CONSEIL DONNÉ AU PAPE PAR L ÉVÈQUE DE HÉREFORD
Cette même année, dans l'octave de la nativité de la
bienheureuse Marie , arriva à Londres l'élu à Tolède,
frère du roi de Castille, qui s'appelait Sanche, et qui
était âgé de vingt ans; il étaitaccompagné d’un puis-
sant seigneur d'Espagne ommé Garcias Martin. On
ne savait quel était le motif de sa venue; mais il vou-
lait, à ce qu'on prétendit, augmenter ses revenus
avec les riches présents qu’il devait recevoir du roi, qui a coutume de distribuer inconsidérément à de
semblables étrangers tout ce qu’il extorque à ses su-
jets. Or, la conduite, l'extérieur et l'escorte de cet élu différaient absolument de nos mœurs : car, bien qu'il ne füt qu’un adolescent, 41 portait à l'index l'anneau
pastoral et donnait sa bénédiction au peuple. 11 fil
*orner très-pompeusement de tapis, de draperies et de courtines le logement qu'il occupait au Temple neuf,
voire même le pavé; son escorte ne se composait pourtant que de gens vulgaires eten mauvaise ordonnance :
il avait à sa suite peu de palelrois, mais un très-grand nombre de mulets. Le roi, ayant appris son arrivée,
ordonna formellement qu'il fût reçu avec les plus
grands honneurs, et qu'il ne trouvât sur son passage
rien qui püût offenser sa vue. Mais les ciloyens de
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Londres, ayant connu les mœurs de ces étrangers, les accablèrent d'invectives et d'outrages, parce qu'ils se livraient à l’ivrognerie et à la débauche. Or, le roi se glorifiait du mariage qui avait été contracté entre son fils aîné Édouard et la sœur dudit roi de Castille, comme s’il avait déjà recouvré toutes ses possessions . d'outre-mer, avec cette nouvelle épousée ; et cependant ce mariage. n'avait procuré aucun avantage ni à lui ni à son royaume.
Lorsque ces nouvelles parvinrent à la connaissance du roi de France, et qu'il sut qu'une alliance et un. mariage avaient été ainsi conclus entre le roi de Cas-
tille et le roi d'Angleterre, il regarda ces nouvelles
noces comme suspectes pour lui, et envoya des députés solennels, pour demander que la fille du même roi fût donnée pour épouse à son fils. Or, ledit roi de France insista pour obtenir la jeune fille, parce qu'il désirait s'unir par mariage à un si puissant prince, et qu'il voulait se mettre en plus.belle position que le roi d'Angleterre, qui n avait obtenu pour rarier à son fils aîné Édouard, que la sœur et encore
. la sœur utérine du même roi. Le roi de France réus-
sit au oré de ses vœux, etle roi. de Castille, en lui donnant sa fille, le remercia de l'honneur qu'il lui faisait.
* Saint Louis demandéit cette; jeune princesse pour son fils aîné Louis. Ce mariage ne fut point consommé. Dutillet, dans l'inventaire du roi saint Louis, en parle en ces termes : « Traicté de mariage de Môsieur Loys de France, fils aisné du roy saint Loys, avec madame Bérengaire, fille aisnée M in et Yoland, roine de Castille, doûce de 5,000 livres
Sur ces entrefaites, le roi supportait chaque jour de grandes dépenses pour soutenir la guerre d'Apulie, ‘et avait fourni des sommes considérables pour l'expédition peu fructueuse dont nous avons parlé. L'élu à Tolède puisait quotidiennement dix ou douze marcs dans l’escarcelle du roi. De plus, un nouveau sujet d'engloutir des trésors venait de se présenter. En effet, Thomas, jadis comte de Flandre, oncle de la reine et frère de l'archevêque de Cantorbéry, avait suscité une nouvelle guerre contre les habitants de Turin et contre la ville d'Asti. Afinde soutenir cette guerre et d'y mettre un terme, il fallait que le roi, l’église de Cantorbéry, et même la reine, contribuassent pour une forte somme d'argent. C'est ainsi que le seigneur roi, qui tout nouvellement avait diminué de beaucoup ses revenus pour faire une part à son fils, se trouvait de tous côtés tiraillé et déchiré par des inquiétudes et des soucis.
