Dieu.

1 7 décembre. Cette date est très-exacte et conforme à toutes les pièces authentiques. Innocent IV était entré à Naples le 27 octobre et avait célébré en grande pompe l'office divin, le jour de la Toussaint, dans l’église de Sainte-Marie-Majeure. Curbio fait remarquer que le pape mourut dans le palais qui avait appartenu à Pierre des Vignes.

* I'avait en effet tout sacrifié à la grandeur de sa famille, avait riche-

ment marié ses nitces et distribué à tous ses parents les honneurs sécu-

Or, il arriva, dans cette même semaine où le pape Innocent IV sortit de ce monde, qu’un certain cardinal, dont nous supprimons le nom par précaution, eut une vision nocturne fort merveilleuse. Il lui sembla qu'il se trouvait dans le ciel devant la majesté du Seigneur, qui était assis sur son tribunal, ayant debout à sa droite la bienheureuse Vierge sa mère, et à sa gauche une certaine dame très-noble de corps et vénérable dans son maintien. Celle-ci, le bras étendu, supportait dans sa main gauche une espèce de temple, et sur le frontispice de ce temple le mot église était écrit en lettres d’or. Devant la majesté divine, Innocent IV se trouvait prosterné, les mains jointes et élevées en l'air, les genoux pliés, demandant grâce, et non jugement. Or, la très-noble dame disait de son côté : « Juge équitable, rends la justice en droi- « ture; car j'accuse cet homme sur trois points : « d'abord, quand tu as fondé l’église sur la terre, tu « Jui as donné des libertés qui procédaient de toi- « même : or, celui que voici en a fait la plus vile des « esclaves ; ensuite, l’église a été fondée pour être « le salut des pécheurs, c’est-à-dire pour qu’elle ga- « gnât les âmes des malheureux : or, celui que voici « l'a réduite à n'être plus qu'un comptoir pour les «a marchands d’écus ; enfin, l'église a pour bases la « fermeté de la foi, la justice et la vérité : or, celui « que voici à fait chanceler la foi et les mœurs, a « détruit la justice, a obscurci la vérité. Rends-moi

liers ou ecclésiatiques. Peut-être au jour de la mort fut-il pris d’un horrible doute et craignit-il d’avoir mal placé sa haine et ses bienfaits.

« donc un juste jugement. » Alors le Seigneur : « Va-t'en, et reçois la récompense que tu as méri- « tée. » Puis Innocent fut entraîné’. Le cardinal, saisi d’effroi à cette terrible sentence, s'éveilla en criant, et devint comme un horame hors de lui, en sorte que tous ses domestiques le crurent fou. Enfin, quand le premier moment de la douleur fut passé, il se mit à raconter tout au long la vision qu'il avait eue, et qui devint publique dans ces pays-là. On ignore si cette vision est chimérique ; toujours est-il qu’elle : en effraya plusieurs : plaise à Dieu qu ‘elle les ait châtiés el effectivement corrigés!

Le pape Innocent IV ayant donc été enlevé de ce monde, on élut à sa place un autre homme d'un caractère assez doux, à ce qu'on prétendait, bon religieux, assidu aux oraisons, et sachant supporter l’abstinence, mais facilement séduit-par les insinuations des flatteurs, et accessible aux méchantes suggestions des avaricieux. 1l était évêque d'Ostie, et neveu de pape Grégoire, jadis défunt, qui l'avait promu à l'évêché : il prit le nom d'Alexandre 1V. Un deses premiers actes après sa création, ce fut d écrire à tous les prélats des églises, leur demandant humblement de prier pour lui, afin que le Seigneur lui donnât le pouvoir, la grâce et la volonté de gouverner convenablement l’église de Dieu, et d'être appelé justement le vicaire de Dieu etle successeur de Pierre.

Matt. Pâris ne dit pas où; probablement il juge à propos de s’arréter pour ne pas mettre un pape en enfer. Au reste, il revient plus bas sur ce sujet et s'en explique avec une bonhomie malicieuse.

Cette action toute nouvelle (car les autres successeurs de Pierre n’avaient fail rien de semblable) fit naître dans tous les cœurs de meilleures espérances. Cependant la simplicité du nouveau pape se laissa bientôt tromper par les frères cardinaux ses collègues, et une fraude inopinée fut faite, à ce qu'on prétend, dans l'emploi de sa bulle, qui est le gage et le témoignage de la foi papale. Ce n'est pas que je veuille l’excuser pour cela ; car le pape doit être tel, qu’il ne trompe ‘nine soittromps : l’un et l’autre est également répréhensible dans un homme si haut placé. De plus, par le conseil de quelques-uns, en qui son âmese fiait et se reposait en toute assurance, et à l'instigation de son prédécesseur le pape Innocent 1V, qui, au lit de mort, avait excité à cela les frères cardinaux, il entreprit de continuer puissamment la guerre commencée contre les partisans de Frédéric, et principalement contre Manfred, fils naturel, mais légitimé de Frédéric. Or, comme le seigneur pape regardait comme pénible de résister à ses conseillers dès le commencement, il eut pour bon et pour agréable ce que lui Éérsubdeient des hommes séculiers et livrés aux pompes séculières, ‘surtout quand ils lui eurent dit qu'il était absurde et manifestement contraire à la religion ecclésiastique, de tolérer sur la frontière des chrétiens une ville remplie et entièrement habitée par les Sarrasins, et que Frédéric avait fondée exprès. Le pape fut déterminé par ce prétexte spécieux, et par un autre encore, à savoir qu'il serait inhumain de frustrer le seigneur roi d'Angleterre dans l’espé-

rence qu'il avait conçue, d’après les promesses de l'Église, d'obtenir le royaume de Sicile, et pour la réalisation de laquelle il avait déjà fourni des sommes “considérables.

Quand jadis la ville susdite, qu'on appelait Lucera, fut bâtie par l'empereur Frédéric, comme nous l'avons dit, et fut peuplée d'infidèles, pour servir au même Frédéric de refuge et d'asile assuré, ce dernier fut grièvement accusé de faire outrage à la religion chrétienne par la fondation de cette ville. Alors l’empereur Frédéric, ayant un prétexte pour pallier son erreur, répondit qu'il aimait mieux exposer des infidèles aux chances douteuses des guerres qui s’élèveraient dans le royaume ou dans l'empire, que des chrétiens du sang desquels, s’il était versé, il aurait à rendre un compte rigoureux devant le tribunal terrible du souverain-juge. Aussi l'Église fut obligée de le souffrir et de dissimuler encore. Mais comme plus tard cette ville avait été le refuge, l'espérance et la confiance de Conrad, qui venait de mourir, et qu’elle était semblablement alors un asile de refuge et un soutien pour Manfred, Lucera devint comme une épine dans l'œil de l'Église romaine. Or, les citoyens infidèles qui habitaient ladite cité de Lucera étaient au nombre d'environ soixante mille hommes d'armes, tout prêts à en venir aux mains: et ces troupes étaient d’autant plus redoutables qu'elles se servaient, à la manière des Sarrasins, de dards empoisonnés, de feu grégeois et d’autres 1nstruments de guerre très meurtriers.

Cest pourquoi le pape, dn consentement des frères cardinaux, etd’après le conseil d'un certain marquis, traître exécrable, qui se prétendait, mais de visage seulement, l'ami spécial de l'Église, rappel et rassembla la nombreuse armée qui avait été dispersée et honteusement vaincue, non sans de grandes perles, sous la conduite du cardinal ' Guillaume, neveu du

pape Iunocent IV maintenant défunt, et dont le Sei-

gneur avait lerminé la vie chancelante par ‘une prompte mort. Cependantleseigneur pape avaitencore à sa disposition plus de soixante mille combattants, auxquels il distribua une pluie abondante de pièces d'argent, sans ménager aucunement le trésor du roi d'Angleterre. 1! fit donc partir cellearmée nombreuse et formidable, confiée à la conduite du cardinal Octavien et du marquis susdit, pour détruire la ville de Lucera, pour écraser toutes les forces de Manfred, ainsi que tous ses Siciliens, ses Apuliens et ses fauteurs en général. Mais quand les troupes du pape furent arrivées devant ladite ville, elles n'osèrent pas l’attaquer , ni ceux de Lucera aller à la rencontre de leurs ennemis qui arrivaient. Le parti du pape,

4 Guillaume de Fiesque, cardinal de Saint-Eustache, jeune et inhabile, ne pouvait lutter contre Manfred. Vaineu par la seule terrcur qu’inspirait le prince de Tarente, il s’enfuit de Troja avec toute l’armée pontificale, et cette défaite hâta la mort d’Innocent. Manfred, sans songer à le poursuivre, s’occupa de pacifier d'abord l’Apulie et de réduire la ville de Rapolla, près de Melfi, occupée par un capitaine génois.— Alexandre IV fut élu quelques jours après la mort d’Innocent et intronisé le 42 dé cembre. Fazelli, Villani, Dandolo et plusieurs autres historiens se trompent en plaçant l'élection d'Alexandre en 1255.