Or, à la même époque, l’évêque de Héreford , Pierre de Aigueblanche, dont la mémoire exhale comme une détestable odeur de soufre, vint trouver le roi, sachant bien qu'’il désirait acquérir des trésors de toutes ses forces, et qu’ilen avait besoin, et insinua à ses oreilles ce conseil venimeux, en lui disant : « Con- « sens, monseigneur, à mon projet, etnon-seulement . . « je relèverai ton indigence, mais encore Je ferai en « sorte que tu abondes en trésors jusqu’à en avoir
tournois de rente, et est reservé que deffaut suruenant en leurs personnes empeschera l' shlpidon de parachever le dit mariage. Ce vendredy aprè: Ja my-aoust 4255. |
VHL. | 9
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« très-grande abondance. En effet, si {u parviens à me -« proeurer trois ou quatre sceaux de quelques prélats «“ recommandables d'Angleterre, comme s'il s’agis- « sait d'unealfaire peu importante, je saurai bien, ou « du moins je l'espère fermement, donner à cela « une interprétation nouvelle, qui décidera le sei- « gneur pape à faire en sorte que tous les prélats d'Angleterre s'obligent, comme forcés et malgré “ eux, à payer une très-grosse somme d'argent pour « satisfaire pleinement ton indigence. » Quand il eut incliné le cœur du roi à consentir, ils se réjouirent tous deux grandement. Aussitôt, l'évêque passa les Alpes, pour meitre ses promesses à exéeution, après s'être adjoint pour compagnon un cerlain Robert Waleran, qui devait l’aider à ensorceler plus facilement le seigneur pape. Quand il fut arrivé à Rome, il trouva le pape triste et confus, à cause des malheurs qui étaient arrivés récemment à l’église, De plus, il était surchargé de tant de dettes, que leur énormité élait capable de faire naître justement la stupeur dans l'esprit de ceux qui en auraient connaissance. Or, le roi d'Angleterre était tenu de payer toutes ces dettes, sous peine d'exhérédation. En outre, les marchands transalpins qui faisaient l’usure pressaient le pape, en exigeant sans relâche et d’une manière très-urgente qu’on leur payät ce qu'on leur devait, et ces detles s accroissaient considérablement chaque jour, à cause des usures, des peines'et de
® C'est-à-dire sommes qu’on s'engage à payer à titre d'amendes.
ANNÉE 4255. 151 l'intérêt. Tandis que le pape était ainsi dans l'angoisse, l'évêque lui dit : « Saint père, que ta pater- «nité ne soit pas inquièle au sujet de la quantité « et du nombre des dettes, quelque considérables « qu'elles soient; car avant notre départ d'Angleterre, « le seigneur roi; le très-habile chevalier que voici « et moi, nous avons trouvé une voie sûre, et un « moyen certain pour que tout soit payé sans diffi- « eulté, pourvu toutefois, qu'avec ta faveur et ta per- «a mission, il me soit permis de mettre à exécution « les projets dont mon cœur est en travail. En effet, « le seigneur roi, qui est très-dévoué à toi et à l'église « romaine, est si bien disposé et si magnifique « envers l'église et les hommes ecclésiastiques, il leur « rend tant de bons offices, leur confère tant de « présents, en pièces de soie, en édifices, en cierges, « en cadeaux précieux et variés, qu’il s’est concilié la « bienveillance de Dieu et de tous les hommeés. Sem- « blablement, il'octroie à ses seigneurs tant de pré- « sents en terres, gardes, et revenus, qu'il'doit être « considéré, à juste titre, comme très-cher à tous. « Dernièrement, quand il a passé par la France, il « a conféré aux églises tant de coupes d’argent, de ta- « pis et de colliers, et aux seigneurs et prélats de « France tant de présents en vases, anneaux, « ceinturés et fermoirs, précieux lant par la main- « d'œuvre que par la matière, qu'il a excité l'admira- « tion et les éloges des Français, et que par là la re- « nommée des Anglais a pénétré jusqu'aux astres. « C’est pour cela que les Anglais désirent ardemment