== = at es Lt dons

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quoique s'étant mis en campagne, ne fit aucun pro-

grès, et passa le temps en longueurs funestes et coùteuses outre mesure pour le seigneur roi d'Angleterre. Pendant ce temps, on chercha à consoler le roi, le flattant par de vaines promesses, et l’éblouissa nt par les plus brillantes espérances.

LE ROI D ANGLETERRE FAIT TRANSFÉRER LE CORPS DE . SA MÈRE DANS L'ÉGLISE DE FONTEVRAULT. — ÎL.SE REND À PONTIGNY POUR Y PRIER. — ÎL OBTIENT DE TRAVERSER LA FRANCE POUR RETOURNER EN ANGLETERRE. — Hon- NEURS QU'ON LUI REND DANS LA FRANCE ENTIÈRE. — LE ROI DE FRANCE VA À SA RENCONTRE JUSQU’A CHARTRES. — Henri II EST REÇU 4 Paris PAR L UNIVERSITÉ ET LOGÉ pans LE Visox-TEMPLE. — Vers le mème temps, le roi étant venü à la noblé maison de religieuses qu’on appelle Fontevradit, s’y mit en prières sur les tombes de ses prédécesseurs qui y avaient été enterrés. Puis, étant venu au sépulcre de sa mère Isabelle, qui était dans le cimetière, il fit transférer le corps . dans l'église, fit élever par-dessus un mausolée, et offrit, en ce lieu et en d’autres lieux de la même église, de précieuses étoffes de soie, accomplissant ainsi ce commandement du Seigneur : « Honore ton père et ta mère, elec... »

Se sentant malade, il alla semblablement à Pontigny, se mit pieusement en prières sur la tombe et sur la châsse de saint Edmond, et recouvra le bienfait de la santé. 11 offrit donc en ce lieu des tapis et des présents précieux et dignes d’un roi. |

A la même époque, comme le seigneur roi d’Angleterre désirait ardemment depuis longtemps voir leroyaume de France, le seigneur roi son beau-frère, la dame reine de France, sœur de la dame reine d'Angleterre, les cités et les églises de France, les mœurs et l’intérieur des Français et la très-noble chapelle du roi de France, qui est à Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont gardées, il envoya au roi de France des députés solennels, et quand :il eut obtenu passage en toute bienveillance et sécurité, il rassembla son escorte et sa très-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers Ja ville d'Orléans. |

Le très-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa terre et aux citoyens des cités par lesquelles le roi d'Angleterre devait passer, de faire déblayer les rues des immondices, des souches de bois et de tout cequi pourrait blesser la vue, de suspendre partout des tapis, des feuillages et des fleurs ; de parer, avec tous les ornements qu'ils pourraient trouver, les façades des églises et des maisons; de le recevoir avec respect et allégresse, au bruit des cantiques et des cloches, à la lueur des cierges et revêtus de leurs habits de fêtes; d'aller à sa rencontre quand il viendrait, et de le servir avec empressement pendant son séjour. oo

Or le seigneur roi de Frauce, instruit de l'arrivée du seigneur roi d'Angleterre, alla au-devant de lui jusqu’à Chartres. En se voyant, ils se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre et se donnèrent le bai-

LS

ser. Ils se témoignèrent leur amitié par des salutations inutuelles et un échange de paroles affables. Le seigneur roi de France ordonna qu’on fournit libéralement à ses frais des procurations opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il serait dans son royaume : ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille chevaux magnifiques, montés par des personnages de marque, sans compter les chariots et les bêtes de somme, ainsi que les chevaux d'élite; le tout formant une multitude si nombreuse, queles Français étaient stupéfaits de cette nouveauté imprévue. En outre, pendant toute la journée et de jour en jour, la compagnie des deuxroiss’accrutimmensément et merveilleusement, comme a coutume de le faire un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec ses sœurs les comtesses d'Anjou et de Provence ‘, vint au-devant d'eux pour trouverses autres sœurs la reine d’Anglerre et la comtesse de Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se féliciter, se consoler mutuellement et se témoigner leur amilié par des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mère, la comtesse de Provence, nommée Béatrix, était présente et pouvait se glorifier, comme une autre Niobé, en considérant ses enfants, car il n'y avait pas dans le sexe féminin une seule mère au monde qui pût se

* On doit lire ou du moins comprendre : avec sa sœur la comtesse

d'Anjou et de Provence. Matt. Päris commet à plusieurs reprises la même crreur.

80 HENRI Il.

glorifier et se féliciter des nobles fruits de son ventre, comme elle de ses filles. | Cependant les écoliers de Paris, surtout ceux qui étaient Anglais de nation, étant instruits de l'arrivée de si grands rois et de si grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables, suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations, parce. que c'était une époque entièrement consacrée à a joie, retranchèrent quelque chose sur les portions communes de la semaine, achetèrent des cierges et des habits de fêtes, qu'on appelle vulgairement cointises, se procurèrent toutce qui pouvaitservir à témoigner leur joie, et allèrent au-devant des nobles visiteurs, en chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des couronnes, et au son des instruments de musique. Or le nombre de ceux qui arrivaient et de ceux qui venaient à leur rencontre était immense. Jamais, dans les temps passés, on n'avait vu en France une aussi belle fête, ni uu sigrand ou si solennel rassemblement que celui qui se portait à la rencontre des arrivants. Les écoliers et les citoyens passèrent tout ce jour-là, et la nuit et les jours suivants dans la joie, parcourant la ville merveilleusement tapissée ; ce n'étaient que chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d’allégresse,. fe toutes les pompes de ce monde, - Lorsque les rois et ceux quiles servaient etles accompagnaient, cortége dont le nombre aurait pu former une copieusearmée, furent arrivés à Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Université de Paris

fut venue au-devant d'eux, le roi de France se réjouit beaucoup et rendit grâces aux clercs des honneurs de toute espèce qu'ils rendaient à ses hôtes. Puis le sei gneur roi de France dit au seigneur roi d'Angleterre : «a Ami, voici que la ville de Paris est à ta disposition : « où te plait-il de prendre ton logis ? Là, estmon palais « au milieu de la ville ; s’il t'agrée de L'y arrêter, que « ta volonté soit faite; s1 tu préfères le Vieux-Temple « qui est hors la ville et où le local est plus spacieux,

« ou bien tout autre endroit qui te plaise davantage, tu « n’as qu'à vouloir. » Le seigneur roi d'Angleterre choisit pour hôtel le Vieux-Temple ‘, parce que sa compagnie était nombreuse et qu'il y a dans ce même : Vieux-Temple des bâtiments suffisants et convenables pour une nombreuse armée. En effet, quand tous les Templiers d'en deçà des montsse rendent aux époques et aux termes fixés à leur chapitre général, ils

trouvent là des logemenis convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais ; car ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant, quoiqu'il y eût tant de logements dans l’in- . térieur du palais, la compagnie du roi était tellement nombreuse, que beaucoup furent forcés de dormir à la belle étoile, sans que les maisons voisines qui s’é-

‘ Ce que dit ici Matt. Päris nous donne une idée de ce vaste et sinistre édifice, où plus tard Philippe le Bel trouva un refuge contre la fureur du peuple et dont il fit brûler les propriétaires. Matt. Pâris semble ne pas comprendre la Grève dans l'enceinte de Paris. Cependant nous savons que la muraille de Philippe-Auguste s’étendait derrière la Grève, au delà de l’ancienne porte Baudoyer { porta Bagauda ) et s’arrétait entre le port Saint-Paul et le pont Marie. |

VIH. 6

tendaient du côté de la place qu'on appelle la Grève pussent suffire à cette féule. Les chevaux furent placés hors des bâtiments dans les lieux qui parurent les plus propres à devenir des étables.

Le Ro1 D ANGLETERRE FAIT PRÉPARER UN FESTIN POUR LES PAUVRES. — ÎL VISITE LES LIEUX SAINTS DE Paris. — Les DEUX ROIS ET LEUR SUITE DINENT ENSEMBLE. — SPLEN- DEUR DE CE FESTIN. — SEIGNEURS QUI ASSISTAIENT À CE REPAS. — LE ROI D'ANGLETERRE SE MONTRE AU PEUPLE l'ARISIEN. — ENTRETIEN SECRET ENTRE LES DEUX ROIS. — Départ DE Henri LIL. — Coup D’oEIL sur L'ANNÉE 4254. — Le roi d'Angleterre, ayant donc choisi le Vieux- Temple pour son logis, ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du même palais, c'est-à-dire du même temple, fussent remplies de pauvres que l’on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre fût considérable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le pain et le vin. DU:

Ce même lendemain, tandis que les pauvresétaient restaurés à la première et à la troisième heure, le seigneur roi d'Angleterre, conduit parléroide France, visita la très-magnifique chapelle qui est dans le palais du même roi de Frauce, ainsi que les reliques qui s’y trouvent et qu'il honora par des prières et par des offrandes royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la ville pour y prier dévotement avec vénération, et il y laissa des offrandes.