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«se saigner et se grever eux-mêmes, et qu'il leur « plairait beaucoup, d après ton commandement, « de s'obliger de inanière à. être forcés, par une « volonté pieuse, de-délivrer de toutes dettes le sus- « dit roi, qui leur est cher. » Puis, lui inontrant les lettres qu'il avait extorquées de certains prélats, avec une adresse de renard, et qu'il avait signées de leurs sceaux, il se rendit croyable sur les mensonges qu'il venait de débiter, et séduisit plus facilement le pape par ses tromperies. Alors le pape : « Très-cher « frère et ami, fais à cet égard ce que te dictera ton « babileté, que nous ne pouvons assez louer. » L'évèque d'Héreford s'étant donc adjoint quelques cardinaux qui disposaient à leur gré du sceau du pape, et par le conseil desquels le pape-accomplis. sait les entreprises téméraires de son prédécesseur, il obligea, comme il lui plut, les prélats d'Angleterre qui ignoraient tout à fait celte fraude, et d'une manière :si lourde, que si toutes les vexations passées eussent été rappelées et mises ensemble, elles auraient pu paraître légères en comparaison de la présente exaction; et il ajouta dans les lettres quelques mensonges manifestes, disant, par exemple, que chacun des prélats était tenu de payer à tel ou tel marchaud de Sienne où de Florence une certaine-somme d'argent qu'il avait reçue à titre de prêt, pour exptdier utilement quelques affaires relatives à leurs églises, tandis qu'au contraire aucun prélat n'avait eu connaissance d'un pareil emprunt, par ses. yeux ou par oui dire, et que jamais il n’en avait même été
question. Si. les prélats n'avaient point payé dans le plus bref délai cequ'onleurimposait, ces usuriers, que les Français appellent vulgairement bougres , auraient plein pouvoir de punir par des sentences de toute espèce les prélats des églises, innocents serviteurs de Dieu, de les condamner à de lourds dommages, .et de les fatiguer par des angoisses, comme la suite du récit le fera voir en temps et lieu.
. L’Épouse D'EpouanD ABoRDE 4 Douvees. — Erar pé-,
PLORABLE DU ROYAUME D ANGLETERRE. — EDMOND ,. FILS -DU ROI D'ANGLETERRE, EST INVESTI DU ROYAUME DE SICILE. — LE ROI-EMPÈCHE L'ÉLECTION DE L'ARCHEVÊQUE D'YoRk. .— PERSÉCUTION CONTRE LES JUIFS À CAUSE D'UN ENFANT QU'ILS AVAIENT CRUCIFIÉ 4 LiNcoLN. — Dix-Huir Juirs soNr TRAÎÏNÉS AU GIBET ET PENDUS. — Cette même année, à savoir .vers la. fêle de saint Denis, tandis que le roi, revenant des pays du nord de l’Angleterre, se rendait à Londres pour assister à la solenuité de saint Edouard, dans la quinzaine de la saint Michel, Aliénor, sœur du roi d'Espagne et épouse d'Edouard, aborda à Douvres en grande compagnie et en grande pompe; en sorte que l'arrivée d’un si grand nombre d'Espagnols était suspecte à toute l'Angleterre, et qu’on craiguait qu'ils ne s’emparassent violemment du royaume. Le roi ordonna qu'elle fût reçue avec tous les honneurs et le respect possibles tant à Londres qu'ailleurs, mais surtout à Londres, avec des processions el des cierges, au son des instruinents et des chansons, et au milieu des solennités les plus
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recherchées et de tous les signes de la jaie. Au moment où elle arriva, les habitants de Londres allèrent à sa rencontre, revêtus de leurs habits de fête et sur des chevaux richement harnachés. Quand cette très-n0ble bru fut arrivée au logement qui lui avait été assigné, elle le trouva garni de draperies tout en soie, et ” de tentures suspendues qui lui donnaient l'apparence d’un temple ; le pavé était même recauvert de tapisseries, comme on avait déjà fait pour le logement . de l’élu à Tolède : c’étaient les Espagnols qui avaient pourvu à cet arrangement, probablement selon la coutume de leur pays; mais la superfluité de ce faste excitait-la dérision et les moqueries du peuple. Or, les personnes graves et les hommes circonspects, pesant les événements futurs, tiraient de leurs poitrines de profonds soupirs en considérant avec les yeux de la prudence