Ce même jour, le seigneur roi de France, comme ilen était convenu d'avance, dina avec le seigneur roi d'Angleterre, au susdit Vieux-Temple, dans la grande salle royale du même temple, avec la nombreuse suite des deux rois. Toutes les cours du palais étaient remplies degens qui mangeaient, et il n'y avait ni à la porte principale, ni à aucune entrée, des huissiers ou des gardes pour écarter ceux qui voulaient prendre place ; il y avait libre accès et repas abondant pour tous ceux qui se présentaient. Or, la multiplicité des mets de toute espèce allait jusqu'à. pouvoir faire naître le dégoût parmi les convives. Après le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs français, dans leurs hôtels, de superbes coupes en ar. gent, des fermoirs en or, des ceintures de soie et d’autres présents tels qu'il convenait à un si grand roi d’en donner, et à de si nobles seigneurs d'en recevoir gracieusement. |

Jamais, à aucune époque dans les temps passés, même du vivant d’Assuérus", d'Arthur ou de Charles, ne fut célébré un repas si splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manière éclatante la fertile variété des mets, la délicieuse fécondité des boissons, : l'empressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives, l'abondante libéralité des présents. Or, il y avait là des personnages vénérables qui non-seu-

La

[Indication curieuse qui prouve que les romans de chevalerie étaient

allés chercher jusque dans le livre d’Esther le type du preux loyal et courtois.

84 | BENRI ll.

lement n’ont pas de supérieurs dans le monde, mais encore dont on ne pourrait trouver les égaux.

Or, le repas fut donné dans la grande salle royale du Temple, où l’on avait suspendu de tous eôtés, selon la coutume d'outre-mer ‘, autant de boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles , et parmi eux se trouvait le bouclier de Richard, roi d'Angleterre. Aussi un certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre : « Messire, pourquoi avez-vous « invité les Français à venir diner et se réjouir avec « vous dans cette salle? voici le bouclier du roi d’An- « gleterre Richard au grand cœur. Îls ne pourront « manger sans avoir peur et sans trembler.» Mais lais- sons cela. Voici l’ordre dans lequel les convives étaient disposés. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la terre?, tant à cause de l'huile céleste dont

‘ C'est-à-dire selon la coutume des Anglais. L'abbé Choisy fait un contre-sens, à notre avis, en interprétant : selon la coutume du Levant. { Vie de saint Louis, pag. 271.)

2 Les traditions impériales avaient en effet conservé aux rois de France es titres les plus élevés, les plus capables de frapper l'esprit des peuples. Une foule de chartes portent des désignations telles que celles-ci : Philippe TL régnant, la seizième unnée de son empire; Louis le Gros, empereur auguste de France. Le même titre d’auguste est donné à Louis le Jeune, à Louis VIIL, particulièrement à Philippe IT. Quand la royauté de fait a été mise au niveau de Ja royauté de droit, ces prétentions à la prééminence n’ont rien qui surprenne. Les contemporains les consacrent formellement : Joinville dit que saint Louis est le plus grand roi des chrétiens, et Matt. Pris, dont le témoignage ne peut étre suspect de partialité, appelle le méme prince le roi des rois, et le royaume de France le royaume des royaumes. Comme il se sert à plusieurs reprises de ces dénominations, il parle évidemment d’après l'opinion commune. t Voy. DUCANGE, dissert. XXV. )-

il a été oint , qu’à cause de son pouvoir et de sa prééminence en chevalerie, s'assit au milieu, ayant à sa droite le seigneur roi d'Angleterre, et le seigneur roi de Navarre Ÿ à sa gauche. Comme le seigneur roi de France s’efforçait de régler les places autrement, de telle sorte que le roi d'Angleterre fût assis au milieu et à la place la plus élevée, le seigneur roi d'Augleterre lui dit : « Non pas, messire roi : prenez le « lieu le plus honorable, c'est-à-dire la place du milieu « et la plus élevée : car vous êtes mon seigneur ét le « serez, et vous en savez la cause.» Alors le pieux roi

de France reprit, mais à voix basse : « Plût à Dieu

« que chacun obtint son droit sans être lésé : mais « l'orgueil des Français ne le souffrirait pas. » Or, laissons ce sujet. Ensuile les ducs prirent: place à la même table, selon leurs dignités et prééminences; ils étaient au nombre de vingt-cinq, et les personnes qui étaient assises aux places les plus élevées , se trouvaient cependant mêlées aux ducs sus-

dits. De plus, douze évêques assistèrent à ce festin ;

ils étaient placés avant certains ducs et se trouvaient cependant inêlés aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers de renom qui prirent place à leur tour. Les comtesses étaient au nombre de dixhuit, parmi lesquelles il y avait trois sœurs des deux reines susdifes, à savoir, la comtesse de Cornouailles, la comtesse d'Anjou et la comtesse de Provence, qui

‘ Le jeune fils du fameux Thibaut, comte de Champagne. 11 avait épousé, la même année, à Melun Isabelle, fille de saint Louis.

étaient comparables à des reines, ainsi que:la comtesse Béatrix, mère de toutes. Après le repas, qui fut abondant et splendide, quoique ce füt un jour à poisson, le roi d'Angleterre vint loger, cette nuit-là, dans le grand palais du seigneur roi de France, qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le seigneur roi de France l’exigea formellement , et dit en plaisantant : « Laissez-moi faire; car 1l convient que j'ac- « complisse tout ce qui est courtoisie et justice. » Puis il ajoula en souriant : « Je suis seigneur et roi « dans mou royaume, je veux donc être le maître chez « moi. » Le roi d'Angleterre alors se laissa conduire. Quand le roi d'Angleterre eut traversé un faubourg qu'on appelle la Grève et ensuite un faubourg du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois ‘, puis après un grand pont ?, il considéra l'élégance des bâtiments, qui daus la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est-à-dire en plâtre, ainsi que les maisons à trois

4 Ce quartier était encore appelé bourg sous le règne de Philippe-Auguste. Nous préférons traduire vicus par faubourg, puisque la Grève etSaint-Germain-l’Auxerrois étaient compris das l’enceinte de Philippe- Auguste. Au reste, ces deux quartiers étaient coupés d’enclos et de jardins et couverts de terrains en friche. Le terme de bourg conviendrait plutôt à ces groupes de maisons en dehors de la ville dont les noms ont survécu : Bourg-Thiboust, Bourg-l’Abbé, Beau-Bourg, etc. Il est probable que Henri III, en sortant du Temple, entra à Paris par le Bourg- Thiboust et la porte Barbette, traversa les cultures Saint-Gervais, la Grève, et, arrivé à la limite de ce quartier, c’est-à-dire au Châtelet, laissa à gauche Saint-Germain-l’Auxerrois, dont les fossés et les jardins ‘venaient jusque-là, pour se rendre directement par le pont au palais de la Cité, dont nous avons donné la position dans une note précédente.

2 Sans doute le pont aux Changeurs, alors chargé de maisons. Mat-

arceaux et à quatre élages ou même plus, aux fenêtres desquelles apparaissait une multitude infinie de personnes des deux sexes ; etune foule serrée s’agglomérait etse pressait à l'envi pour voir le roi d'Angleterre à Paris. Sa renommée brilla du plus grand éclat et fut portée aux nues par les Français, à cause de ses largesses et de ses présents , de la libéralité qui convenait à ce jour-là, de l'abondance de ses aumônes, de la belle ordonnance de sa compagnie , et enfin parce que le seigneur roi de France s'était uni par mariage à une sœur , et le seigneur roi d'Angleterre à l’autre sœur. Les rois de France et d’Atigleterre restèrent ensemble pendant huit jours, se récréant mutuellement par des entretiens longtemps désirés. Or, le pieux roi de France disait : « N’avons-nous « pas épousé, les deux sœurs et nos frères les deux « autres ? Tous les enfants, filles ou garçons, qui ont « tiréouqui tireront naissance d'icelles, serontcomme « frères et sœurs. Oh! s’il y avait entre pauvres « hommes pareille affinité ou consanguinité, com- « bien ils se chériraient mutuellement, combien ils « seraient unis du fond du cœur! Je m'afflige, le « Seiyneur le sait, de ce que notre affection réci- « proque ne puisse être parfaitement d'accord en « tout. Mais l'opiniâtreté de mes barons ne se soumet « pas à ma volonté: car ils disent que les Normands ne

thieu Pris, habitué aux constructions de Londres, basses et en briques, fait remarquer l’architecture différente des maisons parisiennes. Quant au terme de tricameratæ dont il se sert, nous ne savons s’il veut dire maisons à {rois arceaux ou maisons ayant trois chambres de façade.

« sauraientpasobserver pacifiquementleurs bornesou « leurs limites sans les violer ; et par aïnsi tu ne peux « recouvrer tes droits. » Mais laissons ce sujet. Le seigneur roi i d'Angleterre, en se séparant dela présence dudit roi de France, fut reconduit par lui l'espace d'une journée de marche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il avait répandu, en dépenses faites à Paris, mille livres d'argent, sans compter les présents inappréciables qu'il avait tirés de son trésor, non sans le diminuer beaucoup. Cependant l’honneur du seigneur roi d'Angleterre et de tous les Anglais ne fut pas médiocrement exalté ni faiblement augmenté. Un jour, tandis que les deux rois s’entretenaient, le roi de France dit au roi d'Angleterre : ,« Ami, «combien douces tes paroles sont à mes oreilles ‘; ré- « Jouissons-nous en conversant ensemble ; car peut- « être ne jouirons-nous jamais une autre fois à l’a- « venir d'un entretien mutuel. » Puis il ajouta : « Mon ami roi, il n’est pas facile de te démontrer « quelle gronce et douloureuse amertume de corps et « d'âme j'ai éprouvée par amour pour le Christ, dans « mon pélerinage : quoique tout ait tourné contre « moi, je n’en rends pas moins grâces au Très-Haut ; « car en revenant à moi-mêmeet en entrantet rentrant « dans mon cœur, je me réjouis plus de la patience « que le Seigneur m'a donnée par sa faveur spéciale, « que s’il m’eût accordé l'empire du monde entier. » Lorsque les deux rois se furent avancés l’espace

! Dulcia faucibus meis. N’est-il pas plus naturel de lire auribus ?

d'environ une journée de marche, ils se séparèrent lun de l’autre, et s'étant détournés quelque peu à l'écart sur le bord de la route, ils se dirent des paroles secrètes el amicales. Le roi de France dit alors en soupirant : « Plüt à Dieu que les douze pairs de France «et le baronage consentissent à mon désir : nous se- « rions certes des amis indissolubles. Notre discorde « est pour les Romains une excitation à se déchaîner « et un sujet de s'enorgueillir. » S’étant donc baisés etembrassés réciproquement, ils se quittèrent ; : le roi de France resta sur ses terres et le roi d'Angleterre se dirigea vers les siennes. Le roi d'Angleterre étant arrivé au bord de la mer, et ne trouvant pas le vent favorable, se vit obligé d'attendre malgré lui; car la mer et les vents ne lui obéissaient pas. Pendant ce temps il visita l'église de Sainte-Marie à Boulogne, à cause des reliques qu'elle renfermait. C’est dans cette ville que mourut Pierre Chacepore, Poitevin de nation, clerc et conseiller spécial du sergneur roi et trésorier de la reine , lequel termina sa vie-par une bonne fin.

Ainsi se passa celle année abondante en fruits de la terre et en fruits des arbres , au point que la valeur d'une charge de blé descendit au prix de deuxsols. Les avoines et les autres espèces de récoltes et de légumes baissèrent dans la même proportion, à la satisfaction du pauvre peuple. Cette année fut guerrière et eunemie pour les Italiens, les Français et les Flamands, et suspecte pour les Anglais. Depuis le milieu de l'automne jusqu'à la saison du printemps, elle fut

90 HENRI Ul.

troublée par de si violents orages, qu'à Bedford plus de quarante hommes et un grand nombre de bestiaux périrent.

LE RoïI D'ANGLETERRE ATTEND A BOULOGNE UN vENT FAVORABLE. — MORT DE PIERRE CHAcEPORC. — HENRI III REVIENT EN ANGLETERRE. — ÎL CONFIE LE SCEAU ROYAL A Henri DE WENGRAM.— PRÉSENT DES HABITANTS DE LONDRES MÉPRISÉ PAR LE ROI. — CEUX-CI S'EFFORCENT DE PLAIRE AU ROI PAR UN NOUVEAU PRÉSENT. — LE ROI, POUR UN LÉGER MOTIF, EXIGE TROIS MILLE MARCS DES HABITANTS DE LONDRES. —Morr p’ARNauLp pu Bois. — LES Ju1Fs SONT DÉPOUILLÉS DE LEURS RICHESSES. — FAITS DIVERS. — RICHES PRÉSENTS ENVOYÉS AU ROI D ANGLETERRE PAR LE ROI ET LA REINE pe FRANCE. — L'an du Seigneur 1255, le seigneur roi, à son relour de Gascogne , se trouva à Bou-

logne , attendant un vent favorable pour repasser en :

Angleterre. C'était la. trente-neuvième année de son règne. Pendant ce temps il visita et honora, selon l'usage qu'il observait volontiers, les reliques qui se trouvaient en grand nombre dans l’église de Sainte- Marie à Boulogne. Il fit ensevelir honorablement le corps de son clerc chéri, Pierre Chacepore, etordonna qu'on lui fit des obsèques solennelles. Or, le troisième jour avant Noël, le même Pierre avait rédigé son magnifique testament. Il léguait, entre autres, six cents marcs pour acquérir des terres en Angleterre, dans l'endroit où l'on pourrait le mieux acquérir des

terres et des revenus, et pour y bâtir une église de

religièux, à savoir de chanoines réguliers choisis dans

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la maison de Merton ‘ afin qu on y servit Dieu à perpétuité dignement et d’une manière louable, et qu’on y offrît des sacrifices quotidiens au Seigneur, pour le salut de son âme et de tous les fidèles. Or, il quitta le monde la veille de la naissance du Seigneur. Cette année-là, le jour de la naissance du Seigneur tomba à la sixième férie *, et plusieurs mangèrent de la chair par respect pour le Christ ; parce que le Verbe fait chair s’est présenté ce jour-là à la lumière du monde ; c'est ce qui a fait dire à quelqu'un fans le transport de son admiration : « O honneur accordé à la chair, ete... »

Le dimanche qui suivit immédiatement, le vent et la mer étant favorables, le roi s'embarqua, et, après une heureuse traversée, aborda à Douvres. Le comte Richard, son frère, vint au-devant de lui en grande allégresse, et les autres seigneurs, qui, rassemblés de fort loin à cet effet, avaient attendu longtemps en vain sur les côtes d'Angleterre , l’accueillirent avec joie à

- son arrivée, et lui conférèrent des présents précieux. Les prélats, et principalement les abbés et les prieurs, en firent autant, parce qu'il le fallut bien: car 1l demandait impérieusement et instamment, comme un homme affamé qui demande à manger. Ilsluioffrirent donc des présents très-riches et très-précieux , en or et en argent et en dons désirables , bien faits pour inspirer l'envie aux yeux et aux esprits de ceux qui les

+ Maretona. La variante donne Meretina, que nous adoptons avec une légère modification, | 2 C'est-à-dire un vendredi.

voyaient. Avec tout cela ledit roi aurait pu amasser un grand trésor; mais ces richesses ne suffisaient pas pour payer toutes les dettes qu'il avait conlractées, quand bien mème ce qu'il recevait se fût centuplé ; car on prétend que ses dettes s'élevaient à plus de trois cent mille mares.

À la même époque, le seigneur roi ayant ratifié l'élection de maître Guillaume de Kilkenni, qui avait porté le sceau royal d’une manière louable, et se fiant dans la fidélité éprouvée du seigneur Henri de Wengham, qui avait été son clerc et son conseiller, confia à ce dernier la garde de son sceau.

Cependant, instruits de l’arrivée du scigneur roi, les habitants de Loudres, qui avaient fait dire de nombreuses prières et répandu d’abondantes aumônes pour sa sauvegarde et sa prospérité, tant qu'il avait été dans les provinces d'outre-mer, vinrent joyeusement à sa rencontre, parce qu'ils désiraient ardemment son retour en Angleterre, et ils lui offrirent à son arrivée cent livres; car le seigneur roi, par la fréquence avec laquelle il exigeait de pareils présents, en avait fait une sorte d'obligation passée eu ‘habitude. Mais le roi, regardant cela non comme un don gratuit, mais comme un impôt qui lui était dû, ne loua ni la dévotion des habitants, ni leur présent , et ne voulut pas leur en adresser même les plus minces remerciments. Comme un des assistants le réprimandait de son ingratitude : « Je n’ai pas de remer- « ciments à faire à ceux de Londres, répoudit le « roi, pour m'avoir apporté et payé ce qui m'est dù ;

« mais qu'ils me fassent quelque don gratuit et de « largesse spontanée, quelque présent honorifique, «et alors je leur rendrai justement des actions de « grâces. »

Aussi les citoyens ayant appris cette réponse, et désirant satisfaire à la volonté royale, achetèrent pour deux cents livres un certain vase très-précieux et digne d'admiration par la matière et la maind'œuvre, qui par hasard se trouvait alors en vente à Londres , et ils l’offrirent avec respect au seigneur roi, comme présent de charité. Alors enfin il leur adressa des remerciments , mais qui ne répondaient pas à un don si magnifique. Ainsi 1l accepta le présent, mais ne l’accueillit pas avec un visage serein, comme il convenait. .