les transports d’allégresse que le roi faisait éclater pour tous les étrangers. En effet, jes honneurs rendus aux Espagnols étaient bien capables de faire naître l'admiration et la stupeur de tous. Les Anglais s'affligèrent donc inconsolablement de ce qu'entre toutes les nations ils étaient avilis devant leur propre roi plus que tous les autres, et de ce qu’une exterminpation irréparable les menaçait. De plus, des bruits très-fâcheux se répandirent : à savoir, qu'un légat ou qu’un clerc papal armé des pouvoirs d’un légat avait été envoyé a latere par le seigneur pape, qu'il apparaissait déjà aux portes, et n'attendait plus qu’un vent favorable. Or cet envoyé devait être prèt et disposé à tout faire de ce qui pouvait
ANNÉE 1255, 135 ruiner l’Augleterre en général; il devaitavant tout seconder le roi et enchainer dans les liens de l'anathème tous ceux qui s’opposeraïent à la volonté royale, qui était tyrannique. Ce qui effrayait en outre, et jetait dans un abiîime de désespoir les prélats aussi bien que les seigneurs d'Angleterre, c'était que le roi, avec une astuce odieuse, avait attiré peu à peu les étrangers ; qu'il avait séduit et ligué avec lui successivement la plupart ‘des grands d'Angleterre, tels que les comtes de Glocester, de Warenne, de Lincoln et de Devon, ainsi quebeaucoup d’autres nobles; qu'il avait enrichises frères, ses cousins et ses alliés avec les dépouilles des indigènes; de telle sorteque si l'assem. blée générale du royaume prétendait tenir ferme pour ses droits contre le roi, elle n'aurait aucun moyen de répression, ni aucun pouvoir de contradiction contre le roi et ses étrangers. Le comte Richard, qui était regardé eomme le prernier d’entre les seigneurs, se tenait dans la neutralité. Semblablement les autres n’ossient murmurer. L'archevêque de Cantorbéry, qui aurait dû être comme un bouclier contre des attaques hostiles, était embarrassé d'affaires diverses et séculières, s'inquiétait fort peu de son troupeau en Angleterre, et se trouvait dans des pays d’outremer fort éloignés. Les magnanimes défenseurs du royaume, tels quel’archevèqued’York, Robert évêque de Lincoln, Guarin de Muntchensil, et plusieurs autres, avaient été enlevés de ce monde. Pendant ce temps, les Poitevins, frères du roi, les Provençaux, les Espagnols et les Romains s’enrichissaient de re-
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venus qui s'accroissaient chaque jour, et grandissaient en honneurs à l'exclusion des Anglais. Aprèsla fête de sainte Lucie, une nombreuse multitude de seigneurs se réunitconvoquée par édit royal. Or, l’évêque de Bologne‘ était venu en Angleterre trouver le roi de la part du pape, etapportaitaveclui un anneau au nom du même pape. Il conféra cet anneau à Edmond, fils du roï, et l’investit solennellement du royaume de Sicile et d’Apulie. Aussi le cœur du roi triompha et fut gonflé d'orgueil, comme s’il avait déjà reçu les hommages de tous les Siciliens et Apuliens, qu'il fût maître des villes et des châteaux, et que son fils eût été couronné roi.ll appela même publiquement son fils Edmond roi de Sicile. Or, le susdit évéque ignorait, à ce qu’on croit, que l'armée du pape eût été écrasée, que le trésor du roi d'Angleterre eût été totalement perdu et qu’il fût de plus obéré terriblement de dettes ; ou du moins, s'il savait tout cela. Il feignit adroitement de n’en pas être instruit, afin de ne pas perdre les présents qui lui étaient préparés. Quant aux roi et aux seigneurs, certes ils ignoraient la nouvelle. Aussi dés que l’évêque eut reçu des présents précieux, 1] se hâta de retourner dans son pays, avant que la vérité fûtconnue en Angleterre. Le roi s'étantavancé avec empressementvers l’autel en présence des grands, et se fiant beaucoup dans l'assistance du pape, jura par saint Edouard qu'il passerait dans l'Apulie. Son unique souci était de savoir comment il
* Nous adoplons ici la variante. Le texte donne fautivement Ramantiæ.