Peu de jours après, le roi intenta un procès trèsgrave aux habitants de Londres, au sujet d'un certain clerc coupable d’un meurtre, à ce qu'on prétendait, lequel avait été incarcéré à Londres, et s'était échappé furtivement de prison. Il exigea d'eux, quoique le motif füt léger et peu important, trois mille marecs, et cela à titre de taillage et de punition, pour n'avoir pas gardé leur prison avec assez de prudence. En effet, un certain clerc ès lettres, soupçonné d’avoir tué un certain prieur de l'ordre Noir en outre-mer, avait été incarcéré cependant en Angleterre, à Newgate, et avait réussi à s'évader. Or la reine, dont ce prieur s'était prétendu le parent, poursuivit avec colère la vengeance de cette mort, et se plaignit au roi. Le fugitif, de son côté, se sauva

auprès des frères Mineurs, qui, lui ouvrant un sein miséricordieux, l’accueillirent, lui firent raser les cheveux et prendre l’habit de leur ordre. Aussi ceux de Londres s'irritèrent contre les frères, qui , à leur très-grand dommage, avaient donné asile à leur fugitif. Les citoyens étant donc cités à cet égard, répondirentau roi, quoiqu ilseussent l'esprit consterné, que le seigneur roi avait lui-même abandonné le prisonnier à l’évêque de Londres, qui le réclamait comme étant ordonné clerc; mais que l’évêque, n'ayant pas de prison convenable, avait suppliéles citoyens de lui prêter libéralement la prison de Newgate , qui était sûre et forte, pour y garder avec précaution ledit prisonnier, jusqu’à ce qu'on eût décidé par jugement ce qu'il faudrait faire de lui ; que les citoyens avaient done octroyé civilement à l’évêque sa demande ; que pendant ce temps le prisonnier s'était évadé, après avoir trompé la surveillance des gardes de l’évèque ; que par conséquent celte évasion ne devait, en aucune façon , à ce qu'ils disaient, être imputée à mal aux citoyens. Îls supplièrent aussi humblement le seigneur roi de calmer miséricordieusement la colère qu'il avait conçue contre eux inconsidérément et sans qu ils l'eussent méritée, et de rappeler à sa mémoire la dévotion des citoyens envers lui et les libertés de la ville, qu'il était tenu et obligé de maintenir inviolées, par les liens des serments, des chartes et desexcommunications. Maisle roi, enflammé d’une colère encore plus violente, jura d’une manière Lerrible, et en les appelant serfs autrement qu’il ne con-

venait, qu'il saurait bien faire payer aux habitants cette somme, et même plus ; puis il fit appréhender au corps et incarcérer quelques-uns des citoyens. Cette même année, à savoir le 8 avant les ides de février, mourut le noble homme Arnauld du Bois, l’un des grands forestiers d'Angleterre, chevalier vaillant dans les armes, d'un caractère affable et de mœurs recommandables. Il fut enterré dans une abbaye de l’ordre de Cîteaux, c’est-à-dire à Becclesden,

devant le maître-autel. | :

Lorsque le temps du carême ‘ fut arrivé, le roi exigea avec grande instance que les Juifs, quoique appauvris maintes fois, Jui payassent à temps huit

Carnis privium ( texte hic}. Ce mot était synonyme de carnelevarium ( carnem laxaÿe ou levare), d’où nous avons fait carnaval, selon l'orthographe italienne. Cette expression servait à indiquer l'époque où l’on se préparait aux jeûnes du caréme, et désignait particulièrement le dimanche de la Quinquagésime. Carpentier, dans son glossaire, rapporte un document assez curieux sur la manière dont on célébrait le carnaval à Rome au commencement du treizième siècle, « Le dimanche à partir duquel on doit cesser de manger de la chair, les cavaliers et les fantassins se lèvent après diner et hoivent entre eux. Ensuite les fantassins déposent leurs boucliers et vont à Testaccio. Le préfet avec les cavaliers va à Latran. Le seigneur pape descend du palais et chevauche avec le préfet et les cavaliers jusqu’à Testaccio ; pour que, de même que la ville a eu son origine en cet endroit, de méme la délectation y ait sa fin en ce jour. On se livre à des jeux en présence du pontife, de manière à ce qu'aucune dispute ne s'élève. On tue ua ours, c’est-à-dire on tue le diable tentateur de notre chair ; on tue des veaux, c’est-à-dire l’orgueil de notre délectation; on tue un coq, c’est-à-dire la luxure de nos reins, pour que désormais nous vivions chastement et sobrement dans la componction de l’âme et que nous méritions à Pâques de recevoir dignement le corps du Seigneur. » { Regist. manusr. de l'église de Cambrai, ad calcem.)

mille marcs, sous peine de pendaison. Mais ceux-ci, voyant qu'il ne leur restait plus à espérer qu'une ex- . termination et une confusion générale, répondirent tous, d'une voix unanime : « Seigneur roi, nous « voyons que lu n’épargunes ni les chrétiens ni les « Juifs, et que tu t’efforces de les appauvrir tous, sous « des prétextes spécieux ; or il ne nous reste aucune « espérance de respirer ; les usuriers du pape nous « ont supplantés. Permets-nous donc de sortir de « {on royaume sous sauf-conduit. Nous nous cher- « cherons [ailleurs] une demeure telle quelle. » En entendant cela, le roi s'exclama d’une voix plaintive, en disant : « Il ne faut pas s'étonner si.je désire ar- « demment de l’argeñt ; car c'est une chose affreuse « à penser que les dettes dont je me trouve lié et ac- « côblé. Tête-Dieu! la somme monte bien à deux « cent mille marces , et si je disais trois cent mille je « ne dépasserais pas les bornes de la vérité. Je suis « circonvenu de tous côtés. Je ne suis plus qu un roi « mutilé, amoindri, ou, pour mieux dire, partagé en « morceaux; car tout calcul fait, et tout compte de « revenus établi, la somme du revenu annuel de mon « fils Édouard s'élève à plus de quinze mille mares. « Me voici donc dans la nécessité de vivre avec l'ar- « gent obtenu de toutes parts de qui que ce soit, et « par quelque moyen que ce soit. » Étant donc devenu comme un autre Titus ou un autre Vespasien, 1l vendit les Juifs pour quelques années au comte Richard, son frère, pour que le comte éventrât ceux que Île roi avait écorchés. Cependant le comte les

épargna , considérant la diminution de leur pouvoir el leur ignominieuse pauvreté. |

C'est pourquoi le comte Richard , voyant l’indigence de son frère, lui prèta, sur sa demande instante , une forte somme d'argent , en recevant cependant pour gage de la vaisselle d'or (?).

Cette mème année, depuis la fète de saint Valentin jusqu’au mois suivant, un vent violent, accoMpapné de torrents de pluie, causa des perturbations inouïes, non-seulement sur la terre, mais encore sur la mer; et vers le même temps, les flots jetèrent sur les côtes de l'évêché de Norwich une certaine bête marine fort monstrueuse, qui avait été poussée par la furie des vagues accumulées, et tuée, à ce qu'on croit, par les secousses qu’elle avait reçues. Celte bèie, qui était beaucoup plus grosse qu'une baleine, ne fut pas cependant regardée comme une baleine. Ce monstre marin enrichit abondamment tout le pays voisin, par la graisse qu'on retira de son ventre.

Vers le même temps, fut envoyé en Angleterre un éléphant, que le seigneur roi de France donnait au roi d'Angleterre, comme un présent de grande valeur. Or, nous ne croyons. pas que jamais aucun éléphant autre que celui-ci ait été vu en Angleterre, ni même daus les pays cisalpins ‘. Aussi le peuple ac-

‘ On sait cependant qu'au nombre des présents envoyés à Charlemagne par Hsroun-al-Raschid, se trouvait un éléphant, le seul que le calife possédät. Son conducteur fsaac débarqua à Venise et l’amena à Aix-la-Cbapelle ; mais il n’est pas étonnant que Matt. Päris ignore ce détail, Au reste, la vue de cet animal étranger était encore au treizième VII, 7

courait-il en foule, pour voir un spectacle d’une si grande nouveauté. De plus, la reine de France Marguerite donna au roi d'Angleterre un paon, c'est-àdire une aiguière ‘ admirable, qui, par sa forme, présentait de la ressemblance avec un paon. Une pierre précieuse, qu’on appelle vulgairement perle, y était incrustée. On avait ajusté au corps de ce paon des.ornements fort habilement fabriqués en or et en argent, avec des saphirs pour figurer les couleurs d'un vrai paon quand il fait la roue. Enfin ce joyau était si richement travaillé, qu'il était quelque chose de nouveau et d’admirable pour les yeux de tous ceux qui le considéraient.

LE ROI SE REND A SAINT—ALBANS. — PUNITION D'UN PARRICIDE. — MIiRACLES OPÉRÉS A LINCOLN, SUR LA TOMBE DE L'ÉVÊÈQUE ROBERT. — VISION TERRIBLE DU PAPE ALEXANDRE, AU SUJET D INNOCENT ÎV. — GuILLAUME DE HoLLANDE ET JEAN D'AVESNES RECHERCHENT L'ALLIANCE

siècle un sujet d'étonnement, méme pour les ultramontains. La chronique d’'Est raconte qu’à la bataille de Cortenuova, Frédéric 11 avait un éléphant qui inspirait aux Lombards un grand effroi. ( Apud MoraA-

TORI, tom. XV, pag. 508. ) Celui dont il est question ici avait été ra- .

mené de Terre-Sainte par Louis IX. Les émirs qui ne s'étaient pas rendus à Joppé à l’époque convenue, remplirent néanmoins toutes les autres conditions du traité. « Ils ajoutèrent, dit M. Michaud, à l’envoi des captifs et des funèbres dépouilles des guerriers chrétiens, le don d’un éléphant dont saint Louis fit présent au roi d'Angleterre. (Hist. des Crois., tom. 1V, Liv. XIV.)

‘Tel est du moins le sens qne nous donnons au mot /uvarrum. Nous pensons que ce paon est celui qu’on montre encore à Windsor parmi les joyaux de la couronne et qui est évalué à la somme énorme de 50,000 livres sterling ( plus de 42,000,000 francs }.

pu Ro1 D'ANGLETERRE. — Cette même année, le seigneur roi, pendant que son fils Édouard se trouvait dans les pays de Gascogne, se rendit à Saint-Albans, le sept avant les ides de mars et ÿy demeura six jours. I] y pris, jour et nuit, en grand appareil de cierges et en grande dévotion , le bienheureux Albans , comme : étant le premier martyr de son royaume , pour lui, pour son fils Édouard et pour sesautresamis.Il donna à Dieu et au bienheureux martyr deux tapis précieux, que nous appelons baldaquins , et une magnifique chape chorale, recouverte en or. Or il faut savoir que jamais aucun roi d'Angleterre, pas même le roi Offa, fondateur du monastère de Saint-Albans , ni aucun autre des rois précédents, ni tous ensemble, n'offrirent autant de tapis pour orner les murailles de l’église, que le présent roi d'Angleterre Henri troisième à lui seul : tous ses dons sont consignés et énumérés pleinement dans le petit livre qui est dans l’église de Saint-Albans, et qui contient le détail des tapis, des anneaux et des pierres précieuses.

Dans le cours de cette même année, à l’époque

de la sainte Passion du Seigneur, un certain Guil-

Jaume, fils dénaturéet criminel d’un chevalier, donna la mort à son père pour s'emparer plus vite de son héritage. Aussi ayant été convaineu de ce crime, il fut traîné à la potence et pendu à Londres. Comme le crime était énorme, et qu il avait osé commettre ce parricide à l'époque de la Passion, son cadavre ne mérita pas/de recevoir les honneurs de la sépulture. Aussi ce misérable, qui ne devait exciter la pitié de

personne, fut laissé à dévorer aux chiens et aux oiseaux du ciel, et ne mérita point d'obtenir le bienfait de la sépulture chrétienne. Le chevalier qui fut ainsi tué par son fils s'appelait Jean, surnommé de Seldeforde, et il était de la liberté de Saint-Albans.

Ce fait peut prouver la justesse de cette belle maxime d'un poëte, qui, en parlant de ceux qui choyent, élèventet enrichissent leurs héritiers comme eux-mêmes, OU RASE dire, plus qu'eux-mêmes, s’écrie :

Celui qui épargne son bien dans l’intérét de A héritier et qui est trop rigide pour lui-même, est voisin de la folie‘.

Or avec le chevalier susdit fut tué un certain Jean, chanoine régulier, qui était le chapelain du chevalier occIs.

Vers le même temps, dans l’église de Lincoln, furent opérés des miracles divers, nombreux, manifestes, . et mürement examinés. En effet, comme si les saints confesseurs anciens, à savoir, les évêques saint-Rémi et saint Hugues, se fussent réjouis avec saint Rebert, qui récemment était monté vers le Seigneur, ils manifestèrent comme à l’envi leur bonté envers les fidèles en l’honneur dudit Robert. Aussi, entre un yrand nombre de miracles qu ‘ilserait trop long nonseulement de raconter, mais même de citer, il y en eut vingt manifestes , qui furent prouvés daus le chapitre de Lincoln par-devant des hommes graves

* On a déjà pu voir que le moine de Saint-Albans citait toujours Horace avec autant d’exactitude que d’à-propos.

el dignes de foi,:et qui furent examinés mürement : car nous savons que des mensonges officieux déplaisent à Dieu. Or tes témoignages, Seigneur Dieu, sont devenus très-croyables ; et maintenant la vision noc- ‘turne, mais non chimérique, qui arriva à un certain homme digne de foi, pendant la vie dudit évêque de Lincoln, c'est-à-dire environ quatre ans avant son passage dans l’autre vie, se trouve aujourd'hui ouvertement et évidemment vérifiée. Or, il lui sermbla entendre distinctement une voix qui articulait et prononçait clairement ces mots : « Le Seigneur a chéri « Edmond‘ en odeur de charité et le Seigneur a « Chéri Robert en odeur de fidélité .» Et cela lui fut donné à contiaître en esprit, afin qu’il comprit que ces paroles étaient dites au sujet. des bienheureux Edmond et Robert; évêques et confesseurs.

Cette même année dans le carème, il arriva, comme nous l'avons appris pour sûr, qu'une nuit que le seigneur papeAlexandre dormait d’un profond sommeil

“après les fatigues de la journée, il lui sembla être conduit au fond d’un palais très-vaste et très-spacieux. Daus un lieu élevé de ce palais était assis un homme qui paraissait, très-respectable et très-majestueux ; à côté de lui était une femme vénérable par son extérieur et par sa figure, et 1l y avait autour d'eux nombreuse compagnie. Tout à coup voici que d’ignobles porteurs leur présentèrent une bière, dans laquelle était un mort d'assez triste apparence. Alors le mort,

{ Nous adoptons la variante pour ce membre de phrase,

102 Lo HENRI I.

se relevant et se prosternant, dit d’une voix lamentable à celui qui était assis dans ce lieu élevé comme dans un tribunal : «Dieu très-puissant et très-pieux, « ayez pitié de moi. » Comme le juge se taisait, la femme prit la parole : « Le temps de la péni- « tence et de la compassion est passé. Et mainte- * nant le temps du jugement est arrivé pour toi. « Tes prières sont intempestives et importunes : ce « dont il faut s’affliger. Malheur à toi! car tu ne « trouveras pas miséricorde, mais le jugement que « tu as mérité. Tu as dissipé l’église de Dieu pen- « dant ta vie; tu es deveuu entièrement un homme de chair; lu as dédaigné, méprisé, annulé et « cassé les saintes décisions et les bienfaits rendus « par tes saints prédécesseurs, non sans les outra- « ger. Aussi tes actes doivent-ils, à juste titre, être « regardés comme cassés‘. » Alors celui qui siégeait comme Juÿe, prenant un visage sévère et faisant entendre une voix terrible, dit aux porteurs de la bière : « Quand j en aurai pris le temps, je jugerai les jus- « tices. Son temps est passé, et le temps de son ju- « gement est arrivé. » Puis le juge dit : « Va-t'en et « reçois une récompense convenable, selon que tu « as travaillé. » La sentence fut à peine prononcée, que le mort fut entraîné au plus vite hors de la présence du juge, et emporté dans un lieu que nous ne pouvons aucunement déterminer, mais qui est pro— bablement le purgatoire, ainsi qu'il est pieux de le

Es

mm

41 Tua Cassandru. Evidemment cassanda.

croire. Comme le seigneur pape Alexandre, à qui fut révélée cette vision réelle ou chimérique, demandait à son guide, d’une voix basse et tremblante, quel était ce misérable, on lui répondit que c’était le pape Innocent récemment défunt, et qu’on appelait jadis Sinibald, qui, épuisé par la douleur qu’il ressentait, non point de ses péchés, mais de la défaite de son armée, avait quitté le monde des vivants. Après avoir entendu et vu ces choses, le seigneur pape Alexandre, successeur immédiat du susdit Innocent, réveillé de son sommeil (si c'est là ce qu'on peut appeler sommeil }, fut saisi d’un violent effroi, et trembla de tous ses membres en frémissant et en soupirant. Son saisissement fut tel, qu’il lui fallut quelques jours pour se remettre et revenir entièrement à lui. Dès lors ce pieux pape ordonna qu’on répandit des aumônes et qu’on célébrât des messes pour le salut d'Innocent ; 1l révoqua aussi quelques-uns des actes de son prédécesseur, pour que son châtiment fût adouci, et comme quelqu'un lui offrait de riches présents pour obtenir une certaine éplise qu'il sollicitait : « Non pas, mon frère, » répondit le pape. Alexandre. « Celui qui vendait lés églises est mort.» Dès lors aussi il demanda le suffrage des prières, et écrivit à cet égard à beaucoup de prélats des églises, comme nous l'avons déjà dit. On pensa généralement qu’il serait accusé plus sévèrement devant le Seigneur, si cette effrayante vision ne le corrigeait pas. En effet, Dieu, à ce qu’on croit, voulut lui révéler cela pour le prémunir, le reprendre, le corriger et

104 HENRI Il.

lui prouver sa dilection paternelle. Aussi le pape décida sur-le-champ que si quelque clerc était saisi pour un crime entraînant peine corporelle, il serait dépourvu du privilége ecclésiastique, à moins qu'il ne fût sous le coup de la censure cléricale et légitime.