traverserait en paix le royaume de France avec son armée et ses trésors. C'est pourquoi il songea aussitôt à choisir celui qu'il enverrait au roi de France pour lui demander cette permission ; de plus, il pensait que par la suite il redemanderait impérieusement au même roi et recouvrerait puissamment ses provinces d'outre-mer, parce que la France entre l’Apulie et l'Angleterre se trouverait comme prise et écrasée, pour ainsi dire, entre deux meules. Or il y envoya le seigneur Jean Mansel. Mais ce fait sera raconté plus tard en son temps.
À la même époque, le roi fit différer et empêcher autant qu'il le put l'élection d'un archevêque à York, afin de piller plus longtemps et plus librement les biens de cet archevêché. Or, il disait : « Jamais au- « paravant je n'ai tenu en ma main cet archevêché ; « il faut donc bien prendre garde qu'il ne m’échappe « de sitôt. » Eufin les chanoines élurent ou postulèrent unanimement maître Sewal, doyen ce cette même église, homme modeste, pieux, et remarquablement instruit dans le droit et dans les autres sciences. Maître Roger de Holderuess, homme labile et gracieux, ayant été envoyé par eux [à Rome], cette affaire fut heureusement conduite à bonne fin, comme on le dira dans la suite.
Cette même année, vers la fête des apôtres Pierre et Paul, les juifs de Lincoln volèrent un enfant nommé Hugues, qui était âgé de huit ans; et l'ayant renfermé dans une chambre très-secrète où ils le
nourrissaient de lait et des autres aliments qu'on
donne aux enfants, ils écrivirent dans presque toutes les villes d'Angleterre où il y avait des juifs, invitant quelques juifs de chaque vills à venir assister au sacrifice qui aurait lieu à Lincoln, à la dérision et à Fopprobre de Jésus-Christ : car ils avaient, disaient is, un enfant qu'ils tenaient eaché pour lé crucifier.
Beaucoup de juifs se rassemblèrent à Lincoln, et quand ils furent rassemblés, ils établirent un juif de Lincoïn pour servir de juge et tenir la place de Pilate. Sur son jugement et avec l'assentiment de tous,
l'enfant fut torturé de toutes manières. On le frappa jusqu’à ce que le sang jaillit et que son corps füf tout livide, on le éouronna d’épines, on l’accabla de railleries, on le couvrit de crachats ; puis chacun le piqua avec la pointe de ces couteaux qu’on nomme dagues, où lui fit boire du fiel, on se moque de lui avec des injures et des blasphèmes, et tous l'appelèrent Jésus faux prophète à plusieurs reprises et en grmçant des dents. Après qu'ils Peurent tourmenté avec une rage ingénieuse, ils le erucifièrent et le frappèrent d’une lance au cœur. Quand l’enfanteut expiré, ils détachèrent son corps de la eroix et en arrachèrent les entrailles, où ne sait pour quel motif. On croit cependant que c'était pour des opérations magiques. Cependant la mère de cet enfant cherchait soigneusement depuis quelques jours son fils absent ;
enfin les voisins lui dirent qu’ils avaient vu récemment l'enfant qu’elle cherchait jouant avec des en- : fants juifs de son âge et entrant dans la maison d'un certain juif. Celte femme pénétra done aussitôt dans
la maison désignée et vit le corps de son enfant précipité dans un puits. Les baillis de la cité ayant été prudemment convoqués, le corps fut retrouvé et retiré du puits. Ce spectacle lamentable ‘ fut exposé aux yeux du peuple, et cette femme, qui était la mère de l'enfant, excita aux larmes et aux soupirs, par ses plaintes et par ses cris, tous les habitants qui s'étaient: amassés sur ce point. Le seigneur Jean de Lexinton, homme circonspect, discret, et de plus élésamment lettré, assistait à cette scène : « Nous avons déjà ap- « pris, s'écria-til, que les juifs n'ont pas craint de « commettre de pareils attentats à l’opprobre de « notre Seigneur Jésus-Christ mort sur la croix. » Puis ayant fait saisir le juif dans. la maison duquel l'enfant étaitentré en jouant, et qui, pour cela, était plus suspect que les autres, il lui dit: « Misérable, « tu ignores qu'un prompt supplice t'attend. Tout « Por d'Angleterre ne suffirait pas à te délivrer ou à « te racheter. Toutefois je te dirai, quoique tu en sois « indigne, comment tu pourras sauver ta vie et em- « pêcher que tes membres ne soient mutilés. Je te « garantis l’un et l’autre, si tu ne crains pas de me dé- « voiler sans aucune Fauseeté tout ee qui s'est passé « en cette circonstance. » Alors ce juif, qui s’appelait Copin, croyant avoir ainsi trouvé un moyen d’échapper, répondit en disant : « Seigneur Jean, si tu « mesures les faits aux paroles, je te révélerai des « choses surprenantes. » Le seigneur Jean Fayant
‘ Mirabile. Nous lisons et nous traduisons misernbile.
exhorté et stimulé adroiternent à le faire, le juifre prit : « Ce que disent les chrétiens est vrai. Les juifs « crucifient presque tous les ans un enfant, à l’op- « probre et en dérision de Jésus. Mais on ne dé- « couvre pas cela tous les ans; car ils font ce sacrifice « secrètement, dans des lieux retirés et à l'abri de « tous les yeux. Or, nos juifs ont crucifié immiséri- « cordieusement cet enfant qu on appelle Hugues : « quand il eut expiré et qu’ils voulurent cacher son « corps, on ne put parvenir ni à l’enfouir en terre « ni à le cacher ; car ils n'avaient plus besoin du corps « de l'innocent dont ils n'avaient plus d’augure à « tirer. Or, c’est pour cela qu'ils l'avaient éventré *.
* Matt. Pâris semble douter plus haut de cette circonstance, et son récit présente également plusieurs faits qui tendent à atténuer l’accusation, sinon à la détruire complétement. La dénonciation de Copin ne porte point le caractère de la véracité et l’on voit aisément pourquoi on s’empresse de le faire disparaître, en choisissant pour le supplice les plus riches des juifs. L’antipathie des hommes du moyen âge contre les juifs, le merveilleux que l'imagination ajouta à cet événement, lui donnèrent un grand retentissement ; et l’on a conservé une complainte en vieux vers
français sous ce titre : Passio pueri Hugonis de Lincolnia. Nous y lisons : |
: « Agon li Ju respondist tant :
« Bailez méi icel enfant « Pour trente deners ben pesant, « Vei-les ici demaintenant, etc. »
On y trouve la preuve que les juifs étaient accusés d’acheter ou de vendre des enfants chrétiens ; mais aussi faisons remarquer la différence des versions, puisque Matt. Päris ne dit point que les juifs de Lincoln se fussent procuré l'enfant par ce moyen. Ces considérations suflisent-elles pour faire disparaître le fait principal ? nous ne le pensons pas : et quoique nous soyons loin de nous associer .à des préjugés qui ont entratné méme de nos jours de si déplorables résultats, nous croyons devant Îa masse de
« Quand on crut le matin qu'il était caché, la terre « le rejeta et le revomit, et le corps apparut auelques + instants sans sépulture sur la surface de la terre, « ce qui glaça les juifs d'horreur. Enfin il fut préci- « plié dans un puits, mais sans que l'on. pût encore « réussir à le dérober à la vue. N***, mère de l’en-
« fant en s’enquérant de tous ces méfaits !, a fini par
« trouver le corps et a fait sa déclaration aux baillis. »
Le seigneur Jean retint le juif bien enchainé; et
quand les chanoines de l’église cathédrale de Lincoln furent instruits de l'affaire, ils demandèrent que le