Vers le même temps, Guillaume de Hollande, désirant engrosser ses coffres, comme beaucoup d’autres l'avaient fait, avec les esterlings, objels de son envie, envoya des députés solennels, et demanda à faire alliance avec le seigneur roi d'Angleterre, à titre de parenté. Vers le même temps aussi, Jean d’Avesnes, étant arrivé de Flandre ‘en toute hâte, sollicita très-instamment le roi de lui fournir des secours pour sa guerre. Le seigneur roi affirma qu'il était occupé d'une affaire importante, c'est-à-dire de la conquête du royaume de Sicile et d'Apulie, et qu'il ne voulait pas mettre son cœur en esclavage, en le partageant entre diverses affaires, mais en suivre par ordre, d'abord une, et ensuite une autre, pour les mener à meilleure fin,

GRAND PARLEMENT TENU A LONDRES. — INTEMPÉRIE DE L'AIR PENDANT LA DURÉE DU PARLEMENT.—MORT DE GAUL- TIER DE GRAY, ARCHEVÊQUE D'YORK.—LE CORPS DE L’AR- CHEVÊQUE EST TRANSPORTÉ ET ENSEVELI À YORK. — SÉCHERESSE EXCESSIVE. — MIRACLES OPÉRÉS DANS LES ÉGLISES DE LINCOLN ET DE CHICESTER. — CASSATION DE GUILLAUME LE Loup, ARCHIDIACRE DE LiINCOLN. — A la même époque, c’est-à-dire dans la quinzaine de P4ques, que l'on appelle vulgairement Hokeday, tous

| ANNÉE 1255. | 105 les seigneurs d'Angleterre, tant ecclésiastiques que séculiers, se rassemblèrent à Londres, en sorte que jamais auparavaut on ny avait vu réunie une si nombreuse multitude. Dans cette assemblée, pour résumer beaueoup de choses en peu de mots, le seigneur roi se plaignit d'être embarrassé de dettes. considérables, et de ne pouvoir se libérer sans l’assistance efficace de ses seigneurs. Aussi demanda-t-il, avec grande instance et grande urgence, qu'on lui fournit une aide pécuniaire , c’est-à-dire qu'il reçüût portion plénière du dixième qui ‘ lui avait été pré-

eédemment concédé en aide sur les baronnies ; de manière qu’il fût tenu à la plénitude de la reconnaissance : ce qui aurait été la ruine manifeste du royaume; car le royaume, dépourvu de tout argent, eût alors été comme abandouné etlivré en proie à tous ceux qui auraient voulu sen emparer. Comme cela n'était aucunement tolérable, l'assemblée, ayant donc tenu conseil, décida que chacun des seigneurs s’imposerait une lourde .charge, pour faire observer, dès aujourd’hui et désormais, sans aucune chicane, la grande charte que le roi avait tant de fois promis et juré d'observer, en s'v engageant sur son âme, de la manière la plus formelle. L'assemblée exigea en outre que le roi se choisit le justicier, le chancelier et le trésorier, d’après l'avis Commun du royaume, ainsi que la chose était juste et usitée de toute antiquité; lesquels ne seraient point destitués de leurs

Quas. Nous lisons quæ : phrase obscure,

106 HENRE IT.

charges, si ce n'est pour fautes évidentes, et d’après le conseil et la délibération commune du royaume assemblé; car il y avait en Angleterre tant de petits rois, que les anciens temps paraissaient être revenus pour l'Angleterre ‘. Or, c'étaitun tristespectacle quela douleur générale. En effet, les prélats ou les seigneurs ne savaient par quels liens enchaîner ce nouveau Protée, c’est-à-dire le roi, quand bien même ils lui octroieraient tout ce qu’il voulait, parce qu'en toutes choses il dépassait les bornes de la vérité, et que là où il n'y a point de vérité, là il n’y a point d'espérance stable à fonder. En outre, les plus intimes chambriers du roi firent entendre à l'assemblée qu'il ne consenirait, en aucune façon à ce qu'elle désirait au sujet du chancelier, du justicier et du trésorier. De plus, les prélats, se voyant forcés par l'esclavage auquel l’Église était absolument condamnée de payer le dixième qu ils avaient promis conditionnellement, éprouvaient une douleur poignante ; et l'inquiétude faisait saigner les cœurs des nobles, à cause de l’exaction qui les menaçait. Enfin l'assemblée convint communément qu'on répondrait au roi, au nom de l’universalité des seigneurs, que l'affaire serait remise jusqu à la fête de saint Michel, afin que pendant ce temps ils pussent éprouver sa fidélité et sa bénignité ; que si par hasard il ramenait leurs cœurs vers lui, et les regagnait justement en récompensant leur longue patience, par l'observation de cetté

‘ Allusion évidente à l’heptarchie saxonne.

charte tant de fois promise, tant de fois rachetée , eux, de leur côté, céderaient et fourniraient à ses besoins autant que s'étendrait leur pouvoir. Cependant le roi, à ce qu'on prétend, n'accepta pas cette proposition, et garda un silence de désapprobation. Ainsi après de nombreuses, longues et inutiles discussions, l'assemblée fut levée au milieu de la désolation et du désespoir, et les nobles d'Angleterre, devenus comme des gens de la plus basse condition, retournèrent chez eux.

Or, à cette époque, le temps était fort mauvais, et pendant presque toute la saison du printemps, le vent du nord, qui est le plus cruel ennemi des fleurs et des jeunes pousses des arbres, causa de grands maux. Pendant tout le mois d'avril, n1 pluies ni rosées ne vinrent humecter la terre desséchée, ni procurer le plus léger adoucissement dans la température. Aussi les seigneurs, appelant chaque jour en vain un air plus pur, en furent longtemps privés, au point que plusieurs furent saisis par plusieurs maladies. En effet, l'atmosphère brûlée par le souffle du vent du nord, et du vent d’est équinoxial, avait pris une couleur de citron, et caussait beaucoup de maladies. |

L’archevèque d’York, Gaultier de Gray, qui avait été tourmenté comme les autres par divers soucis dans le susdit parlement, s'était fatigué le cerveau par ses jeùnes quotidiens ; aussi, pour se remettre de ses ennuiset de ses fatigues infructueuses, il s'arrêta à Fuleham, manoir de l’évêque de Londres, comme

ledit évêque l'avait désiré et demandé. Or, l'archevêque, accablé par la vieillesse, par l'ennui, par la fatigue et par la douleur, perdit absolument tout appétit et s’affaiblit outre mesure; et le troisième jour après son arrivée à Fuleham; il expira, après avoir reçu heureusement tous és sacrements qui conviennent à un chrétien. 1] avait gouverné magnifiquement son église d'York, pendant près de quarante ans (car pour faire les quarante ans, il ne s'en fallut que de trois mois et d'autant de semaines), et avait même gouverné lout ce royaume d'une manière irréprochable, lorsqu'aux calendes de mai il alla où va toute créature.

Après qu'on eut fait l'anatomie du corps, le susdit corps fut transporté honorablemeut à York, sous la conduite du seigneur évêque de Durham Gaultier, son suffragant, qui remplit parfaitement l'office d'humañité et de respect, comme. il couvenait de le faire pour le corps d’un si grand prélat, en pourvoyant chaque jour aux obsèques et aux aumônes; l’archevêque fut enterré, avec tous les honneurs qu ï méritait, dans l'église d York.

Dans l'été de celte même année, l'aridité se prolongea sous le souffle du vent d'est équinoxial, qui tarit les rosées du matin et suspendit les rosées du soir, depuis le milieu de mars jusqu'aux calendes de juin. Il était facile de voir les grains de blé gisant, tels qu'on les avait jetés dans la terre changée en poussière ; ils n'avaient pas mémesubila mortitication . nécessaire pour germer et pour se multiplier. Mais

enfin , par le bienfait de celui qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes, la terre, ains: que les graines et les semences à demi mortes qu'on y avait déposées, éprouva la bienfaisance des pluies et le rafraîchissement opportun des douces rosées, en sorte que, par la grâce de Dieu ,la sécheresse se changea en une humidité verdoyante, que tout respira, et que l'on conçut l'espoir de fruits abondants.