corps de l'enfant leur fût remis. On le leur accorda, et lorsqu'il ent été bien considéré par une foule de peuple, il fut enseveli honorablement dans l’église de Lincoln, comme étant le corps d'un précieux martyr. Il faut savoir que les juifs avaient gardé cet enfant vivant pendant dix jours, et l'avaient nourri de lait pendant tout ce temps, afin qu'il souffrit vivant des tortures de toute espèce. Mais à son retour des pays du nord de l'Angleterre, le roi, instruit de ce qui s'était passé, réprimanda le seigneur Jean de ce qu'il avait promis la vie et les membres à un si grand
Scélérat, ce qu'il ne pouvait prendre sur lui. En
faits fournis par les chroniqueurs que ces faits ne sont point tous inventés à plaisir. Seulement il est plus que probable que le crime commis à Lincoln, comme les crimes du méme genre commis ailleurs, était l'œuvre de quelques fanatiques isolés, et non la suite d'un usage monstrueux pratiqué par tout un peuple. Ge fanatisme s'explique d’ailleurs par les cruelles persécutions que les juifs subissaient au nom du Christ.
* Mater N. improba omnia perscrutando, dit le texte. Le sens de ee membre de phrase n'est point clair.
effet, ce blasphémateur et cet homicide avait mérité de mourir de mille morts. Aussi, quand ce coupable se vit menacé d’un jugement irrévocable, 1l dit : « La « mort m'attend, et je vais périr sans que le seigneur « Jean puisse me sauver. Maintenant je dois dire la. « vérité à vous tous. Presque tous les juifs d’Angle- « terre avaient consenti au meurtre de cet enfant « dont les juifs sont accusés, et dans presque toutes ’ « les villes d'Angleterre où les juifs habitent, quel- « ques-ups d'entre eux avaient été choisis et convo- « qués pour assister à l'immolation de cet enfant « comme à un sacrifice paschal. » Après qu’il eut prononcé ces mots et d’autres paroles odieuses, il fut lié à la queue d'un cheval, trainé à la potence et présenté en corps et en âme aux mauvais démons des airs. Les autres juifs qui avaient trémpé dans ce crime, au nombre de quatre-vingt-onze, furent con- | duits à Londres dans des chariots et enfermés dans les prisons. S'ils inspirèrent quelque pitié à certains chrétiens, leur sort fut déploré avec des yeux secs par les Caursins leurs rivaux. | Ensuite, sur l'enquête des justiciers du seigneur roi, on découvrit et on décida que les juifs d’Angleterre avaient tué, d'un avis commun, un enfant innocent, en le crucifiant après l'avoir flagellé pendant plusieurs jours. Bientôt, en punition de cette iniquité, la mère dudit enfant ayant poursuivi instamment par-devant le roi son appellation contre les juifs au sujet de cette mort, le Seigneur Dieu des vengeances leur donna une juste rétribution selon
leurs mérites. En effet, le jour de saint Clément, dixhuit des juifs les plus riches et les plus puissants de la ville de Lincoln furent traînés aux fourches neuves qui avaient été préparées spécialement pour cette circonstance, et y furent laissés pendus au vent. Plus de vingt-trois autres furent gardés en prison dans la tour de Londres pour subir un semblable Jugement. ah À |
RUSTAND ENVOYÉ PAR LE PAPE SE REND EN ANGLETERRE. — PARLEMENT TENU A WESTMINSTER AU SUJET DE LA MIS- SION DE RusranND. — RUSTAND FAIT PRÊCHER LA CROISADE CONTRE MANFRED. — TRÈVE CONCLUE EN TERRE-SAINTE. — À la même époque, le seigneur pape Alexandre envoya dans les pays d'Angleterre maître Rustand,
légiste, son sous-diacre, lequel était Gascon de naissance, en donnant au seigneur archevêque de Cantorbéry, à à l’évêque d’Héreford et au même Rustand pouvoir de lever le dixième sur l'Angleterre, l'Écosse et l'Irlande, pour le compte du seigneur pape ou du roi indifféremment, nonobstant certaines lettres et indulgences octroyées précédemment, dans quelques termes qu’elles fussent conçues, ou pour quelque prétexte qu'elles eussent été obtenues, et nonobstant tout obstacle qu'on pourrait imaginer. Le seigneur pape donna aussi pouvoir aux mêmes hommes d’absoudre de son vœu le seigneur roi qui s’était croisé, de façon qu’il n’allât pas dans la terre de Jérusalem, mais qu'il vint dans l’Apulie avec une armée pour soumettre Manfred, fils de l’ancien empereur Fré-
déric, et ennemi déclaré de l’église romaine. Le seigneur roi devait prèter serment entre les mains de l'évèque de Bologne, el} VOYÉ spécialement à à cet effet par le seigneur pape, et aussi pour investir Edmond du royaume de Sicile, comme nous l'avons dit. Dans cette même année. à la fête de saint Édouard, presque’{ous les seigneurs d'Angleterre se trouvèrent à Westminster. Le roi s’adressa entre autres à son frère, le comte de Cornouailles Richard, et lui demanda très-instamment un secours pécuniaire, Le seigneur pape avait envoyé semblablement deslettres d’intercession au même comte , le suppliant de’secourir son frère de quarante mille [marcs], sauf qu'il les lui prêterait , et de faire semblant de les lui donner pour foürnir aux autres un pieux exemple et les engager à le secourir. Mais le comte ne voulut écouter n1 les prières du roi ni celles du pape, et cela d'autant plus que le roi, ensorcelé par les instigations des Transalpins , s'était décidé à entreprendre cette expédition dans l’Apulie, sans prendre son avis et sans demander l'assentiment du baronage. Or, les autres furent interpellés au sujet de la subvention à fournir; mais ils répondirent que pour le moment ils n'avaient pas été tous convoqués comme ils auraient dû l'être, aux termes de leur grande charte; que par conséquent ils ne voulaient maintenant ni donner réponse ni octroyer ou fournir aide, sans l'aveu de leurs pairs, alors absents. Aussi le roi, recourant à ses détours ordinaires; différa pendant , plusieurs jours les affaires du parlement commencé
afin d'amener les grands à consentir ; de telle sorte qu'il traîna les choses en longueur sous des prétextes fictifs jusqu'à ce qu’un mois se fût écoulé; puis quandils eurent vidé leurs escarcelles dans la ville de Londres, il les provoqua plutôt qu'il ne les convoqua à se rassembler dans un autre lieu. Or, le comte Richard, homme prudent et circonspect, réprimanda sévèrement etjustement l’évêque d'Héreford et Robert Waleran, son compagnon, de ce qu'ils avaient ‘infatué le roi aussi énormément à la subversion du royaume. Ainsi tous les seigneursirrités retournèrent chez eux sans avoir rien fait. Il faut savoir que quand le seigneur roi revint de Gascogne, 1l était endetté de trois cent cinquante mille [?] mares ‘. Toutefois il ne cessa point pour cela de distribuer chaque jour aussi inconsidérément que prodigalement et prodigieusement aux étrangers le trésor qu'il avait et celui même qu'il comptait tirer de l’Angleterre, la regardant comme un puits intarissable. En effet, il conféra un revenu et une somme d'argent non petite à l'élu à Tolède ; il en octroya autant à l’évêque de Bologne, et donna à Rustand, entre autres présents précieux, une riche prébende dans l'église d'York.
À la mêmé époque aussi, maître Rustand ordonna des prédications publiques, d'abord à Loudres et en-
+ Trecentarum millium marcarum et quinquaginta, dit Je texte : ce qui peut signifier aussi {rois cent mille cinquante marcs. Mais nous pensons que les paroles de Henri IIT, rapportées à la page 96, autorisent l'interprétation que nous adoptons. Cette somme énorme égalait presque le revenu du roi pendant six années. On a vu en effet que ce revenu ne s'élevait pas à plus de 60,000 inares. |