Vers le même temps, des miracles fréquents éclatèrent dans les églises de Lincoln et de Chicester , à la gloire de Dieu et en l'honneur des saints pontifes Robert et Richard. Aussi dans l'église de Lincoln vingt miracles, pour ne pas parler des autres qui sont ionombrables, furent reconnus pour authentiques, après avoir été examinés. Autant ou même plus de miracles furent opérés dans l'église de Chicester et se multiplièrent par des accroissements quotidiens. Si quelqu'un désire prendre connaissance de ces miracles qui ont été examinés, il pourra les trouver rapportés par écrit dans l’église de Saint-Albans.

À la même époque aussi, maître Hugues de Mortemer,, official du seigneur [archevêque] de Cantorbéry , fit savoir au chapitre de Lincoln quil. eût à casser Guillaume le Loup, récemment nommé archidiacre de Lincoln, et à substituer sans délai unautre à sa place ; faute de quoi, lui, maître Hugues, y pourvoirait en: vertu de l'autorité apostolique et de celle de l’archevèque de Cantorbéry son seigneur, et punirait les chanoines de leur désobéissance : aussi les chanoines, Shtempérant à ces ordres, se nommèrent

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un nouvel archidiacre. Or, maître Guillaume, qui tenait fermement pour la liberté de son église, supporta tout cela avec patience, et se réfugia dans le sein de la clémence papale, qui doit s'ouvrir ordinairement aux afiligés. |

DESTRUCTION DE L'ARMÉE DU PAPE. — TRAHISON DU MARQUIS BERTHOLD. — PLAINTES ET LAMENTATIONS SUR LES INIQUITÉS DE LA COUR ROMAINE. — RENOUVELLEMENT DE LA SENTENCE RELATIVE A L'OBSERVATION DE LA GRANDE CHARTE. —— ACCUSATIONS INTENTÉES A ROBERT DE Ros ET A JEAN DE BAILLEUL, RÉGENTS D'Écosse. — MORT DE ReGnauD DE BATH, MÉDECIN DE LA JEUNE REINE D'ÉCOsse. — Vers le même temps, le pape Alexandre , marchant sur les traces de son prédécesseur Innocent, et poursuivant l'affaire du royaume de Sicile et d’Apulie, envoya le cardinal Octavien avec une trèsforte armée, composée de soixante mille hommes d'armes, pour détruire de fond en comble la ville de Lucera, et exterminer Manfred , qui y était caché, ainsi que tous les habitants de ladite cité. Or, il y avait dans cette ville plus de soixante mille Sarrasins infidèles, que l'empereur Frédéric avait rassemblés pour les exposer aux chances douteuses de la guerre, et à qui il avait donné cette ville pour habitation. Elle offrait alors le sein du refuge à Manfred et à quelques autres partisans de Frédéric. Lorsque Octavien eut disposé ses troupes, de concert avec un certain marquis, homme plein d'habileté et guerrier puissant , dans les conseils et l’assistance duquel

toute l’armée papale se fiait , on:eonçut l'espérance indubitable que le pape, Octavien, et l’invincible armée dont ils disposaient ; réussiraient dans toutes leurs entreprises. Mais lorsque l'armée du pape se fut approchée de la ville et n’en fut plus éloignée que de peu de milles, la terreur et l’effroi s’emparèrent des uns et des autres, en sorte que les habitants de Lucera n'osaient pas aller à main armée au-devant de leurs adversaires, ni les survenants attaquer la ville ou Îles habitants. C’est ainsi que, de part et d’autre, plusieurs jours se passèrent dans l’attente et dans des retards sans résultat. Or , l’armée du pape était fort nombreuse et très-formidable. Chaque jour elle recevait une solde abondante sur l'argent fourni par le roi d'Angleterre, et comptait sur les promesses du pape pour recevoir plus encore; car telles avaient été les dernières dispositions du feu pape Innocent ; tout cela venait de lui, et les cardinaux ne faisaient que poursuivre l’exécution de ses projets. Lorsque ces délais infructueux se furent donc prolongés ainsi pendant beaucoup de temps de part et d'autre, ce traître marquis, qui avait dans cette armée une nombreuse compagnie, s’approcha et vint dire à Octavien : « Seigneur , pourquoi restons-nous ici si longtemps « oïisifs ? nous dépensons des trésors immenses. Que le tiers de l’armée se retire ; car Manfred et ses « troupes n’oseront pas sortir de la ville. Les habi- « tants s y trouvent comme assiégés et enfermés, et « il suffit des moindres forces pour les effrayer et les « contenir. » Comme les habitants ne sortirent pas

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après que le tiers de l'armée se fut retiré, le susdit marquis mutila de nouveau l’armée papale , en sorte qu'il resta à peine dans ce lieu dix ou douze mille hommes d’armes. Profitant du moment, le marquis monta une nuit sur un cheval très-rapide, se rendit à la ville de Lucera, et, ayant fait mander Manfred, lui dit : « O très-cher ami, on t’a donné à entendre « que je t'ai nui et que je suis prêt à te nuire; je « m’élonne que tu consentes à prêter l'oreille à de « pareilles calomnies ou à y ajouter aucunement foi. a Ton habileté sait avec quelle fidélité j'ai servi ton « père l’empereur Frédéric, dans des circonstances « douteuses : comment pourrais-je persécuter l'enfant « d’un si bien-aitné seigneur, et d’un père si respec- « table? Voilà le moment où tu vas éprouver certaine- « ment la dévotion et la fidélité que je t’ai vouée de- « puis longtemps. À mes instigations, l’armée du « pape a été diminuée; c’est à peine s’il reste avec « Octavien dix mille combattants, dont la majeure « partie est à moi. Plus de retard ; que tes féaux, tous « tant qu’ils sont dansla ville, s’arment sur-le-champ « et me suivent pas à pas, je leur montrerailechemin. « Tu t’empareras, au gré de tes désirs, et d'Octavien « et des siens‘. » Manfred sortit donc de la ville et

‘Il est évident qu'il s’agit ici du margrave de Hohenburg. Les chroniqueurs italiens ne parlent pas de cette trahison, qui cependant est rappelée plus bas dans une lettre du pape. Jamsilla rapporte ainsi les faits. Au commencement de 4255, une nouvelle armée de croisés, envoyée en Apule sous les ordres du cardinal Ottaviano de Ubaldinis et des trois margraves de Hohenburg Berthold, Oddo et Ludwig, fut arrétée dans les montagnes près de Frigento, par les manœuvres et l'audace de Man-

tous les citoyens avec lui, accompagné de ses féaux et de ses familiers , armés tous de pied en cap, formant une nombreuse armée ; ils s’avancèrent en toute hâtecomme le tourbillon d’une rapide tempète, et s’approchèrent de l'armée papale. Mais tandis, qu'ils pensaient Îes surprendre tous comme des oiseaux dans le piége, Octavien, averti à l'heure par un ami de cœur, réussit à grand peine à s'échapper ; tous les autres, à l'exception des vassaux du marquis, furent dispersés, faits prisonniers ou massacrés. C'est

ainsi que Manfred, triomphant au gré de ses vœux, commença à prospérer de jour en jour davantage, à la grande confusion de l'église. Or, à cette nouvelle le seigneur pape et toute l'éslise romaine éprouvèrent une douleur et uue confusion incomparables, surtout après que l’église avait promis le royaume de Sicile et d'Apulie au seigneur roi d'Angleterre, pour le compte de son fils Edmond, et que Île pape lui avait

fred. Une trêve fut conclue, et tandis qu’elle durait encore, le prince régent revint avec une partie de ses troupes parcourir les provinces inférieures et maritimes de l'Apulie. Profitant de son absence, les chefs de l'armée pontificale rompirent la tréve et s'avancèrent sans obstacle jusqu’à Foggia, où ils établirent leur quartier général. Le prince de Tarente était alors à Trani près de Giovenazzo. Le parjure de ses ennemis lui fit reprendre les armes. Il rentra aussitôt dans la Capitanate et se dirigea vers Lucera par Ascoli. (Comm. sur Matteo, parag. 74.) Il marcha de là sur Foggia et mit en fuite Berthold, qui accourait au secours du légat ; ce qui est contraire à l’assertion de Matt. Pâris. Le légat se tira de ce mauvais pas en proposant un traité de paix que le pape ref:sa de ratifier, et, quittant Foggia, revint dans la terre de Laboura -: mois de juin. Alexandre 1V avait déjà abandonné Naples pour aller habiter Anagni. | VHI. | 8

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